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Grossesses et maternité à l'adolescence

De
246 pages
Partant de l'idée selon laquelle la perception des grossesses et des maternités d'adolescentes résulte d'un processus de construction sociale, l'ouvrage se propose de retracer l'apparition et la carrière de ce phénomène en tant que problème public au sein de la société française depuis le début du XXe siècle. Réalisée d'après des travaux de médecins, l'analyse raconte la succession, sur plus d'un siècle, de grandes thématiques sociales (maternité illégitime, maternité célibataire, etc.).
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Grossesses et maternité Mariette Le Den
à l’adolescence
En France, à l’heure de la généralisation de la contraception
et de l’évolution des normes sexuelles et reproductives, la
grossesse et la maternité à l’adolescence dérangent et sont
perçues par la collectivité comme un problème social majeur.
Pourtant, celles-ci sont plus ou moins acceptées selon les Grossesses
époques et les cultures, allant même jusqu’à représenter un rite
de passage à l’âge adulte dans certains milieux traditionnels
africains. Partant de l’idée selon laquelle la perception des et maternité
grossesses et des maternités d’adolescentes résulte d’un
processus de construction sociale, l’ouvrage se propose de à l’adolescenceretracer l’apparition et la carrière de ce phénomène en tant
que problème public au sein de la société française depuis le
edébut du XX siècle, période charnière pour les femmes et leur Socio-histoire d’un problème public
fonction maternelle. Réalisée d’après des travaux de médecins,
l’analyse raconte la succession, sur plus d’un siècle, de
grandes thématiques sociales (maternité illégitime, maternité
célibataire, etc.) au fur et à mesure de l’évolution des normes
sexuelles, reproductives et familiales.
Post-doctorante en sociologie et démographie à l’Université de Picardie Jules
Verne, Mariette Le Den est membre du Centre Universitaire de Recherches
sur l’Action Publique et le Politique depuis 2009. Chargée de cours d’analyse
démographique, elle travaille actuellement sur les politiques de la sexualité
à travers les enjeux de la mise en place d’une éducation sexuelle en région
Picardie.
Collection « Logiques Sociales »
dirigée par Bruno Péquignot
Illustration de couverture : Pierre Le Den
ISBN : 978-2-343-04435-4
25,50 € L O G I Q U ES S O C I A L ES
Mariette Le Den
Grossesses et maternité à l’adolescenceGrossesses et maternités à l’adolescence
Socio-histoire d’un problème public Logiques sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante
reste universitaire, la collection « Logiques Sociales » entend favoriser les liens entre
la recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les
recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent
la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation
méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes
conceptuels classiques.


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de jeunesse campagnarde, 2014.
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les expériences de loisir, 2014.
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Delphine CEZARD, Les « Nouveaux » clowns, Approche sociologique de l’identité,
de la profession et de l’art du clown aujourd’hui, 2014.
Christian BERGERON, L’épreuve de la séparation et du divorce au Québec. Analyse
selon la perspective du parcours de vie, 2014.

Mariette Le Den
Grossesses et maternité à l’adolescence
Socio-histoire d’un problème public

























































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04435-4
EAN : 9782343044354
« La fonction maternelle chez les humains n’a rien de naturel ; elle est
toujours et partout une construction sociale, définie et organisée par des
normes, selon les besoins d’une population donnée à une époque donnée
de son histoire »
1Yvonne Knibiehler .
1 Knibiehler Y. (dir), 2001, Maternité, affaire privée, affaire publique, Paris, Bayard, p.13. Introduction

Problèmes, objet et méthode Qui n’est pas intrigué, curieux ou étonné face à une jeune fille au ventre
rond ou derrière une poussette ? Qui ne s’est jamais interrogé devant le
paradoxe de ce corps si jeune et pourtant sur le point de devenir celui
d’une mère : « Pourquoi ? Comment ? Et le papa ? ». Il est vrai qu’elles
sont déconcertantes ces adolescentes, soit dissimulées sous leur grand pull,
ventre rentré et l’air boudeur, soit le ventre en avant, l’air réjoui et
2triomphateur à l’idée de l’enfant qui s’annonce. La grossesse et la
3maternité chez l’adolescente constituent un phénomène qui questionne et
perturbe la plupart d’entre nous et face auquel nous avons beaucoup de
présupposés : « La pauvre, comment va-t-elle faire pour assumer cet
4enfant, continuer ses études, etc. ? ». La fécondité de l’adolescente
provoque la surprise, le désarroi, parfois la consternation. De manière
générale, elle suscite bien souvent une certaine réprobation du fait de son
5caractère anachronique .
Une approche compréhensive
Cette question a suscité et suscite encore de nombreux travaux à l’échelle
internationale. En sciences sociales, la majorité des chercheurs ont fait le
choix d’étudier le phénomène des grossesses et des maternités à
l’adolescence sous l’angle de la causalité, par l’analyse des déterminants et
des conséquences de celles-ci.
En France, la plupart des analyses portent davantage sur les
comportements sexuels et les pratiques contraceptives des adolescents que
sur les grossesses et les maternités proprement dites. Ainsi, dispose-t-on de
nombreuses études chiffrées détaillant l’âge au premier rapport sexuel, la
fréquence des rapports, le nombre de partenaires, le type de méthode
contraceptive utilisée ou encore le recours à l’Interruption Volontaire de
6Grossesse (IVG) . D’autres études, plus qualitatives, s’intéressent plus
2 « État de la femme entre la fécondation et l’accouchement » (Larousse) ; « État d’une
femme enceinte » (Le Robert).
3 « Fait de mettre au monde un enfant » (Larousse), « Fait de porter et de mettre au
monde un enfant » (Le Robert).
4 Nous utiliserons le terme « fécondité » pour désigner la grossesse et la maternité,
c’està-dire les phénomènes qui se rapportent à la « faculté de se reproduire » (Le Robert),
afin d’éviter les redondances.
5 Préface de Didier Le Gall, in Le Van C., 1998, Les grossesses à l'adolescence. Normes
sociales, réalités vécues, Paris, L’Harmattan, p. 5-10.
6 Bozon M., 2000, « À quel âge a-t-on ses premiers rapports sexuels en France ? », Fiche
d'actualité scientifique INED, n° 5 ; Moreau C., Lydie N., Warszawski J. et al., 2005,
« Activité sexuelle, infections sexuellement transmissibles, contraception », Baromètre
santé 2005. Premiers résultats, INPES, p. 329-353 ; Toulemon L., Léridon H., 1995,
11 spécifiquement aux normes et aux représentations de la sexualité chez les
7jeunes ainsi qu’aux enjeux de l’éducation sexuelle . Certains chercheurs se
sont toutefois penchés sur la question des grossesses à l’adolescence à
travers une analyse des déterminants de celles-ci. Dans la mesure où les
grossesses d’adolescentes coïncident la plupart du temps avec l’absence de
contraception au moment du rapport sexuel, ils ont cherché à expliquer le
lien entre ces grossesses et la pratique contraceptive des jeunes femmes.
Sandrine Durand montre ainsi l’influence des normes familiales, des pairs et
des attitudes des acteurs de santé sur l’accès à la contraception et identifie
plusieurs facteurs susceptibles d’influer sur l’utilisation de méthodes
contraceptives et donc sur la survenue d’une grossesse : manque de
reconnaissance de la sexualité, déficit d’information, sentiment d’infertilité,
incompatibilité des méthodes contraceptives avec le style de vie des jeunes
8filles, etc. Pour d’autres auteurs, l’ « échec » contraceptif n’est pas le seul
facteur explicatif de ces grossesses. Charlotte Le Van explique en effet que
ces dernières peuvent être voulues et qu’elles ne traduisent pas toujours un
9accident ou un manque d’information sur la contraception . Ainsi, la
grossesse chez l’adolescente peut être liée à une volonté de tester voire
renforcer sa relation amoureuse, attirer l’attention de son entourage en cas de
« défaut d’insertion familiale » ou encore acquérir une identité socialement
reconnue et valorisée. Pour Anne Daguerre et Corinne Nativel, la survenue
d’une grossesse chez une adolescente peut également traduire « un désir de
10reconnaissance dans un contexte de crise économique et sociale ».

Nous remarquerons que l’analyse historique des grossesses et des
maternités chez les adolescentes est quant à elle inexistante. D’ailleurs, il
suffit d’étudier le catalogue de la Bibliothèque Nationale de France pour voir
que ce concept n’est apparu dans la littérature qu’à partir des années 1970.
Les études historiques portent alors sur ce qui est couramment appelé la
« maternité illégitime » ou le phénomène des « filles-mères ». Certains

« La diffusion des préservatifs : contraception et prévention », Population et Sociétés,
etc.
7 Bozon M., 2008, « Premier rapport sexuel, première relation : des passages attendus »,
in Bajos N., Bozon M. (dir.), L’enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genre et
santé, Paris, La Découverte, p. 117-147 ; Iacub M., Maniglier P., 2005, Antimanuel
d'éducation sexuelle, Rosny, Bréal; Le Gall D., Le Van C., 2007, La première fois. Le
passage à la sexualité adulte, Paris, Payot ; Picod C., Pelège P., 2006, Éduquer à la
sexualité, un enjeu de société, Paris, Dunod ; etc.
8 Durand S., Ferrand M., Bajos N., 2002, « Accès à la contraception et recours à l’IVG
chez les jeunes femmes », in Bajos N., Ferrand M. et l’équipe GINE, De la contraception
à l’avortement : sociologie des grossesses non prévues, Paris, INSERM.
9 Le Van C., 1998, Les grossesses à l'adolescence. Normes sociales, réalités vécues,
Paris, L’Harmattan.
10 Daguerre A., Nativel C., 2004, « Les maternités précoces dans les pays développés.
Problèmes, dispositifs, enjeux politiques », Dossiers d’Études CNAF, n° 53, p. 6.
12 auteurs s’en sont même faits les spécialistes telle la sociologue Nadine
Lefaucheur qui a publié de nombreuses études sur la thématique de
l’illégitimité, dénonçant le sort fait à la « fille-mère » et son « bâtard »,
11perçus tous deux comme une catégorie de population à hauts risques . Dans
l’ensemble, les chercheurs analysent la façon dont la société des siècles
derniers a largement contribué à stigmatiser cette forme de maternité, qui
s’inscrivait en dehors de la norme du mariage, et à en faire un véritable fléau
12social . Parallèlement et de manière plus large, de nombreux auteurs se sont
penchés sur l’histoire de la vie sexuelle et reproductive de la
13femme longtemps enfermée dans son rôle d’épouse et de mère .
Les travaux français restent peu nombreux par comparaison aux
publications étrangères, notamment anglaises et américaines. En effet, une
brève analyse de cette littérature anglo-saxonne met en évidence l’abondance
des études disponibles sur le sujet qui peuvent être regroupées autour de trois
thématiques principales : les déterminants des grossesses chez les
adolescentes, l’impact de la maternité précoce sur les conditions de vie et
l’amélioration des pratiques de prévention. Un premier pan de la recherche
s’intéresse en effet aux facteurs de risque des grossesses chez les
adolescentes : pourquoi certaines adolescentes sont plus à même que
d’autres de tomber enceinte ? De nombreuses explications sont avancées,
certains évoquent des déterminants d’ordre psychologique tels la
14consommation d’alcool ou le stress , des facteurs familiaux comme le
11 Lefaucheur N., 1982, « Du traitement social et sociologique de la maternité
célibataire », Annales de Vaucresson, n° 19, p. 109-130 ; Lefaucheur N., 1985(a), Les
filles-mères et la patrie : conservation et utilité des bâtards, Rapport de recherche pour le
ministère de la Justice, Fondation Royaumont ; Lefaucheur N., 1989(a), « Des bâtards
aux filles-mères, ou du modèle angélique au modèle patriotique », in Théry I., Biet C., La
Famille, la loi, l'État, de la Révolution au Code civil, Paris, Imprimerie nationale, p.
491502, etc.
12 Boulbes Y., 2005, L’histoire des maisons maternelles, entre secours et redressement,
Paris, L’Harmattan ; Brunet G., 2010, « Célibataires et mères de nombreux enfants.
eParcours de femmes à Lyon au XIX siècle », Annales de démographie historique,
n° 119 ; Garcia A.-L., 2009, « Acte de déviance ou de patriotisme ? Les filles-mères
françaises et allemandes dans l’entre-deux-guerres », Interrogations, n° 8, p. 25-42 ;
Thébaud F., 1991, « La peur au ventre », in Duby G., Ariès P. (dir.), Amour et sexualité
en Occident, Paris, Seuil, p. 285-297.
13 Chaperon S., 2002, « L’histoire contemporaine des sexualités en France », Vingtième
Siècle, n° 75, p. 47-59 ; Cova A., 2000, Au service de l'Église, de la patrie et de la
efamille : femmes catholiques et maternité sous la III République, Paris, L’Harmattan ;
Garreau L., 2002, Une reconnaissance progressive du plaisir sexuel : 1956-2000. Sexes,
morales et politiques, vol. 2, Paris, L’Harmattan ; Gauthier X., 2002, Naissance d'une
eliberté. Avortement, contraception : le grand combat des femmes au XX siècle, Paris, R.
e eLaffont ; Sohn A.-M., 1996, Chrysalides. Femmes dans la vie privée (XIX -XX siècles),
vol. 1, Paris, Sorbonne.
14 Corcoran J., Franklin C., Bennett P., 2000, « Ecological factors associated with
adolescent pregnancy and parenting », Social Work Research, n° 24, p. 29-39.
13 15manque de communication, de soutien ou d’encadrement familial .
D’autres invoquent des causes socio-économiques telles que l’appartenance
à un milieu défavorisé, le rapport négatif à l’école de certains jeunes ou
encore le sentiment de manquer d’opportunités professionnelles qui
expliquerait que les adolescentes trouvent peu de motivations à rester
16scolarisées et à retarder l’arrivée d’une maternité . Le manque d’accès à
17l’information et aux services de santé et de contraception et l’inadéquation
18des politiques d’éducation sexuelle sont également montrés du doigt.
Certains chercheurs se sont plutôt intéressés aux conséquences de la
maternité précoce sur les conditions de vie de la mère et son enfant. Ainsi,
ils expliquent que les mères adolescentes sont davantage en situation
d’exclusion sociale : elles vivent seules, le plus souvent dans des logements
sociaux, elles sont peu qualifiées et manquent d’opportunités
professionnelles, leurs revenus sont plus faibles et elles sont en moins bonne
19santé physique et mentale . Le soutien du père semble jouer un rôle
déterminant puisqu’il permet souvent une amélioration de l’état
20psychologique de la mère ainsi que du développement général de l’enfant .
Enfin, d’autres spécialistes se sont interrogés sur la meilleure façon de
réduire les grossesses chez les adolescentes, à travers des études
comparatives entre les pays. Selon eux, la prévention de ces grossesses doit
passer par une amélioration de l’accès à la contraception, à l’information et
aux soins, une éducation sexuelle plus cohérente dans ses messages et plus
compréhensive, le développement de cliniques communautaires et
éducatives censées améliorer les connaissances et les compétences des
21jeunes . Certains dénoncent la situation des travailleurs sociaux américains
qui se heurtent notamment à la puissance de certains mouvements politiques

15 Cheesbrough, S., Ingham, R., Massey, D., 1999, Reducing the rate of teenage
conception. A review of international evidence: the United States, Canada, Australia and
New Zealand, London, Health Education Authority; Corcoran J. et al, 2000, op. cit.
16 Cheesbrough et al., 1999, op. cit.; Corcoran J., 2000, op. cit. ; Lawson A., Rhode D.,
1993, The Politics of Teenage Pregnancy, New Haven, Yale University Press.
17 Corcoran J. et al, 2000, op. cit. ; Lawson A., Rhode D., 1993, op. cit.
18 Lewis J., Knijn, T., 2002, « The politics of sex education policy in England and Wales
and in the Netherlands since the 1980’s », Journal of Social Policy, n° 31, p. 669-694.
19 Allen I., 1998, Teenage Mothers: Decisions and Outcomes, London, Policy Studies
Institute; Hobcraft J., Kiernan K., 2001, « Childhood Poverty, Early Motherhood and
Adult Social Exclusion », British Journal of Sociology, n° 52, p. 495-517.
20 Roye C., Balk S., 1996, « The relationship of partner support to outcomes for teenage
mothers and their children: a review », Journal of Adolescent Health, n° 19, p. 86-93.
21 Franklin C., Corcoran J., 2000, « Preventing adolescent pregnancy – A review of
programs and practices », Social Work, n° 45, p. 40-45 ; Kirby D., 2001, Emerging
answers: research findings on programs to reduce teen pregnancy, Washington, National
Campaign to Reduce Teen Pregnancy ; Fullerton D., 2004, « Promoting adolescent
sexual health and preventing teenage pregnancy – A review of recent effectiveness
research », Crisis Pregnancy Agency Report, n° 2 ; Lewis J., Knijn, T., 2002, op. cit.
14 22partisans d’une sexualité conservatrice . Dans l’ensemble, ces approches
sociologiques du phénomène des grossesses et des maternités chez les
adolescentes se basent sur des revues de la littérature ou des études
statistiques. Seule l’une d’entre elle est issue d’entretiens auprès de jeunes
23femmes .
Une approche constructiviste
Plutôt que s’intéresser aux causes et conséquences des grossesses
d’adolescentes, certains chercheurs ont choisi d’étudier les raisons de la
stigmatisation de ces grossesses et maternités dans nos sociétés occidentales
à travers une analyse de leur « construction sociale ». Ils se basent sur le
postulat selon lequel la réalité sociale et les phénomènes sociaux, ici les
grossesses et les maternités des adolescentes, sont « construits », c'est-à-dire
créés, objectivés ou institutionnalisés.
Un certain nombre de sociologues français reconnaissent la vision
négative très souvent attribuée au phénomène par de nombreux acteurs qui le
considèrent comme un problème de société. Prenant acte du processus de
construction sociale dont résulte ce problème public, ils explorent une
variété de facteurs culturels, sociaux et institutionnels pour expliquer ce
mécanisme. Par exemple, pour Anne Daguerre, les grossesses et maternités
d’adolescentes posent problème dans les sociétés occidentales car elles
bouleversent « l’ordre séquentiel, socialement construit, de la
24procréation ». Charlotte Le Van écrit quant à elle que la grossesse des
jeunes filles n’est pas un fait récent mais c’est le contexte socio-économique
25des dernières décennies qui en a fait un problème social nouveau . Elle
montre qu’à l’heure de la généralisation de la contraception et de l’évolution
des normes sexuelles et reproductives, la grossesse et la maternité chez
l’adolescente sont perçues par la collectivité comme un comportement
déviant, stigmatisant celle qui la « subit ». En contradiction totale avec
l’ordre socialement établi de la sexualité et de la procréation, elles
apparaissent comme un problème social majeur. L’usage des chiffres est
également questionné par certains de ces auteurs qui dénoncent le décalage
entre la réalité statistique indiquant que les grossesses adolescentes restent
22 Joffre C., 1993, « Sexual politics and the teenage pregnancy prevention worker », in
Lawson A., Rhode D., 1993, op. cit.
23 Allen I., 1998, op. cit.
24 Daguerre A., 2010, « Les grossesses adolescentes en France et en Grande-Bretagne.
Un phénomène dérangeant pour les pouvoirs publics », Informations sociales, n° 157,
p. 102.
25 Le Van C., 1998, op. cit.
15 un phénomène marginal et les discours alarmistes sur les grossesses
précoces, à l’image de Charlotte Le Van ou de Sandrine Durand pour qui ce
26décalage témoigne de « l’idéologisation » du phénomène.

Bien que très intéressant, cet angle de recherche reste largement
sousdéveloppé par rapport à nos voisins anglo-saxons qui se sont abondamment
penchés sur la question de la construction sociale des grossesses et
maternités d’adolescentes comme problème public. Certains chercheurs en
font un problème d’ordre socio-économique : pour Chris Bonnell, les
maternités d’adolescentes seraient perçues comme un problème social
majeur au Royaume-Uni et aux Etats-Unis car elles représenteraient un coût
pour la société et encourageraient à long terme la marginalisation
27économique et sociale des individus concernés . On retrouve cette idée
dans les analyses d’Helen Wilson et Annette Huntington d’après qui les
mères adolescentes sont vilipendées car elles ne sont pas conformes aux
attentes de la classe moyenne et ne satisfont pas les objectifs
gouvernementaux d’une croissance économique basée sur l’enseignement
28supérieur et l’augmentation de la force de travail des femmes . Simon
Duncan évoque quant à lui l’immense décalage qui existe entre le discours
public – qui perçoit la maternité chez les adolescentes comme une souffrance
à la fois pour la mère, son enfant et la société et aggravant les inégalités
sociales – et les parents adolescents qui décrivent de façon positive cette
expérience qui les encouragerait notamment à suivre un enseignement, une
29formation et à trouver un emploi . Pour Anne Murcott, la stigmatisation
relèverait plutôt d’un problème d’ordre idéologique : ce type de grossesse
dérange parce qu’il exprime une contradiction. Dans le contexte idéologique
de nos sociétés, les adolescentes appartiennent à la catégorie des enfants en
opposition à celle des adultes matures et responsables, or un enfant ne peut
lui-même engendrer, sauf à remettre en question une certaine vision du
30monde . Debbie A. Lawlor et Mary Shaw abondent en ce sens en
expliquant que la perception de ces grossesses comme problème de santé
publique par le gouvernement britannique est le reflet de ce qui est considéré

26 Durand S. et al., 2002, op. cit., p. 273.
27 Bonnell C., 2004, « Why is teenage pregnancy conceptualized as a social problem? A
review of quantitative research from the USA and the UK », Culture, health and
sexuality, vol. 6, n° 3, p. 255-272.
28 Wilson H., Huntingdon A., 2006, « Deviant (M)others : The construction of teenage
motherhood in contemporary discourse », Journal of Social Policy, vol. 35, n° 1, p.
5976.
29 Duncan S., 2007, « What's the problem with teenage parents? And what's the problem
with policy? », Critical Social Policy, vol. 27, n° 3, p. 307-334.
30 Murcott A., 1980, « The social construction of teenage pregnancy: a problem in the
ideologies of childhood and reproduction », Sociology of Health and Illness, vol. 2, n° 1,
p. 1-23.
16 31comme socialement, culturellement et économiquement acceptable .
Certains chercheurs se sont également intéressés à l’impact des chiffres en
dénonçant le rôle majeur des scientifiques qui, en tant que producteurs d’un
savoir, auraient contribué à alimenter les discours politiques et la « panique
académique » par le biais d’études quantitatives traditionnelles peu
rigoureuses mettant en exergue les prétendus effets négatifs de la grossesse à
l’adolescence : problèmes de santé, échec scolaire, pauvreté, exclusion
32sociale, dépendance financière, etc. Parallèlement à ces études, certains
sociologues anglais et américains ont choisi d’analyser le processus de
construction sociale sous un angle historique, ce qui constitue un apport
indéniable pour la recherche. Lisa Arai explique ainsi, au regard de la
situation outre-manche, que l’âge des futures mères a longtemps été
insignifiant contrairement à leur statut matrimonial qui conditionnait leur
droit à être mère : seules les femmes mariées étaient autorisées à enfanter et
les mères célibataires étaient alors extrêmement stigmatisées. Ce n’est qu’à
partir de la fin des années 1960 que les préoccupations publiques et
politiques changent et se portent progressivement sur l’âge des futures
mères, faisant alors apparaître le problème des grossesses chez les
adolescentes. L’auteur expose plusieurs facteurs susceptibles d’expliquer ce
changement, tels que la banalisation des naissances hors mariage qui sont
devenues un « comportement » difficile à condamner ou l’augmentation de
la dépendance des jeunes envers leurs parents rendant de ce fait la maternité
précoce de plus en plus problématique. De même, la fécondité des
adolescentes pose aujourd’hui problème car elle perturbe la vision d’une
jeunesse innocente et incarne les dangers de comportements sexuels
33prématurés . Les sociologues américains proposent une analyse temporelle
similaire de la situation de ces grossesses dans leur propre pays : le terme de
« grossesse adolescente » a progressivement remplacé ceux d’ « enfant
illégitime » et de « mère célibataire » – symboles de l’immoralité de femmes
incapables de gérer leur sexualité – suggérant un changement dans les
préoccupations publiques au cours des années 1960-1970. Toutefois, les
raisons avancées de ce changement diffèrent de celles de leurs homologues
anglais. Pour William Ray Arney et Bernard J. Bergen, c’est la
médicalisation de la sexualité des jeunes qui a rendu visible le phénomène
des adolescentes enceintes. Jusque-là cachée et taboue, la grossesse précoce
est désormais perçue comme une « erreur », une déviation de la sexualité
31 Lawlor D. A., Shaw M., 2002, « Too much too young? Teenage pregnancy is not a
public health problem », International Journal of Epidemiology, n° 31, p. 552-553.
32 Cherrington J., Breheny M., 2005, « Politicising dominant discursive constructions
about teenage pregnancy », Health, vol. 9, n° 1, p. 89-111 ; Wilson H., Huntingdon A.,
2006, op. cit.
33 Arai L., 2009, Teenage pregnancy: the making and unmaking of a problem, Bristol,
Policy Press.
17 34normale et un objet de savoir pour lequel on peut imaginer des solutions . Il
s’agit d’un problème social qui est passé du domaine de la moralité
(symbolisé par la mère et sa sexualité débridée et dangereuse) à celui de la
technique. Kristin Luker pense quant à elle que la problématisation des
grossesses à l’adolescence est venue nourrir le besoin d’explication d’un
certain nombre de phénomènes sociaux alarmants en accusant les jeunes
mères d’être responsables de nombreux problèmes. Ainsi, ces mères
adolescentes incarnent les nouvelles tendances sociales, économiques et
sexuelles du pays et plus particulièrement les fléaux qui touchent la société
américaine, à savoir la pauvreté, les crimes, la drogue, la violence. Afin de
rétablir certaines vérités et lutter contre une vision erronée du problème, K.
Luker explique que le taux de maternité chez les adolescentes est quasiment
le même depuis le début du siècle et celles qui deviennent mères ne sont pas
les jeunes adolescentes (moins de quinze ans) mais plutôt celles de dix-huit
et dix-neuf ans qui sont sur le point de ne plus appartenir à la catégorie des
adolescentes. De même, l’image des mères célibataires est couramment
rattachée à celle des adolescentes alors que les deux tiers des mères
célibataires américaines ne sont pas des adolescentes et qu’un quart d’entre
elles sont des mères qui étaient mariées mais qui ne le sont plus à la
35naissance de leur enfant .


La fécondité des adolescentes au prisme de la sociologie des
problèmes sociaux

De ces analyses de la construction sociale de la fécondité des
adolescentes découle la question suivante : les grossesses et les maternités
chez les jeunes filles ont-elles toujours posé problème ? Et de fait, sont-elles
un phénomène ancien ? Posée en ces termes, la thématique de la fécondité
des adolescentes semble relativement récente à en juger par l’absence des
études sur le sujet avant les années 1970. Pourtant, il semble qu’à certaines
époques, il était courant que les femmes accèdent très jeunes à la maternité
et que, en raison des normes en vigueur, ce phénomène était socialement
accepté. Dans la Grèce antique par exemple, différentes sources attestent de
mariage précoce chez les filles et par conséquent de grossesses et maternités
36d'adolescentes, nous explique l’historien Alain Tranoy . La puberté était
normalement fixée à quatorze ans, mais les mariages se pratiquaient

34 Arney W.R., Bergen B.J., 1984, « Power and visibility: the invention of teenage
pregnancy », Social Sciences and Medicine, n° 18, p. 11-19.
35 Luker K., 1996, Dubious conceptions: the politics of the teenage pregnancy crisis,
Cambridge, Harvard University Press.
36 Tranoy A., 2000, « La Parthénos : mythes et réalités », Grossesse et Adolescences.
Actes du colloque, Poitiers, p. 10-14.
18 beaucoup plus tôt et même à Rome l'âge de nubilité légal des filles était fixé
à douze ans : la mère de l’empereur Néron, Agrippine, a été mariée à douze
ans ; la femme de Néron, Octavie, n'avait que onze ans lors de son mariage
et il existe de nombreux témoignages de filles mariées entre dix et douze
ans. Les filles sont donc jugées aptes au mariage avant même d’être pubères.
Au Moyen-âge, la littérature nous offre de bien nombreux exemples. Ainsi la
Juliette de Shakespeare épouse dans le secret Roméo à l'âge de quatorze ans,
la mère de Juliette était elle-même déjà mère à l'âge de sa fille. Les peintres
ont quant à eux souvent représenté la Vierge Marie comme une très jeune
fille, une femme enfant. En effet, d’après les croyances religieuses, elle
n’avait que seize ans lorsqu’elle a enfanté Jésus. Ce modèle ne s'est
maintenu par la suite que dans des milieux restreints comme l'aristocratie ou
bien dans certaines régions comme le midi de la France ou les colonies du
nouveau monde, au Canada par exemple.
Par ailleurs, on est en droit de se demander pourquoi la grossesse et la
maternité de l’adolescente dérangent dans nos sociétés occidentales
contemporaines alors que dans certains milieux, certaines cultures, elles sont
un fait auquel personne ne prête particulièrement attention. L’exemple
africain montre qu’elles sont communément admises dans certaines cultures
traditionnelles : au Sénégal, le mariage et la grossesse à un jeune âge sont
37fréquents, voire même considérés comme un rite de passage à l’âge adulte .
De même, au Niger, plus de 50 % des jeunes filles ont un bébé avant l’âge
38de dix-huit ans . La plupart des sociétés traditionnelles africaines valorisent
l'enfantement et ne sont pas préoccupées par l’avortement ou la
contraception des jeunes filles mais au contraire par leur fertilité et leur
possibilité de procréation. Ainsi dans la société Ijo du delta du Niger, une
grossesse pré-maritale permet à la jeune femme de prouver sa fertilité et
39l’aide alors à trouver un mari . Ici, les individus acquièrent leur statut
d'adulte à la puberté ou lors de la naissance de leur premier enfant,
c’est-àdire lorsque leur rôle de reproducteur, potentiel ou réel, se manifeste.
Souvent aidés par les rituels initiatiques, les parents ont alors pour mission
de favoriser la transformation de l’enfant en adulte qui pourra avoir à son
tour lui-même des enfants. Ces pratiques ne sont donc pas seulement des
37 Miske-Talbot A., 1984, « Instabilité des valeurs et socialisation de l'enfant »,
Environnement Africain, n° 14-15-16, p. 165-176.
38 Institut Alan Guttmacher, 1998, Un Nouveau Monde : Vie sexuelle et génésique des
jeunes femmes [En ligne]. (Consulté le 06 avril 2012).
39 Densen P., 1999, « Représentations sociales de l’adolescence. Une perspective
interculturelle », in Bril B., Dassen P., Propos sur l’enfant et l’adolescent : Quels
enfants, pour quelles cultures ?, Paris, L’Harmattan.
19 rituels de passage entre l’enfance et le monde adulte mais de réelles
40« passations des pouvoirs reproducteurs d'une génération à l'autre ».

A priori, il existe donc des variations spatio-temporelles dans la façon de
considérer la fécondité des adolescentes, celle-ci n’est pas toujours désignée
à travers la même grille de lecture et l’apport de la perspective
constructiviste des auteurs précités semble ici indéniable. En effet, l’analyse
des grossesses et des maternités d’adolescentes comme produit d’un
processus collectif trouve un écho dans la perspective théorique de la
sociologie des problèmes sociaux qui pose que les faits publics ne
deviennent des problèmes publics que parce qu’ils ont été traités comme tels,
et qu’il n’existe pas de naturalité propre au fait social. Cette sociologie
cherche à se départir d’une conception selon laquelle les problèmes
s’imposeraient d’eux-mêmes en fonction de leurs caractéristiques
intrinsèques et de leur gravité, et insiste sur le caractère construit des
problèmes dont l’émergence serait la conséquence de la mobilisation
collective d’acteurs sociaux. Les travaux portant sur la construction des
problèmes publics visent ainsi à interroger le processus par lequel une
situation objective touchant certaines catégories de population est identifiée
41et constituée comme problématique . Le sociologue américain Herbert
Blumer dira à ce propos qu’un problème social n’est pas « identifiable à
partir d’une série d’items objectifs » mais qu’ « il existe d’abord par la
42manière dont il est défini et conçu par la société ». Ainsi, le phénomène
des grossesses et des maternités à l’adolescence aurait donc été défini
comme « problème public » dans et par la société elle-même, et cette
construction aurait une dimension historique puisqu’il semble que la
fécondité des adolescentes n’ait pas toujours été identifiée comme un
problème selon les époques. Joseph Gusfield et Daniel Cefaï rappellent
qu’un même fait objectif peut être identifié comme un problème à un
43moment donné et ne plus être défini comme tel le moment d’après .
S’intéresser aux grossesses chez les adolescentes impose aussi de considérer
les indicateurs utilisés pour en rendre compte et, on l’a vu, certains
chercheurs ont évoqué timidement cette question dans leurs analyses. En
effet, la construction d’un problème se fonde aussi sur la manière dont on
mesure le phénomène : d’après Alain Desrosières, l’indicateur ne serait pas

40 Moisseeff M., 1998, « Rêver la différence des sexes : quelques implications du
traitement aborigène de la sexualité », in Durandeau A., Sztalryd J.-M.,
VasseurFauconnet C. (eds.), Sexe et guérison, Paris, L’Harmattan, p. 62.
41 Gilbert C., Henry E. (dir), 2009, Comment se construisent les problèmes de santé
publique, Paris, La Découverte.
42 Blumer H., Riot L., 2004, « Les problèmes sociaux comme comportements
collectifs », Politics, vol. 17, n° 67, p. 192.
43 Gusfield J., Cefaï D., 2009, La culture des problèmes publics : l'alcool au volant : la
production d'un ordre symbolique, Paris, Economica.
20 « un simple instrument de mesure extérieur à une réalité qui lui
44préexisterait », mais participerait bien à la construction de cette réalité et
au processus qui contribue à faire émerger un fait en tant que problème
social. En effet, à la fois outil de diagnostic et producteur d’un référentiel,
c’est lui qui guide l’action publique et oriente les modalités de l’intervention.
La femme et sa fécondité sont des questions qui ont été largement
abordées par de nombreux chercheurs, néanmoins rares sont ceux à les avoir
envisagées sous l’angle de la sociologie des problèmes publics et c’est ce
que nous nous proposons de faire ici. En faisant appel à la perspective
constructiviste et en s’inspirant notamment des travaux de nos collègues
anglophones, il s’agira en effet d’approfondir la connaissance du phénomène
des grossesses et maternités d’adolescentes en France par l’étude du
processus de leur construction sociale au cours de l’histoire. À travers
l’analyse de la genèse et de la trajectoire de ce phénomène comme problème
public au sein de la société française, nous tenterons de comprendre à partir
de quand les grossesses et maternités d’adolescentes ont émergé en tant que
problème social et quelles ont été les raisons de son émergence. L’enjeu est
donc de montrer le « comment » autant que d’expliquer le « pourquoi ».
Nous nous intéresserons également au processus de gestion du phénomène, à
l’engagement de l’action publique à travers la mobilisation des acteurs et les
réponses apportées au problème. Nous l’avons vu, les termes même de
« grossesse adolescente » et « maternité adolescente » sont tout à fait
anachroniques pour la période qui précède les années 1970, il nous faudra
donc également retrouver sous quel vocable ce phénomène était alors
désigné et de fait, à travers quel filtre social la fécondité des adolescentes
était regardée. La façon dont les indicateurs de mesure de ces grossesses et
maternités interviennent dans la construction sociale du problème constituera
aussi un des axes de l’analyse. Afin de répondre au mieux à cette
problématique, nous nous aiderons du modèle historique sur lequel certains
45théoriciens se sont appuyés pour étudier l’émergence et la carrière d’un
fait en tant que problème public et qui se dessine en cinq étapes
d’analyse : « l’émergence du problème social », « la légitimation de ce
problème », « la mobilisation de l’action vis-à-vis de ce problème », « la
formation d’un plan d’action officiel pour le traiter » et « la transformation
46de ce plan d’action dans sa mise en œuvre concrète ».
44 Desrosières A., 2008, Gouverner par les nombres : l’argument statistique, Paris,
Presses de l’Ecole des Mines, p. 14.
45 Blumer H., Riot L., 2004, op. cit.; Schneider J.-W., 1985, « Social problems theory:
the constructionist view », Annual Review of Sociology, vol. 11, p. 209-229 ; Spector, M.,
Kitsuse, J.-I., 2003, « Definition of social problems », in Rubington, E., Weinberg, M.S.
(eds.), The study of social problems: seven perspectives, New York, Oxford University
Press.
46 Blumer H., Riot L., 2004, op. cit., p. 193.
21 Méthodologie de l’étude

Afin de répondre à la problématique posée, il nous a fallu déterminer la
manière de rendre compte au mieux de ce processus de construction qui fait
du problème de la fécondité des adolescentes une réalité sociale. Sachant
que, selon Peter Berger et Thomas Luckmann, cette réalité est « influencée
par les constructions théoriques des intellectuels et autres marchands
47d’idées », il s’agissait d’identifier les « acteurs collectifs » qui ont fait
exister le phénomène des grossesses et des maternités d’adolescentes dans
l’arène publique. Joseph Gusfield et Daniel Cefaï précisent que l’arène
publique n’est pas un champ dans lequel tous peuvent jouer à conditions
égales : certains acteurs y ont un accès plus facile que les autres et disposent
d’une puissance plus élevée et d’une capacité plus grande de configuration
48des enjeux publics , nous nous sommes alors demandé quels acteurs
sociaux étaient le plus susceptibles d’avoir participé à la construction du
phénomène étudié.

S’intéresser aux grossesses et aux maternités chez les adolescentes, c’est
s’à la question plus générale de la femme et de sa fécondité, de sa
capacité à enfanter, de sa fonction maternelle. Or, il semble que ce sont les
49médecins, au sens large , qui se sont exprimés et s’expriment encore en
majorité sur ces questions. En effet, ils sont les premiers détenteurs du savoir
sur les femmes et plusieurs auteurs contemporains se sont attachés à montrer
que la connaissance et l’expertise de la fonction reproductrice des femmes a
toujours appartenu à ces hommes de science. D’après Yvonne Knibiehler et
Catherine Marand-Fouquet, l’appropriation du corps de la femme par les
hommes médecins remonte à la fin du Moyen-âge, alors que le stéréotype de
50la femme « pécheresse » s’est mué en celui de la femme « reproductrice » .
Anne Carol affirme même que « les médecins font partie des acteurs sociaux
51qui élaborent un discours d’autorité sur la nature féminine ». En effet, le
médecin jouit d’une grande légitimité du fait de sa position d’homme de

47 Berger P., Luckmann T., 1996, La construction sociale de la réalité, Paris, Masson,
p. 69.
48 Gusfield J., Cefaï D., 2009, op. cit.
49 Le terme de médecins renvoie ici à l’ensemble des « professionnels de la santé », il
désigne aussi bien les médecins généralistes que les spécialistes tels que les
gynécologues-obstétriciens, les pédiatres ou les psychiatres ainsi que les psychologues et
les psychanalystes.
50 Knibiehler Y., Marand-Fouquet C., 1983, La Femme et les médecins : analyse
historique, Paris, Hachette.
51 Carol A., 2003, « Le genre face aux mutations du savoir médical : sexes et nature
e eféminine dans la fécondation (XVI -XIX siècles) », in Capdevila L., Cassagnes S.,
Cocaud M. et al. (dir.), Le genre face aux mutations. Masculin et féminin du Moyen-âge
à nos jours, Rennes, Presses de Rennes, p. 83.
22 science, « la référence au savoir possède une fonction légitimante
indispensable en tant qu’elle donne une caution scientifique à un jugement
52normatif ». Ceci lui confère de fait un véritable pouvoir social lui
permettant d’imposer ses idées au reste de la société, son influence est donc
53considérablement étendue . Il fait donc partie des acteurs qui occupent une
place centrale dans la construction des normes sociales, et donc des normes
relatives à la fécondité des femmes. Historiquement, l’affirmation du savoir
médical scientifique et du pouvoir social qui en découle est née de la
demande d’une société qui, face aux maux qui la frappent, souhaitait une
médecine « toute-puissante » capable d’éradiquer la souffrance et de retarder
54le moment de la mort . Ainsi, le pouvoir médical s’est affirmé à partir du
moment où les savoirs scientifiques et l’efficacité de la médecine se sont
eréellement instaurés, c’est-à-dire à partir du début du XIX siècle, alors que
la médecine anatomo-clinique contribuait au développement d’un véritable
« art du diagnostic » permettant au médecin d’asseoir son autorité : sa
capacité à identifier et nommer la maladie et à administrer un traitement lui
offre la possibilité de définir le statut du malade et sa conduite à tenir. Avec
ele mouvement hygiéniste qui voit le jour au XIX siècle, l’influence du
médecin, garant de l’ordre sanitaire, prend son essor, essor d’autant plus fort
eque d’importants progrès sont réalisés dans le dernier tiers du XIX siècle
qui confirment la compétence et le crédit accordés aux médecins. On pense
notamment à la révolution pastorienne qui donne une légitimité scientifique
e eaux préceptes hygiénistes des XVIII et XIX siècles. Ce pouvoir social est
sans doute renforcé par le fait que les médecins font partie de l’élite sociale
puisque l’immense majorité d’entre eux se réclame du monde des
55notables . Mais Daniel Cefaï explique que « le problème public est […] une
56“activité collective” en train de se faire », ce ne sont donc pas
exclusivement les médecins qui ont œuvré à la construction des grossesses et
des maternités d’adolescentes comme problème public mais bien un
ensemble d’acteurs sociaux qui ont participé collectivement à la
reconnaissance de son existence. C’est pourquoi nos analyses se sont
également portées sur les arènes de la discussion publique, à travers les
discours émanant des responsables politiques, des chambres législatives et
des divers lieux d’assemblées bureaucratiques, de la presse et autres moyens
52 Propos de Robert Castel (1981), cités dans Garcia S., 2011, Mères sous influence, de la
cause des femmes à la cause des enfants, Paris, La Découverte, p. 139.
53 Léonard J., 1981, La Médecine entre les savoirs et les pouvoirs : histoire intellectuelle
e et politique de la médecine française au XIX siècle, Paris, Aubier Montaigne.
54 e Poirier J., Salaün F., 2001, Médecin ou malade. La médecine en France aux XIX et
eXX siècles, Paris, Masson.
55 Guillaume P., 1996, Le rôle social du médecin depuis deux siècles : 1800-1945, Paris,
Association pour l’étude de l’histoire de la sécurité sociale.
56 Cefaï D., 1996, « La construction des problèmes publics. Définitions de situations dans
des arènes publiques », Réseaux, vol. 14, n° 75, p. 49.
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