Goudou Goudou - Haïti : une année de terreurs, d'erreurs et de rumeurs

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"Goudou Goudou" est le terme créole que le peuple haïtien a forgé pour désigner le terrible séisme du 12 janvier 2010 qui a détruit la capitale Port-au-Prince et sa région. On a donc, pour ce séisme exceptionnel, créé un nom spécifique, donnant l'image motrice et phonique d'un grand mouvement du sol. Du côté des médias français, les erreurs d'appréciation et de jugement se sont multipliées ; ce livre signale les plus criantes et tente de donner sur Haïti une information un peu plus sûre.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782296716711
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« GOUDOU GOUDOU » HAÏTI : UNE ANNÉE DE TERREURS, D’ERREURS ET DE RUMEURS

Du même auteur :
Grille d’analyse des situations linguistiques, 2000, Paris, Didier Erudition, 58 pages. Mondialisation : la langue française a-t-elle encore un avenir ?, 2000, Paris, Didier Erudition, 237 pages. Creolization of Language and Culture, 2001, Routledge, Londres et New York, 340 pages. (Editeur, avec la collaboration d’U. Ammon, R. Phillipson, C. Piron, M. Perez) L’Europe parlera-t-elle anglais demain? 2001, Paris, l’Harmattan.178 pages. (Editeur, en collaboration avec L.J. Calvet) : Les langues dans l’espace francophone : de la coexistence au partenariat, 2001, Paris, l’Harmattan, 192 pages. La créolisation : théorie, applications, implications, 2003, Paris, L'Harmattan, 480 pages. (En collaboration avec D. Rakotomalala ; coordonnateurs), Situations linguistiques de la Francophonie. Etat des lieux, 2004, Réseau ODFLN, AUF, 324 pages. Vers une autre idée et pour une autre politique de la langue française, 2006, Paris, l’Harmattan, 211 pages. Education et langues. Français, créoles, langues africaines, 2006, Paris, L’Harmattan, 238 pages. (Editeur) Français et créoles : du partenariat à des didactiques adaptées, 2006, Paris, l’Harmattan, 210 pages. (Coordonnateur), Didactique du français en milieux créolophones. Outils pédagogiques et formation des maîtres, 2008, Paris, l’Harmattan, 296 pages. (Coordonnateur), « Cultures et développement », Etudes créoles, 2008, volume 1 et 2, Paris, l’Harmattan, 230 pages. La genèse des créoles de l’océan Indien, 2010, Paris, l’Harmattan, 231 pages. (Editeur), « Haïti : société, langues, éducation », 2010, Etudes Créoles, Paris, l’Harmattan, 243 pages.

Robert CHAUDENSON

« GOUDOU GOUDOU » HAÏTI : UNE ANNÉE DE TERREURS, D’ERREURS ET DE RUMEURS

Langues et développement

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13914-5 EAN : 9782296139145

AVANT-PROPOS

« GOUDOU GOUDOU » HAITI : UNE ANNEE DE TERREURS, D’ERREURS ET DE RUMEURS

Goudou Goudou : Cette onomatopée, évoquant le bruit de la terre qui a tremblé à Port-au-Prince, est désormais employée par les Haïtiens pour désigner le séisme du 12 janvier 2010. Elle traduit le son singulier et saisissant de la terre qui « prend vie », et son ressenti effrayant sur ce sol qui se dérobe soudain. En Haïti, on ne dit pas « tremblement de terre », mais « la chose », ou « goudou goudou », explique l’écrivain Emmelie Prophète. Le mot est, en fait, très récent ; il est apparu après le dernier séisme ; dans le créole traditionnel d’un pays où la chose n’est pas inconnue, on disait « tremmeman n’tè » (« tremblement de terre »), qu’on trouve par exemple, sous cette forme, dans le dictionnaire de Faine. Les hasards de la vie ont fait que je connais Haïti depuis longtemps puisque j’y suis allé pour la première fois en février 1978, à l’occasion d’une mission faite pour le Ministère des affaires étrangères dans la perspective de la réforme dite « Bernard » (du nom du ministre haïtien de l’éducation, Joseph Bernard, qui en eut la charge. Elle visait à introduire l’utilisation du créole dans les premières années de la scolarisation et bénéficiait d’un important 5

soutien logistique et financier de la part de la France). De ce fait, j’y suis, dans la suite, retourné à diverses reprises, surtout jusqu’à 19831. C’est durant ces années que j’ai proposé et mis en place un projet de réalisation d’un Atlas linguistique d’Haïti qui, dans mon esprit, devait permettre de sauvegarder, pour partie au moins, le patrimoine linguistique et culturel du pays que menaçait, indirectement certes mais inévitablement, la réforme Bernard. L’usage du créole à l’école supposait, en effet, pour cette langue, une standardisation et une normalisation certes indispensables mais qui risquaient, à terme, de faire disparaître les particularités régionales de cet idiome. Quoique je ne sois plus guère retourné en Haïti dans les années qui ont immédiatement suivi, l’arrivée, en 1980, d’une jeune coopérante française formée en linguistique et en ethnographie, Dominique Fattier, avait permis que l’entreprise soit lancée et surtout qu’elle soit poursuivie, près d’une décennie durant, sous la forme d’une thèse d’Etat que Dominique Fattier a préparée sous ma direction et soutenue, après son retour en France, en 1998. Curieusement, vingt ans après, le hasard m’a ramené sur le terrain haïtien, même si, dans ce cas, j’ai quelque peu aidé le dit hasard. En effet, le Comité International des Etudes Créoles (CIEC), que je présidais depuis sa création, avait organisé l’un ou l’autre de ses Colloques Internationaux dans la quasi-totalité des pays créolophones du monde... sauf en Haïti. Comme ce colloque devait être pour moi le dernier dans une fonction que j’étais
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C’est en 1983 que paraît d’ailleurs un livre, L’école en créole, que j’ai écrit avec Pierre Vernet (mort durant le séisme du 12 janvier 2010). Il décrit ce projet de réforme en parallèle avec une entreprise du même ordre menée, par hasard, au même moment aux Seychelles, autre territoire où est en usage un créole français.

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fermement décidé à abandonner, nous avons fait le choix d’Haïti pour notre Douzième Colloque, en dépit d’une forme d’insécurité dont on parlait beaucoup à cette époque et qui, à vrai dire, effrayait surtout certains des participants nord-américains. A l’occasion de la préparation et de la tenue de ce colloque (novembre 2008) comme dans le cadre d’un projet de conception et de mise au point d’une adaptation de la didactique du français aux situations de créolophonie, promu et soutenu par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), j’ai été amené à retourner à plusieurs reprises en Haïti (octobre 2008, mai 2009) et à y renouer ainsi des contacts avec des collègues haïtiens et en particulier avec ceux et celles qui étaient engagés dans l’organisation du colloque et dans le projet didactique. On comprend, dès lors, l’émotion qui a été la mienne quand est survenu le séisme qui à détruit, totalement ou en partie, la Faculté de Linguistique Appliquée (FLA) et l’Ecole Normale Supérieure (ENS) où j’avais enseigné quelques mois auparavant, en 2008 et 2009, et qui, pire encore, a entraîné la mort de collègues, qui étaient des amis comme Pierre Vernet ou Gérard Alvarez, et d’étudiants, qui avaient suivi mes conférences à l’ENS ou même, pour certains, participé à notre colloque de fin 2008. J’ai donc, dès lors, suivi avec l’émotion et l’attention qu’on imagine les nouvelles d’Haïti. Comme depuis 2006, j’avais ouvert un blog, j’y ai livré mes impressions ainsi que les nouvelles que je pouvais moi-même recevoir (souvent par le Québec ou les Etats-Unis), mais surtout j’ai essayé d’y corriger, de mon mieux, les multiples sottises, voire les énormités, qu’on entendait 7

quotidiennement en France, en particulier dans les médias audio-visuels. Je dois m’expliquer brièvement sur ce blog puisque la publication de ce livre me conduit à lever un masque que j’y avais adopté par l’usage d’un pseudonyme. Ce choix résultait, en fait, de la procédure de mon inscription dans le blog du Nouvel Observateur où j’ai écrit, quatre années durant, avant d’en être exclu par la censure imprévue qui y a été peu à peu instaurée en 2010 de la façon la plus inattendue quand on connaît l’histoire de cet hebdomadaire et son orientation politique de principe. Lors de cette inscription, en effet, on m’a demandé de choisir un pseudonyme et de donner un titre à ce blog. La chose n’était sans doute pas obligatoire, mais rien ne l’indiquait. Un peu pris de court, j’ai choisi comme pseudonyme « Usbek » (l’un des personnages des Lettres persanes de Montesquieu) et comme titre « Modernes persâneries » avec un jeu de mots qui vaut ce qu’il vaut (c’est-à-dire pas grand-chose) mais qui visait à montrer que j’entendais faire une chronique, pas trop sérieuse, de la vie française, sans toutefois songer un instant à me mettre sur le même pied que Charles de Secondat. Hélas, l’accent circonflexe (l’un de ces multiples signes diacritiques de l’orthographe française que la Toile refuse) s’est perdu en route et avec elle le calembour initial. Mon identité réelle est vite devenue un secret de Polichinelle pour beaucoup de mes lecteurs habituels (de 500 à 1000 chaque jour) à travers le gros millier de posts que j’ai écrits, le plus souvent dans le registre de l’humour, durant mes quatre ans de séjour au Nouvel Observateur. Ce n’est pas le lieu de parler de cet hebdomadaire, de son blog dont les visées commerciales sont évidentes et de la censure dont j’ai finalement fait 8

l’objet. Contraint, selon une formule connue, de me soumettre ou de me démettre, en refusant le premier terme de cette alternative, j’ai choisi le second et j’ai été viré sans autre forme de procès. Je me suis replié, un peu sottement, dans « blog-over », sans savoir que ce blog relevait de TF1. Ce fut pour moi troquer Charybde contre Scylla et je fus exclu de « blog over », un mois plus tard, pour les mêmes raisons que dans le cas précédent, c’est-àdire surtout pour cause d’irrévérence à l’égard de la presse et des journalistes qui sont, comme on le sait, les vaches sacrées de la France. Je me suis donc alors mis sous la protection de Google et du Premier Amendement à l’adresse suivante <nouvelles-persaneries.blogspot.com> où ont été publiés quelques-uns des textes les plus récents présentés dans cet ouvrage et où je continue à écrire. J’ai choisi de publier, sous leur forme originale (sans chercher à les modifier à la lumière de ce qui a pu se passer depuis) et dans l’ordre même de leur rédaction, les textes sur Haïti parus, entre janvier et juillet 2010, dans mes blogs du Nouvel Observateur puis de Blogspot, overblog ne m’ayant pas abrité assez longtemps pour que j’y écrive sur le sujet haïtien ! Je les ai fait suivre, en italiques, des commentaires les plus significatifs que j’ai reçus à propos de chacun d’entre eux. J’ai ajouté, plus rarement, des commentaires a posteriori dont j’ai toujours alors précisé la date. J’ai également proposé quelques « points de vue » inédits, en caractères gras dans le texte, sur des sujets généraux (l’histoire, ancienne et récente d’Haïti, le créole et le vaudou haïtiens, les problèmes de l’école) dont les lecteurs de cet ouvrage ne sont pas nécessairement très informés et qui me paraissent indispensables pour éclairer 9

l’ensemble. J’ai jugé utiles ces compléments, car non seulement les lecteurs ne sont pas toujours au courant de ces détails (mes « blogs », nécessairement brefs, ne peuvent apporter de tels éclairages!), mais sont souvent établies et répandues sur ces questions des idées inexactes et parfois totalement fausses. Puisse ce livre aider à mieux comprendre la situation dramatique de ce malheureux pays qui, même si l’aide promise au départ sous le coup de l’émotion est très loin d’être mise en place, fait face, avec un courage et une constance admirables à cette catastrophe dont les conséquences sont fort loin d’avoir disparu.

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13 janvier 2010

Séisme en Haïti

Mon post du jour ne s’inscrira assurément pas, comme souvent, dans la rubrique de l’humour. Haïti, que je connais un peu, est à nouveau frappé par une catastrophe naturelle et, aux cyclones des années précédentes, succède un immense désastre sismique. On ne sait pas encore quel sera le nombre des victimes ; les premières estimations (3.000, ai-je entendu d’abord ce matin) étaient, de toute évidence, dérisoires eu égard à la puissance du séisme ; on parle maintenant de 100.000 morts, voire plus ! Il est clair que, vu la nature de la catastrophe et l’état du pays comme de sa capitale en particulier, nul n’en saura jamais rien. Naturellement tous nos médias ont bouleversé leurs programmes, au moins partiellement et en apparence, avec des conséquences un peu inattendues qui ont tenu à ce que sont apparus très déplacés les intermèdes comiques qui sont désormais des passages obligés pour les radios et les télés. Il a pourtant bien fallu présenter ce que l’on avait prévu de passer, tout en prenant des airs contrits pour glisser, aussi vite que possible, des larmes au rire et de l’émotion à la pantalonnade. Belle illustration à 13 heures sur Canal Plus avec Bruce Toussaint et son « Edition spéciale », où l’on ne nous a épargné aucune des pénibles facéties prévues par 11

Domenach, qui s’est complu à nous narrer, comme il l’avait prévu, les pauvres histoires de fesses de Patrick Balkany ; Machinette Burki, ne nous a pas privés non plus d’une ânerie laborieuse sur la vogue des leggings dans la mode nippone et ce pauvre Ariel Wizman a cru bon de nous servir tous les gags laborieux, avec bruitages, qu’il avait préparés la veille à notre intention. En fait, il est parfaitement clair que tout ce petit monde se fout complètement du sort d’Haïti et des Haïtiens, ce qui, je le reconnais, serait parfaitement son droit si ces gens-là ne se prétendaient pas, plus ou moins, journalistes et ne jugeaient pas bon d’en faire des tonnes dans l’émotion à propos de ce malheureux pays. Le pire a été d’ailleurs le début de la matinée, où j’ai vaguement écouté Bourdin sur RMC qui, dès son arrivée matinale, s’était précipité sur Wikipedia, dont il nous a restitué quelques extraits, car c’est un homme à qui on la fait d’autant moins qu’il est déjà allé au Club Med. en République Dominicaine ! Les premières remarques des journalistes du matin ont été que le séisme avait eu pour premières conséquences de couper l’électricité et le téléphone, ce qui leur rendait difficile la quête des informations. Mais mon pauvre Monsieur Bourdin, avant même le séisme, il n’y avait déjà, dans Port-auPrince, ni électricité, ni téléphone, sauf en quelques lieux privilégiés équipés de leurs propres engins de production de courant, qu’il s’agisse de particuliers, d’institutions (ministères, hôpitaux, ambassades, etc.) ou de grands hôtels comme le Montana qui, semble-t-il, aurait été totalement détruit entraînant les disparitions probablement définitives de 100 ou 200 de ses clients, dans leur immense majorité, étrangers. Si les cyclones avaient touché en particulier des zones semi-rurales, extérieures à la capitale et peuplées 12

surtout de pauvres diables (comme les Gonaïves par exemple), le séisme du mardi 12 janvier 2010 a, semblet-il, frappé très durement non seulement le cœur même de l'Etat, les bâtiments administratifs du centre (ministères, ONU, Banque Mondiale, etc. ; le Président Préval lui-même a perdu ainsi à la fois le Palais présidentiel et sa résidence!), mais aussi les beaux quartiers des hauteurs de la capitale, dont Pétionville puisque c’est sur cette route que se trouvait l’Hôtel Montana. La magnifique résidence de l'Ambassadeur de France a également été détruite! Comme il fallait donner dans le black pour les invités, Denisot a fait appel à Harry Roselmack qui peut être regardé comme un expert en la matière, depuis qu’il a passé trois jours en Haïti (à l'Hôtel Montana sans doute), en février 2009, pour le compte de je ne sais quelle ONG. Harry, qui ne connaît manifestement rien au pays, a toutefois été assez sage pour s’enfermer dans un prudent mutisme, qu’on pouvait mettre au compte de l’émotion. Le seul mot qu’il a fini par avancer, devant l’insistance de Denisot, tendait à souligner la fraternité entre Martiniquais et Haïtiens, liée à leur histoire commune. Un tel propos est à mourir de rire pour qui connaît, si peu que ce soit, ces deux îles ! Les Haïtiens considèrent les Martiniquais comme des esclaves, puisqu’ils ne sont que des « domiens » ou, comme on dit désormais, des « ultramarins » de la France coloniale. Les Martiniquais, eux, n’ont que mépris pour les Haïtiens qu’ils regardent comme de misérables sauvages qui, en outre, s’efforcent, en masse, de s’introduire chez eux pour y accomplir, à vil prix, les plus basses besognes. Cher Harry, vous avez perdu là une fort belle occasion de vous taire ! 13

P.S. 14 heures Je ne pense pas que Bruce Toussaint ait lu mon post, mais il a en, tout cas, pris conscience, un peu tard, du caractère inconvenant de son émission d'hier. Un effort a donc été fait! COMMENTAIRES Hubert41 Je signe et contresigne votre billet, cher Usbek, mais ne dit-on pas couramment que l'on parle savamment de ce que l'on ne connaît pas ? Aux larmes séguiniennes s'ajoutent obligeamment les larmes haïtiennes. Quand déposerons-nous les larmes ? Sommes-nous les Robert Dhéry, les Pierre Tornade et les Jacques Legras rouquins du "Petit Baigneur" devant la dépouille de M. Fourchaume ?

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16 janvier 2010

Les non-dits des médias sur Haïti

Dès le lendemain de la catastrophe d’Haïti, j’ai livré, dans ce blog, quelques réflexions sur le traitement du séisme de Port-au-Prince par les médias français. Je ne reviens pas sur ce point, tout en sachant bien que la couverture massive de cette nouvelle dramatique ne durera pas et que tout l’intérêt porté aux malheurs du peuple haïtien disparaîtra très vite, une information chassant l’autre. En revanche, sur place, les choses ne feront qu’empirer encore, dans les jours et les semaines qui viennent. Sur RMC, ce vendredi 15 janvier 2009 au matin, Bourdin n’avait pas dû lire dans Wikipedia la partie consacrée au climat haïtien, car, en écrivant ces lignes, je l’entends se lamenter sur le fait que les enfants d’un orphelinat endommagé sont obligés de dormir dehors durant la nuit. Lui qui a fait état de ses vacances en République Dominicaine, n’a pas dû y constater que, si son bungalow était climatisé, cela donnait à penser qu’il faisait chaud à l’extérieur, même durant la nuit ! Ce samedi 16 janvier, à 9 heures 15 sur France-Infos, dialogue tristement comique entre deux ténors de nos médias, Plenel et Genestar, qui, sans avoir rien à dire (mais "les gens de qualité savent tout sans avoir rien appris") vaticinent , le premier sur Toussaint Louverture et le fort de Joux (il évoque aussi Haïti "pays de volcans" [sic] et ses grands auteurs comme Edouard 15

Glissant!), le second Baby Doc au bord du lac d'Annecy [authentique!]. Pauvre Haïti et pauvre France! Comme je l’ai dit, une des particularités de cette catastrophe naturelle est qu’à la différence de ce qui se passe, la plupart du temps, par la force des choses, le séisme n’a pas concerné plutôt, de façon massive, les populations pauvres. Ce séisme, en effet, a très fortement et durement frappé la zone centrale de la capitale, où se trouvent à la fois les principaux bâtiments administratifs nationaux (le Palais présidentiel, sur le Champ de Mars, cœur de la cité, a été détruit comme la résidence même du Président), les ministères, les administrations internationales (l’ONU et la Banque mondiale en particulier), les ambassades et les institutions nationales majeures. La situation est donc très différente de celle qu’on a pu observer en 2008 par exemple, lors des cyclones successifs, où ce sont principalement des campagnes, donc des populations rurales pauvres, qui ont été concernées. Il est donc clair que, à tort ou à raison, c’est sur ces bâtiments que vont être dirigés les premiers secours et les premières équipes d’intervention. Mon hypothèse est déjà vérifiée en ce matin du 15 janvier, puisque j’entends, à la radio, que les 40 sauveteurs arrivés de France ont été envoyés directement sur le site de l’hôtel international Montana qui a été complètement détruit. On y a déjà retrouvé huit personnes (sept Américains et un Haïtien). Il en a été de même pour le siège de l’ONU qui a été aussi l’objet des interventions des premières équipes de sauveteurs. Je sais bien qu’on ne peut tout faire partout, mais de tels choix sont tout de même très significatifs et parfaitement prévisibles, même s’ils répondent à une certaine logique.

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Il est sûr que les équipes internationales de secours ne vont guère être dirigées, en priorité, sur les quartiers misérables de « Carrefour » et « Cité Soleil », constitués surtout de bidonvilles ; il est incontestable en effet que, dans un séisme, il est bien plus dangereux de se trouver dans un immeuble en béton de sept étages (comme celui de l’ONU) que dans les baraques en tôle, en bois ou en carton d’un bidonville de ces quartiers populaires périphériques! Toutefois il y a, dans le centre de la capitale, en dehors des bâtiments officiels, nationaux ou internationaux, bien des maisons en dur qui ont été abattues, avec là aussi des victimes ensevelies dont on ne se préoccupe guère et qu’on abandonne à leur terrible sort. Laissons ce point qui est aussi prévisible et évident que peu discutable et sans remède ! En revanche, quiconque a jamais été confronté à la fois à l’accès routier à la capitale depuis l’aéroport (pourtant tout proche) et à la circulation dans Port-auPrince même, a quelque peine à imaginer comment on va pouvoir acheminer dans la ville ou à travers elle toute la logistique des équipes qui vont devoir transporter les énormes quantités de matériel et de vivres indispensables. Les destructions de maisons et d’immeubles, les chutes de poteaux et d’arbres (rares il est vrai !) et tous les incidents liés au séisme ne facilitent pas, on s’en doute, une circulation urbaine déjà quasi impossible en temps normal ; même le manque de carburant va très vite faire problème. Comment opérer en pareil cas ? Nul ne le sait et moi encore moins que quiconque, ce qui ne m’empêche pas de me demander ce qu’on va faire de toutes ces énormes quantités de matériel et de vivres qui 17

arriveront à l’aéroport international quand les atterrissages des gros porteurs seront redevenus possibles, car l’acheminement par la route depuis la République Dominicaine est totalement irréaliste, même si la distance n’est pas immense ! Pour les vivres, il y aura toujours des bouches à nourrir, de plus en plus, et les pillages, qui ne sauraient tarder assureront une forme de distribution. Ajoutons que, si chacun sait que la capitale a déjà une énorme population (aux alentours de 2,3 millions d’habitants), la situation et les probables distributions de nourriture et de vêtements à Port-au-Prince, vont provoquer, en outre, des afflux de populations rurales supplémentaires, même si se produisent aussi des exodes dans l’autre sens. Il y a là un élément d’explication à l’idée, un peu étrange, émise par Barack Obama de faire sauter sur la zone de la capitale 3500 soldats parachutistes. Sans doute n’a t il pas songé, faute d’information, qu’une telle opération aurait, pour les Haïtiens, des airs de déjà vu un peu fâcheux, mais le mode d’acheminement par hélicoptères n’est pas absurde dans le contexte local et il faudra sans doute y avoir recours, ne serait-ce que partiellement. 14 heures : j’ai vu sur les grandes chaînes françaises, les « envoyés spéciaux » sur le terrain. Pas fous, les nouveaux Albert Londres ne sont même pas sortis de l’aéroport, ce qui ne les empêche pas de causer ! Les nouvelles que je reçois, en particulier par le Québec et les Etats-Unis, sont très mauvaises et j’ai déjà appris la disparition de quelques amis. Hélas, je crains que, sur certains plans, le pire soit encore à venir. 18

COMMENTAIRES Hubert41 Hélas, cher Usbek, la situation va dégénérer et les ventres vont parler avant les esprits. Hyènes et chacals vont se multiplier. J’ai envoyé ma modeste participation par l’Unicef car ce seront les enfants pauvres qui vont trinquer en premier, même s'ils dorment avec 27°C outdoor. Parker Merci de ce billet qui ne rassure pas mais qui sort du pathos et verbiage de mise dans ce genre de drame. Il y a toujours un BB de service sauvé in extremis, j'en étais émue, oui, mais l'ampleur du désastre donne l'urgence de reprendre ses esprits et de scénariser, à court moyen et long terme, une aide cohérente et organisée de la part de l'international. Les USA semblent avoir pris le manche du commandement. Est ce une bonne chose? Dans l'immédiat oui. Cela ne mériterait il pas une réunion G de tous les gouvernements? Morin Pour être déjà allé à Haïti comme spécialiste des télécommunications, je trouve vos commentaires très justes. Il aurait suffit, pour commencer, que la grosse machine logistique américaine transporte un régiment du génie de la légion étrangère. Eux et leurs officiers auraient eu les couilles de livrer l'aide humanitaire entassée à l'aéroport directement aux ONG sur le terrain. Il n'y aurait pas eu d'émeute car ils parlent français et auraient été respectés par la population. De plus, si les "officiels" arrivent à se déplacer, comment se 19

fait-il que le célèbre 82nd Airborne avec ses véhicules tout terrain ne puisse pas entrer en ville ? Pourquoi également avoir embarqué des hélicos lourds qui bouffent l'espace au sol au lieu d'une grosse flottille d'hélicos légers qui auraient pu atterrir simultanément à une vingtaine d'endroits. Les Américains sont une fois de plus victimes du « Big is beautiful ».

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17 janvier 2010

Le « top-five » de la presse française à propos d’Haïti
Le prix quotidien de la plus belle ânerie des médias français à propos d’Haïti vient d’être décerné, après avoir été successivement attribué à Jean-Jacques Bourdin (qui redoutait les atteintes du froid nocturne pour les petits Haïtiens d’un orphelinat endommagé obligés qu’ils étaient de dormir à la belle étoile), puis à Edwy Plenel (avec son « Haïti pays de volcans »). Ce prix est revenu, sans la moindre contestation, à Claire Chazal qui, au journal télévisé du soir de samedi, nous a décrit « le ballet des hélicoptères au dessus de Pointe-à-Pitre » ! Tout le monde peut se tromper (surtout une blonde ! Aïe ! Aïe ! Pas sur la tête !), mais on peut alors avoir l’élémentaire correction de présenter des excuses et de corriger une telle erreur, car je pense que, même un samedi soir, la présentatrice ne doit pas être seule dans le studio de TF1 et qu’il doit bien y avoir là quelqu’un qui sait que Pointeà-Pitre est en Guadeloupe et non en Haïti ! Dans l’actualité politico-humanitaire sur le sujet, il faut quand même faire une place à l’octogénaire Wade (ceci n’expliquant en rien cela !) qui, « Bon sang mais c’est bien sûr » a soudain trouvé, tout seul, la solution aux malheurs d’Haïti. Il suffit de faire faire aux dix millions d’Haïtiens le voyage de retour vers l’Afrique ! Peut-être pourrait-on même les installer au Sénégal, en leur accordant la nationalité sénégalaise, juste avant les 21

prochaines élections. Infirmier, emmenez-le à la douche ! Jamais deux sans trois. Va-t-on, sous couvert d’action humanitaire, vers une troisième intervention américaine en Haïti, après 1915 (celle-ci a duré jusqu’en 1934 !) et 1994 (1994-2000) ? ; Il s’agissait, dans le deuxième cas, de ramener au pouvoir le président Aristide par une opération joliment baptisée « Restaurer la démocratie », les Américains réussissant mieux en général dans la dénomination de leurs opérations militaires que dans leur exécution ? La première idée de Barack Obama (faire sauter sur Port-au-Prince 3.500 parachutistes américains) n’était certes pas mauvaise sur le plan logistique, mais, on l’a vu, un peu contestable au plan psycho-politique. Qu’il y ait derrière tout cela un désir, du côté américain, de damer un peu le pion à l’influence française (vieille rivalité bien sotte du côté français surtout !), la chose est à peu près évidente, mais un enjeu si dérisoire ne peut guère intéresser que des diplomates (français surtout !), car le poids des Etats-Unis est tel que les choses vont de soi (les Américains ont même un instant hissé le "Stars and stripes" sur l'aéroport !). Que l’administration Obama ait voulu aussi, par là et du même coup, faire oublier Katrina et la gestion calamiteuse des suites du désastre de la Nouvelle Orléans, constitue également un aspect du problème, même si l’on doit se souvenir de la toute première déclaration, stupéfiante pour le coup, du président américain parlant d’une aide de 200.000 $ pour Haïti. Je sais bien que les USA sont dans la dèche, mais tout de même j’ai cru avoir mal entendu ! Pas très adroit non plus le fait, plus récent, de jeter, depuis les hélicoptères, 22

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