Guerre des Ondes... Guerre des Religions

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Au terme d'un millénaire houleux, les partenaires présumés qui ambitionnent de refaire de la Méditerranée un des pivots du 3è millénaire, se livrent à une véritable guerre des ondes qui prend des accents modernes d'une guerre de religion avec la prolifération des méga-radios religieuses occidentales le long de la Méditerranée. Cet ouvrage se propose d'être une contribution à la géostratégie de la communication en Méditerranée.
Publié le : vendredi 1 mai 1998
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EAN13 : 9782296366671
Nombre de pages : 176
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René NABA

Guerre des ondes Guerre des religions

La bataille hertzienne dans le ciel méditerranéen

L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan, ISBN:

1998

2-7384-677'5-X

A Mouna, In Memoriam

A Alexandra, Raphaël et MaraI, témoins muets des vicissitudes d'une vie qu'il n'était pas possible de "vivre dans les coulisses de la vie", à Roger, parfaite illustration d'une génération orpheline d'un espoir révolutionnaire, ce témoignage fraternel, à Boni De Torhout, auprès duquel j'ai eu le délicieux privilège de collaborer au service diplomatique de l'Agence France Presse, ce témoignage posthume à l'un des grands seigneurs du journalisme, à l'Ambassadeur Paul Depis, pour son courage physique et son élégance morale dans l'épreuve, ainsi qu'à Dominique Ferrandini pour sa disponibilité permanente, à la jeunesse du Liban et des autres pays arabes et à la communauté arabo-musulmane de l'Union Européenne pour qu'elles soient le levain d'une si nécessaire renaissance.

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PROLOGUE
MILLE ANS DE FRITURES DANS LES COMMUNICATIONS TRANSMÉDITERRANÉENNES Un millénaire houleux s'achève, sourd d'un malentendu fondamental entre les deux rives de la Méditerranée, dont l'entrechoc culturel a longtemps constitué la trame de l'histoire de l'humanité. La Mer Médiane ignore le juste milieu: Conquête et Reconquista, Croisades et Contre-croisades, Colonisation et Décolonisation ont rythmé le cours de la vie du Mare Nostrum, cette mer commune à des civilisations dont la complémentarité n'a d'égal que leur antagonisme, dont les pulsions contradictoires ont structuré l'imaginaire collectif d'un ensemble humain d'un demi-milliard de personnes. Avec, tant pour l'Orient que pour l'Occident, une alternance de journées fastes et de jours néfastes, illustrée notamment par la transmission du savoir gréco-latin aux Européens via les Arabes et la renaissance intellectuelle arabe impulsée par l'expédition de Bonaparte en Egypte en 1792. Une alternance illustrée aussi et surtout par une succession de jours que l'historien Jacques Le Goff a stigmatisée comme étant "les pages honteuses de l'Histoire de l'Occident Chrétien", songeant au sac de Jérusalem (1099) et de Constantinople (1204), et, par extension sans doute, aux autres malfaisances contemporaines de type colonial: l'expédition franco-britannique de Suez en 1956, la guerre d'Algérie (1954-62), ou encore plus près de nous, la guerre du Golfe (1990-91). La fracture du monde méditerranéen demeure donc patente. Une réalité tenace, que les pays du pourtour s'appliquent à vouloir dépasser en vue de restituer à la Méditerranée la place qui était sienne à l'aube de la civilisation moderne et d'en faire un des pivots du 3ème millénaire.
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Sacrifiant à la symbolique, comme pour donner une solennité à la démarche et exorciser le passé, la constellation des vingt pays du pourtour méditerranéen - pour ce premier forum de l'Histoire

du Mare Nostrum - a tenu ses assises à Barcelone les 27 et 28
novembre 1995, à la date anniversaire du Concile stratégique de Clermont, point de départ des Croisades, de neuf siècles d'une cohabitation tumultueuse entre l'Islam et la Chrétienté et d'une friture permanente dans les communications transméditerranéennes. L'enjeu est de taille: l'Europe, troisième puissance économique du monde, et son prolongement stratégique sur son flanc sud, la rive musulmane de la Méditerranée, représentent un marché potentiel de 550 millions de consommateurs à l'intersection de trois continents (Europe-Afrique-Asie). Si l'instauration d'un partenariat global entre les deux rives a été l'objectif déclaré du Forum de Barcelone, son objectif sous-jacent a été d'affirmer, face à l'hégémonie anglo-saxonne, une latinité méditerranéenne ayant vocation à servir de passerelle entre l'Islam et l'Occident et de module stabilisateur au sein de son voisinage immédiat. Car au-delà de leur complémentarité, des disparités criantes subsistent entre les deux rives de la Méditerranée comme en témoignent la fuite constante des cerveaux vers le monde occidental et les indicateurs de développement humain. 250.000 cerveaux du Maghreb ont opté pour l'Europe au cours du dernier quart de siècle, soit une moyenne de 10.000 cerveaux par an. Ces chiffres ne concernent que les cinq pays de l'Union du Maghreb Arabe (UMA) - Algérie, Tunisie, Maroc, Libye, Mauritanie -, auxquels il convient d'ajouter les fuites de matières grises du Moyen-Orient (Egypte, Liban) Syrie, Irak, Iran, Turquie et Palestine) vers l'Europe et les Etats-Unis. Un déséquilibre identique se retrouve au plan de la production intellectuelle et du développement économique. Sur les 500.000 titres d'ouvrages publiés chaque année dans le monde, 25% (125.000) proviennent des pays méditerranéens, mais 85% du quota Méditerranée est produit par quatre pays européens: France (39.000), Espagne (35.000), Italie (16.000) et l'exYougoslavie (12.100). La Turquie arrive loin derrière avec 7.000 titres, suivie de l'Egypte, alors que les cinq pays de l'UMA produisent près de 2.000 titres par an toutes langues confondues (arabe, français, berbère, anglais, espagnol). Sur le plan économique, des disparités similaires se retrouvent: le PNB de la France s'élève à 22.000 dollars, celui de l'Egypte à 775 dollars par an, soit près de trente fois moins. Mieux encore, trois pays méditerranéens membres de l'Union 8

Européenne (France, Italie, Espagne) représentent 15% du commerce mondial, alors que le reliquat, soit une quinzaine d'autres pays, n'atteint lui que trois pour cent du commerce mondial. Face à cette perspective, le partenariat global euroméditerranéen devrait, dans l'esprit de ses promoteurs, englober les divers champs des activités humaines. Mais paradoxalement, dans une zone où le monologue tient souvent lieu de dialogue, la coopération ne paraît pas inscrite à l'ordre du jour. Cette omission est d'autant plus fâcheuse que, pour la première fois dans l'histoire, des bouleversements majeurs viennent modifier les données stratégiques de la zone et des rapports transméditerranéens : - Démographiquement. Dans un renversement de tendances sans précédent dans l'Histoire, la rive sud de la Méditerranée est en passe d'enregistrer un surplus démographique par rapport au Nord européen. Dans une génération (1), vers l'an 2025, la population de quatre Etats européens, membres de l'Union Européenne (France, Italie, Espagne, Portugal) aura à peine augmenté -170 millions -, alors que celle des autres pays du pourtour se sera accrue de 70 % et avoisinera les 400 millions, induisant une nouvelle pesanteur sur l'écologie politique et économique du bassin méditerranéen. - Religieusement. L'Islam, fait sans précédent aussi dans l'histoire, se hisse au premier rang des religions par le nombre de ses fidèles (1, 2 milliard de croyants en l'an 2.000 contre 1,1 milliard de catholiques). Une promotion qui se double d'une implantation durable et permanente de l'Islam dans l'espace occidental. Or, paradoxalement, sur le point sensible de la communication, la coopération fait place à une véritable guerre des ondes tournant parfois à une guerre des religions à travers les ondes, sous-tendant une bataille pour la captation de l'imaginaire, élément fondamental de la pérennité d'une nation et de son rayonnement. Les pays occidentaux, mettant en application une stratégie dite de "global connexion", ont enserré dans un maillage l'espace arabo-musulman, tandis que pays arabes et musulmans, en contrepoint, s'apprêtent à capter l'auditoire arabo-musulman de l'Europe occidentale, important marché de consommation de près de 12 millions de personnes, mais aussi et surtout enjeu stratégique de premier plan. Car par-delà la question islamique, la présence de trente millions de musulmans en Amérique du Nord et en Europe occidentale, au coeur du principal centre de production des valeurs intellectuelles et des biens matériels de la planète, avec les reven9

dications identitaires et communautaires que cela implique, pose le problème de la structuration des sociétés post-industrielles, avec, en raison de la nature paritaire de cette communauté, des conséquences tant pour les sociétés occidentales que pour les sociétés arabo-musulmanes. Suprême paradoxe: alors que le Forum de Barcelone s'est voulu comme l'acte fondateur de l'affirmation de la latinité face à I'hégémonie anglo-saxonne et que la rivalité entre anglophones et francophones connaît un regain d'acuité au Moyen-Orient, la Méditerranée, matrice de la civilisation gréco-latine et de la catholicité, est devenue au seuil de l'an 2.000 la principale base de prosélytisme religieux anglosaxon face à la rive arabo-musulmane de la Méditerranée. Ce résultat a été obtenu avec le concours des principaux pays latins, notamment la France, chef de file des francophones et fille aînée de l'Eglise, au moment où la Méditerranée, concentré de toutes les contradictions de la planète, demeure le point de convergence des lignes de fracture de la modernité et l'un des principaux terrain de compétition du 21ème siècle. Ce curieux cheminement échappe à l'entendement ordinaire, mais il est à croire que dans un domaine touchant à la quête des ondes dans l'espace, la sagesse commande de s'en remettre à Dieu, seul apte à reconnaître les siens.

Références: - Albert Jacquard, « Pour une communauté culturelle méditerranéenne », Le Monde Diplomatique, n° 509, août 1996. Pour les ouvrages généraux se rapportant à ce t}:1ème : - Paul Balta, La Méditerranée retrouvée, Editions La Découverte, en collaboration avec la Fondation René Seydoux ;
- Gilles Kepel :
,

A l'Ouest d'Allah, Editions du Seuil, 1994, Collection Épreuves des faits; La revanche de Difu : Chrétiens, Juifs, Musulmqns, à la reconquête du Monde, Editions du Seuil, 1991, Col. Epreuves des faits; - Jean Flori, 1095-1099, la première croisade, L'Occident contre l' [sIam, Complexe, col. "La mémoire des siècles", n° 221, 1992 ; - Amine Maalouf, Les Croisades vues par les Arabes, Éditions J.-c. Lattès-Histoire, 1993 ;
- Malek Chebel, L'[maginaire arabo-musulman, Paris, PUF 1993.

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CHAPITRE I

L'OCCIDENT OU LA STRATÉGIE DE LA " GLOBAL CONNEXION"

1) Le monde arabe, première zone de ciblage médiatique de l'histoire de la communication De Grenade (Espagne), à Alexandrette (Turquie), à l'Arabistan (Khouzistan iranien), à la Palestine, puis à Jérusalem, telle une longue complainte de leurs déconvenues, l'histoire du 2ème illénaire finissant se résume pour les Arabes à une succesm sion de contractions permanentes de leur espace national, à leur régression économique et à leur sujétion diplomatique. La configuration géopolitique du monde arabe en témoigne avec la mise en quarantaine de l'Irak et de la Libye, la mise à l'index du Soudan, la guerre civile en Algérie, celle antérieure du Liban, ainsi que les conditions draconiennes mises par les Américains et les Israéliens pour la fin de l'état de belligérance israélo-arabe. En dépit ou en raison de ce handicap, le monde arabe, coeur historique du monde islamique, avec son cortège de fascinations, de crispations, voire même de répulsions, ne laisse pas indifférent. Illustration éloquente de son importance stratégique: fait unique dans l'histoire contemporaine, trois armadas internationales se sont constituées en l'espace d'une décennie pour servir sur le théâtre d'opération du Moyen-Orient: au large du Liban, en 1982 lors du siège de Beyrouth, dans le Golfe arabo-persique, en 1986-1988, pour assurer la liberté de navigation sur la voie d'eau lors du conflit irako-iranien, et enfin, à l'occasion de la 2ème guerre du Golfe (1990-1991). Au-delà du pétrole, l'attention sinon la vigilance à l'égard du monde arabe s'explique par ses valeurs porteuses, en tête desquelles naturellement l'Islam et la langue arabe, langue de 200 millions de personnes, langue du Coran et par voie de conséquence langue de référence religieuse et culturelle de plus d'un milliard de fidèles, et aussi par sa configuration, à proximité immédiate du monde occidental.
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S'étendant sur 7.000 km des bords de l'océan Atlantique jusqu'au Golfe d'Oman, le monde arabe borde le flanc méridional de l'Union Européenne sur une façade maritime de près de 12.000 km de la Mauritanie, via Tanger (Maroc), à Lattaquieh (Syrie), vaste réservoir humain dont la France constitue le point de mire pour sa frange maghrébine et le Proche-Orient. Malgré sa fragmentation actuelle, il demeure une zone stratégique de premier plan, l'un des gros pourvoyeurs d'énergie de la planète et malgré un fort endettement un des rares marchés économiques solvables des deux prochaines décennies. En l'an 2.000, il assurera 65% des exportations mondiales de pétrole brut et offre de fabuleuses perspectives d'investissement dans le domaine des grands travaux, de l'industrie civile et de l'armement. A titre d'exemple, si la reconstruction du Koweit a été estimée à trente milliards de dollars, celle de l'Irak a été chiffrée à cent milliards de dollars. Selon une étude prospective de la "Compagnie arabe des investissements pétroliers", en date d'août 1995, d'ici la fin du siècle, les dépenses d'investissements nécessaires à la restauration des gisements d'hydrocarbures (pétrole-gaz) et à la modernisation des raffineries et des oléoducs s'élèveraient à cent milliards de dollars, cinquante-cinq milliards de dollars pour le secteur pétrolier et quarante-sept milliards pour le secteur gazier, le Moyen-Orient ayant vocation d'ici la fin du siècle à devenir le principal fournisseur de gaz liquide de l'Europe occidentale. Sur le plan aéronautique, selon les prévisions de l'organisme de l'aviation civile arabe, le monde arabe aura besoin de six cents appareils au cours des deux prochaines décennies pour le renouvellement de sa flotte commerciale et répondre aux besoins croissants de sa population. Sur ce lot, les monarchies arabes du Golfe assureront 30% de la demande, soit 200 appareils, un deuxième tiers sera assuré par les pays arabes du continent africain (Algérie, Tunisie, Maroc, Egypte et Libye). Ces prévisions n'incluent pas les dépenses d'armement. Les Arabes ont déboursé 426 milliards de dollars en achat d'armement durant la décennie 1980-1990 et 60 milliards de dollars rien que dans les deux années qui ont suivi la guerre du Golfe (1991-1992). A lui seul le Koweit a déboursé en cinq ans (1990-1995), la fantastique somme de 70 milliards de dollars pour financer tout à la fois l'effort de guerre de la coalition internationale et sa reconstruction, et préserver aussi son indépendance par des achats massifs d'équipements militaires et de matériel de sécurité. La guerre du Golfe précisément, par son coût opérationnel, 12

ses dégâts et ses préjudices annexes, a coûté 670 milliards de dollars aux pays arabes, selon l'évaluation contenue dans le rapport annuel du Conseil de l'unité économique arabe, organisme relevant de la Ligue Arabe, paru en août 1995 au Caire. Si le surcoût excessif de la guerre du Golfe a épongé les surplus financiers gouvernementaux et gelé bon nombre de projets de développement à dimension interarabe, il n'a pas pour autant tari les sources de revenus. Un imposant pactole a été placé à l'étranger: neuf cents milliards de dollars, soit 4.500 milliards de FF d'inyestissements. La majorité de ces placements a été investie aux Etats-Unis et en Europe dans les marchés boursiers et immobiliers. Le secteur privé contrôle près de 200 milliards de dollars, le reliquat étant constitué de dépôts bancaires. Porteur d'un intérêt annuel de 90 milliards de dollars, ce placement aiguise appétits et convoitises, exacerbant les rivalités de puissances, alors que la décrispation israélo-palestinienne ne paraît pas avoir impulsé une stabilisation régionale. Outre les frustrations des "laissés pour compte", le déficit hydraulique prévisible du monde arabe en l'an 2.000 fait de l'eau siècle, quand bien même un noeud de conflits potentiels du 21ème la normalisation israélo-arabe pourrait laisser entrevoir une possibilité de coopération interrégionale. Cent soixante-deux projets d'une valeur de 37 milliards de dollars sur dix ans ont été recensés au sommet économique d'Amman, en novembre 1995, marqué pour la première fois dans l'histoire par une participation officielle d'Israël à une conférence située dans un pays de l'ancien "champ de bataille". Sur le plan média : zone de transition entre l'Asie et l'Europe, dont il constitue l'arrière-plan stratégique à l'intersection des grandes voies de communication internationales sur la route du pétrole, le monde arabe est historiquement la première zone géographique extra-européenne ayant fait l'objet d'un ciblage médiatique de la part des pays occidentaux. Le quadrillage de l'espace arabe a commel}cé dès la période coloniale, c'est -à-dire à une époque où aucun Etat arabe ne jouissait de son indépendance, et, partant, ne disposait de sa propre station en mesure de diffuser sa propre culture nationale. Premier pays à avoir lancé des programmes radiophoniques en langue arabe a été l'Italie, en 1934, via Radio Bari, au moment de l'expédition de Mussolini en Ethiopie suivie quatre ans plus tard par la Grande-Bretagne, qui redoutait un monopole des ondes par les g pays de l'Axe à la veille de la 2ème uerre mondiale. Un conflit, qui sur le plan médiatique, a d'ailleurs donné lieu à la première guerre des ondes interoccidentale au Moyen-Orient. 13

Et près de soixante ans après les premières émissions arabophones occidentales, une cinquantaine de stations internationales (VOA, BBC, RMC-MO, Deutsche Welle, Radio-Canada International, Radio-Téhéran, Voice of Russia, Radio-Ankara, Radio-Netherlands, Radio France International, MEDII etc.), dont une dizaine de méga-radios religieuses occidentales (Trans World Radio), disposent de programmes radio en langue arabe, sans compter la kyrielle de radios privées et publiques des 23 pays membres de la Ligue arabe (1) et les radios associatives et communautaires de l'Union Européenne. A titre indicatif, selon une étude de la BBC, parue en 1991, le monde arabe comptait à cette date 73,5 millions de postes radio, 36,5 millions de postes TV et 10,2 millions de magnétoscopes, témoignant, par compensation, de l'inclination de la population arabe pour une culture audiovisuelle, dans une société comptant un fort taux d'analphabétisme. Ce chiffre a dû d'ailleurs enregistrer une croissance exponentielle avec la guerre du Golfe qui a connu une forte poussée d'audience, avec aussi le développement des médias planétaires et la diffusion satellitaire des vecteurs transfrontières, notamment les chaînes transarabes. Naviguant entre intelligence économique et espionnage, l'information est devenue une matière première stratégique. Cent cinquante (2) satellites de communication, d'une durée de vie moyenne de 15 ans, opèrent dans l'espace, et le lancement de 300 gros satellites, d'une valeur de 28 milliards de dollars, est prévu au cours de la prochaine décennie pour la diffusion de près d'un millier de programmes numériques. Cette explosion cathodique et le déferlement transnational du flux d'information qui s'est ensuivi ont fait resurgir, de part et d'autre de la Méditerranée, les peurs antiques quant à une nouvelle croisade occidentale de type médiatique, à laquelle ferait pièce une nouvelle invasion musulmane dont les hordes seraient représentées par les antennes paraboliques implantées dans les quartiers bariolés des banlieues populeuses et industrieuses de France et d'Europe. Survivance atavique, ces peurs phobiques n'en traduisent pas moins un formidable désarroi face à l'impressionnant plan de bataille médiatique mis en place depuis les deux rives de la Méditerranée à l'aube du 21ème siècle, préfiguration de la révolution qui s'opère dans le domaine de la communautique, sans doute l'une des marques fondamentales de la civilisation du 3ème millénaire.

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2) Le déploiement occidental Guerre psychologique autant que guerre sémantique, la guerre des ondes vise à soumettre l'auditeur-récepteur à la propre dialectique du diffuseur, en l' occurence la puissance émettrice, en lui imposant son propre vocabulaire, et, au-delà, sa propre conception du monde. Si la diffusion hertzienne est la moins polluante des armes sur le plan de l'écologie, elle est, en revanche, la plus corrosive sur le plan de l'esprit. Son effet est à long terme. Le phénomène d'interférence opère un lent conditionnement pour finir par subvertir et façonner le mode de vie et l'imaginaire créatif de la collectivité humaine ciblée. Nulle trace d'un dégat immédiat ou d'un dommage collatéral. Point n'est besoin d'une frappe chirurgicale ou d'un choc frontal. Dans la guerre des ondes, règne le domaine de l'imperceptible, de l'insidieux, du captieux et du subliminal. Qui se souvient encore de Tall AI-Rabih (La colline du printemps) ? Un demi-siècle d'émissions radiophoniques successives et répétitives ont dissipé ce nom mélodieux, synonyme de douceur de vivre, pour lui substituer dans la mémoire collective une réalité nouvelle. Tall AI-Rabih est désormais mondialement connu, y compris au sein des nouvelles générations arabes, par sa nouvelle désignation hébraïque, Tel Aviv, grande métropole israélienne. Le travail de sape est permanent et le combat inégal. Longtemps avant que les pays du flanc méridional de la Méditerrannée n'accèdent à la souveraineté, les pays occidentaux étaient déjà en ordre de bataille, colonisant l'espace à la manière des territoires sous leur contrôle, s'assurant une position quasi hégémonique d'autant plus massive que les fréquences utilisées pour les radiocommunications

- ces

fameux couloirs de

diffusion à la base du sytème mondial des communications constituent, en raison de leur rareté, une matière première stratégIque. Le déploiement des puissances occidentales (3) s'est fait selon une stratégie dite de "global connexion" visant à enserrer l'espace arabo-musulman dans un maillage médiatique à travers une série de vecteurs: chaînes de télévision planétaires (CNN, BBC World service-TV), de radios généralistes ou thématiques, diffusant sur ondes hertziennes, par relais terrestre ou satellitaire, des programmes couvrant le spectre linguistique de la mosaïque humaine de la zone. Au total, toutes puissances confondues, les Occidentaux ont aménagé une présence massive qui confine à la frénésie, affectant à la rive musulmane de la Méditerranée une impres15

sionnante puissance de feu: 49 émetteurs, 185 fréquences, 15.710 kW, dont on trouvera en annexe de cet ouvrage le descriptif détaillé pour ce qui est des puissances anglo-saxonnes. De quoi assourdir les deux cents millions d'Arabes et de Musulmans de la zone sur plusieurs générations, sans garantie de les convaincre, à en juger par la persistance de malentendus séculaires. Un médium se juge certes à la fiablilité de ses informations et à la qualité de ses programmes, mais aussi à ses capacités techniques, à ses relais terrestres ou satellitaires, au nombre et à la puissance de ses antennes, enfin à la gamme de ses fréquences et des ondes, en un mot sa puissance de feu. La terminologie n'est pas innocente. Elle est empruntée au vocabulaire de la polémologie pour l'évidente raison que la communication participe par essence de la guerre culturelle, tout comme une flotte navale participe de la guerre militaire. De même que la puissance d'une flotte se jauge au nombre de ses porte-avions et à l'importance de son escorte de protection (cuirassés, croiseurs, sous-marins, ravitailleurs), et à l'importance de son aviation embarquée et de ses pièces d'artillerie, de même un médium se mesure à sa capacité d'émission et à sa puissance de diffusion. Une radio si performante qui ne dispose que d'une fréquence unique et d'une onde unique est rarement à l'abri d'un incident technique pouvant entraîner dans certains cas la mise en silence du vecteur, ce qui est difficilement le cas pour une radio disposant d'une kyrielle de fréquences et d'ondes, une gamme qui autorise une modulation des programmes, leur amplification et leur répercussion à travers le réseau de relais d'antennes, au gré de la réfraction solaire, afin d'assurer le meilleur confort d'écoute à l'auditeur. La panne technique absolue qui entraîne la mise en silence de la station devient alors problématique. Si la bande FM, généralement de courte portée, est d'un usage fréquent en milieu urbain, les ondes courtes sont utilisées pour des communications vers les zones lointaines. Les fréquences de diffusion sont aux émissions radiophoniques ce que le couloir aérien est à la navigation aérienne, un corridor de passage des ondes éléctromagnétiques. Se propulsant à une vitesse de 300.000 km par seconde, les ondes éléctromagnétiques ne nécessitent aucun milieu matériel à leur propagation. Elles sont en mesure de parcourir sept fois le tour de la terre en une seconde, et la portée de leur rayon d'action peut atteindre jusqu'à 20.000 km, comme c'est le cas pour les ondes courtes. C'est dire leur impact qui explique sans doute l'âpreté de la compétition entre les puissances.
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Toutefois, la stratégie occidentale a différé selon les ,pays même si les quatre principales puissances occidentales (EtatsUnis, Grande-Bretagne, France et Allemagne) ont choisi la Méditerranée pour servir de point d'implantatioq à leurs bases relais. Mais par leur déploiement médiatique, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne couvrent déjà largement le nouveau spectre linguistique résultant des bouleversements intervenus sur le flanc méridional de l'Europe, depuis l'effondrement du Bloc soviétique, ce qui n'est pas, loin s'en faut, le cas de la France.
A - GRANDE-BRETAGNE

La BBC : médium de référence Doyenne des grandes radios occidentales, la BBC (British Broadcasting Corporation), dont le service arabe a été fondé en 1938, au plus fort de la rivalité avec le 3ème Reich, dispose de deux centres émetteurs à Chypre (Méditerranée) et dans l'île de Massirah (Sultanat d'Oman), dans le Golfe, prenant en tenaille les deux extrémités du Moyen-Orient. La BBC asperge en continu le Moyen-Orient avec une batterie d'une vingtaine d'antennes pour la diffusion en ondes moyennes et ondes courtes, développant sur l'ensemble de la région une puissance globale de 5.350 kW, soit une puissance cinq fois supérieure à celle développée par sa rivale française, RMC-Moyen-Orient. A Chypre, la BBC dispose d'un site pour émission en ondes moyennes développant une puissance globale de 2.200 kW, ainsi que dix antennes ondes courtes couvrant une cinquantaine de fréquences. A Massirah, elle dispose d'antennes aussi puissantes en ondes moyennes (750 kWx2) et quatre ondes courtes de 100 kW. Au total, la BBC dispose de 80 fréquences sur la zone, une gamme qui assure une écoute parfaite de la station sur l'ensemble de la région Moyen-Orient-Océan indien. Le service arabe de la BBC est le deuxième en importance des services de la radio britannique après l'anglais. Il bénéficie d'une diffusion simultanée de son programme sur l'ensemble du monde arabe (Proche-Orient, Golfe, Maghreb) et non seulement sur le Moyen-Orient, comme c'est le cas pour sa rivale française. Faisant une large place à l'information, le programme est diffusé en continu sur l'ensemble de la journée. En avril 1997, BBC a décidé d'augmenter de cinq heures son programme arabe, portant de 13 à 18 heures ses heures d'émission, soit quatre heures de plus que sa rivale française. Intégrant les décalages horaires 17

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