Grève générale, Rêve général

De
Publié par

Au gré de la crise, l'actualité de la grève générale se fait ressentir partout. Dans la formation du mouvement ouvrier, elle a constitué un des principaux espoirs de changement de la société. Elle devait être un prélude insurrectionnel à la révolution pour les uns, elle constituait l'alternative pacifique pour les autres. Comment les classiques du mouvement ouvrier ont-ils perçu cette possibilité d'action ? Des études de cas envisagent une série de grèves générales marquantes des XIXe et XXe siècle. Ont-elles porté des fruits directs ou indirects ? Face à une législation (notamment européenne) de plus en plus restrictive, la grève générale a-t-elle encore un avenir ?
Publié le : vendredi 15 avril 2016
Lecture(s) : 10
Tags :
EAN13 : 9782140007316
Nombre de pages : 342
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Ouvrage coordonné par
Grève générale, Anne Morelli et Daniel Zamora
Rêve général
Au gré de la crise, l’actualité de la grève générale se fait ressentir partout.
Ainsi, elle est présente dans la presse et dans les débats sociaux en Grèce
comme en Espagne et au Portugal, mais aussi hors d’Europe. Ce livre se Grève générale,penche sur l’origine d’un tel concept, sur les espoirs qu’il a pu porter et sur
le sens de son actualité.
Dans la formation du mouvement ouvrier, la grève générale a constitué
un des principaux espoirs de changement fondamental de la société. Pour Rêve général
certains, elle devait être un prélude insurrectionnel à la révolution, pour
d’autres, elle en constituait l’alternative pacifi que. Elle devait également,
à travers sa pratique, construire la puissance du mouvement ouvrier. Espoir de transformation sociale
Ce livre se penche d’abord sur la manière dont les «classiques» du
mouvement ouvrier ont perçu cette possibilité d’action. Comment socialistes,
anarchistes, communistes, sociaux-démocrates, syndicalistes… se sont-ils
positionnés sur cette question ? Par ailleurs, sur le plan international, des
études de cas envisagent une série de grèves générales interprofessionnelles
e emarquantes des et xx siècles. Quel a été leur développement ? Quels
ont été les obstacles auxquels elles se sont heurtées ? Quel sort a été réservé à
leurs protagonistes ? Ont-elles porté des fruits directs ou indirects ? Et qu’en
est-il de leur couverture médiatique ?
Enfi n, la question fi nale est de savoir si la Grève Générale a encore un
avenir face à une législation (notamment européenne) de plus en plus
restrictive et, si oui, où et dans quelles circonstances ?
Anne Morelli est historienne, professeure de l’Université Libre de Bruxelles
(ULB). Elle étudie spécifi quement les minorités (minorités religieuses,
femmes, migrants, pauvres…) et les mouvements sociaux.
Daniel Zamora est sociologue à l’Université Libre de Bruxelles (ULB).
Il travaille sur la sécurité sociale, les inégalités et la lutte contre la pauvreté.
Collection «Logiques Sociales»
dirigée par Bruno Péquignot
Illustration de couverture:
© Laurence Mettewie à Montréal,
15 octobre 2011.
ISBN: 978-2-343-06558-8
34,50€ L O G I Q U ES S O C I A L ES
Ouvrage coordonné par
Grève générale, Rêve général
Anne Morelli et Daniel Zamora
Espoir de transformation sociale Grève Générale
Rêve Général Logiques sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même
si la dominante reste universitaire, la collection « Logiques Sociales »
entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action
sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou
d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des
phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique
ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes
conceptuels classiques.
Dernières parutions
Najia DOUTABAA-CHARIF, L’altérité comme pratique culturelle, Le
cas des visiteurs de l’Institut du Monde Arabe, 2016.
Nicole ROELENS, Manifeste pour la décolonisation de l’humanité
femelle, Comment se fabrique l’hégémonie de l’humanité mâle ? (Tome
5), 2016.
Gérard REGNAULT, Les jeunes et le monde du travail. Emploi et vie en
entreprise, 2016.
Fiorenza GAMBA, Mémoire et immortalité au numérique, l’enjeu de
nouveaux rituels de commémoration, 2016
Anthony GLINOER, Le littéraire et le social, Bibliographie générale
(1904-2014), 2015.
Antoine DELCROIX, Jean-Yves CARIOU, Hervé FERRIERE, Béatrice
JEANNOT-FOURCAUD (dir.), Apprentissages, éducation, socialisation
et contextualisation didactique : approches plurielles, 2015.
Claude GIRAUD, Qu’est-ce que transmettre ? Sociologie d’une
pratique, 2015.
Martine SAS-BARONDEAU, La face cachée de la parentalité. Une
approche sociologique de l’accompagnement de la fonction parentale,
2015.
Emmanuel GARRIGUES, L’adolescence, sa culture et ses valeurs après
Mai 68, 2015.
Gérard LAMBERT, Le mitard. Une approche sociologique de la discipline
pénitentiaire, 2015.
Sandrine GAYMARD et Teodor TIPLICA (dir.), Sécurité, éducation et
mobilités, Maîtrise des risques et prévention 2, 2015.
Sandrine GAYMARD et Teodor TIPLICA (dir.), Sécurité des déplacements,
protection des usagers et de l’environnement, Maîtrise des risques et
prévention 1 – Travel safety, user and environment protection. Risk control
and prevention, 2015. Ouvrage coordonné par
Anne MORELLI
&
Daniel ZAMORA
Grève Générale
Rêve Général
Espoir de transformation sociale
Ouvrage publié avec le soutien du FNRS Remerciements : Les éditeurs remercient Jean-Claude DEROUBAIX et Corinne
GOBIN pour leur contribution à la finalisation de la mise en page du tapuscrit.
© L'HARMATTAN, 2016
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-06558-8
EAN : 9782343065588




« Il y a quelques années, un nouveau mot de ralliement, « Grève générale »
éclata dans les ateliers. Ce mot parut bizarre, on le prit pour l’expression
d’un rêve, d’une espérance chimérique, puis on le répéta d’une voix plus
haute, et maintenant il retentit si fort que maintes fois le monde des
capitalistes en a tremblé. »
Élisée RECLUS, 1906 GRÈVE GÉNÉRALE
Rêve général ?

Anne MORELLI & Daniel ZAMORA
Les lignes écrites par Élisée Reclus il y a plus d’un siècle condensent à elles
seules le sens du titre de cet ouvrage. La grève générale est précisément cet
objet réel et fantasmé qui a traversé toute l’histoire ouvrière sans pour autant
avoir perdu de sa dimension subversive et « chimérique ». Aujourd’hui, ce ne
sont plus les textes d’Élisée Reclus qui nous rappellent cette association
particulière, mais un slogan jouant délibérément avec les mots : grève/rêve
général(e).
Ainsi, parmi les indignés manifestant le 15 octobre 2011 à Montréal, un jeune
homme porte un petit panneau artisanal où il a écrit « Rêve général ».
Remaniement personnel du slogan associé à « Utopiste debout » et arboré très
souvent depuis 2006 : « Rêve générale ».
Dans le film de Tavernier, Quai d'Orsay (2013), cette affichette est au mur du
logement du jeune couple dont la femme, institutrice, milite pour les droits des
enfants sans-papiers.
En France des dizaines de milliers de manifestants ont affiché ce jeu de mots
qui n’est la propriété de personne et n’est revendiqué spécifiquement par
1aucune organisation, parti ou syndicat . L’autocollant cerné de rouge serait
fabriqué dans l’atelier d’une petite organisation intitulée « Ne pas plier », mais
son succès ne peut s’expliquer que par le sens que chaque manifestant lui
donne. Et certains l’identifient clairement au prix de la réintroduction de la
lettre « g », à la grève générale.
Rêve de transformation globale, rêve collectif partagé par plusieurs
générations à travers l’histoire sociale, rêve qui pourrait passer par la grève
générale pour atteindre sa radicalité. Ce n’est pas d’une « petite grève » qu’on
rêve, mais d’élargir l’horizon des luttes, de dépasser l’actualité immédiate pour
clamer collectivement, non pas paisiblement qu’« un autre monde est
possible », mais que toutes les limites du tolérable sont dépassées et qu’il est
urgent de créer une rupture, un projet collectif, au-delà de la barbarie

1 Un article de Denis Paillard et François Chesnais s’est interrogé sur le sens de l’apparition de
cet autocollant. Cf. « Rêve générale. Quelques réflexions », in Carré Rouge, n° 42, novembre
2009.
9capitaliste. Il ne s’agit donc pas simplement de la grève en tant que telle, mais
1comme l’écrit Élisée Reclus, « l’esprit de grève », qui est en soi une
conception de la société pour laquelle on lutte.

Si la grève comme cessation du travail pour obtenir de meilleures conditions
2de travail semble déjà présente en Égypte ancienne , la grève générale dépasse
ces temporalités réduites et ces revendications précises pour s’inscrire dans le
changement profond. Le concept de grève générale naît ainsi dans la deuxième
emoitié du XIX siècle et trouve sa meilleure élaboration théorique au début du
eXX siècle.
La grève générale a d’ailleurs constitué dans l’histoire un instrument politique
privilégié des dominés face aux dominants. Elle n’est clairement pas « la
simple cessation du travail », mais « une revendication agressive de tout
3l’avoir des travailleurs » comme l’écrit Élisée Reclus. En ce sens elle incarne
notamment trois dimensions symboliques fondamentales dans l’histoire du
mouvement ouvrier : la solidarité et le collectif, l’expression politique et
démocratique immédiate des classes populaires dans le politique et la sortie de
la temporalité qui leur est toujours imposée pour tendre à une autre
organisation sociale.

1 Élisée Reclus, L’évolution. La révolution, Stock, Paris, 1906, p. 271.
2 Voir à ce sujet le « Papyrus des grèves », conservé au Musée de Turin (fouilles de
Deir-elMédineh).
3 Élisée Reclus, op.cit, 1906, p. 269.
10 C’est ainsi la manifestation de la solidarité et du collectif face à la concurrence
qu’impose le capitalisme aux travailleurs. Elle se pose clairement comme une
expression politique collective et non individuelle. À la différence du vote et
de la majorité des outils démocratiques « légitimes » qui expriment la volonté
des citoyens de manière abstraite et comme une somme d’opinions
individuelles, la grève générale est l’événement qui aura le plus marqué, dans
l’imaginaire collectif, l’expression politique des classes dominées. Pour
reprendre le mot de Sartre, la grève générale est en ce sens l’antithèse des
outils démocratiques classiques qui tendent à « morceler » et à « réduire » le
1peuple « aux unités dont on prétend qu’il se compose ». Elle constitue
l’expression la plus mythique de la « classe » mobilisée. La majorité des
images que nous renvoie spontanément le mouvement ouvrier sont
généralement ancrées dans la grève générale et ses manifestations. La figure
de l’ouvrier et de la classe en lutte est ainsi étroitement liée à la notion et
pratique de la grève générale. Cette dimension « collective » se double donc
d’une dimension identitaire importante et au cœur du débat historique sur les
classes sociales. La constitution d’une identité de classe, telle qu’elle a existé
durant plus d’un siècle, est en ce sens fortement ancrée dans de telles
manifestations. La grève générale est donc le moment particulier, où comme
l’écrivait l’historien Edward Palmer Thompson, un groupe est capable
2d’articuler « l’identité de ses intérêts ». Elle a ainsi été un moment privilégié
de la construction de ce que Marx avait nommé la « classe pour soi », le
moment subjectif de la conscience ouvrière. La conscience n’est pas le produit
d’un « savoir », mais d’un « être en mouvement » dont la grève générale est
un facteur important. La grève générale regroupe donc deux des principaux
facteurs de la construction de la classe mobilisée : la pratique collective et
l’opposition. Elle est ainsi la manifestation d’une solidarité de la classe
ouvrière contre les exploiteurs.
Ensuite elle est également l’expression politique immédiate, sans médiation,
des classes populaires dans le politique. La grève générale est une des formes
classiques du « socialisme par le bas » tant défendu par le marxiste américain
Hal Draper, forgeant dans l’imaginaire l’un des endroits de la démocratie la
plus directe pour les opprimés. « Le cœur du socialisme par le bas réside dans
sa vision que le socialisme ne peut être réalisé que par l’auto-émancipation des
masses mobilisées et en mouvement, s’efforçant d’atteindre la liberté de leurs
propres mains, mobilisées « par en bas » en un combat pour prendre en charge
leur propre destin, comme actrices (et non seulement comme sujettes) sur la
3scène de l’histoire ». Elle romprait ainsi avec les formes politiques élitistes,
décidant à la place du peuple ce qui serait bon pour lui, mettant en scène « le

1 Jean-Paul Sartre, Situations – Politique et autobiographie, vol. X, Gallimard, Paris, 1976,
p. 78.
2 Edward Palmer Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise, Seuil, Paris, 1988.
3 Hal Draper, Les deux âmes du socialisme, Syllepse, Paris, 2008, p. 42.
11peuple » lui-même dans ses revendications politiques. Cette expression
politique serait également privilégiée dans le développement de nouvelles
formes de participation et d’organisation démocratique des travailleurs. En
effet, c’est notamment dans de très grandes grèves générales que se
développent spontanément comités, conseils ou assemblées d’ouvriers
préfigurant l’organisation politique de la nouvelle société. Cette organisation,
qui est loin d’avoir été pensée dans la tête d’un théoricien, est alors le fruit des
pratiques politiques des « gens ordinaires », de leur lutte sociale. La grève
générale elle-même est cette création collective et spontanée n’ayant aucun
1inventeur. Émile Pouget notait ce fait remarquable : « L’idée de grève
générale n’a pas de blason idéologique, elle vient du peuple et ne peut
prétendre à une ‘noble’ origine. Ni sociologues, ni philosophes n’ont daigné
2élucubrer sur son compte, analyser ses formules, doser sa théorie » . À l’image
du petit slogan arboré par les militants du « rêve générale », la grève générale
peut donc, au même titre que toutes les formes d’organisations ouvrières
démocratiques modernes (la commune, les soviets, les comités ouvriers…),
être considérée comme faisant partie du patrimoine collectif du mouvement
ouvrier. Comme le remarque Jean Vogel dans son article, ce mouvement peut
être conçu comme un processus historique de « désubordination » de la classe
3ouvrière . Processus visant à désorganiser les institutions du pouvoir politique
(auxquelles les syndicalistes révolutionnaires s’opposent) et l’État plus
particulièrement et à organiser la classe mobilisée. Cette question sera
d’ailleurs l’objet d’âpres débats au sein du mouvement ouvrier entre ceux dont
la critique antiparlementaire fait de la grève générale un outil s’opposant par
nature aux institutions, au jeu politique et aux courants plus marxistes, ayant
choisi de mettre l’action syndicale et de grève au service de la lutte politique.
Enfin, la grève générale est une rupture dans la temporalité et la géographie
du capital, de l’économie et de la vie imposée par les dominants. Tout
d’abord, car elle arrête le temps économique qu’imposent l’usine et le travail.
La discipline du collectif et de la classe se substitue pour un temps à celle de
l’économie et de l’usine. Les opprimés créent ainsi leur propre temporalité,
leur autonomie face au système. Mais également dans le fonctionnement
social « normal » du quotidien, car la grève générale rassemble des personnes
qui dans la norme ne se rencontrent pas. La grève est générale et historique
quand sa localisation cesse d’être restreinte et sa composition cesse d’être
uniforme. Elle est ainsi le lieu où le corps social, fragmenté, d’origines
diverses, se retrouve et se fond à l’encontre des divisions sociales classiques,
l’endroit par excellence où intellectuels, immigrés, ouvriers et « marginaux »

1 Émile Pouget est un syndicaliste révolutionnaire français né en 1860 et mort en 1931.
2 Émile Pouget, « La genèse de l’idée de grève générale » [1904], texte reproduit dans La
Question sociale, n° 1, printemps-été 2004.
3 Ralph Miliband, « A State of De-subordination », in British Journal of Sociology, vol. 29, n° 4,
December 1978.
12 peuvent, dans certaines limites, se rencontrer. Elle est, pour reprendre le mot
du philosophe français Alain Badiou, « la création d’un nouveau type d’unité
populaire, indifférente aux stratifications étatiques et résultant de trajets
subjectifs apparemment disparates », dessinant ainsi « peu à peu une
1représentation en mosaïque unifiée de tout le peuple ». De par son
organisation même, la durée de la grève générale peut d’une certaine manière
laisser entrevoir ce que serait l’utopie d’une société différente. C’est ce
qu’écrivait Anne Louise Strong, lorsque les ouvriers s’occupant de
l’alimentation, de la santé ou des enfants des grévistes, développent une
première forme de pouvoir populaire, d’alternative sociale. Elle semble ainsi,
pour reprendre le mot d’André Breton, être le lieu qui cherche à la fois à
« transformer le monde » et à « changer la vie », alliant ainsi Marx et Rimbaud
dans un seul et même mot d’ordre. Elle peut en ce sens être comprise comme
le bref moment donnant un avant-goût de la perspective sublime que sera le
2Nouveau Monde ou le premier pas vers la Révolution qu’elle prépare .
Georges Sorel –socialiste révolutionnaire qui a été l’un des principaux
théoriciens du concept – fait un parallèle entre la grève générale
révolutionnaire et l’apocalypse chrétienne, catastrophe menant à la Libération.
Comprise ainsi, la grève générale est la guerre absolue qui voit s’affronter
deux classes dressant l’une contre l’autre toutes les forces dont elles disposent.
Chacun devra s’y surpasser, y être un personnage, oublier ses propres intérêts ;
ce sera le moment où l’individu et l’Idée ne feront qu’un, le moment où, pour
reprendre le mot de Marx, la théorie « s’empare des masses » et « devient une
3puissance matérielle . » Et si la violence libératrice sera inévitable elle devrait
4être plus symbolique que destructrice .
Mais à côté de cette vision quasi mystique de la grève générale, celle-ci a été
pensée par d’autres comme une étape intermédiaire entre grève et Révolution,
où triomphe la démocratie directe. Ou encore comme une simple mobilisation
générale qui améliore des points du système, mais ne le remet pas
fondamentalement en cause. De ce point de vue, son sens et son utilité ont été
âprement débattus entre les différentes composantes du mouvement ouvrier.
Elle fait tout d’abord l’objet de tentatives de théorisation dans les écrits
d’auteurs comme Georges Sorel, Célestin Bouglé ou Fernand Pelloutier. Mais
elle est ensuite l’objet de débats traversant l’histoire de toutes les
internationales, opposant des figures comme Marx, Bakounine, Proudhon,
Rosa Luxembourg, Lénine ou Jules Guesde. Tous discutent de sa finalité et de
son rôle dans la révolution. Grève politique ou économique ? Grève

1 Alain Badiou, Le réveil de l’histoire, Lignes, Paris, 2011, p. 57.
2 Anna Louise Strong, No one knows where, The Seattle Union Record, February 4, 1919, p. 1.
3 Karl Marx, Critique du droit politique hégélien, Éditions sociales, Paris, 1976, p. 205.
4 On trouvera surtout la pensée de Sorel sur la grève générale dans son ouvrage Réflexions sur la
violence, paru en 1908 mais qui a connu de nombreuses rééditions et notamment en 1990 (Seuil,
Paris) une réédition avec bibliographie et index.
13révolutionnaire ou grève réformiste ? Cette dimension théorique est l’objet des
contributions d’Irène Pereira et de Jean Vogel. Il est d’ailleurs utile de rappeler
la typologie générale développée en son temps par Ernest Mandel afin
1d’étudier les différentes formes que peut prendre la grève générale .
Ensuite, ce présent volume se veut également comparatiste et historique à la
fois dans l’espace (du Chili à la Corée en passant par l’Espagne et largement
par la France et la Belgique), mais aussi en envisageant des grèves générales
fort différentes allant de la grève révolutionnaire ou insurrectionnelle à la
grève interprofessionnelle limitée à une seule ville ou région. En effet, sous le
même vocable de « grève générale », les situations sont extrêmement diverses
et reflètent des questions très différentes. Grève générale passive, active,
politique, économique, autogérée ou dirigée, un premier regard suffit pour
saisir l’immense diversité qui se cache derrière le concept.
Qu’ont finalement de commun une grève générale qui vise à des retouches
superficielles du capitalisme afin de le réformer et de le rendre acceptable sans
le remettre fondamentalement en question, et une grève générale
insurrectionnelle comme l’Espagne en a connue ? Y a-t-il des principes
élémentaires permettant de caractériser une « grève générale » ? Cette question
traverse précisément l’ensemble des contributions qui nous permettent de
saisir la problématique au travers d’exemples très différents, mais réunis
autour d’un mot d’ordre commun de « grève générale ».
Dans la première catégorie (grèves réformistes) on devrait sans doute placer
les grèves générales qui se sont déroulées à plusieurs reprises en Belgique au
e etournant des XIX et XX siècles, sans grandes élaborations théoriques, mais
qui avaient pour but concret la généralisation du droit de vote. Elles furent
l’objet d’une âpre polémique entre Émile Vandervelde et Rosa Luxembourg,
celle-ci considérant que la grève générale politique à la belge ne fait
qu’aménager le désordre capitaliste au nom d’hypothétiques progrès. Ainsi,
bien qu’elle salue cette « arme » grâce à laquelle « le prolétariat belge doit la
première brèche qu’il a faite dans le droit électoral censitaire », l’action
parlementaire du POB va durablement changer le rapport du parti à l’action de
masse. Ainsi, aux premières « manifestations spontanées de l’esprit combatif
du parti », se substitue un esprit réformiste qui se contenterait de cantonner
« l’action de la masse » à « un avertissement sans frais » et à renvoyer celle-ci
2« à la maison aussi vite que possible », le réformisme du parti transformant
donc nécessairement les grèves politiques en grèves économiques.
Mais les grèves générales politiques peuvent aussi protester contre la guerre ou
forcer un gouvernement à prendre des décisions qu’il ne désirait pas adopter.
Les grèves projetées en Espagne à l’époque de Franco avaient bien comme but

1 Ernest Mandel, La grève générale, consulté ici : http://www.ernestmandel.org/
2 Rosa Luxembourg, « Nouvelle expérience belge », in Leipziger Volkszeitung, mai 1913.
14 d’ébranler voire de faire tomber le franquisme, au même titre que celles qui
ont fait échouer le putsch fasciste de Kapp en Allemagne en 1920, après 4
jours de grève générale.
Le cas de la Corée, en 1996-97, est politique, mais tout en restant dans un
cadre institutionnel, la grève générale voulant surtout, à travers une
démonstration de force du syndicat, le faire reconnaître comme interlocuteur
par le gouvernement. C’est donc une action de masse ayant pour but
l’institutionnalisation du rapport de force et du mouvement.
L’institutionnalisation du conflit social est en ce sens un enjeu important des
organisations ouvrières y voyant une garantie de leur stabilité tout en
transformant le rapport que l’organisation entretient avec l’action de masse
1(devenant une arme moins fréquente) .
Mais le plus souvent les grèves générales ont des mobiles directement
économiques, qu’il s’agisse d’obtenir des droits sociaux nouveaux ou des
améliorations de salaires pour les travailleurs lorsque le rapport de force joue
en leur faveur, ou de mener une action défensive pour protéger ces acquis
remis en cause lorsque le rapport de force penche en faveur des employeurs.
Il faut se souvenir en outre que les grèves générales peuvent être de gauche
comme de droite. L’article sur la grève menée au Chili contre le gouvernement
d’Allende en 1972 démontre suffisamment que la rébellion de la bourgeoisie
contre des empiétements à ses privilèges peut prendre la forme d’une grève
insurrectionnelle. Dans ce mouvement qui ébranla le gouvernement du Front
Populaire, on peut se demander s’il s’agit vraiment d’une grève générale, mais
surtout on voit tous nos repères habituels renversés : qui sont les
« grévistes » ? Qui sont les « jaunes » ? Où est la légitimité ? Où est la
répression ?
Cet exemple de grève de droite n’est pas isolé et exceptionnel. N’a-t-il pas été
imité en mai 2010 pour tenter de faire tomber le gouvernement d’Evo Morales
en Bolivie par une grève générale illimitée ?
Mais évidemment l’image classique de la grève générale est bien plutôt celle
d’une antichambre de la Révolution où éclate l’énergie de la transformation
sociale face à un trop-plein d’iniquités cumulées. Cet appel à la fête
erévolutionnaire est-il anachronique au XXI siècle ?
Le thème semble au contraire d’une totale actualité à l’heure où nous écrivons.
Pour la première fois depuis 1946, la ville californienne d’Oakland a été
paralysée à la fin de 2011 par un mouvement de grève générale et ce concept a
repris sens à travers les États-Unis.

1 Richard Hyman, Strikes, Fontana/Collins, London, 1972.
15Les grèves générales sont les formes actuelles de la protestation contre la
régression sociale sans précédent en Grèce comme au Portugal, en Espagne
comme en Italie.
On a d’ailleurs trop peu relevé le rôle central – à côté de celui des blogueurs
toujours mis en exergue – que le syndicat UGTT, Union générale de
Travailleurs de Tunisie, a joué dans l’évincement de Ben Ali du gouvernement
tunisien. L’UGTT, bien que sa direction ait collaboré avec Ben Ali, a été la
colonne vertébrale du mouvement et a joué un rôle moteur dans la
coordination des luttes. Dans plusieurs localités – et pas seulement les bastions
traditionnels de combativité ouvrière – ce sont ses locaux qui ont servi de
point de ralliement pour les manifestations ayant précédé la grève générale. Et
ce n’est évidemment pas un hasard si Ben Ali a quitté le pouvoir justement le
jour de cette grève générale, alors qu’à la radio-télévision des comités de
syndicalistes prenaient le contrôle du journal télévisé. Dix mille personnes
défilaient à Tunis à l’occasion de la grève générale et parvenaient à se
rassembler devant le Ministère de l’Intérieur. Dans les autres villes également
des milliers de personnes avaient rejoint les sièges des syndicats où se
succédaient les meetings et d’où démarraient les cortèges.
En Italie, la grève générale a été réclamée depuis décembre 2010 par une base
de plus en plus impatiente de réagir contre les coupes salariales et sociales,
grève générale qui finira par être effective seulement en octobre 2011.
Le Portugal a connu en novembre 2010 une paralysie totale due à une grande
grève générale. En février 2012, l’exploit est à nouveau accompli avec la plus
grande manifestation depuis 30 ans.
En Espagne, ce sont 2 millions de travailleurs qui ont suivi le mouvement de
grève générale contre les nouvelles politiques d’austérité en février 2012,
voyant un mouvement qui se développe depuis 2011 où des grèves générales
historiques avaient déjà eu lieu.
La Grèce a été secouée en 2010 et 2011 par une succession de grèves
générales d’ampleur inégalée, touchant toutes les professions et catégories
sociales. Le vote du nouveau plan d’austérité début 2012 s’est d’ailleurs
transformé en une grève quasi insurrectionnelle mettant plusieurs parties
d’Athènes en feu.
En Inde, la grève générale de février 2012 a été qualifiée de « plus grande
grève générale du monde », puisqu’elle a rassemblé 100 millions de grévistes
pour protester contre la politique de droite du gouvernement dans un pays où
les inégalités vont croissant.
Même le départ de Moubarak en Égypte a été préparé par un processus de
grèves sectorielles d’abord puis reliant des groupes divers (jeunesse diplômée
16 urbaine, enseignants, ouvriers industriels, cheminots...) et se généralisant à
partir du 9 février 2011.
Ces mobilisations tranchent pourtant avec le ton très dur et agressif des médias
vis-à-vis des grévistes. Ceux-ci opposent à la grève et aux grévistes un acteur
mystérieux communément nommé « opinion publique ». Celle-ci, servant
d’opposition silencieuse (mais généralement présentée comme « majoritaire »)
aux grévistes, est souvent mobilisée dans le traitement médiatique de la grève
qu’analyse, pour le cas de la France, Mathias Reymond.
Les grèves générales que les législations – notamment européenne – tentent de
plus en plus à juguler, sont présentées par les médias soit comme des
désordres inadmissibles soit – au mieux – comme des utopies ou des mythes.
Mais l’utopie est-elle impossible à construire rationnellement et le mythe ne
nous aide-t-il pas à projeter nos actions dans le présent et l’avenir ? Quel projet
mobilise ces millions de personnes à travers le monde ? La grève générale
d’aujourd’hui peut-elle être encore un rêve général pour la société de demain ? I. UN CONCEPT THÉORIQUE
DE TRANSFORMATION
SOCIALE

19 CHAPITRE 1
Éléments sur la réception philosophique
de la notion de grève générale en France
entre 1905 et 1914
1Irène PERREIRA
La notion de grève générale est antérieure aux limites chronologiques que l’on
assigne généralement au syndicalisme révolutionnaire. En effet, l’on retrouve
2cette notion par exemple sous la plume de Bakounine . Néanmoins, cette idée
reste attachée principalement dans la mémoire collective au syndicalisme
3révolutionnaire. L’ouvrage de Georges Sorel, Réflexions sur la violence ,
constitue certainement l’un des principaux maillons qui ont contribué à cet état
de fait.
En effet, si le syndicalisme révolutionnaire fut sans conteste un important
mouvement militant, on tend à négliger aujourd’hui qu’il fut aussi considéré
par ses contemporains comme un courant philosophique de premier plan, qui
fut abondamment discuté. Les philosophes de la Nouvelle école –
4 5 6principalement Hubert Lagardelle , Georges Sorel et Édouard Berth –,
rassemblés autour de la revue Le Mouvement socialiste, furent désignés
comme les théoriciens de la philosophie syndicaliste.
Il y avait certes non seulement une action militante syndicaliste
militanterévolutionnaire, mais également une réflexion syndicaliste

1 Irène Pereira est chargée de cours à l'Université de Paris IX, chercheuse associée au
GSPM/EHESS et présidente de l'IRESMO.
2 Michel Bakounine, « Organisation et grève générale », in Journal Égalité du 03 avril 1869.
3 Georges Sorel, Réflexions sur la violence (1908). Disponible sur :
http://dx.doi.org/doi :10.1522/cla.sog.ref
4 Militant socialiste et un des théoriciens du syndicalisme révolutionnaire intellectuel avant les
années 1910, Hubert Lagardelle (1874-1958) fut le directeur de la revue Le mouvement
socialiste. Déçu du syndicalisme, il évolue progressivement vers des positions proches du
fascisme après la Première Guerre mondiale qui le conduiront à devenir ministre du Travail sous
le gouvernement de Vichy. À la libération, il est condamné à la prison à perpétuité.
5 Georges Sorel (1847-1922), polytechnicien de formation, est l'auteur de plusieurs ouvrages de
philosophie, en particulier marxiste. Il fut ainsi le principal théoricien du syndicalisme
révolutionnaire intellectuel. Après 1910, avec la victoire des réformistes au sein de cette
organisation, il perd son enthousiasme pour le syndicalisme de la CGT. En 1919, il publie un
plaidoyer pour Lénine.
6 Édouard Berth (1875-1939) fut l'un des collaborateurs de la revue d'Hubert Lagardelle Le
mouvement socialiste et disciple de Sorel. Déçu du syndicalisme révolutionnaire après les années
1910, il se rapproche du monarchisme avant la Première Guerre mondiale. Il finit néanmoins par
revenir au syndicalisme révolutionnaire durant l'entre-deux-guerres.
21révolutionnaire comme en témoigne par exemple le texte d’Émile Pouget
1intitulé La genèse de l’idée de grève générale .
Mais la notion de grève générale fit également l’objet d’une théorisation par
les philosophes de la Nouvelle école. Nous nous intéresserons en particulier
dans cette communication aux analyses de Sorel rassemblées dans Réflexions
2sur la violence et à celles d’Édouard Berth regroupées dans Les méfaits des
3intellectuels . Mais ce n’est pas la seule réception philosophique que connaît la
notion de grève générale. En effet, les théories des philosophes de la Nouvelle
école au sujet de la grève générale ont fait l’objet de discussions à caractère
philosophique dans des articles ou des ouvrages. Dans notre intervention, nous
nous pencherons en particulier sur un article de Célestin Bouglé paru dans La
4 5revue du Mois , un ouvrage de Georges Guy-Grand intitulé La philosophie
syndicaliste et un article de De Visscher publié dans La revue néo-scolastique
6de philosophie .
Par conséquent ce qui nous intéressera ici, c’est d’analyser la manière dont
l’idée de grève générale est successivement théorisée dans ces textes d’un
point de vue philosophique et de comprendre quels sont les enjeux de ces
débats autour de l’idée de grève générale. Nous faisons l’hypothèse qu’il
existe en la matière une analogie entre des enjeux politiques et philosophiques.
La notion de grève générale prend place chez les philosophes syndicalistes au
sein d’une théorisation politico-philosophique. Le problème que nous
souhaitons donc traiter est le suivant : quelles sont les homologies entre les
controverses philosophiques autour de la grève générale et les débats
politiques autour de cette notion ? Quels sont les positions politiques et
philosophiques et les enjeux qui s’opposent dans la discussion de la notion de
grève générale ?
Théorisations de la grève générale par les philosophes de la
Nouvelle école
Nous nous intéresserons ici uniquement comme annoncé à deux recueils
d’articles respectivement de Georges Sorel et d’Édouard Berth. On attache
généralement la théorisation philosophique de la grève générale à Georges
Sorel. Nous souhaitons montrer également comment Édouard Berth propose

1 Émile Pouget, La genèse de l'idée de grève générale (1904).
2 Op. cit.
3 Édouard Berth, Les méfaits des intellectuels (1914). Disponible sur : www.gallica.bnf.fr
4 Célestin Bouglé, « Syndicalistes et Bergsoniens », in La revue du mois, n° 37, 1909.
Disponible sur www.gallica.bnf.fr.
5 Georges Guy-Grand, La philosophie syndicaliste, Paris, Grasset, 1911. Disponible sur
http://www.archive.org/
6 Fernand De Visscher, « La philosophie syndicaliste et le mythe de la grève générale », in
Revue néo-scolastique de philosophie, n° 78, 1913, pp. 129-163. Disponible sur
http://www.persee.fr/
22 lui aussi des développements philosophiques autour de cette notion, en
particulier dans son opposition à la notion d’État.
La grève générale comme mythe chez Sorel
1Il semble légitime d’affirmer que l’on doit aux Réflexions sur la violence de
Georges Sorel d’avoir fait entrer la notion de grève générale dans le champ de
la philosophie. L’ouvrage est l’objet d’une première édition en 1908, mais les
textes qui le composent ont déjà été publiés au cours de l’année 1906 dans la
2revue Le mouvement socialiste .
3Dans une lettre à Daniel Halévy qui précède la première édition de ces
Réflexions, Sorel rappelle un certain nombre de points concernant sa
théorisation. Il insiste sur l’importance des images et donc de l’imagination
dans les mouvements sociaux. L’action collective fait intervenir des images
qu’il conceptualise sous la dénomination de « mythes ». La grève générale ou
la révolution seraient ainsi des mythes selon lui.
On a souvent voulu voir dans cette place accordée aux images chez Sorel une
influence des travaux de Bergson. Willy Gianinazzi en 2006 dans Naissance
du mythe moderne conteste une telle thèse : « On verra que, sans l’aide de
Bergson, Sorel associait déjà l’idée de grève générale avec les images et lui
4attribua une force d’évocation instinctive ». Néanmoins, on peut remarquer
5que dès 1903 Sorel, dans Introduction à l’économie moderne , écrit : « Un des
maîtres de la pensée contemporaine a maintes fois mis en garde contre les
erreurs qui découlent de la philosophie traditionnelle ; il se demande si l’heure
ne serait pas venue d’abandonner la vieille méthode grecque, construite en vue
de la géométrie, pour chercher à atteindre la réalité, le mobile et le continu.
Ces critiques de Bergson trouvent surtout leur application dans la
6sociologie ». Cet extrait fait apparaître une opposition entre d’une part le
bergsonisme qui s’attacherait à essayer de saisir le caractère mobile de la
réalité contre les sociologues socialisants qui resteraient marqués par un
positivisme déterministe. Au contraire, Sorel propose dans le même texte de
réévaluer le rôle des mythes dans l’action humaine : « Il ne semble pas que les
historiens de la philosophie soient encore parvenus à se faire une idée très
nette du rôle, cependant considérable, que les mythes ont joué dans la pensée

1 Op. cit.
2 Le mouvement socialiste (1898-1914). Disponible sur : http://www.archive.org.
3 Daniel Halévy (1872-1962) est un essayiste français proche de Sorel qu'il convainquit de
publier sous forme de livre une série d'articles qui ainsi réunis portèrent le titre de Réflexions sur
la violence.
4 Willy Gianinazzi, Naissance du mythe moderne, Paris, Éditions de la Maison des sciences de
l'homme, 2006, p. 171.
5 Georges Sorel, Introduction à l'économie moderne (1903). Disponible sur :
http://classiques.uqac.ca/
6 Ibid.
23humaine [...] Si l’on parvenait à démontrer que les mythes sont nécessaires
pour exposer, d’une manière exacte, les conclusions d’une philosophie sociale
qui ne veut pas, se tromper elle-même et ne veut pas prendre pour de la
science ce qui n’en est pas, – on serait amené, sans doute, à démontrer aussi
que les théories contestées sont nécessitées par l’action révolutionnaire
1moderne ». La notion de mythe intervient donc pour qualifier la nature
épistémologique d’assertions dont la validité scientifique ne peut être
démontrée, mais qui ont néanmoins une utilité pour l’action. Cette conception
de Sorel peut être rapprochée d’un pragmatisme nietzschéen pour lequel ce qui
est utile pour la vie n’est pas nécessairement de l’ordre du vrai et pourrait
même relever de l’illusion comme l’art.
Dans la suite de sa lettre à Halévy, Sorel opère une distinction conceptuelle
entre le mythe et l’utopie. Les socialistes intellectuels, pour qui, selon Sorel, la
révolution n’est une réalité qu’en parole, objectent contre la notion de grève
générale qu’elle n’est qu’une utopie. Or selon Sorel, l’utopie et le mythe sont
totalement opposés. L’utopie est le produit d’une démarche intellectualiste qui
consiste à appliquer une théorie à la réalité. Le mythe au contraire naît de
l’action et incite à l’action. L’utopie est découpable rationnellement en parties
qui peuvent être applicables sous forme de réformes, tandis que le mythe est
une image en mouvement qui ne peut être prise que globalement. Le mythe
contrairement à l’utopie ne saurait donc être réfuté. Il n’est pas de l’ordre de la
science, mais de la croyance.
Or l’une des grandes qualités de ce mythe de la grève générale est pour Sorel
de donner une représentation claire de la lutte des classes. La grève oppose les
travailleurs aux capitalistes comme deux armées l’une en face de l’autre sur un
champ de bataille : « en l’espèce, chaque fois qu’on en vient aux mains, c’est
la grande bataille napoléonienne (celle qui écrase définitivement les vaincus)
que les grévistes espèrent voir commencer ; ainsi s’engendre, par la pratique
2des grèves, la notion d’une révolution catastrophique ».
La fonction que Sorel attribue aux mythes peut être rapprochée de
3l’instrumentalisme pragmatiste que développe John Dewey en 1925 dans
Reconstruction en philosophie : l’idéal n’a de valeur que s’il nous permet
d’agir sur le réel. « Le réel cesse d’être quelque chose de déjà là et de final.
C’est ce qui doit être accepté comme véhicule du changement, comme ce qui
empêche ou facilite certaines transformations spécifiques désirées. Quant à
l’idéal rationnel, il cesse de constituer un monde achevé une fois pour toutes,
impossible à utiliser comme levier de transformations du monde empirique
réel, un lieu où se consoler des carences du monde empirique. Il représente

1 Ibid.
2 Georges Sorel, Réflexions sur la violence, op. cit.
3 John Dewey (1859-1952) est un philosophe et pédagogue américain qui fut l'une des grandes
figures de la philosophie pragmatiste classique.
24 alors une possibilité offerte au monde existant, élaborée avec intelligence,
1utilisable comme méthode pour le transformer et l’améliorer ». De fait pour
2Sorel, « il faut juger les mythes comme des moyens d’agir sur le présent ». Or
c’est bien parce qu’il pousse effectivement les syndicalistes à l’action que le
mythe de la grève générale n’est pas une pure chimère. Néanmoins, il est
possible de remarquer dans cette comparaison entre Sorel et Dewey que pour
ce dernier l’instrumentalisme pragmatiste n’est pas opposé à l’intelligence et à
la rationalité. L’anti-intellectualisme pragmatiste de Dewey n’est pas un
antirationalisme à la différence de celui de Sorel.
À la grève générale syndicaliste, Sorel oppose la grève générale politique qui
est au service selon lui des intérêts des socialistes parlementaires qu’ils soient
révolutionnaires ou réformistes, et non des travailleurs. Au lieu de se
concentrer sur la lutte contre les capitalistes, la grève générale politique sert à
promouvoir le pouvoir des hommes politiques socialistes. La grève générale
syndicaliste présuppose une autonomie très claire du prolétariat. Elle n’a pas
pour but la conquête du pouvoir politique, mais l’expropriation des
capitalistes. La grève générale politique a au contraire pour but la conquête de
l’appareil d’État et son renforcement. Cette grève générale politique n’a en
réalité d’autre finalité que l’instauration d’une dictature du prolétariat (ou plus
exactement en réalité, des politiciens) qui n’est autre qu’une nouvelle division
de la société en maîtres et en asservis.
Si l’analyse de Sorel se concentre en particulier sur l’opposition entre mythe et
utopie, celle de Berth produit une théorisation philosophique de cette notion à
partir de l’élaboration d’un réseau complexe d’analogies, de correspondances
et d’antinomies.
La grève générale saisie dans son réseau d’analogies et
d’antinomies sociales
3En 1914 paraît Les méfaits des intellectuels . Néanmoins, comme le précise
Édouard Berth dans son avant-propos, il s’agit de textes parus entre mai 1905
et mars 1908 qu’il choisit de publier sans modifications. Édouard Berth dans
cette série de textes s’attache à établir un réseau d’antinomies, de
correspondances et d’analogies au sein duquel la grève générale occupe une
place déterminée.


1 John Dewey, Reconstruction en philosophie (1925), Pau, Éd. Farrago, 2003, p. 114.
2 Georges Sorel, Réflexions sur la violence, op. cit.
3 Ibidem.
25Tableau des analogies, des correspondances et des antinomies dans
Les méfaits des intellectuels
a) Instruments Concept État Échange
d’oppression (pensée) (politique) marchand
(économique)
b) Acteurs de Intellectuel Politiciens Marchands
l’oppression (Parti)
c) Instruments Mythe Action directe Production
d’émancipation (Grève générale)
d) Acteurs de Syndicalistes Syndicalistes Travailleurs
l’émancipation révolutionnaires : (syndicat)
- militants
- philosophes
Légende du tableau : Les lignes a et b entretiennent un rapport d’antonymie
avec les lignes c et d. Les lignes a et b entretiennent des correspondances entre
elles tout comme les lignes c et d. Les colonnes sont dans un rapport
d’analogies entre elles.

Il est possible de voir dans la méthodologie d’analyse du social appliquée par
Berth un héritage de Proudhon. En effet, cette manière de déterminer des
séries et des antinomies n’est pas sans rappeler la méthode de la dialectique
1sérielle et des antinomies sociales théorisée par Proudhon . En effet, pour ce
dernier, la réalité est constituée de séries et d’antinomies dont dans un premier
temps il prône la résolution par une synthèse, tandis que dans un deuxième
temps de son œuvre, il s’agira plutôt selon lui de procéder à une
2« équilibration ». La deuxième influence méthodologique que subit
probablement Berth est celle de Bergson. En effet, on trouve chez Bergson,
comme il l’a affirmé lui-même, l’intuition première de l’opposition de nature
du temps et de l’espace. À partir de cette intuition principielle, il développe
tout au long de son œuvre un réseau d’antinomies et d’analogies. Par exemple,
l’espace est discontinu et peut donc être appréhendé par l’intelligence
rationnellement tandis que le temps est continu et ne peut donc être
appréhendé que par l’intuition. Ce schéma d’analyse se trouve également
appliqué par exemple en psychologie, aboutissant à l’opposition entre un moi
profond et un moi superficiel. C’est le même raisonnement également qui
permet d’établir ce qui distingue le vivant et la matière...

1 Pierre-Joseph Proudhon, De la création de l'ordre dans l'humanité (1843), Paris, Garnier
Frères, 1849. Disponible sur : http://books.google.fr/
2 Pierre-Joseph Proudhon, De la justice dans la Révolution et l'Église, Paris, Librairie Garnier
Frères, 1858. Disponible sur : http://books.google.fr/
26 Berth commence ainsi pour sa part par déterminer une première série de
termes qui désignent selon lui des réalités qui entretiennent une relation
d’analogie entre elles : le concept au niveau de la pensée, l’État au niveau
politique et l’échange marchand capitaliste au niveau économique. À ces trois
réalités correspondent trois acteurs : les intellectuels, les hommes politiques et
les marchands. « Si en effet, on compare ces trois choses, le concept, l’État et
l’échange, ces trois manifestations de l’activité intellectuelle, politique et
économique de l’homme, on découvre entre elles des analogies remarquables,
analogies qui concernent tout autant leur être intime que leurs affects et, pour
1le dire tout de suite, le genre de libération qu’elles procurent ».
Le concept est un mode d’appréhension de la réalité, qui comme Nietzsche et
Bergson en ont fait la critique, simplifie la réalité et la fige dans une
abstraction. Or l’action de l’État vis-à-vis de la société est analogue au rapport
du concept vis-à-vis de la réalité. L’État est incapable de saisir la vie sociale et
de l’organiser sans la simplifier et l’appauvrir. On trouve chez Berth une
critique de l’État rationnel hégélien analogue à celle qu’effectue Nietzsche
2dans Ainsi parlait Zarathoustra : « L’État, c’est le plus froid des monstres
froids : Il ment aussi froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche :
3« Moi, l’État, je suis le Peuple ». L’État est en effet pour Hegel, le concept de
4l’esprit objectif : « l’État est le rationnel en et pour soi ». La théorisation de
l’État chez Berth fait certes de l’État l’instrument au service de la bourgeoisie.
Mais celle-ci ne se réduit pas aux intérêts économiques des marchands. Un
autre groupe la compose : les intellectuels. L’État est donc le produit de
l’abstraction de la rationalité intellectuelle au service des intérêts marchands.
On est ici proche, dans la théorisation qu’effectue Berth, de la critique présente
chez Weber de la « domination légale à direction administrative
5bureaucratique ». Les politiciens qui cherchent à s’emparer du pouvoir de
l’État grâce aux partis politiques le font pour servir soit les intérêts des
capitalistes, soit les intérêts des intellectuels (comme c’est le cas des
socialistes intellectuels). En définitive, un socialisme qui s’imposerait par le
pouvoir d’État ne serait pas au service des intérêts des travailleurs, mais des
intellectuels du socialisme.
À cette série d’analogies et de correspondances s’opposent deux autres séries.
À l’action parlementaire et réformiste des politiciens répond l’action directe
révolutionnaire des syndicalistes. Face aux partis de politiciens se dressent les
organisations syndicales qui ne sauraient leur être inféodées. À l’échange des

1 Édouard Berth, Les méfaits des intellectuels, op. cit.
2 Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra [1883-1885], trad. Henri Albert, Paris, Société
du Mercure de France, 1898.
3 Ibid., p. 61.
4 Georg Wilhem Friedrich Hegel, Principes de Philosophie du droit, Paris, Garnier Flammarion,
1999, § 258.
5 Max Weber, Économie et société, t. 1, Paris, Presses Pocket, 2003.
27marchands, il est possible d’opposer la production des travailleurs. Par
conséquent, l’action étatique devra être remplacée par la ré-organisation de la
production par les fédérations de syndicats. Aux discours des intellectuels,
qu’ils soient socialistes ou sociologues solidaristes, fait face l’action concrète
des militants syndicalistes révolutionnaires. À une pensée abstraite et
rationaliste, il est donc possible d’opposer une pensée proche de la vie et de
l’action qui est celle de Bergson et des philosophes de la Nouvelle école. Il
existe néanmoins une ambiguïté que ne résout pas Berth sur l’identité de ceux
qui s’opposent aux intellectuels. Il s’agit certes des syndicalistes
révolutionnaires militants, mais également des syndicalistes révolutionnaires
philosophes à savoir les philosophes de la Nouvelle école.
Quelle est alors la portée de cette notion de grève générale selon Berth ? La
grève générale est une forme d’action directe. Or l’action directe s’oppose à
l’action indirecte du parlementarisme et de l’étatisme : par conséquent, l’appel
à la grève générale par les syndicalistes révolutionnaires français est la marque
d’une lutte des travailleurs qui ne se limite pas à une lutte contre le
capitalisme, mais qui prend en compte également la lutte contre l’État.
La seconde marque de cette opposition entre la grève générale et l’État tient au
fait que la grève générale relève du mythe, tandis que l’État relève du
1concept : « État abstrait... c’est la mort du mythe ». Exprimé sous une forme
nietzschéenne par Berth, le mythe de la grève générale relève de la dimension
« dionysiaque » de ces artistes-artisans que sont les travailleurs à laquelle
2s’oppose l’intellectualisme « apollinien » de l’État. Berth trouve les mêmes
accents nietzschéens que Sorel pour glorifier dans la grève générale sa
dimension guerrière qui lui permettra de « transcender l’échange, le concept et
l’État ». La grève générale est cet instrument chargé de faire advenir une
société qui ne sera plus organisée selon le mode centralisé de l’État, mais où
3l’unité sera réalisée « dans et par la liberté ».
Parmi ceux auxquels s’opposent les philosophes syndicalistes figurent, comme
nous l’avons mentionné, les socialistes intellectuels qui, tels Jean Jaurès,
défendent l’action parlementaire et ont pu s’opposer à la stratégie de la grève
générale ou qui, comme Jules Guesde, accordent une importance trop grande à
la détermination des forces productives et surtout veulent subordonner l’action
du syndicat à celle du parti. Mais ils s’opposent également à la sociologie
rationaliste des durkhémiens dont les idées politiques tendent vers le
réformisme solidariste. C’est ainsi que Célestin Bouglé intervient en 1909
dans La Revue du mois pour faire une critique à la fois philosophique et
politique des théories des philosophes de la Nouvelle école.

1 Édouard Berth, Les méfaits des intellectuels, op. cit.
2 Édouard Berth reprend ici l'opposition entre le dionysiaque (la démesure) et l’apollinien (la
mesure) théorisée par Nietzsche dans Naissance de la tragédie.
3 Ibidem.
28 Trois exemples de critiques philosophiques du mythe de la
grève générale
Si les théories syndicalistes révolutionnaires sont discutées politiquement par
les « intellectuels du socialisme », elles ont fait également l’objet de vives
critiques situées sur le plan philosophique dans des textes ou des ouvrages qui
entendent se situer dans ce champ savant déterminé.
Célestin Bouglé ou la critique philosophique durkhémienne du
syndicalisme révolutionnaire
1 2L’article que rédige Célestin Bouglé , intitulé « Syndicalistes et bergsoniens »
comporte un double enjeu : défendre sur le plan philosophique le rationalisme
de la sociologie contre le pragmatisme bergsonien des philosophes de la
Nouvelle école et s’opposer sur le plan politique aux théories des syndicalistes
révolutionnaires au profit du réformisme solidariste.
Le premier reproche que Bouglé oppose aux philosophes de la Nouvelle école,
c’est leur anti-intellectualisme : « La révolution n’a pas besoin de théories. À
3bas les constructions intellectuelles ». Cette opposition est double. Il reproche
aux philosophes syndicalistes de contester la fonction politique des
intellectuels en tant que guides de la transformation sociale. Or cela tient,
deuxième point, au fait qu’ils adoptent une démarche pragmatiste et empirique
qui entend partir des pratiques des militants et non une démarche rationaliste
qui adopte une méthode déductive qui consiste à appliquer des théories à la
réalité. Bouglé résume ainsi la controverse philosophique qui l’oppose aux
philosophes de la Nouvelle école : c’est « un duel entre l’intellectualisme et le
4pragmatisme ». Bouglé explicite ce qui lui apparaît comme une
contradiction : les philosophes de la Nouvelle école entendent opposer la
pratique militante aux théories intellectuelles et pour cela ils se livrent à de
subtiles théorisations philosophiques. On revient donc ici au point ambigu
présent chez Berth : dans le réseau des antinomies sociales, quels sont les
acteurs qui s’opposent aux intellectuels ? La résolution de cette question nous
semble la suivante. Il y a une inversion du primat entre rationalistes et
syndicalistes révolutionnaires. Les rationalistes accordent le primat aux
théories intellectuelles sur l’action politique tandis que les syndicalistes
révolutionnaires l’accordent au militantisme syndical. De ce point de vue-là,
ce sont bien les syndicalistes qui s’opposent aux intellectuels. Mais dans
l’ordre de l’argumentation intellectuelle, au niveau de la pensée, ce sont les
philosophes de la Nouvelle école qui s’opposent aux intellectuels rationalistes.

1 Célestin Bouglé (1870-1940) fut un sociologue et philosophe proche de Durkheim avec lequel
il lança L'année sociologique.
2 Op. cit.
3 Ibid., p. 404.
4 Ibid., p. 405.
29Le corollaire de cette controverse philosophique, c’est l’opposition entre la
place respective de la raison et de l’action, et d’autre part celle de la raison
contre l’intuition (Bergson) ou le mythe (Sorel). Peut-on appréhender, comme
1le défend Émile Durkheim , les faits sociaux selon une méthode rationaliste ou
les forces sociales (le mythe) et la réalité sociale dans sa mobilité
échappentelles à toute appréhension rationnelle ? Tel est l’enjeu épistémologique qui se
joue autour de cette réception philosophique de la théorisation de la grève
générale comme mythe.
Le second enjeu de l’opposition de Bouglé, et plus largement des
durkheimiens, au syndicalisme révolutionnaire tient dans leur défense de la
démocratie représentative. Le syndicalisme doit-il être réformiste comme c’est
le cas pour le trade-unionisme en Angleterre ou doit-il être révolutionnaire ?
Les positions réformistes de Bouglé expliquent son opposition à la notion de
grève générale, car celle-ci s’inscrit dans une vision révolutionnaire de la
société. Le corollaire de cette controverse est celui entre le type d’action qui
doit être défendu : l’action indirecte du parlementarisme ou l’action directe de
la grève ? La défense par Bouglé de l’action parlementaire explique également
son opposition à la grève. Un autre corollaire politique de cette opposition est
celui qui porte sur le rôle respectif des partis et du syndicat : la défense que
Bouglé fait du parlementarisme implique également une acceptation des partis.
Selon lui, l’opposition des philosophes syndicalistes au réformisme, et leur
position révolutionnaire, tient au fait que pour eux, il s’agit de s’opposer à la
solidarité sociale que défend le solidarisme et qui constitue également la base
du lien social selon Durkheim pour affirmer le principe de la lutte des classes.
Pour les philosophes syndicalistes, ce n’est pas la solidarité entre les groupes
sociaux qu’il faut promouvoir, mais l’autonomie du mouvement ouvrier.
Une autre dimension encore de cette série d’oppositions politiques porte sur le
rôle du suffrage universel : l’élection, avec le vote individuel, correspond à
une atomisation de la société comparable à celle qu’opère la raison selon
Bergson qui tend à transformer de l’homogène et du continu en discontinu. Ce
qui se joue ici c’est l’opposition entre la prise de décision à la majorité de la
démocratie et la théorie des minorités actives des syndicalistes
révolutionnaires.
Enfin, dernier élément de cette série d’antinomies politiques : la défense du
syndicalisme révolutionnaire implique une critique et une destruction de
l’État. Or il y a pour Durkheim et ses disciples une analogie entre l’intellectuel
et l’État. L’État est en effet le cerveau de la société, sa tête pensante, chargé
d’en exprimer la conscience morale et collective et d’en coordonner les
fonctions. Il y a donc une opposition entre deux projets politiques. D’un côté,

1 Voir également la série de cours que Durkheim consacre en 1913 au pragmatisme :
Pragmatisme et sociologie (1913-1914).
Disponible sur : http://dx.doi.org/doi :10.1522/cla.due.pra
30 un projet réformiste qui se donne pour moyen l’action parlementaire. Les
hommes politiques, conseillés par les théories des sociologues durkheimiens
coordonnent, à l’aide de l’État, les activités sociales de manière à limiter les
injustices et les inégalités sociales. À cela s’oppose le projet syndicaliste : la
transformation directe de la société par les travailleurs au moyen de la grève
générale, instrument d’action révolutionnaire, afin de mettre en place une
gestion de la société par les syndicats. Mais cette gestion syndicale selon
Bouglé conduira à un enfermement dans des intérêts corporatistes incapables
de s’élever à l’intérêt général que seul peut garantir l’État. Il est intéressant de
rappeler que la solution proposée à ce problème par Émile Pataud et Émile
1Pouget réside dans une double organisation, de la production d’une part par
les fédérations de branches à travers l’ensemble du territoire, et d’autre part
par les Bourses du travail qui jouent le rôle d’unions locales
interprofessionnelles.
La critique de Bouglé des philosophes syndicalistes est également celle qui
oppose un tenant de la culture classique rationaliste française à ceux qu’il
perçoit comme des tenants d’une culture de producteur qui met en avant
l’action sur les discours et qui ne saurait selon lui que conduire à la destruction
de la civilisation et à la barbarie.
Ainsi Célestin Bouglé finit-il par conclure, dans son article, que la grève
générale, « la plus nette expression de l’idéal syndicaliste est aussi la plus
exacte application de la méthode anti-intellectualiste ». La notion de grève
générale est ainsi pour lui la cristallisation en actes et en mots de l’ensemble
de son opposition à la fois politique et philosophique au syndicalisme
révolutionnaire.
Georges Guy-Grand ou la théorisation d’une philosophie
syndicaliste
Parmi les nombreux écrits et discussions auxquels ont donné lieu les thèses
2 3des philosophes de la Nouvelle école , le travail de Georges Guy-Grand est
sans doute le plus développé puisqu’il consacre un ouvrage complet à
4théoriser ce qu’est pour lui la philosophie syndicaliste . Par cette notion, il
désigne les positions pro-syndicales des philosophes de la Nouvelle école

1 Pataud Émile et Pouget Émile, Comment ferons-nous la révolution ? (1909). Disponible sur :
www.gallica.bnf.fr
2 Georges Guy-Grand conseille ainsi à ses lecteurs de consulter « la collection de la Revue de
Métaphysique et de Morale, le Bulletin de la Société française de philosophie, la Revue
socialiste, Pages Libres, passim. Études, thèses ou discusssions de M. Sorel ; quelques-unes ont
été publiées en brochures chez Jacques ou aux Cahiers de la Quinzaine (p. ).
3 Georges Guy-Grand (1879-1957) fut un juriste et un philosophe auteur de plusieurs ouvrages
portant entre autres sur le nationalisme, Proudhon ou bien encore la démocratie.
4 Op. cit.
31avant 1910, avant qu’ils ne deviennent selon lui des défenseurs du
nationalisme.
Dans le chapitre que Georges Guy-Grand consacre au mythe, et donc à la
grève générale, il commence par noter la même contradiction performative
que Bouglé : la critique anti-intellectualiste des philosophes de la Nouvelle
école est le fait d’intellectuels. Selon lui, le mythe de la grève générale est à
l’action militante ce que l’intuition métaphysique bergsonienne est à la
philosophie : « le mythe de la grève générale serait, selon la Nouvelle école,
l’équivalent dans la conscience profonde du prolétariat de l’intuition
1métaphysique ». Guy-Grand reproche à Sorel, avec la théorisation de la grève
générale comme mythe, d’opposer trop nettement la volonté et l’intelligence.
Il conteste en outre l’opposition entre mythe et utopie qu’établit Sorel. Pour
lui, il existe bien une dimension utopique du syndicalisme révolutionnaire :
celui-ci propose une réorganisation sur la base des syndicats sans État, ni
capitalisme. La théorisation de Sorel tend à faire du mythe de la grève
générale une fin en soi et l’unique mobile des actes syndicalistes
révolutionnaires. Mais, selon Guy-Grand, les mobiles de l’action syndicaliste
ne se trouvent pas uniquement dans un mythe, mais également dans une
utopie. Guy-Grand s’oppose à l’idée que le mobile des militants se trouverait
dans une action révolutionnaire qui n’aurait sa fin qu’en elle-même. Ce qui
donne une valeur à cette action qu’est la grève, ce n’est pas sa violence
intrinsèque, mais c’est la fin que ce moyen permet d’atteindre. Or ce moyen
qu’est la grève générale n’est pas selon Georges Guy-Grand adéquat pour
atteindre la fin que les syndicalistes révolutionnaires poursuivent, à savoir
réorganiser la société. En effet, une telle fin ne suppose pas d’apprendre à bien
se battre, mais d’acquérir des compétences intellectuelles de gestion de
l’économie. En définitive, à travers cette opposition, se dessinent deux modes
d’analyse des actions humaines. Celle de Guy-Grand est rationaliste et
intentionnaliste tandis celle des philosophes de la Nouvelle école accorde une
place prépondérante aux instincts et aux forces irrationnelles dans la
détermination des actions humaines comme c’est le cas également chez
Nietzsche.
Alors que Bouglé analysait l’enjeu philosophique des positions des
syndicalistes révolutionnaires comme l’opposition entre intellectualistes et
pragmatistes, Guy-Grand le théorise plutôt comme « l’éternel antagonisme de
2l’intelligence et de l’instinct ». Mais cette opposition entre rationalisme et
vitalisme a des conséquences pragmatiques. En effet, le développement
excessif de l’intelligence rend incapable d’agir. Néanmoins, Guy-Grand se
demande si la classe ouvrière française sous l’effet de l’instruction, du loisir
conquis par les luttes syndicales et de la presse des démocraties libérales n’est

1 Ibid., p. 85.
2 Ibid., p. 101.
32 pas amenée à devoir dépasser le mythe de la grève générale pour aller vers
l’idée de grève générale. Dans ce cas, les travailleurs ne seront plus galvanisés
par la grève générale comme des combattants, mais ils l’examineront
rationnellement comme des philosophes.
En définitive, le prolétariat français se trouve soumis au défi d’une aporie. Les
militants syndicalistes d’action directe ont l’énergie de la transformation
sociale, mais ils ne possèdent pas la compétence pour réorganiser la société.
En se cultivant, le prolétariat acquiert les compétences pour organiser la
nouvelle société, mais il s’individualise, s’atomise, porté à la réflexion, il perd
le goût de l’action, ainsi que sa force collective.
Alors que Bouglé et Guy-Grand ont avant tout positionné leur critique
philosophique du mythe de la grève générale dans la perspective d’une
défense du rationalisme, De Visscher situe sa critique principalement sur le
plan de la philosophie morale.
De Visscher ou la critique de la théorie morale de la grève générale
De Visscher en 1913 écrit dans la Revue néo-scolastique de philosophie, un
article intitulé « La philosophie syndicaliste et le mythe de la grève
1générale ». Dans celui-ci, il effectue, tout comme Bouglé et Guy-Grand, une
critique philosophique de la notion de grève générale.
C’est à l’issue d’un long développement préalable sur l’utopie que De
Visscher s’intéresse dans son article à la théorie de Sorel du « mythe de la
grève générale ». Pour lui, « la nouvelle philosophie révolutionnaire » comme
il l’appelle, oppose le mythe à l’utopie rationaliste de la théorie révolutionnaire
jacobine exprimée par Rousseau : « si l’utopie est propre à caractériser le
Jacobinisme, la théorie du mythe suffit à révéler les traits fondamentaux du
2nouvel esprit révolutionnaire » . Il axe son commentaire de la théorie du
mythe de la grève générale, sur l’irrationalisme vitaliste qu’implique le mythe
conçu comme une force aveugle opposée à la rationalité de l’utopie. Alors que
l’utopie relèverait de la raison, le mythe serait de l’ordre de l’imagination.
Tandis que la première vise le futur, le second se déploie dans le présent.
En faisant de la grève un mythe, selon De Visscher, Sorel théorise la
révolution non plus comme un événement lointain coupé du présent, mais il en
fait une pratique qui se manifeste dans chaque action de lutte présente. « Il n’y
a pas de violences prolétariennes, pas de grèves dont ne bénéficie l’idée
révolutionnaire. C’est la Révolution permanente s’alimentant aux sources
3vives de l’activité ouvrière » . Une telle conception de la révolution substitue à
une conception mécaniste de la révolution, une vision morale faite d’héroïsme

1 Op. cit.
2 Ibid., p. 44.
3 Ibid., p. 146.
33

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.