Gouverner l'infiniment petit

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Toute la littérature sur les nanotechnologies se caractérise par une ambivalence, entre la promesse d'une nouvelle révolution industrielle et une grande inquiétude au sujet des risques que pourraient courir l'homme, la société, l'environnement. Ce risque structure le discours des experts : organiser la gouvernance des nanotechnologies et favoriser l'implication de la société civile. Déterminer si un tel projet de gouvernance collective est possible, voilà le fil rouge des analyses réunies dans cet ouvrage.
Publié le : lundi 1 mars 2010
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EAN13 : 9782296253049
Nombre de pages : 162
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Annexe – Principaux débats publics sur les nanotechnologies
La révolution post-industrielle défuturisée
Promotion des nanotechnologies
Politiques des nanotechnologies
Avis d’experts
Bibliographie
Introduction
Positions de la société civile
Conclusion
S OMMAIRE
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I NTRODUCTION
Selon de nombreux rapports d’experts gouvernementaux et non-1 gouvernementaux , les nanotechnologies sont les technologies 2 généralistes qui vont dominer les décades à venir . Les nano-3 technologies ne sont pas de nouveaux objets technologiques mais des technologies conventionnelles et des procédés de fabrication correspondant miniaturisés au milliardième de mètre (la taille d’une molécule). Théoriquement, on peut les développer pour n’importe quel support matériel qui deviennent autant de plates-formes d’accueil et de cumul de technologies imperceptibles. Les nanotechnologies ne désignent pas seulement la miniatu-risation de technologies existantes. Elles caractérisent également la miniaturisation de la matière. Cette opération permet d’observer si à l’échelle moléculaire, un matériau déclare des propriétés que l’on n’explique pas à l’aide des lois physico-chimiques connues. Il s’agit alors de comprendre comment maîtriser ces propriétés dans le but de les exploiter à des fins industrielles ou commerciales.
1. Pour se donner une idée des discours gouvernementaux et non-gouverne-mentaux sur les nanotechnologies et les enjeux de société qu’elles portent, on pourra notamment consulter les rapports des ONG ETC-Group (ETC-Group, 2003a&b) etLes Amis de la TerreReaction, 2006), les plaquettes du (Chain Ministère allemand de l’Education et de la Recherche(BMBF, 2004a&b ; 2006), les avis de laCommission EuropéenneCommission, 2004 ; European (European Nanotechnology Gateaway, 2005), de l’UNESCO (UNESCO, 2005) et de la Royal Society britannique (Royal Society, 2004) ainsi que les contributions de Roco, Gutierrez, Dupuy et Roure (Roco, 2001 : 353-360 ; Gutierrez, 2004 ; Dupuy, Roure, 2004). On trouvera une introduction pédagogique aux multiples aspects et enjeux des nanotechnologies chez Vinck (Vinck, 2009). 2. Le mot « généralistes » traduit l’expression « general purpose technology ». Elle signifie que les nanotechnologies peuvent répondre à tous besoins. 3. Nanosignifie « nain » en latin. Pour une petite histoire des controverses au sujet du préfixe « nano » et des différents malentendus générés par sa double sémantique (« nano » du latinnanus et « nanno » du grec anciennannos), cf. Joachim et Plévert (Joachim, Plévert, 2008 : 173-179). Dans notre ouvrage, nous utilisons « nanotechnologies » au pluriel plutôt qu’au singulier car les nanotechnologies renvoient généralement non pas à une, mais à une pluralité de technologies réduites à l’échelle moléculaire.
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L’objectif est d’améliorer la fonctionnalité des matériaux tout en multipliant leur complémentarité avec des supports ou des produits existants. Par exemple, le carbone réduit à l’échelle moléculaire permet d’obtenir un matériau extrêmement solide et très léger utilisé dans l’industrie automobile pour la fabrication de pneus ou dans l’industrie des semi-conducteurs à la place du silicium. Les nanotechnologies désignent également les matériaux dont on modifie la structure atomique à l’aide d’un microscope électro-nique à effet tunnel pour obtenir par exemple des surfaces plus résistantes ou plus lisses. Enfin, on parle de nanoparticules plutôt que de nanotechno-logies lorsque l’on modifie en laboratoire des particules présentes dans l’environnement naturel pour en tirer de nouvelles fonction-nalités. Actuellement, les nanotechnologies sont surtout achetées et vendues entre les industriels et les entreprises. Ils utilisent ces technologies pour ajouter de la valeur aux biens qu’ils produisent. Quelque 800 nanoproduits sont présents sur le marché de la consommation grand public. On en trouve dans les cosmétiques (le dioxyde de titanium dans les crèmes solaires), les produits ména-gers et les produits d’entretien (les poudres à base d’aérosil dans les pneus, les produits pour sols, les produits de vaisselle, les savons, les lunettes de soleil), les textiles (combinaisons de sport sans coutures, vêtements anti-plis, les nanoparticules d’argent dans les chaussettes et les bandages médicaux) et l’électronique (micro-processeurs, puces électroniques).
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La littérature sur les nanotechnologies croît constamment depuis la fin des années 1990. Elle déborde le seul champ des sciences de l’ingénieur, des sciences naturelles, de la physique et se caractérise par une ambivalence. La nouvelle révolution indus-trielle que promettraient ces technologies côtoie les nombreuses inquiétudes au sujet des risques potentiels que les nanotechnologies pourraient faire courir à l’homme, la société et l’environnement.
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Ces préoccupations n’ont jamais reçu de réponse satisfaisante. Certes, chacun conçoit que la consommation ou la diffusion de nanoparticules de carbone ou d’argent est potentiellement dangereuse. Néanmoins, il n’existe à l’heure actuelle aucune 4 mesure fiable de leur seuil de toxicité . Aussi comprend-on que la question du risque intervienne au cœur des débats sur les nanotechnologies. Elle structure le discours des experts et leur positionnement les uns vis-à-vis des autres sur la base d’une perspective commune : organiser la gouvernance des nanotechno-logies. Cette gouvernance ne doit pas se limiter à proposer un cadre régulateur pour contrôler plus efficacement la recherche et le développement des nanotechnologies. Elle doit également impli-5 quer la société civile . Elle doit favoriser la collaboration de tous les acteurs de la société et leur participation aux débats sur ces technologies. Un tel projet de gouvernance collaborative des nano-technologies est-il possible ? Cette question qui parcourt le débat contemporain sur la régu-lation des nanotechnologies donne le fil rouge des analyses réunies
4. Selon Donaldson et al. (Donaldson et al., 2009), il n’y a que très peu de progrès faits sur la toxicité des nanoparticules (les auteurs prennent l’exemple des nanoparticules de carbone) car la recherchein vivoquasi inexistante. La est recherchein vitro domine et elle ne favorise pas une prise en compte des effets systémiques des nanoparticules sur la santé humaine (notamment les dégradations possibles des tissus cellulaires et de l’ADN). Or, l’étude de ces effets est déterminante puisque la toxicité des particules nanométriques change selon les modifications qui affectent leur environnement. 5. L’expression polysémique de « société civile » se dérobe à une définition uni-que. Sa signification diffère selon les disciplines scientifiques et selon les diffé-rents groupes sociaux même si elle conserve une caractéristique transversale à ces disciplines et ces groupes, évoquant la façon dont les acteurs d’une société participent à sa vie publique. Cette acception dynamique et générale prévaut en sociologie où la société civile désigne dans son emploi contemporain l’ensemble des acteurs susceptibles de se mobiliser sur des enjeux publics qui concernent leur existence et le développement de leur société. Dans cet ouvrage, nous restreignons la « société civile » aux acteurs enclins à prendre position sur les enjeux publics soulevés par les nanotechnologies que nous distinguons des experts en nano-technologies (les scientifiques, les représentants de la culture techno-scientifique et les représentants de la société civile) ainsi que des décideurs politiques posi-tionnés dans les débats sur la gouvernance des nanotechnolgies.
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dans cet ouvrage. Elles convergent vers un paradoxe : plus il est question de gouvernance des nanotechnologies, moins son carac-tère collaboratif devient probable. Ce paradoxe n’est pas seulement conditionné par les divergences d’experts sur la signification et la gestion des risques liés aux nanotechnologies. Il est également favorisé par l’ambivalence de la population civile vis-à-vis de ces technologies. Promesse d’une société responsable qui choisit démocratiquement son destin par l’éthique de la discussion sur les enjeux scientifiques et industriels majeurs de notre temps, l’idéal d’une gouvernance collaborative des nanotechnologies se retourne contre des experts dont elle menace l’action et la légitimité. Ils désertent alors l’enjeu collaboratif de la gouvernance pour privilé-gier l’articulation de leurs actions à la décision politique. Rien ne doit contraindre la recherche et le développement des nanotech-nologies si l’on veut contrôler les risques potentiels qui y sont liés et réaliser les opportunités futures dont elles sont porteuses. Cette rhétorique, qui consacre l’alliance des experts et des décideurs politiques, construit sa légitimité sur l’indétermination d’un futur susceptible de renouveler une gouvernance où chacun valorisera le bien-être promis à tous.
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Le matériel empirique utilisé dans cet ouvrage provient d’enquêtes menées à Grenoble (France) et à Hambourg (Alle-magne) entre juin 2006 et mai 2009. Pourquoi avoir choisi Greno-ble et Hambourg ? Tout d’abord parce que ces villes sont situées dans les deux pays en tête de la recherche et du développement dans le domaine des nanotechnologies en Europe. Riches métro-6 poles universitaires , elles partagent également une longue tradition industrielle (la métallurgie et le bois en relation avec les activités portuaires et avionnaires à Hambourg ; la métallurgie, la houille blanche et le textile à Grenoble) qui prédispose à l’accueil favo-
6. Grenoble et Hambourg se classent chacune au second rang des villes les plus riches de leur pays respectif. De plus, à Hambourg comme à Grenoble le niveau de revenu moyen par habitant se situe au-dessus de la moyenne nationale.
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