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Guerres civiles dans la République démocratique du Congo : 1960-2010

De
362 pages
Guerres de sécession, guerres ethniques, rébellions, mutineries et invasions par des Congolais ayant des sanctuaires en Angola caractérisent le paysage politique de la République Démocratique du Congo depuis que le pays devint indépendant en 1960. Pourquoi ? Que pouvons-nous apprendre de ce qui semble apparemment être des interminables guerres internes ? L'auteur explore ces questions dans une analyse systématique et compréhensive.
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Etudes
africainesGuerres civiles dans la République Série Politique
démocratique du Congo 1960-2010
François E K
Guerres de sécession, guerres ethniques, rébellions, mutineries et invasions par
congolais ayant des sanctuaires en Angola caractérisent le paysage politique de
la République Démocratique du Congo depuis que le pays devint indépendant en
1960. Pourquoi ? Et que pouvons-nous apprendre de ce qui semble apparemment Guerres civiles
être des interminables guerres internes ? Emizet François Kisangani explore
ces questions fondamentales dans une analyse non seulement systématique et dans la République rigoureuse mais aussi uniquement compréhensive.
Analysant étroitement les cinq décennies de guerres civiles en République démocratique du Congo Démocratique du Congo, Kisangani découvre une évidence largement suffi sante
de remettre en question le paradigme populaire. Son point de mire sur la politique
d’exclusion et son attention sur le micro et macro processus des guerres nous 1960-2010
donnent une vue analytique qui non seulement clarifie la nature des guerres
civiles, mais aussi la politique économique congolaise en général.
Emizet François KISANGANI est professeur de politique
économique, sciences politiques et études de sécurité à l’Université
d’État de Kansas. Il est l’auteur de trois autres livres sur la RDC ainsi
que de plusieurs articles et chapitres sur la RDC, le développement
économique, la politique économique des interventions militaires,
et les relations internationales.
ISBN : 978-2-343-02198-0
37 €
Guerres civiles dans la République démocratique du Congo
François E K
1960-2010
Guerres civiles dans la République
démocratique du Congo
1960-2010 Études africaines
Collection dirigée par Denis Pryen
Dernières parutions
Seign-Goura YORBANA, Les investissements directs chinois en Afrique. La China
National Petroleum Corporation International Chad (CNPCIC), 2014.
Léon KOUNGOU, Boko Haram. Le Cameroun à l’épreuve des menaces, 2014.
Daniel S. LARANGE, De l’écriture africaine à la présence afropéenne, 2014.
DJARANGAR DJITA ISSA, Dictionnaire pratique du français du Tchad, 2014.
Roger KAFFO FOKOU, Médias et civilisations, 2014.
Togba ZOGBELEMOU, Droit des organisations d’intégration économique en Afrique,
2014.
Gaston SAMBA, Le Congo-Brazzaville, Climat et environnement, 2014.
Déo NAMUJIMBO, Je reviens de l’enfer, Reportage de guerre à l’est de la RD Congo
(août-septembre 1998), 2014.
Nuah M. MAKUNGU MASUDI, Economie mondialisée, coopératives délaissées,
2014.
Patrice MUKATA BAYONGWA, Remédier à l'échec scolaire dans les écoles
catholiques de Bukavu (R. D. Congo), Volume 1 et 2, 2014.
Olivier NKULU KABAMBA, Les médecins en Afrique et la sorcellerie, 2014.
Alexis TOBANGUI, Défense deuxième chance et la socialisation des jeunes en
difficulté, 2014.
Hermine MATARI, Les instituteurs dans la société gabonaise, 2014.
Noël Christian-Bernard OBIANG NNANG, Les empereurs romains en Afrique du
e eNord. Les grandes réformes du II au III siècle
ap. J.-C., 2014.
Pierre KIPRÉ, Cultures et identités nationales en Afrique de l’Ouest. Le Daà dans la
société béninoise d’hier à demain, 2014.
Edouard Epiphane YOGO, Etat fragile et sécurité humaine au sud du Sahara, 2014.
Wendpanga Jacob YOUGBARÉ, Méthodes d’aide à la décision appliquées pour le
développement au Burkina Faso. La méthodologie Data Envelopment Analysis
(DEA), 2014.
Pierre KOULODJI, Vatican II et la parenté responsable. Histoire et analyse de
Gaudium et spes 50,2, 2014.
Lucien PAMBOU, La mondialisation, une chance pour l’Afrique ? Les Afriques
noires francophones de l’ouest et du centre : sujets d’hier, acteurs de demain, 2014.
Daniel Isaac ITOUA, Instruments de musique traditionnelle des
Mbôsi du Congo, 2014.
Pascasie Minani PASSY, Femmes en politique au Burundi. Leur
nombre, leur influence ?, 2014.
Elisabeth SHERIF, Élection et participation politique au Niger : le
cas de Maradi. Contribution à l’analyse électorale en Afrique, 2014.
Roger KAFFO FOKOU, Les Mbäfeung, peuple des hautes terres de
l’ouest du Cameroun. Croyances et pratiques traditionnelles et
culturelles, 2014.François EMIZET KISANGANI
GUERRES CIVILES DANS LA RÉPUBLIQUE
DÉMOCRATIQUE DU CONGO
1960-2010




















































































































































La version anglaise a été originellement publiée par Lynne Rienner
Publishers en 2012 et la version française traduite par Mathieu
Mulenga avec la collaboration de Claire Dehon
















© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-02198-0
EAN : 9782343021980
SOMMAIRE
Dédicace ....................................................................................................... 11
Remerciements.............................................................................................. 13
CHAPITRE PREMIER. Le contexte des guerres internes du Congo ........... 15
Une évaluation de la littérature et un exercice statisitque brefs .................... 24
Contexte politique et socioéconomique des guerres internes du Congo ....... 29
De la formation à la consolidation de l’Etat colonial .............................. 30
Des sécessions à la mutinerie des mercenaires ........................................ 37
La deuxième république : de la consolidation à la chute ......................... 43
De la guerre civile contre Kabila à la guerre ethnique Hema-Lendu ...... 54
Interaction de la continuité et du changement dans les guerres
civiles du Congo .................................................................................... 56
Buts et structure du Livre .............................................................................. 59
Notes ............................................................................................................. 63
CHAPITRE DEUXIÈME. Les guerres de sécession .................................... 65
Sécession du Katanga ................................................................................... 65
Contexte du conflit : point de jonction critique et antécédents critiques ...... 66
Gestion de conflit et durée de la sécession du Katanga ................................ 71
La sécession du Sud-Kasaï ........................................................................... 75
Antécédents critiques et point de jonction de la sécession du Sud-Kasaï 78
Durée de la sécession du Sud-Kasaï ........................................................ 83
Premières insurrections du Congo ................................................................ 85
Insurrection dans le nord du Katanga ..........................85
Insurrection dans le nord-ouest du Sud-Kasaï ......................................... 87
Discussion des premières guerres civiles et recherche en cours ................... 89
Les causes des premières guerres civiles ................................................. 89
Evaluation de la durée des guerres civiles ....................96
Conséquences et reconstruction de l’après-conflit .................................. 99
Résumé et implications politiques et économiques .................................... 101
Notes ........................................................................................................... 103
CHAPITRE TROISIÈME. Un conte de deux rébellions ............................ 105
Contexte historique des deux rébellions ..................................................... 106
La rébellion du Kwilu ............................................................................ 106
La rébellion de l’est ...................................... 110
Les causes des rébellions ............................................................................ 113
Les antécédents critiques .................................. 113
Diffusion et durée des rébellions ................................................................ 126
7

Résolution de conflit et gestion de l’après-conflit ...................................... 136
Résumé et brève discussion ........................................................................ 139
Notes ........................................................................................................... 143

CHAPITRE QUATRIÈME. Des mutineries aux invasions ........................ 145
La mutinerie du régiment de Baka .............................................................. 146
Contexte de la mutinerie ........................................................................ 146
Les causes et la durée de la mutinerie de Baka ...................................... 148
La gestion du conflit et les conséquences de la mutinerie ..................... 149
La mutinerie des mercenaires ..................................................................... 151
Les mercenaires au Congo : contexte historique de la mutinerie .......... 152
Les causes de la mutinerie des mercenaires et sa durée......................... 154
Après la mutinerie ................................................................................. 157
Les invasions du Katanga : Shaba 1 et Shaba 2 .......................................... 158
Contexte des invasions du Shaba ........................................................... 159
La première guerre du Shaba ................................................................. 164
La deuxième guerre du Shaba ............................. 167
Bref résumé et discussion ........................................................................... 173
Notes ........................................................................................................... 177

CHAPITRE CINQUIÈME. Guerre contre le président .............................. 179
Guerre civile anti-Mobutu : libération ou voie vers l’autocratie ................ 182
Bref aperçu : la question de la nationalité des Banyamulenge .............. 182
Les causes de la guerre civile contre Mobutu ........................................ 188
Durée et gestion du conflit ..................................................................... 199
Conséquences de la guerre interne anti-Mobutu .................................... 201
L’insurrection Maï Maï et le sentiment anti-étranger ................................. 204
Rappel historique des Maï Maï .............................................................. 204
Explication de l’insurrection des Maï Maï .....................208
La durée et les conséquences ................................................................. 211
Guerre anti-Kabila ...................................................................................... 212
Les causes de la guerre anti-Kabila ....................................................... 213
Durée de la guerre anti-Kabila ................................216
Les conséquences de la guerre civile contre Kabila .............................. 220
Gestion de conflit et voie vers la paix .......................226
Résumé et brève discussion ........................................................................ 240
Notes ........................................................................................................... 247

CHAPITRE SIXIÈME. Guerres ethniques au Nord-Kivu et en Ituri ......... 249
Conflits au Nord-Kivu ................................................................................ 249
Contexte historique ................................................................................ 251
8
Période postcoloniale ............................................................................. 258
Les causes des guerres ethniques au Nord-Kivu ................................... 267
Durée, conséquences et gestion de conflit ............................................. 282
Revisiter une ancienne plaie : le confit en Ituri .......................................... 286
Bref contexte politique .......................................................................... 287
Les causes du conflit Hema-Lendu ........................................................ 293
Durée et gestion de conflit ..................................................................... 297
Les conséquences du conflit dans l’Iruti................................................ 303
Résumé et discussion .................................................................................. 304
Notes ........................................................................................................... 310
CHAPITRE SEPTIÈME. Conclusion ......................................................... 311
Evaluation sommaire des guerres internes du Congo ................................. 313
Implications politiques et économiques et reconstruction de la société ..... 318
Dernières pensées ....................................................................................... 323
Acronymes .................................................................................................. 327
Références bibliographiques ...................................................................... 329
Index ........................................................................................................... 351
9 DÉDICACE
Je dédie ce livre à ma très chère famille REMERCIEMENTS
Je suis reconnaissant envers mon ami et collègue Jeffrey Pickering
pour ses commentaires pénétrants. Sa lecture attentive et ses recommandations
constructives ont contribué à améliorer la version anglaise du manuscrit
original. Je voudrais remercier les lecteurs anonymes pour leurs commentaires
critiques et recommandations adéquates qui ont grandement amélioré le
manuscrit.
Mes remerciements vont également à Jacob Mauslein, étudiant
doctorant au Département des Hautes Etudes de Sécurité de l’Université
d’Etat du Kansas, pour avoir dressé les cartes françaises incluses dans ce livre.
Je remercie aussi Mathieu Mulenga et mon collègue Claire Dehon pour la
traduction française de ce livre publié en anglais en 2012. CHAPITRE PREMIER
Le contexte des guerre internes du Congo
1La République Démocratique du Congo (la RDC ou le Congo) est un
laboratoire important en ce qui concerne les guerres civiles. Depuis son
indépendance le 30 juin 1960, des sécessions, insurrections, rébellions,
mutineries, invasions (par des Congolais retranchés en Angola), révoltes et
guerres ethniques ont fait partie du paysage politique du pays. Tel qu’employé
dans ce livre, une guerre civile, ou guerre interne, est tout conflit armé
domestique entre au-moins deux groupes ou « organisations politiques »
(Levy et Thompson 2010, p. 5), dont l’une des organisations est perçue
comme liée à l’Etat, et au cours duquel la violence tue plus de 1 000 personnes
et, au niveau interne, elle déplace plus de 2 000 personnes dans les trois
2premiers mois du conflit . Cette définition comprend, au niveau interne, des
personnes déplacées qui, à la différence des réfugiés, représentent une autre
dimension humaine majeure de la guerre civile. La durée de la guerre civile
couvre la longueur de la violence dès son commencement jusqu’à ce qu’une
partie soit vaincue ou accepte l’instauration de la paix qui doit durer au moins
trois mois. Tel que repris dans le tableau 1.1 et vu ces définitions, le Congo a
connu dix-sept guerres civiles de juillet 1960 à décembre 2010 dont la durée
varie de vingt-trois jours (la deuxième guerre du Shaba) à 2 204 jours (la
guerre Hema-Lendu). La durée moyenne des guerres civiles du Congo est
donc de 538 jours, ou presque 18 mois. Plus de quatre millions de personnes
ont été tuées dans ces guerres.
Pourquoi de si nombreuses guerres ont-elles éclaté en RDC ? Quelles
approches théoriques couvrent le mieux les micro- et les macro-processus des
guerres au Congo et leurs durées ? Y a-t-il eu quelques efforts pour gérer ces
conflits ? Voilà les questions auxquelles ce livre essaie de répondre.
Bien des personnes instruites et des praticiens se sont longuement
penchés sur la question de savoir pourquoi les guerres civiles éclatent.
Zartman (2005, p. 256) résume la littérature en termes de guerres d’avidité ou
de ressources, de griefs ou de besoins fondamentaux et de credo ou de
l’identité. Cependant, je pars de la littérature existante selon laquelle la
politique d’exclusion est la gâchette principale qui déclenche la plupart des
15

guerres civiles au Congo plutôt que les tensions autour des ressources, des
3besoins fondamentaux ou de l’identité .
Tableau 1.1. Les guerres internes dans la République Démocratique
du Congo
Conflit Début Fin Nombre des Durée
aMorts (PDI) en jours
Sécession du 11 juillet 14 jan. 65.000-92.000 917
Katanga (sud 1960 1963
(15.000du Katanga) 30.000)
Sécession du 08 août 2 février 2.500-6.500 543
Sud-Kasaï 1960 1962 (350.000)
Insurrection 5 sept. 19 déc. 65.000-80.000 470
nord du 1960 1961 (6.000-10.000)
Katanga
Insurrection 1 oct. 15 avril 2.500-4.800 561
nord-ouest du 1962 1964 (6.000-12.000)
Sud-Kasaï
Rébellion du 6 jan. 31 déc. 3.000-6.500 725
Kwilu 1964 1965 (7.000-15.000)
Rébellion 15 avril 1 juillet 45.000-75.000 807
orientale 1964 1966
(150.000200.000)
Mutinerie du 24 juillet 25 sept. 1.100-4.200 63
régiment 1966 1966 (5.000-10.000)
Baka
Mutinerie des 5 juillet 5 nov. 2.000-6.000 123
mercenaires 1967 1967 (7.000-18.000)
ère1 guerre du 8 mars 27 mai 1.000-1.500 80
Shaba 1977 1977 (5.000-9.000)
ème2 guerre du 11 mai 3 juin 1.600-3.500 23
Shaba 1978 1978 (8.000-12.000)
ère1 guerre 20 mars 31 août 7.000-16.000 164
ethnique du 1993 1993 (200.000)
Kivu
ème2 guerre 17 juillet 21 déc. 1.500-3.000 156
ethnique du 1995 1995 (150.000)
Kivu
ème3 guerre 17 avril 12 oct. 25.000-30.000 178
ethnique du 1996 1996 (220.000)
Kivu
Révolte anti- 17 oct. 17 mai 236.000- 211
Mobutu 1996 1997 237.000
16
(100.000)
Insurrection 5 sept. 26 juillet 4.500-8.800 324
Maï Maï 1997 1998
(15.00025.000)
Révolte anti- 2 août 17 déc. 3.200.000- 1.598
Kabila 1998 2002 4.200.000
(1.457.000)
Guerre Hema- 19 juin 1 juillet 65.000-75.000 2.204
Lendu 1999 2005 (42.000)
Notes : a. PDI : personnes déplacées à l’intérieure. b. Ce chiffre
comprend aussi les 233 000 réfugiés hutu tués par les troupes rwandaises entre
octobre 1996 et mai 1997 (voir Kisangani 2000a, p. 179 ; Haut Commissariat
des Nations unies pour les Réfugiés, cité dans Human Rights Watch, 1999).
Les approches ordinaires qui voient dans l’avidité, les griefs et le
credo des raisons pour des guerres civiles ont mis en lumière un certain
nombre de problèmes, qui sont aussi apparents dans l’histoire du Congo. Tel
qu’indiqué par Lemarchand (2006, p. 29), la référence fréquente aux
confrontations parmi les factions en guerre comme « guerres de ressources »
indique une mauvaise conception. Bien que les ressources puissent soutenir
une guerre interne, les chefs rebelles sont rarement rejetés sur le plan politique.
Par contre, ce sont d’anciens membres du gouvernement ou d’autres élites
exclues du pouvoir qui essaient de s’insérer ou se réinsérer dans l’appareil de
l’Etat.
En ce qui concerne l’approche qui fait des griefs une raison de ces
conflits, elle n’est pas non plus correcte pour caractériser les élites exclues
comme un groupe lésé, appauvri ou un groupe non instruit. Au contraire, ces
élites ont non seulement tendance à être parmi les membres les mieux instruits
de la société mais elles ont, presque par définition, assez de ressources pour
défier le régime en place. Une fois au pouvoir, elles perpétuent plus ou moins
le même système de prédation que leurs prédécesseurs, instaurant ainsi un
cycle infini de prédations et de conflits. En outre, les élites exclues dans
beaucoup de sociétés multiethniques peuvent ne pas se soucier de leurs
identités. Dans la plupart des cas et dans leur poursuite d’évincer le
gouvernement, elles formeront des coalitions d’individus à partir d’une variété
de bases culturelles différentes. La violence politique donne à ces coalitions
une raison de combattre, mais leurs ambitions ne se soucient pas de soutenir
17

le bien-être social, d’améliorer la gouvernance ou de favoriser l’identité
nationale.
Bien sûr, dire que la politique d’exclusion a déclenché les guerres
internes du Congo laisse encore un nombre de questions sans réponse et un
nombre de détails à expliquer. L’un des détails les plus importants dans ce
livre est celui de comprendre pourquoi les masses ou les groupes
ethnopolitiques suivent les élites exclues qui marchent ou initient la guerre civile
dans la société multiethnique du Congo.
Trois grandes perspectives sur l’ethnicité ont essayé de répondre à
cette question. La première est la perspective primordialiste qui considère
l’identité ethnique comme fixe (Smith, 1986). Par conséquent, le conflit qui
provient des différends ethniques n’a pas nécessairement besoin d’une
explication. La critique principale contre cette approche est son échec
d’expliquer l’émergence de nouvelles identités ou la transformation
d’identités existantes ainsi que des variations au niveau du conflit dans le
temps et dans l’espace (Lake et Rothchild 1998, p. 4).
La deuxième est l’approche instrumentaliste qui considère l’ethnicité
comme un outil ou un instrument politique utilisé par les élites dans des buts
matériels (Brass, 1986). Les critiques de cette approche estiment que
l’ethnicité n’est pas comme n’importe quelle autre affiliation sociale ou
politique que des individus peuvent décider à volonté, mais ne peut être
comprise qu’au sein d’un « cadre relationnel » (Easman 1994, p. 13). Comme
les partisans de la troisième perspective, ou les constructivistes, disent :
l’ethnicité n’est pas un attribut individuel mais un phénomène social, le
produit d’actions et de choix humains (Anderson, 1983 ; Young, 1993). Dès
lors, les conflits proviennent de systèmes sociaux pathologiques que des
individus ne peuvent pas contrôler. L’ethnicité n’est pas en elle-même une
cause de conflit violent parce que la plupart des groupes ethniques, la plupart
du temps, poursuivent leurs intérêts pacifiquement à travers des canaux
politiques établis (Lake et Rothchild 1998, p. 7). Cependant, les opposants de
cette approche estiment que les constructivistes ne peuvent pas expliquer
comment des groupes ethniques particuliers tiennent longtemps et pourquoi
les gens sont toujours prêts à mourir pour leurs nations (Smith, 1993). En
outre, les constructivistes ont failli à éclairer les motivations qui poussent les
masses à suivre les élites et les mécanismes qui expliquent ce fait de suivre
(Fearon et Laitin, 2000).
18


Ce livre prend une perspective différente. Il estime que les masses
suivent probablement les élites exclues non pas à cause du contexte social dans
lequel évoluent de telles élites, mais elles les suivront si elles croient que le
conflit est légitime. Comme les chapitres suivants le montreront, le tragique
dans l’histoire du Congo repose sur le fait que les masses mobilisées
s’organisent souvent pour soutenir ce qu’elles croient être des guerres de
légitimité pour découvrir ensuite que leurs leaders ne cherchent rien d’autre
que le butin de l’Etat et, de la sorte, qu’ils font des guerres de remplacement
ou de convenance.
Parce que les guerres civiles ne forment pas une classe homogène
d’évènements, ce livre-ci fait allusion à « une guerre de légitimité » (Sobek et
Payne, 2010) comme une tentative des entrepreneurs politiques de changer
radicalement les relations entre l’Etat et la société. Une guerre civile de
légitimité est de la sorte différente d’une guerre de remplacement et d’une
guerre de convenance. Dans une guerre de remplacement, les chefs rebelles
cherchent à déloger le régime en place sans pour autant changer les structures
d’Etat. Une guerre de convenance a pour but de suffoquer ou d’affaiblir le
régime en place sans pour autant le replacer ou le changer. L’avantage d’une
telle catégorisation est que les facteurs historiques critiques qui permettent aux
élites marginalisées de mobiliser les masses pour une action collective peuvent
être différents au cours des guerres civiles bien que la politique d’exclusion
demeure la gâchette commune. Par conséquent, la durée des guerres civiles
devrait aussi être différente. On s’attend à ce qu’une guerre civile de légitimité
soit plus courte que les deux autres à cause de son soutien populaire de
transformer radicalement la relation entre l’Etat et la société. Empiriquement,
ce livre fait allusion à n’importe quelle guerre qui dure plus que la moyenne
de 538 jours pour une guerre de longue durée, alors qu’une guerre de courte
durée prend moins que la moyenne. L’avantage de cette définition
opérationnelle est de prendre le contexte en considération plutôt que de se fier
à l’analyse quantitative grand N qui considère soit une moyenne de sept ans
(Collier, Hoeffler et Söderbon, 2004) ou une moyenne de douze ans (Fearon,
2004).
Toutefois, la légitimité ne suffit pas à elle seule pour mobiliser les
masses. Cette occasion doit donner aux acteurs l’espoir de gagner grâce à la
violence. Cette on’apparaît que dans un Etat faible quand les citoyens
interagissent du point de vue stratégique tout en se faisant concurrence autour
de rares ressources. Un Etat faible sous-entend un régime politique incapable
19


de pénétrer la société, d’instaurer l’ordre, de protéger les groupes, d’arbitrer
les différends entre groupes et de produire des biens publics. Il offre, de la
sorte, de nombreuses occasions de guerre civile parce qu’il n’apaise pas la
peur de l’avenir sur laquelle les élites marginalisées comptent pour mobiliser
les masses par la violence en vue de se (ré) insérer dans le système politique.
Dans un sens, les discours nationalistes des élites politiques donnent la
légitimation idéologique de leur stratégie (Englebert et Hummel, 2005). Ils
n’ont pas souvent de vrai désir de transformer l’appareil politique. Par contre,
les élites politiques voient les institutions du gouvernement comme un moyen
pour accéder ou avoir un contrôle sur les ressources du pays et les outils qui
peuvent être utilisés afin de contrecarrer les rivaux politiques. La concurrence
politique est perçue ici comme une course au pouvoir d’accès au contrôle des
rares ressources tout en excluant les concurrents potentiels.
Le livre utilise une stratégie procédurale de calquage pour illustrer
l’utilité d’une approche focalisée sur la politique d’exclusion en vue de
comprendre les nombreuses guerres civiles du Congo. Cette méthode
historique fait ressortir le caractère exceptionnel et commun parmi toutes ces
guerres internes du Congo. Parce que la technique procédurale de calquage
utilisée dans ce livre est relativement complexe, elle doit être décrite en détail.
Goldstone (1991) explique le procédé de calquage comme un mécanisme
critique qui peut éclairer la question des variables confondantes parce que
beaucoup de causes peuvent avoir leurs propres causes. De telles « causes des
causes » sont ce que les experts en méthodologie ont à l’esprit lorsqu’ils
mettent en garde contre la régression infinie (toute cause a une cause dans son
droit propre). Pour identifier le processus par lequel certaines causes sont
critiques tout en expliquant le résultat, ou la guerre civile, les « chercheurs
doivent réaliser l’exploit cognitif difficile pour arriver à comprendre quels
aspects des conditions initiales observées conjointement avec lesquels les
principes simples de plusieurs qui peuvent être en action, seraient combinés
afin de produire la séquence observée des évènements » (Goldstone 1991, p.
57, italiques dand l’original). Une narration détaillée ou une histoire présentée
sous forme d’une chronique offre le meilleur moyen de comprendre le résultat
d’intérêt parce qu’il jette la lumière sur comment s’est passé un évènement.
Essentiellement, trop peu d’attention accordée à l’histoire peut entraver
l’explication causale d’un phénomène.
L’approche procédurale de calquage utilisée ici relie les points de
jonction critique aux antécédents critiques pour expliquer le résultat d’intérêt
20
– les guerres civiles. Le point de jonction critique renvoie à une période de
« l’histoire » au cours de laquelle la présence ou l’absence d’une force causale
spécifique fait avancer les cas multiples sur de voies divergentes de
longterme ou fait un cas unique sur une nouvelle trajectoire politique qui
diverge grandement de l’ancienne » (Slater et Simmons 2010, p. 888). Comme
le démontre ce livre, la plupart des points de jonction critique de l’histoire
congolaise sont des épisodes dans lesquelles la politique d’exclusion a été
fortement mise en exergue.
Les antécédents critiques sont des facteurs ou forces causales qui
précèdent un point de jonction critique pour produire une divergence à
long4terme dans les résultats . Des antécédents critiques entrent ainsi en
combinaison avec un point critique d’au-moins deux manières (Slater et
Simmons 2010, pp. 890-891). Dans un scénario, les antécédents critiques sont
des causes successives qui présentent un effet direct sur la force causale
surgissant au cours de la jonction critique. Selon John Stuart Mill, une règle
utile est de tronquer l’analyse historique au niveau du point où les causes
peuvent être comprises sans être exprimées (cité par Rigby 1995, p. 236). La
question est de se limiter aux causes non triviales afin d’éviter une régression
sans fin. Par ailleurs, le type de causes successives qui conduisent à la
régression sans fin sont habituellement des similarités contextuelles, non pas
des antécédents critiques. Dans un autre scénario, les antécédents critiques
sont des causes conditionnant qui varient avant un point critique et qui
prédisposent (mais ne prédestinent pas) les cas à diverger comme elles
finissent par le faire (Slater et Simmons 2010, p. 891). Elles aident
habituellement à déterminer l’effet causal différentiel de la variable
indépendante (Slater et Simmons, 2010). Enfin, les antécédents critiques
conditionnent un point de jonction critique pour expliquer le résultat d’intérêt.
Après avoir identifié la politique d’exclusion comme un point de
jonction critique qui explique les guerres internes du Congo, la question se
pose de savoir ce qu’est un antécédent critique dans le contexte du Congo. Le
livre fait allusion aux antécédents critiques comme des éléments de continuité
- l’héritage colonial -, et des éléments de changement - le paysage
postcolonial -. Comme on le verra plus en détail dans ce chapitre, les éléments de
continuité comprennent l’Etat lui-même avec ses frontières coloniales
artificielles, l’intégration du Congo dans l’économie mondiale en tant que
fournisseur de matières premières, l’urbanisation en tant que processus de
modernisation et la coexistence de la propriété foncière commune non écrite
21

avec le système foncier privé colonial. Les éléments de changement
comprennent une armée faible et désinstitutionnalisée et l’institutionnalisation
d’un système de parrainage.
La figure 1.1 illustre le modèle théorique de l’argument. Le livre se
concentre donc sur les aspects spécifiques de la vie sociale en RDC depuis les
temps coloniaux pour saisir la continuité et le changement, de même que les
évènements, les actions, les symboles, les rituels et les mots qui dramatisent
les phénomènes socioculturels et économiques. Il examine aussi les motifs,
les raisons et les justifications qui expliquent les comportements des citoyens
dans les guerres civiles en se concentrant sur les actions et la succession des
événements aussi bien qu’en jetant un coup d’œil sur le temps et le processus
comme étant essentiel parce que la réalité se construit par les actions qui se
déroulent au cours du temps. Cette procédure exige une analyse sensible de la
tension toujours présente entre l’agence et la structure. La première décrit la
réalité sociale changeante, alors que la deuxième décrit les régularités et les
caractéristiques fixées qui façonnent les actions ou les perceptions sociales.
Ce n’est pas seulement que les gens créent et changent la réalité sociale, mais
la réalité sociale impose aussi des restrictions sur les choix humains.
L’approche procédurale de calquage est importante et significative
pour un certain nombre de raisons :
• Elle permet de désagréger une guerre civile et elle permet plus
d’analyses détaillées des caractéristiques des acteurs en conflit.
• Elle fournit un moyen d’évaluer comment ces caractéristiques
influencent les perspectives de résolution, la durée du conflit et la
probabilité des résultats spécifiques.
• En utilisant une stratégie du procédé de calquage qui reproduit le
comportement et les interactions des acteurs infranationaux dans des
conflits individuels, cette analyse microéconomique dispose d’un
éventail plus large des sources d’information au sein du pays.
• Avec un plus grand nombre de conflits, tel qu’en RDC, le livre fait
des comparaisons multiples permettant d’identifier les particularités
des conflits individuels et d’évaluer si des caractéristiques modales
existent à travers les conflits.
• Le procédé de calquage permet également une analyse détaillée de
l’ensemble des données dans une perspective historique. De cette
façon, une combinaison des analyses micro et macroéconomiques
22
fournit un moyen d'éviter ce que Kalivas appelle « extrapolation
téméraire du micro au niveau macroéconomique » (2008, p. 398).
• En faisant ressortir pourquoi la politique d’exclusion peut mener à la
guerre civile dans certains environnements (la RDC et la plupart de
ses voisins) et pas dans d’autres (la Tanzanie et la Zambie, deux autres
pays voisins), le procédé de calquage fournit un cadre pratique qui
permet aux analystes de développer une meilleure compréhension des
guerres civiles dans la plupart des régimes politiques. En plus de cet
avantage, le procédé de calquage peut aussi être une approche utile
pour expliquer des variations au sein d’un pays.
Graphique 1.1. Modèle du procédé de calquage des guerres civiles
Résultat Antécédents Jonction
Divergent Critiques Critique
Guerres • Continuité • Politique d’exclusion
Civiles • Changement
Le reste de ce chapitre prépare le terrain pour l’analyse du livre en
matière de politique d’exclusion et des guerres civiles du Congo. La section
suivante revoit brièvement la littérature et elle fait une analyse quantitative
des guerres civiles du Congo en termes de grandes tendances et restrictions de
cette approche pour étudier les guerres civiles. L’analyse statistique est suivie
d’un bref contexte historique qui fait ressortir les éléments de continuité et les
éléments de changement dans l’histoire du Congo. La dernière section de ce
chapitre présente les buts ainsi qu’un bref aperçu du livre.
23

Une évaluation de la littérature et un exercice statistique brefs
Trois approches dominent la littérature sur les causes des guerres
internes. Comme décrites précédemment, elles comprennent des analyses
selon l’avidité, le grief et le crédo. Cependant, la plupart des études statistiques
ont analysé les guerres civiles en termes d’approches politique, économique
et structurelle plutôt qu’en termes de crédo, d’avidité et de grief, parce qu’elles
ont tendance à utiliser le crédo ou l’identité comme une variable explicative.
Premièrement, l’approche structurelle considère la nature du pays et
de la société. Les corrélats des guerres civiles sont des caractéristiques
géographiques telles que la superficie du pays, les caractéristiques de la
population, les ressources renouvelables et le degré d’affinité culturelle
(Homer-Dixon, 1998). Les pays vastes et très peuplés avec des populations
jeunes et urbanisées ont une probabilité accrue de connaître des guerres
internes et même un séparatisme potentiel. Les néo-Malthusiens prétendent
que les pressions de la population sur les ressources naturelles renouvelables
rendent la société sujette à des conflits (Urdal, 2005). L’hétérogénéité
ethnique, comme une mesure d’identité, est aussi importante. Plus un Etat est
hétérogène plus il a la probabilité de connaître des conflits. Les définitions
opérationnelles de la superficie du pays et de ses caractéristiques comprennent
le logarithme naturel de la population, le logarithme de la population par
kilomètre carré, le pourcentage de la population urbaine et la proportion de
dépendance d’âge (le pourcentage de la population en âge de travailler). Les
terres arables par habitant mesurent les pressions sur les ressources
renouvelables. Les données utilisées dans l’analyse statistique proviennent de
la Banque Mondiale (World Bank, 2010). La dernière variable est le
fractionnement social qui mesure l’hétérogénéité sociétale (voir le modèle
suivant d’avidité).
Deuxièmement, les analyses économiques des guerres civiles
s’appuient plus sur l’idée d’avidité. Les rebelles ressemblent à des groupes
criminels organisés plutôt qu’à des guérilleros combattant contre l’injustice.
Parce qu’une guerre civile est une décision rationnelle, elle est déterminée par
la viabilité financière de l’organisation et des opportunités qui surgissent pour
des gains escomptés élevés. Collier et Hoeffler (1998, 2002) ont vulgarisé
cette approche d’avidité dans une série d’analyses quantitatives. Leur modèle
se concentre sur les opportunités plutôt que sur les motivations comme le
facteur moteur de la guerre civile.
24


Le premier facteur qui influence les opportunités est la disponibilité
financière. Les finances proviennent de l’extorsion des ressources naturelles,
des dons de la diaspora (données non disponibles pour le Congo) et des
subventions de gouvernements hostiles. Collier et Hoeffler ont utilisé les
exportations des matières premières comme une portion du produit intérieur
brut (PIB) et la Guerre Froide pour mesurer la première et la troisième
variables. La relation existant entre les matières premières et les guerres
civiles n’est pas linéaire, toutefois. Le deuxième facteur qui explique
l’opportunité est le coût de la rébellion parce qu’il faut payer les recrues et
leur coût peut être relatif au revenu à prévoir lors de leur enrôlement. Le coût
d’opportunité d’une guerre civile paraît bas dans les Etats qui ont des taux de
croissance économique faible, des revenus faibles et un nombre élevé de
jeunes sans emploi (inscription aux études secondaires des garçons).
Troisièmement, l’opportunité de guerre civile est probable là où
l’approvisionnement en équipement militaire, ou le capital du conflit, est bon
marché (définie par les années de paix et de guerres passées) et dans les Etats
où les gouvernements ont des difficultés d’étendre leur portée à travers la
société (définie par la dispersion des populations, par des forêts et par des
montagnes comme une portion de la superficie du pays). Enfin, une faible
cohésion sociale est un antidote contre les guerres civiles et sa définition
opérationnelle est le fractionnement social (voir Collier et Hoeffler, 2002).
Parce que l’échantillon est petit et étant donné la question de la
multicolinéarité, la variable « année de paix » est retirée de l’analyse. Une autre
variable, les montagnes comme faisant partie de la superficie totale, n’est pas
comprise parce qu’elle est constante dans le cas du Congo. La majeure partie
des données provient de la Banque Mondiale (World Bank, 2010) et la
variable « forêts » provient de l’Organisation des Nations unies sur
l’Alimentation et l’Agriculture (FAO, 1965-2009, publications annuelles).
La troisième approche traite de la dynamique des systèmes et des
processus politiques. Elle s’appuie sur l’idée de grief et de motivations.
Premièrement, les haines intergroupes semblent être plus fortes dans les
sociétés fractionnées que dans les sociétés homogènes. De cette façon, la
guerre civile est menée par des entrepreneurs politiques désireux de redresser
les méfaits du passé. L’approche selon le concept de grief utilise le
fractionnement social, la répression politique (autocracie, de Marshall et
Jaggers, 2010), la prédominance ethnique et l’inégalité économique (Gini
coefficient d’inégalité et inégalité foncière). Le grief peut aussi s’accroître
25


avec la taille de la population (logarithme de la population totale) pour saisir
les griefs des conflits induits. La mesure de la domination ethnique est de zéro
au Congo (il n’y a pas de groupe dominant) et les mesures d’inégalité
économique sont inexistantes.
Il y a encore d’autres spécialistes dans la tradition de la science
politique qui estiment que c’est l’instabilité du système politique ou une
transition démocratique qui affaiblit l’Etat et qui conduit les Etats au
séparatisme parce que les identités ethniques sont intensifiées (Laitin, 2001).
Une variante de ce débat est l’idée de Posen (1993) sur les dilemmes de la
sécurité interne. A partir de cette perspective, la fin de la Guerre Froide
(postGuerre Froide dummy) a poussé les superpuissances à se désengager
graduellement des engagements coûteux dans les endroits éloignés qui ne
servaient pas immédiatement leur intérêt national. Ce retrait a permit aux
vieilles animosités ethniques de refaire surface et aux vieux comptes d’être
réglés une fois pour toute. Horowitz (1985, pp. 12-13) a aussi identifié les
émeutes comme les signes avant-coureurs des guerres civiles, surtout des
guerres sécessionnistes. Les données sur les émeutes proviennent de Banks
(2010). Les dynamiques qui affectent les dilemmes sécuritaires internes sont
soutenues en vivant dans un « mauvais environnement » (une région sujette à
des conflits) et l’intervention militaire extérieure affecte aussi bien le dilemme
(Weiner, 1996). Un mauvais environnement est une constante parce que la
guerre civile reste endémique en Afrique Centrale depuis le début des années
1960. Les données sur l’intervention militaire proviennent de Kisangani et
Pickering (2008).
L’analyse statistique utilise des données allant de 1959 à 2009. La
plupart des études statistiques des guerres civiles mesurent la guerre civile
comme une variable muette, codée comme présence de guerre civile et zéro
autrement. Parce que « la guerre interne » est une variable muette, le modèle
statistique utilisé est logit. La dernière question méthodologique renvoie à la
variable dépendante et aux erreurs auto-corrélées. La plupart des études qui
emploient les variables dépendantes discrètes binaires ont tendance à assumer
que les restes sont un bruit blanc. Pour gérer les restes auto-corrélés, on utilise
la guerre civile retardée ce qui corrige l’inefficacité causée par
l’autocorrélation. Le tableau 1.2 donne les résultats statistiques dans un format non
mathématique pour faciliter l’interprétation des résultats.

26
5Tableau 1.2. Trois modèles des guerres civiles au Congo, 1959 – 2009
Approche Structurelle Approche Economique Approche Politique
Guerre civile retardée Guerre civile retardée Guerre civile retardée
(négatif & SNS) (positif & SNS) (négatif & SNS)
Population Exportations/PIB Autocratie
(positif & SNS) (négatif & SNS) (positif & SNS)
Densité [Exportations/PIB]² Transition démocratique*
(négatif & SNS) (SNS & Négatif) (positif & SNS)
Dépendance d’âge** Post-Guerre Froide Post-Guerre Froide
(positif & SNS) (positif & SNS) (positif & SNS)
Terre arable par Enrôlement secondaire Emeutes
habitant (positif & SNS) (négatif & SNS)
(positif & SNS)
Croissance de PIB par habitant Intervention militaire
la population** (négatif & SNS) extérieure**
(négatif & SS) (positif & SS)
Population urbaine Croissance économique
(positif & SNS) (Positif & SNS)
Guerres précédentes*
(négatif & SS)
Forêts
(négatif & SNS)
Dispersion géographique*
(positive & SS)
Fragmentation sociale Fragmentation sociale Fragmentation sociale
(négatif & SNS) (négatif & SNS) (positif & SNS)
Chi-carré = 22,30*** Chi-carré = 25,19*** Chi-carré = 20,19***
2 2 2Pseudo-R = 0,39 Pseudo-R = 0,44 Pseudo-R = 0,36
27

Les expressions positives ou négatives entre parenthèses sous les
variables montrent que cette variable peut augmenter ou réduire les chances
d’un déclenchement de guerre civile, tout en gardant les autres variables
constantes. Statistiquement significatif (SS) veut dire que cette variable
explique le déclenchement de la guerre civile, alors que le SNS
(statistiquement non significatif) implique que la variable n’a pas d’impact sur
le déclenchement de la guerre civile. En d’autres mots, la signification a trait
à la probabilité selon laquelle la variable donnée n’a pas vraiment d’effet sur
les guerres civiles (voir note 5 pour les symboles).
Les trois modèles semblent bien s’ajuster aux données illustrées par
les statistiques chi-carrées significatives. La guerre civile retardée est restée
statistiquement insignifiante dans tous les modèles et sa suppression n’a pas
eu d’impact sur les résultats. Le modèle structurel montre que le rapport de
dépendance d’âge présente la probabilité d’augmenter la chance de la guerre
civile, alors que la croissance de la population est négativement liée aux
guerres civiles. Le deuxième modèle fait ressortir statistiquement deux
variables significatives. La variable « guerres précédentes » n’a pas le signe
adéquat, mais la dispersion géographique est positivement liée aux guerres
civiles selon l’hypothèse avancée. Toutefois, la variable la plus critique dans
le modèle d’avidité – les exportations des matières premières comme
pourcentage du PIB – n’est pas liée aux guerres civiles. Malgré la richesse
minière du Congo, les résultats statistiques laissent entendre que le modèle
d’avidité n’aide pas à expliquer ses nombreuses guerres civiles. Cette
découverte renforce un certain nombre d’études qui ont défié le modèle de
Colier – Hoeffler (Fearon, 2005 ; Lujala, Gleditsch et Gilmore, 2005).
L’analyse statistique du modèle politique fait ressortir le fait que la
transition démocratique et l’intervention militaire externe étaient critiques en
initiant les guerres civiles en RDC. Les guerres civiles peuvent n’avoir pas été
menées par des entrepreneurs politiques disposés à redresser les méfaits du
passé. Quoique ces découvertes s’opposent au rôle de l’ethnicité en
encourageant la rébellion, ils ne saisissent pas comment les entrepreneurs
ethniques exacerbent les tensions ethniques pour mobiliser leurs groupes. Ces
entrepreneurs ne peuvent exercer leur métier rien que dans une société
ethniquement polarisée. Le facteur critique est celui de savoir si les
contreélites seront à même de surmonter les obstacles afin de recruter les partisans,
les contrôler et maintenir la discipline en vue d’atteindre les buts du groupe.
28
En outre, l’analyse statistique fait ressortir quelques idées utiles pour
comprendre les guerres civiles, quoiqu’elle ait aussi ses limites. Comme
mentionné plus loin dans ce chapitre, chaque guerre civile congolaise révèle
un niveau d’intensité, de durée, de victimes, d’unité de groupe interne et
d’animosité intergroupe différents qui défient toute généralisation conforme à
la littérature quantitative existante sur l’apparition et la durée des guerres
civiles. Par exemple, la plupart des études sur les guerres du Congo
considèrent d’habitude la première sécession de 1960 comme étant la
sécession katangaise et oublient le fait que les trois quarts de la province du
Katanga n’étaient pas sous contrôle du gouvernement issu de la sécession
parce que les citoyens du nord du Katanga avaient refusé de le reconnaître. La
population du nord du Katanga avait résisté à la sécession et à sa légitimité.
Ce que la littérature existante considère à peine est le fait que les guerres
menées au sein des groupes ethniques peuvent avoir des antécédents autres
que ceux des guerres menées le long des lignes ethniques. La littérature
quantitative ne tient pas compte de cette possibilité parce qu’elle traite la
guerre civile comme une catégorie globale, assumant implicitement qu’une
typologie qui différencie, par exemple, une guerre de légitimité d’une guerre
de convenance ou d’une guerre de remplacement n’aurait pas de sens. Toute
analyse qui traite les guerres civiles comme si elles étaient homogènes a la
chance d’aboutir à des conclusions erronées en ce qui concerne les liens
explicatifs parmi les variables. En effet, une telle préoccupation concernant
les méthodes propres n’est pas simplement une question académique.
L’impact considérable retentit largement. Si les décideurs se réfèrent au corps
croissant d’études quantitatives lors de la conception de la politique
économique en matière des guerres civiles, les résultats seront désastreux. De
la sorte, la section suivante donne un bref aperçu historique des guerres
internes du Congo afin de préparer le terrain pour une analyse qualitative.
Contexte politique et socioéconomique des guerres internes du Congo
erL’histoire politique de la RDC commence le 1 juillet 1885, ou quatre
mois après que les signataires de la conférence de Berlin reconnurent le Roi
Léopold II de Belgique comme le souverain de l’Etat Indépendant du Congo
(EIC). L’EIC devint colonie belge le 15 novembre 1908 et la République du
Congo le 30 juin 1960. Après la promulgation de la constitution de
erLuluabourg, elle devint la RDC le 1 août 1964 et resta ainsi jusqu’au 27
octobre 1971 quand le président Mobutu Sese Seko nomma le pays Zaïre. Le
29 mai 1997, le président Laurent Kabila reprit le nom de RDC. Quoique ces
29

noms indiquent que la RDC connut beaucoup de changements en termes
d’acteurs et leurs objectifs, le changement et la continuité ont coexisté, et les
deux forces ont à la fois exercé leur influence sur le paysage politique du
Congo. Cette section décrit brièvement l’histoire politique et économique du
Congo pour fournir le contexte nécessaire afin de comprendre les chapitres
suivants.
De la formation à la consolidation de l’Etat colonial
Avant que les Européens ne se ruent sur l’Afrique vers les années
1860, des sociétés acéphales et des états hierarchisés dominaient le bassin du
Congo ou la RDC actuelle (Ndaywel, 1997). Quoique le bassin précolonial du vécût essentiellement d’une économie de troc, il était aussi un terrain
d’un intense commerce de longue distance (Vansina, 1962). Vers le milieu des
années 1870, quand les agents du roi Léopold II de Belgique entrèrent dans le
bassin du Congo pour le conquérir, quatre groupes de forces étrangères
dominaient le commerce de longue distance et avaient considérablement altéré
le paysage politique de la région : les Ovumbundu et les Cokwe (Tshokwe)
d’Angola, Tippo Tip et ses Afro-arabes du Zanzibar, et Ngelekwa Mwenda,
ou Msiri, et ses Yeke, de la rive orientale du lac Tanganyika (Miller, 1970 ;
Page, 1976). Vers le milieu des années 1880, la plupart des empires et des
principautés dans le bassin du Congo étaient pour ainsi dire affaiblis ou dirigés
par des commerçants étrangers, à l’exception de quelques principautés et
royaumes (Vanissa, 1966 ; Ntahokaja, 1981). Au moment où la conférence de
Berlin prit fin le 26 février 1885, la plupart des grandes puissances
occidentales avaient reconnu le roi Léopold II comme le souverain de
l’Association Internationale du Congo (AIC), qu’il créa le 9 octobre 1882, non
seulement parce que ses agents, parmi lesquels Henry Morton Stanley, avaient
signé un certain nombre de traités avec les autorités locales, mais aussi parce
que Léopold II avait garanti l’abolition de l’esclavage dans l’AIC, la liberté
de navigation dans le bassin du Congo et la liberté de commerce dans la
région.
Pour diriger son domaine, le roi mit en place un appareil administratif
dont le siège était à Bruxelles. L’administrateur général, et plus tard le
gouverneur général, jouait le rôle de l’agent principal du roi dans l’EIC et
résidait à Boma et puis à Léopoldville (actuellement Kinshasa). Le décret du
er1 août 1888 était le premier à diviser l’EIC en onze districts dirigés par des
commissaires de district pour rendre l’EIC gérable. En 1895, le nombre de
30
districts était porté à quinze et resta à ce nombre jusqu’en 1910. Le roi Léopold
II créa aussi une armée, appelée la Force Publique, dont la mission était
d’occuper le bassin du Congo et de maintenir la loi et l’ordre. Malgré trois
mutineries dans les premières années de la formation de l’Etat colonial,
l’armée resta un instrument pour renforcer l’autorité (Flamant et al., 1952). En
outre, le roi promulgua un décret qui permettait à son administration d’établir
le droit d’Etat de disposer de toutes les terres qui n’étaient pas en réalité
occupées par les Africains en les déclarant terres vacantes. Cette expropriation
de terre signifiait que les Africains n’avaient pas le droit d’entreprendre une
activité économique quelconque en dehors de l’agriculture
noncommercialisée.
Léopold II voulut aussi sécuriser les ressources dans sa dernière série
de décisions politiques. Premièrement, il utilisa un système économique mixte
6et des autorités traditionnelles pour exploiter son domaine . Deuxièmement, il
promulgua des lois sur la taxation comme un moyen de forcer les indigènes
de faire la collecte des ressources telles que le caoutchouc naturel et l’ivoire.
En 1904, les revenus provenant de l’exportation du caoutchouc s’élevaient à
43,48 millions de francs or, soit 205 millions de $ aux prix de 2010
7(2010=100) , qui représentaient environ 83 pour cent des exportations (Gann
et Duignan 1984, p. 122). Cette économie mono-exportatrice continuera à
dominer l’histoire économique du Congo. Comme domaine personnel du roi
Léopold II, l’EIC devait se soutenir lui-même et être rentable. Ce style de
gestion ressemble au pillage et le langage marxiste le surnomme
« accumulation primitive ». Le domaine du roi devait générer des gains et
couvrir différents types de coûts tels que la construction des chemins de fer et
des routes afin d’acheminer les ressources naturelles vers les ports maritimes
les plus proches. De la sorte, pour recueillir le caoutchouc et d’autres produits,
les Africains devaient beaucoup travailler, ils y étaient contraints et
sousalimentés. La résistance contre l’EIC émergea de presque partout. Des milliers
d’Africains furent soit tués par les agents de Léopold II ou soit moururent de
faim, de maladie, des travaux forcés, des mutilations et des conditions
inhumaines lors de la récolte du caoutchouc naturel (Hoschild, 1998 ; James,
1943 ; Morel, 1906).
La pression à la fois externe et interne força Léopold II à céder
officiellement l’EIC à la Belgique le 15 novembre 1908. L’article 1 de la
Charte Coloniale stipulait que la colonie avait un statut séparé et une
personnalité légale distincte de la Belgique et qu’elle devait s’auto-financer.
31

Le Congo belge se trouva dès lors sous l’autorité du Ministère des Colonies
qui devait procéder à un certain nombre de réformes afin de rendre l’autorité
belge plus humaine. Quoique certains excès de l’Etat léopoldien aient disparu,
la plupart des réformes furent cosmétiques parce qu’elles ne reproduisirent
que le même appareil léopoldien sous une étiquette différente. En d’autres
mots, l’héritage léopoldien resta le pilier de l’autorité coloniale « bien qu’il y
eut certainement un raffinement de cette composante » (Anstey 1966, p. 262).
En effet, la première réforme administrative après l’annexion
concernait les pratiques qui remontaient à l’EIC. Le décret royal du 28 juillet
1914 réorganisa la colonie en incorporant les districts en quatre provinces :
Kasaï-Congo, Equateur, Orientale et Katanga. La dernière réforme eut lieu en
1933 quand l’administration institua six provinces : Léopoldville, Equateur,
Costermansville (plus tard Kivu), Elisabethville (Katanga), Orientale, et
Lusambo (plus tard Kasaï).
Le deuxième héritage léopoldien a trait à l’autorité traditionnelle et à
la propriété foncière. Après 1908, on avait timidement tenté de restaurer
l’autorité traditionnelle en créant des chefferies et des sous-chefferies. Bien
que les administrateurs belges reconnussent théoriquement l’autorité des chefs
coutumiers, du point de vue pratique tous les efforts furent faits pour les
remplacer par des éléments digne de confiance dont la seule revendication à
la chefferie s’observait dans leur loyauté personnelle envers l’Etat colonial.
L’administration coloniale promulgua de la sorte une série de décrets en 1910
et en 1933 qui transformèrent totalement les chefs coutumiers en
fonctionnaires subalternes (Nzongola-Ntalaja 2002, p. 35). En outre, le
système d’expropriation foncière continua après l’annexion.
Un héritage connexe après 1908 fut le lien entre l’Etat et les
entreprises privées pour exploiter la colonie. Vers la fin des années 1910, le
ministre des colonies Louis Franck aligna le franc congolais au franc belge
afin d’encourager les investissements étrangers qui augmentèrent de 3,85
millions de francs en 1909 à 101,02 milliards de francs en 1956 (Belgique,
1958). Ceci équivaut à une augmentation allant de 544 169 $ à presque 14,28
milliards de $ (2010=100). La part du secteur minier représentait en moyenne
25 pour cent des investissements étrangers et venait seulement en deuxième
position après le secteur bancaire et celui des assurances dont la moyenne
s’élevait à 30 pour cent par an. La division provinciale favorisa le cuivre du
Katanga. Tout juste comme le caoutchouc, le cuivre représentait plus de 55
32
pour cent des recettes des exportations totales en 1928 (Peemans 1997a, p.
30).
Un autre héritage léopoldien fut un appareil étatique coercitif illustré
par la répression politique, le travail obligatoire ou forcé et l’extorsion de la
taxe individuelle. Par exemple, la législation exigeant soixante jours par an
(quarante-cinq après 1955) de travaux forcés (ou d’autres services publiques)
a été appliquée jusqu’en 1957. Comme son homologue léopoldien, le dur
système colonial provoqua des rébellions dans plusieurs coins de la colonie
sous forme de révoltes paysannes, de mouvements messianiques et
syncrétiques et de grèves (Young 1965, pp. 281-290). En outre, les Belges
dirigèrent leur colonie dans un climat d’autoritarisme mélangé à une dose
massive de racisme, fort de l’hypothèse « paternaliste » selon laquelle « les
nègres ont des âmes d’enfants, des âmes qui se façonnent suivant les méthodes
de l’éducateur » (Moutoulle 1946, p. 54). Contrairement à l’Etat léopoldien,
cependant, le paternalisme encouragea une forte intervention de l’Etat dans le
domaine social, surtout dans le domaine de santé. Une étude menée par le
Marché Commun Européen indiquait que, en 1958, l’infrastructure médicale
au Congo belge était la meilleure « de l’Afrique tropicale » (cité dans Brausch
1961, p. 8).
Le résultat du paternalisme apparaît aussi dans l’économie. Par
exemple, les Belges isolèrent leur colonie du monde extérieur et isolèrent les
Congolais les uns des autres. Cette politique se basait sur la théorie selon
laquelle le Congo belge pouvait se développer et éventuellement être
transformé « d’une colonie rétrograde et sous-développée dépendant de la
Belgique en un Etat moderne complètement industrialisé capable de gérer ses
propres affaires » (Hoskyns 1962, p. 8). Dans une certaine mesure, cette
politique économique fut une réussite parce que l’industrialisation de la
colonie commença dès 1921. Après la Seconde Guerre Mondiale, la colonie
connut une croissance économique moyenne de 8 pour cent par an de 1946 à
1955 (Huybrechts 1970, p. 373). Vers les années 1950, l’industrie
manufacturière crût à un taux de croissance exceptionnel moyen rapide de
14,5 pour cent par an ; par conséquent, la production industrielle locale des
biens de consommation couverte par la production nationale augmenta
virtuellement de zéro au début des années 1920 à 36,5 pour cent des
importations correspondantes des mêmes biens au milieu des années 1950
(Lacroix 1967, p. 163). Ce pourcentage monta à 44 pour cent en 1958 (Lacroix
1967, p. 309). Comme un certain nombre de spécialistes l’ont observé, le
33

Congo belge était le territoire le plus industrialisé du continent en dehors de
l’Afrique du Sud (Lacroix, 1957 ; Prunier, 2009). En outre, en 1958, plus de
35 pour cent de tous les adultes étaient des employés salariés, une proportion
connue nulle part ailleurs en Afrique (Merlier 1962, p. 166).
Toutefois, ce nombre peut tromper vu le fait que la plupart de ces
travailleurs salariés n’avaient jamais terminé l’école moyenne et qu’ils étaient
en général des travailleurs non qualifiés, des ouvriers agricoles ou des
auxiliaires dans l’administration coloniale. En tout cas, le boom de
l’aprèsguerre tourna court vers la fin des années 1950 et le nombre des migrants vers
les villes dépassa rapidement les possibilités d’emploi. Les entreprises
étrangères qui représentaient le secteur le plus prospère de l’économie,
bénéficièrent d’une réduction d’impôts et l’Etat leur permit même de
transférer leurs profits à l’étranger plutôt que de les réinvestir dans la colonie.
Ce transfert s’éleva en moyenne à environ 9,1 milliards de francs par an entre
1950 et 1959 ; les secteurs des transports et des assurances transférèrent les
montants les plus élevés, allant en moyenne à 5 milliards de francs par an
(Peemans 1975, p. 198). En bref, 90,9 milliards de francs, ou 12,73 milliards
de $ (aux prix de 2010), furent transférés vers la Belgique de 1950 à 1959,
privant le Congo d’investissements nécessaires à la création d’emplois.
Comme la demande de la main d’œuvre avait chuté dans le secteur privé et
que les salaires urbains commençaient à baisser, l’Etat colonial dût prendre la
relève, devenant le plus grand employeur dans les milieux urbains. Les
salaires payés par l’Etat s’élevèrent de 10 pour cent des salaires totaux en 1950
à 25 pour cent en 1958 (Peemans 1975, pp. 198-199). A l’indépendance en
juin 1960, l’Etat devint un champ de bataille parce qu’il était non seulement
le principal pourvoyeur d’emplois, mais il restait aussi le point d’accès
principal aux rares ressources.
Le dernier effet du paternalisme se fit ressentir dans le domaine de
l’éducation. Jusqu’à la création de l’Université de Lovanium en 1954, le
système colonial ne permit jamais aux Congolais de poursuivre des études
audelà de l’école secondaire. La seule ouverture entre les études secondaires et
les études supérieures passait par les séminaires parce que l’Etat colonial
utilisa l’église catholique pour créer sa colonie (Young 1965, pp. 198-199).
Par exemple, le premier prêtre africain fut ordonné en 1917. Au moment de
l’indépendance, il y avait environ 500 prêtres congolais et quatre évêques
(Young 1965, p. 199). Toutefois, la hiérarchie catholique belge interdisait à
ces prêtres ou « licenciés universitaires » d’accepter n’importe quel rôle
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administratif dans la colonie. Ainsi, dès le moment où la Belgique prit
possession de l’EIC en 1908 jusqu’à la veille de l’indépendance en 1959, la
vaste étendue du Congo belge se trouva sous un contrôle efficace et ferme
exercé par l’administration belge et soutenu par l’église catholique et par les
investissements européens.
Néanmoins, les quelques licenciés universitaires africains qui
décidèrent d’emprunter une voie différente de celle de la prêtrise et des
Africains qui avaient fréquenté ou terminé l’école moyenne furent les
premiers à défier le système colonial. On appela ce groupe les évolués, ou
« Africains civilisés », et ils occupaient des postes d’auxiliaires dans
l’administration coloniale. Parce que les Belges interdisaient toute
organisation à caractère politique, ces évolués créèrent des groupes culturels
à tendances fortement ethniques. Par exemple, l’Alliance des Bakongo ou
l’ABAKO à Léopoldville fut instituée au début des années 1950 par Edmond
Nzenza Nlandu comme un groupe socio-culturel pour protéger les intérêts et
la langue du peuple Kongo. Elle devint plus tard un parti politique dirigé par
Joseph Kasavubu. Des centaines d’autres associations suivirent. Le nombre
croissant des communes africaines et l’éveil relatif des évolués obligea l’Etat
colonial à penser à des réformes politiques.
L’une de ces réformes apparut avec le décret du 26 octobre 1957,
permettant aux grands centres urbains d’élire librement un conseil. En retour,
les membres du conseil élu devaient choisir des bourgmestres parmi leurs
membres. Le système électoral se basa sur les circonscriptions uninominales.
En 1957, le processus eut lieu à Léopoldville et à Elisabethville et s’étendit en
1958 à d’autres capitales provinciales. Comme on s’y attendait, les résultats
électoraux s’alignèrent pour la plupart le long des lignes ethniques.
Politiquement, les réformes stimulèrent la croissance des partis
politiques parce qu’elles permettaient la concurrence entre plusieurs
adversaires. Après des réformes urbaines, la formation des partis s’accéléra.
Plusieurs figures politiques et partis politiques apparurent, parmi lesquels
Patrice Lumumba et son Mouvement National Congolais, ou le MNC. Plus
tard le MNC se fissura sur base du style de leadership en MNC/Lumumba
(MNC/L) et MNC/Albert Kalonji (MNC/K). En octobre 1958, un groupe
d’évolués du Katanga créa la Confédération des Associations Tribales du
Katanga (la CONAKAT). Pour contrebalancer l’influence de la CONAKAT
au Katanga, les Luba du nord créèrent les Baluba du Katanga, ou la
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