Gouvernance et réforme du secteur de la sécurité en Guinée

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Le bilan de plus de cinquante ans d'indépendance (1958-2010), en matière de relations entre l'armée et le pouvoir et entre l'armée, les forces de sécurité et les citoyens guinéens est très préoccupant. La réforme du secteur de la sécurité (RSS) est indispensable pour redéfinir les fonctions des forces de défense et de sécurité, éduquer et professionnaliser les forces, restaurer la justice, recréer des relations de confiance civilo-militaires, penser à la réconciliation nationale.
Publié le : mardi 1 juin 2010
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EAN13 : 9782296255449
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SOMMAIRE
INTRODUCTION GENERALE p.9

PREMIERE PARTIE : L’ARMEE, INSTRUMENT DES DICTATURES CIVILE ET MILITAIRES (1958-2009) p. 13 I. ARMEE ET POUVOIR SOUS SEKOU TOURE p. 17

II. LA GOUVERNANCE DU SECTEUR DE LA SECURITE SOUS LANSANA CONTE p. 29 III. LA GOUVERNANCE DU SECTEUR DE LA SECURITE SOUS MOUSSA DADIS CAMARA p. 69 DEUXIEME PARTIE : LES FORCES DE DEFENSE ET DE SECURITE CONTRE LE CHANGEMENT : REPRESSIONS SANGLANTES ET MASSACRES (2006-2009) p. 187 I. REPRESSION ET MASSACRES EN FEVRIER-MARS ET EN JUIN 2006 p. 191 II. REPRESSION ET MASSACRES EN JANVIER-FEVRIER 2007 p. 199 III. REPRESSION ET MASSACRE EN SEPTEMBRE 2009 p.227 TROISIEME PARTIE : VERS LA REFONDATION ET LA REPUBLICANISATION DES FORCES DE DEFENSE ET DE SECURITE p. 247 I. LE DEFI DE L’INSTAURATION D’UN ETAT DE DROIT DEMOCRATIQUE ET D’UNE ARMEE REPUBLICAINE p. 251 II. LA CONCEPTION ET LA MISE EN ŒUVRE DE LA REFORME DU SECTEUR DE LA SECURITE (RSS) p. 281 CONCLUSION GENERALE TABLE DES MATIERES p. 323 p.341

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INTRODUCTION GENERALE
L’idée d’écrire ce livre est venue au soir du 28 septembre 2009, dans la douleur, le désespoir, l’incompréhension. Pourquoi une telle violence politique, ce déchaînement de barbarie, cette répression inouïe et sanglante contre des jeunes, des femmes, des citoyens aux mains nues, des dirigeants de partis politiques respectables qui ne faisaient qu’exprimer librement leur opinion, leur demande de changement ? Un changement politique nécessaire après des décennies de blocages et de régression sociale. Pourquoi et comment le régime au pouvoir en est-il arrivé là ? Et comment se fait-il qu’à chaque rendez-vous avec l’histoire, les revendications pour le changement sont réprimées par les forces de défense et de sécurité et se terminent par un bain de sang ? Comment faire pour que plus jamais une telle situation ne se reproduise ? Comment prévenir désormais les violations massives des droits de l’homme et le viol collectif des femmes par des hommes en uniformes ? Comprendre l’inacceptable est une démarche qui nécessite de se tourner vers le passé. Il importe de démonter les mécanismes de la violence depuis l’indépendance en interrogeant, au cours des cinquante-deux années écoulées, la nature du pouvoir politique, les relations entre le pouvoir et les forces armées et de sécurité, la gouvernance en matière de défense, de sécurité et de justice pour savoir ce qui s’est produit. Sur le plan institutionnel, très souvent ce ne sont pas les lois et règlements qui manquent ; l’Etat en est pourvu, mais ce dont il souffre, c’est d’un problème de leadership et de la violation de ces règles par ceux qui sont sensés les appliquer et les faire respecter. La Première partie de cet ouvrage se consacre donc à l’analyse des régimes politiques successifs depuis l’indépendance en 1958 :

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dictature civile, régimes militaires et civilo-militaires autoritaires. Dans ce contexte de domination et d’oppression, l’armée, les forces de sécurité et le pouvoir sont intimement liés ; de ce fait, les forces armées sont, de gré ou de force politisées et cette politisation ouvre la porte à toutes les dérives, car pour des motifs politiques ou partisans, elles se croient au-dessus de tout, au-dessus de la loi. La Deuxième partie revient plus en profondeur sur les grandes revendications pour le changement qui ont marqué l’histoire sociale et politique récente de la Guinée : février-mars et juin 2006, janvier-février 2007, septembre 2009. Il s’agit de décortiquer le contexte social et politique pour montrer la posture légale et légitime des forces du changement et face à elles, la répression armée. La Troisième partie tire les leçons des deux précédentes et se concentre sur les innovations à apporter en matière de pouvoir politique, de missions et fonctions des forces de défense et de sécurité, de rétablissement de la justice pour pourvoir poser les bases d’une refondation de l’Etat. Sans une nouvelle conception du pouvoir, sans une mutation des institutions, des mentalités et des comportements, le changement tant attendu par les citoyens, le changement pour lequel ils ont payé le prix fort, celui du sacrifice de leur vie, ce changement permettant d’obtenir la paix civile et sociale, le développement du pays et le bien-être des populations, n’aura pas lieu. Le vrai Changement, dont rêvent la plupart des Guinéens et Guinéennes, est celui de l’instauration d’un Etat de droit démocratique et d’institutions républicaines. Au cœur de ce dispositif, se trouve l’indispensable réforme du secteur de la sécurité (RSS) qui, dans sa globalité, comprend les forces de défense, de sécurité et la justice. Toutefois, le RSS intégrée dont les principaux objectifs, acteurs et étapes sont ici présentés, comporte des défis à relever. Elle ne pourra s’accomplir pleinement que si elle bénéficie de la volonté et de l’impulsion d’autorités politiques légitimement élues. Seuls le prochain scrutin présidentiel prévu pour juin-juillet 2010 puis les

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élections législatives permettront de poser les jalons durables de cette réforme à travers la nouvelle politique de défense et de sécurité, la nouvelle stratégie de sécurité nationale et le vote de la loi de programmation sectorielle et pluriannuelle 2010-2015. La réforme du secteur de la sécurité, qui vient d’être évaluée, et qui est sur le point d’être lancée, a pour premier enjeu crucial le retour à l’ordre constitutionnel au moyen d’élections libres, crédibles et transparentes. Son premier objectif est la sécurisation de la Transition parvenue à sa phase pré-électorale, afin de veiller à la sécurité des citoyens et des candidats durant tout le processus, d’amont en aval, jusqu’à la phase de proclamation des résultats et la passation du pouvoir au nouveau Chef de l’Etat. Autant dire que cet enjeu est majeur car, si les règles de la Transition sont cette fois respectées, si aucun militaire n’est candidat, si les forces de défense et de sécurité observent la neutralité politique de rigueur en pareille circonstance et si l’un des candidats issu des forces du Changement est élu, ce sera l’avènement de l’alternance démocratique. L’espoir est permis. La Guinée pourra alors entrer dans la Troisième République et engager une œuvre de refondation. Les auteurs, Dr Mohamed BANGOURA, Tétémadi BANGOURA et Dr Dominique

Conakry-Paris, mai 2010

PREMIERE PARTIE : L’ARMEE, INSTRUMENT DES DICTATURES CIVILE ET MILITAIRES (1958-2009)

INTRODUCTION L’armée et plus généralement la gouvernance du secteur de la sécurité en Guinée sont mal connues et très peu étudiés. Sur le terrain, ce sujet apparaît encore comme tabou, réservé aux militaires, aux hommes en uniforme ou au Chef de l’Etat en personne. Les principales raisons permettant d’expliquer cette méconnaissance et cette méfiance sont politiques : elles sont liées à la dictature civile de Sékou Touré qui a dirigé d’une main de fer le pays de 1958 à 1984, puis au régime militaire et autoritaire du Général Président Lansana Conté de 1984 à 1990 et de 1990 à 2008 et enfin, à la dictature militaire du Capitaine Moussa Dadis Camara, ayant pris le pouvoir le 23 décembre 2008. La place et le rôle de l’armée sont différents d’un régime à l’autre. Sékou Touré, qui est un leader civil, instaure et développe un autoritarisme dur teinté d’idéologie marxiste en utilisant et en instrumentalisant l’armée dont il se méfie : il préfère s’appuyer sur la milice politique totalement acquise à sa cause. Lansana Conté, qui est un chef militaire avant tout, fait de l’armée l’un des principaux piliers pour l’accès et le maintien au pouvoir. Moussa Dadis Camara qui arrive au pouvoir par un coup d’Etat militaire utilise très rapidement les forces armées pour asseoir son régime et mâter l’opposition politique ainsi que les civils. Dans tous les cas, ce sont les civils qui sont les victimes innocentes des abus du pouvoir en place. Un vaste tour d’horizon sur le contexte historique, politique et géopolitique est nécessaire pour comprendre les enjeux et défis actuels en matière de défense et de sécurité en Guinée.

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I. ARMEE ET POUVOIR SOUS SEKOU TOURE La Guinée présente la particularité d’être le premier et le seul pays francophone d’Afrique de l’Ouest à prendre son indépendance dès le 2 octobre 1958, après le « non » historique au référendum du 28 septembre proposé par le Général de Gaulle. Le Président Sékou Touré1 déclare à cette époque : mieux vaut la liberté dans la pauvreté à l’opulence dans l’esclavage, marquant ainsi la rupture avec la France2. La France refuse alors de mettre la totalité des camps militaires, des armes lourdes et légères, des équipements et bâtiments3 à la disposition de la nouvelle armée nationale et décide de détruire plutôt que de céder les archives aux autorités de ce pays. Sékou Touré se tourne rapidement vers les pays d’Europe de l’Est et les alliés du bloc soviétique pour compenser le départ de l’ancienne métropole. L’armée guinéenne est créée le 1er novembre 1958. Elle est constituée de volontaires issus de l’armée coloniale, venant des unités basées en France, en Indochine, au Soudan français (Sénégal-Mali), à Madagascar, au Dahomey, en Syrie, en Algérie, au Maroc4. Toutefois, tous les soldats guinéens ne peuvent pas entrer dans la jeune armée nationale : une partie des militaires se voient refuser leur intégration sans que les critères de sélection et d’admission ne soient communiqués. Selon Dr Thierno Bah, un groupe de soldats est démobilisé et accueilli en Côte d’Ivoire ; d’autres officiers poursuivent leur carrière dans l’armée française jusqu’à leur retraite. L’auteur
Ibrahima Baba KAKE : Sékou Touré, le héros et le tyran, Jeune Afrique Livres, 1987 2 Discours de Sékou TOURE prononcé le 25 août 1958 à Conakry à l’occasion de la visite du Général de Gaulle. 3 Discours du Ministre de la Défense, Keita Fodéba, le 1er novembre 1961, cité par Horoya, quotidien guinéen. 4 Aperçu historique sur les Forces armées guinéennes, Horoya, n° 3790 du mercredi 20 décembre 1993 et n° 3892 du vendredi 31 décembre 1993.
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estime que les officiers de l’armée guinéenne de 1958, formés dans l’éthique et la discipline de l’armée française, avaient une notion de leur rôle, de leur devoir et un sens de l’honneur de leur corps totalement opposés à celle du leader guinéen. En effet, Sékou Touré voulait une armée docile, au service de son pouvoir, une sorte de milice prête à exécuter ses ordres sans état d’âme. Pour lui, l’armée, le parti, tout ce qui existe en Guinée devait contribuer à son rayonnement personnel. Ce refus d’intégrer certains militaires contenait donc déjà les germes de la domestication de l’armée par Sékou Touré5. C’est aussi la raison pour laquelle le Président nomma un homme illettré mais entièrement voué à sa personne en tant que Chef d’Etat-major interarmées6. Après avoir cumulé dans les premiers gouvernements les fonctions de Chef de gouvernement, avec les portefeuilles des Affaires étrangères et de la Défense, le Président Sékou Touré confia, en mars 1960, le Ministère de la Défense et de la Sécurité à Keita Fodéba, qui était jusque-là chargé de l’Intérieur7. A ses débuts, l’armée guinéenne se fait connaître sur le continent africain. En 1960, Sékou Touré nomme son beau-frère, un vétérinaire de formation, au grade de Général d’armée cinq étoiles, pour aller commander le contingent guinéen de Casques bleus onusiens au Congo8. L’armée guinéenne se fait également remarquer par son engagement aux côtés des mouvements de libération nationale, en particulier dans les pays d’Afrique lusophone (Angola, Mozambique9…). Toutefois, sous Sékou Touré, l’armée guinéenne manque de moyens, de formation et d’équipement ; certains sous-officiers et
Thierno BAH: op cit p. 151. Il s’agit de Toya Condé. 7 André LEWIN : Ahmed Sékou Touré (1922 – 1984) Président de la Guinée, Tome 5, (1962-1969), Paris, l’Harmattan, 2010, p. 251 8 André LEWIN : op. cit p. 253. Il s’agit de Lansana Diané qui deviendra plus tard Ministre de l’Armée. 9 Maligui SOUMAH : Guinée, de Sékou Touré à Lansana Conté, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 162
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officiers sont formés dans les pays de l’Est et à Cuba ; elle reçoit du matériel soviétique. Mais elle est mal lotie et mal organisée. A. La primauté du parti unique et la méfiance du pouvoir envers l’armée Sékou Touré instaure progressivement un pouvoir sans partage et un régime policier extrêmement répressif. Il crée le parti unique, le Parti démocratique de Guinée (PDG) sensé opposer, d’une part, un front uni aux visées des impérialistes et d’autre part, œuvrer à l’unité nationale et à la construction de l’Etat. Selon Siradiou Diallo, le Parti, conçu comme l’institution dirigeante, le centre moteur et l’instrument de contrôle de la vie nationale est placé audessus de la pyramide étatique. Toutes les autres institutions, en l’occurrence l’Armée et la Milice lui sont subordonnées et ne représentent que des organes d’exécution, des instruments au service du parti, celui-ci étant à la fois la clef de voûte, le cœur et le cerveau irradiant l’ensemble du corps social et autour duquel gravite la vie du pays10. C’est ainsi que le PDG est qualifié de parti-Etat, dans sa logique omniprésente et totalitaire. Sékou Touré utilise abondamment le parti et le système policier pour embrigader les esprits, surveiller les citoyens, semer la peur et la terreur. Le pays se referme sur lui-même, contraignant des milliers d’opposants et d’intellectuels à l’exil dans les pays voisins ou en Occident, tandis que les cadres restés au pays sont victimes de purges collectives11, d’arrestations et d’exécutions sommaires, d’actes de torture, de sévices de toutes sortes dans l’effroyable camp Boiro12. C’est l’époque du « complot permanent13 » alors

Siradiou DIALLO : « Les relations entre l’Armée, l’Etat et le Parti, et le problème des forces civiles (Milice, Parti) » in : Institut Africain d’Etudes Stratégiques (Libreville) : Les Armées africaines, sous la direction de Dominique BANGOURA, Paris, Economica, 1986, p. 111-117 11 Thierno BAH : Trente ans de violence politique en Guinée (19541984), Paris, L’Harmattan, 2009, 421 p. 12 Selon CAMARA Kaba 41, la prison appelée « camp Boiro » fut construite en 1961- 62 par les Tchèques sous l’égide de Keita Fodéba, Ministre de l’Intérieur et de la Sécurité et en même temps Ministre de

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qu’au même moment, d’importantes pénuries.

les

populations

civiles

souffrent

Selon Dr Thierno Bah, la cascade de coups d’Etat (qui ont renversé les régimes civils de 1963 à 1968 au Togo, Zaïre, Congo, Mali et ailleurs) a créé une méfiance viscérale et permanente de Sékou Touré vis-à-vis de l’uniforme kaki. Durant tout son règne, il n’aura de cesse de contrôler, à tout moment, le comportement des militaires, du sommet à la base, pour se prémunir contre toute surprise et tout imprévu. A chaque chute de régime africain civil, il réajuste sa stratégie de manipulation des officiers14. N’ayant aucune confiance en l’armée, le Président décide de ne rien lui octroyer lui permettant d’agir en dehors de la défense de sa personne et de son régime. Les conditions de vie des soldats et des sous-officiers sont misérables ; « ils vivent dans la promiscuité avec leurs familles dans des taudis aux abords des casernes… Désarmé, fonctionnaire, politicien en haillons, pieds nus, travaillant dans les plantations et dans les rizières, mal nourri et mal soigné, le soldat guinéen fait vraiment pitié et devient la risée de son peuple15 » témoigne un ancien officier rescapé du camp Boiro. Pire, le régime surveille étroitement l’armée et l’empêche d’exercer un rôle quelconque outrepassant la sauvegarde du dirigeant. Sékou Touré lui retire le Deuxième Bureau, préférant confier les services spéciaux à son frère, Siaka Touré. B. De lourdes conséquences pour l’armée et pour le peuple Cette conception de l’armée est lourde de conséquences. Durant toute la période dictatoriale, l’armée est fortement liée au dispositif
l’Armée populaire guinéenne. In : CAMARA Kaba 41: Dans la Guinée de Sékou Touré, cela a bien eu lieu, Paris, L’Harmattan, 1998, p.64 13 Maurice JEANJEAN : Sékou Touré : un totalitarisme africain, Paris, L’Harmattan, 2004, 312 p. 14 Thierno BAH, op. cit p. 152 15 CAMARA Kaba 41: op. cit, p.107

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politique et par conséquent politisée : les militaires, selon le concept de « militants en uniforme » répandu dans les pays d’Europe de l’Est et adopté par Sékou Touré, sont subordonnés au PDG. Le dirigeant guinéen met sur pied des comités politiques appelés comités d’unité militaire (CUM) dans les casernes ; ainsi, l’armée reproduit la structure organisationnelle du parti au sein de chaque unité. Ces organes politiques entrent en concurrence avec la chaîne de commandement militaire. La politisation à outrance de l’armée provoque l’indiscipline car elle permet à un simple caporal politisé de discuter l’ordre d’un supérieur hiérarchique, voire d’humilier ce dernier. Cette indiscipline et le non-respect de la hiérarchie sont sources de dysfonctionnements et de dérives. Dr Thierno Bah va plus loin ; selon lui cette stratégie du pouvoir consistant à placer les officiers sous les ordres et la surveillance d’agents inconditionnels n’ayant qu’une formation militaire sommaire ou nulle, sans que les chefs militaires ne refusent cette perversion de leurs statuts, les perdra. Contrainte d’obéir aveuglément aux ordres d’un seul homme, l’armée a fidèlement servi la volonté de puissance et l’amour tyrannique du pouvoir du leader du PDG tout au long des vingt-six ans de la révolution. Toutefois, les chefs militaires subiront le même sort que les victimes qu’ils avaient torturées et tuées avant leur disgrâce16. Progressivement, le régime de Sékou Touré fait main basse sur les principaux rouages de l’armée. Paranoïaque quant à sa propre sécurité, Sékou Touré ne cesse de dénoncer des complots, le plus souvent imaginaires17, fomentés de l’intérieur ou de l’extérieur avec des appuis étrangers. L’objectif est de trouver des boucs émissaires et d’éliminer ceux qui, à ses yeux, le gênent. Dès lors,
Thierno BAH, op. cit p. 153 Thierno BAH, op. cit p. 153: selon l’auteur, « le montage grossier du premier complot en 1960 va mouiller les officiers et souiller l’honneur de l’armée. Celle-ci sera utilisée pour torturer et exécuter des citoyens innocents », accusés de vouloir renverser le régime avec la complicité de la France.
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suspectés par le pouvoir, les militaires sont les victimes toutes trouvées. Le Ministre de la Défense et de la Sécurité, Keita Fodéba, perd son poste au cours du remaniement ministériel du 19 novembre 1965 peu après le 3e complot dit « des commerçants ». Victime de disgrâce, il est nommé ministre de l’Agriculture18. Il est remplacé par le Général Lansana Diané qui devient Ministre de l’Armée populaire. Il sera à nouveau rétrogradé le 20 janvier 1968 au poste de Secrétaire d’Etat à l’Agriculture, peu après la réélection de Sékou Touré, seul candidat à la Présidence de la République, le 1er janvier 1968. Le 4e complot dit des « officiers félons et des politiciens véreux » ou encore « complot des militaires» en 196919 porte un coup autre coup dur à l’armée. Se sentant directement menacé et son tour venir, après le coup d’Etat ayant emporté Modibo Keita au Mali en novembre 1968, Sékou Touré met à exécution son plan préparé de longue date de liquidations à la tête de l’armée guinéenne. Le 22 mars 1969, dans une allocution prononcée à l’occasion de la conférence de la Fédération syndicale mondiale à Conakry, il dénonce les principaux instigateurs d’un complot qui sont, selon lui, Keita Fodéba et le colonel Kaman Diaby chef d’Etat major adjoint de l’Armée nationale. Le 14 mai 1969, le Conseil national de la Révolution (tribunal révolutionnaire) condamne à mort treize accusés, inflige des peines de détention allant de cinq ans à la perpétuité avec travaux forcés à vingt-sept autres et prononce une série de peines d’emprisonnement. Tous les condamnés ont « avoué » avoir conspiré contre Sékou Touré : ces « aveux » furent obtenus sous la torture20. De ce fait, l’armée fut décimée au niveau le plus élevé21 mais aussi à tous les échelons, rendue ainsi totalement inefficace22.
CAMARA Kaba 41: op. cit., p. 72 André LEWIN : Ahmed Sékou Touré (1922 – 1984) Président de la Guinée, Tome 5, (1962-1969), Paris, l’Harmattan, 2010, p. 251-261 20 Kindo TOURE: Unique survivant du complot Kaman-Fodéba, Paris, L’Harmattan, 1989 21 Selon Mahmoud BAH, in : Construire la Guinée après Sékou Touré, Paris, L’Harmattan, 1990, p. 72-73, les deux tiers des officiers furent arrêtés en 1969 et l’armée fut « décapitée ». Le « fleuron de l’armée guinéenne, tous ceux qui possédaient une formation professionnelle et
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Cette purge qui affecta lourdement l’armée et les civils23 ne fut pas la dernière. Le complot suivant, dit de la « cinquième colonne » fut dévoilé à l’issue du débarquement à Conakry de militaires portugais et d’opposants guinéens le 22 novembre 1970. Néanmoins, malgré toutes les alertes, Sékou Touré n’avait pris aucune décision pour mettre son armée en état de mobilisation. Après l’avoir démembrée en 1969, il l’avait envoyée à l’intérieur du pays pour cultiver les champs. Au moment du débarquement de novembre 1970, elle n’est donc ni motivée ni opérationnelle. Elle a même été désarmée24 tant Sékou Touré craint un soulèvement. Selon Julien Condé et Abdoulaye-Baïlo Diallo, « fin 1970, Sékou Touré et son régime étaient très affaiblis. Le mécontentement était général. La population et la classe dirigeante en avaient assez de la phraséologie creuse du PDG et des conditions de vie difficiles sans perspectives. L’occasion rêvée pour Sékou Touré fut ainsi créée. Grâce à l’intervention des forces du Parti Africain pour l’Indépendance de la Guinée Bissau et du Cap-Vert (PAIGC), le débarquement échoua, l’armée guinéenne récemment décapitée étant absente, occupée aux travaux champêtres. La confusion qui régna à Conakry durant les jours suivant le 22 novembre 1970 fit beaucoup de dégâts matériels et amoncela les cadavres. Pendant ces journées folles, les miliciens et les militaires rappelés de toute
humaine dont ils ont prouvé la solidité, dont Kaman Diaby, Thierno Diallo, Cheik Keita etc. furent torturés et exécutés. De nombreux cadres, tels que Agibou Barry, Hamidou Diallo, Dr Sabitou Bah etc., notamment tous ceux qui avaient des liens de parenté, d’amitié ou d’affaires avec les officiers arrêtés, furent éliminés. Keita Fodéba, ancien Ministre de la Défense, fut exécuté après avoir fini ses jours dans l’une des cellules du camp Boiro. Son dernier compagnon au peloton d’exécution fut Barry Diawadou, ancien député à l’Assemblée nationale française, ancien Ministre de l’Education dans le premier Gouvernement de Sékou Touré puis ambassadeur au Caire. Lire : CAMARA Kaba 41: op. cit., p. 90-91 22 Maurice JEANJEAN: op. cit p. 146 23 Julien CONDE, Abdoulaye-Baïlo DIALLO : Une ambition pour la Guinée, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 27-29 et p. 67 24 Maurice JEANJEAN: op. cit p. 147

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urgence, faute d’avoir reçu les mêmes mots de passe, s’entretuaient chaque nuit. Sékou Touré mit les crimes de sa milice au compte des agresseurs portugais. Une épuration sans précédent s’en suivit. Des arrestations par milliers furent effectuées sur toute l’étendue du territoire. Le 23 janvier 1971, le Tribunal révolutionnaire suprême, après une parodie de procès, prononça une centaine de condamnations à mort et de travaux forcés à perpétuité25. Des pendaisons publiques furent ordonnées. Chaque ville eut droit à son ou ses pendus. Toutes les couches sociales furent touchées. Les mois qui suivirent ces condamnations, sans que les accusés aient eu à comparaître et à plus forte raison à assurer leur défense, furent terribles pour le peuple de Guinée. La radio diffusait à longueur de journée et de nuit les aveux et confessions des agents de la 5e colonne26. Personne ne se sentait à l’abri d’une dénonciation, d’une délation donc d’une arrestation et d’une mort certaine dans des conditions horribles. 1971, 1972 et 1973 furent les années les plus sombres, les plus folles, les années de la terreur rouge. De nombreux Guinéens durent la vie sauve grâce à leur fuite vers les pays étrangers. Une chape de plomb enveloppa la Guinée, la coupant pour de nombreuses années de l’Afrique et du monde ». Les conséquences de cette période sont encore perceptibles de nos jours, soit trente ans plus tard. Durant plus de deux décennies, la peur, la soumission, la résignation et la fatalité ont anéanti dans l’œuf toute initiative, toute revendication ou révolte. Parmi les très nombreuses victimes de l’armée, citons notamment les cas du commandant Keita Mamoudou exécuté en 1965 lors du « complot » dit des commerçants, du colonel Kaman Diaby, chef d’Etat-major adjoint de l’armée et de ses dizaines de compagnons exécutés en 1969 dans l’ « affaire » Fodéba Keita, du général
Sentences prononcées le 23 janvier 1971 par l’Assemblée nationale réunie en session extraordinaire et érigée en Tribunal révolutionnaire suprême, siégeant à Conakry les 18, 19, 20, 21, 22 et 23 janvier 1971. Cf : Julien CONDE, Abdoulaye-Baïlo DIALLO, op. cit. p. 330 à 338 26 Julien CONDE, Abdoulaye-Baïlo DIALLO: op. cit p. 33
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Keita Noumandian, chef d’Etat-major interarmes, du colonel Diallo Mamadou, des commandants Barry Siradiou, Camara Diouma, Zoumanigui Kékoura exécutés en 1971 à l’occasion du « complot » dit de « la cinquième colonne impérialiste et SS nazie », du capitaine Lamine Kouyaté et du lieutenant Diallo Assane arrêtés en 1976 lors du « complot » dit peul et qui mourront d’inanition au camp Boiro en même temps que Diallo Telli, ancien Secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine (OUA)27. En 1977, la mort de ce dernier28, victime de diète noire, souleva une vive émotion dans l’opinion internationale. Avant de disparaître, Sékou Touré réussit à décapiter l’état-major en tuant tous les officiers supérieurs, même ceux qui lui avaient sauvé la vie dans les heures qui ont suivi l’échec du débarquement du 22 novembre 1970 d’opposants guinéens, manipulés par l’armée coloniale portugaise29. Ainsi, sous Sékou Touré, l’armée fut à la fois l’instrument du pouvoir et sa victime. C. La milice populaire, une force paramilitaire politisée audessus de l’armée Sous Sékou Touré, la Milice populaire est conçue comme l’ultime rempart lui servant de bouclier de protection, de sécurité rapprochée. Elle dépend directement de son autorité ; elle est, avec le parti unique, l’un de ses principaux instruments de domination et de pouvoir absolu. Elle est créée en 1966, mais la décision de la maintenir et de la développer suit le 8e Congrès du PDG datant du 2 octobre 1967. En effet, la Milice se voit valorisée par le Conseil national de la
Siradiou DIALLO, op. cit p. 113 Amadou DIALLO : La mort de Diallo Telli, premier Secrétaire général de l’OUA. Préface de Siradiou Diallo. Paris, Karthala, 1983, 155 p. 29 Thierno BAH, op. cit p. 155
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Révolution (CNR) qui se tient à Conakry du 9 au 12 janvier 1969, en raison des résultats qu’elle a obtenus « tant dans la lutte contre les trafiquants et les contre-révolutionnaires que dans sa participation à la mobilisation du peuple30 ». La Milice populaire a théoriquement pour mission d’assurer le maintien de l’ordre aux côtés de la police, mais en réalité, elle est chargée de surveiller l’armée et les populations. C’est une police politique armée qui excelle dans la filature, la délation et les arrestations arbitraires. C’est également une force de dissuasion face à l’armée. Policiers, gendarmes, militaires et civils sont fréquemment victimes d’exactions commises par elle. Cette structure parallèle provoque l’hostilité des militaires de carrière qui réagissent en paroles, parfois en actes31, mais sans pouvoir la remettre en cause. Les miliciens sont originaires de milieux modestes et recrutés en grand nombre au sein de la Jeunesse de la Révolution Démocratique Africaine (JRDA)32. Les gradés sont envoyés pour se former à Cuba. Bien entraînés et armés, ils rentrent avec le statut d’officiers et forment à leur tour les jeunes recrues au camp Kwamé N’Krumah. Les grades dans la milice sont les mêmes que dans l’armée : sergent, adjudant, lieutenant, capitaine etc. La Milice populaire est la première force de sécurité rapprochée et lointaine de Sékou Touré. Elle joue le rôle d’interface entre le peuple et lui d’une part, et entre l’armée et le Président d’autre part, parce que le Sékou Touré en est arrivé à se méfier du peuple, de l’armée et de l’étranger33. La milice est un rouleau compresseur dont la cible n’est autre que la population guinéenne. Vers la fin de sa vie, Sékou Touré dispose d’une milice dont les effectifs contrebalancent ceux de l’armée : 10 000 hommes de
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Maurice JEANJEAN : op. cit, p. 113 André LEWIN : op. cit, p. 251 32 Mahmoud BAH : Construire la Guinée après Sékou Touré, Paris, L’Harmattan, 1990, p. 65 33 Mahmoud BAH : op. cit p. 65

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chaque côté. Cependant, la milice est bien mieux lotie, à tous points de vue. Conclusion : après tant de crimes politiques, à quand la vérité, le devoir de mémoire et la justice ? Sékou Touré meurt brutalement le 26 mars 1984 d’une attaque cardio-vasculaire, laissant le pays exsangue, des prisons pleines, d’innombrables morts sous la torture et de disparus. Le nombre exact des victimes de son régime n’est pas connu, faute de recensement officiel ou d’enquête indépendante. Des évaluations ont toutefois été faites. Mahmoud Bah, victime et rescapé du camp Boiro où il a été interné d’août 1979 à avril 1984, fait une estimation basée sur son vécu. Dans son premier livre, au chapitre intitulé « Un lourd héritage », il affirme qu’il est impossible de donner un nombre exact des morts car « la mort rôdait partout et tout le temps ». De plus, « le tyran avait pris des dispositions pour qu’aucune trace ne subsiste de ce qui se passait dans cette prison. Des destructions de documents, des fouilles inopinées étaient effectuées régulièrement au fil des jours ». Cependant, les observations quotidiennes et les calculs de l’auteur permettent d’estimer à 4500 le nombre de morts au camp Boiro auxquels il faut ajouter les exécutions sommaires qui s’élèvent à 500 : soit 5000 morts dans ce sinistre lieu. A ce décompte, il faut ajouter 45 000 morts ou disparus dans le pays et plus de 500 disparus aux frontières, ce qui donne un total de « 50 500 Guinéens et Guinéennes qui ont péri du fait de la dictature de Sékou Touré34 ». De plus, la Guinée a connu un autre drame durant cette longue période : le nombre d’exilés. Le pays a été vidé d’environ 2 026 000 citoyens qui se sont réfugiés dans les pays voisins, dans d’autres pays d’Afrique, en Europe et en Amérique du Nord35.

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Mahmoud BAH : op. cit p. 161-162 Mahmoud BAH : op. cit p. 163

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A la mort de Sékou Touré, la procédure de succession prévue par la Constitution de 1982 prévoyant qu’en cas de vacance du pouvoir, c’est le Premier Ministre, en l’occurrence Lansana Béavogui, qui doit assurer l’intérim, n’est pas appliquée. Ce dernier ne fait pas le poids face aux héritiers du régime défunt qui se déchirent pour le pouvoir. Finalement, un groupe de militaires, avec à sa tête le colonel Lansana Conté, s’impose sur la scène politique lors du coup d’Etat militaire du 3 avril 1984. L’avènement du Comité Militaire de Redressement National (CMRN) ouvre une nouvelle page de l’histoire de la Guinée. Les nouveaux dirigeants sont accueillis avec soulagement et espoir. La liesse populaire qui éclate dans le pays est la traduction d’un sentiment de délivrance face à la dictature qui a duré vingt-six ans. Les militaires s’empressent de faire de belles promesses mais il y aura-t-il, sous Lansana Conté, un début d’enquête, de devoir de mémoire, de procédure judiciaire envers les dignitaires et complices du régime de Sékou Touré ?

II. LA GOUVERNANCE DU SECTEUR DE LA SECURITE SOUS LANSANA CONTE Le 3 avril 1984, Lansana Conté, qui présente le profil de loyauté sur lequel Sékou Touré pouvait compter, prend la tête du Comité Militaire de Redressement National (CMRN) à l’issue du coup d’Etat militaire. C’est le début d’une nouvelle époque concernant les relations entre les dirigeants et le peuple, entre civils et militaires, puisque le pays n’est plus dirigé par un civil, mais par un soldat ayant combattu au front. En effet, le colonel Lansana Conté a servi dans l’armée coloniale en Algérie. A l’indépendance de la Guinée, il rentre au pays et gravit lentement les échelons de la hiérarchie militaire. Après la disparition de Sékou Touré, c’est en tant que chef d’Etat-major adjoint des armées qu’il est désigné parmi ses pairs pour prendre la succession à la tête de l’Etat. Toutefois, mis à part le fait qu’il n’y a plus de contrôle autoritaire civil sur les militaires, la période qui s’ouvre avec le nouvel homme fort comporte bien des continuités et des similitudes sur le plan de l’exercice du pouvoir. A. L’évolution du régime politique 1. Régime militaire et régime autoritaire Trois périodes se distinguent dans l’exercice du pouvoir sous Lansana Conté36 : la première est celle du régime militaire et d’exception qui va du 3 avril 1984 au 23 décembre 1990. Le Comité militaire de redressement national procède à la suppression du PDG, le parti unique, à la dissolution des institutions politiques, à la suspension de la Constitution de 1982. Entre 1984 et 1990,
Sur ces trois périodes : lire : Dominique BANGOURA : Guinée : L’alternance politique à l’issue des élections présidentielles de décembre 2003, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 29-33
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aucune réforme institutionnelle n’a lieu. Le pouvoir est détenu par le Président et le CMRN ; les principales décisions sont prises par ordonnances présidentielles. Lansana Conté nomme un Premier Ministre en la personne du colonel Diarra Traoré qui l’a aidé à prendre le pouvoir. Cependant, à la suite d’une crise de confiance entre les deux hommes, le chef de l’Etat supprime ce poste. Cette disgrâce pousse Diarra Traoré à tenter un coup d’Etat en juillet 1985, mais il le manque. Il est exécuté. Une vaste purge est organisée contre les officiers originaires comme lui de HauteGuinée, faisant de nombreux morts. A ce moment-là, bien des militaires n’ont d’autre choix que de fuir pour rester en vie. La seconde période est celle de l’instauration du processus démocratique qui dure de décembre 1990 à fin 1995. Sous la pression des mouvements de revendication des élèves et étudiants, des syndicats, des sensibilités politiques, la Guinée adopte par référendum le 23 décembre 1990 une nouvelle Constitution introduisant le multipartisme, les principes de respect des droits de l’homme et des libertés publiques, la séparation des pouvoirs. Le processus démocratique se met en place mais l’opposition ne parvient pas à imposer une Conférence nationale comme dans les autres pays francophones d’Afrique. La libéralisation politique a lieu mais elle reste solidement contrôlée par le pouvoir qui a remplacé l’ancien CMRN par un nouveau comité militaire : le Conseil Transitoire de Redressement National (CTRN) doté en plus du pouvoir législatif37en attendant l’élection d’une Assemblée nationale. Les premières élections présidentielles et législatives se déroulent en 1993 et 1995 : Lansana Conté en sort vainqueur avec les forces politiques de la mouvance présidentielle, en particulier le Parti de l’Unité et du Progrès (PUP) mais les résultats sont vivement contestés en raison du manque de transparence et du fait d’irrégularités. En somme, cette deuxième période se caractérise par un « autoritarisme modéré38 », c’est-à-dire un régime

Julien CONDE, Abdoulaye-Baïlo DIALLO : Une ambition pour la Guinée, op. cit, p. 125 38 Daniel BOURMAUD : La politique en Afrique, Paris, Montchrestien, 1997, p. 95

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autoritaire autorisant une certaine souplesse, à condition de ne pas toucher au pouvoir. La troisième période en revanche, est celle de la restauration autoritaire qui s’étend de 1996 à fin 2008. Le retour à l’autoritarisme va de pair avec la recrudescence de la violence politique39 qui s’étend et s’incruste dans le pays. En février 1996, le régime de Lansana Conté est menacé par une mutinerie qui éclate au sein de l’armée pour des raisons corporatistes. Pour sauver sa vie et éviter (de justesse) un coup d’Etat, le Général Lansana Conté cède à toutes les revendications. Cette crise grave donne lieu à une répression sanglante au sein de l’armée. Une courte accalmie politique apparaît avec la nomination d’un technocrate, Sydia Touré, au poste de Premier Ministre, sensé redresser l’économie du pays. Cependant, la trêve est rompue à l’approche de l’élection présidentielle de 1998, au cours de laquelle l’un des principaux leaders de l’opposition, le député Alpha Condé, est arrêté et emprisonné en toute illégalité40. 2. Le durcissement du régime face aux revendications pour le Changement En novembre 2001, le régime autoritaire se radicalise davantage avec l’adoption par référendum d’une révision constitutionnelle supprimant la limitation du pouvoir41. Lansana Conté peut ainsi se présenter à vie. Au moment de l’élection présidentielle de

Mohamed Tétémadi BANGOURA : « La violence politique en Guinée », Géopolitique africaine, n°17, janvier 2005, p. 193-199. Sur la théorie de la violence politique en Afrique, lire la thèse de Doctorat en Science politique de l’auteur: Mohamed Tétémadi BANGOURA : Violence politique et conflits en Afrique : le cas du Tchad, Paris, L’Harmattan, 2005, 487 p. 40 Selon l’article 52 de la Constitution, le candidat Alpha Condé bénéficiait d’une immunité en tant que député. 41 La limitation du pouvoir se manifeste à travers la durée du mandat présidentiel, le nombre de mandats autorisés et l’âge minimal et maximal du ou des candidats à l’élection présidentielle.

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décembre 200342, l’opposition boycotte le scrutin. Faute de candidat unique de l’opposition et n’ayant face à lui qu’un candidat inconnu, Mamadou Bhoye Barry (issu d’un parti marginal, l’Union Nationale pour le Progrès), Lansana Conté est réélu sans difficulté. L’alternance politique est rendue impossible en raison de la politique de la chaise vide pratiquée par l’opposition. En somme, la Guinée n’a connu que la violence politique43 depuis son indépendance. Cette situation entraîne une profonde crise généralisée, tant politique, sociale, économique que militaire. Le pays n’a jamais eu la possibilité d’obtenir d’élections libres, crédibles et transparentes, qu’elles soient présidentielles, législatives ou communales. Par conséquent, le peuple de Guinée n’a pas eu le choix de ses leaders. L’alternance politique n’a pas encore pu se réaliser, faute d’élection crédible et de consentement populaire. En 2006 et 2007, pour la première fois dans l’histoire de la Guinée, la société civile, en particulier les syndicats décident de lutter massivement contre la dégradation des conditions de vie et de travail des populations. Trois grandes grèves ont lieu à l’initiative des principales centrales syndicales du 27 février au 3 mars 2006, du 8 au 16 juin 2006 et du 10 au 27 janvier 2007. Les grèves et manifestations, les opérations villes mortes ont pour leitmotiv : le changement. Durant ces mouvements, les Guinéens et Guinéennes se battent pour le changement social et politique. Ils en paient le prix fort, celui du sang, pour tenter d’obtenir satisfaction. La répression venant des forces armées et de sécurité est particulièrement sanglante, surtout à l’encontre des jeunes. Des massacres ont eu lieu. Pourtant, le droit d’adhérer à un syndicat, le droit de grève et
Dominique BANGOURA : Guinée : L’alternance politique à l’issue des élections présidentielles de décembre 2003, Paris, L’Harmattan, 2004, 337 p. 43 Mohamed Tétémadi BANGOURA : « La violence politique en Guinée » in : Guinée : L’alternance politique à l’issue des élections présidentielles de décembre 2003, op. cit. p. 153-161
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le droit de résistance à l’oppression sont inscrits dans la Constitution aux articles 18 et 19. Finalement, la grève de 2007 aboutit, à la suite d’âpres négociations, aux Accords tripartites du 27 janvier signés entre les syndicats, le patronat et le gouvernement. Toutefois, malgré la nomination d’un nouveau Premier Ministre dit de consensus, Lansana Kouyaté, sous la pression des syndicats et de la société civile, le changement ne peut avoir lieu, en raison d’une part, de la résistance des institutions de l’Etat (Assemblée nationale, Cour suprême, Gouvernement, haute hiérarchie de l’armée) et d’autre part, du fait de l’effacement des partis politiques de l’opposition. Le changement tant attendu n’est pas possible dans la continuité du régime de Lansana Conté44. Violant les Accords de 2007, Lansana Conté démet Lansana Kouyaté de ses fonctions le 20 mai 2008, préférant nommer un fidèle en la personne du Premier Ministre Ahmed Tidiane Souaré. Fin 2008, diminué par une maladie qui le ronge depuis environ six ans et après vingt-quatre ans d’exercice du pouvoir, Lansana Conté est très affaibli. Est-il encore capable politiquement d’apporter un souffle nouveau ou un espoir tant la violence, le népotisme et la corruption ont caractérisé l’exercice du pouvoir depuis 1984 ? Certes, la Guinée dispose de ressources humaines, naturelles et matérielles importantes. Mais comment envisager une autre gouvernance, une autre conception du pouvoir et de l’Etat, une armée républicaine et des forces de sécurité respectueuses des libertés publiques et des droits de l’homme ? Une réforme du secteur de la sécurité (RSS) est-elle envisageable dans un tel contexte ?

Dominique BANGOURA, Mohamed Tétémadi Bangoura, Moustapha DIOP : Enjeux et défis démocratiques en Guinée (février 2007- décembre 2010), Paris, L’Harmattan, 2007. Cf : Dominique BANGOURA : « Les pouvoirs du nouveau Premier Ministre face au défi démocratique » p. 2136

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B. L’appareil sécuritaire L’appareil sécuritaire comprend les forces armées ou de défense d’une part et les forces de sécurité ainsi que les services de renseignement d’autre part. 1. Les Forces armées guinéennes Sous Lansana Conté, l’armée régulière guinéenne est forte d’environ 14 000 hommes. Elle se compose de l’armée de terre, de l’armée de l’air, de la marine et compte en son sein la gendarmerie nationale45. Elle a théoriquement pour mission la défense de l’intégrité territoriale et la contribution au maintien de la paix en Afrique et dans le monde46. A ce titre, elle a pris part à des opérations de maintien de la paix dans la sous-région (Liberia, Sierra Leone, Guinée-Bissau) et sur le continent. Le service militaire est théoriquement d’une durée de deux ans. Les Forces armées guinéennes sont régies par le Statut général des militaires47 défini par la loi du 3 juin 1997, précisé par deux décrets portant statut particulier des officiers et des sous-officiers48 ainsi que par des arrêtés portant modalités de recrutement, d’engagement et de réengagement dans l’armée guinéenne. Il existe en outre un Règlement de discipline militaire et un Code de justice militaire. L’armée de terre est la composante majeure de l’armée guinéenne. Forte de 9700 hommes, elle dispose de deux types d’unités : d’une part, les unités territoriales situées dans chacune des quatre régions

L’Année stratégique, 2005 sous la direction de Pascal Boniface, IRIS. Paris, A. Colin, 2005, p. 434 46 Les missions des Forces armées guinéennes sont précisées dans le décret 2008/048/PRG/SGG du 14 août 2008 portant attributions et organisation du Ministère de la Défense nationale. 47 Loi L/97/034/AN du 3 juin 1997 portant statut général des militaires 48 Décrets N°249/PRG/SGG/97 et N°250/PRG/SGG/97 portant statut particulier des officiers et sous-officiers

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militaires (Kindia, Labé, Kankan, N’Zérékoré49) ; d’autre part, des unités spéciales autonomes dans la zone spéciale de Conakry : Bataillon autonome des troupes aéroportées (BATA), Bataillon blindé, Bataillon autonome de sécurité présidentielle (BASP), Bataillon de sécurité de Conakry (BSC). Les unités spéciales les plus connues sont la Garde présidentielle50 composée de « Bérets Rouges » qui dépendent du Président Conté et du Chef d’Etatmajor des armées ; elles sont basées à la Présidence. Viennent ensuite les Rangers, une unité d’élite formée par les Américains au plus fort de la guerre avec Charles Taylor, ces troupes étant alors affectées à la surveillance des frontières afin d’aider l’armée guinéenne à contrer les attaques venant du Libéria. L’armée est équipée de chars51 lourds et légers (T34), d’orgues de Staline, d’automitrailleuses et de canons tractés, de véhicules blindés.

La première Région militaire de Kindia en Guinée maritime dispose d’un siège, le camp Kémé Bouréma et d’un bataillon militaire implanté à Boké, ville frontalière avec la Guinée Bissau. La seconde Région militaire de Labé est située dans le Fouta ; elle dispose d’un siège, le camp Oumar et de deux bataillons autonomes à Mamou et à Koundara (à la frontière du Sénégal et de la Guinée Bissau). La troisième Région militaire de Kankan en Haute-Guinée dispose du camp militaire de Kankan et d’un bataillon autonome à Faranah, ville située à la région frontalière avec la Sierra Leone. La quatrième Région militaire de N’Zérékoré en Guinée forestière dispose d’un siège, le camp de N’Zérékoré et d’un bataillon autonome à Guéckédou. 50 Cette unité spéciale commandée recrute principalement parmi les Soussou, l’ethnie du Président Conté. 51 400 chars (vétustes), selon l’envoyée spéciale de Jeune Afrique à Conakry au cours de l’été 2009. « Le camp Alpha Yaya s’étend sur 1500 m de longueur et 900m de largeur. Bâti en partie sur le flanc d’une colline, il surplombe de vastes étendues verdoyantes. L’endroit est si tranquille qu’il est difficile de croire que 14 bataillons (dont un de femmes) comptant chacun 775 éléments y sont cantonnés en permanence. Pourtant, ils sont bien là. Le camp abriterait plus de 400 chars et des hélicoptères, à l’abri des regards. En revanche, il n’y a plus guère de munitions. Depuis l’explosion de la poudrière provoquée par un choc entre deux obus il y a quelques années, les stocks ont été déplacés au Km 36 ». Lire : Cécile SOW : « Dans l’antre de la junte », Jeune Afrique, 4 août 2009

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