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GÉRER LES FORETS DU SUD

De
256 pages
Depuis une vingtaine d'années, la dégradation rapide des ressources forestières dans les pays en développement a conduit à reformuler les stratégies nationales dans un contexte marqué par la prégnance d'un développement durable. Pour guider les choix forestiers les spécialistes ne peuvent plus se cantonner à une gestion forestière purement technique, les problèmes posés étant avant tout économiques et politiques. Une réflexion sur l'ensemble de ces enjeux.
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GÉRER LES FORÊTS DU SUD
L'essentiel sur la politique et l'économie forestières dans les pays en développement

du même auteur :

Les produits forestiers dans l'économie africaine, Paris, ACCT-CILFPresses Universitaires de France, collection "Techniques vivantes", 1989, 321 p. Les bois africains à l'épreuve des marchés mondiaux, Nancy, ENGREF, 1991,237 p.
La forêt et l'État en Afrique sèche et à Madagascar: forestières, Paris, Karthala, 1995,247 p. Les politiques forestières, Paris, Presses Universitaires "Que sais-je 1" n° 3335, 1998, 127 p. changer de politiques

de France, collection

(en collaboration avec J.M. Samyn) Politique et planification forestières: guide pour la formulation et l'élaboration, Berne, Intercooperation, 1999, 87 p.

Gérard BUTTOUD

GÉRER LES FORÊTS DU SUD
L'essentiel sur la politique et l'économie forestières dans les pays en développement

L'Harmattan ;-7, rue de l'École-Polytechnique 7;005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA my IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita LI.3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITAllE

«::> L'Harmattan, ISBN:

2001

2-7475-0613-4

Avant-propos
Depuis une vingtaine d'années, les questions sur l'économie, la société et les politiques ont pris dans le débat sur le développement forestier dans le Tiers Monde une place de plus en plus importante. La prise de conscience de la dégradation rapide des ressources forestières dans les pays en développement a conduit un peu partout à reformuler les stratégies nationales, dans un contexte international marqué par la prégnance de la discussion sur le développement durable et l'accentuation de la conditionalité de l'assistance des agences internationales. Aujourd'hui, aucune décision de gestion du développement forestier à quelque niveau qu'elle se situe, ne peut s'extraire de cette discussion où les experts se livrent des batailles de chiffres et d'idées dont la rudesse dépend directement de l'importance des enjeux en présence. Pour guider les choix forestiers, la maîtrise des termes de ce débat devient de plus en plus indispensable. Les spécialistes du domaine ne peuvent en tout cas plus se cantonner à une connaissance purement technique des décisions de gestion forestière. Plus encore que dans les pays du Nord, les problèmes que pose le développement forestier sont moins techniques qu'économiques et politiques. L'objet de cet ouvrage est de faire un point synthétique sur les connaissances existantes sur les questions qui se posent aujourd'hui en matière de signification et de traduction concrète des aspects économiques, sociaux et politiques d'un développement forestier viable. Lorsque certaines interrogations subsistent, comme c'est le cas sur la majorité des points abordés, les questions sont formulées d'une façon qui permette de comprendre les termes de la discussion actuelle: Quels sont les enjeux de ce qu'on appelle communément la gestion "durable" des forêts dans les pays en développement? Est-ce la solution la plus adaptée du point de vue écologique, économique et social, où et pourquoi? Quels sont les facteurs économiques, sociaux et politiques, qui peuvent la freiner ou la promouvoir? Quels intérêts sert-elle?

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Quelles sont les mesures actuelles prises pour atteindre cet objectif, et à quoi évaluer leurs résultats? Pourquoi diffèrent-elles selon les pays? Quelles sont celles qu'il faudrait encore prendre et pourquoi? Quels sont leurs avantages et inconvénients, selon les points de vue desquels on se place? Quelles sont les grandes tendances actuelles qui se font jour? A quoi tiennent-elles? Quels futurs possibles permettent-elles d'entrevoir? Qui décide des orientations présentes, et qui profite finalement du développement forestier et pourquoi? L'introduction de l'ouvrage souligne les enjeux, mais aussi les contraintes, du développement forestier. Certains lieux communs, fréquemment employés mais peu démontrés, sont remis en cause, les questions auxquelles conduit cet exercice déterminant le plan ultérieur de la réflexion. Une première partie est consacrée aux utilisations forestières et aux aspects sociaux de la gestion des forêts des pays en développement. L'usage social des espaces boisés fournit en effet le thème central de tout effort de développement forestier. TIfut un temps où les interventions forestières se conduisaient d'une façon coupée des réalités du terrain. Aujourd'hui, il est admis par tous que tout type d'action forestière doit, sinon se mettre au service, du moins tenir compte, des attentes sociales en matière de développement forestier. L'analyse des principaux facteurs de la dégradation forestière constitue à cet égard un préalable à tout type de gestion (Chapitre 1). La façon avec laquelle la tradition tente de réguler les usages concurrents qui s'exercent sur les forêts, et les forces et faiblesses du système local d'encadrement des pratiques sont ensuite soulignées, car la connaissance de celui-ci peut aider à trouver des solutions plus adaptées (Chapitre 2). Les différents modèles d'association des acteurs locaux aux décisions forestières sont enfin présentés, en s'interrogeant sur leur finalité profonde et en insistant sur leurs limites (Chapitre 3). Connaissant les fondements sociaux essentiels du développement forestier local, il est alors possible de s'interroger sur les diverses politiques publiques à conduire pour permettre un développement forestier viable. C'est ce à quoi s'attache la seconde partie de l'ouvrage, qui commence par une analyse historique critique des mesures prises successivement pour contrer les mécanismes de dégradation forestière dans les PVD. La logique de ces mesures, de même que leur plus ou moins grande efficacité, sont commentées (Chapitre 4). Les interventions des Etats sont resituées dans l'ensemble du débat international sur la gestion "durable" des forêts de la planète, qui s'est développé à l'échelle mondiale depuis la fin des années 1980. Des développements particuliers sont consacrés à la mise en place dans les pays

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tropicaux d'un système d'écocertification qui fait actuellement couler beaucoup d'encre (Chapitre 5). Les efforts conduits ou à conduire dans les pays du Sud pour faire mieux coïncider les mesures techniques et politiques en matière forestière avec les nouveaux objectifs globaux à atteindre, sont alors commentés, à travers la présentation de modèles théoriques illustrés d'exemples où l'association des acteurs aux décisions n'a pas seulement été une mesure stratégique, mais a fourni les bases mêmes de l'intervention publique dans le secteur forestier et environnemental (Chapitre 6). Indépendamment de leur fondements et objectifs sociaux, les politiques forestières doivent tenir compte également des données économiques, qui dans la plupart des cas, jouent un rôle essentiel dans l'orientation du contenu des actions à prendre. Le bois est souvent l'une des productions les plus importantes dans le secteur forestier, ce qui justifie d'accorder à la filière-bois une attention particulière. C'est l'objet du Chapitre 7, qui définit le concept et souligne les avantages et limites de son application dans le cas de la production des bois tropicaux. Les échanges mondiaux de ces produits s'établissent à l'échelle mondiale, à travers des logiques qu'il faut connaître pour comprendre comment l'économie du bois peut être développée (Chapitre 8). Mais les échanges formels ne sont peut-être pas les plus importants, notamment dans les pays peu dotés en ressources forestières, où le commerce des produits ligneux s'effectue surtout dans un cadre informel dont il s'agit de comprendre la dynamique, afin de lui faire jouer un rôle positif d'entraînement (Chapitre 9). Une bonne connaissance des marchés vers lesquels doivent s'acheminer les produits ligneux permet enfin de fonder sur des bases rationnelles les choix d'investissement forestiers à réaliser. Dans la quatrième et dernière partie, cette question de l'analyse économique et financière des projets forestiers est abordée à deux niveaux. D'abord, les bases du calcul économique à appliquer dans le domaine forestier sont explicitées et appliquées à des cas concrets significatifs des PVD (Chapitre 10). Puis le raisonnement servant de base à l'analyse financière classique est confronté à la logique d'établissement des projets de développement forestier, ce qui conduit à donner plus d'importance aux facteurs environnementaux et sociaux. L'avantage, mais aussi les limites de l'approche économique de définition et d'évaluation des projets de développement forestier, sont précisés, d'une façon permettant aux experts de tenir compte dans leurs choix de gestion de l'ensemble des éléments économiques et sociaux présentés lors des chapitres précédents (Chapitre] 2). En conclusion, l'action des différents intervenants de l'assistance internationale, qu'il s'agisse des Etats, des bailleurs de fonds internationaux, des agences d'exécution, ou des organisation non gouvernementales (ONG), est présentée en insistant sur son évolution présente et à venir.

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L'ouvrage s'adresse aux gestionnaires de projets et de programmes, aux ingénieurs, techniciens, experts et vulgarisateurs, qui sont confrontés dans leur activité à donner au développement forestier un contenu à la fois technique et social. Pour ces acteurs du développement forestier, il doit servir de référence pratique lorsqu'il s'agit de comprendre les mécanismes à l'œuvre en matière de gestion des espaces boisés. Il ne constitue pas pour autant un guide à l'usage des décideurs nationaux et locaux qui viendraient y trouver une quelconque recette pour régler les problèmes complexes auxquels ils doivent faire face. Mais les gestionnaires, forestiers ou non, devraient retirer de sa lecture une meilleure connaissance des termes mêmes du débat économique, social et politique qui sous-tend ces problèmes. Sans donner de remèdes, il peut donc contribuer à éclairer la solution quelle qu'elle soit. C'est en tout cas son ambition première. Le choix a été fait de privilégier dans le texte les références aux pays francophones, surtout africains. La plupart des encadrés fournissant des illustrations au propos concernent ainsi des pays d'Afrique et de Madagascar qui ont en commun l'usage de la langue française. Sans pour autant oublier les autres pays ou parties du monde, il s'agit ici de s'adresser en français en priorité aux experts travaillant en langue française. Il convient de ne pas y voir un choix partisan ou restrictif de la discussion scientifique et sociale, mais simplement le recours à des illustrations plus proches des préoccupations des lecteurs francophones. Le débat international sur la gestion durable des forêts a d'abord concerné les pays anglophones, plus pragmatiques quant aux solutions techniques et politiques à apporter aux problèmes de développement, et moins confrontés aux rigidités d'un Etat central omniprésent. Les objectifs de la gestion durable des forêts, mais aussi les concepts mêmes servant de base aux raisonnements, ont d'abord été formulés en langue anglaise, ce qui a pu conduire dans les pays francophones à des incompréhensions et mauvaises interprétations, qui viennent freiner aujourd'hui la mise en œuvre de mesures adaptées. La problématjque dans les pays francophones mérite ainsi d'être reformulée dans des termes auxquels cet ouvrage espère contribuer. Sans être un manuel, ce livre se veut toutefois didactique, en fournissant des informations sur les faits analysés, mais également en posant des questions essentielles pour la compréhension des évolutions en cours, et en donnant des éléments conceptuels, théoriques et méthodologiques pour l'appréhension DES phénomènes étudiés. Il se compose d'un texte court et simple allant directement aux problèmes posés en fonction des connaissances actuelles, et d'une série d'encadrés fournissant des présentations de cas concrets (utilisés comme illustrations), et des notes méthodologiques (permettant de comprendre les phénomènes relatés). Les réponses sommaires qu'il peut apporter aux questions essentielles ne dispensent nullement ses lecteurs d'un complément

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d'informations spécifiques. C'est même l'un de ses objectifs que d'encourager des approfondissements auxquels la bibliographie jointe doit servir. Enfin, un glossaire des termes forestiers peut aider le lecteur peu au fait de la terminologie du domaine à ne pas se perdre dans des développements qui utiliseraient plus qu'il ne faut le jargon du métier. Cet ouvrage a été conçu à partir du cours d'économie et politique forestières dispensé par l'auteur sous forme de module spécialisé à l'École Nationale du Génie rural, des Eaux et des Forêts (ENGREF) de Montpellier depuis 1996. Sous une forme moins littéraire et plus didactique, son contenu a servi partiellement de support à plusieurs ateliers de formation des cadres supérieurs forestiers africains, dirigés par le même auteur et organisés sous l'égide de l'Organisation Internationale des Bois Tropicaux (OIBT). Sa rédaction n'engage bien entendu que son auteur. Mais il est clair qu'elle n'aurait jamais été possible sans les longues discussions avec les acteurs rencontrés sur le terrain de l'action ou à l'occasion de séminaires, un peu partout dans les pays en développement, et en particulier bien sûr dans ceux qui servent de référence des illustrations présentées. Du paysan au ministre, que tous soient ici collectivement remerciés.

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Enjeux et contraintes du développement forestier
Contrairement à la situation dans les pays développés où il y a dissociation de plus en plus complète entre les usages forestiers et les autres, les espaces boisés des pays en développement jouent un rôle important dans la dynamique économique et sociale du monde rural. Ils ne peuvent être perçus que comme faisant partie intégrante des systèmes productifs ruraux, et les principales questions posées en matière forestière dans les pays en développement sont d'ordre économique et social.

La participation de la forêt au développement dans les PVD
Par l'ensemble des biens et services qu'elle procure, la forêt participe d'une façon directe et souvent importante au développement économique et social, surtout dans les zones rurales où elle constitue un facteur de pérennisation des ressources au bénéfice de la collectivité. Biens marchands Le bois, et les produits dérivés auxquels sa transformation donne lieu, constituent de loin la partie la plus importante des productions commerciales issues de la gestion forestière. Le développement forestier a pu être souvent assimilé à la croissance de cette production marchande des produits ligneux. Les produits non ligneux prennent cependant une place de plus en plus importante dans le développement, surtout dans les régions où les ressources forestières sont limitées et celles qui connaissent une crise économique grave. C'est ainsi que la production de miel, de plantes pharmaceutiques ou de viande de brousse (la faune sauvage est de plus en plus chassée pour la commercialisation) peut s'avérer importante pour les économies locales. Ces productions ont été longtemps sous-estimées par les responsables du développement forestier, et le sont encore dans de nombreux cas. Biens non marchands Le bois de chauffage constitue probablement celui des biens non marchands qui prend l'importance la plus visible. Ceci est dû au fait que la population rurale,

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Note méthodologique n° I

Les utilisations forestières dans les PVD
Produits ligneux
production de bois sous toutes ses fonnes et pour tout type d'usages (bois d'énergie, dont l'autoconsommation de bois de feu et la fabrication de charbon de bois en secteur fonnel ou infonnel ; commerce fonnel ou infonnel de bois d'œuvre (planches et panneaux travaillés industriellement) et de service (poteaux).

Produits forestiers non ligneux
production des feuilles des arbres (utilisées pour les sauces, ou pour la nourriture et la litière du bétail), et du foin du sous-bois (pâturé ou récolté) ; gibier et production de miel; récolte de résine, de fruits et de plantes utilisées dans la pharmacopée.

Services environnementaux
participation de la forêt à la régulation des grands cycles biologiques à l'échelle de la planète (par exemple puits de carbone); lieu d'existence d'une forte biodiversité en raison d'une moindre intensité qu'ailleurs de l'action humaine.

Protection des sols et maintien du régime hydrique
maintien des sols dans des conditions difficiles par ancrage du système racinaire ; rôle de régulation du rythme d'absorption de l'eau dans le sol.

Services récréatifs
lieu d'exercice de pratiques ludiques (promenade, chasse) ; lieu d'observation de la flore et de la faune particulièrement attrayant (écotourisme, fonction éducative et culturelle).

Réserve foncière
lieu d'extension des pratiques agricoles en cas de création de nouveaux champs et d'attribution de parcelles aux nouveaux ménages; zone d'accès géré par l'autorité traditionnelle.

Rôle culturel, mythique et religieux
forêt relique sacrée; fonction d'initiation des membres du groupe social par contact avec la nature originelle; lieu de refuge contre l'autorité et d'expression d'une opposition (feux de brousse).

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peu monétarisée et très dispersée sur le territoire, a plus facilement accès pour son approvisionnement énergétique à l'autoconsommation. Les perches nécessaires à la construction rurale s'exploitent de façon similaire. L'agriculture sous forêt porte le plus souvent sur des cultures vivrières dont les produits ne donnent que rarement lieu à commercialisation. La production non marchande la plus importante est certainement celle de viande et de produits animaux qui résulte des pratiques de pâturage sous forêt qui se déroulent au moins une partie de l'année dans les espaces boisés. Dans les régions où les ressources ligneuses sont faibles et les conditions climatiques difficiles, la forêt est même essentiellement productrice de viande. Cette production est surtout conduite pour les besoins de l'autoconsommation et du commerce informel, même si elle alimente également un commerce formel souvent florissant. Services marchands et non marchands La présence de la forêt permet la fourniture d'un ensemble de services non marchands, donc difficiles à évaluer, que sont la régulation des régimes hydriques, la protection des sols contre l'érosion, ou encore le fameux puits de carbone dont on pense que les jeunes plantations contribuent à former. Mais dans les PVD, le service (plus ou moins) non marchand le plus répandu est sans doute l'offre de terre pour l'extension des pratiques agricoles. Dans de nombreuses régions, d'Afrique notamment, la reproduction à l'identique du système agraire fait jouer aux espaces boisés le rôle de réserve foncière. C'est dans la forêt qu'on vient rechercher la terre nécessaire à l'extension des cultures destinées à la consommation familiale ou à la vente sur le marché, même international (cas du coton au Sahel, du cacao et du café en Afrique tropicale humide, ou encore du maïs à Madagascar). Les services environnementaux ne sont que rarement appréciés à leur juste valeur, en raison de la forte pression pour l'utilisation immédiate. L'écotourisme reste sous-développé, malgré ce qui en est souvent dit.

Les contraintes au développement forestier dans les PVD
La pression humaine sur les espaces boisés Le fort taux de croissance démographique qui caractérise les pays en développement entraîne le maintien d'une population rurale riveraine nombreuse (et cela en dépit d'un fort exode rural). Même si elle ne conduit pas directement à la dégradation forestière, cette pression de la population locale se traduit par de nombreuses utilisations superposées reposant sur des droits d'usages plus ou moins anciens, formalisés ou non, complémentaires ou contradictoires. La forêt, considérée comme réserve de produits ou de terres pour l'accroissement de la production agricole, est particulièrement sollicitée,

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Note méthodologique n° 2

Démographie et développement forestier: une question centrale
Si démographie et développement forestier sont bien sûr liés, il n'est cependant pas certain que les relations entre ces deux concepts soient aussi mécanistes qu'on se plaît à le dire parfois. Un discours fréquent dans l'ensemble de la problématique sur le développement prétend en effet que tout serait plus simple si le taux de croissance de la population était réduit. Il serait alors plus facile d'exploiter les ressources à un niveau compatible avec leur développement, et donc de prélever sur la forêt une partie inférieure à son renouvellement. Pour simpliste qu'elle apparaisse, cette théorie mérite de sérieuses dénégations. D'abord il est faux de dire que le développement forestier serait plus facile ou rapide, ou tout simplement même possible, si la démographie diminuait. Ce qui importe n'est pas tant la population totale ou le rythme avec lequel elle se développe, que la pression exercée par la population sur les ressources existantes. C'est le rapport existant entre la population et sa croissance d'une part, et la ressource et son niveau de renouvellement de l'autre, qui importe en la matière. Dans une situation démographique donnée, le déséquilibre va s'accentuer si le prélèvement lié à l'augmentation de la population est supérieur au taux de renouvellement de la ressource considérée. Ensuite, la théorie malthusienne de pression linéaire sur les ressources limitées existantes est fortement contestée par les tenants de l'hypothèse d'Ester Boserup. Selon cette économiste connue depuis la fin des années 1960, le comportement de n'importe quel groupe humain dans l'utilisation des ressources, renouvelables ou non, change avec l'intensité des besoins. Jusqu'à un certain seuil de densité de population, l'accroissement démographique occasionne une extension dans l'espace des pratiques d'accès aux ressources, ces pratiques ne changeant pas d'intensité tant que la ressource existe pour satisfaire les besoins humains. A partir d'un certain seuil, qui correspond à la déstabilisation de la situation présente, s'opère de façon plus ou moins immédiate et spontanée une adaptation des pratiques par intensification, c'est-à-dire substitution de capital humain ou de technologie à la précarité relative de la ressource. Pour pouvoir survivre, les sociétés humaines changent alors leurs pratiques, engageant un investissement matériel ou intellectuel dans les capacités de reproduction de la ressource. Il pourrait donc dans de nombreux cas y avoir intérêt à une utilisation intensive des ressources, même si celle-ci résulte du maintien d'une forte pression humaine sur l'environnement. Le problème réside cependant dans la définition du seuil à partir duquel cette adaptation interviendrait. Il n'est en effet pas impossible que dans de nombreux cas, l'adoption d'un modèle intensif, donc plus économe de la ressource foncière et partant de la ressource forestière, ne se mette finalement sur pied qu'après la quasi disparition de la plus grande partie de cette ressource. C'est en tout cas ce qui est souvent constaté.

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à un niveau qui excède fréquemment ses possibilités de renouvellement l'identique.

à

Le faible niveau de vie Cette pression s'effectue dans un contexte social où existe une quasi nécessité d'un accès libre aux ressources non strictement appropriées en raison de la faiblesse des niveaux de vie qui empêche l'usage de la monnaie pour les besoins primaires d'une partie non négligeable de la population. Dans une économie locale marquée par la pauvreté, la satisfaction des besoins immédiats, notamment alimentaires, passe bien entendu avant l'entretien de la ressource à long terme. On a ainsi recours systématique, lorsque ceci est possible, aux combustibles ligneux au lieu de combustibles fossiles (niveaux de consommation de bois de feu et charbon de bois inversement corrélés à l'importance du pm par habitant). Le développement de l'élevage extensif en forêt se justifie également du seul fait que l'espace rural, notamment boisé, est plus accessible que les intrants. Sans doute cet accès libre n'est ni permis ni même toléré dans les droits officiel et traditionnel, mais ces régulations différenciées et contradictoires créent une situation de fait où l'absence de garde-fou transforme souvent la forêt en espace non régulé, où les usagers se servent avant que d'autres ne le fassent à leur place. La pauvreté est bien souvent synonyme de non entretien des espaces boisés au profit des générations futures, même si elle n'est pas la cause première, loin s'en faut, de la dégradation forestière, le déboisement étant souvent le fait d'agriculteurs les plus riches attirés par des bénéfices supplémentaires apportés par l'extension des cultures de rente. Un faible rang de priorité dans l'assistance internationale La gestion durable des forêts dans les pays en développement n'allant pas de soi pour tout un ensemble de contraintes d'ordre écologique, économique, social et politique, le coût de sa mise en œuvre doit au moins partiellement être supporté par des actions d'aide internationale, puisque son bénéfice est partagé par l'ensemble des citoyens de la planète. Mais la forêt n'est pas prioritaire, parce qu'il y a d'autres urgences (notamment dans les domaines de l'alimentation, de la médecine ou de l'éducation), et parce que l'activité de l'État, fondamentale dans le domaine forestier, est caractérisée par des dysfonctionnements (bureaucratie, corruption, absence de démocratie) que les bailleurs de fonds ne souhaitent généralement pas encourager. Les forêts font l'objet d'une sollicitude de l'aide internationale très différente suivant qu'elles constituent ou non une ressource en bois importés dans les pays du Nord. Dans la zone tropicale humide où se trouvent les capacités de production des bois tropicaux, l'aide s'adresse aux Etats et surtout aux entreprises pour qu'ils assurent une meilleure valorisation de la production dans les conditions des marchés du Nord. Dans les pays plus défavorisés du point de vue de leur ressource forestière (comme par exemple dans les pays sahéliens), il s'agit surtout d'attribuer une aide destinée à

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favoriser le reboisement, tout en amenant l'État à se désengager en transférant aux acteurs locaux une part souvent importante de ses responsabilités de gestion et de contrôle. Mais le montant de l'aide reste de toute façon disproportionné si on le compare aux objectifs souvent affichés dans le domaine de la promotion de la gestion durable des forêts. La dépendance de concepts et de choix stratégiques faits dans les pays du Nord Depuis le sommet dit "de la planète Terre", tenu à Rio de Janeiro en 1992, la promotion de la gestion durable des forêts tropicales, et son contrôle international par un système d'écocertification, sont présentés comme des moyens essentiels de limiter la dégradation de l'environnement à l'échelle mondiale. L'idée est certes que la conservation des espaces boisés ne peut provenir que de leur gestion et donc de l'exploitation des ressources qu'elles constituent pour la fourniture de biens et de services marchands ou non marchands. La mise en protection systématique de certaines forêts ne peut intervenir qu'à titre exceptionnel, en raison de la forte demande sociale pour l'utilisation des espaces boisés dans les PVD. Mais cette prégnance du discours sur la gestion durable des forêts peut conduire à subordonner encore plus le développement forestier des PVD aux intérêts des pays du Nord. En effet, alors que les pays développés (Europe, mais surtout Etats-Unis) ont acquis, à l'issue des discussions internationales, de conserver leur mode de consommation urbaine et énergétique très pollueur, alors que la plupart d'entre eux ont dans le passé. construit leur développement économique sur la dégradation de leurs ressources forestières, les pays tropicaux devraient aujourd'hui consacrer leurs maigres ressources à concentrer tous leurs efforts pour sauvegarder leurs forêts au bénéfice des citoyens de l'ensemble du monde même industrialisé. Les normes véhiculées par ce débat (comme par exemple celles visant à la préservation de la biodiversité au profit de la recherche pharmaceutique ou de l'industrie des cosmétiques, toutes deux concentrées dans les pays du Nord) pénalisent les PVD.

Les enjeux du développement forestier dans les PVD
Concilier l'entretien de la ressource forestière avec la satisfaction d'une partie au moins des besoins des populations riveraines Le développement forestier ne peut qu'être placé au service de la société (y compris la société locale). Il doit donc être conçu et appliqué de telle sorte qu'il maximise sous conditions-cadres le bien-être à long terme des membres de la société aux niveaux aussi bien national que local, et donc se baser sur les besoins exprimés. Quelle que soit la compétence technique dont peut se prévaloir un groupe d'experts, une gestion durable des forêts ne peut s'obtenir par la simple imposition aux usagers d'interdictions sans compensations

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Note méthodologique n° 3

Pauvreté et développement forestier: quels liens?
Un lieu commun consiste à penser que la faiblesse du développement forestier est due aux conditions de pauvreté dans laquelle vit la population environnante. La théorie à l'origine de cette conclusion est relativement simple. Confrontées à la nécessité de satisfaire des besoins urgents d'alimentation et de logement, les populations pauvres se trouvent acculées à la nécessité d'utiliser dans l'instant toutes les ressources auxquelles elles peuvent avoir accès, sans considération du long terme. Et elles le font même si le niveau de prélèvement excède les capacités de renouvellement de la ressource en question. Si elle permet sans doute d'expliquer certaines dynamiques particulières, cette théorie ne dispose pas en matière de développement d'une grande instrumentalité. D'abord elle peut servir à masquer l'incompétence des experts techniques à résoudre certains problèmes difficiles. C'est ainsi qu'on a vu souvent ceux-ci arguer de ce qu'il serait de toute façon très difficile de répondre aux questions de développement forestier aussi longtemps que la pauvreté ambiante ne serait pas éradiquée. Cet argumentaire déresponsabilisant a été produit le plus souvent en réponse à certaines remarques sur l'inefficacité d'opérations techniques forestières ratées. Il n'est le plus souvent qu'un simple alibi. Ensuite, une analyse fine des conditions sociales et économiques qui président au non renouvellement des ressources forestières laisse plutôt penser que ce sont souvent les plus riches qui déboisent, et non pas seulement les plus pauvres. C'est parce qu'ils recherchent de nouveaux terrains pour mettre en œuvre des pratiques agricoles particulièrement dégradantes pour les forêts que les paysans disposant des moyens de produire des cultures de rente de façon intensive déboisent. Les plus pauvres, qui ne disposent ni des capitaux ni des techniques, ni des terres, ni parfois même de la force de travail requise, ne mettent qu'exceptionnellement la ressource en déséquilibre, tout simplement parce qu'ils savent qu'ils ne pourront pas compter sur des ressources alternatives en cas d'extinction de celle-ci. La récolte de bois de feu pour l'autoconsommation, par exemple, est le plus souvent conduite d'une façon qui permette la pérennisation de ces pratiques par les mêmes acteurs et à leur profit dans un rayon d'action correspondant aux possibilités de transport journalier des produits considérés. Par contre l'intensification de la production permise par la technique ne joue généralement pas dans le sens de la concentration des pratiques agricoles dans l'espace (en permettant de diminuer la pression sur les espaces boisés), mais au contraire fonctionne dans une dynamique qui donne aux paysans les plus riches la possibilité de s'attribuer de plus grandes quantités d'espaces non agricoles pour s'y adonner aux cultures de rente. Sans doute ce phénomène s'explique, au moins en partie, par la pauvreté des pays dans lesquels une telle dynamique est à l'oeuvre. Plus le pays est pauvre, et plus les capacités de fonctionnement du capital reposent sur l'utilisation des seules ressources foncières, selon des modalités qui s'avèrent fortement consommatrices d'espace et partant dégradantes de l'environnement, et donc des ressources forestières. Mais le parallèle entre pauvreté et développement forestier s'arrête là. ]9

économiques et sociales, sous couvert d'un intérêt général qui s'imposerait à quiconque quelles que soient ses attentes sociales. La difficulté de satisfaire tous les besoins isolément et dans l'absolu implique une optimisation sous contrainte de la capacité de reproduction à long terme des ressources disponibles (gestion dite "durable"). Dans ce type de gestion, l'importance de l'économique et du social est au moins aussi importante que l'adéquation des mesures techniques aux conditions écologiques du milieu. L'acceptabilité économique et sociale des techniques compte ici beaucoup. Utiliser la gestion forestière pour changer les pratiques rurales La nécessité de réfléchir aux besoins sociaux ne signifie pas que ceux-ci doivent êtres satisfaits en totalité tels qu'ils sont exprimés par tous les types d'usagers, car il convient d'éviter une surexploitation des capacités. L'expert et le technicien doivent donc tenir compte des besoins, tout en contribuant par leur action à faire évoluer les pratiques rurales pour ne pas arriver à un seuil de rupture (non renouvellement de la ressource). Ceci constitue la difficulté même de l'action de développement forestier. Les causes de rupture sont généralement extérieures à la forêt proprement dite (pression de la population, niveau de vie, pratiques agricoles, etc.), ce qui signifie que les décisions de gestion forestière ne réussiront probablement jamais à corriger d'elles-mêmes ce processus; mais d'un autre côté, on ne peut attendre que la solution vienne de l'extérieur, et il convient donc quand même d'utiliser la gestion forestière dans ce but (mises en défens de secteurs forestiers avec compensations, organisation des prélèvements au niveau local, etc.). Les effets directs et indirects de la gestion forestière sont probablement limités de ce point de vue, mais ils peuvent être accrus par des techniques établies en fonction des liens entre écologie et société. Quoi qu'il en soit, il n'y aura de réel développement forestier que si les pratiques évoluent d'une façon qui garantisse la pérennité de la ressource à long terme. Concilier agriculture et gestion des espèces pérennes Dans les PVD, les pratiques forestières ne peuvent être dissociées des pratiques rurales, y compris agricoles. A différentes échelles possibles (parcelle, unité de gestion, système agraire, région), la meilleure articulation doit exister entre développement forestier et développement rural. L'''agroforesterie'', c'est-à-dire l'association sur un même espace d'arbres et de cultures, repose sur un schéma théorique de maximisation des ressources par partage entre plantes pérennes et annuelles garantissant la stabilité. II existe des modèles anciens qui ont permis de résister mieux qu'ailleurs aux risques de dégradation (parcs arborés au Sahel, arganeraie du Sud Marocain, chênaie du Zagros au Moyen Orient, etc.). Les champs de graminées alimentaires en Afrique soudano-sahélienne sont généralement constitués sous des peuplements clairs d'arbres dits nourrissiers, comme le néré, le karité, ou encore Faidherbia Albida, un acacia du Sahel dont le cycle biologique décalé et les capacités d'amélioration des sols par nodules azotés (légumineuse) font un véritable "arbre miracle". Le développement de

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l'agroforesterie est limité aux zones où la concurrence pour l'eau n'est pas trop forte, et où des modes de gestion sédentaires et intensifs sont socialement et techniquement possibles. L'agroforesterie (traditionnelle ou construite par l'expérimentation technique, au niveau de la parcelle ou du système agraire) n'est pas une panacée. On doit toujours la mettre en question: où ? quand? comment? avec qui? Mais quelle que soit la formule technique et sociale retenue, la forêt doit toujours être pensée à travers sa participation aux systèmes agraires. Associer les usagers à tous les niveaux La nécessité de lier gestion forestière et satisfaction même partielle des besoins sociaux implique de bien connaître ces besoins. Or ces besoins sont très différents dans l'espace et dans le temps, et il convient donc que les processus de décision soient basés sur leur connaissance permanente (recours aux approches dites "participatives" du milieu). L'expérience d'un encadrement purement extérieur aux pratiques locales (techniciens raisonnant sans considération de la situation sociale, experts souvent internationaux expatriés, fonctionnaires urbains, etc.) ajusqu'ici conduit à des échecs cuisants. La participation des usagers est aujourd'hui nécessaire aussi bien pour définir les normes de gestion, que pour les appliquer, et même pour en contrôler l'application. Ceci résulte directement de l'importance des considérations sociales du développement forestier dans les PVD. Mais dans la pratique, la fameuse "participation" des usagers donne plus lieu à discours redondant qu'à application complète, et elle apparaît encore le plus souvent comme un simple outil servant à légitimer des décisions prises par les experts. On doit lui substituer autant que possible le transfert direct de responsabilités aux acteurs locaux. Même si elle ne permet pas toujours de rendre compte des perspectives de long terme, l'association des usagers est de toute façon le passage obligé de toute légitimation des actions forestières, quel que soit leur niveau d'application. C'est la condition même de réussite de tout projet de développement forestier dans les PVD.

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Première Partie

Forêt

et société

Chapitre 1

Les mécanismes de dégradation forestière
Au plan mondial, on retient généralement d'une façon très globale que les forêts du Nord (un peu plus de 2 milliards d'ha) sont en cours d'amélioration permanente en raison de la faible pression humaine dont elles font l'objet, alors que celles du Sud (un peu moins de 2 milliards d'ha), confrontées qu'elles sont au contraire à des risques permanents de surexploitation, font l'objet d'un processus de dégradation des ressources que certains analystes assimilent à une déforestation générale. C'est généralement pour enrayer cette dégradation latente des ressources forestières que la plupart des projets de développement forestier se mettent en place. Il convient donc de bien cerner les mécanismes de cette dégradation des ressources lorsqu'elle existe.

La déforestation en question
Depuis le début des années 1980, il est admis que le principal problème forestier des PVD est la "déforestation". Encore convient-il de bien s'entendre sur ce que revêt ce terme, qui a été fortement médiatisé, et donc fortement

dévoyé, depuis le début des années 1980.

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La déforestation des statisticiens Tout dépend en fait de ce qu'on appelle une "forêt". Les statisticiens de la FAGen ont donné une définition qui a le mérite de la clarté et de la simplicité: il s'agit de toute formation composée d'arbres dont la couverture au sol de ceux de plus de 5 mètres de hauteur est supérieure à 10 % et qui occupe un terrain qui n'est pas transformé pour d'autres usages (industriels ou agricoles). Dès lors qu'on tombe à moins de ces 10 %, il n'y a plus de forêt. 25