GROUPES D'ÂGE ET ÉDUCATION CHEZ LES MALINKÉ DU SUD DU MALI

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Sous des formes très diverses, les classes d'âge constituent une donnée de première importance dans de nombreuses cultures d'Afrique Noire. L'auteur a passé par toutes les étapes de leur constitution dans son village au sud du Mali. Les initiations qui ont marqué son entrée dans l'adolescence étaient encore conformes au modèle traditionnel. Mais il a fait partie aussi de la première promotion de l'école de son village quand celle-ci fut ouverte, et assista à la constitution d'une nouvelle forme de classes d'âge, appelées à nouer des relations complexes avec les anciennes.
Publié le : jeudi 1 novembre 2001
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EAN13 : 9782296227330
Nombre de pages : 256
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Groupes d'âge et éducation chez les Malinké du Sud du Mali

Collection Culture et Cosmologie dirigée par Pierre Erny

Toute culture contient, d'une manière ou d'une autre, une vision du monde. L'homme a besoin de pouvoir se représenter d'où l'univers vient, où il va et comment il fonctionne, car cela conditionne dans une large mesure l'image qu'il se fait de lui-même et de son destin. La présente collection a pour but de rassembler des études sur la manière dont les différentes civilisations ont véhiculé dans le passé ou véhiculent dans le présent de telles "cosmovisions", où interfèrent inévitablement mythe, science et idéologie dans des proportions propres à chacune.

Déjà parus

Dominique ZAHAN, Lefeu en Afrique Pierre ERNY (ed), Des astres et des hommes Joseph ROUZEL, Ethnologie du feu. Guérisons populaires et mythologieschrétienne Robert TRIOMPHE, Sur la terre comme au ciel, Images antiques et modernes, profanes et sacrées, de la Communion Cosmique Georges OULÉGOH KÉYÉW A, Vie, énergie spirituelle et moralité en pays Kabiyè (Togo) Jacquy CHEMOUNI, Psychanalyse et anthropologie: LéviStrauss et Freud Pierre ERNY, Clés pour une anthropologie ouverte Castor KESNER, Ethique vaudou, herméneutique de la maîtrise Pierre ERNY, Cultures et habitats Michel FROMAGET, Dix essais sur la conception anthropologique « corps, âme, esprit». Pierre ERNY, Contes, mythes, mystères. Pierre ERNY, Enfants du ciel et de la terre. Ivan GOBRY, La cosmologie des Ioniens.

Tamba DOUMBIA

Groupes d'âge et éducation chez les Malinké du Sud du Mali

L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Ç)L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0873-0

Sommaire
Avant-propos
Intro duction
Chapitre I : La région de Kourouba le pays natal comme champ d'étude : 19 37 38 49 59 61 64 67 69 76 83

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.11

Chapitre II : Les catégories d'âge Dennya ou la petite enfance (de 0 à 3 ans) Denmisènnya ou la grande enfance (de 3 à 12 ans) Balukuya ou l'adolescence et la jeunesse (de 12 à 25 ans) Makôrôya ou l'âge adulte (de 25 à 60 ans) Makôrôbaya ou la vieillesse (au delà de 60 ans) Chapitre III : La formation des classes d'âge Classe d'âge biologique et classe d'âge sociale La désignation des classes d'âge Remarques à propos de la désignation des classes d'âge

Chapitre IV : Les initiations
Pré liminaires.. .. . . . . . . ... . . . . . . . . . .. . . . . . . ... . . . . . . . .

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. . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . .. . . . . . . . . 90

La circoncision L'éducation des garçons dans la maison de réclusion Visées et acquis de la pédagogie initiatique L'excision des filles Prolongements Chants traditionnels des fêtes d'initiation Les dons offerts au cours des fêtes d'initiation Valeur et signification sociales des initiations Opinions et attitudes actuelles Les initiations aujourd'hui

95 103 118 122 133 135 137 138 143 148

Chapitre V : Fonctionnement et action pédagogique des classes d' âge 153
Structure. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 153

Fonctionnement Portée éducative La formation aux activités productives

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La formation à la vie sociale La formation à la vie politique La formation à la vie culturelle L'initiation aux masques Chapitre VI : Classes d'âge et école De l'école coranique à la medersa L'école en langue française Les écoles dans l'arrondissement de Kourouba La constitution de classes d'âge à l'école Classes d'âge et alphabétisation fonctionnelle

170 176 177 179 181 181 188 194 196 198

Ann exes 1. Chants d'initiés au cours de la réclusion 2. Les chants des fêtes d'initiation 3. Chants de mariage 4. Théories interprétativesdes mutilationssexuelles Postface (Pierre Erny) Bib liogra phie

203 203 206 224 227 233 240

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Avant-propos
Le présent ouvrage est tiré d'une thèse de doctorat en sciences de l'éducation préparée sous ma direction et soutenue devant l'Université des Sciences Humaines de Strasbourg (devenue entre temps Université Marc Bloch). Il faut insister sur ce point: l'auteur n'est ni ethnologue, ni sociologue, mais psychopédagogue, ancien élève puis professeur à l'Ecole Normale Supérieure de Bamako. Et sa motivation est avant tout pédagogique, même si pour cela il a dû approcher de près les données sociologiques et ethnologiques. Son étude porte sur le milieu qui l'a vu naître et grandir, et si manifestement il répugne à se mettre trop en avant, c'est bien d'un témoignage très personnel qu'il s'agit en ces pages. Comme précédemment pour la thèse de Nambala Kanté, Forgerons d'Afrique Noire. Transmission des savoirs traditionnels en pays malinké (Harmattan, 1993), mon rôle a été de condenser un texte trop long, d'en remanier l'écriture, d'y ajouter un certain nombre de données et de réflexions et d'en tirer une conclusion. Mais j'ai autant que possible essayé de sauvegarder et la tournure d'esprit et le mode d'expression de l'auteur. Je voudrais rendre hommage ici aux six psycho-pédagogues maliens dont j'ai eu l'honneur de diriger les travaux de thèse: Bintily Konaté (origine sociale et réussite scolaire à Bamako), Seydou Cissé (l'alphabétisation fonctionnelle, puis l'enseignement musulman au Mali), Bonaventure Maïga (l'éducation préscolaire), Nambala Kanté (l'éducation du jeune forgeron malinké), Ibrahima Camara (le cadre rituel de l'éducation au Wassoulou) et Tamba Doumbia. Issus pour la plupart de l'Ecole Normale Supérieure de Bamako, ils ont porté un intérêt sans faille à la culture de leur pays dont ils étaient tous profondément imprégnés. Leur acharnement au travail, leur soif d'apprendre, la collaboration extrêmement agréable qui s'est instaurée entre nous, font que je pense à eux, non seulement comme à de précieux "informateurs", non seulement comme à des collègues

d'un pays lointain qui grâce à eux m'est devenu affectivement proche, mais véritablement comme à des amis. Le Mali est un de ces pays de la région soudanienne et sahélienne qui se trouvent insidieusement menacés par la désertification, pays pauvre, enclavé, mais extraordinairement riche sur le plan humain et culturel, véritable paradis pour chercheurs en sciences humaines. C'est là que sont nés des travaux qui figurent parmi ce que l'ethnologie française compte de meilleur. Mais parallèlement, il y eut aussi des hommes du pays pour faire entendre leur propre voix, et celle-ci ira nécessairement en s'amplifiant. Ce fut pour moi un grand honneur d'avoir pu contribuer durant une trentaine d'années à la formation de chercheurs africains: là où d'autres auront pratiqué une ethnologie de la distance, eux pourront s'adonner à une ethnologie de la proximité par laquelle la recherche se trouvera renouvelée en profondeur, le regard n'étant pas le même. Le présent travail en fournit un bel exemple. Pierre Emy Professeur émérite à l'Université Marc Bloch de Strasbourg

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Introduction
L'éducation au Manden est, comme dans les autres sociétés traditionnelles du Mali, collective, pratique et polyvalente. Dispensée dans les villages par les collectivités lignagères et les associations d'âge, elle s'adresse, à sa manière, à toutes les composantes de l'être humain, au corps, à la pensée, à la volonté, à l'affectivité, pour développer l'aptitude au travail productif, l'habileté manuelle, l'esprit communautaire, l'ambition de bien faire, le sens de la responsabilité, de l'honneur et de l'hospitalité. Cependant, ces divers aspects ne sont cultivés ni au même rythme, ni de la même façon aux différents stades chez un même individu, encore moins d'une personne à l'autre. Consciente de la complexité de l'éducation, reflet de celle de la nature humaine, et soucieuse du plein épanouissement des individus qu'elle lance dans la vie et cherche à façonner, la société mandingue a, au-delà des familles et des clans, mis en place les karew ou associations d'âge. Cette institution répond à un triple besoin: - elle organise la population dans chaque village à partir de critères très concrets en groupes d'âge hiérarchisés et distincts les uns des autres, permettant d'identifier facilement leurs membres, - elle assure l'encadrement, l'éducation et la formation des jeunes des deux sexes aux vertus cardinales de la citoyenneté villageoise, - elle crée et maintient une émulation permanente dans tous les domaines de la vie sociale à l'intérieur des groupes d'âge, mais aussi entre ceux d'une même localité, voire de localités voisines. Chaque habitant, dans les villages malinké, quels que soient son sexe, son âge, son appartenance à une famille et à un clan, son statut social (homme "libre", homme de caste ou membre d'une ancienne famille esclave), est membre d'une classe d'âge. Dans notre milieu, le sexe et l'âge sont des critères déterminants de la hiérarchisation des individus, aussi bien dans

les familles et les clans que pour la constitution des groupes de pairs. Ils définissent et précisent les rapports, la place et le rôle des membres dans les différentes collectivités traditionnelles, et le droit d'aînesse y est de rigueur. Les hommes et les femmes sont répartis en classes d'âge fonctionnelles et permanentes. Celles-ci participent activement et quotidiennement à l'éducation de leurs membres jeunes ou adultes ainsi qu'au développement social, économique, culturel et politique des localités rurales. Elles se forment à partir des "catégories d'âge" qui sont autant d'étapes de la croissance naturelle des individus, de la naissance à la vieillesse. A ces catégories d'âge biologiques et chronologiques correspondent des promotions organisées socialement. Ces institutions traditionnelles, que l'on dénomme alors classes d'âge, prolongent et renforcent l'action des familles dans l'éducation et la formation de leurs membres aux diverses activités de production. En les insérant dans des faisceaux de relations et d'influences plus diversifiés, plus vivants, plus stimulants, les groupes d'âge exercent sur leurs adhérents des pressions plus fortes et disposent d'un plus grand droit de contrôle sur eux que les familles elles-mêmes. Les individus ne peuvent échapper à la compagnie et au regard de leurs pairs. Comme le souligne Denise Paulme, "la classe d'âge à laquelle appartient un individu n'offre souvent pas moins d'importance à ses yeux que sa famille,. son rang dans la hiérarchie lui impose un certain nombre de tâches, décide de ses loisirs, règle dans une large mesure son comportement" (p. 9). Mais en milieu malinké, chaque membre occupe dans sa classe une place, un statut plutôt qu'un rang, exceptés le chef ou la cheftaine du groupe. Les salijiliw ou pratiques rituelles d'initiation pubertaire (la circoncision des garçons et l'excision des filles), les burew ou maisons de réclusion des néophytes, les activités pratiquées ensemble dans la vie courante, sont autant d'occasions dynamiques génératrices des liens d'estime, d'amitié, de fraternité, mais aussi d'émulation et de concurrence, qui unissent les membres des classes d'âge. Les rites initiatiques qui étaient jadis des moments importants dans la vie des promotions d'âge, ont de nos jours subi de profondes altérations. Mais, en dépit de leur effritement engendré par les effets cumulés de l'islamisation et de la 12

modernité, la circoncision et l'excision demeurent toujours, en plus de l'âge et du sexe, les critères de constitution et de délimitation des classes d'âge masculines et féminines. Ces dernières restent des institutions coutumières d'utilité collective en l'absence, dans les villages, d'un pouvoir administratif, juridique et politique moderne. Ma problématique se contruit autour des questions suivantes: Comment et pourquoi devient-on membre d'une classe d'âge? En résistant tout en s'adaptant aux profondes mutations qui affectent les villages au Manden, ces classes ne confirmentelles pas l'importance de leur rôle et de leur place dans les domaines éducatif, économique, social, culturel et politique? L'école en langue française, qui est à présent l'institution importée la plus marquante dans l'éducation des jeunes Malinké, n'induit-t-elle pas elle aussi un phénomène de classe d'âge sur un mode nouveau? L'étude du rôle des classes d'âge dans l'éducation n'est certes pas nouvelle, mais cette veine a été relativement peu exploitée. Les historiens de l'Antiquité connaissent bien le cas de Sparte. Aux ethnographes, deux aires culturelles ont fourni un matériel considérable: celle des sociétés guerrières des Indiens des Plaines d'Amérique du Nord, et celle des sociétés pastorales d'Afrique de l'Est. Le rôle militaire de ces classes d'âge fut fortement souligné: de fait, elles ont souvent été la terreur des populations voisines, qui, pour se protéger, furent amenées à mettre en place des institutions similaires. Si l'initiateur majeur en ce domaine fut Heinrich Schurtz avec Altersklassen und Mannerbünde en 1902, la référence principale reste l'ouvrage de S.N. Eisenstadt, From Generation to Generation (1956), dont la thèse de départ pourrait se résumer ainsi: "Un système de classes d'âge se rencontre chaque fois que le cadre familial ne suffit pas, à lui seul, pour assurer la pleine éducation des enfants et la survie des valeurs de la société" (p. 357). Sont ainsi bien mis en évidence les aspects éducatifs des associations d'égaux en milieu traditionnel. L'analyse proposée par D. Paulme (qui a dirigé un ouvrage collectif sur les classes d'âge où les contributions de P. Charest ou de M. Gessain touchent à notre aire culturelle), abonde dans le même sens quand elle écrit: ''Il arrive que les seuls principes de la parenté ne fixent pas la distribution des 13

rôles nécessaires à la marche de l'ensemble dans tous les domaines. Au sein des sociétés qui ne connaissent ni pouvoir politique centralisé, ni classes sociales bien définies, les règles de la parenté ne suffisent pas toujours pour fixer la répartition des tâches importantes, par exemple l'exécution des travaux d'intérêt public... Les classes d'âge se voient alors confier certaines fonctions dont l'attribution dans ces sociétés n'est plus du ressort des clans ni des lignages. Le recours au critère de l'âge s'expliquerait par sa reconnaissance universelle: les rapports fondés sur l'âge respectif des promotions peuvent orienter toutes les attitudes entre elles" (p. 9). Pour cet auteur, les classes d'âge ne sont pas des groupes informels. Même si elles ne sont pas présentes partout en milieu africain, leur rôle est reconnu comme majeur dans les sociétés où elles existent. "Tout se passe comme si, face au principe de la parenté qui tendrait à disperser ses membres, le village s'efforçait d'assurer leur cohésion en se donnant une organisation dans le temps qui vient renforcer son installation sur son sol. L'institution des classes d'âge cimente l'union de la communauté locale" (p. Il). Au-delà de leurs fonctions éducatives et sociales, D. Paulme reconnaît aux associations d'âge un intérêt économique dans le village africain, à travers les travaux collectifs d'entraide mutuelle qu'elles accomplissent. Pour ce faire, elles se transforment à l'occasion en sociétés de culture, cultivant successivement le champ de chacun des sociétaires, ou intervenant, sur sa demande et contre rémunération, dans le champ d'un exploitant pendant la saison des pluies. Ces sociétés créent un climat d'émulation et de concurrence entre leurs membres. L'idée sous-jacente à l'organisation par classes d'âge est que les semblables se doivent de franchir collectivement les différentes étapes et les différents tournants de l'existence, et se soumettre de ce fait à une socialisation en groupe élargi. L'observation a permis de dégager des constatations générales, valables pour tous les systèmes, telles les relations plus chargées de conflits entre classes successives et plus apaisées entre classes alternantes. Mais on décèle aussi d'énormes différences: il est des systèmes rigidement formalisés, et d'autres d'une remarquable flexibilité; il est des systèmes qui renforcent la gérontocratie, et d'autres qui instaurent des contre-pouvoirs et de ce fait la relativisent. 14

Psychopédagogue de formation, je me suis donné pour tâche d'analyser le rôle des classes et associations d'âge dans la formation des jeunes générations en milieu mandingue de la circonscription administrative de Kourouba. Cette étude relève d'une ethno-sociologie de l'éducation, de l'adolescence à la vieillesse. Universellement, l'éducation "se déploie dans quatre domaines fondamentaux : - l'acquisition des aptitudes nécessaires pour participer à la production sociale (les savoirs),
l'intériorisation des croyances et valeurs cimentant l'action sociale (la morale), l'acquisition des normes et les rites régulant les relations interpersonnelles (les techniques d'interaction),

-

- et le maniement

des signes

et des symboles

de l'identité

sociale

(les marqueurs d'identité)" (J. Kellerhals, C. Montandon, p. 1). L'action des classes d'âge se déploie sur ces quatre plans. Elle relève d'une conception de l'homme selon laquelle il s'agit de former des êtres aptes à s'insérer dans la vie de la collectivité et à y tenir leur rôle dans un élan de solidarité. Elles commandent la totalité des relations interpersonnelles et contribuent ainsi à façonner très profondément la physionomie culturelle des villages malinké. Dans ce travail, le lecteur trouvera des mots, des expressions et des textes en langue nationale bambaralmalinké, que j'ai traduits aussi fidèlement que possible en français. Je les ai transcrits en gros avec l'alphabet de la langue bamanan adopté par le décret n° 85-P.G.R.M. du 26 mai 1967. Mais comme cet alphabet, grandement inspiré de celui de la langue française (officielle au Mali) n'a cessé de connaître des modifications, j'ai tenu compte aussi de l'alphabet actualisé tel qu'il est proposé aujourd'hui. La traduction de ces textes en français ne va pas sans difficultés. "Quelle que soit la beauté d'une traduction, écrivait Amadou Hampaté Bâ, il manquera toujours ce "quelque chose" qui fait la spécificité de la langue originelle, la couleur, la configuration et le contenu de son esprit, sa conception des choses et sa manière de les rendre. Le verbe est créateur. Il maintient l'homme dans sa nature propre. Dès que l'homme change de langage, il change d'état" (1972, p. 33). Le plan adopté s'articule en six parties: 15

la première, je présenterai très rapidement la région étudiée dans ses aspects géographique, historique, social, économique et religieux, les concepts de groupe d'âge en usage chez les Malinké et la manière dont j'ai conduit l'enquête; - dans la deuxième il sera question des catégories d'âge; - dans la troisième je traiterai de la formation des classes; - la quatrième évoquera les initiations; - la cinquième abordera le fonctionnement interne des classes d'âge et leur rôle éducatif; - enfin, dans la sixième, j'analyserai l'incidence de l'école sous ses diverses formes et de l'alphabétisation fonctionnelle en milieu rural. Car la participation des classes d'âge à l'animation des villages et à l'encadrement de leurs membres même scolarisés est encore de nos jours primordiale, et elles ont su intégrer de nombreux apports extérieurs. D'après les estimations de mes parents, je serais né vers 1949 ; mais au moment de l'inscription à l'école nouvellement créée, il s'est avéré que j'avais dépassé l'âge limite; comme le directeur était un homme arrangeant, il m'a officiellement rajeuni de quatre ans, ce qui m'a permis d'étudier. Dans mon village natal de Niagadina, je fais toujours partie de la classe d'âge nommée Dagaba Karé. J'ai participé à toutes ses activités collectives depuis notre initiation en 1960 et jusqu'au début de mes études supérieures à Bamako en 1974. Avec mes camarades de la même classe et ceux de hameaux proches nous effectuions des cultures de rotation pendant la saison des pluies. Ces cultures associatives ne concernaient pas les semailles, mais seulement le sarclage, le binage et dans une moindre mesure la moisson. En effet, ce n'est que les week-ends que je prenais part à la récolte de mil ou d'arachides, car elle avait lieu en octobre ou en novembre, donc après la rentrée scolaire. La participation à ces cultures rotatives avec mes pairs était pour moi un moyen de pallier le manque de bras valides dans ma famille. C'est grâce à cette pratique que j'ai pu aider mon père à chaque saison des pluies, qui correspond aux grandes vacances de juillet à septembre. A cette époque j'étais le seul garçon de la famille en âge de travailler. Auparavant mon 16

- dans

père faisait tout le travail seul avec ma mère et sa coépouse plus jeune. Avec mon accession au statut "adulte" par la circoncision, j'ai mis fin au travail de mes mères dans les champs à côté de leur mari. A partir de là elles ne se sont plus occupées que des travaux ménagers et de leurs champs personnels d'arachides. En plus, elles exploitaient en certaines saisons des pluies une rizière. Autrefois, chacune avait son champ d'arachides à elle, mais depuis les années 60 j'ai réussi à les convaincre de cultiver ensemble un seul champ, ce qu'elles font encore. A Niagadina elles sont citées comme un exemple de coépouses qui s'entendent relativement bien. Certes, les disputes et les jalousies ne manquent pas, que ce soit au sujet de mon père (mort à 88 ans en 1988) ou de leurs enfants, petits-enfants et belles-filles. Mais la raison finit toujours par l'emporter et l'entente par se réinstaurer. Au cours de ma jeunesse, j'ai encore participé avec mes promotionnaires d'âge à d'autres types de sociétés de culture, composées soit de membres d'une même classe d'âge, soit de ceux de deux classes consécutives, soit de toutes les jeunes classes rassemblées, tout ceci dans le cadre de l'assistance mutuelle que nous nous devions. Ces travaux prenaient des allures de compétition. Ils déclenchaient entre les participants une intense émulation, avec envie de toujous mieux faire et de se surpasser. C'est au sein de ces sociétés masculines que j'ai perfectionné ma technique culturale. Les insultes que nous nous lancions pendant les travaux s'intégraient dans une stratégie de compétition et d'endurance. Quand on cultive ainsi un champ, que ce soit gratuitement ou contre rémunération, les aînés ont pour tâche d'assurer la finition du travail réalisé par les plus jeunes. Comme je maîtrisais bien les techniques agricoles, que j'étais dur à la tâche, que je réussissais à combiner l'aide à mes parents et la fréquentation de l'école, il arrivait que je sois cité en exemple dans le village. Quand au sein d'une classe d'âge un membre a un problème financier ou social, les autres l'aident à le résoudre. Quand il y a un conflit, les autres interviennent pour l'apaiser. Je suis souvent intervenu pour réconcilier deux querelleurs. L'appartenance à une classe répond à un besoin d'union, d'entraide et de confidence. Elle constitue une cellule éducative particulièrement efficace. L'individu y est aguerri par ses pairs aux exi17

gences de la vie communautaire. L'esprit compétitif qui y règne incite chacun à toujours mieux faire, à se montrer plus adroit, que ce soit au travail ou à la danse. Les sanctions collectives qui sont la norme durant la période de réclusion initiatique suscitent un esprit de corps et une réelle fraternité. Tout membre est assuré du soutien des autres. L'un tombe-t-il malade durant la saison des pluies, les autres vont cultiver son champ à sa place. J'ai moi-même bénéficié d'une aide de ce genre aux grandes vacances de 1969 alors que pendant trois semaines une crise de paludisme m'empêchait de travailler. C'est aussi par l'intermédaire d'un camarade de la même classe d'âge ou d'une classe voisine que l'on fait faire les courses préliminaires à ses fiançailles. Le terme de cè ou "mon pareil", "mon jumeau", exprime cette solidarité, cette estime entre homologues d'âge. C'est une fierté pour chaque classe de compter dans ses rangs des individus de référence tels qu'un grand producteur de céréales, le propriétaire d'un grand troupeau, un grand intellectuel, qu'il ait été formé en français ou en arabe. Je sais que ma classe est fière de moi car je suis le premier cadre supérieur du village. La vie des classes d'âge constitue par elle-même un cheminement pédagogique. La formation qu'on y reçoit vise tout l'être humain pour le rendre responsable de lui-même et de son milieu. Par leur dynamisme et leur puissance d'adaptation elles représentent, malgré leur caractère traditionnel, une des voies privilégiées par lesquelles les communautés villageoises parviennent à s'intégrer progressivement dans la vie moderne.

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Chapitre I La région de Kourouba : le pays natal comme champ d'étude
Situé au sud de la région de Koulikoro, l'arrondissement de Kourouba fait partie du cercle de Kati où se trouve aussi le district de Bamako, la capitale du Mali. Avec une superficie de 2.100 km2, sa population était estimée en 1996 à environ 30.000 habitants, ce qui représente une densité moyenne de 14 habitants au km2. Il est limité par les arrondissements de Sanankoroba à l'est, de Ouélessebougou au sud, de Kangaba à l'ouest et de Sibi au nord. Il compte 35 villages. C'est un jeune arrondissement par rapport à ses voisins: en effet, il fut créé en 1976 à la suite d'un découpage de celui de Ouélessebougou. Quant au Manden, dont une partie se trouve aujourd'hui en Guinée-Conakry, représente une région géographique située sur le fleuve Niger en amont de Bamako et en aval de Kouroussa. La région est arrosée par le fleuve Niger et par l'un de ses principaux affluents, le Sankarani. On y trouve aussi de nombreuses rivières et mares poissonneuses, au milieu d'une végétation de savane où les collines, les plateaux et les plaines dominent le paysage. La brousse boisée et herbeuse est souvent interrompue par de grands espaces dénudés: ce sont des fugaw ou bowals sur lesquels poussent quelques maigres buissons parmi les herbes. Le paysage est également composé d'îlots de forêts de savane où l'on trouve la plupart des essences soudaniennes. A l'instar de toutes les régions au sud du pays, notre zone connaît un climat tropical, caractérisé par trois saisons: - une saison fraîche, voire "froide", qui sévit de novembre à
février avec des vents frais et secs (l'harmattan) la température oscille entre 16 et 22° ; ; à cette période

saison sèche, très ensoleillée, qui va de mars à mai avec des températures pouvant atteindre 40 à 42° ; des vents chauds et secs provoquent parfois des tourbillons dont certains arrachent les toits des cases, donnant ainsi un travail inattendu aux propriétaires qui ont alors souvent recours à l'aide des associations d'âge du village; c'est aussi au cours de cette période très chaude et poussiéreuse que sévissent des maladies contagieuses telles que la méningite cérébro-spinale et la rougeole qui font des ravages parmi les enfants et les adolescents, et qu'on cherche à enrayer par des campagnes de vaccination; - une saison des pluies de juin à octobre qui se caractérise par de grandes tornades et des averses diluviennes; la chaleur est alors quelque peu atténuée par les pluies. Même si notre zone fait partie des régions les plus arrosées du pays, elle connaît depuis environ deux décennies une dégradation de sa flore et de sa faune due à l'insuffisance de la pluviométrie. La population de l'arrondissement de Kourouba est majoritairement composée de Malinké (60 0/0) ; puis viennent les Bambara, les Fulani (Peuls), les Sarakolé et les Somono. Tous ces habitants sont appelés Mandenka, les gens du Manden. Les Malinké et les Bambara, culturellement et linguistiquement très proches les uns des autres, constituent le groupe ethnique le plus nombreux au Mali. Ils forment près de 40 % de sa population globale. Au plan historique, le Manden, ramené aujourd'hui au Wassoulou, au cercle de Kangaba et à l'arrondissement de Kourouba, est ce qui reste du grand et rayonnant empire manding fondé au XIIIe siècle par le roi Soundiata Kéita, qui a régné de 1230 à 1255. C'est de l'empire mandingue ou empire du Mali que vient le nom de l'actuelle République du Mali. Du MoyenAge à l'ère coloniale, du roi Soundiata Kéita (XIIIe siècle) à l'almamy Samory Touré (1830-1900), les Malinké furent un peuple conquérant. Soundiata Kéita s'est illustré par la victoire qu'il remporta à Kirina sur son rival Soumangourou Kanté, roi du Sosso et ancêtre des forgerons malinké en 1235, et par l'extension de son empire à presque toute la zone soudanienne de l'Ouest africain. Il est l'ancêtre des Kéita. Ses chefs de guerre, Fakoli, Tiramakan, Camadjan, pour ne citer que ceux-là, sont 20

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respectivement les ancêtres des Doumbia, des Traoré et des Camara (autant de noms patronymiques "de fierté"). En effet, dans l'arrondissement de Kourouba, comme partout au Manden, il n'est pas insignifiant de porter des noms comme Fofana, HaÏdara, Konaté, Diakité, Diallo, Sidibé, Sangaré, Kanté, Kouyaté, Sanogo, Kéita, Doumbia, Traoré, Camara, etc., car chacun de ces noms évoque immédiatement tout un pan d'histoire fait de victoires et de défaites, d'actes de courage et de lâcheté, de fidélités et de trahisons, de grandeurs et de faiblesses, de liberté ou de dépendance, de renommée ou de honte, de services rendus ou de mauvais coups, de protections ou d'agressions. Ces différents faits des anciens sont rappelés aux jeunes générations par les griots généalogistes lors des grandes fêtes annuelles après les récoltes, des cérémonies d'intronisation ou de funérailles des chefs, de mariage ou d'imposition du prénom à un nouveau-né. Quant à l'almamy Samory Touré, il tire sa renommée du fait qu'il a promu l'islamisation du Manden et résisté farouchement à la pénétration coloniale. Mais il a aussi semé la terreur par des razzias meurtrières dans les villages. Après l'effondrement de l'empire du Mali au XVIIe siècle, le Manden a été morcelé en de petites royautés dont les chefs se faisaient constamment la guerre pour agrandir leur territoire. Les hommes vaincus étaient réduits en esclavage jusqu'au moment de la colonisation. On sait encore aujourd'hui quelles sont les familles d'origine esclave. A en croire la tradition orale véhiculée par les vieilles personnes et les griots généalogistes, la plupart des villages de l'arrondissement de Kourouba auraient été fondés avant le règne du roi Soundiata Kéita. Notre région était encore pendant la colonisation divisée en quatre jamanaw ou "royaumes" (Mukula, Guwanan, Cakadugu et Maramandugu). Ces "royautés" traditionnelles prirent les noms de "cantons" sous la colonisation. Les populations ont participé à l'effort des deux guerres mondiales à travers, entre autres, l'envoi d'hommes valides choisis dans les classes d'âge actives, arrachant aux familles des bras nécessaires à la production des biens de subsistance. Ces jeunes gens constituaient avec leurs homologues africains des troupes appelées malencontreusement "tirailleurs sénégalais". La participation des cantons à ces guerres s'est aussi traduite par 21

des impôts exorbitants en nature (céréales, gomme arabique, etc.). Le Mali indépendant a supprimé toute l'organisation territoriale et administrative léguée par la colonisation et a créé, du sommet à la base, des régions, des cercles et des arrondissements. Les cantons ont ainsi disparu. Chaque village est devenu une entité "politique" sous l'autorité d'un chef de village, qui, pour l'exécution des tâches d'intérêt public, s'appuie sur l'ensemble des classes d'âge actives de sa localité placées sous la responsabilité de l'aînée d'entre elles. Les deux premiers régimes qui se sont succédés au Mali de 1960 à 1991 reposaient sur des partis uniques. Ils ont utilisé, dans le cadre de l'animation politique, les tons ou associations d'âge villageoises. Avec le multipartisme, devenu une réalité au Mali depuis 1991, les partis politiques, pour s'implanter dans les villages, passent certes par les enseignants, mais aussi par les anciens élèves et de jeunes analphabètes influents, membres des classes d'âge actives. L'ethnie malinké vit aussi en majorité ou en minorités importantes dans le sud et l'ouest du Mali, dans le sud du Sénégal, dans le nord de la Guinée et dans le nord-ouest de la Côted'Ivoire. Quant à la langue bambara-malinké, elle est parlée dans ces mêmes régions ainsi qu'au nord-ouest du Burkina Faso. Elle est devenue la langue des marchés dans une bonne partie de l'Afrique de l'Ouest. Les premiers fondateurs des villages de l'arrondissement de Kourouba seraient venus, selon mes informateurs, de la Guinée, du Wassoulou, de Ségou et de Kénédougou (Sikasso). Les raisons invoquées ont été en général la chasse et la recherche de terres fertiles, propices à l'agriculture et à l'élevage. Le village est organisé en kabi/aw ou clans et en /uw ou familles. La famille est l'organisation de base de la société. Elle est dirigée par le /utigi, le chef de famille, qui est l'homme le plus âgé. Le revenu de la famille provient essentiellement de la culture du fodoba ou champ collectif. La production de ce champ, gérée par le chef de famille, sert à nourrir les membres de la communauté, à payer les impôts et les "dots" ou compensations matrimoniales. Lorsque les membres valides de la famille sont nombreux, chacun d'eux entretient, en plus du champ 22

collectif, un boloni ou petite parcelle personnelle dont la production est sa propriété privée qui lui sert à se vêtir et à résoudre les problèmes financiers mineurs. Actuellement, l'esprit d'autonomie né de la production individuelle en marge du champ collectif a contribué, dans la plupart des cas', à l'éclatement de la structure traditionnelle des grandes familles, fondée sur le communautarisme. Une autre raison de la décomposition de la famille élargie réside dans la jalousie fraternelle (fadennya) entre les fils d'épouses nombreuses, voire de pères différents. Cependant, il n'y a pas de simples familles nucléaires au village, composées uniquement du père, de la mère et des enfants. Avec la pratique de la polygamie, les familles sont étendues ou moyennes et, quel que soit leur statut, elles se développent puis éclatent. Dans une famille, il existe trois sortes de relations: une relation d'alliance entre les époux et les épouses, une relation de consanguinité entre les enfants et une relation de filiation entre ces derniers et les adultes de la concession. Le conseil de famille regroupe les vieux et les adultes masculins issus d'un même ancêtre, donc d'une même lignée. Par delà la ramification des familles il faut tenir compte aussi de ces entités sociales plus vastes que sont les kabilaw et les guwaw, les clans et les lignages. Appartiennent à un même clan les descendants d'un ancêtre mythique commun, en ligne paternelle. Le lignage est composé de familles descendant d'un même ancêtre historique. Dans les deux cas, les descendants possèdent un patronyme et un totem (mammifère, oiseau, reptile, etc.) communs. Dans certains villages, des concessions de patronymes différents peuvent néanmoins former un clan. Lignages et clans sont dirigés respectivement par des guwatigi et des kabilatigi qui sont, eux aussi, les plus âgés des chefs des familles composant le groupe. L'ensemble des chefs lignagers constitue le conseil des anciens dans chaque localité. Celui-ci est placé sous l'autorité du chef de village (dugutigi), toujours désigné dans les familles du clan dont l'ancêtre a fondé l'agglomération. Il est le plus âgé, non de tous ses homologues du village, mais des hommes remplissant la même condition lignagère que lui. Les chefs et cheftaines des classes d'âge connaissent un mode de désignation similaire. 23

L'intronisation du chef de village fait l'objet d'une cérémonie à laquelle assistent tous les membres du conseil des anciens. Le pouvoir coutumier qu'on lui confère solennellement est symbolisé par la peau et la queue d'un taureau sacrifié aux mânes des ancêtres et aux génies protecteurs. A sa mort, ces symboles sont remis au successeur désigné. Le chef de village s'assoit sur cette peau dans son vestibule (blon) et utilise la queue pour chasser les mouches autour de lui. Comme la peau couvre la chair de l'animal, celle qui sert de siège au chef symbolise la protection que dans l'exercice de son pouvoir il assure au village. La queue signifie qu'il chasse les ennuis et les malheurs. On attribue à ces objets un pouvoir magique. Le chef est responsable de sa localité devant l'administration et il sert de relais entre les autorités et les villageois. Il ne peut être destitué. Chaque chef de clan, de lignage et de village possède un blon ou "vestibule" qui est une grande case ronde avec une toiture en paille tressée. Il a deux portes diamétralement opposées. Il est un symbole de pouvoir et assume, à ce titre, plusieurs fonctions: il est à la fois le lieu de repos et de causerie des vieillards, le "parlement" coutumier où sont prises les décisions importantes concernant le clan ou le village, le tribunal traditionnel pour trancher les litiges fonciers et les conflits entre des gens de familles, de clans et même de villages différents. Le vestibule sert aussi de "mairie" où sont célébrés les mariages coutumiers des familles du clan. Celui du chef de village (dugutigi blon) est le siège du conseil des anciens et le lieu de la collecte annuelle des impôts de capitation (nisongo). C'est là aussi qu'ont lieu les rencontres entre les conseillers du village et les délégations administratives ou politiques, ou les représentants des organisations non gouvernementales (ONG) qui veulent réaliser des projets de développement (construction de salles de classe, de centres de santé et d'alphabétisation en langue nationale bambara, forage de puits, etc.). Le vestibule du chef de clan (guwatigi blon) est en principe le lieu de réunion des chefs des familles de la même lignée. Il ne sert pas de porte d'entrée et de sortie de la concession; celle-ci se trouve ailleurs. Le vestibule est ouvert le jour et fermé la nuit, sauf pour usage exceptionnel, comme l'hébergement d'étrangers de passage en cas de pénurie de cases. 24

Partout où il existe, ce vestibule est le symbole de l'unité clanique et villageoise. A ce titre, il est gardé par les fétiches (basiw) protecteurs de la famille, du lignage, du clan, du village, suspendus au toit, à l'intérieur, au-dessus de chacune des deux portes. C'est pourquoi, les candidats et les candidates à la circoncision et à l'excision passaient autrefois leur première nuit de réclusion dans cette sorte de case, avant de subir les épreuves le matin. Ainsi, se présentaient-ils devant le forgeron circonciseur et la potière exciseuse protégés contre les pouvoirs maléfiques secrets des gens mal intentionnés. Le vestibule est sacré. "Il est... l'espace qui appartient aux hommes. D'importants autels sacrificiels détenus par le propriétaire y trônent", écrit D. Jonckers (p. 17-18). Le vestibule est en outre un atelier d'activités manuelles (confection de nattes, de cordes, etc.) pour son propriétaire; d'autres hommes y viennent pour causer. Il joue le même rôle que l'arbre à palabres. "On y retrouve la même solennité, le même cérémonial, le même goût de bien-dire, bref, toutes les qualités de la palabre africaine. La longueur même des discussions prouve le souci réel de démocratie qui anime de telles réunions... Mille fois les mêmes arguments sont repris, développés, nuancés jusqu'au moment où l'unanimité se fait... Les modes de fonctionnement de la palabre et de la recherche de l'unanimité sont des traits constitutifs de ce ,,,, certains ont que
appelé la "démocratie traditionnelle africaine
(ibid., p. 6).

Les conseils de famille et de clan sont des instances juridiques coutumières. Mais l'instance suprême est le conseil de village. C'est lui qui tranche les litiges de terre entre les familles d'un même village et entre celles de deux villages voisins. C'est aussi le conseil de village qui donne son autorisation pour toute installation de nouvelles familles. En effet, l'orpaillage traditionnel tout au long du fleuve Niger, qui traverse une bonne partie de l'arrondissement de Kourouba, attire sans cesse de nouveaux résidents dans la contrée. La population est hiérarchisée en deux grands groupes: les horonw ou tontigiw ou "hommes libres", et les nyamakalaw ou hommes de caste. Le premier groupe comprend le clan fondateur du village et les clans alliés; ce sont les clans" supérieurs", "purs", "nobles". Le second groupe est composé des forgerons (numuw), des griots (jeliw), des hérauts (finaw) et des 25

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