Gestalt-thérapie, culture africaine, changement

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L'Africain contemporain et urbanisé est en mal de passeur pour franchir les siècles qui séparent la culture du village de celle de la ville occidentalisée. Et son âme est confrontée à la souffrance de l'ambivalence. Le Père-Ancêtre et ses inscriptions dans l'inconscient collectif continuent à faire planer l'angoisse de mort par la sorcellerie sur le fils à qui il demande cependant de réussir comme le blanc. Et psychologiquement les possibilités de changement sont ainsi mises en échec. Cependant l'inconscient collectif africain porte en lui la transformation, et la symbolise à travers des légendes comme celle de TETIGBOH, symbole du passeur. L'auteur a animé pendant six ans des groupes de développement personnel en Côte d'Ivoire à Abidjan et il a formé un groupe culturellement mixte, à la communication et à la relation d'aide par la Gestalt-thérapie. Il dispose ainsi d'informations tout à fait originales pour aborder d'un point de vue psychologique l'entre-deux culturel, le statut particulier du père et de l'agressivité, et les freins au changement. Il pose également la question suivante : " Qui et comment seront les nouveaux guérisseurs de l'Afrique ? " et il compare quatre systèmes : celui du guérisseur, du " prophète ", du maître en psychodrame-rituel, et du gestalt-thérapeute, espérant trouver un fond commun pour l'élaboration d'une approche psychologique et pédagogique métissée et adaptée à l'Africain moderne. Il utilise la Gestalt-thérapie à la fois comme mode d'investigation clinique et anthropologique, comme grille de décodage des fonctionnements psychiques et inter-relationnels et comme mode d'intervention pour le changement, posant ainsi les bases d'une ethnogestalt.
Publié le : samedi 1 janvier 1994
Lecture(s) : 90
EAN13 : 9782296284357
Nombre de pages : 271
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Gestalt-thérapie, culture changement
Du Père.Ancêtre

africaine,

au Fils Créateur

Psycho-Logiques Collection dirigée par Philippe Brenot et Alain Brun

Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans PsychoLogiques.
Sylvie PORTNOY -LANZENBERG, Le pouvoir infantile en cha-

cun, Source de l'intolérance au quotidien.
André DURANDEAU et Charlyne VASSEUR-F AUCONNET (sous

la dir. de), Sexualité, mythes et culture. Claire SALVY, Jumeaux de sexe différent. Maurice RINGLER, La création du monde par le tout-petit. Loick M. VILLERBU, Psychologues et thérapeutes, sciences et techniques cliniques en psychologie., Alain BRUN,De la créativité projective à la relation humaine (à paraître). Pierre BENGHOZI, Cultures et systèmes humains (à paraître).
@ L'HARMA TI AN, 1994 ISBN: 2-7384-2248-9

Jean-Marie

DELACROIX

Gestalt-thérapie, culture africaine, changement
Du Père-Ancêtre au Fils Créateur

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

A Agnès, ma compagne, Nataëlle et Florès, mes filles
A tous mes amis de Côte-d1voire.

"L'histoire de la vie, le double ou l'âme des hommes, l'esprit de la matière et des autres êtres se perpétuent par des chaînes tissées au fil du temps, chaînon par chaînon.

La vie dans sa nature et dans ses fonnes n'est jamais identique à elle-même un instant.

Le jour qui passe, la nuit qui tombe, l'effort de la . vie dans ses formes diverses, par le cri de l'oiseau, par la croissance des plantes, la maladie, la vieillesse, tout au fil du temps, déroule devant les yeux du sage des symboles et des mythes dont l'Afrique noire a un sens profond conselVé au sein de nos actes où les animent des spécialistes. Ce sont des secrets qui donnent à notre continent son mystère, si, tant soit peu, le "mystère" existe".
Boubou Hama

REMERCIEMENTS

Je tiens à remerciertous ceux qui ont permis la réalisationde l'expérience rapportée dans ce livre, et qui ont été à la fois mes infonnateurs,mes initiateurset mes appuis:
- Liliane ETTE qui m'a invité à Abidjan en 1983 et qui est à l'origine de mes interventionsjusqu'en 1990,
- Marie-Lyne PORCHER ON, qui a été très active pour la mise sur pied du groupe de formation à la Gestalt,

- Tous ceux et celles, EUROPEENS ou AFRICAINS, qui ont participé aux différents séminaires que j'ai animés,

- Tout particulièrement les IVOIRIENNES et IVOIRIENS qui m'ont appris l'Afrique alors que je les formais à la Gestalt,
- Marie-Thérèze TRAZO, psychanalyste ivoirienne qui m'a écouté avec beaucoup de bienveillance et qui m'a éclairé sur l'âme africaine,

- Marie-Chantal CACOU, psychologue clinicienne et professeurà l'université d'Abidjan qui a partagé avec moi son point de vue d'Ivoiriennesur le sacré et la sorcellerie en Afrique,

- France PIERRE-LOUIS, psychiatre d'origine haïtienne vivant à Abidjan, qui m'a infotmé sur les pathologies en rapport avec la modernisation, - Daniel ETOUNGA-MANGUELLE, économiste camerounais vivant à Abidjan, qui fut pour moi un infonnateur de haut niveau sur la question du changement et de la culture.

Merci aussi à mes collègues et amis formateurs à l'Institut Français Gestalt-Thérapiequi ont accepté de sortir de leur cadre culturel habituel pour m'apporter leur collaboration en s'impliquantcomme animateursdans le programmede préfonnation et de formation à la Gestalt qui s'est déroulé à Abidjan de 1985 à 1990 et qui sert de base à la réflexion rapportée dans cet ouvrage:

- André JACQUES, d'université à Montréal,
gienne,

psychothérapeute

et professeur

Annie JOLY, directrice du centre Forsyfa à Nantes,

-

Marie PETIT, gestalt-thérapeute et psychanalyste jun-

- Agnès PIN-DELACROIX,co-directrice de l'Institut de
Gestalt de Grenoble,

- Jean-Marie ROBINE, directeur de l'Institut de Gestalt de Bordeaux et co-directeur de l'Institut Français de Gestalt-Thérapie, - Nicole DE SCHREVEL, directrice de l'Institut Belge de Gestalt,

-

Danièle SULTAN, psychothérapeute à Grasse.

Merci enfin à tous ceux qui d'une façon ou d'une autre m'ont soutenu tout au long de cette entreprise.

PROLOGUE

Ainsi parle le vieux Casimir: "Je ne peux évoquer Tétigboh, qu'en présence de ce vieux-là qui est l'un de ses descendants. Sa présence atteste la véracité de ce que je vais raconter et le fait que je ne demande rien pour raconter l'histoire. Les gens de ce village viennent du Ghana. Ils ont suivi le littoral. Ce sont des guerriers, ils ont fait la guerre sur tout leur parcours, et ils ne pouvaient pas rester en place. Après de nombreuses péripéties, ils sont arrivés sur l'emplacement de Fresco. C'est là que se trouve l'île où vécurent nos ancêtres. Il n'y avait personne dans la région quand ils sont arrivés. Ils étaient à Fresco, quand Tétigboh, qu'on appelle aussi Gogognon, est arrivé. Son nom réel est Debié. Ils sont allés à la chasse, lui et son ami Gnepleu, et ils ont vu un éléphant sur lequel ils ont tiré. Ils l'ont suivi pendant plusieurs jours et ses traces les ont amenés jusqu'au bord du lac qui est ici à côté de notre village. Puis les traces disparurent. Ils se sont rendu compte alors que l'éléphant avait traversé le lac et ils se sont dit: "Il se trouve certainement dans l'île". Ils construisirent un radeau avec des branches de palmier sèches, et ils traversèrent, couchés sur le radeau en pagayant avec les mains, le fusil posé à côté d'eux. Dès qu'ils eurent traversé, ils aperçurent l'éléphant couché sur la berge. Ses pattes de devant étaient sur le rivage, tout le reste du corps était

Il

dans l'eau. C'est là qu'il est mort. Ils lui ont coupé la queue. Puis ils sont retournés à Fresco. Pendant ce temps le père de Tétigboh était inquiet, et il s'apprêtait à partir à la recherche de son fils quand ils arrivèrent. Le fils raconta au père l'aventure qui leur était anivée et il dit: "Nous avons découvert un pays qui est tellement beau! Allons nous y installer". Il faut savoir qu'entre-temps les habitants actuels de Fresco qu'on appelle les Kognoan sont arrivés. Ils n'avaient pratiquement rien et mendiaient. C'est pourquoi Tétigboh et son frère, enfin son ami, ont proposé aux autres de venir avec eux. Je ne sais pas combien de temps ils ont mis pour s'installer dans l'île. Le vieux qui est ici dit qu'ils ont mis moins d'un an et qu'il a vu l'arbre auquel l'éléphant s'est adossé pour mourir. Ils se sont installés, ils ont nommé le vieux Makikeli comme chef de leur village et il a fallu répartir les charges au niveau de la communauté. Ils demandèrent à Tétigboh comment faire. Il a dit que puisqu'il avait découvert le fleuve et la région il serait le chef de la chasse, et que ses descendants seraient toujours les responsables du fleuve et de la chasse. Il a dit que son ami Gnepleu - qui est mon ancêtre - et ses descendants seraient les chefs des terres. C'est eux qui doivent aller donner à manger aux génies de la forêt afin que les autres puissent venir et faire leurs plantations. Ils ont nommé un troisième qui s'appelle Dougrou Goba comme responsable de toutes les terres qui se trouvent en amont du fleuve. C'est ainsi que les rôles ont été répartis. Ils vécurent dans l'île pendant un certain temps, puis ils décidèrent de s'installer un peu plus loin, au bord de la mer. Ils ne purent pas y rester longtemps car ils ont été refoulés par la mer. Ils s'installèrent donc un peu en arrière, sur le plateau et ils constituèrent trois villages: Kosso, Zuzuoko et Bledeberi. Le plateau où se trouve notre village de Kosso s'appelle Korégo. Koré c'est un génie symbolisé par un fleuve et une panthère. Il a un puits et c'est là qu'on prenait l'eau pour boire. Nous sommes donc ici dans son domaine et il a donné son nom au plateau. Mais pour nous l'éléphant garde un sens particulier. C'est lui qui nous a fait venir ici approximativement à l'époque où les Portugais découvraient ce pays. Et cette région avec ces trois villages et le plateau de Korégo s'appelle l'Ogrédou à cause de l'éléphant: Ogrédou signifie "la région de la dent d'éléphant" . 12

La dent représente un objet de défense, c'est un objet guenier. C'est pourquoi ils ont pris la dent d'éléphant comme symbole de la région. C'est aussi la puissance guerrière et les gens d'ici sont réputés pour se battre! (Il envoie son poing en avant, le pouce entre l'index et le majeur pointé vers l'avant, représentant la défense de l'éléphant en train d'attaquer.) Tétigboh représente pour nous un passeur et un grand ingénieur. Un ingénieur, avec Dieu en haut et lui Tétigboh en bas sur terre. Quand on lui dit de fabriquer quelque chose il le fabrique et le donne. Quand nous avons un problème avec un autre village, que ce soit une histoire de guerre ou de jugement, avec Tétigboh nous sommes toujours victorieux. Tous les gens des environs viennent l'adorer quand ils ont besoin de quelque chose. Tous les jours sont pratiquement des jours de fête pour Tétigboh. n possède son domaine où il loge, où il siège, où il dort, làbas sur l'île au milieu du lac. Il y a ici au village quelqu'un qui parle en son nom et par qui il nous parle. A tout moment cette personne peut nous demander de venir danser, chanter, organiser des cérémonies d'adoration. Parfois des gens viennent de l'extérieur soit parce qu'ils ont reçu des grâces de lui, soit parce qu'ils veulent lui demander quelque chose. On organise alors une danse. La grande cérémonie d'adoration se fait pendant la saison des pluies, quand il a beaucoup plu et que le lac est plein. On prévient tout le monde, tous les fils de ce village. Chacun apporte ses présents, c'est la grande période des offrandes, en retour il offre du poisson, le lac en est rempli. C'est une histoire d'amour entre lui et son peuple. C'est lui qui, à sa mort, a dit aux gens du pays: "Votre lac n'est pas habité, votre région n'a pas de protection. Je dois être votre protecteur. Je dois habiter le lac et être le protecteur de cette région". Il a commencé à s'exprimer par l'intennédiaire d'hommes ou de femmes qui rentrent en transe et qui expriment ce qu'il veut dire. Ici il a sa prêtresse. On peut la consulter quand on veut demander quelque chose ou quand on est malade. Quand quelqu'un est malade la prêtresse entre en transe et dit: "Voilà tu es malade parce que tu as offensé Tétigboh de telle ou telle manière". Cette personne vient alors demander à la prêtresse d'intervenir pour que Tétigboh la guérisse. En retour il va indiquer ce qu'il faut faire pour obtenir la guérison.

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A l'instant où nous sommes en train de parler, Tétigboh est avec nous et avec les enfants de ce village qui sont à Abidjan ou ailleurs. Quand on parle de lui il est bon de sacrifier, de faire une
offrande, et de verser un peu de boisson pour lui dire merci
tt.

Et le vieux Casimir sort une bouteille d'alcool, remplit à moitié un petit verre, en verse quelques gouttes sur la terre, en boit une partie et passe le verre et la bouteille à chacune des personnesprésentes à ce moment-làdans notre groupe. Aipsi tour à tour nous honorons Tétigboh, comme nous l'avions fait en entrantdans ce village,commenous le ferons plus tard en quittant Kosso.
* * * Ainsi parle le vieux Casimir, dans la noblesse de son âge et dans la symphonie de la langue des ancêtres. Nous sommes assis sur des tabourets de bois à l'ombre d'une case au centre du village de Kosso. Le docteur J., fils de ce village et ami de Casimir, double sa parole pour ma compréhension. Un autre ttvieuxttest là, sa seule présence atteste de la véracité des faits et de la pureté d'intention de Casimir. Il est 8 heures du matin. Vont et viennent des hommes, des femmes, des enfants qui nous saluent, qui s'arrêtent un moment pour honorer leur histoire et leur ancêtre et repartent. Un adolescent s'adosse contre le mur de la case, un jeune enfant s'arrête comme fasciné par le déroulement de la parole de l'ancien et restera là jusqu'à la fin. Je connais un intense moment de bonheur, dans cette douce fraîcheur d'un matin africain, dans cette communion où se rassemblent autour d'un mythe fondateur les âges de la vie, la culture africaine dans sa beauté, la culture occidentale et celle de l'entre-deux. Nous sommes en novembre 1991. S'achève ainsi pour moi une longue tranche de ma vie qui s'est organisée autour de l'Afrique, autour de mes nombreux séjours en Côte-d'Ivoire, 18 entre mai 1985 et novembre 1991. S'achève une belle aventure humaine, de contact, d'amour. Et je comprends alors à quel point le guérisseur, le thérapeute, le formateur, sont des passeurs. Je comprends seulement, en cet instant, que mon véritable rôle au cours des nombreux séminaires que j'ai animés à Abidjan a été d'être le personnage intennédiaire, le passeur, le porteur de structure. 14

Je ne sais pourquoi, alors que le vieux Casimir dispense sa parole aux quatre points cardinaux, me reviennent ces images rêvées au petit matin quand un nouveau jour se levait accueilli par les voix des chiens, des oiseaux et des enfants. nJe descends d'un bus et je m'en vais, à pied dans cette clinique psychiatrique où j'ai aimé travailler autrefois. Je m'aperçois que j'ai oublié des documents dans le bus. Quand j'arrive dans le hall de la clinique je vais à la réception pour téléphoner à la compagnie de transport dans l'espoir de récupérer mes documents. Et la jeune femme qui est là derrière sa vitre me communique ce message: un faut téléphoner à l'université des calendriers". L'Université des Calendriers... La Connaissance, celle qui s'écrit avec un C, se trouverait-elle là dans le temps qui passe et dans les événements qui le ponctuent et qui lui donnent sens? La Connaissance s'offre à moi dans cette parole d'un autre temps s'offrant à toutes ces générations présentes en ce moment par ce rituel spontané, hommage au temps qui passe sous la protection du génie Tétigboh. Je suis très ému en écoutant cet homme d'un autre temps et pourtant bien inscrit dans le temps présent. Et je pense à cette phrase de cet autre vieux sage Amadou Ampâté Bâ : "Chaque fois qu'un vieux meurt en Afrique, c'est une bibliothèque qui disparaît" .

L'Université du Temps... L'Univers, Cité du Temps... En ce temps-là Nassian est très mal en point... C'est un homme d'une trentaine d'années, africain, ivoirien, malade, victime du choc, de l'incompatibilitédes cultures, déraciné dans une banlieue d'Abidjan,déraciné dans un travail où il n'arrive pas à comprendre le Blanc. Nous sommes assis par terre en cercle, dans un groupe de développement personnel. Il parle de sa souffrance, de ses multiples phobies: peur des ascenseurs, peur d'avoir un accident dans la rue, peur du noir... Le tourment est inscrit sur son visage. Je l'écoute, le groupe l'écoute... Et pourtant ses phobies présentes ne m'intéressentpas; il y a une erreur quelque part, mais je ne sais pas où... Et comme dans le jeu des 7 erreurs je plonge au sommet des arbres et je grimpe au fond des rivières.Soudainelle sort de moi - et je ne sais d'où - cette parole: "Qui est mort?" Il est le seul à ne pas être surprispar la question. Et il parle: un jour, alors qu'il avait 12 ans et qu'il vivait au 15

village, il décide de faire l'école buissonnière et ne revient pas pendant 2 jours. C'est alors qu'un garçon de sa classe meurt. La famille de ce garçon et la sienne étaient en conflit. Aussitôt Nassian est accusé d'avoir "tué" le garçon, d'avoir fait de la sorcellerie. Et depuis il vit dans la tounnente intérieure, ne sachant plus s'il doit s'accuser de meurtre ou non, ne sachant plus s'il fait encore partie des humains ou s'il a été absorbé par la confrérie des sorciers. Nassian parle avec beaucoup d'émotion; pour la première fois une date de son calendrier personnel se dit, publiquement. Un fragment de son temps intérieur sort de l'ombre, joue avec la lumière. Je suis très ému. Et je demande: "Comment fait-on au village dans cette situation ?" Le groupe est culturellement mixte, composé d'Européens et d'Africains. Aussitôt le groupe des Africains se mobilise: il faut consulter le guérisseur et faire le sacrifice, il faut demander la paix à l'esprit du mort et à l'ancêtre par l'intennédiaire du guérisseur. Je propose alors qu'on invente une sorte de psychodrame rituel, et qu'on fasse comme au village, sous la conduite du guérisseur. Et le rituel commence, mené par Souba. Nassian s'allonge et devient l'esprit du jeune homme mort. Pendant ce temps Souba lance des incantations aux esprits, disperse l'eau aux 4 points cardinaux pour les apaiser et pour interpeller le double du jeune homme mort. Il lui demande de parler à Nassian et de lui dire la vérité. Et le double du jeune homme parle par la bouche de Nassian : "Non tu n'es pas coupable... Il faut arrêter les tourments de ton âme... Va sur la tombe de ton père, dis-lui que tu n'es pas coupable... Il comprendra. Puis va sur la tombe du garçon". Le guérisseur verse à nouveau de l'eau par terre en même temps que ses lèvres chuchotent de mystérieuses paroles... Les Africains acteurs - spectateurs, debout, laissent aller momentanément leur cOIps et leur mouvement en un rythme commun. Les Européens assistent, à distance, témoins d'un temps, d'un espace, d'un univers sacrés qui troublent leur esprit profane. Le rythme s'amplifie. Le guérisseur invite maintenant Nassian à se lever, à reprendre sa véritable identité et à participer à cette danse spontanée. En Afrique tout se tennine par la fête! Je n'interviens pas dans ce rituel. J'ai proposé une structure de travail, le reste ne m'appartient plus. Je ne sais plus dans quel temps je vis, ni par quel signe du zodiaque je suis habité. Le temps présent, le temps passé, le temps futur se superposent en 16

un élan sacré et guérisseur, en un univers d'immensité où Chronos préside aux destinées des temps individuels. Quelques mois plus tard, au cours de la session suivante, Nassian nous apprend qu'il n'a plus de phobies. * * * Tétigboh, l'Université des Calendriers, Nassian - tels les 3 coups au théâtre - inaugurent cet ouvrage qui se veut à la fois témoignage, réflexion, don d'une expérience et méditation sur un temps où s'entrelacent autour du présent le futur et le passé, le double en recherche de structure et d'incarnation, les jumeaux en quête de différenciation dans la mêmeté, le noir et le blanc en demande d'un espace-temps amoureux du métissage. "Ainsi mon fils, tout ce qui a été demeure, car le présent n'épuise ni le passé, ni l'avenir. Une expérience en appelle toujours une autre. Un échec est lui aussi le prélude à une réussite future. Dans notre présent grouille tout le "passé", la "totalité" de celui-ci ayant traversé des "présents successifs" qui ont tissé dans l'espace" et le "temps" la trame de notre destin. Les jours et les nuits se succèdent sans se ressembler et pourtant ils continuent les mêmes rythmes qui nuancent l'évolution générale de l'univers où s'effectue celle de l'homme et de ses civilisations. Souba, tu es moi, et moi je suis toi sans que, jamais, nous puissions un jour être identiques. Dans le même univers clos, infini, grouille toujours la même quantité de "matière" et de "vie". Elle roule dans l'espace guidée par "l'esprit de la matière" ou par le "double ou l'âme des êtres" autour desquels se concentrent ou non notre conscience d'évolution, la "motivation" qui nous pousse sur une voie de civilisation à la recherche du "grand rythme" qui totalise le mouvement général de la vie en marche vers son destin". Boubou Hama

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CHAPITRE CONTEXTE

I

ET MÉTHODOLOGIE

C'est en 1983 que j'ai animé mon premier séminaire de développement personnel d'inspiration gestaltiste, à Abidjan. Cette première expérience fut particulièrement difficile. Le groupe était composé uniquement de Français expatriés disposant localement de possibilités réduites d'aide psychologique ou de psychothérapie. La plupart étaient là en attente d'un miracle, et bien sûr le miracle ne s'est pas produit. L'absence d'Africains dans ce groupe fut pour moi une source de grande frustration. En effet, depuis longtemps, le transculturel m'intéressait, j'avais lu les travaux du professeur Collomb et de son équipe au centre psychiatrique de Fan à Dakar et il me semblait à l'époque que les nouvelles thérapies pouvaient trouver un ajustement avec le contexte culturel africain. Cette première session m'a donc laissé sur ma faim.

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1. Description du cadre dans lequel s'est déroulée l'expérience
L'expérience a véritablement commencé en 1985 et elle s'est poursuivie régulièrement jusqu'en février 1990. Ses principales caractéristiques sont les suivantes: 1. Elle est née d'une initiative privée. Dans les années 1980, un petit groupe de psychologues européens et africains travaillant à Abidjan avait créé une association pour organiser des séminaires dans le domaine des nouvelles thérapies, animés par des intervenants extérieurs. J'ai donc été invité par Liliane Etté, responsable de cette association, à intervenir en 1983. C'est grâce à elle qu'a pu se mettre en place un projet stable et régulier à partir de 1985. n est important de signaler que cette expérience est complètement autonome. Elle n'a aucun lien ni avec le gouvernement ivoirien, ni avec un gouvernement étranger, ou un organisme international, ou une organisation non gouvernementale, ni avec les structures ivoiriennes de santé ou de fonnation. 2. Elle s'est déroulée d'avril 1985 à février 1990, à raison de trois séminaires par an en février, mai et novembre. Mes séjours duraient de 12 à 15 jours. Les deux week-ends compris dans le séjour étaient occupés par un séminaire de développement personnel commençant le vendredi soir, se poursuivant le samedi et le dimanche et se tenninant le lundi, après la journée de travail, de 19h à 22h. Ma référence essentielle pour l'animation était la Gestaltthérapie dans laquelle j'intégrais le psychodrame. Il est bien évident que ma pratique de la psychothérapie d'inspiration analytique et de la bioénergie pouvaient influencer à certains moments mon écoute et la nature de mes intetVentions. Cependant c'est la théorie gestaltiste du self qui donnait l'unité et la cohérence au déroulement du processus thérapeutique, et au projet pédagogique de fonnation. 3. Un noyau de base composé de participants européens et ivoiriens s'est rapidement constitué et le groupe est devenu un groupe d'évolution régulier et continu. Parallèlement à cette activité, l'organisatrice de mes séjours avait prévu des conférences et interventions diverses. C'est ainsi

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que j'ai présenté la Gestalt et les nouvelles thérapies dans différents contextes: - à l'Institut National de Santé Publique, à un public de médecins, psychiatres, psychologues, travailleurs sociaux, - à l'université d'Abidjan, à des étudiants en psychologie et des professeurs, - au cours d'un séminaire pour cadres et chefs d'entreprise, - au premier colloque des psychologues africains en avril 1987. 4. Progressivement s'est installée l'idée de faire évoluer ce groupe de développement personnel vers un groupe didactique, selon des critères et un format comparables à ceux existant à l'époque en France dans les instituts affiliés à l'Institut Français de Gestalt-Thérapie. Cette évolution pouvait se faire pour les raisons suivantes: - tous les candidats exerçaient une profession rentrant dans nos critères: relation d'aide, formation, pédagogie, - ils avaient tous participé à un minimum de 4 week-ends de Gestalt, - la plupart avaient par ailleurs fait un travail thérapeutique individuel ou de groupe soit à Abidjan, soit à l'étranger, ou étaient actuellement en thérapie individuelle, - enfin, l'une de mes exigences était réalisée: que le groupe soit composé de 50% au moins d'Africains. En mai 1987, j'ai conçu un programme de "formation à la relation d'aide par la Gestalt", qui a démarré en novembre suivant.

5. Ce programme a été élaboré selon des normes comparables à celles de l'Institut Français de Gestalt-Thérapie, pour deux raisons :

- j'ai refusé de dispenser une formation rapide et accélérée qui aurait eu des allures de sous-produit -, même s'il y avait une demande urgente et pressante. En effet, malgré les besoins importants, aucune formation de ce type-là n'avait été donnée jusque-là en Afrique de l'Ouest. C'était donc une grande première. Et je la voulais substantielle;
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- je voulais également que les personnes formées à Abidjan puissent ensuite avoir des équivalences pour être admises dans les formations avancées et spécialisées dans la psychothérapie gestaltiste données en France.
6. Le programme proposé s'est déroulé de la façon suivante:

- 8 séminaires de 40h chacun répartis de novembre 87 à février 90. Chaque séminaire comprenait 2 week-ends et 3 soirées, - les 3 premiers séminaires se présentaient comme un groupe d'évolution personnelle didactique. Les 5 autres s'articulaient à partir de thèmes théoriques précis abordés à travers des exposés, des expérimentations et des pratiques en sous-groupes, - j'ai assuré la continuité: j'étais donc présent à chaque séminaire pour l'animation ou la coanimation d'au moins un des deux week-ends. Les autres week-ends étaient animés par l'un ou l'autre de mes collaborateurs intervenant dans le cadre des formations dispensées dans le cadre de l'Institut Français de GestaltThérapie. C'est ainsi que 7 thérapeutes extérieurs (5 français, 1 belge, 1 canadien) m'ont apporté leur collaboration pour la réalisation de ce programme.
7. L'expérience s'est déroulée dans un cadre bien défini, comparable à celui que nous connaissons en France, et ceci grâce au fait que le projet était né d'une initiative privée et complètement autonome:

- les participants composant le groupe ont choisi d'être là. Aucun n'est venu envoyé par un employeur ou un organisme, - ils ont choisi d'être là après avoir participé à plusieurs week-ends de développement personnel animés selon les références à partir desquelles ils allaient être fonnés,
- ils payaient eux-mêmes leur développement personnel et leur formation.Ce point est particulièrementimportantet souligne bien le choix posé par chacun, choix important compte-tenu des salaires africains bas pour des professionnels - même de haut niveau - travaillant dans des structures ivoiriennes. Il est important de signaler que le groupe s'est complètement autofinancé, malgré certains aménagementspour permettre à tous de mener à termela formation, 22

- ils ont tous signé un document stipulant qu'ils prenaient un engagement pour le cycle complet. Etant donné la fluctuation des situations professionnelles en Afrique, ce contrat a été interrompu par deux Africains partis en stage de longue durée en France en octobre 89 et par deux autres pour des raisons personnelles. 8. J'ai assuré un suivi individuel pour chaque stagiaire: je rencontrais chacun individuellement durant chacun de mes passages à Abidjan. Ce point sera développé plus longuement dansla 2ème partiede ce chapitre.
9. Enfin, j'ai fait le choix de vivre en France et de me déplacer régulièrement, plutôt que de m'installer à Abidjan, éventualité que j'avais envisagée. Mon intuition m'indiquait que pour mener à bien l'expérience, il était important de sauvegarder une certaine distance entre les stagiaires et moi-même. Règle qui aurait été constamment remise en question et bafouée par les exigences de la vie professionnelle et sociale à Abidjan.

2. Dispositif mis en place pour recueillir les données
Je me suis trouvé rapidement dépassé par les objectifs de développement personnel et de formation à la relation d'aide, et confronté à une recherche d'ordre ethnologique et anthropologique. Et plus ou moins empiriquement, du moins au début, j'ai
essayé, à partir des dis{X>sitifs thérapeutiques et pédagogiques, de

définir un cadre plus large pour recueillir des données, entreprendre une réflexion et comprendre les réactions africaines à une approche thérapeutique occidentale. Ce contenant dans sa globalité m'a permis de recueillir les principales données qui fondent cet ouvrage. C'est pourquoi il me semble bon de le présenter au lecteur.

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2.1- Animation de groupes Groupe d'évolution personnelle

Ce groupe a été ouvert en 1985 à toute personne qui, après en avoir fait la demande, était sélectionnée par les professionnels locaux de la relation d'aide. Il fonctionnait 3 fois par an, avec une session de 22h chaque fois. Il s'agissait d'un groupe ouvert pouvant accueillir de nouvelles personnes dans la mesure des places disponibles. Le rythme et la régularité ont été donnés dès le début de l'expérience: 1ère quinzaine de février, mai et novembre de chaque année. Ainsi 8 sessions ont eu lieu avant le démarrage du groupe de formation,7 animées par moi-même et une par une collègue de passage à Abidjan. Chaque session comprenait entre 12 et 15 participants européens et africains, avec un noyau de base fixe et régulier, quelques personnes épisodiques, et dans la mesure des places disponibles, quelques personnes nouvelles. Ce groupe d'évolution personnelle s'est poursuivi jusqu'en février 90 et s'est déroulé parallèlement au groupe de formation qui a commencé en novembre 1987. A partir de février 1988, je suis venu régulièrement avec un ou une collègue thérapeuteformateur, ce qui nous donnait la possibilité de mener de front les deux groupes. C'est ainsi que j'ai suivi les Africains qui ont continué en formation, certains sur 4 ans, d'autres sur 5 ans. Quant aux Africains qui ont fréquenté le groupe d'évolution personnelle de 87 à 90, ils sont 8 qui ont participé à un minimum de 2 sessions et que je peux considérer comme sujets significatifs dans le cadre de mon dispositif, pour le recueil d'informations. Ce sous-groupe se définit ainsi:

- sexe: 5 hommes et 3 femmes, - profession: hommes: 3 professeurs, 2 psychiatres, femmes: 1 psychiatre, 2 psychologues, - âge: entre 28 et 45 ans, majorité entre 30 et 40 ans.
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Groupe

de formation

Ce groupe est né du désir d'un certain nombre de participants au groupe d'évolution personnelle de poursuivre leur processus à travers un groupe didactique. Il est né aussi de mon désir d'aller plus loin dans cette expérience, de mon intérêt pour l'Afrique et sa culture, de ma curiosité par rapport aux questions suivantes: "Quel type de psychothérapie serait adéquate actuellement en Côte-d'Ivoire, compte tenu de la culture africaine et de la modernisation galopante du pays? Estee que la Gestalt peut être une approche intéressante pour l'Afrique? ", et enfin de ma conviction qu'on ne peut être véritablement psychothérapeute si l'on ne resitue pas l'être humain dans une vision anthropologique, au-delà des théories et des querelles d'école. Il s'agit d'un groupe composé de 14 personnes réparties comme suit: Sexe: Nationalité: 6 hommes - 8 femmes. 8 Africains de Côte-d'Ivoire (dont 1 métis), 6 Européennes (5 françaises, 1 suisse).

Race-sexe:

hommes: 6 Africains- aucun Européen, femmes: 2 Africaines- 6 Européennes.

Professions: *Sous-groupe africain: - hommes: 3 psychiatres, 1 médecin spécialisé, 1 psychologue, 1 directeur des ressources humaines. - femmes: 1 psychologue, 1 psychiatre. *Sous-groupe européen: - hommes: aucun. - femmes: 2 orthophonistes, 1 psychologue, 1 directrice des ressources humaines, 1 professeur.

Age: - Moyenned'âge globale: 36 ans - Sous-groupeeuropéen: 39 ans - Sous-groupeafricain: 33 ans.

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2.2

-

Suivi des stagiaires

en formation

Dès le début du cycle didactique, j'ai institué une rencontre individuelle avec chaque stagiaire, à l'occasion de chacun de mes séjours à Abidjan. Ces rencontres se sont poursuivies au-delà de la fin du cycle, en février et en novembre 1991. C'est ainsi que j'ai cherché à rencontrer chaque stagiaire de novembre 87 à novembre 91, soit un ensemble de 10 rencontres. Concernant les 8 stagiaires africains, j'ai eu : 10 rencontres avec 4 d'entre eux, 9 rencontres avec 1 d'entre eux, 8 rencontres avec 2 d'entre eux, 6 rencontres avec 1 d'entre eux. Ce qui donne un ensemble de 71 rencontres durant chacune entre 1h et 2h. J'ai toujours cherché à maintenir la relation avec les stagiaires qui avaient arrêté la formation en cours de route. Ainsi sur les 4 qui ont arrêté au 6ème séminaire, un contact régulier a pu être maintenu avec 3 d'entre eux. Ces entretiens avaient deux objectifs: * Pour les stagiaires: objectif de régulation par rapport à leur vécu dans le groupe, et par rapport à l'évolution dans la vie quotidienne, suite au travail thérapeutique. Ils étaient menés d'une façon gestaltiste à partir de l'injonction suivante: "Qu'est-ce qui est présent pour vous en ce moment compte tenu de votre implication dans le groupe de formation?

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Ces entretiens se sont avérés rapidementtrès importants: ils constituaientun lieu de dépôt et un contenant pour les nombreux non-dits concernant le vécu groupai, et plus particulièrementles non-dits en rapport avec des données culturelles. Ils ont permis
égaiement l'élucidation du champ transférentiel et de la dynamique transfert - contretransfert.

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* Pour le thérapeute-fonnateur : - Objectif d'évaluation régulière de la fonnation, de recueil d'informations culturelles, d'échange à propos de mes observations et de mes hypothèses, et d'élucidation puis de liquidation du processus transférentiel. C'est ainsi que certains entretiens se sont déroulés dans un premier temps dans la perspective énoncée précédemment, puis dans un 2ème temps à partir de questions standardisées. Ce 2ème temps se déroulait selon la technique de l'entretien semi-directif. Ce type de rencontre nécessitait 1h30 à 2h. Voici les questionnaires tels qu'ils ont été fonnulés :
Octobre 1988 :

1- Nous en sommes au 4ème séminaire de fonnation. Presque à la moitié. Comment ce genre de travail retentit sur vous 1 Que pouvez-vous m'en dire aujourd'hui 1 2- Compte tenu de ce que vous sentez de la Gestalt, de ce que vous en savez et de ce que vous voyez dans le groupe, pensezvous qu'elle puisse apporter quelque chose dans le contexte ivoirien actuel 1 3- Pourriez-vous trouver une image, ou un symbole, ou une légende appartenant à votre culture d'origine qui pourrait désigner la Gestalt telle que vous la ressentez et comprenez actuellement? Mai 1989 : Enquête sur les "résistances" au changement à partir de 2 questions à répondre par écrit, suite à un séminaire théorique sur la notion de changement:
.

- "En quoi pouvez-vous percevoir les "résistances", telles

que la Gestalt les conçoit, à la fois comme un frein et à la fois comme une aide pour votre évolution actuelle 1" 2- "Que peut-on dire à propos des résistances dans la société ivoirienne actuelle 1 Pensez-vous que ce concept puisse apporter quelque chose pour la compréhension de certains phénomènes actuels ? 27

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