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GLOBALISATION ET NEOLIBERALISME DANS LE TIERS-MONDE

De
241 pages
La globalisation est considérée aujourd'hui, dans une majorité d'écrits et de discours, comme une réalité incontournable et comme allant de soi. La répétition de cette affirmation lui donne un pouvoir intimidant. Face
à " la course folle " vers la globalisation, il est primordial de se questionner sur les différents aspects de ce processus, qui touche à des degrés divers toutes les sociétés, et de réfléchir sur ses multiples manifestations et conséquences dans les pays du tiers-monde.
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Globalisation et néolibéralisme dans le tiers-monde

L' Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8818-8

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Sous la direction de Firouzeh NAHA V AND!

Globalisation et néolibéralisme dans le tiers-monde

lnsûtut de Sociologie ULB

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

La Bibliothèque

du Développement

Le renouveau de l'analyse du développement depuis les années 1980 a orienté la recherche universitaire et les travaux d'expertise dans différentes directions, tout en les intégrant davantage au coeur des débats actuels de la science économique. Croissance, équilibre macro-économique, répartition nationale et internationale des richesses, rationalités des agents, rapports entre Etat et marché, développment financier, économie informelle, capital humain, environnement..., sont autant de thèmes sur lesquels les contributions consacrées aux pays en développement apportent désormais un éclairage original et substantiel. Ces études nécessitent une adaptation des outils d'analyse dont dispose l'économiste et contribuent à l'exploration des nouvelles hypothèses adaptées à des économies peu salarisées, ou en fort déséquilibre, ou encore en phase de mutation sturcturelle. L'expérience acquise au cours des dernières décennies permet, en parallèle, l'évaluation des politiques de développment qui ont été menées dans le passé. La vision d'un Tiers monde unifié a éclaté et l'analyse comparative, cantonnée naguère dans le Nord-Sud, tend à se déplacer vers le Sud-Sud; l'entrée des pays à économie planifiée dans l'économie de marché renouvelle de son côté la réflexion sur les transformations économiques et sociales dans le long terme. Créée en 1981, la collection Bibliothèque du développement compte plusieurs dizaines de titres qui reflètent un large éventail de points de vue. Elle privilégie les travaux de qualité, notamment les études de terrain qui dépassent le recensement des données factuelles dans de nouvelles synthèses. Elle vise également à présenter des économies en développement peu connues des lecteurs francophones.

AVANT-PROPOS

Nous vivons une période de changements globaux. Les hommes dans le monde entier sont touchés d'une manière ou d'une autre par des phénomènes communs: la libéralisation du commerce, une compétition accrue, des taux de change fluctuants, l'introduction de nouvelles technologies, des changements climatiques et des problèmes d'environnement, l'explosion du sida, des nouvelles formes de pauvreté et d'inégalités, ... Toutefois, nous ne sommes pas face à un processus uniforme. Certains individus sont plus concernés que d'autres et les conséquences de ces changements sont très différents à travers la planète!. Ainsi, les pays du tiers-monde et leur population ne les vivent pas de manière uniforme et ses conséquences ne les affectent pas de manière similaire aux pays du monde industrialisé occidental et à leur population. Deux phénomènes en particulier caractérisent les changements à l'échelle de la planète. Il s'agit de la globalisation et du néolibéralisme. Une vision très répandue considère la globalisation comme un processus d'intégration internationale qui définit la réalité économique actuelle et future. Dans ce cadre, l'adoption d'une politique néolibérale par un pays donné serait le ticket d'entrée dans l'économie globale. La réalité, comme nous le verrons tout au long de cet ouvrage, est loin d'être aussi simple. En particulier, l'acceptation non critique de ces arguments peut entraîner la construction sociale de systèmes d'inégalité et de pauvreté2. Par ailleurs, la question sociale, comme on a pu le constater lors des négociations préparatoires du «round du millénaire», qui débute avec la réunion ministérielle de l'OMC à Seattle en novembre 1999, reste entière.

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En ce qui concerne le tiers-monde, au mois de février 1999, s'est tenu en Jamaïque le neuvième sommet du G 15. L'un des principaux objectifs était de s'assurer que les pays de cet ensemble ne seront pas les laissés pour compte de décisions prises par les États riches3. Au cours des réunions, de nombreuses interventions ont porté sur la nécessité de protéger, dans la «course folle vers la globalisation», les pays les plus faibles afin qu'ils accèdent à ses bénéfices éventuels et puissent survivre. Selon le G 15, le capitalisme sauvage transformera les pays en voie de développement en victimes. Ce sommet a été dominé par une profonde amertume vis-à-vis de la face sombre de la globalisation et par la nécessité pour les pays riches et industrialisés de tenir compte des conséquences de celle-ci. Comme l'a exprimé le Premier ministre jamaïcain Patteson, dans son allocution de clôture, «les opportunités qui découlent de la globalisation et de la libéralisation sont contrées par des répercussions qui menacent la survie économique de nombreux pays du monde en développement [.. .J. Il est en conséquence nécessaire de détourner la direction de la globalisation et de ralentir ou contrôler son expansion». Les conclusions de ce sommet, tout en n'allant pas jusqu'à remettre en cause la globalisation, sont révélatrices des inquiétudes qu'elle suscite et d'une prise de conscience chez certains dirigeants du tiers-monde des conséquences négatives possibles de ce phénomène. En effet, tout pays ayant décidé d'intégrer l'économie mondiale (mais a-t-on encore le choix ?) doit s'apprêter à payer le prix de l'adhésion, non seulement en termes économiques mais aussi politiques, juridiques, institutionnels, sociaux et culturels. Il est en conséquence primordial de considérer la globalisation dans ses différents aspects. Les avantages évidemment - des forums comme celui de Davos sont devenus les lieux par excellence de ce type d' approche4 - mais aussi les coûts et les répercussions négatives ou discutables dont nous n'avons pas toujours, à l'heure actuelle, la mesure réelle ou que nous n'avons parfois pas imaginé. Des sommets comme celui du G 15 même s'ils mettent essentiellement l'accent sur les aspects économiques de la globalisation n'en reste pas moins d'importance pour l'avenir du tiers-monde et ce même si leur couverture médiatique est très faible dans le monde occidental. Durant ces dernières années, les ouvrages, les réunions et les colloques sur la globalisation se sont multipliés mais peu d'entre eux se sont concentrés sur un éclairage émanant essentiellement du tiers-monde et sur les conséquences socio-culturelles du phénomène. Le présent ouvrage se situe dans cette lignée. Il tente de ramener l'analyse du côté des économiquement plus faibles et des individus et dans

Avant

-propos

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ce sens reflète une vision plus humaniste de cette réalité qui touche toutes les sociétés à des degrés divers. Cet ensemble d'articles fait suite à un colloque sur «les conséquences socio-culturelles de la globalisation dans le tiers-monde» organisé par l'Institut de Sociologie de l'Université Libre de Bruxelles en décembre 1998. Ont participé à ce colloque des spécialistes de différentes disciplines, anthropologie, sociologie, économie, histoire, philosophie, sciences politiques... issus pour la plupart du tiers-monde (Afrique, Asie et Amérique latine). En effet, il était important pour les organisateurs de confronter les visions et d'éviter un discours occidentalo-centré sur un phénomène qui prend source dans les pays occidentaux et fait partie intégrante de leur évolution historique. L'ouvrage regroupe des contributions abordant la globalisation à différents niveaux. A travers, d'une part, des analyses portant sur la globalisation comme phénomène et, d'autre part, des études de cas et des approches plus thématiques, ce livre essaie de mettre en évidence les conséquences de la globalisation et de l'adoption du néolibéralisme dans les pays du tiers-monde et d'apporter des pistes de réflexions sur ses manifestations et ses effets. Pour terminer cet avant-propos,je tiens à remercier la CUD (Commission de Coopération universitaire du développement) et l'Institut de Sociologie qui ont financé le colloque et rendu possible la naissance de cet ouvrage. J'exprime ma gratitude à ceux et celles qui ont accepté de collaborer à cet ouvrage. Mes remerciements vont aussi à Madame Anne-Marie Desmarlières qui a patiemment assuré la préparation et la mise en page de ce livre. Enfin, il me reste à ajouter que même si dans les grandes lignes les réflexions des auteurs se recoupent, le contenu et les idées de chaque article restent la responsabilité de chacun.

Firouzeh NAHA V ANDI, Bruxelles, octobre 1999.

NOTES

Voir à ce sujet entre autres, SCHAEFFER, R. K., Understanding Globalization, The Social Consequences of Political, Economic and Environmental Change, New York, Rowman & Littlefield Publishers, inc. 1997.
2

Voir SACHS, W. (ed.), The Development Dictionary: A Guide to Knowlegde as
Power, New Jersey, Zed Books, 1992.

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Le G 15 comprend l'Algérie, l'Argentine, le Brésil, le Chili, l'Égypte, l'Inde, l'Indonésie, la Jamaïque, le Kenya, le Nigeria, la Malaisie, le Pérou, le Sénégal, le Sri Lanka, le Venezuela et le Zimbabwe. Il n' y a évidemment pas que les réunions économiques internationales qui véhiculent ce type d'approche. Une vision positive de la globalisation se retrouve aussi chez les sociologues ou autres spécialistes des sciences humaines. Voir par exemple l'idée de «village global» chez Reich, R. , The Work of Nations : Preparing Ourselvesfor the 21st Century Capitalism, New York, Vintage Books, 1991. Ou encore GIDDENS, A., The Consequences of Modernity, Stanford, Stanford University Press, 1990.

DÉVELOPPEMENT

ET GLOBALISA

TION

Firouzeh

NAHA VANDI

INTRODUCTION Au seuil du XXle siècle, la globalisation (ou la mondialisation selon que l'on s'aligne sur la dénomination française ou anglo-saxonne dans une acception plus économique) est devenue la toile de fond de beaucoup d'analyses et est présentée comme un événement majeur, source de changements si non plus importants au moins aussi significatifs que l'industrialisation et le développement. Alors que le terme est couramment utilisé dans les cercles économiques, politiques ou sociaux, il n'a pas fait l'objet de définition précise mais fait référence à un phénomène complexe, de nature multidimensionnelle, parfois contradictoire, manifestant la diffusion planétaire des modes de production et de consommation capitalistes. Selon le Bureau International du Travail (BIT), il renvoie à la «libéralisation des échanges, des investissements et des flux de capitaux ainsi que l'importance croissante de tous ces flux et de la concurrence internationale dans l'économie mondiale» 1.

À bien des égards, la globalisation n'est pas un phénomène nouveau. D'après l'Organisation pour la Coopération et le Développement Économique (OCDE) elle s'est déroulée en trois phases. L'internationalisation qui correspond à l'ouverture des firmes vers l'extérieur, la transnationalisation qui fait référence à l'essor des investissements directs à l'étranger et enfin la phase que nous traversons depuis les années quatre- vingt, qui est l'installation de véritables réseaux planétaires grâce au progrès de la technologie et des services. Cette dernière phase a lieu dans un contexte politique nouveau, survenu depuis la chute du mur de Berlin et la disparition des régimes

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socialistes, qui a entraîné plus d'une prophétie sur l'avènement d'un monde unique, démocratique et libéral, forme ultime de l'évolution historique2. Elle s'inscrit aussi dans le cadre du triomphe du «tout marché», et des politiques d'ajustement structurel imposées aux pays du tiers-monde par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international comme remède à leur crise d'endettement et qui peuvent être considérées paradoxalement comme «cadre interventionniste». Quoi qu'il en soit, pour le tiers-monde, internationalisation, transnationalisation, mondialisation ou globalisation renvoient à des processus qui se laissent comprendre à l'intérieur d'une même généalogie: l'occidentalisation, l'industrialisation, le développement du capitalisme3. Il Ya un siècle, l'industrialisation et ses conséquences constituaient la toile de fond de toutes les réflexions. L'industrialisation a été, pour les sociétés occidentales, une mutation importante. Néanmoins, ses conséquences ne sont aujourd'hui plus débattues dans les pays dit «développés», qui ont connu une «désindustrialisation», pour employer un terme de P. Bairoch, ou qui s'orientent vers une industrialisation de «troisième type» correspondant aux secteurs à valeur ajoutée» 4.Dans les pays dit «en voie de développement», «les moins avancés», «marginalisés», «Sud», «périphérie», selon le paradigme de référence, l'industrialisation demeure encore un but à atteindre, reste un processus à compléter et/ou à consolider. Toutefois, un siècle plus tard, le type de questions que se posaient les penseurs face aux bouleversements que traversaient les sociétés occidentales demeure toujours pertinent dans le cadre d'une réflexion sur la globalisation5: conséquences évitables et inévitables de l'égalité des conditions, migrations, anomie, accroissement du rôle de l'État; conséquences du développement de la société industrielle sur les inégalités au sens le plus large... Si, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les hommes politiques, les sociologues et les planificateurs de tous bords considéraient, en se référant à l'expérience européenne, entre autres, que le progrès, le développement, le changement pour prendre un terme plus général ne pouvaient avoir lieu sans industrialisation dans le tiers-monde, aujourd 'hui le même type de conclusion s'établit avec la globalisation. Elle est présentée comme un processus inéluctable contre lequel il est vain de lutter. Les performances économiques plus ou moins récentes des pays d'Asie orientale, Corée du sud, Taiwan, Malaisie et d'Amérique latine, Brésil, Chili, Argentine... ont conforté cette vision, tout comme les acquis de l'industrialisation et la démocratisation de l'Europe avaient conforté les dirigeants des pays nouvellement indépendants, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, que l'industrialisation et le développement à l'occidentale étaient les seules voies raisonnables et possibles

Développement

et globalisation

Il

pour amorcer un développement. Et les dirigeants du tiers-monde sont devenus anxieux de créer la nouvelle version du rêve américain. En 1947, à la conférence de New Delhi sur les relations asiatiques, la nécessité impérieuse de l'industrialisation pour l'indépendance transparaissait dans tous les points portant sur la transition d'une économie coloniale à une économie nationale. Dans les discours actuels, la nécessité impérieuse de la globalisation semble aussi aller de soi6.Au Forum de Davos (1998), le chancelier allemand a précisé que le meilleur service que les pays industrialisés puissent rendre à leurs partenaires du Sud est de libéraliser le commerce mondial. La libéralisation des échanges est présentée comme un processus irréversible. Selon l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), le profit réalisé par cette situation s'étendra à la planète entière. D'après les experts de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED), la croissance et le développement devraient faire tâche d'huile. La diffusion des idées libérales aux pays en voie de développement a été considérée comme ouvrant dans les années 90, la deuxième grande époque du capitalisme mondial depuis la fin du XIXe siècle? L'ensemble des institutions des Nations Unies se rejoignent sur l'idée de la nécessité d'un système d'échanges internationaux le plus ouvert possible et sur celle du libre-échange pour favoriser la croissance mondiale, notamment celle des pays du tiers-monde. Même les experts du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) participent à cette tendance en diagnostiquant l'échec du développement par l'insuffisante libéralisation des marchés8. Il semble donc que la chute du mur de Berlin et l'effondrement des régimes communistes aient consolidé ce que d'aucuns appellent le «règne de la pensée unique», «traduction en termes idéologiques àprétention universelle9 des intérêts d'un ensemble de forces économiques, celles, en particulier, du capital international»lO.Même si, au Forum de Davos de 19991eton a changé, que les promoteurs du libéralisme se sont interrogés sur ses déficiences, qu'une «impression de vulnérabilité»l1 était visible, les experts ont affirmé qu'il était trop tard pour revenir en arrière et inimaginable de bâtir un nouveau système international12. La solution, comme l'a expliqué, entre autres, Al Gore, le vice-président des États-Unis, c'est la transparence13. Il faut donc dire qu'aujourd'hui, plus que jamais, la globalisation fonctionne comme une croyance au sens durkheimien du terme. Elle est un discours qui veut convaincre du caractère inéluctable des transformations économiques en les naturalisantl4. L'objectif évidence que: général de mon article introductif est de mettre en

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L'entrée du tiers-monde dans le processus de globalisation est loin d'aller de soi. La globalisation est pour le tiers-monde aussi problématique que le développement. Elle est, pour employer une expression de G. Rist, un nouvel avatar du développement, un stade suprême du développement. L'utilisation du terme est aussi ambiguë pour le tiers-monde que le développement. Les conséquences de la projection dans ce processus sont loin d'être équivalentes pour les deux ensembles, pays industrialisés, pays en voie de développement. Si les pays industrialisés riches participent à la globalisation, cette dernière ne garantit en rien que les pays en voie de développement y gagneront. Tout comme l'engagement dans le développement n'a pas été une garantie. Aujourd'hui on propose aux PVD d' aller plus loin dans un processus alors qu'ils ne sont pas sortis du premier modèle.
LA GLOBAUSATION RICHES NE CONCERNE QUE LES PAYS INDUSTRIAUSÉS

Si l'on peut se permettre le rapprochement, «l'effet Mathieu» caractérise la globalisation. Celui qui possède beaucoup reçoit plus encorel5. En théorie, la globalisation devrait étendre les possibilités de dispersion des industries et des services. En pratique, le pouvoir financier, économique et politique est très localisé; la globalisation renforce le pouvoir des «métropoles» et auxiliairement crée des centres secondaires. La globalisation de l'économie est celle des pays riches. La globalisation renvoie à une intensification des échanges extérieurs, marchandises ou services. Or, ce processus ne touche véritablement que cet ensemble qualifié de «triade», à savoir les États-Unis d'Amérique, l'Union européenne et le Japon. En effet, les échanges des pays développés occidentaux ont été au cours de la deuxième moitié du XXe siècle des échanges intrarégionaux. Les exportations des pays développés occidentaux concernent majoritairement les pays développés occidentaux. 76,7% pour 1989-199116. Néanmoins, la concentration du commerce autour de trois grands pôles s'est doublée d'une intégration très inégale des pays du tiers-monde. À la fin des années 90, le quart des exportations des pays industriels va vers le tiersmonde contre un cinquième à la fin des années 80. La globalisation renvoie aussi à une intensification des flux de capitaux, dont les fondements sont la déréglementation, le décloisonnement et la désintermédiation. Or, sur les marchés mondiaux, les pays de l'OCDE monopolisent une grande part des mouvements de capitaux, près de 70% des prêts accordés le sont à des pays développés. Si les «pays émergents» ont

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attiré les investissements (70% des financements vers les pays en voie de développement) les inégalités dans les destinations sont immenses. L'Afrique reçoit à peine 4% et les pays les plus pauvres se contentent de l'aide d'urgence. Depuis 1970, les États- Unis sont devenus une destination croissante des investissements étrangers directs, 29% en 199517. Dans ce contexte, le FMI a imposé aux pays du tiers-monde de libéraliser leurs marchés financiers. Cette ouverture a entraîné les flux, ou devrait-on dire «la fuite» des capitaux de nombreux pays endettés qui atteint, le cas échéant, 49% de la dette extérieure; le montant de ces flux a été pour certains pays supérieur de 50% à la masse monétaire interne en 199018. Chaque jour, ce sont près de 1.500 milliards de dollars, soit l' équivalent de la richesse produite par la France en un an, qui peuvent aller s'investir là où ils veulent,

ou plutôt là où les profits à très court terme sont les plus importants 19. Les grands pays industriels concentrent les principaux laboratoires de recherche-développement. La «triade» possède 90% du potentiel scientifique20. Près de 90% du «gisement informationnel» mondial est à la disposition des États-Unis21. Les groupes spécialisés dans la télécommunication de la «triade» occupent les premières places mondiales. Le pouvoir des opérateurs américains de télécommunication est tel que les États-Unis sont devenus la plaque tournante des télécommunications mondiales, en particulier pour internet22.Les firmes multinationales réalisent les deux tiers du commerce mondial et la moitié de celui-ci est le fait des transferts entre filiales du même groupe. Les firmes sont avant tout celles du monde occidental.
GLOBALISATION MEILLEUR? ET TIERS-MONDE, LA PROMESSE D'UN MONDE

Avant même d'aborder le lien globalisationltiers- monde, il est nécessaire de s'arrêter quelque peu sur le deuxième terme. Aujourd'hui, avec la disparition du second monde et l'émergence des nouveaux pays industrialisés, l'utilisation du terme tiers-monde peut sembler impropre. En outre, la vision d'inspiration libérale privilégie l'idée d'une économie mondiale unifiée où les lois du marché seraient les mêmes pour tous et en conséquence rejette une catégorisation qui peut sembler rigide. En raison du poids idéologique des termes, la discussion sur l'utilisation de l'un ou l'autre terme dépasserait l'objet de cet article. Néanmoins, de manière générale, une majorité des pays du monde semble loin d'être sortie de ses difficultés. Parallèlement, hormis pour quelques-uns, la marginalisation peut s'accroître dans cet ensemble que l'on a depuis A. Sauvy appelé tiers-monde. Même s'il est indispensable de

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prendre en considération les caractéristiques particulières de chaque pays de cet ensemble, on ne peut nier que le processus d'industrialisation à l'œuvre dans certains pays est dépendant et fragile, qu'il n'est pas centré sur la croissance du marché interne et néglige la satisfaction des besoins de la majorité de la population. Même si on a considéré que l'Asie du sud-est était en passe de s'affranchir de la dépendance vis-à-vis des États-Unis et de l'Europe, que certains aspects du sous-développement étaient surmontés, que la création d'une nouvelle classe moyenne était encourageante, la crise actuelle démontre la fragilité de ces pays. Dès lors, l'utilisation du terme tiers-monde peut encore être pertinente au regard d'une certaine unité de cet ensemble et particulièrement par rapport à la prise en compte des phénomènes considérés dans cet article. Au niveau du discours, la globalisation s'est présentée tout d'abord pour le tiers-monde comme un fait acquis, impossible de remettre en cause au nom du réalisme et du pragmatisme. La répétition de cette idée qui lui donne un pouvoir intimidant et la faiblesse des pays du tiers-monde sur l'échiquier international rendent difficile toute forme de résistance23. Le discours néolibéral a écrit P. Bourdieu, n'est pas un discours comme les autres. À la manière du discours psychiatrique dans l'asile, selon Erving Goffman, c'est un «discours fort», qui n'est si fort et si difficile à combattre que parce qu'il a pour lui toutes les forces d'un monde de rapports de forces qu'il contribue à faire tel qu'il est, notamment en orientant les choix économiques de ceux qui dominent les rapports économiques et en ajoutant ainsi sa force propre, proprement symbolique, à ces rapports de force24. La fragilité économique des pays du tiers-monde, empirée par la crise de la dette greffée aux changements dans leurs orientations économiques et politiques et de la disparité de leurs progrès matériels ont hypothéqué leur cohésion dans les enceintes internationales. Lors de l'Uruguay Round, les pays du tiers-monde étaient pour beaucoup absorbés par la négociation du rééchelonnement de leur dette et enclins à accepter les conditions imposées. Les menaces de sanction ont été plus fortes que les résistances à l'ouverture aux marchés. Les pays les plus pauvres ont en règle générale moins de capacité à participer aux processus de décision qui les affectent. Ces pays n'avaient pas les ressources humaines et financières permettant de définir et de négocier leurs positions lors des négociations principales de l'Uruguay Round. La question de la globalisation pour le tiers-monde renvoie donc au problème qui s'est déjà posé pour le développement, l'acceptation, sans recours possible, d'un modèle, la mise en œuvre d'un processus, en application

Développement

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dans le monde développé, mais à l'élaboration duquel, le tiers-monde, trois quarts de l'humanité, n'a pas participé. Or cette nouvelle adoption a lieu alors que nombre de pays en voie de développement, pays les moins avancés (pour employer un terme plus actuel) n'ont pas encore résolu les problèmes qui ont surgi de l'indépendance et du choix d'un développement à l'occidentale qui leur a été imposé de l'extérieur ou de l'intérieur par des dirigeants qui, de bonne foi, considéraient, en se référant à l'expérience occidentale, que le progrès viendrait de cette adoption. Parallèlement à l'acceptation sans recours possible, les pays du tiers-monde vont aussi participer à l'utilisation de ce «discours fort» voire renchérir sur la nécessité de la globalisation25. La question essentielle qui se pose est de savoir quelles sont les manifestations et les effets évitables ou inévitables de la globalisation dans le tiers-monde en partant du principe que dans les conditions actuelles il n'a pas grand chose à dire dans cette évolution. Les implications profondes de cette nouvelle organisation du monde n'ont pas été discutées dans ces pays. Quelles sont les conséquences de l'accélération du processus de globalisation pour les pays économiquement faibles? La globalisation est-elle une solution à leurs problèmes actuels? Pour le tiersmonde, il s'agit d'accepter les nouvelles réglementations commerciales, la dérégulation et la restructuration économique, alors que les modèles de développement de tout bord dans lesquels il s'est engagé, depuis 1945, n'ont pas encore porté leurs fruits. Après la Deuxième Guerre mondiale et surtout après le discours sur l'état de l'Union du président Truman, en 1949, des millions de personnes dans les pays nouvellement indépendants se sont, du jour au lendemain, retrouvées étiquetées d'une nouvelle appellation, celle de pays sousdéveloppés26. Il s'agissait pour eux de suivre une série de recettes diverses leur «garantissant» d'atteindre le niveau des pays développés. Les premières théories du développement analysaient la pauvreté avant tout comme l'expression d'un retard des pays concernés dans le processus de civilisation. Toutes, inspirées par le développement occidental, prônaient surtout un processus d'industrialisation, considéré comme la voie royale vers le développement. Dans cette évolution, les États avaient un rôle central. Néanmoins, en dépit de quelques améliorations, et à l'exception de quelques pays ayant traversé une croissance économique très intéressante, l'écart entre les pays développés et sous-développés ne s'est pas résorbé. Au contraire, il n'a fait que se creuser. Selon le PNUD, les 20% les plus riches disposent aujourd'hui de 86% de la production mondiale, tandis que les 20% les plus pauvres doivent se contenter de 1,4% de la production mondiale. Dans les années soixante-dix,

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les pourcentages étaient respectivement de 70% et de 2,3%27.En dépit de quelques bons résultats, le problème majeur reste aujourd'hui celui de l'accroissement des inégalités. Selon l'OIT, le chômage toucherait près d'un milliard de personnes dans le monde, soit près du tiers de la population active28.Un cinquième de la population mondiale pâtit de la faim, un quart n'a pas accès à l'eau potable et un tiers vit dans des conditions de pauvreté extrême29.La malnutrition freine le développement physique et mental d'un enfant sur trois30.D'après la FAa, à la fin du siècle, 64 nations seront dans une situation alimentaire critique si les structures et les productions agricoles ne s'améliorent pas. Même dans la région asiatique ayant connu une croissance considérable, en 1990, seuls 60% de la population urbaine, Chine comprise, avaient accès à l'eau potable et 77% aux installations sanitaires31. Au cours des deux dernières années, 15 millions d'ouvriers ont été mis à pied en Chine. La croissance de la richesse globale de la planète rend les inégalités encore plus choquante. Ainsi, depuis les révolutions industrielles et les colonisations qui ont instauré un fossé entre les différentes régions du monde entrées dans un ordre global, depuis l'adoption des modèles de développement après la Deuxième Guerre mondiale, la tendance n'est pas à la convergence mais à la divergence. Il y a un siècle, nos maîtres penseurs étaient tous préoccupés par les conséquences de l'industrialisation et notamment la question sociale tenait une large part dans leur pensée. Les questions sont les mêmes avec la globalisation, nous l'avons déjà mentionné. La violence, les conditions de travail insalubres, l'exploitation des enfants et des femmes, le dénuement dans les campagnes et les bidonvilles, les mouvements de population ont déjà été analysés à la suite de l'industrialisation en Europe, néanmoins auj ourd' hui ces problèmes ont une ampleur incomparable; ils touchent des millions d'individus à travers le monde. Le processus de développement - tout le monde s'accorde la dessus - n'a pas rempli ses espoirs. Les nombreux échecs ne peuvent être gommés. Depuis la Deuxième Guerre mondiale les théories des relations internationales ont ignoré l'analyse des problèmes sociaux, «en particulier l'examen des enjeux politiques de la pauvreté de masse, des disparités de conditions économiques entre les pays et des structures internationales qui contribuaient à ces inégalités [...]. Aujourd'hui encore, la plupart des travaux prolongent les débats sur les mérites des approches réalistes et institutionnalistes et les théories des relations internationales qui s'inscrivent dans le courant de la nouvelle politique économique internationale (New International Political Economy, NIPE) ont esquivé l'étude des questions
sociales»32.

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Quoi qu'il en soit, sans tirer les leçons possibles de l'échec du processus de développement, avec la toute puissance de l'idée de globalisation, fonctionnant comme une croyance, la nécessité de poursuivre et même d'aller au delà des voies suivies jusqu'ici est encouragée: primauté de la croissance économique, encouragement du libre échange pour stimuler la croissance, encouragement d'une consommation à l'occidentale et, de plus en plus, le désengagement de l'État. En Inde par exemple, depuis 1991, les décisions illustrent la volonté de diminuer le nombre des entreprises publiques, de promouvoir la politique d'exportation, de déréguler le secteur privé, de collaborer avec les compagnies étrangères, d'attirer les investissements étrangers33.Cette évolution est d'ailleurs encouragée partout par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. La globalisation se présente donc comme une fuite en avant dans la reproduction mimétique de processus mis en œuvre dans les pays industrialisés, tout comme, pour beaucoup de pays, l'engagement dans le développement depuis la Deuxième Guerre mondiale a été un essai de reproduction sans discussion du développement occidental. Car, la globalisation est bien un nouvel avatar du développement pour les pays du tiers-monde. Les objectifs sont les mêmes, les promesses d'un monde meilleur, la logique est la même, relance de la croissance, la justification est la même, la globalisation comme l'était le développement est incontournable. Comme pour le développement, le discours sur la globalisation promet la réduction des écarts entre pays développés et sousdéveloppés. Une démarche différente s'est toutefois introduite. L'idéologie du développement postulait que, même dans le cadre d'une économie de marché, l'assistance étrangère était nécessaire aux pays les plus pauvres, ce en accord avec les théories de la modernisation mettant l'accent sur les étapes du développement et l'utilité de l'aide en matière de décollage économique des PVD34.La globalisation est une nouvelle étape dans le capitalisme pour les PVD. En vertu de cette nouvelle réalité, l'assistance desservirait les récipiendaires car elle contribuerait surtout à enrichir quelques «kleptocrates». En conséquence, il faut donner place aux solutions de marché, même en matière d'infrastructure et de service public. L'intégration des pays en voie de développement au marché mondial est la voie royale du développement. Aujourd'hui, le monde occidental peut donc refuser l'assistance au nom du développement35. Rappelons qu'en 1951, un groupe d'experts des Nations unies avait suggéré que les pays développés transfèrent annuellement une somme aux PVD de manière à couvrir 50% de leurs besoins en investissement. En 1969, le Rapport Pearson recommandait que l'aide publique représente 0,7% du PNB des pays riches. Ce taux devint l'objectif par excellence sans

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être jamais atteint. Or, aujourd'hui, l'aide publique au développement est inférieure à 0,33% du PNB des pays développés et a atteint son niveau le plus bas depuis 45 ans36. Dans la nouvelle perspective, la libéralisation des échanges et des flux de capitaux, la diminution ou la suppression des interventions gouvernementales, régleront le problème des économies de subsistance. Toutefois, il est significatif qu'une part grandissante de l'aide publique au développement aille au secours humanitaire. «Les organismes qui s'y consacrent injectent plus d'argent en Afrique que la Banque mondiale»37. Si pour G. Rist, le développement est une croyance occidentale, pour Sernaclens, les actions humanitaires et les petits projets de lutte contre la pauvreté poursuivis grâce au concours des ONG ne sont pas sans analogie avec les œuvres charitables et bénévoles du XIXe siècle. La question sociale a pris des dimensions internationales alors que les institutions politiques pour l'appréhender font défaut. Cette carence justifie l'engagement protéiforme et morcelé d'entreprises charitables qui relèvent des «soins palliatifs» au regard des stratégies de développement.
LES COÛTS DE LA GLOBAUSATION

Quels que soient les manifestations et les effets de la globalisation, on ne peut ignorer que ce nouveau schéma a ses coûts et qu'il est indispensable de les évoquer38. Si la science ne peut jamais indiquer quelles doivent être les décisions politiques c'est bien parce que chacune d'entre elles a ses coûts. Les bénéfices de l'expansion promis par les nouvelles visions économiques ne touchent qu'une infime couche de la population du tiersmonde. Dans la version optimiste, une ou deux générations seront sacrifiées. De nombreux paysans sont poussés hors de leur terre pour favoriser l'agriculture d'exportation, la monoculture. Vivant dans une économie de subsistance, ils deviendront tributaires pour leur survie des produits importés. La globalisation des marchés et la pratique de dumping ont désorganisé les systèmes vivriers traditionnels. À cela s'ajoutent les différents aspects de perte de sens qui s'accentuent avec la globalisation. La globalisation renvoie aussi à l'idée d'une homogénéisation de la culture et du style de vie, un abandon des traditions et des économies locales alors que le tiers-monde n'a pas encore résolu la crise d'identité consécutive au modèle de développement généralisé après la Deuxième Guerre mondiale. Or, la signification culturelle a une importance primordiale dans le changement social. Toute intervention doit être cadrée, à savoir que sa signification dépendra du contexte et donc que les réponses seront différentes. Les nouvelles

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formes culturelles qui se généralisent dans le temps pour permettre aux individus d'exploiter rationnellement leur environnement économique changeant, seront similaires aux anciennes. Les comportements, en particulier économiques, sont déterminés par la manière dont la culture les interprète39. «Nous savons que les choses doivent maintenir une certaine identité à travers le changement, sans quoi le monde serait véritablement une maison de fous»40.Les événements, disait Weber, ont une signification et ont lieu en raison de cette signification. Et même s'ils ont des propriétés objecti ves et des causes, ce ne sont pas ces propriétés en soi qui ont des effets mais leurs significations telles qu'elles sont projetées d'un schéma culturel. Nous pouvons ainsi affirmer que la globalisation est aujourd'hui pour le tiersmonde une rationalisation nouvelle des relations de domination sur la base d'un nouveau modèle de croissance. Toutefois, l'engouement des chefs d'État du tiers-monde et leur empressement à attraper le train de la globalisation les a empêché pendant longtemps d'envisager cet aspect.
DE QUELQUES EFFETS

L'environnement

physique

Selon les principes des lois du marché, la rationalisation de la production exige sa répartition suivant les lignes d'une plus grande compétitivité. Les pays devraient aussi se spécialiser dans certains domaines dans lesquels ils peuvent être particulièrement performants et importer le reste41. Dans ce contexte, il devient nécessaire de développer l'agriculture d'exportation. De nombreuses forêts ont ainsi été utilisées soit pour les grandes plantations (café, coton, canne à sucre...) ou encore les meilleures terres ont été reprises pour les plantations. Les paysans travaillant sur ces terres ont dû se déplacer et défricher ailleurs pour survivre. Dans un cas comme dans l'autre les coûts pour l'environnement sont énormes. En Malaisie, 30% des terres vont à la production d'exportation, la moitié du bois abattu pour la construction est exportée, ce qui équivaut à 1,5 milliards de dollar de devises42.On considère qu'en 1945, près de 80% de la péninsule était boisée; aujourd'hui, il ne reste plus grand-chose43.Les forêts du Ghana ne couvrent plus que 25% de leur superficie originelle, mais la production de bois de charpente a doublé entre 1984 et 1987 et le Ghana est considéré comme un bon élève du FMI et de la BM44.La production agricole orientée vers l'exportation exige par ailleurs l'utilisation des techniques modernes pour maximiser les rendements. Ainsi, l'utilisation des engrais a presque triplé durant les trente dernières années. Les conséquences de cette

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utilisation sur la nature des sols et la pollution des eaux sont connues. Il est dit que l'amélioration des technologies pourrait être une solution à la dégradation de l'environnement, toutefois les pays en voie de développement n'ont pas les moyens financiers d'y accéder. Selon les principes sous-jacents à la globalisation, la nouvelle réorganisation de la production devrait entraîner un développement tous azimuts y compris du tiers-monde et en conséquence faire de la grande majorité de la population du monde des consommateurs de biens et de services procurés par les multinationales. Ce n'est pas l'homo islamicus, ni l' homo sovieticus mais l'image de l'homo occidentalis, consommateur de valeurs et de culture occidentale qui est l'objectif. La planète serait incapable de soutenir une consommation de plus de cinq ou six milliards d'individus poursuivant un mode de vie à l'occidentale. Elle ne serait pas capable de faire face à la consommation d'énergie et aux conséquences qui en découleraient. Par exemple, les émissions de dioxyde de carbone et les pollutions similaires aboutiraient à la destruction de notre environnement de vie. Cette évolution inquiète beaucoup de spécialistes. Durant les dernières années s'est généralisée l'idée d'un développement durable liant les considérations économiques et écologiques et suggérant que les leçons données par l'écologie devraient être appliquées au processus économique. C'est l'idée d'une stratégie de conservation du monde. Toutefois même dans cette optique, le niveau du développement et celui de l'équilibre ne sont pas fixés (communauté, village, pays, planète...)45. La dépendance envers des fournisseurs extérieurs pour l'alimentation de base peut augurer des problèmes à long terme. Les pays asiatiques dont l'industrialisation est la plus ancienne ont vu par exemple leurs importations de céréales croître jusqu'à représenter, dans certains cas, plus de 70% de la consommation. Il est vraisemblable, selon les spécialistes, que la dépendance d'autres pays engagés sur la voie de l'industrialisation à l'égard des importations suivra. Si l'évolution continue, «probablement vers 2030, plus de 90% des Asiatiques seront sans doute dépendants des importations pour 20% ou davantage de leur consommation de céréales. Ainsi, dans les 35 ans à venir, près de la moitié de l'humanité dépendra, pour au moins 20% de son alimentation de base, de sources d'approvisionnement étrangères» 46.Comme il n'est pas sûr que les gains de productivité puissent satisfaire l'augmentation de la consommation, le passage à la dépendance à l'égard des importations mettra beaucoup de pays d'Asie dans une position alimentaire vulnérable47, d'autant plus que les 4/5 des exportations sont concentrées dans cinq pays leur donnant un pouvoir diplomatique, d'une part, et, d'autre part, se pose la question de savoir s'ils pourront toujours satisfaire la demande. Se greffe sur

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cette situation des problèmes éthiques. Car si véritablement le nombre de pays qui dépendent de l'offre de céréales augmente, cela les positionnera en situation de concurrence les uns vis-à-vis des autres. Or, comment s'effectuera le choix des priorités? Beaucoup de pays en voie de développement sont devenus des «pays agricoles appauvris»48.Ils sont peu ou pas industrialisés, ont de faibles recettes publiques, peu ou pas de recettes en devises, ils sont endettés, n'ont pas les moyens d'accumuler du capital pour amorcer un développement et n'attirent pas les capitaux extérieurs. Dans ce cadre, la libéralisation des échanges accentue la vulnérabilité de ces pays car elle empêche toute politique économique et agricole nationale. L'univers mental La globalisation de l'économie suggère et entraîne dans son sillage l' homogénéisation de la culture, la naissance d'une culture globale. En ce qui concerne le tiers-monde, le processus de développement amorcé dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale s'est traduit par l'imposition et l'adoption des valeurs occidentales. La globalisation devient une consolidation de ce mouvement. L'ouverture du monde a pour conséquence la transmission, par les médias en particulier, de produits culturels occidentaux. Cela pose évidemment deux problèmes: celui de la concurrence et de la survie des cultures locales et celui de la question de l'imposition et de l'acceptation de la culture étrangère. L'être humain a le droit de vivre dans un monde qui ait un sens49.La nécessité du sens, écrit P. L Berger, a des dimensions à la fois cognitives et normatives. Les hommes doivent savoir à la fois ce qui est et ce qui doit être. Normalement, les sociétés fournissent à leurs membres une carte cognitive de la réalité et une moralité pratique. La première indique aux membres où ils en sont, la seconde donne des indications sur ce qu'il faut faire en cet endroit particulier. La privation d'un cadre de signification a été décrite par Durkheim: c'est l' anomie. Or, si le développement a déjà mis en péril les cadres traditionnels de signification dans le tiers-monde, la globalisation ne fait qu'empirer la situation. Dans la quête de sens, le nationalisme qui s'est développé à la suite des indépendances peut être interprété comme une réaction des peuples se sentant culturellement désavantagés. Sentiment qui prend forme au contact d'autres cultures à partir du moment où l'on partage les mêmes idéaux et la même conception du progrès, ce qui a évidemment été le cas de l'idéologie du développement. On est sous-développés par rapport à des critères imposés par les puissants dans un monde ouvert et non par rapport aux critères de ses ancêtres. C'est pourquoi, il ne faut pas s'étonner de la multiplication des

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réactions de type nationaliste avec le contact né de l'ouverture du monde et de la création d'un ordre semi-mondial puis mondial impliquant les mêmes «valeurs». Une majorité des peuples du tiers-monde a dû affronter une civilisation qui lui était étrangère et souvent aliénante. Or, c'est dans l'effort de participation à la «civilisation mondiale» que l'identité propre devient primordiale sous peine d'anéantissement. «Le partage d'un sens avec d'autres suppose l'identification préalable à un sens propre. Cette idée d'ancrage dans une singularité était d'ailleurs très présente dans l'idéologie des Lumières [...] qui s'appuyait sur la notion d'arrachement à une condition, à une culture ou à une origine»50. La globalisation quant à elle entraîne un déficit d'altérité ayant comme répercussion un effort de plus en plus visible de la préserver. Nous assistons aujourd'hui d'une part au développement d'universaux culturels et de l'autre à la naissance de formes culturelles visant une modernité alternative, de nouveaux mouvements identitaires tout comme la constitution de formes renouvelées de liens sociaux. Pour A. Petitat, «la société mondiale se construira dans une dialectique à la fois de renforcement d'une homogénéité de base et d'affirmation des différences culturelles existantes»51.
EN GUISE DE CONCLUSION

Il semble que la tendance à la globalisation paraisse aujourd'hui inexorable. C'est, bien évidemment, dans le domaine financier qu'elle semble avoir été le plus loin, toutefois elle touche de nombreux domaines. «Le marché, anonyme, a partout triomphé mais ses voies demeurent impénétrables. La plupart des commentateurs en parlent comme d'une personne dotée de pouvoirs considérables et capable de décision, plutôt que de l'entendre comme un lieu fictif où se rencontrent des agents économiques.[u.] Toutefois, les marchés se trompent autant que les autres agents, mais leurs erreurs - même si on leur donne parfois le joli nom de bulles spéculatives - sont, elles, lourdes de conséquences sociales»52.La notion de marché global n'engloberait théoriquement pas les pays économiquement les moins développés qui pourtant en subissent les conséquences, désintégration de l'ordre social, augmentation de la pauvreté, dépossession des terres, migration et perte de sens... Le modèle de développement de l'Asie orientale a longtemps été présenté aux pays du tiers-monde comme celui à suivre. Aujourd'hui, ces pays que l'on considérait comme exemplaires sont confrontés à une chute des taux de croissance, une hausse du chômage et une baisse brutale du niveau de vie, phénomènes qui même s'ils sont présentés comme provisoires

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mettent en danger la stabilité de la région et le quotidien de millions de personnes. Le rapport récent du Bureau international du travail attire l'attention sur le fait que l'aggravation des problèmes économiques et sociaux de l'Asie orientale n'est pas près de s' inverser53. En Indonésie, un emploi sur cinq a été supprimé en une année. 20% de la population vit dans la pauvreté. En République de Corée 12% de la population vit en dessous du seuil de la pauvreté. Les estimations donnent 28% pour la Thaïlande54. Les événements récents entraînent ainsi pour le moins des questions sur la voie à suivre par les pays du tiers-monde. Ils remettent également en cause un certain nombre de certitudes55. La globalisation peut avoir des avantages pour les pays du tiers-monde mais ils doivent en payer un lourd tribut. Il ne faut pas qu'elle devienne une sorte de colonialisme des multinationales. Les destins des pays du tiersmonde et du monde développé, abordant l'ère postindustrielle sont liés. Les populations contraintes de vivre dans des conditions déplorables, privées de tout ce qu'elles savent aujourd'hui, par l'ouverture du monde, exister ailleurs, ne resteront pas toujours sans protester. Alfred Sauvy remarquait que si l'argent ne va pas aux hommes, les hommes iront à l'argent56. Le monde nanti occidental ne pourra vivre dans une bulle à l'abri des conséquences des actes imposés ailleurs. Les inégalités exacerbées par le développement économique dans les pays en voie de développement seront aussi source de futures instabilités. La montée de l'islam politique dans les pays musulmans et les troubles suivis des bouleversements politiques ayant abouti à l'évincement du président Suharto en Indonésie illustrent bien cet état de fait. Les dirigeants du tiers-monde basant leur légitimité uniquement sur la croissance économique de leur pays sont fragilisés par tout changement à ce niveau, d'autant plus que pendant la période de croissance positive une large part de la population est restée en marge. Si les dirigeants politiques peuvent infliger à leurs populations un certain degré de souffrance pour stabiliser les économies nationales a écrit H. Kissinger, ils ne sauraient survivre s'ils se font les avocats d'une austérité quasi éternelle sur la base de directives édictées par l' étranger57. NOTES BIT, L'emploi dans le monde 1996-1997. Les politiques nationales à l'heure de la mondialisation, Genève, 1996, p. 1. Selon le groupe de Lisbonne dans une étude de 1993, la globalisation porte sur les aspects suivants: «les finances et la propriété des capitaux, les marchés et les stratégies, particulièrement de la concurrence, la technologie, les modes de vie, les structures de consommation et

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la culture, les possibilités de contrôle de l'État menant à un rôle réduit des gouvernements nationaux et à une perte de la démocratie, le système politique mondial, la prise de conscience d'un monde unique, à la fois dans les aspects sociaux, culturels, écologiques...» cité par P. Bairoch, Victoires et déboires, Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours, en trois tomes, tome III, Paris, Gallimard, folio histoire, p. 429. Voir FUKUYAMA, F., The End of History and the Last Man, New York; MacMillan, 1992. Voir MARQUES BALSA, C., «'Les tours du monde' et la pensée sociologique. Réflexions autour de la mondialisation comme thème du congrès de l' AISLF de l'an 2000», Bulletin de l'AISLF, n° 15.
COHEN, D., «La nouvelle richesse des nations», Politique internationale, pp. 43-57, p. 55. n° 76,

Il faut noter qu'à l'ère de la toute puissance des médias, la vision optimiste de la globalisation est véhiculée par les principaux organes d'information économique, The Wall Street Journal, Financial Times, The Economist, Le Figaro économie... «La langue économique est ajustée, précise, elle parle facilement rigueur, du bout des lèvres, à la bourgeoise. La neutralité et le chiffre renvoient à l'autorité scientifique, au discours autorisé. Or la spécificité du discours d'autorité, c'est qu'il n'est pas fait pour être compris, mais reconnu» MARIS, B., Des économistes au dessus de tout soupçon, ou la grande mascarade des prédictions, Paris, Albin Michel, 1990, p. 33 et commentaires du livre par WARDE, I., «Fastueuses banques de développement», Le Monde Diplomatique, décembre 1993. Voir HALE, D., The World Economy After the Russian Revolution or Why the 1990's could be the Second Great Age of Global Capitalism Since 19th Century, Chicago, Kemper Financial Companies, 1991. Rapport mondial sur le développement humain, 1992.
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C'est nous qui soulignons. Voir RAMONET, I., «La pensée unique», Le Monde Diplomatique, j anvier 1995.
foranew Global Economy ?» http://live99.weforum.org/ innovation and integration .]. Trying to stop or reverse cit.

Il SenseofFragility, MORRIS ON, D. , «New Thinking World Economic Forum, Document de travail, responsible~lobality .asp. 12 «It would be impossible to reverse the technological that has been one of globalisation's key drivers[.. globalization is no answer», MORRISON, D., op.
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La puissanceéconomiqued'une nationdécouledu vote de confianceobtenu sur
les marchés de la planète [...]. Si les investisseurs pensent que vous jouez avec les règles fiscales, ou si la situation financière d'un pays est cachée dans un épais brouillard de secret [. . .] alors les taux d'intérêt montent presque instantanément» (Le Figaro, 4.2.1999).