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Géographies et géographes

De
384 pages
Ecoutons les géographes raconter l'histoire de leur discipline. Avec le temps, leurs récits s'approfondissent : on passe du constat naturaliste de la diversité des paysages à l'étude des forces socio-économiques qui les modèlent, puis à l'analyse de l'expérience que les hommes font de leur environnement naturel et social. Sont étudiés les textes d'Elisée Reclus, Henri Hauser, Lucien Febvre, Fernand Braudel, Pierre Gourou, Jean Gottmann ou encore Milton Santos.
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Géographies et géographes

rGÉiCNGJPLf\JPIHKES EN sous la direction de

LIBERTÉ Georges Benko

GEOGRAPHIES UBERTE est une collection EN

internationale publiant des recherches et des réflexions dans le domaine de la géographie humaine, conçue dans un sens très large, intégrant l'ensemble des sciences sociales et humaines. Bâtie sur l'héritage des théories classiques de l'espace, la collection présentera aussi la restructuration de cette tradition par une nouvelle génération de théoriciens. Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs, engagés dans des réflexions approfondies sur l'évolution théorique de la discipline ou sur les méthodes susceptibles d'orienter les recherches et les pratiques. Les études empiriques, très documentées, illustrent la pertinence d'un cadre théorique original, ou démontrent la possibilité d'une mise en oeuvre politique. Les débats et les articulations entre les différentes branches des sciences sociales doivent être favorisés. Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité méthodologique et philosophique des sciences sociales. Leur cohérence est basée sur l'originalité et la qualité que la géographie humaine théorique peut offrir aujourd'hui en mettant en relation l'espace et la société.

Déj à

parus:

23. Milieu, colonisation et développelnent durable
V. BERDOULA Yet O. SOUBEYRAN, eds., 2000 24. La géographie structurale G. DESMARAIS et G. RITCHOT, 2000 25. Le défi urbain dans les pays du Sud M. ROCHEFORT, 2000 26. Villes et régions au Brésil L. C. DIAS et C. RAUD, eds., 2000 27. Lugares, d'un continent l'autre... S. OSTROWETSKY, ed., 2001 28. Ul territorialisation de l'enseignell1ent supérieur Espagne et Portugal M. GROSSETTI et Ph. LOSEGO, eds., 2003

et de la recherche.

France,

29. La géographie du XXIe siècle
P. CLAVAL, 2003 30. Causalité et géographie P. CLAVAL, 2003 31. Autres vues d'Italie. Lectures C. V ALLA T, ed., 2004

géographiques

d'un

territoire

32. Vanoise, 40 ans de Parc national. Bilan et perspectives
L. LASLAZ, 2004 33. Le C0l11111erCe équitable. Quelles théories pour quelles pratiques? P. CARY, 2004 34. Innovation socioterritoriale et reconversion écononÛque : le cas de Montréal J.-M. FONTAN, J.-L. KLEIN, D.-G. TREMBLAY, 2005 35. Globalisation, systèlne productifs et dynalniques territoriales. Regards croisés au Québec et dans le Sus-Ouset français.
R. GUILLAUME, S. DA VIET, 2005 ed., 2005

36. Industrie, culture, territoire 37. Chrorliques de géographie éconolnique
P. CLAVAL, 2005 D. TALBOT, 2006

38. Les clusters de l'aéronautique. EADS, entre lnondialisation et ancrage territorial
V. FRIGANT, M. KECHIDI, 39. Géographie de l'Espagne R. MENDEZ, ed., 2006 40. Géographies et géographes P. CLAVAL, 2007

Paul Claval

Géographies

et géographes

avec la collaboration de Josefina G6mez-Mendoza et Encarnaçao Beltrao Spirito

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..desSc. Sociales, ol.et P
Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

ViaDegliArtisti,15
10124 Torino ITALIE

1200 logements villa96 12B2260 Ouagadougou 12

Couverture:

Jeux, 1990, Ken Benko (Ç)

www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2007 ISBN: 2-296-01974-9 EAN: 9782296019744

SOMMAIRE

Introduction

7

Première partie. Raconter géographie humaine
Chapitre 1. Écrire l 'histoire

l 'histoire de la
13 de la géographie sur la naissance 35 15

Chapitre 2. Nouvelles perspectives de la géographie humaine Chapitre classique Chapitre 3. Perspectives et la nouvelle 4. L'ère

actuelles sur la géographie géographie scientifiques sur l'histoire

63 93

des tournants perspectives

Chapitre 5. D'autres de la géographie

117

Deuxième partie. Géographie

sous tensions

131

Chapitre 6. Géographie régionale et identité nationale: penser la géographie espagnole sur un modèle étranger par Josefina Gomez Mendoza Chapitre 7. L'analyse urbaine dans l'œuvre par Maria Encamaçiio Beltriio Sposito Chapitre 8. La géographie de Milton Santos de Milton Santos

133

155 171

6

Paul Claval

Troisième
Chapitre
Chapitre Chapitre Chapitre Chapitre Chapitre Chapitre Virginia

partie. Itinéraires
9. Reclus géographe

intellectuels

187 189

10. La ville dans l'œuvre Il. Henri Hauser Febvre Braudel Gourou

de Reclus

209
235 257 277 297 325

(1866-1946) (1878-1956) (1902-1985) (1900-1999)

12. Lucien 13. Fernand 14. Pierre

15. Gottmann, at Mid-Century

l'Amérique et la ville. et Megalopolis

Bibliographie

355 381

Table des maières

INTRODUCTION

La géographie évolue. Elle traite d'une réalité qui ne cesse de se transformer: les problèmes qu'elle aborde changent avec la globalisation, la rapidité des transports, la mobilité croissante des populations, l'essor du tourisme, l'instantanéité de la communication et l'amélioration des niveaux de vie. L'impact de ces mutations est inégal: l'Amérique du Nord garde son dynamisme; l'Europe s'essouffle; la Russie et ses satellites ne sont pas encore sortis des difficultés de l'après socialisme; l'Asie méridionale rejoint l'Extrême-Orient dans le peloton des économies en essor rapide; l'Amérique du Sud va mieux, mais son expansion reste lente; l'Afrique continue à traîner, même si une lueur d'espoir commence à y percer. L'accélération de la croissance se traduit partout dans le monde pas les progrès rapides de l'urbanisation; elle repose sur un recours de plus en plus massif aux énergies fossiles: le temps où le pétrole manquera se rapproche. L'environnement dans lequel nous vivons est de plus en plus artificiel. Des déséquilibres menaçants s'y installent. Les modifications qu'enregistre la géographie tiennent aussi à l'ambiance intellectuelle du moment, à la crise de la modernité, à la ll10ntée de tous les «post»: nous vivons dans une société postindustrielle; nous sommes entrés dans la post-modernité; la critique post-coloniale fait prendre conscience des compromissions impérialistes des sciences sociales et de la géographie d'hier. 1- Une évolution est d'autant mieux maîtrisée que ceux qui en sont responsables connaissent mieux les forces en jeu, les tendances qui les caractérisent et les conflits et problèmes qu'elles font naître. C'est en cela que l'histoire des sciences aide les disciplines à expliciter les postulats souvent implicites sur lesquelles reposent leurs démarches, à se défaire de leur rigidités et à promener sur le réel un regard plus aigu. La première partie de cet ouvrage s'inscrit dans cette perspective. Les transformations qui affectent la géographie touchent d'abord sa partie humaine: pour en prendre la mesure, il nous a paru bon de comparer les façons d'écrire son histoire aujourd'hui, et celles que l'on mobilisait il y un demi-siècle. La science occidentale était alors pleine de certitudes: elle se renouvelait par des révolutions qui lui permettaient de passer d'un paradigme à un autre, et de s'affranchir ainsi des freins qui gênaient ses transformations. La géographie humaine était née, à la fin

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Paul Claval

du XIXe siècle, de l'évolutionnisme; le néo-positivisme logique lui donnait une nouvelle jeunesse. Les cadres temporels de l'interprétation ainsi présentée restent valables, mais on mesure mieux (i) ce que la géographie humaine avait reçu des grands pionniers de la première moitié du XIXe siècle, de Carl Ritter en particulier, (ii) ce qu'elle avait emprunté aux préoccupations épistémologiques du moment, la référence permanente au modèle des sciences naturelles en particulier, et (iii) ce qu'elle devait à la montée des nationalismes et de l'impérialisme. Les « révolutions épistémologiques» des années 1960 paraissent moins profondes que leurs protagonistes ne le pensaient: le néo-positivisme logique qui les inspirait ne restait-il pas dans la ligne du positivisme de la fin du XIXesiècle, même s'il l'amendait sur bien des points? C'est au cours de la dernière génération que la discipline connaît ses mutations essentielles. Les géographes se sont attachés aux problèmes émergents: ils traitent d'un monde globalisé, où la mobilité des hommes et des informations s'accroît au point de remettre en cause les cadres culturels et sociaux de la vie de chacun: la crise des identités, les difficultés de l'intégration, l'instabilité des milieux urbains sont au cœur de beaucoup de recherches. Le souci du développement durable révèle combien le thème des limites de la planète est pris au sérieux. Les changements les plus significatifs ont toutefois une autre origine: ils témoignent d'un approfondissement de la réflexion. La géographie d'hier traitait d'un monde composé d'adultes, d'hommes surtout, essentiellement tournés vers les activités productives. La curiosité va maintenant aux femmes, aux enfants, aux vieillards - mais aussi à tous ceux qui campent aux marges des groupes dominants, n1Înorités ethniques, minorités sexuelles. L'angle d'attaque change donc; les échelles ne sont plus les mêmes: les espaces domestiques, le microlocal, longtemps négligés, sont systématiquement explorés. Dans le même temps, les réalités de grande dimension, marchés communs, aires de libre échange, unions économiques, retiennent davantage l'attention; la référence à la globalisation est constante. Cet élargissement des curiosités traduit un nouveau regard sur le monde: le géographe a cessé de ne s'attacher qu'aux dimensions matérielles de l'environnement. Il explore les représentations des groupes qu'il analyse. Il découvre que l'outillage mental avec lequel les hommes appréhendent le réel contribue à le modeler: le géographe cesse de n'intervenir qu'après les autres spécialistes des sciences sociales, auxquels revenait le privilège de fournir les explications pertinentes. Les Etats et les autres constructions politiques, les sociétés ou les cultures, ne sont pas des données objectives et permanentes. Ce sont des constructions humaines: elles reposent sur des paris, des choix, des orientations qui reflètent l'imparfaite maîtrise de l'environnement et la mobilité limitée de ceux qui les élaborent - leur

Géographies et géographes

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condition géographique donc. L'approche géographique est ainsi indispensable dès le départ: elle s'inscrit sur le même plan que les autres démarches des sciences sociales. Au-delà, ce sont les contours des institutions et la manière dont elles s'inscrivent dans l'espace qui reflètent les préoccupations dominantes des populations qu'elles structurent: il n'y a pas de géographie humaine possible sans prise en compte des jeux de la culture. C'est au problème de l'évolution de la géographie humaine, et à la signification de ses transfoffilations qu'est donc consacrée la première partie de cet ouvrage. 11- Les travaux d'histoire de la géographie révèlent ensuite combien les conditions dans lesquelles la discipline se développe diffèrent d'un pays à l'autre. La géographie académique que nous connaissons s'est d'abord développée en Europe occidentale, France, Allemagne, Grande-Bretagne et aires adjacentes. Les élites de l'Autriche-Hongrie et de la Russie ont également participé à son essor. L'Italie a été d'autant plus associée au mouvement qu'une partie de son territoire (Trentin et région de Trieste) était encore autrichienne: les cadres y étaient formés à Vienne. Ailleurs, la géographie apparaît comme une science importée. Son essor s'est révélé difficile dans les aires qui se trouvaient alors en marge des grands foyers intellectuels de l'époque, comme en Espagne ou en Amérique latine. Les soubresauts politiques que ces pays ont connus dans le courant du xxe siècle ont limité les moyens de l'Université. Nombre d'intellectuels ont alors été contraints à l'exil. L'évolution de la discipline porte la marque de ces conditions, comme le montre la seconde partie, consacrée à la géographie espagnole et à un géographe brésilien, Milton Santos. III - Une discipline scientifique ne naît pas de forces abstraites, impersonnelles. Elle résulte du travail obstiné de chercheurs. Ceux-ci ont toujours été nombreux. Leurs effectifs se multiplient depuis les années 1950. Certains contestent la place faite aux grands noms de la science parce qu'ils souscrivent à une conception plus démocratique de la recherche: c'est grâce aux gros bataillons des sans-noms - attachés de recherche, assistants, maîtres de conférences, étudiants de doctorat que les données s'accumulent et que le progrès est possible. Pour prendre en compte cette dimension sociale, il serait bon de choisir, dans la masse de ceux qui participent au mouvement, quelques-uns de ceux qui y mènent une existence anonyme: cela éclairerait les inquiétudes et les COlllportements dominants à tel ou tel moment, dans tel ou tel pays. Doit-on renoncer pour autant à évoquer ceux qui se sont fait un nom? Nous ne le pensons pas. Ils ne sont certes pas responsables, à eux-seuls, de l'ensemble du mouvement scientifique: ils ont bénéficié des mille résultats apportés par les autres. Mais ils ont su, mieux que la plupart, prendre le vent, sentir les problèmes, leur apporter une

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Paul Claval

formulation claire: ils ont ainsi rendu plus nettes les orientations de la discipline et ont facilité ses transformations. Il y a plus. La recherche réclame, de la part de ceux qui s'y consacrent, un profond engagement intellectuel. Elle résulte de paris effectués par certains sur la nature des questions importantes et sur les ll10yens de les aborder et de les résoudre. On ne comprend le mouvement des idées qu'en se penchant sur les itinéraires intellectuels de ceux qui sont à l'origine des inflexions importantes dans la discipline. Comment choisir? Nous avions déjà consacré des travaux à quelques grands géographes français, Paul Vidal de la Blache et Pierre George en particulierl . Nous avons retenu Elisée Reclus: personne ne conteste le rôle immense qu'il a tenu dans la discipline à la fin du XIXe siècle, mais peu comprennent vraiment son œuvre, tant les critères sur lesquelles elle repose nous sont devenus étrangers. La géographie française doit une partie de son originalité au rôle qu'y ont tenu les historiens: nous évoquons ici les deux plus célèbres, Lucien Febvre et Fernand Braudel, mais également un de leurs prédécesseurs aujourd'hui un peu oublié, Henri Hauser. Pierre Gourou est certainement le géographe qui a le mieux tiré profit des leçons des fondateurs de la discipline en France: Vidal de la Blache et Lucien Febvre. Au-delà de son intérêt pour l'Extrême-Orient et pour le monde tropical, c'est son traitement des relations des hommes à l'environnement qui mérite de retenir l'attention: nul n'avait aussi profondément intériorisé les leçons du possibilisme. Dans le grand travail de rénovation qui commence au milieu du xxe siècle, Jean Gottmann tient une place de premier plan: il emprunte à Vidal de la Blache un schéma d'interprétation qui pose de manière simple tous les problèmes de géographie humaine: les distributions observées résultent de la tension entre des forces qui tendent à l'enracinement, et d'autres qui sont liées à la mobilité et à la circulation, et créent une tentation permanente du nomadisme. Gottmann modifie ce schéma sur deux points: (i) comme facteur d'enracinement, il substitue les iconographies, c'est-à-dire les représentations que les groupes se donnent de leurs territoires, aux relations écologiques; (ii) il donne à la circulation une impol1ance qu'elle n'avait jusqu'alors jamais connue. Ces ll10difications lui permettent d'aborder efficacement tous les problèmes des sociétés du xxe siècle. Paradoxalement les outils qui le conduisent à ce résultat sont ceux de la géographie française classique: c'est sur ce point que porte notre étude.

I

Dans Histoire de la Géographie .ti'ançaise de J870 el nos jours, yair: chapitre IV, «La formation de
», p. 87-118; chapitre IX, «Pierre

j'école française de géographie: Vidal de la Blache (1845-1918) George et l'élargisselnent du chaInp disciplinaire », p. 268-284.

Géographies

et géographes

Il

Les textes sur Lucien Febvre, Fernand Braudel et Pierre Gourou ont été écrits en anglais pour l'ouvrage annuel Geographers. Biobibliographical Studies, que publie l'éditeur Continuum. Nous le remercions d'avoir accepté la publication, ici, de leur traduction française2. L'étude sur Milton Santos a été rédigée en portugais pour un colloque organisé à sa mémoire en 2002; elle a été publiée en 20053. Le texte sur Hauser a été préparé pour le colloque sur Hauser qui s'est tenu à la Sorbonne en janvier 2002. Celui sur Gottmann a été présenté au colloque sur Gottmann organisé en février 2005 à la BNF et à la Société de Géographie de Paris. « Reclus et les villes» a été rédigé à l'occasion du colloque sur Reclus qui s'est tenu à l'ENS de Lyon en septembre 2005.

2 Claval, Paul, 2003, «Fernand Braudel 1902-1985 », in P. H. Armstrong, G. 1. Martin (eds.) Geographers. Biobibliographical Studies, vol. 22, New York, Continuum, p. 28-42. Claval, Paul, 2004, «Lucien Febvre. 1878-1956 », in Patrick H. Armstrong et Geoffrey J. Martin (eds.), Geographers. Biobibliographical Studies, vol. 23, p. 34-49. Claval, Paul, 2006, « Pierre Gourou 1900-1999 »in Patrick H. Armstrong et Geoffrey J. Martin (eds.), Geographers. Biobibliographical Studies, vol. 25, p. 68-80. 3 Claval, Paul, 2004, « Milton e 0 pensimento radical », in Milton Santos e 0 Brasil. Territorio, lugares e saber, Sao Paulo, Editora Fundaçao Perseu Abramo, 314 p., cf p. 17-35.

PREMIERE PARTIE

RACONTER L'HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE HUMAINE

Chapitre 1

ÉCRIRE L'HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE

Le mouvement de la recherche et les récits qu'elle suscite
Un chercheur n'est jamais isolé, même s'il travaille seul: son effort s'inscrit dans un projet collectif; il tire parti d'études menées par d'autres; il les reprend pour les critiquer ou pour les prolonger. TI désire aboutir à une meilleure compréhension des phénomènes analysés, à la mise en évidence de lois, à une application plus facile des résultats obtenus. TI est un chaînon entre un passé qu'il n'ignore pas et un futur qu'il essaie de promouvoir. Le travail du chercheur a un sens parce qu'il s'insère dans l'évolution du savoir. Les longues heures passées à faire des mesures, à pratiquer des enquêtes, à vérifier des observations et à les exploiter sont fastidieuses. Se rappeler l'œuvre collective à laquelle on participe et le projet que l'on cherche à mener à bien, aide à supporter ces moments où le doute s'installe parfois. La science n'est pas faite seulement de résultats qui confirment les hypothèses émises et aboutissent à une meilleure explication du réel. Elle s'accompagne de récits, qui répondent au besoin qu'éprouvent ceux qui la pratiquent de garder à l'esprit les finalités de leur démarche. Elle implique la construction d'une histoire dont les finalités sont multiples: répondre aux inquiétudes des chercheurs; faire comprendre, à ceux qui se lancent dans l'aventure, le mouvement auquel ils désirent prendre part; donner une image de la science au-delà du cercle généralement limité de ceux qui ont le temps .et la volonté d'en comprendre les résultats. L'histoire des sciences n'est donc pas un sujet mineur. C'est à tort que l'on croit souvent qu'il est possible de s'en affranchir: la connaissance ne peut se développer que si elle suscite des récits qui font comprendre son déroulement dans le temps et les finalités qu'elle poursuit. Les spécialistes les plus pointus se gaussent souvent de ceux qui gaspillent leur énergie, en marge de la vraie recherche, à gloser sur le travail des autres. Mais par les conseils qu'ils donnent à leurs collaborateurs, ces esprits forts sont eux aussi amenés à situer leur travail dans un ensemble plus vaste: l'histoire des sciences est d'abord le fait de ceux qui la pratiquent et qui ont besoin, dans leurs relations de travail, de rappeler d'où ils viennent et où ils vont. De tels récits sont partiels. Ils ne retiennent du mouvement de la pensée que les moments jugés significatifs. Ils passent sous silence les erreurs et les pistes essayées sans succès. Ils ne rendent pas toujours aux prédécesseurs ce qui leur est dû. Les récits qui circulent de bouche à oreille dans les laboratoires

16

Paul Claval

manquent de la rigueur que l'on demande à toute histoire: ils sont de nature apologétique plus que scientifique. En fin de carrière, les chercheurs éprouvent parfois le besoin de rappeler aux jeunes les transformations qu'ils ont vécues, et de préciser la part qu'ils ont jouée dans l'évolution des connaissances: grâce à eux, on quitte la légende orale que chaque équipe se forge; on dispose de textes indispensables à qui veut reconstituer le mouvement des idées et les résultats des expériences, des mesures ou des enquêtes qui permettent de les étayer ou de les corriger. La trame d'ensemble qui résulte de l'addition de ces contributions, dont chacune apporte des connaissances précieuses, est cependant lacunaire et biaisée: lacunaire, car tous les chercheurs, toutes les équipes ne prennent pas le temps de rappeler l'état dans lequel ils ont trouvé un problème, et celui dans lequel ils l'ont laissé; biaisée, car la justification même de ces travaux est d'exalter les résultats de la recherche; pas question d'insister sur les hésitations, les problèmes sur lesquels on a buté et les zones d'ombre laissées de côté.

La géographie au milieu du

xxe siècle

C'est la situation que connaissait la géographie au milieu du xxe siècle, au moment où j'étais étudiant. L'histoire de la discipline n'était pas enseignée. Les étudiants apprenaient ce qu'ils avaient à savoir en ce domaine au hasard des digressions de leurs professeurs. Lors des excursions interunversitaires, les traditions propres à chaque université étaient confrontées et souvent échangées. Au delà de la geste de chaque Institut - limitée le plus souvent à l'action de ses enseignants, très peu nombreux à l'époque -, il y avait donc un récit national qui se construisait. TI soulignait la livalité entre deux grandes familles de conceptions: celles qui régnaient à Paris, et par voie de conséquence dans une grande partie des Facultés; celles qui s'organisaient autour de Grenoble; d'un côté, la figllre tutélaire était celle d'Emmanuel de Martonne, gendre et continuateur de Vidal de la Blache, de l'autre, c'était celle de Raoul Blanchard, le disciple rebelle. On se racontait avec délice les piques et les disputes auxquelles les conférences ambulantes que constituaient les excursions interuniversitaires donnaient lieu. La géographie française reposait encore sur des bases simples. Les manuels étaient rares: en géographie humaine, on se référait à La Géographie humaine de Jean Brunhes, qui datait de 1910, aux Principes de géographie humaine de Paul Vidal de la Blache et à La Terre et l'évolution hu/naine de Lucien Febvre, tous deux publiés en 1922. Les Fondements de la géographie humaine de Max. Sarre étaient en cours de publication (Sarre, 1942-1953), mais ils n'étaient guère accessibles aux débutants. En géographie physique, on renvoyait

Géographies

et géographes

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évidemment au traité de de Martonne, dont la première édition datait de 1909, mais qu'il avait considérablement enrichie par la suite. Le géographe était d'abord et surtout un morphologue. Il savait que le relief dépendait de la structure du sous-sol, comme le révélait l'existence de cuestas ou de crêts; il connaissait le rôle de l'érosion: le travail des cours d'eau se lisait aux méandres qu'ils dessinaient, aux terrasses qu'ils taillaient ou construisaient. A la longue le relief finissait par être réduit à l'état de pénéplaine: reconnaître, dans un paysage, la présence d'une (ou de plusieurs) pénéplaine(s) constituait, pour le géographe, la récompense suprême! La géographie humaine n'était pas passée sous silence. Elle s'apprenait sur les cartes, puisque c'étaient les plages de densité qui faisaient prendre conscience du problème fondamental de la discipline: celui du rapport des groupes humains à leur environnement. En s'attachant à l'étude des établissements humains, elle mettait à la fois en œuvre l'expérience du terrain et la lecture des plans, et soulignait l'opposition des villes et des campagnes, de l'habitat dispersé et de l'habitat groupé, des horizons dépouillés des campagnes et du cloisonnement des bocages. S'agissant de villes, on savait qu'il convenait de s'interroger sur leur site et sur leur situation. Je caricature à peine: c'était ce qu'il suffisait de savoir pour être reçu dans un bon rang à l'agrégation! A ces connaissances s'ajoutait une véritable mystique du terrain: c'était là, mieux encore que sur les cartes, que celui qui était vraiment capable de mener des recherches fructueuses dans la discipline se découvrait: on avait, ou on n'avait pas, «l'œil du géographe» (Claval, 2006). C'est ce regard qui permettait de repérer, dans la complexité de ce que la vue apporte, des lignes directrices, des masses homogènes, des convergences de lignes - dix ou vingt ans plus tard, on aurait dit des structures. Les jeunes géographes étaient à la fois très fiers de la discipline qu'ils avaient choisie, et inquiets sur son avenir. La France sortait de la guerre: il fallait la reconstruire et donner une nouvelle impulsion à une économie qui avait traversé une longue période de dépression; l'aménagement de l'espace et des villes demandait des actions volontaires; pourquoi ne pas sLÜvrel'exemple de la Grande-Bretagne, qui venait de lancer un grand programme de villes nouvelles et cherchait à reconvertir ses vieilles régions industrielles, celui des Etats-Unis où la Tennessee Valley Authority de Roosevelt avait sauvé le Sud des Appalaches d'une spirale de déclin et de dégradation, et celui enfin de l'Union Soviétique dont la résistance à l'agression nazie était souvent attribuée à l'efficacité de la planification centralisée? La jeune génération rêvait de participer à la grande aventure de la géographie appliquée - mais la géographie qu'elle avait apprise n'était pas applicable. Un effort de modernisation de la discipline s'imposait donc. Il revêtit deLlx formes: (i) une réflexion sur l'évolution de la discipline, pour comprendre ce qui l'avait rendue impuissante face aux problèmes de

18

Paul Claval

l'heure, et pour mieux voir où faire porter ses efforts; (ii) une restructuration du champ des connaissances afin d'avoir plus de prise sur la société moderne, sur la mécanisation accélérée des campagnes, sur l'essor sans précédent des villes, sur la multiplication des industries et sur la croissance des activités de service. Un approfondissement théorique s'imposait, qui devait être conjugué avec une vision plus critique de l'histoire de la discipline. L'économie offrait des outils à qui désirait agir plus efficacement sur l'organisation de l'espace: ceux que l'économie spatiale, une branche longtemps discrète de la discipline, avait forgés depuis le milieu du XIXe siècle, et ceux que la macro-économie, dont l'essor était dû à John Maynard Keynes (1936), offrait en matière de planification. Des ouvrages donnaient accès à ces développements: Econ,omie et espace, que Claude Ponsard venait de publier en France (1955), et Introduction to Regiol1al Science, de Walter Isard, qui offrait une vue assez semblable de ce champ de connaissances au public de langue anglaise (Isard, 1956). J'essayai, à partir de 1957, d'explorer ces pistes de recherche; je me rendis vite compte que le travail avançait beaucoup plus vite aux Etats-Unis qu'en France, grâce à un groupe de jeunes chercheurs formés à l'Université du Washington, à Seattle, et qui étaient en train d'essaimer dans les Universités du Middle West. A la Faculté des Lettres de Besançon, où je venais d'être nommé, et où je donnais un cours d'histoire de la géographie pour essayer de faire aimer notre discipline à des étudiants qui avaient choisi d'autres orientations, j'eus l'occasion de mettre en œuvre le second point du programme de rénovation de la discipline: l'élaboration d'une vision critique de l'histoire de la discipline (Claval, 1964). L 'histoire de la géographie comme outil épistémologique

La géographie physique n'était pas en crise: elle connaissait même une phase de transformation rapide, grâce aux succès de la géomorphologie climatique; elle avait des faiblesses, qu'il aurait fallu corriger, l'absence de curiosité à l'égard des nouveaux développements de l'écologie par exemple, mais personne (en dehors de Gabriel Rougerie) n'en était vraiment conscient. C'était donc l'histoire de la géographie humaine qu'il fallait analyser sous un angle nouveau. La période à couvrir était courte: la géographie était certes une des plus vieilles disciplines scientifiques, puisque ses origines remontaient à Eratosthène, à Alexandrie, au me siècle avant notre ère, et même à Hérodote, au ve siècle (Aujac, 1975; Jacob, 1991). Après une phase d'éclipse au Moyen Age, elle avait profité des voyages de découverte et de la traduction de l'œuvre longtemps oubliée de Ptolémée, pour connaître un vigoureux renouveau. Elle n'avait cependant commencé à prendre son visage moderne qu'au XIXe siècle, sous l'impulsion de

Géographies

et géographes

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quelques grands pionniers, deux Allemands en particulier, Alexandre de Humboldt et Carl Ritter. A leur mort (ils avaient tous les deux disparus en 1859), il n'y avait pas de géographie humaine. Celle-ci ne s'était constituée que vingt ans plus tard. En explorant les quelques ouvrages, et les articles plus nombreux, consacrés à l'histoire de la géographie, en lisant les textes les plus caractéristiques de chaque époque, il était possible de présenter un tableau en trois étapes de l'évolution de la géographie humaine.
(i) La naissance de la géographie 11ulnairle

La discipline était née à la fin du XIXe siècle. Son nom était apparue, sous sa forme allemande d'Anthropogeographie, sous la plume de Friedrich Ratzel en 1882 (Ratzel, 1882-1891). Les géographes français avaient quelque peu hésité sur la traduction de ce terme: certains penchaient pour «géographie sociale ». «Géographie humaine» s'imposa à la fin des années 1890 (Robie, 1993). Comme T. W. Freeman le soulignait (Freeman, 1961), la naissance de la discipline était en relation avec le succès des idées de Darwin: c'étaient elles qui avaient obligé les géographes à poser en des termes nouveaux un problème qu'ils avaient abordé de plusieurs manières depuis l'Antiquité, celui des rapports des hommes et du milieu. Dans la nouvelle perspective, l'environnement ne jouait-il pas un rôle détenninant par la sélection qu'il imposait aux êtres vivants? L'homme - et les sociétés humaines - n'étaient-ils pas soumis aux mêmes processus? Personne ne pouvait désormais éviter de se poser la question - qu'il soit darwinien ou qu'il ne le soit pas, Dans les Principes de géogra]Jhie hun1aine, Paul Vidal de la Blache (1922) était assez avare de références: raison de plus pour lire les auteurs qu'il mentionnait. Emile Levasseur, dont l'œuvre avait été totalement oubliée des géographes, était de ceux-là. Il avait pourtant joué un rôle clef. Après la défaite de 1870, le pays, sonné par le désastre, s'était interrogé sur ses faiblesses. L'encadrement des armées allemandes s'était montré beaucoup plus efficace que celui des troupes françaises. Ne fallait-il pas mettre ces qualités sur le compte de la valeur de l'enseignement allemand? Historien et statisticien de renom, Levasseur avait participé à cette enquête, qui concluait à l'insuffisance de l'école française dans le domaine de l'enseignement de la géographie en particulier (Levasseur et Himly, 1871). Dans la foulée de son premier rapport, Levassellr avait été chargé de réfléchir à la réforme de l'enseignement de la géographie à l'école primaire et dans le secondaire (Levasseur, 1872). Il Y avait participé activement par la préparation de cartes destinées aux écoles et la rédaction de manuels (Levasseur, 1890). Pour comprendre les problèmes hllmains, sa formation l'avait conduit à attribller un rôle décisif aux cartes de densité (Levasseur, 1889). C'était ce que plus précisément Vidal de la Blache lui avait emprunté.

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L'épisode Levasseur éclairait sous un autre jour la naissance de la géographie humaine: elle était apparue au moment où les nationalismes s'affirmaient. Son rôle était de faire comprendre aux enfants ce qu'était leur patrie: le Tour de France de deux enfants, de G. Bruno (1877), avait été conçu pour cela; vingt-cinq ans plus tard, Selma Lagerlof écrivait de même Le Merveilleux Voyage de Nils Olgerssson (19061907/1975) pour apprendre aux petits Suédois à aimer leur pays. Deux auteurs avaient joué un rôle essentiel dans la naissance de la géographie humaine: Friedrich Ratzel en Allemagne et Paul Vidal de la Blache en France. Ils différaient par leur formation - Ratzel était naturaliste, Vidal historien - mais devaient tous les deux beaucoup à Carl Ritter. Ratzel s'était familiarisé avec l'œuvre de Darwin lorsqu'il était étudiant (Buttman, 1977). Il avait beaucoup emprunté à deux darwiniens allemands, Moritz Wagner et Haeckel, l'inventeur du mot écologie, la science des rapports entre le milieu et les êtres vivants. Même si l'écologie n'existait encore que comme programme scientifique, c'est comme une écologie de l'homme que Ratzel avait conçu l'Antllropogeographie. La manière dont les sciences sociales étaient construites en Allemagne différait aussi de celle qui prévalait en France par l'accent mis sur le peuple: c'était lui plus que l'individu dont on faisait la réalité fondamentale. Ratzel était enfin également curieux de géographie et d'ethnologie - son œuvre dans. ce dernier domaine était considérable: il opposait donc les peuples primitifs qu'il appelait Naturvolker aux civilisés, les Kulturvolker (Ratzel, 1885-1888). C'était, en un sens, sa manière de résumer l'évolution de l'humanité. Historien de fOlmation, Vidal de la Blache avait des vues plus nuancées (Claval, 1998). Il avait pris conscience de l'importance des genres de vie au contact des préhistoriens et des ethnologues, mais s'attachait à analyser leur diversité et leur rôle dans les sociétés que l'histoire étudie. Pour comprendre les rapports des hommes et du milieu, il mettait en œuvre deux instruments: la carte des densités posait de manière claire les problèmes spécifiques à chaque région, à chaque groupe; le genre de vie montrait comment les hommes se coulaient dans l'environnement et l'exploitaient. Les géographes responsables de la naissance de la géographie humaine attachaient l'un et l'autre beaucoup de prix à la description régionale et à l'étude du paysage. La première est évidemment constitutive de toute géographie: la discipline n'existe que parce qu'elle saisit la telTe comme faite d'une collection d'aires adjacentes, alors que la perception commune ne nous livre que des points ou des lignes. La seconde devait son succès à la réflexion d'un géologue, Suess, qui voyait dans le paysage la surface de contact entre l'atmosphère d'une part, et la lithosphère et l'hydrosphère de l'autre - cette surface de contact coïncidant avec la biosphère. Faire du paysage le point de départ de la géographie permettait d'aborder à la fois ses aspects physiques et ses dimensions humaines et culturelles. A un moment où beaucoup

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s'interrogeaient sur la pertinence de la division qui venait de surgir au sein de la discipline, c'était un argument de poids. (ii) La géographie classique La géographie humaine apparue à la fin du XIXe siècle était restée fidèle durant un demi-siècle à la problématique mise au point à l'époque de Vidal de la Blache. C'est alors qu'elle avait pris sa forme classique. Les études régionales qu'elle multipliait la faisaient connaître et apprécier du grand public. C'était toujours le problème des rapports de l'homme et de son environnement qu'elle considérait comme essentiel. Les excès évolutionnistes des origines étaient bien oubliés. Tous les géographes s'étaient mis d'accord sur une idée simple: le milieu exerçait des contraintes, mais ne déterminait pas le comportement des hommes et la forme prise par les sociétés. C'est ce que l'on appelait le possibilisme. La l11anière dont on l'interprétait différait cependant beaucoup. Pour certains, la mise an point de nouvelles techniques faisait disparaître les limitations les plus gênantes, mais le milieu, modifié par l'action humaine, générait de nouvelles contraintes: la dialectique contraintes/libération était ainsi indéfinie. Pour d'autres, les contraintes avaient longtemps été lourdes, mais l'homme s'en était peu à peu affranchi, si bien qu'on ne leur accordait plus qu'une attention distraite. Les géographes affirmaient toujours que leur but était de démêler les fils que les sociétés nouaient avec l'environnement où elles étaient installées, mais ils ne s'attardaient plus guère à leur analyse. La géographie s'appuyait sur la pratique du terrain. C'était une discipline du concret, des réalités tangibles. Le contact direct avec le paysage, qu'il soit naturel ou humain, assurait son parler vrai: elle n'offrait pas un discours sur le monde, mais une véritable leçon de choses. Elle ne se contentait pas du regard rapide du voyageur; elle y ajoutait l'observation attentive des processus à l'œuvre dans la nature et celle des modalités du travail des hommes. Les enquêtes complétaient l'information nécessaire pour rendre compte de la vie du monde et de l'action menée par ceux qui l'habitent. La géographie s'était imposée par la qualité des monographies régionales qu'elle permettait de rédiger. Ceux qui pratiquaient d'autres sciences sociales la respectaient à cause du sérieux et la richesse des résultats que ces travaux apportaient ainsi. Comme ils étaient généralement bien écrits, dans une langue que n'encombraient pas trop de n10ts techniques, ils étaient accessibles au public cultivé. Les analyses consacrées aux régions parlaient des villes comme des campagnes, mais elles accordaient plus de poids aux secondes: ne couvraient-elles pas l'essentiel de la surface de la terre? N'était-ce pas là que l'on pouvait vraiment saisir les liens tissés entre l'homme et la nature? Pour beaucoup de lecteurs, ce que la géographie apportait, c'était la révélation d'une partie de la société qui avait jusqu'alors échappé à

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l'attention des élites cultivées: ses composantes paysannes. Les campagnes étaient abondamment décrites, comme les travaux et les jours de ceux qui les habitaient. On n'ignorait plus les façons culturales associées aux principales cultures, la place de l'élevage dans la vie des fermes, et les procédés utilisés pour assurer aux terres les restitutions qui leur étaient nécessaires. Les recherches des années 1930 avaient montré que les paysages ruraux appartenaient à un petit nombre de types: on travaillait ferme à analyser leur genèse. Même si elle faisait la part belle au monde rural, l'approche régionale était aussi attentive à la circulation, au rôle des marchés et à la place des villes dans la vie globale. Elle évoquait leurs fonctions, expliquant ainsi ce qu'elles offraient en échange aux zones de culture ou d'élevage qui assuraient leur ravitaillement. Les aperçus qlle la géographie ouvrait sur la culture des groupes auxquels elle s'intéressait étaient particulièrement fascinants. Ils ne portaient pas sur les idées, les représentations ou les systèmes de

croyance

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sous sa forme classique, la discipline était construite comme

une science naturelle de la société. Elle enrichissait en revanche beaucoup la connaissance des outillages mis en œuvre par les hommes, de l'aménagement des terres de culture, et des techniques de construction ou de transport. C'était la seule science à analyser le cortège de plantes et d'animaux dont les groupes humains s'entouraient pour asseoir leur prise sur l'environnement: c'était l'apport infiniment précieux de l'Ecole de géographie culturelle que Carl Sauer animait à Berkeley. La géographie humaine classique était une discipline discrète. Elle ne cherchait pas à offrir de vues révolutionnaires sur le monde. Elle l'analysait en i11sistant sur des aspects négligés par les autres sciences de la société: ses bases rurales, et les couches humbles sur lesquelles reposaient, jusqu'il y a peu, l'essentiel de la production. Elle parlait du rôle des villes et du commerce, mais ce qu'elle en disait convenait mieux aux routes et aux cités du passé qu'aux réseaux de communication et aux grandes agglomérations du monde actuel. C'est ce décalage entre les réalités dont elle était capable de bien rendre compte, et celles qui se mettaient en place au milieu du xxe siècle, qui expliquait l'insatisfaction de beaucoup de jeunes géographes.
(iii) L'émergerlce d'u11e nouvelle c011ceptiorl de la géographie humaine

Une transformation profonde de la discipline était en train de se dessiner. Pour la nouvelle génération, l'important n'était plus de parler sans cesse des relations que les groupes humains nouaient avec le lnilieu. C'était de comprendre comment l'activité humaine se développait. En simplifiant, on peut dire que les relations écologiques se déroulent entre les diverses strates du vivant présentes en un point et l'environnement dont elles tirent ce qui est nécessaire à leur existence, et où elles rejettent ce qui leur devient inutile: c'est verticalement qu'elles se

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déroulent. Les relations à laquelle on désirait maintenant s'attacher davantage se tissaient entre les hommes: on pouvait les qualifier d'horizontales. Elles impliquaient des déplacements, des migrations temporaires ou définitives, des échanges de biens et de services, et la mise en circulation d'informations de types variés. Une discipline s'était déjà attachée à l'ensemble de ces mouvements: l'économie spatiale. Les orientations prises par la géographie à la fin des années 1950 et au début des années 1960 reposaient donc sur un rapprochement avec l'économie. On lui empruntait les modèles de localisation des activités agricoles, industrielles et de services respectivement imaginées par Johann Heinrich von Thünen (1826-1851), Alfred Weber (1909) et Walter Christaller (1933) entre le début du XIXe siècle et les années 1930. Tous trois étaient allemands; un seul était géographe, le troisième; son œuvre avait d'ailleurs été systématisée par un économiste, August Losch (1938). La macro-économie conduisait à expliquer la dynamique des ensembles territoriaux par le jeu de l'épargne, de l'investissement et du commerce extérieur qui les caractérisaient. L'économiste australien Colin Clark avait proposé, en 1940 de distinguer trois secteurs dans l'activité économique: tout ce qui avait trait à l'exploitation de la terre, à la pêche et aux mines était rattaché au secteur primaire; la transformation des matières premières en produits manufactllrés était le propre du secteur secondaire; les services constituaient enfin le secteur tertiaire. L'évolution de la productivité ne se faisait pas au même rythme selon les branches. Pour produire la même quantité d'aliments ou de matières premières, il fallait de moins en moins de main-d'œuvre, grâce à la mécanisation des tâches. Comme la demande en ce domaine n'augmentait qu'assez lentement, les effectifs employés diminuaient. Les gains de productivité étaient au moins aussi considérables dans le domaine industriel, mais comme la demande y était très forte, l'emploi continuait à y croître. L'augmentation des revenus stimulait la demande de services, pour lesquels les gains de productivité étaient alors négligeables: l'industrialisation et la demande croissante de services accéléraient donc la croissance urbaine. On sortait enfin de l'interprétation psychologique de l'exode rural: ce n'était pas pour profiter des plaisirs frelatés de la ville qu'artisans, ouvriers agricoles et petits paysans quittaient la terre. L'explication était plus simple et plus radicale: la campagne ne pouvait plus les faire vivre. Les travaux de Jean Fourastié, qui systématisaient les résultats de Colin Clark, eurent un immense retentissement en France à partir de 1947. Dans la géographie humaine de la première moitié du xxe siècle, l'étude des rapports entre les villes et les campagnes était interprétée en termes de morale. On découvrait brusquement l'inanité d'une telle approche. L'étude des villes se trouvait bouleversée: l'analyse de leurs aires d'influence devenait systématique. Parmi leurs activités, on savait désormais distinguer celles dont les finalités étaient dites domestiques -

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c'est-à-dire menées seulement pour satisfaire la demande locale -, et celles qui constituaient leur base économique: destinées à des clients extérieurs, elles permettaient aux agglomérations urbaines d'acheter ce qu'elles étaient dans l'incapacité de produire, leur alimentation en particulier. L'analyse des réseaux urbains faisait un bond en avant: on savait mettre en évidence la hiérarchie de leurs centres et la manière donc chacun organisait, ou contribuait à organiser, une certaine aire. Ce qu'apportait essentiellement les nouvelles orientations de la recherche, c'est une explication des formes prises par l'organisation de l'espace. La compétition économique conduisait, dans chaque région, les entreprises agricoles ou minières à choisir l'activité où elles disposaient du plus grand avantage comparatif: elle faisait naître des espaces spécialisés. Dans le même temps, les activités de services couvraient l'ensemble du territoire d'ensembles polarisés. Toutes les parties d'un espace national ne bénéficiaient pas du même dynamisme: pour asseoir leur économie, les aires périphériques ne pouvaient compter que sur l'exploitation de leurs ressources agricoles ou minières, et sur certaines industries de première transformation. Les perspectives offertes aux entrepreneurs de la partie centrale du pays étaient plus avantageuses: les industriels y avaient accès à une clientèle plus large, ce qui leur permettait de lancer des séries plus importantes et d'acquérir des équipements plus performants; ils bénéficiaient de la sorte d'économies d'échelles. Dans les villes situées au cœur d'un espace économique, les activités avaient tendance à se diversifier plus qu'ailleurs, car c'était là que la demande en services de haut niveau était la plus forte; la multiplication des activités faisait naître des économies externes et assurait un autre type d'avantage au noyau économique du pays. L'opposition entre centres et périphéries, dont la mesure nouvelle des revenus avait fait prendre conscience dans les années qui suivirent la Deuxième Guerre mondiale, trouvait ainsi une explication à l'échelle nationale. Le raisonnement pouvait être transposé sur la scène internationale: il expliquait pourquoi les pays du Tiers Monde - le terme venait d'être inventé par Alfred Sauvy (1952) - avaient tant de peine à diversifier leurs économies, à attirer les industries de transformation et à atteindre des rythmes de croissance équivalents à ceux des pays déjà industrialisés. La mise en perspective des démarches de la géographie humaine faisait comprendre les formes successives qu'elle avait prises. Elle était née de questions intellectuelles - celles que posaient l'évolutionnisme. Elle répondait dans le même temps aux besoins de sociétés qui achevaient de se structurer en Etats nationaux et participaient au mouvement alors général d'expansion coloniale des peuples européens. Sous la forme classique qu'elle s'était rapidement donnée, elle avait mis en évidence les contraintes qui avaient longtemps pesé, et pesaient encore, sur les sociétés humaines; elle avait éclairé la spécificité du monde rural et des

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masses paysannes; elle avait souligné la vitalité des structures régionales. Cette science était souvent plus descriptive qu'explicative. Elle établissait des typologies - ce qui prouvait qu'elle était attentive aux structures lisibles dans le paysage ou dans l'organisation de l'espace mais ne les expliquait pas. Elle parlait davantage de l'agriculture et des campagnes que de l'industrie, des services et des villes, alors que la modernisation renforçait ces secteurs. L'incapacité qu'éprouvait la discipline à rendre compte des transformations contemporaines et à dire vers quoi évoluaient les sociétés et leurs modes d'organisation de l'espace suscitait un malaise. Les nouvelles pistes qui étaient apparues à partir des années 1950 visaient à surmonter ces difficultés et à combler ces lacunes. Elles faisaient comprendre les forces à l'œuvre dans l'organisation contemporaine de l'espace: elles enrichissaient ainsi les connaissances. Les transformations en cours cessaient d'apparaître comme le résultat de simples querelles d'école: elles ne traduisaient pas les fantaisies de quelques chercheurs, comme le suggéreraient leurs détracteurs. Elles témoignaient de l'effort entrepris pour élargir les bases de la discipline. L'approfondissement des travaux sur l'histoire de la géographie

Ecrire sur l'histoire de la géographie à la fin des années 1950 ou au début des années 1960 était difficile - il n'y avait pas de modèle à suivre
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connaIssance. La situation a depuis considérablement changé. Les travaux sur l'épistémologie et sur l'histoire des sciences se sont multipliés. Le domaine a cessé de n'être fréquenté que par quelques chercheurs en fin de carrière. Il attire des philosophes, des historiens et de jeunes chercheurs des disciplines concernées. On n'écrit plus l'histoire des disciplines comme on le faisait il y a cinquante ans. A l'origine, il yale récit brut, sans prise de distance critique, sans comparaison ni recoupement, qui court de bouche à oreille dans les groupes de chercheurs ou à l'occasion des cours. On passe de là à une vision organisée qui dépasse les perspectives de chacun et situe la démarche dans un mouvement collectif. Ce que l'on découvre ensuite, c'est que l'évolution des disciplines n'est pas nécessairement continue: elle comporte des phases d'accalmie, des ll10ments d'accélération et des ruptures. Pour les interpréter, on dispose d'une gamme d'interprétations beaucoup plus large que dans le passé. Histoire des sciences et histoire des idées Ce qui faisait l'intérêt des récits naïfs ou déjà critiques de l'histoire des sciences traditionnelles, c'est qu'ils rejoignaient parfois les modes

et passionnant - il s'agissait d'un champ jusqu'alors négligé de la

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d'interprétation qui régnaient alors chez les historiens de la culture et de la vie intellectuelle. Leur but était de reconstituer les grandes étapes de l'histoire des idées. Peut-on se contenter, lorsqu'on s'intéresse à l'histoire des lettres ou des arts, de citer des œuvres et de juxtaposer les biographies de leurs auteurs? Non: des continuités existent, que l'on cherche à souligner. Elles tiennent en partie à la logique des idées mises en œuvre. Dans le domaine de l'esprit, tout n'est pas possible: à partir de prémisses données, on aboutit nécessairement à la même conclusion. L'histoire intellectuelle retrace les manières de concevoir le monde et les choses. Les idées qui les dominent permettent de mettre de l'ordre dans un récit qui serait sans cela fait d'une multitude d'épisodes que rien ne relierait. S'intéresse-t-on aux villes? Leur croissance et la disposition de leurs rues, de leurs quartiers et de leurs formes bâties ne se font pas au hasard. Les risques d'épidémie liés à toute concentration de population conduisent les autorités à s'intéresser à l'alimentation en eau et à l'évacuation des ordures. L'utilisation du bois comme matériau de construction multiplie les risques d'incendie: lorsqu'on ne peut interdire son usage en façade ou sur les toits, il convient d'espacer les maisons et de prévoir des rues assez larges pour servir de coupe-feu. La ville est un cadre de vie: pourquoi ne pas l'utiliser pour affirmer la toute-puissance de Dieu et de l'Eglise, la force du pouvoir politique et le prestige des élites? L'idée d'urbanisme ne s'est bâtie que progressivement: dans son élaboration, les impératifs de sécurité et d'hygiène interviennent dès le Moyen Age; dans le courant du xve siècle, l'attention nouvelle portée aux ruines antiques et la redécouverte de la perspective ouvrent d'autres avenues: les dimensions esthétiques de l'urbanisme s'affirment. Pour mettre de l'ordre dans l'histoire des villes comme création de l'intelligence humaine, reconstituer la genèse de l'idée d'urbanisme constitue une voie privilégiée. C'est dans les années de l'entre-deux-guerres que l'histoire des idées connaît son apogée. Collingwood s'interroge alors sur l'idée d'histoire. Panowsky (1951/1978) montre combien il est utile d'aborder l'histoire de l'art sous l'angle de l'iconographie: la structure des cathédrales gothiques ne reflète-t-elle pas le même mode de pensée que la scolastique? L'histoire de la géographie tire parti de ces recherches. La géographie physique naît du grand débat sur l'idée de création et sur celle de nature qui commence avec la Réforme: pour beaucoup de calvinistes, la Terre offre le spectacle d'un univers ruiné par la Faute et par le désintérêt que Dieu porte à la Terre depuis le péché originel (Davies, 1969). Les interprétations théologiques de la nature conduisent à prendre très au sérieux la chronologie biblique. Pour loger l'ensemble des transformations du monde dans les quelques quatre mille cinq cents ans

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qu'accorde l'Ancien Testament, il faut faire appel à de grandes catastrophes comme le Déluge. Pour les naturalistes qui commencent à étudier les formes de la terre, la lenteur des processus observés fait éclater ce cadre temporel. Le principe des causes actuelles, qui postule qlle tout ce qui existe dans notre monde résulte de processus que l'on peut y observer aujourd'hui, ouvre ainsi la voie à la géomorphologie: c'est là une piste de recherche qui n'est pas près d'être.refermée. Les bonnes études d'histoire de la géomorphologie, les essais que lui consacre Henri Baulig par exemple (Baulig, 1950), sont d'excellentes illustrations des méthodes de l'histoire des idées. La naissance de la géographie humaine s'inscrit dans le même mouvement: ne résulte-t-elle pas de l'application de l'évolutionnisme aux sociétés humaines, qui fait des relations qu'elles entretiennent avec leur environnement une variableclef de leur destin? Histoire des scientifiques SClences, ruptures épistén10logiques et révolu tiorlS

L'histoire des idées prend des formes originales dans les sciences physiques et dans les sciences naturelles. Pour les physiciens qui réfléchissent sur leur art, une transformation essentielle a pris place au début du XVIIe siècle, grâce à Galilée (Koyré, 1937; 1964; 1966). Elle provient de la transformation des méthodes - c'est l'expérience qui ll10ntre désormais si les idées émises sont valables. Elle résulte d'un changement fondamental de perspective. Pour le sens commun et pour Aristote, le mouvement était une propriété des objets. Pour la nouvelle physique, il leur est communiqué de l'extérieur: la force qui les met en mouvement ne fait pas partie de leur nature. La conception même des phénomènes physiques s'en trouve bouleversée. La mutation qui se produit alors constitue ce que l'on commence à appeler, dans les années 1930, une rupture épistémologique: c'est elle qui fait passer des notions que les gens sont spontanément capables d'élaborer au savoir scientifique; grâce à elle, il devient possible de proposer des interprétations rationnelles du monde. Le but de l'histoire des sciences n'est plus de suivre un mouvement progressif: il est de repérer la discontinuité qui fait passer du savoir vulgaire à la science. L'idée est séduisante; elle permet de répondre de Inanière claire à la question: qu'est-ce qui différencie la science des autres modes de connaissance? Elle est en même temps dangereuse; celui qui maîtrise la science peut désormais réfuter ce qu'avancent les autres au nom d'un savoir supérieur, puisqu'il s'appuie sur la raison en Inarche. C'est dans le domaine des sciences sociales que le péril est le plus sérieux: celui qui accède au mode supérieur de la connaissance dénie a priori toute valeur aux savoirs pré-scientifiques, sans avoir à les analyser. Il peut dénoncer comme aliénés ceux qui refusent les nouvelles formes du savoir. L'idée de rupture épistémologique prend alors un

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caractère totalitaire, comme on le voit au début des années 1960 chez un certain nombre de sociologues, Pierre Bourdieu par exemple (Bourdieu et al., 1968). L'idée de rupture épistémologique a cependant des conséquences inattendues pour ceux qui la soutiennent: pourquoi n'y aurait-il, dans l'histoire du savoir, qu'une seule révolution scientifique? Pourquoi d'autres remises en cause, aussi spectaculaires que la première, ne seraient-elles pas possibles? La physique le montre. L'étude de la lumière s'est bâtie, à partir du xvne siècle, sur l'idée que celle-ci était de nature ondulatoire. Voici qu'au début du xxe siècle, cette hypothèse se révèle incapable de rendre compte de nombre d'observations. Celles-ci deviennent compréhensibles si l'on admet que la lumière est un phénomène corpusculaire. Toutes les théories des champs doivent être reprises à la base: les ondulations accompagnent un phénomène corpusculaire; elles n'en sont pas indépendantes. C'est le principe de la théorie quantique. L'idée de révolution scientifique est déjà présente dans les études qu'Alexandre Koyré consacre à la signification de l'œuvre de Galilée. Trente ans plus tard, Thomas Kuhn franchit le pas (Kuhn, 1962) : la science ne progresse pas d'un pas uni; elle est faite de périodes de science nOlmale, celles où une ce11aine conception de l'ordonnance des phénomènes et une certaine manière de les interpréter domine; on parle à ce sujet de paradigme. Avec le temps, le nombre d'observations qui cadrent mal, ou ne cadrent pas du tout, avec le dispositif explicatif reçu, augmente. Un moment vient où la question de rendre compte de tout ce qu'on a ainsi laissé sur le côté se pose. Une révolution scientifique se déroule alors. Elle propose de nouvelles hypothèses, plus générales qlle les précédentes, et met en évidence des mécanismes juque-Ià ignorés. Elle permet de rendre compte à la fois de ce que l'on savait déjà, et de ce qui avait été négligé. L'invention de la physique quantique est une révolution scientifique. Le succès de l'ouvrage de Thomas Kuhn est considérable. Il avait été conçu pour éclairer ce qui s'était passé en physique. Les révolutions scientifiques sur lesquelles il mettait l'accent étaient rares et espacées, les périodes de science normale, beaucoup plus longues - trois siècles entre la révolution galiléenne et la révolution quantique. Les effets de la réflexion de Kuhn sont immédiats: les travaux de ceux qui accumulent patiemment des résultats durant les phases de science normale sont dépréciés; ils sont le fait d'honnêtes tâcherons, alors que le génie est le propre de ceux qui provoquent les révolutions scientifiques. Une conception romantique de la recherche voit le jour. Elle affecte surtout les sciences sociales: il était souvent difficile, voire impossible d'y mettre en évidence une grande rupture épistémologique de départ. Dans le même temps, les orientations qu'y prenait la recherche étaient souvent l11ultiples : pourquoi ne pas les interpréter en termes de changements de

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paradigmes? Peiner toute sa vie à accumuler des résultats ne peut assurer la gloire: mieux vaut se montrer critique et initier des révolutions dans la pensée! L'idée de rupture épistémologique confortait le statut de la science. Celle de révolution scientifique le mine: par quoi la connaissance scientifique se différencie-t -elle des savoirs ordinaires si elle est souvent entachée d'erreurs et se trouve périodiquement remise en question? Une conception anarchiste de l'histoire des idées se dessine à la fin des années 1960 et dans le courant des années 1970 : ce n'est plus leur force logique et leur adéquation au réel qui expliquent le succès des thèses scientifiques (Feyerabend, 1975; 1978). L'habileté avec laquelle ceux qui les promeuvent savent les mettre en conformité avec les critères employés par les institutions scientifiques fait autant pour leur succès que leur aptitude à rendre compte du réel. Les conséquences de cette remise en cause sont considérables: la frontière entre la science et les autres formes de connaissance cesse d'être établie une fois pour toutes. On porte du coup un regard neuf sur les savoirs vernaculaires des sociétés d'ethnologues ou sur ceux développés par les civilisations traditionnelles. Weltanschauung et épistémè

Alors que les scientifiques schématisent les thèmes de l'histoire des idées en en isolant cel1aines, dont ils ne retiennent que deux moments, celui où elles s'imposent et celui où elles disparaissent parce qu'elles ont perdu leur pertinence, les historiens de l'art, des lettres et de la philosophie ont tendance à les regrouper par familles. Tout se passe comme si, en certains lieux et en cel1aines époques, toutes les représentations que l'on se fait du monde étaient colorées par les mêmes passions et affectées par les mêmes soucis. Ils parlent de la vision du monde, de la Weltanschauung, que tous partagent alors: à la fin du XIXe siècle, l'idée de décadence connaît ainsi un succès extraordinaire; tout se passe comme si l'on assistait à la fin d'un monde. C'est peut-être à Vienne que cette perception globale prend sa forme extrême (Schorkse, 1983): l'Empire austro-hongrois vit en paix; les sociétés qui le composent connaissent un indéniable épanouissement, mais elles sont traversées de si fortes tensions sociales et politiques que tout le monde a le sentiment qu'il s'agit d'un équilibre fragile. C'est sans doute entre les deux guerres mondiales que le thème de la Weltarlschauuflg trouve le plus d'échos dans le domaine de l'histoire des idées. La scolastique n'est-elle pas l'expression, comme l'art des cathédrales, d'une certaine vision du monde? Un thème voisin s'impose à partir des années 1960, avec la publication des grands ouvrages de Michel Foucault, Les Mots et les choses (1966) et L'Archéologie du savoir (1969). L'auteur s'y attache «au système général de la formation et de la transformation des

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énoncés» (Foucault, 1969, p.171). Au xvne siècle, «la tâche fondamentale du 'discours' classique, c'est d'attribuer un nom aux choses et, en ce nOln, de nOlnn1,er leur être. Pendant deux siècles, le discours occidental fut le lieu de l'ontologie» (Foucault, 1966, p. 136). Une mutation s'effectue dans le courant du xvme siècle: «La fin de la pensée classique - et de cette épistémè qui a rendu possibles grammaire générale, histoire naturelle et science des richesses - coïncidera avec le retrait de la représentation, ou plutôt, avec l'affranchissement, à l'égard de la représentation, du langage, du vivant et du besoin. L'esprit obscur mais entêté d'un peuple qui parle, la violence et l'effort incessant de la vie, la force sourde des besoins échapperont au mode d'être de la représentation» (ibiden1" p. 222). L'épistémè moderne voit le jour. Elle

repose sur de « grandes catégories qui peuvent organiser tout le champ
des sciences humaines» (Foucault, 1966, p. 374). Michel Foucault sort de l'histoire des idées par le haut, en embrassant toutes celles qui structurent les discours qu'une société est capable d'énoncer à une époque donnée. Dans la mesure où les sciences humaines traitent de faits qui ont à voir avec la vie, la vie sociale et le besoin, elles portent la marque de l'épistémè où elles se forment.
L'émergence de la science pénale, à la fin du

xvme

siècle,

est

indissociable de la nouvelle figure que revêt alors le pouvoir (Foucault, 1976). Dans la mesure où il s'appuie sur le jeu du regard, la géographie, science du visible et de la vue, se trouve concernée. La manière d'écrire l'histoire des sciences sociales est donc profondément modifiée par l'introduction de cette forme moderne et fortement structurée de la Weltanschauun,g que constitue l'épistémè.
Postn1,odernisme et postcolonialisl11,e

La remise en question de la science, à laquelle procèdent les épistémologues anarchistes comme Paul Feyerabend, trouve également sa source dans la critique dont la philosophie occidentale depuis Descartes - et parfois depuis Platon - fait l'objet. Ce qui est en cause ici, c'est le cogito, c'est la manière dont la philosophie moderne oppose le domaine de la pensée à celui des choses. Cette dichotomie était nécessaire à la construction de la science moderne, puisqu'elle appelle à l'observation objective de ce q11i se passe à l'extérieur, dans l'espace géométrique où se situe toute chose. La philosophie moderne fournit des moyens de penser le monde, l11ais elle institue dans le même temps une coupure au sein même de l'homme, qui empêche de concevoir son unité profonde. Dans la vie, la pensée et le corps ne sont pas séparables: ils sont donnés en même temps dans l'expérience de chacun. C'est à la critique des dichotomies qui fondent la philosophie occidentale que s'attachent quelques-uns des courants essentiels de la réflexion depuis la fin du XIXe siècle. Nietzsche

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dénonce des façons de penser qui mutilent l'homme et l'empêchent de s'épanouir et de se transformer en surhomme. L'analyse précise de ce qui apparaît à la conscience fait saisir l'être avant que les catégories de la pensée moderne ne le scinde. Ce qui compte, c'est le fait qu'il est là, présent à un instant donné quelque part en ce monde. C'est là la réalité à partir de laquelle toute connaissance vraie doit s'articuler. Une telle perspective bouleverse les façons de penser: elle dénie à la

philosophie

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et à la science occidentale - la position dominante qu'elles

croyaient devoir occuper depuis xvue siècle. Plus moyen, dans le domaine des sciences sociales, de passer sous silence tout ce qui a précédé la pensée moderne ou s'est développé parallèlement à elle. On entre dans l'ère de la postmodernité, qui est celle de la fragmentation des certitudes et des savoirs. La pensée occidentale ne s'est pas seulement isolée des autres et enfermée dans sa prétendue supériorité. Elle a très systématiquement œuvré au dénigrement des systèmes de pensée qui lui étaient étrangers: le thème était déjà présent dans la réflexion sur la négritude qu'entreprennent des intellectuels français ou francophones, comme Aimé Césaire ou Léopold Sédar Senghor dans les années 1930. L'Orierltalisn1e d'Edward Said (1977) confère une nouvelle dimension à cette critique, qui rejoint alors celles des féministes et des mouvements sociaux de gauche: dans tous les cas, ce que l'on reproche à la pensée occidentale, c'est d'avoir généré des systèmes classificatoires qui ont permis d'exclure certaines catégories - les femmes, les classes inférieures, les races de couleur - du festin social, ont justifié l'inégalité et l'oppresion et contribué de la sorte aux injustices si frappantes dans notre monde. lnstitutiorls, contexte et pratiques Plus personne n'admet qu'une coupure épistémologique unique pennette de différencier la pensée scientifique de celle qui ne l'est pas. Plus personne ne prétend que la pensée occidentale soit la seule capable de donner un sens à la vie des hommes. L'histoire de la pensée scientifique est donc devenue beaucoup plus modeste. Elle est beaucoup plus sociale que par le passé: les connaissances n'existent pas depuis toujours dans la sphère abstraite des idées qu'imaginait Platon; elles sont élaborées par des hommes qui vivent à un moment donné. Leur travail s'inscrit dans le cadre d'institutions, qu'il est indispensable de prendre en compte si l'on veut comprendre pourquoi certains savoirs apparaissent indispensables à certains moments, et comment ils se développent. L'épanouissement de la pensée scientifique moderne s'est fait dans le contexte d'Etats souverains qui tenaient à renforcer les instruments de puissance dont ils disposaient, et avaient besoin de bien connaître les territoires qu'ils contrôlaient pour tirer parti de leurs ressources, abonder

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leurs recettes fiscales et procéder à leur aménagement de la manière la plus rationnelle possible. Cette évolution est parallèle à la montée des bureaucraties publiques et privées. L'essor de la pensée scientifique est inséparable de l'histoire des Académies, des Sociétés savantes, des Universités et des Laboratoires où elle s'élabore. Il ne suffit pas de décrire leurs organigrammes pour comprendre comment leurs structures pèsent sur le mouvement de la recherche: il faut se livrer à un minutieux travail de micro-sociologie pour déceler les jeux d'influence, de domination et de pouvoir qui influent sur la diffusion des idées et sur la répartition des moyens mis à la disposition de chercheurs à un moment donné. Les approches contextuelles soulignent, depuis les années 1960, l'intérêt qu'il y a à faire de l'histoire des sciences un vrai travail d'histoire sociale. Il s'agit de saisir les chercheurs dans leur milieu, de reconstituer les liens qui existent entre eux, de faire revivre les cercles de pensée auxquels ils appartiennent et de montrer comment la recherche s'inscrit dans leur vie et dans leur carrière. Plus concrètement encore, il convient d'analyser les conditions matérielles dans lequelles ils mènent leurs travaux, Le changement d'échelle des travaux consacrés à l'évolution des sciences ne concerne pas seulement le cadre social dans lequel elles se développent. Il porte aussi sur les modalités pratiques du travail de recherche: il faut savoir quels instruments les chercheurs mettent en œuvre, quelle est la part des enquêtes officielles qui leur est accessible, quels protocoles ils mobilisent pour celles qu'ils mènent directement, et de quelles sources écrites ils disposent. Pour des disciplines comme la géographie, il convient d'insister sur la place qui revient au terrain. Les épistémologies constructivistes, qui insistent sur la manière dont les concepts sont imaginés, les hypothèses élaborées, les démonstrations effectuées, s'inscrivent dans ces perspectives, qui rompent profondément avec l'histoire traditionnelle des idées: les travaux que Bruno Latour a consacrés à la dynamique de la recherche au sein des laboratoires illustrent ces nouveaux points de vue (Latour, 1991; Latour et Woolgar, 1979/1991 ).
Le tel1'lpS des « tournaJ'lts »

L'interprétation de l'histoire des sciences en termes de ruptures épistémologiques et de grandes révolutions scientifiques a perdu de sa crédibilité, maintenant que l'on a pris conscience de l'historicité de la notion même de science. Cela ne veut évidemment pas dire que le mouvement des idées suit une progression régulière; les chercheurs d'hier n'avaient pas tort: il y a bien des discontinuités, des ruptures, des révolutions. Ce qui est en jeu ici, c'est leur interprétation. Celle-ci ne renvoie-t-elle pas autant aux transformations du regard que la société porte sur le monde qu'au

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progrès des connaissances, aux impasses qui le caractérisent, aux erreurs qui le marquent, et au décentrement qui permet de surmonter les écueils? C'est pour cela que l'habitude s'est prise, depuis une quinzaine d'années, de parler de tournants: le tournant linguistique qu'ont connu les sciences de la société; le tournant culturel qui affecte aujourd'hui la géographie, et qui fait pendant au tournant spatial que traverse les disicplines de l'homme. Conclusion Ecrire l'histoire de la géographie aujourd'hui ne ressemble guère à ce que cela impliquait il y a un demi-siècle. Le contexte dans lequel la réflexion prend place est devenu envahissant: il n'est plus possible de s'enfermer dans une discipline pour reconstituer, dans l'isolement, le ll10uvement de la pensée. Il faut s'ouvrir aux différentes perspectives qui ont vu le jour depuis un demi-siècle. Le danger inverse existe: celui de transposer au domaine particulier dont on traite, et sans adaptation, ce qui a été fait ailleurs, à d'autres échelles et pour d'autres aspects de la pensée scientifique. La géographie n'est pas une science physique. En tant qu'étude de la surface terrestre, elle fait partie de l'histoire naturelle. S'attachant aux hommes et à la manière dont ils vivent, exploitent le monde et l'aménagent, c'est une science sociale. Les emprunts ne doivent jamais faire oublier les spécifcités du domaine étudié. C'est dans cet esprit qu'il me semble utile de montrer comment peut s'écrire aujourd'hui l'histoire de la géographie humaine: dans quelles circonstances est-elle née? Comment se structurait-elle à l'époque classique? Quel a été l'impact des transformations qui l'ont affectée depuis les années 1970 ?

Chapitre 2

NOUVELLES PERSPECTIVES SUR LA NAISSANCE DE LA GÉOGRAPHIE HUMAINE

Dans les années 1960, il était possible de distinguer trois étapes l'histoire de la géographie humaine: (i) la discipline apparaissait à la fin du XIXe siècle; (ii) elle connaissait alors une phase de développement régulier dans les cadres définis au départ; (iii) une remise en cause suivie d'une restructuration caractérisait les années 1960. Ce schéma permet toujours de rendre compte de l'histoire de la discipline à condition de déplacer la date-charnière de la troisième phase, mais le récit que l'on donne de chacune des trois étapes n'a cessé de s'enrichir. Pour ceux qui se penchent aujourd'hui sur l'évolution de la discipline comme pour ceux qui essayaient de la déchiffrer il y a une quarantaine d'années, l'évolutionnisme darwinien a été le point de départ. Que l'environnement pèse sur les hommes et sur les sociétés humaines n'était cependant pas une nouveauté. Le rôle des idées de Darwin doit donc être précisé. L'impact de l'évolutionnisme

La multiplicité des traditions environnemen-talistes Trois formes d'environnementalisme ont joué un rôle en géographie depuis l'Antiquité grecque. Pour Hippocrate, les humeurs présentes dans le corps humain réagissent aux fluctuations du milieu extérieur: des correspondances existent entre le macroscosme et le microcosme. Le médecin doit les analyser pour comprendre ce qui porte atteinte à la santé de ses patients. TIprend en compte la sécheresse et l'humidité, la chaleur et le froid, la présence d'eaux stagnantes ou l'excellence du drainage des zones étudiées. La santé reflète à la fois les caractéristiques de l'environnement et la constitution des hommes qui y évoluent. L'environnementalisme hippocratique ne révèle pas le jeu d'une causalité linéaire, qui expliquerait la bonne ou la mauvaise santé des gens par l'influence de l'environnement. TI souligne des influences, suggère des rapports (Staszak, 1994). C'est ce qui fait sa force. Redécouvert à la Renaissance, il inspire Jean Bodin au XVIe siècle ou Montesquieu au xvme. TIdemeure vivant jusqu'à la fin du XIXesiècle.

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John Locke ne croit pas à l'innéité des facultés humaines. L'héridité dote les hommes de possibilités, mais celles-ci ne se développent qu'au contact du monde extérieur. La position de ceux qu'influence le sensualisme de Locke se radicalise dans le courant du xvrne siècle: pour Helvétius, l'esprit est comme une cire vierge, qui doit sa forme à l'environnement sur lequel il se modèle. Les conséquences de ces vues philosophiques sont claires: prêcher la morale ne suffit pas pour changer l'homme; si on veut modifier son comportement, il faut transformer le cadre où il vit. La prison est faite pour remettre les criminels dans le droit chemin. Elle faillit à son rôle: c'est une école du vice bien plus qu'une école de la vertu. Pour Jeremy Bentham, cela tient aux déplorables conditions qu'elle offre; les détenus vivent dans la promiscuité; ils échappent la plupart du temps au contrôle des gardiens. Bentham propose un nouveau modèle de prison, le Panopticon, où les détenus, observés en pennanence, doivent faire des efforts constants pour se réformer et ne peuvent comploter entre eux (Bentham, 1791). L'impact des idées de Bentham est immense (Foucault, 1976): pour réformer le monde industriel, il convient de repenser l'usine et la ville qu'elle fait naître. C'est la base des socialismes utopiques du XIXe siècle, et de l'urbanisme réformateur de la fin du XIXe et de la première moitié du xxe. Les rapports entre environnement et comportements sont ici de causalité - mais il s'agit de l'environnement bâti et aménagé par les hommes, et pas de l'environnement naturel. Johann-Gottfried Herder se fonne à Kœnigsberg, à l'école de Kant. il est, comme son maître, très sensible aux questions de géographie. il s'intéresse moins aux individus qu'aux peuples que cimentent une langue, des légendes et des contes, des chants populaires, des pratiques religieuses, des traditions matérielles, etc. Les différences si frappantes entre ces groupes proviennent, selon lui, de l'environnement où ils sont installés (Herder, 1774 [1962]; 1784-1791 [1964]). Il ne s'agit pas de causalité directe, mais d'un jeu de correspondances: le génie du peuple, c'est de tirer avantage des particularités du lieu où il réside pour ouvrir une voie vers le progrès qui lui soit propre. Les idées de Herder connaissent un vif succès. En France, elles inspirent Jules Michelet: il ouvre son Histoire de France par un Tableau de la France (Michelet, 1833). Lamarckisme et darwinisme

Dans The OrigÙ1 of Species que Darwin publie en 1859, le ressort de l'évolution est à chercher dans les mécanismes de l'hérédité et dans les mutations qui en résultent; l'environnement intervient dans un second temps: il se charge de la sélection des plus aptes. Darwin donne plus tard, en 1872, dans The Descent of Man, une interprétation de l'évolution

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des groupes humains qui tient compte de la spécificité de la culture, mais elle est largement ignorée dans les sciences sociales et en géographie. L'évolutionnisme ne se réduit pas à sa forme darwinienne: il apparaît dès la sc onde moitié du xvIIf siècle. Dans la perspective retenue par Lamarck au début du XIXe siècle, l'environnement transforme peu à peu les êtres. Le milieu pèse sur les organismes et les contraint à s'adapter aux conditions qu'il impose. Les groupes humains ont donc la capacité de s'intégrer à leur environnement en modifiant leurs façons d'agir. Le lamarckisme permet une lecture sociale de l'évolutionnisme (Berdoulay et Soubeyran, 1991).
EvolutioT1nisme et géographie humaÙ1e : Friedrich RatzeZ

Carl Ritter ne distingue pas la géographie humaine de la géographie physique, mais ses analyses régionales accorde une large place aux faits ethniques et à l'histoire. Les articles qu'il consacre au monde en pleine transformation dans lesquel il vit insistent sur l'inégale distribution des activités économiques; ils soulignent l'influence que l'essor de la navigation à vapeur a sur la spécialisation déjà sensible des zones productives dans le monde (Ritter, 1834; repris dans Ritter, 1974). Quelques-uns des géographes les plus en vue de la fin du XIXe siècle ont suivi les cours de Carl Ritter -le Suisse Arnold Guyot, qui enseigne à Princeton, ou Elisée Reclus. D'autres, comme Friedrich Ratzel en Allemagne ou Paul Vidal de la Blache en France, s'inspirent largement de ses écrits. Leur intérêt pour la dimension humaine de la géographie tient largement à ce qu'ils tirent de Ritter. Ratzel a reçu une formation de naturaliste (Buttman, 1877). TI est très fOl1ement marqué par les premiers darwiniens allemands. Haeckel souligne en 1866 que l'étude des relations entre êtres vivants et milieu doit faire l'objet d'une approche scientifique à laquelle il donne le nom d'écologie. Il faut une génération pour que la nouvelle discipline se constitue vraiment, mais le succès de l'idée est beaucoup plus rapide. Ratzel est également proche d'un autre darwinien allemand, Moritz Wagner, qui s'attache beaucoup au jeu des migrations dans les mécanismes de développement et de sélection des espèces. Naturaliste de formation, journaliste de profession, Ratzel se tourne vers la géographie à la fin des années 1870, de retour des Etats-Unis. La thèse qui lui ouvre la carrière universitaire porte sur l'immigration chinoise aux Etats-Unis. Elle témoigne de l'influence d'un darwinisme conçu à la manière de Moritz Wagner. Ratzel comprend que l'analyse des rapports que les hommes entretiennent avec l'environnement est essentielle pour comprendre leur distribution: l'Anthropogeographie, la géographie humaine, dont il dessine les traits dans les deux volumes qu'il publie en 1882 et 1891, est une écologie de l'homme - mais une écologie conçue par quelqu'un qui a médité sur les travaux de Moritz

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Wagner et de Carl Ritter (Buttman, 1977): la part qui y est faite à la mobilité, aux migrations, et de manière plus générale à la circulation, y est importante. La question essentielle que soulève la nouvelle géographie humaine est celle de l'influence que l'environnement exerce sur les aptitudes des hommes et sur le destin des sociétés: l'hypothèse d'un strict contrôle des activités humaines par le milieu est consubstantielle de l'idée d'une écologie de l'homme. Ratzel en est conscient et le dit fortement: il est facile de tirer de ses textes une interprétation «déterministe », ou « environnementaliste » de la géographie humaine (les deux termes sont alors employés) (Febvre, 1922). Sa vision est en fait beaucoup plus nuancée. Ethnologue tout autant que géographe, il mesure combien le processus de civilisation permet aux groupes humains de se libérer des contraintes du milieu où ils sont installés. Oui, pour les sociétés primitives, les Naturvolker, l'environnement est une réalité pesante et qui explique bien des traits des conduites et des aspirations humaines (Ratzel, 1885-1888) ! Non, pour les sociétés développpées, les Kulturvolker, qui ont appris à maîtriser la distance et à organiser l'espace, les contraintes exercées par le milieu cessent d'être essentielles. Pour tous les groupes, d'ailleurs, le recours à l'échange permet de faire venir d'ailleurs ce qu'on ne peut trouver localement.
Environnementalisme et géographie hUlnairle : Vidal de la Blache

Paul Vidal de la Blache met vingt ans à élaborer une conception de la géographie qui le sastisfasse. Ritter lui sert de point de départ, mais il est prêt à envisager toutes sortes d'hypothèses pour expliquer les traits propres à telle ou telle société. Etudiant les péninsules méditerranéennes de l'Europe, au milieu des années 1880, il essaie d'abord d'expliquer leurs spécificités en soulignant l'influence de la lumière et du climat méditerrranéen sur la personnalité des peuples qui l'habitent (Vidal de la Blache, 1886) : c'est l'environnementalisme hippocratique qu'il mobilise, ll1ais pour souligner ses limites. Il s'attache alors à la manière dont les peuples méditerranéens tirent parti de leur environnement Malgré les apparences que créent la lumonisité et la douceur fréquente des températures l'hiver, le climat méditerranéen est dur, difficile. Il crée deux défis à ceux qui le subissent: la sécheresse d'été limite la croissance des végétaux au moment où la chaleur lui permettrait d'être rapide, ce qui rend la nature avare; l'irrégularité des régimes hydrographiques explique l'étendue des basses terres marécageuses; celle-ci est la cause du paludisme, qui prélève un lourd tribut sur les populations locales. Pour comprendre les rapports entre les sociétés méditerranéennes et leur environnement, il faut donc se pencher sur la manière dont elles exploitent ses ressources et l'aménagent pour en limiter les inconvénients. Pour le géographe, l'appréhension psychologique que les