Haïti

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Les recherches en sciences sociales sur Haïti sont globalement concentrées sur les difficultés d'adaptation de cette société. Ces recherches se partagent en deux grands courants théoriques : le premier se concentre sur le passé et tente d'en redécouvrir l'actualité. L'impossibilité de tout changement dans cette société en constitue l'hypothèse de travail centrale. Le second repose sur le principe de la lutte des classes comme moteur de changement. Le constat de l'inorganisation de ces classes induit par le déséquilibre absolu conduit au pessimisme...
Publié le : jeudi 1 novembre 2007
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EAN13 : 9782336270883
Nombre de pages : 211
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HAÏTI
Les recherches en sciences sociales et les mutations sociopolitiques et économiques

Points de vue Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus

Mbog BASSONG, Esthétique de l'art africain, symbolique et complexité, 2007. Mosamete SEKOLA, L'Afrique et la perestroïka: l'évolution de la pensée soviétique sous Gorbatchev, 2007. Ali SALEH, Zanzibar 1870-1972 : le drame de l'indépendance, 2007. Christian G. MABIALA-GASCHY, La France et son immigration. Tabous, mensonges, amalgames et enjeux, 2007. Badara Alou TRAORE, Politiques et mouvements de jeunesse en Afrique noire francophone, le cas du Mali, 2007. Pierre MANTOT, Matsoua et le mouvement d'éveil de la conscience noire, 2007. Pierre CAPPELAERE, Ghana: les chemins de la démocratie, 2007. Pierre NDOUMAÏ, On ne naît pas noir, on le devient, 2007. Fortunatus RUDAKEMW A, Rwanda. À la recherche de la vérité historique pour une réconciliation nationale, 2007. Kambayi BWATSHIA, L'illusion tragique du pouvoir au Congo-Zaïre,2007. Jean-Claude DJÉRÉKÉ, L'Afrique refuse-t-elle vraiment le développement?, 2007. Yris D. FONDJA WANDJ!, Le Cameroun et la question énergétique. Analyse, bilan et perspectives, 2007. Emmanuel M.A. NASHI, Pourquoi ont-ils tué Laurent Désiré Kabila ?, 2006. A-J. MBEM et D. FLAUX, Vers une société eurafricaine, 2006. Charles DEBBASCH, La succession d'Eyadema, le perroquet de Kara, 2006. Azarias Ruberwa MANYW A, Notre vision de la République Démocratique du Congo, 2006. Philémon NGUELE AMOUGOU, Afrique, lève-toi et marche I, 2006. Yitzhak KOULA, Pétrole et violences au Congo-Brazzaville, 2006.

Sous la direction de

Louis N aud Pierre

HAÏTI
Les recherches en sciences sociales et les mutations sociopolitiques et économiques

Préfaces de

Pierre Bidart
et de

Georges Felouzis

L 'HARMATTAN

@

L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978..2..296..04372-5 BAN : 9782296043725

75005 Paris

Le colloque dont est tiré cet ouvrage n'aurait pas été possible sans le soutien des institutions suivantes: le Laboratoire d'Analyse des Problèmes Sociaux et de l'Action Collective (LAPSAC), le Département de sociologie, l'École Doctorale des Sciences Humaines et Sociales de l'Université Victor Segalen Bordeaux 2, la Mission pour l'action culturelle de l'Université Montesquieu Bordeaux IV, l'Association des Haïtiens de Bordeaux dite Lakay, le Conseil régional d'Aquitaine et le Ministère français des Affaires étrangères. Que les responsables de ces institutions, et en particulier Georges Felouzis, Charles-Henri Cuin, Pierre Bidart, Xavier Daverat, Karl Belmont, Denise Havegeer, Alain Rousset et JérÔlne Pasquier en soient relnerciés. Nous relnercions également les auteurs dont le travail de révision spontané et d'approfondissement de leur contribution a permis la cohérence de cet ouvrage. Nos remerciements vont égalenlent à Liliane Deriau-Reine (historienne), Claude Rioual (LAPSAC) et Jacques Andrieu (LAPSAC) qui ont bien voulu lire le manuscrit pendant sa préparation, et à Jocelyne Guilcher, ainsi qu'à Katia Jacquemin (Service culturel, Université Montesquieu Bordeaux IV).

Sommaire Préface 1 Pierre BIDART Préface 2.- Penser Haïti aujourd'hui:
une politique de recherche en réseau. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .11

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Georges FELOUZIS

Introduction.- Penser les mutations sociopolitiques
et économiques en Haïti. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .13

Louis Naud PIERRE

Chapitre 1.- Entrelacs diplomatiques houleux: Haïti et les grandes puissances étrangères entre 1890 et 1911
Pascale BERLOQUIN-CHASSANY

.41

Chapitre 2.- Haïti dans l'impasse économique et sociale:
une analyse en terme de gouvemabilité. Arnousse BEA ULIERE . . .. .. .. . .. . . . .. .. . .. .. . . .. . ... .. . . . . .. .. . . ...63

Chapitre 3.- Figures de l'autorité dans l'histoire et la littérature haïtiennes Rafaël LUCAS Chapitre 4.- La violence en Haïti:
permanences Marie-Judith et mutations. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . PIERRE-LOMINY

83

. . ... . . . .. . . .. .115

Chapitre 5.- Le mouvement paysan haïtien: dynamiques d'ouverture et d' autonomisation. Lucien MAUREPAS

. . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . .

.....

. .129

Chapitre 6.- La mutation des rapports de genre et droit de la famille en Haïti. La famille « démembrée»... ..
Serge Henri VIEUX

.143

Chapitre 7.- Les sites d'information en Haïti:
Enjeux et P erspecti ve s. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 153

Gloria BIGOT-LEGROS

.../... 7

Chapitre 8.- La dégradation de l'environnement:
le cas de la déforestation. Yves Jamont DUPLAN . .. . . . . . . . . . . . . . . . . ... . .. . . . . . . . ... . . . . . . . . . . .. . . . . . . . .. . . .171

Conclusion.- Haïti et la France: Pour une «recherche durable » Gilles DANROC
Bibliographie.
Liste des auteurs.

187

. .. ... .. .....

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . .. .199

. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .209

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Préface 1
Professeur Pierre BIDART*

Comment saisir et comprendre les mutations socio-politiques et économiques de la société haïtienne en observant son épaisseur historique et en interrogeant ses expressions et ses événements contemporains, telle est l'ambition de cet ensemble de travaux animés et réunis par Louis Naud Pierre, à l'occasion d'un colloque organisé en 2004 au sein de l'Université Victor Segalen Bordeaux 2. S'il est un pays, à la fois douloureusement marqué par les blessures de I'histoire et embourbé dans une multitude de difficultés qui hypothèquent son destin, c'est bien Haïti, cet Haïti si proche et si éloigné de la France. Comment en effet oublier le passé colonial et l'expérience esclavagiste qui ont tant pesé dans la fabrication de l'imaginaire national et dans la construction heurtée des subjectivités? L'évaluation de cet héritage, exercice difficile pour les sciences sociales, reste toujours un sujet de confrontation entre les analystes de la société haïtienne. Les apparences pourraient plaider pour une sorte de fatalité de l'histoire qui tirerait sans cesse les habitants d'Haïti vers le tragique, en faisant succéder dictatures et coups d'État, sentiments de désespoir et d'espoir. Nul doute que la conscience douloureuse du passé, qui ne manque pas d'interférer dans le rapport au contemporain, complique la gestion de la société mais aussi l'expression paisible des histoires individuelles. La littérature haïtienne a souvent traduit les dimensions tragiques d'existences aux identités troublées. Mais plus graves sont, sans aucun doute, les impuissances d'une société à penser un État de droit capable d'exercer son autorité sans verser dans l'autoritarisme et apte à protéger les citoyens, penser une élite politique soucieuse d'abord de la recherche du bien public et non de la défense de ses privilèges, penser une économie qui recherche un compromis entre l'efficacité connue d'usages légitimés par la tradition (comme, par exemple, la pratique de la jelnme-jardin) et des formes modernes de production. L'absence ou la faiblesse de l'État alimente, scénario bien classique, les actions et les attitudes de survie quotidienne des individus, la culture du désordre et de la violence interindividuelle, et favorise les interventions extérieures (sous la forme d'une rhétorique bien connue, illustrée par les figures des «institutions financières internationales» et des non moins fameux «plans d'ajustements structurels »)
* Directeur de l'École doctorale en sciences humaines et sociales, Université Victor Segalen Bordeaux 2.

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animées officiellement par des visées de rationalisation économique et de restabilisation sociale. Aussi la question de la violence est-elle devenue l'un des sujets les plus graves et les plus préoccupants pour le Haïti actuel dans la mesure où elle renvoie au débat sur la gouvernabilité de la société, à côté de l'explosion démographique d'un pays qui comptait un million et demi d'habitants au début du XXe siècle et qui approche aujourd'hui les dix millions d'habitants, de la formation d'une économie informelle envahissante, de l'extension anarchique des villes, du sur-développement du secteur tertiaire au détriment du primaire. Signes connus d'une société en voie de fragilisation de ses structures fondamentales, de dé-légitimation de ses façons anciennes de faire et d'être, et devenant de ce fait vulnérable, c'est-à-dire disposée à toutes les stratégies et à toutes les initiatives d'inspiration criminelle. Pourtant cette société possède, comme toute société, des ressources internes mais aussi externes qu'elle sait s'approprier comme ferments d'action sociale. Il en est ainsi des nouvelles technologies de la communication, selon la formule consacrée, qui ont permis à des fragments de la société de participer à la construction d'un espace public propice au débat politique. Les actions menées par la société paysanne pour structurer une conscience collective et penser des principes d'action sous la forme de voies alternatives constituent également des signes d'espoir bien encourageants. Il n'est pas moins intéressant d'observer les nouveaux rôles sociaux assumés par les femmes en période de transition politique. Les travaux réunis dans cet ouvrage vont nourrir le large front des sciences sociales oeuvrant au sein de la société haïtienne. Il ne s'agit pas seulement ou simplement d'illustrer une logique d'accumulation de connaissances. Il s'agit plus fondamentalement de considérer que les sciences sociales ont également une mission ou une fonction à assumer, celle de participer à la transformation sociale, conformément au voeu du fondateur de la science sociologique, Emile Durkheim, qui exprimait ses réserves devant toute entreprise scientifique dédiée seulement à la production de la connaissance. Tâche en effet bien difficile, délicate que celle d'écrire pour connaître et transmettre, de dénoncer en énonçant, de dire pour faire. Aussi convient-il de féliciter chaleureusement Louis Naud Pierre pour l'action qu'il a engagée en organisant ce colloque et en publiant ce volume qui s'impose comme un examen rigoureux et courageux d'une réalité sociale douloureuse, tourmentée et incertaine. Puissent donc ces recherches contribuer à affirmer la place des sciences sociales dans la définition du bien public en Haïti!

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Préface 2
PENSER HAÏTI AUJOURD'HUI: UNE POLITIQUE DE RECHERCHE EN RESEAU

Professeur Georges FELOUZIS*

Il est des objets de recherche construits par l'Histoire dont le caractère « total» est l'aspect le plus saillant. L'analyse de tels objets demande d'en considérer toutes les dimensions possibles pour en comprendre la situation présente et les évolutions futures. C'est bien le cas d'Haïti dont il est question dans cet ouvrage dirigé par Louis Naud Pierre. Cet ouvrage est le fruit d'un colloque qui s'est tenu à l'université de Bordeaux 2 en avril 2004 à l'occasion de la création du réseau de recherche sur Haïti (RES-Haïti). La vocation de ce réseau est de rassembler des chercheurs d'horizons nationaux et disciplinaires divers pour penser cet objet de recherche multiforme qu'est Haïti. Comment penser autrement qu'en réseau un objet aussi complexe qu'une Nation tout entière? Les dimensions politiques, juridiques, démographiques, sociologiques, historiques et économiques sont ici examinées pour comprendre à la fois les évolutions d'un pays, sa situation économique et politique et les voies sociopolitiques que l'on peut aujourd'hui dessiner pour le futur. Mon propos dans cette préface n'est pas de donner ma vision d'Haïti ou de rendre compte des apports scientifiques et politiques de cet important ouvrage. Louis Naud Pierre le fait avec brio dans sa présentation et j'ai trop peu de connaissances dans ce champ pour me prévaloir d'une quelconque légitimité scientifique en la matière. Je préfère donner quelques arguments pour expliquer en quoi le réseau Res-Haïti peut contribuer (je devrais dire contribue) à développer la recherche sur Haïti et en quoi cela correspond à une forme de coopération scientifique la plus adéquate aux objets complexes et multiformes. La connaissance se produit aujourd'hui, on le sait depuis Michael Gibbons1, par la mise en réseau des savoirs et des compétences, par la coopération et l'échange dans des cadres de recherche à la fois souples et efficients. Et la création du Res-Haïti est l'expression de cette nouvelle forme de production de connaissances qui se fonde non plus seulement sur des laboratoires institués, mais sur des collaborations temporaires dans plusieurs lieux et institutions dans le monde. Et de fait, la recherche sur Haïti se construit autour de coopérations
*

Directeur du Laboratoire d'Analyse
Université

des Problèmes Sociaux et de l'Action

Collective

(LAPSAC),

Victor Segalen Bordeaux 2.

1 Michael Gibbons & AI., The new production of Knowledge: Research in COl1tenlporarySocieties, London, Sage, 1994. Il

The Dynanlic of Science and

internationales, et cet ouvrage en est un exemple emblématique: des chercheurs et scientifiqu~s haïtiens, français, canadiens y participent pour donner les clés de compréhension de ces mutations sociopolitiques qui secouent aujourd'hui Haïti. Cette coopération n'est pourtant pas seulement internationale. Elle transcende aussi les découpages disciplinaires qui ont trop longtemps divisé, découpé, la vision que l'on peut avoir des objets des sciences sociales. En réunissant des chercheurs de toutes les disciplines des sciences sociales, cet ouvrage montre la fécondité, voire même la nécessité, d'une vision qui mêle l'histoire, l'économie, la sociologie et la science politique pour comprendre ce que Louis Naud Pierre nomme fort justement la multidimensionnalité des mutations sociales en Haïti. Peut-on comprendre la faiblesse de l'État haïtien sans en saisir les fondements historiques mais aussi économiques et politiques ancrés dans le présent? Et la force du propos développé dans cet ouvrage est justement de privilégier un regard multiple (<< réseau» pourrait-on dire) pour en saisir toute la complexité d'un pays que l'on ne peut réduire ni à une histoire marquée par l'esclavage et la colonisation, ni à un présent sans héritage ni passé au sein d'une économie mondialisée. On peut ainsi comprendre à la fois les limites des politiques économiques imposées par les instances internationales et les mouvements sociaux, les révoltes qu'elles suscitent dans une société où la pauvreté et le «marasme économique» régissent la vie quotidienne du plus grand nombre. Pourtant, l'intérêt de cet ouvrage n'est pas seulement d'apporter des connaissances nouvelles et originales sur les mutations sociales en Haïti et des analyses sur les mouvements sociaux et politiques qui s'y développent. Sa portée est bien plus grande et sa vocation bien plus large puisqu'il s'agit aussi, en proposant une compréhension des mécanismes à l' œuvre dans la société haïtienne, de dessiner des pistes pour le futur: pistes intellectuelles et scientifiques pour la recherche, certes, mais aussi pistes politiques et économiques pour donner au pays un nouvel élan et pour dessiner de nouveaux espoirs pour les haïtiens. La vocation d'un réseau est de susciter la recherche dans un domaine de connaissance particulier. Cela signifie concrètement de proposer un nouveau regard sur des objets reconnus, organiser la rencontre de chercheurs d'horizons nationaux et disciplinaires divers, encourager les jeunes chercheurs à travailler et publier sur un domaine particulier, produire des connaissances scientifiques et les diffuser auprès d'un large public. De ce point de vue, cet ouvrage témoigne de la dynamique scientifique qu'a su instaurer Louis Naud Pierre en définissant de nouvelles voies pour la recherche, des rencontres entre scientifiques de toutes les disciplines des sciences sociales, et en produisant des résultats scientifiquement novateurs et socialement utiles à la réflexion politique. C'est là à mon sens une bonne définition d'une politique de recherche qui réussit à produire de l'innovation et de nouvelles façons de penser dans un monde qui bouge. 12

Introduction
PENSER LES MUTATIONS SOCIOPOLITIQUES ET ECONOMIQUES EN HAÏTI

Louis Naud PIERRE*

Les recherches en sciences sociales sur Haïti sont globalement concentrées sur les difficultés d'adaptation de cette société. Ces difficultés sont associées aux éléments suivants: l'éclatement de l'univers socioculturel, les troubles politique chroniques et les retards accumulés dans le domaine économique. L'accent est mis sur deux handicaps structurels majeurs. Le premier consiste en la prédominance des stratégies d'adaptation individualistes (quête de solutions individuelles, fuite dans la religion ou à l'étranger, etc.). Ces comportements sont perçus comme la traduction d'une incapacité à agir dans un cadre institutionnel aussi bien pour le traitement des risques liés aux aléas de la vie (difficultés matérielles, chômage, vieillissement, etc.), que pour la conquête du pouvoir. Le deuxième handicap porte sur le primat des solidarités familiales, amicales et clientélistes sur les solidarités sociales nationales. Ici, l'esprit de clan prend le pas sur toutes les autres exigences, notamment en matière de la gestion des affaires communes. Ainsi s'éloigne le rêve de construire une société libre, égalitaire et solidaire porté par la Révolution de 1804. Le renoncement collectif à ces idéaux s'accompagne de la disparition du référentiel d'État et de l'espace national au profit du référentiel domestique et du localisme fermé. Ces recherches sont partagées entre deux grands courants théoriques: le courant historico-anthropologique et le courant d'inspiration marxiste. Partant du postulat de la reproduction du passé ou de l'existence d'un conflit culturel central, les auteurs du premier courant insistent sur le manque de volonté des Haltiens de s'adapter collectivement aux exigences des idéaux révolutionnaires (avec tout ce que cela comporte d'esprit de sacrifice, du sens de l'intérêt général, aussi de distanciation critique, c'est-à-dire un recul conscient, volontaire et maîtrisé par rapport à ses propres intérêts ou prétentions, etc.). Ce manque de volonté est perçu comme l'expression d'une sorte de trouble pathologique de la vision partagée. Pour les tenants du deuxième courant, cette crise d'adaptation collective est plutôt fonction d'un déséquilibre en faveur de l'oligarchie; les masses populaires et paysannes, analphabètes et inorganisées, ne peuvent réagir que par la violence. Le pays est donc condamné à une
*

Chercheur associé à la Chaire de recherche du Canada en politiques étrangère et de défense
Université du Québec à Montréal (UQAM).

canadiennes,

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instabilité chronique, bloquant les perspectives d'avenir. Ainsi, l'horizon de la connaissance en vue des réformes sociales souhaitées paraît bouché. Les travaux réunis dans cet ouvrage élaborent des nouveaux outils d'observation et d'analyse des mutations. Deux dynamiques endogènes et exogènes sont prises en compte. La première se rapporte au mouvement démographique associé à l'accroissement exponentiel et à la mobilité vertigineuse de la population ainsi qu'à l'évolution de l'ordre symbolique qui définit les frontières internes et externes de l'identité collective. La seconde concerne la mondialisation qui favorise l'expression des valeurs démocratiques portées par la Révolution haïtienne, et qui ont été refoulées par les nouveaux groupes dominants dans un esprit de confiscation du pouvoir et de la liberté de la masse des nouveaux libres. Les mutations qui traversent la société haïtienne résultent de la combinaison de ces forces. Le mouvement d'adaptation des acteurs sociaux comporte une double. face: une face anomique (au sens durkheimien), se traduisant par une libération des énergies et des passions compte tenu de l'effondrement des mécanismes de régulation; une face instituante qui consiste en la construction de nouveaux référentiels de l'action. 1.- Le courant historico-anthropolQgique : la reproduction du passé Les analyses s'inscrivant dans ce courant considèrent les comportements observés en Haïti comme des formes d'actualisation du système de l'esclavage établi à Saint-Dominguel. Parmi les traits comportementaux propres à ce système, les auteurs en retiennent trois: le manque d'engagement réciproque des individus formant la société esclavagiste coloniale (structurée autour de la plantation, des colons, des esclaves et des représentants du roi de France) ; l'égoïsme exacerbé; le mépris de l'autre. Le manque d engagement réciproque des individus est relié à l'état d'esprit inhérent au mode de colonisation centrée sur l'exploitation. Le rêve du colon est en effet de faire fortune aussi rapidement que possible pour retourner couler des jours heureux en métropole. TIn'est donc point question de s'installer définitivement dans la colonie. D'où l'absence de volonté de s'y investir en termes de participation à la vie sociale et publique2. Quant aux esclaves, ils sont tout naturellement portés à être hostiles envers cette société qui les opprime, donc à rechercher inlassablement le moyen de s'en débarrasser: le marronnage sert d'instrument pour la mettre à mal. En un mot, l'incivisme s'avère être une qualité commune à tous, sans distinction de statut ni de condition.
J

1 L'île d'Haïti est découverte par Christophe Colomb le 5 décembre 1492. Aux termes du traité de Ryswick de 1697, l'Espagne concédait la partie occidentale à la France qui la baptisa du nom de Saint-Domingue. Accédée à l'indépendance en 1804, elle reprend le nom indien Ayiti. 2 André Marcel d'Ans, Haïti, paysage et Société, Paris, Karthala, 1987, p. 169-174. Voir aussi Alexandre-Stanislasde Wimpffen,Hai1iau XVIIf siècle. Richesse et esclavage dans une colonie française, Paris, Karthala, 1993 (1èreéd. 1797), pp. 122-123. 14

L'égoïsme exacerbé est considéré comme le facteur inhibant la volonté des individus de former une nation et mettant à mal l'émergence d'un environnement social pacifié. Cette attitude est perçue comme un sous-produit du système de la plantation qui vivait en autarcie. Tout y était effectivement fabriqué par la main-d'œuvre interne. Elle concentrait tous les investissements, et toute la technicité et savoir-faire disponible à l'époque en son sein. Son administration était placée sous l'autorité absolue du propriétaire ou de son gérant dont la principale préoccupation se limitait à assurer la discipline et la productivité des esclaves, ceci en recourrant aux méthodes les plus violentes1. Le mépris de l'autre est considéré comme un corrélat de l'apartheid érigé en principe d'organisation de la société esclavagiste coloniale. Ce principe implique la hiérarchisation des divers groupes sociaux selon la classification raciale, inspirée par le racisme et l'ethnocentrisme de l'Occidenf. Du haut en bas de l'échelle on retrouvait respectivement diverses catégories: les riches planteurs, ou grands blancs issus de la noblesse ou de la bourgeoisie du grand négoce; les petits blancs composés d'une foule de petits fonctionnaires, employés et ouvriers; les affranchis (mulâtres ou métis et noirs libres); les esclaves. Ces derniers étaient eux-mêmes divisés en différentes strates (esclaves domestiques, ouvriers qualifiés ou esclaves à talent et esclavages des champs)3. La concurrence, la lutte, I'hostilité, constituaient les contenus significatifs de la relation entre ces groupes. Ces traits comportementaux se combinent pour produire un état social défavorable au développement du sentiment de responsabilité et de confiance réciproque, de la tendance à la coopération ainsi que de l'esprit de la chose publique. Le courant historico-anthropologique postule la reproduction de cet .état au lendemain de l'Indépendance de 1804. Un lien de cause à effet est dès lors établi entre, d'une part, les modèles propres à la société domingoise et, d'autre part, les attitudes dominantes parmi les individus et les groupes composant la société haïtienne: à l'incivisme du colon correspond le manque d'engagement de l'Haïtien vis-à-vis des valeurs et des normes de solidarité (hors cadre familial) qui rendent possible toute vie sociale harmonieuse; à l'égoïsme de la plantation, le caractère centripète et fermé du lakou4 rural et de l'habitat urbain; à l'apartheid domingois, le refoulement de la masse des nouveaux libres dans les campagnes, formant le « Pays en dehors »5. Le postulat de la reproduction du passé conduit à la conclusion selon laquelle aucune adaptation de la société haïtienne à l'évolution de son
1 Jean Fouchard, Les Marrons de la liberté, Paris, éditions de l'École, 1972. 2 Joseph-Arthur (Comte de) Gobineau, Essai sur l'inégalité des races humaines (1853-1855), Paris, Éditions Pierre Belfond, 1967, 873 p. 3 Jacques de Cauna, Aux tenlps des isles à sucre, Paris, Karthala, 2003 (1 ère1987). 4 La société rurale était jusque-là structurée autour des groupes familiaux, vivant dans l'isolement quasi complet au sein du lakou (la cour). 5 Gérard Barthélemy, Le pays en dehors, Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1989 (2eme éd). 15

environnement n'est possible, dans la mesure où ses membres ne peuvent nullement se défaire des modèles passéistes qui constituent leur seconde nature. Cette société est pour ainsi dire condamnée à la disparition soit dans la violence et le sang, soit dans une mise sous tutelle politique plus ou moins étendue par la communauté internationale. Le catastrophisme ambiant trouve sa parfaite expression dans le discours de Jared Diamond affirmant que «tout laisse croire
qu'il n y a aucun avenir pour Haïti» 1. Le propre de ce récit apocalyptique

consiste à affirmer le caractère inéluctable de l'effondrement d'Haïti. La thématique de la reproduction du passé se décline en trois axes: a) l'intériorisation des codes culturels issus de l'univers saint-domingois ; b) le mimétisme culturel se traduisant par l'importation des modèles institutionnels occidentaux par l'élite dirigeante ; c) le conflit culturel. a) L'intériorisation des codes culturels issus de l'univers saint-domingois La thématique de la reproduction du passé implique une double conception anthropologique et sociologique. La conception anthropologique insiste sur le primat de la culture qui constitue l'essence de l'individu. S'agissant du cas haïtien, l'accent est mis sur les représentations, les imaginaires et les schèmes perceptifs forgés dans le creuset du système plantationnaire, et auxquels s'ajoutent les traditions ancestrales. africaines. Quant à la conception sociologique, elle définit les comportements individuels comme l'expression de l'ordre social incorporé grâce à la socialisation. Les débats sont dès lors limités à la question du conformisme de «I 'homme haïtien »2 relativement à ces référents culturels historiques et mythiques. Ceuxci sont élevés au rang de substance existant en soi et par soi dans le traitement qui leur est fait par les auteurs. S'il est vrai que toutes les démonstrations ne sont pas identiques. Il ne demeure pas moins vrai qu'elles participent toutes à une formulation des obstacles à la construction d'un État-nation moderne en Haïti comme procédant d'une certaine «pesanteur» historico-culturelle. La « pesanteur» historico-culturelle Jean Price Mars associe la «pesanteur» historico-culturelle à la permanence d'un certain type d'éducation qui conduit les Haïtiens à reproduire l'ancien système fondé sur l'inégalité et l'exclusion. Cette reproduction est attestée par le maintien de l'état de « division qui sépare les éléments dont est composée notre société à savoir une masse amorphe politiquement et économiquement asservie par une minorité dont l'idéal le plus élevé est de vivre

Jared Diamond, EffondreJ11ent.Conl1nent les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Paris, Gallimard, 2006, p. 397. 2 Kléber Georges Jacob, Contribution à l'étude de I 'hom/ne haïtien, Port-au-Prince, Imprimerie de l'État, 1946. 16

1

aux dépens de la plèbe» 1. S'agissant de l'attitude de cette minorité constituant l'élite, il la définit en terme de «piratisme moral» qui caractérisait le comportement des «maîtres d'autrefois» vÏs-à-vis de leurs esclaves. Par «piratisme moral », Price Mars entend non seulement la propension à l'exploitation de la faiblesse de l'autre partie d'une interaction, mais plus encore la manifestation d'un grand mépris à son égard2. Émile Saint Lot prolonge cette réflexion, en insistant sur le fait que cette attitude dénote une certaine forme d'aliénation. Il s'agit d'un comportement qui appartient à un autre temps, désormais révolu: «ce sont les modes de pensée, ce sont les réactions, ce sont les modes de vie du maître qu'elle a adoptés. Et il se trouve que cette élite reste coupée de nos masses. Toute notre histoire s'en est ressentie »3. Laënnec Hurbon abonde dans le même sens. Il souligne l'actualité des représentations et des symboles constituant l'univers culturel domingois: « L'esclavagisme, qui a duré trois siècles, a laissé intacts, après la disparition du maître, ses réseaux symboliques et imaginaires, de l'esclavagisme, au cœur de la société haïtienne et de l'État »4. La prégnance de ce passé se manifeste à travers certaines antipathies sociales, et même quelques goûts, témoignant d'une forme de renoncement à soi en faveur de l'absolument Autre, l'Occident. « L'opposition noir-mulâtre est toujours déjà surdéterminéepar un bovarysme qui persiste jusque dans les dénégations les plus violentes et se nourrit d'un imaginaire de la culture occidentale vécue dans les rapports à la langue (française),au livre (fétichisme de l'écriture comme moyen de distinction), aux
paysans pauvres et aux errants des bidonvilles (les barbares), au vodou, et enfm à la domesticité comme substitut à la condition esclavagiste »5.

Chez un certain nombre d?auteurs, la mobilisation de ce schéma d'analyse sombre dans le dénigrement du peuple haïtien. Ainsi, Christophe Wargny tient la brutalité et la corruption comme les seuls principes effectifs d'unification entre une «élite écœurante» et un peuple «analphabète, revanchard, immature, mal portant, brutal, incendiaire, maléfique» 6. La rudesse des mœurs, la prégnance de l'instinct de puissance ainsi que la cupidité, indiqueraient donc l'actualité de «1 '.esclavage [qui] a disparu dans les textes, mais prospère dans les têtes et dans les faits »7. Des phénomènes aussi universels que les classes sociales et la migration reçoivent la même explication. En effet, «dans la société coloniale existaient trois classes », à
1
2

Jean Price Mars, La Vocation de l'Élite, Port-au-Prince, Presses Nationales d'Haïti, 2001, p. 57.
p. 34.

Émile Saint Lot, « Compte rendu du premier congrès international des écrivains et artistes noirs à la Sorbonne », Présence africaine, Paris, n° 8-9-10, septembre 1956, p. 219. 4 Laënnec Hurbon, COlnprendre Haïti, ParisI Port-au-Prince, KarthalalHenri Deschamps, 1987, p. 18. 5Idenl, pp. 105-106. 6 Christophe Wargny, Haïti n'existe pas, Paris, Autrement Frontières, 2004, p. 9 et p. 18. 7 Idem, p. 47.

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Idem,

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.

savoir «les maîtres, les affranchis et les esclaves». Au lendemain de l'indépendance, il ne «reste plus que deux classes: les maîtres et les esclaves. S'affranchir, c'est souvent laisser le pays» 1. Et l'auteur souligne la continuité de vue entre ces nouveaux maîtres et leurs ancêtres, en l'occurrence les colons blancs pour lesquels Saint-Domingue n'était qu' « un passage obligé, un moyen de lancer ou relancer leur roue de la fortune »2. Selon lui, cette attitude explique leur désengagement social respectif. Le même type d'argument est repris par Sauveur Pierre Étienne dans son analyse centrée, entre autres, sur les élites politiques. Il montre comment ces dernières se montrent incapables de parvenir à un accord sur les aménagements institutionnels pour encadrer leurs activités partisanes. Il subsiste en effet parmi elles des vieux clivages liés à la logique de regroupement ethno-régional et familial. Ainsi, les efforts entrepris entre 1870 et 1879 pour institutionnaliser la vie politique par le biais des dispositifs de partis ont abouti à un fiasco. Les positionnements politiques demeuraient malgré tout conditionnés non seulement par des facteurs liés à la couleur, la région, mais aussi par des loyautés, des antipathies personnelles et familiales4. Plus largement, il tient ces comportements irrationnels pour les principales sources de l'échec de l'État moderne et de la récurrence des régimes dictatoriaux sanguinaires en Haïti 5. Étienne rejoint là les perspectives de Gérard Barthélemy, qui met l'accent sur le «syndrome de l'esclavagisme». La principale manifestation de ce « syndrome» est la résistance générale à l'égard de toute forme d'encadrement de l'action par «des institutions intermédiaires organisées, hiérarchisées et à structures fortes »6. Tout se passe comme s'il s'établit une sorte de « complicité» entre les acteurs sociaux pour mieux faire échec aux dispositifs institutionnels quels qu'ils soient. Une «complicité» qui découlerait de l'existence d'un mécanisme uniforme de socialisation auquel ces derniers se trouvent soumis au cours de leurs trajectoires communes. Et Barthélemy en veut pour preuve le fait que « les structures existantes sont précaires, personnalisées, c'est-à-dire fondées davantage sur l'individu et de ses rapports de stricte réciprocité inter-individus (combites...) que sur l'institution »7. Cette rhétorique axée sur la thématique de la reproduction du passé se retrouve dans la grande majorité d'ouvrages scientifiques sur Haïti dont les titres sont souvent évocateurs. Les principaux sont: David Nicholls, From Dessalines to Duvalier, Race, Color and National Independence in Haiti
1 Christophe Wargny, op. cil., p. 26. 2 Idenl, p. 32. 3 Ide/n, pp. 32-35.

4 Sauveur Pierre Étienne, Élites politiques, États, et rapports transnationaux de pouvoir en Haïti (1697-2004), (Thèse de Doctorat en science politique), Université de Montréal, 2005, p. 166. 5 Sauveur Pierre Étienne, L'énignle haïtienne. Échec de l'État moderne en Hafti, Montréal, Presses universitaires de Montréal, 2007. 6 Gérard Barthélemy, Le pays en dehors, Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1989 (2emeéd), p. 30. 7 Idern. 18

(1979); Mats Lundahl, "History as an Obstacle to Change: The Case of Haiti" (1989) ; Robert I. Rotberg, "Haiti's Past Mortgages Its Future" (1988), Antoine A. Raphaël, Le drame haïtien (1988). Les auteurs ne restent pas toujours fidèles à cette conception dure qui assimile les comportements sociaux à l'ordre social incorporé nécessairement. Ils en adoptent une autre qui tient ces comportements pour des formes d'adoption de modèles qui ne seront intériorisés que grâce à l'intensité du contrôle social. À Saint-Domingue, ce contrôle est réputé faible à l'échelle de la société, compte tenu de l'isolement des groupes sociaux les uns par rapport aux autres. L'imitation par les créoles1 des institutions (corps de pratiques, visions du monde, etc.) émanant des maîtres blancs ne peut donc être que caricaturale. La notion de «mimétisme culturel» désigne alors un phénomène de «soussocialisation» qui rend les imitateurs inaptes à reproduire de façon identique et intelligente ces institutions. En revanche, est supposées être plus authentique l'adoption par les nouveaux libres, majoritairement des bossales, des formes d'organisation et de croyances ancestrales africaines. La densité de la vie communautaire est censée être favorable à la conservation des coutumes et des rôles correspondants. Le lakou est perçu comme un vecteur de leur transmission, en raison de la cohabitation de plusieurs générations son sein. b) Le mimétislne culturel Au lendemain de l'Indépendance, l'élite dirigeante a décidé d'importer les modèles institutionnels occidentaux. Les principaux codes juridiques promulgués entre 1825 et 1835 (code civil, code rural, code pénal, code de Procédure civile, code d'instruction criminelle et code du commerce) régissant les domaines concernés sont à peu d'articles près des copies conformes des codes napoléoniens2. Il faut noter également le choix du français comme langue nationale et du catholicisme comme religion officielle. Ce choix fait l'objet de nombreuses critiques de la part des observateurs haïtiens et étrangers qui y voient une stratégie de marginalisation du peuple et de sa culture. Barthélemy montre en effet que la culture populaire haïtienne est un héritage africain conservé grâce au refoulement dans l'arrière pays des nouveaux libres nés majoritairement en Afrique. Isolée, cette masse finit par « se transformer, pour son propre compte, en une véritable société rurale de type indigène, enkystée au sein de l'ensemble haïtien. Tous les domaines, ceux de l'organisation sociale, des codifications civiles, de la religion, de la langue se sont, peu à peu agglomérés entre eux pour dessiner les contours d'un ensemble
1 Le créole est le terme utilisé pour désigner les individus nés dans la colonie de Saint-Domingue, celui de bossale les esclaves importés directement d'Afrique. 2 Louis Naud Pierre, «La juridicisation de la vie économique et sociale en Haïti », in Droit et Société. Revue Internationale de Théorie du Droit et de Sociologie juridique, LGDJ, No 65, 2007, p. 123-151. 19

cohérent assimilable à une culture à part entière» 1.Mais au lieu d'intégrer cette culture dans les organes juridiques et politiques officiels de la nation, l'élite créole préfère la rejeter «impulsivement », «réinventant à son profit un comportement et des structures coloniales du type tout à fait classique mis en place par l'Occident en Afrique »2. Pour Hurbon, ce choix renvoie à une obsession tenace qui consiste à rechercher la reconnaissance de l'Occident. Les gouvernements successifs devaient dès lors « tout mettre en œuvre pour présenter l'État-nation haïtien sur le modèle occidental, et donc travailler à refouler dans la clandestinité les pratiques culturelles spécifiques au peuple haïtien, tenues en Occident pour les symboles "de la primitivité et de la barbarie »3. Sont définitivement disparus dans les pertes et fracas « le culte vodou (hérité de l' Afrique noire), la langue créole (créée dans le creuset de la société esclavagiste), les coutumes familiales (également réadaptées de l'Afrique en Haïti)>> Car ces pratiques 4. apparaissaient comme « des obstacles à la participation du pays à l'universalité humaine, représenté par le modèle culturel occidental» 5. Selon Hurbon, cette démarche est surdéterminée par l'histoire. L'élite d'origine coloniale et post-coloniale partage globalement les croyances selon lesquelles: «une vraie nation adopte un culte occidental (le christianisme), une langue occidentale, un système d'éducation occidental »6. Mais faute d'une parfaite assimilation de la culture de référence, les intéressés sont incapables d'accéder à l' «Esprit» ou la «Raison» qui s'incarne dans les institutions transplantées. Dès lors, celles-ci se pervertissent: elles deviennent des vecteurs d'aliénation culturelle, comme la religion chrétienne et l'école, d'un côté, d'instruments de domination au profit des membres de cette élite préoccupés avant tout par leurs intérêts égoïstes et clientélistes de l'autre. S'agissant de l'État-nation par exemple, Hurbon soutient qu'une fois implanté en Haïti, celui-ci vise « essentiellement à transnationaliser. Mais cette visée est pure utopie, lorsqu'elle ne se mue pas en fantasme. TIfaudra que l'État se fasse mimétique des États-nations occidentaux et se réalise comme structure formelle, symbolique, dans le plus grand écart qui soit avec la société civile, et donc dans le plus grand désintérêt pour l'application des droits de l'homme au peuple »7. En fin de compte, l'État-nation devient en Haïti un non-État-nation compte tenu de la perversion de ses principes. Il convient de noter la filiation de l'analyse de Hurbon avec l'approche mise en œuvre dans les recherches en sciences humaines et sociales depuis le
1 Gérard Barthélemy, «Aux origines d'Haïti: Africains et paysans », in Marcel Dorigny Haïti: prenlière république noire, Paris, Société française d'histoire d'outre-mer, p. 116. 2 Idem. 3 Laënnec Hurbon, COlnprendre Haiïi, op. cil., p. 128. 4 Idenl. 5 I denl. 6Idenl, p. 129. 7 Ideln. (dir.),

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xrxe

siècle, y compris des écrits littéraires. Approche qui est centrée sur l'extériorité des modèles occidentaux transplantés en Haïti. Le roman de Fernand Hibert, Les Simulacres (1923) en est un bon exemple. Cette approche se retrouve dans un certain nombre de travaux de sociologie politique portant sur le transfert de modèles institutionnels occidentaux vers le Sud. Pour expliquer les «distorsions» des institutions transplantées, Bertrand Badie recourt au postulat de «dissonances culturelles [qui] devient naturellement l'élément de cristallisation des dysfonctions qui accompagnent ce processus» 1. L'accent est ainsi mis sur l'extranéité de ces institutions par rapport aux dynamiques socioculturelles internes aux pays récepteurs. Quant aux sociétés latino-américaines qui revendiquent leur appartenance à l'Occident, Badie montre que ces « dissonances culturelles» ne laissent pas d'être bien réelles. Car «elles vivent au quotidien cette logique de l'emprunt, cette tension entre leur histoire et celle des sociétés exportatrices, tout comme elles subissent les effets de l'internationalisation forcée de leur développement et ceux des stratégies des élites qui les gouvernent2. Le même ordre d'argument est utilisé par les africanistes qui mobilisent le concept de «trajectoires »3 pour souligner la divergence en termes d'expérience sociohistorique entre les sociétés occidentales d'où émanent les modèles et les sociétés africaines réceptrices. Quoi qu'il en soit, la problématique ne change pas. Il s'agit de montrer les risques de dérives inhérents à tout processus de transfert institutionnel d'un ordre social à un autre. S'agissant d'Haïti, ce type d'interprétation conduit certains auteurs acquis aux vertus des modèles occidentaux à stigmatiser les styles de vie et les référents culturels populaires qu'ils considèrent comme le principal obstacle à l'enracinement de ces modèles. Cette position est clairement exposée par LucJoseph Pierre qui épingle certains comportements «déviants» nés de «la longue nuit de l'esclavage ». Dans cette perspective, il souligne le
1 Bertrand Badie, L'État importé. L'occidentalisation de l'ordre politique, Paris, Fayard, 1992, p. 126. Voir aussi Marc Poncelet, Une utopie post-tierslnondiste, la dinzension culturelle du développement, Paris, L'Harmattan, 1994; Serge Latouche, L'occidentalisation du monde, Paris, La Decouverte, 2005 (1èreéd. 1989). En qui ce qui concerne les institutions juridiques, on peut se référer notamment à : Elliot M. Burg, "Law and Development: A Review of the Literature & a Critique of Scholars in SelfEstrangement", in The American Journal of Comparative Law, 25, 1977, pp. 492-529 ; Marc Galanter "Why the Haves Come out Ahead: Speculations on the Limits of Legal Change", in Law and Society Review, vo1.9, 1974. 2 Bertrand Badie, op. cil., p. 126. 3 Jean-François Bayart, L'Etat en Afrique, Paris, Fayard, 1989; Jean-François Bayart (dir.), La greffe de l'État, Paris, Karthala, 1996. Il convient de noter que le concept de « traj ectoires )}est utilisé dans le même sens que celui de « path dependancy)} (Ellen M. Immergut, Health Politics. Interests and Institutions in Western Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 1992; Paul Pierson, Disnzantling the Welfare State: Reagan, Thatcher, and the Politics of Retrenchment, Cambridge, Cambridge University Press, 1994). 21

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