Haïti entre permanences et ruptures

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Ce livre constitue un ouvrage de référence, une base d’informations et un outil de travail pour celles et ceux qui s’intéressent à Haïti et qui ont pour champ d’étude ou d’action l’espace haïtien. Plus d’une vingtaine de chercheurs de spécialités différentes et d’horizons variés y ont participé et nous livrent ici leurs analyses, loin des images stéréotypées et sans concession par rapport aux réalités locales.
Publié le : samedi 10 octobre 2015
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EAN13 : 9782844509703
Nombre de pages : 604
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Chapitre 1 Démographie d’une société encore rurale
Caractérisée par de fortes densités rurales, en relation avec la croissance démographique, Haïti présente une grande dispersion de la population dans les campagnes, qui s’explique par l’histoire et le phénomène du lakou. À la différence des autres îles de la Caraïbe, la population reste encore majoritairement rurale, mais l’urbanisation est croissante et rapide, l’exode rural n’étant qu’un aspect des migrations internes devenues plus complexes. La fécondité élevée explique la jeunesse de la population, même si la transition démogra-phique est amorcée, en partie grâce à la planification familiale. Par contre, la société reste toujours inégali-taire, avec la discrimination de certains groupes comme les enfants ou les femmes.
1-1 Une population rurale dense Un pays de fortes densités 2 2 Haïti compte 10 millions d’habitants sur un territoire de 27 000 km , soit une densité de 370 hab/km . La densité du pays, même si elle n’est pas une des plus élevées de la Caraïbe, est cependant très forte et 2 surtout en constante augmentation, en relation avec la croissance démographique : 156 hab/km en 1971, 2 2 2 182 hab/km en 1982, 302 hab/km en 2003 et 370 hab/km aujourd’hui. Au-delà de la densité brute, la
Document 1 - Densité de population par commune
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densité nette (rapportée aux surfaces utilisables, soit un tiers environ de la surface totale du pays, à cause de la prédominance des reliefs et de la faible pluviosité de certaines régions) est beaucoup plus élevée, 2 900 hab/km . Même s’il n’y a pas de véritable désert humain, les poids démographiques comme les densités sont variables (doc. 1). Les deux départements qui comptent une grande ville ont des densités supérieures à la moyenne nationale (367 hab/km²), celui du Cap Haïtien (plus de 450) étant largement distancé par celui de la capitale (plus de 700) ; cinq départements ont une densité comprise entre 200 et 300 (Nord-Est, Grande-Anse, Nippes, Sud et Sud-Est), deux autres se situent légèrement au-dessus de 300 (Nord-Ouest et Artibonite), 2 tandis que le Centre apparaît comme le département le moins densément peuplé (moins de 200 hab/km ). Cette répartition géographique du peuplement n’a pas beaucoup varié. L’espace colonial montrait déjà que les zones peu peuplées étaient l’extrémité du Nord-Ouest et de la péninsule méridionale, ainsi que le plateau central, appartenant à l’époque à la colonie espagnole, sorte de zone tampon entre les deux colonies. Après e l’indépendance, auXIXsiècle, il y a eu un redéploiement in situ et une occupation de ces terres marginales, ainsi que dans l’île de la Gonâve, mais ces régions restent aujourd’hui les plus faiblement occupées du pays, en raison de la prédominance de leurs reliefs et/ou de leur faible pluviosité. 2 Au-delà des divisions administratives, les densités rurales les plus élevées (plus de 500 hab/km ) corres-pondent aux plaines côtières (plaines du Nord, des Cayes, de Léogâne, de Jacmel) et à des vallées intérieures (Artibonite). Certaines zones montagneuses, à cultures vivrières et caféière, sont aussi peuplées, et parfois davantage, tels les massifs du Nord, entre Saint-Louis du Nord et Limbé. Les régions les moins densément peuplées occupent l’ouest (Môle Saint-Nicolas) et le sud (plaine de l’Arbre) du département du Nord-Ouest, la plaine littorale de celui du Nord-Est, ainsi que l’île de la Gonâve. Les reliefs les plus élevés sont presque vides, la forêt des Pins dans le massif de la Selle, le morne Macaya dans le massif de la Hotte. Mais la plupart des reliefs sont encore fortement peuplés en dépit des difficiles conditions d’exploitation.
Population rurale et population urbaine Plus de la moitié de la population vit en milieu rural (57 % en 2009), contre 80 % quarante ans aupa-ravant (1971) ; Haïti reste cependant le pays le plus faiblement urbanisé de la zone Amérique latine et Caraïbe qui compte aujourd’hui en moyenne 70 % de citadins. La dispersion de la population dans le monde rural s’explique par l’histoire. La volonté d’échapper au travail forcé et la résistance à la conscription militaire ont poussé les paysans à se dissimuler. La première forme de cette dispersion a été le «lakou» ou petit hameau de maisons familiales, rappelant les modèles africains, selon Georges Anglade (doc. 2). À l’époque moderne, les conséquences du surpeuplement (migration intérieure, émigration, défrichement de la forêt) ont détruit leslakou: la dominante dans le paysage est maintenant la maison familiale, plus ou moins isolée, formant dans certains terroirs fertiles une trame continue entre les bourgs-marchés. Seuls le Sud et surtout le Nord ont une trame de bourgs serrés ; le Nord-Ouest peu fertile et l’Artibonite, pays de rizières, ont plutôt de gros villages épars. Dans l’Ouest, la présence de la capitale diminue le rôle des villages. Autour de Port-au-Prince, le long des axes routiers, se sont développées des agglomérations à peuplement plus ou moins linéaire, sortes de faubourgs, parfois déjà éloignés de la capitale.
Document 2 - L’habitat rural traditionnel : lelakou
À la suite de l’indépendance d’Haïti en 1804, la population rurale se dissémina, sans jamais parvenir ensuite à se regrouper en villages. La plus grande unité de groupement d’habitations est celle qui corres-pond à la famille élargie, comprenant parfois plus d’une dizaine de maisons et formant ce qu’on appelle un lakou, mot qui vient de l’expression française « la cour » (à l’origine l’entourage du souverain et, par trans-position, celui du patriarche). L’espace individuel propre à chaque foyer est appelé «douvan pòt» : c’est l’endroit où les enfants jouent, où les femmes pilent les aliments et où on reçoit la visite des amis et connais-sances, les personnes de haut rang social étant reçues sous la véranda. Le reste du terrain autour de la maison est consacré aux plantes médicinales, aux espèces d’usage courant (tabac, safran, par exemple), voire à des arbres fruitiers. Au départ, une habitation initiale abritant un couple est construite près de l’exploitation ; lorsque les enfants atteignent l’âge adulte, ils construisent alors leur maison à proximité du père de famille, puis c’est au tour des frères de la deuxième génération et des cousins germains à la troisième, et c’est ainsi que le lakouse forme progressivement. La proximité familiale impose à tous ceux qui vivent dans la communauté l’acceptation d’un certain nombre de contingences, en particulier l’autorité du patriarche, mais c’est l’as-sistance mutuelle qui constitue l’essence même de la vie aulakou, consacrant l’unité sacrée de la famille rurale haïtienne.
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En contraste avec la convivialité familiale, la propriété apparaît fortement marquée comme person-nelle : il n’y a pas, par exemple, de plates-formes communautaires pour faire sécher le café et chacun pos-sède son « glacis ». La coopération se manifeste cependant pour les travaux des champs (ainsi que dans tous les cas d’urgence), mais toute rémunération est exclue, selon le principe qui sous-tend le coumbite, forme de travail communautaire qui implique des voisins non apparentés. Les enfants aident leurs parents sur l’exploitation jusqu’à l’âge de 18 ans, âge auquel les jeunes gens se voient attribuer une parcelle. L’organisation sociale dulakouest basée fondamentalement sur la volonté de coopération de tous les individus au sein du groupe et il y a un certain nombre de règles auxquelles il est impératif d’obéir. L’har-monie se trouve ainsi entretenue par l’accord constant qui engage les personnes l’une vis-à-vis de l’autre, au sein de la communauté. D’après Rémy Bastien,Le paysan haïtien et sa famille
Dans le même temps, la population urbaine est passée de 20 % à 47 % entre 1971 et 2009 (doc 3). Le pays est marqué par une urbanisation croissante, mais sans connaître la même accélération que chez ses voi-sins après la Seconde Guerre mondiale, même si le rythme d’urbanisation s’est accentué (4,7 % par an entre 1982 et 2003, contre 3,5 % par an entre 1971 et 1982). En dehors de l’Ouest, les départements du Nord-Est et du Nord-Ouest sont au-dessus de la moyenne nationale (près de 6 % par an), le Nord étant aussi à ce niveau. Les rythmes les plus lents se retrouvent dans le Sud et à Grande-Anse (entre 2,5 et 3 %), excepté le Sud-Est où le rythme d’urbanisation est plus rapide et se place également au niveau de la moyenne nationale. La partie centrale du pays (Centre, Artibonite) se situe entre 4 et 4,5 % l’an. La taille des villes a considéra-e blement augmenté et la population urbaine a plus que doublé à la fin duXXsiècle, passant de 1,2 million en 1982 à 4,3 millions en 2009. L’Ouest représente naturellement l’espace le plus fortement urbanisé (76 %), tandis que la péninsule méridionale et le Centre apparaissent comme les moins urbanisés, avec des taux infé-rieurs à 20 % (Grande-Anse, Sud, Nippes, Sud-Est). La partie septentrionale du pays est plus urbanisée, 35 à 40 % (Artibonite, Nord, Nord-Est), même si dans cet ensemble, le Nord-Ouest l’est un peu moins (25 %).
Document 3 - Évolution des populations urbaine et rurale
La croissance urbaine est la conséquence de la grande misère qui affecte les campagnes, l’exode rural correspondant à la volonté de nombreux ruraux de fuir la dégradation de conditions de vie déjà difficiles. Même si les opportunités d’emploi y restent très restreintes, le milieu urbain offre cependant un accès plus facile aux services courants (eau, électricité), aux structures de soins et de scolarisation que la campagne. Ces mouvements de population se sont accélérés depuis les années 1980 : une enquête réalisée à Port-au-Prince à la fin des années 1990 (ONU/République d’Haïti, 2000) montrait que 72 % des personnes étaient originaires de province, mais qu’un quart d’entre elles seraient prêtes à retourner dans leur région d’origine si les conditions le permettaient. Les migrations internes ont été analysées par l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI) à partir du recensement de 2003 : elles concernent au total moins d’un dixième (9,4 %) de la population rési-dente et sont constituées pour 40 % de déplacements intra-départementaux. Les migrations internes ont profité à 80 % à l’agglomération de Port-au-Prince (et, très secondairement, au Nord et à l’Artibonite) qui reçoit des populations venant principalement du département de l’Ouest lui-même (42 %) et autant des départements de la péninsule méridionale (Grande-Anse, Nippes, Sud, Sud-Est). En réalité, une faible majo-rité des migrants qui se dirigent vers Port-au-Prince est d’origine rurale (55 %), ce qui nuance l’explication de la croissance de l’agglomération par « l’exode rural » ; parmi eux, les deux tiers viennent de l’Ouest, les autres arrivant de la presqu’île méridionale. Les autres migrants de Port-au-Prince viennent pour l’essentiel,
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eux aussi, des villes et des bourgs de la partie méridionale du pays. Les migrations interurbaines sont donc presque aussi importantes que l’exode rural proprement dit. L’exode rural vers la capitale est d’abord une migration interne au département de l’Ouest, tandis que les autres migrants ruraux tendraient à se diriger vers les agglomérations urbaines les plus proches. L’effet de la proximité géographique, vraisemblablement lié au coût de la migration, joue donc un rôle majeur. À la suite du séisme de 2010, les migrations internes sont devenues plus complexes. On a assisté à un exode urbain de près de 600 000 personnes résidant dans la capitale et les régions voisines vers les provinces non sinistrées : 50 000 migrants se sont orientés vers Saint-Marc, 63 000 vers le Sud, 21 000 vers la Grande Anse, 160 000 vers la zone frontalière haïtiano-dominicaine et 300 000 vers les autres régions, redéployant de manière nouvelle la population dans l’espace (voir dossier 6). Étant donné les conditions d’installation dans ces zones (absence d’infrastructures d’accueil et de travail, sous-équipement), la plupart d’entre eux sont retournés dans la capitale dévastée, même si la survie n’y est pas forcément moins difficile.
1-2 L’amorce de la transition démographique L’évolution de la croissance démographique L’ensemble du territoire haïtien a connu et connaît une croissance démographique globale relativement modérée : de 1950 aux années 2000, la croissance moyenne annuelle a été d’environ 2 % et, depuis cette dernière date, elle est descendue au-dessous de cette valeur, l’estimation actuelle se situant à 1,6 % (doc. 4). Aujourd’hui, le pays compte 10 millions d’habitants, contre 5 millions en 1982 et 8,3 millions en 2003. Les projections de population, avec des taux de croissance en baisse (1,4 %) prévoient près de 12 millions (11,7) d’habitants à l’horizon 2020 (doc. 5). À l’échelle départementale, l’Ouest maintient son rythme de croissance e démographique (3,4 % à la fin du xx siècle et 3 % dans les années 2000), tandis que les départements de la péninsule méridionale, après avoir perdu une partie de leur population rurale dans les années 1970 (crois-sance inférieure à 1 %, voire négative dans le département du Sud), a récupéré un peu de sa perte à la fin du
Document 4 - Indicateurs de croissance démographique estimés
Document 5 - Évolution de la population haïtienne (1950-2020)
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siècle dernier et connaît aujourd’hui une croissance proche de la moyenne nationale (3,2 % par an). Les départements du centre et du nord du pays présentent des croissances plutôt inférieures à la moyenne natio-nale, sauf l’Artibonite et surtout le Nord-Ouest qui se situent largement au-dessus. Avec l’exode rural, la croissance urbaine s’avère beaucoup plus importante (4,7 % par an) qu’en milieu rural (1 %), les campagnes connaissant ainsi un ralentissement de la croissance démographique depuis les années 1970. Le taux annuel d’accroissement naturel était plus important dans les années 1970 (entre 2,5 et 2,8 %), mais il a diminué depuis les années 1980 pour atteindre 2 % en 2000 et il se situe actuellement en dessous de ce chiffre (1,8 %). Le niveau de la mortalité a fait l’objet de nombreuses estimations plus ou moins fiables. Il semblerait que le taux brut qui était encore de 16 ‰ en 1980, se situerait actuellement un peu en dessous de 10 ‰. Cette tendance à la baisse ne se prolonge pas davantage en raison d’un taux de mortalité infantile qui reste encore élevé (170 ‰ au début des années 1960, 130 au début des années 1970, 90 ‰ à la fin du siècle dernier et environ 50 ‰ aujourd’hui), particulièrement dans le milieu rural (le double de la moyenne nationale). Dans le même temps, la natalité a connu également une courbe décroissante au cours des trois dernières décennies, passant de 43 ‰ encore au début des années 1980 à moins de 30 ‰ aujourd’hui (28 ‰ en 2005), même si elle reste une des plus élevées de l’Amérique latine et de la Caraïbe, derrière le Guatemala et le Hon-duras. Les migrations internes sont à l’origine de l’augmentation de la natalité dans les villes qui bénéficient en permanence de l’apport de population en âge de procréer, tandis qu’elles tendent à faire baisser la natalité dans les campagnes (mais sans incidence sur la fécondité) qui reste encore cependant plus élevée qu’en milieu urbain (30 ‰ contre 25 ‰). Plus significative encore, la fécondité a baissé de manière sensible depuis les années 1980, l’indice synthétique de fécondité (ISF) passant d’environ 6 enfants par femme en âge de procréer à 4,8 en 1995 puis à 4,1 en 2003 et 3,5 aujourd’hui (2012) pour l’ensemble du pays, même si elle reste encore élevée. L’alphabétisation des femmes (63 % en 2003 contre 19 % en 1971), l’augmentation du taux de prévalence des méthodes contraceptives modernes chez les femmes en union, l’urbanisation croissante, comptent parmi les principaux éléments explicatifs. L’ISFreste plus élevé en milieu rural (4) qu’à Port-au-Prince (3) : la mortalité infantile élevée, le poids des traditions et les stratégies de survie nécessitant une famille nombreuse, ainsi que la contribution des adolescentes (13-19 ans) qui représentent 10 % des nais-sances, expliquent l’importance de la fécondité dans les campagnes. On peut y ajouter les résultats mitigés des politiques de planning familial difficiles à mettre en œuvre et pas toujours adaptées aux réalités du monde paysan. Par ailleurs, il faut signaler que le taux de fécondité des adolescentes dans les camps de personnes déplacées après le séisme est particulièrement élevé, 107 ‰, contre 78 ‰ en milieu rural et équivaut au double de l’agglomération de Port-au-Prince (54 ‰) et plus du double des autres villes (42 ‰). Cette période de natalité encore forte et de baisse de la mortalité correspond à ce que les démographes nomment « transition démographique » (doc. 6). Elle est généralement suivie d’un ralentissement de la nata-lité qui permet de ramener le taux de croissance naturelle à un rythme plus lent. Cette amorce de la transition démographique en Haïti correspond au début des années 1990 ; elle n’a pas entraîné l’explosion démogra-phique classique, mais plutôt un modèle de population à croissance modérée (mortalité modérée mais pas faible, natalité encore forte mais déjà en baisse), d’autant plus que la dynamique migratoire tend à accélérer cette transition.
Document 6 - La transition démographique en Haïti
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La planification familiale Parmi les stratégies qui ont contribué à la baisse de la fécondité, figure la planification familiale, même si l’on sait qu’une politique démographique n’est rien sans la participation convaincue de la population. En effet, les premiers programmes de contrôle des naissances ne sont apparus en Haïti qu’à la fin des années 1970, à l’instigation des bailleurs de fonds internationaux craignant une explosion démographique en Haïti, mais ces initiatives n’ont pas donné les résultats attendus. Ce n’est qu’à partir de 1995 que le ministère de la Santé publique, parallèlement aux importantes contributions desONGaméricaines et des Nations-unies, a conçu une stratégie plus ou moins cohérente qui a fortement contribué à l’amélioration aussi bien de la connaissance que de l’utilisation des méthodes de contraception modernes. Selon le rapport 2012 de l’UNFPA(Fonds des Nations-unies pour la population), malgré le degré de connaissance élevé de la contraception moderne, la pratique demeure relativement faible chez les femmes en union (32 %), pour de multiples raisons : la dépendance économique par rapport au conjoint, le coût d’accès aux contraceptifs dans les cliniques privées, les difficultés d’accès à l’éducation qui ont une incidence déter-minante sur la pratique de la planification familiale. Cependant, le taux d’utilisation des contraceptifs par les Haïtiennes est en augmentation, passant de 13 % en 1993 à 32 % en 2012. Aujourd’hui, si les contra-ceptifs commencent à être utilisés, surtout en milieu urbain, il existe encore beaucoup d’idées reçues sur le sujet et donc de réserves sur les méthodes contraceptives : le préservatif «ka gate nati» (entraînerait des modifications négatives du vagin), la pilule entraînerait des cancers du sein et ferait grossir. La méthode sans doute la plus utilisée est la ligature des trompes, généralement après 4 enfants : «Fok rete vant» (il faut ligaturer les trompes) dit-on souvent aux femmes qui ont déjà une famille nombreuse. Selon le rapport de l’UNFPA, la grande majorité des femmes (6 sur 10) ayant déjà deux enfants déclare ne plus en vouloir. Les données récoltées parEMMUS(Enquête Mortalité, Morbidité et Utilisation des Services, notammentEMMUS-III 2000 etEMMUS-IV 2005) montrent une corrélation entre, non seulement le niveau d’instruction et l’utili-sation d’une méthode contraceptive moderne (doc. 7), mais aussi entre le niveau d’instruction et le niveau de fécondité (6, 4,3 et 2,4 enfants par femme, respectivement pour les femmes analphabètes, avec un niveau d’instruction primaire et avec un niveau secondaire ou plus, selonEMMUS-IV). Malgré ces résultats mitigés (un tiers seulement des femmes en union utilisent des méthodes contraceptives modernes, dont 3 % prennent la pilule et 5 % utilisent le préservatif), il faut rappeler l’impact de la planification familiale sur le dévelop-pement économique durable : les adultes qui ont moins d’enfants peuvent être en mesure de réaffecter leurs ressources vers l’épargne et pour l’avenir de leurs enfants, la planification familiale (« oui au choix, non au hasard ») apparaissant ainsi comme un bon investissement économique.
Document 7 - Utilisation des méthodes contraceptives modernes en Haïti
Il faut signaler enfin le nombre très important d’avortements qui concernent une majorité de femmes entre 13 et 25 ans, dont les conditions socioéconomiques sont précaires. Elles ont recours le plus souvent à l’avortement «plop plop», c’est-à-dire une interruption volontaire de grossesse sans indications médicales et illégale au regard du Code pénal. Pour avorter, les méthodes ont évolué et les gestantes sont passées des décoctions abortives traditionnelles, à base de plantes médicinales, à des médicaments pharmaceutiques dont la prise peut provoquer avortements ou saignements, avec très souvent malheureusement des complications. La majorité des hémorragies reçues à la maternité publique de Port-au-Prince serait liée à des cas d’API(avor-tement provoqué incomplet). Il n’en demeure pas moins que l’avortementplop plopest un véritable problème de santé publique dans la mesure où 30 % des cas de mortalité maternelle seraient dus à l’avortement.
1-3 Des structures sociodémographiques complexes Une population très jeune L’analyse sociodémographique du recensement de 2003 par l’IHSIindique un rapport de masculinité de 94 (94 hommes pour 100 femmes). Les hommes sont en infériorité numérique à l’échelle nationale, mais le déficit est encore plus important en milieu urbain (86) que dans les campagnes (98), où la population est partagée de façon plus équilibrée entre les deux sexes. À l’échelle départementale, hormis la Grande-Anse et
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le Sud qui ont plus d’hommes que de femmes (respectivement 104 et 103), tous les autres départements ont moins d’hommes, si l’on excepte le Centre et le Nord-Est qui avoisinent l’équilibre. Le déficit des hommes est particulièrement prononcé dans l’Ouest (89) et, à un degré moindre, dans le Nord (92) et l’Artibonite (93). Les modèles de migrations internes pourraient servir d’éléments d’explication : une forte présence fémi-nine dans les flux migratoires pourrait provoquer un excédent d’hommes dans les zones de départ et creuser le déficit d’hommes dans les zones d’arrivée. À l’origine de la prépondérance féminine globale, on trouve un élément d’explication majeur, la mobilité des Haïtiens (migrations vers la République Dominicaine, boat people) qui concerne particulièrement les individus de sexe masculin. Pourtant, les naissances masculines sont bien plus nombreuses que les naissances féminines (de 2 à 3 %) et si, jusqu’à 15 ans, la supériorité numérique des garçons se maintient, le rapport s’inverse après 20 ans pour s’accentuer aux âges les plus avancés. Les migrations ont ainsi des conséquences démographiques, dans la mesure où elles changent les distributions par sexe et par âge des régions de départ qui sont caractérisées par un excédent féminin, les hommes partant davantage que les femmes, les jeunes émigrant plus que les autres catégories de population. Une des modalités des migrations est constituée par les migrations scolaires sur le territoire : ces déplacements renforcent les taux de masculinité dans les agglo-mérations d’accueil, en même temps qu’elles rajeunissent la population urbaine, surtout dans les villes de province. L’analyse de la pyramide des âges (doc. 8) montre un rétrécissement progressif à partir d’une base plutôt large, signe d’un accroissement naturel important et d’une population jeune, conséquence de la fécondité élevée (les moins de 20 ans représentent près de la moitié de la population, 47 %, et les moins de 15 ans plus du tiers, 35 %), tandis que le sommet de la pyramide est très rétréci (les plus de 60 ans ne comptent que pour 7 % de l’effectif total). Une telle situation s’explique par la faiblesse de l’espérance de vie (56,6 ans), la plus faible de la Caraïbe et du continent américain. Elle est à comparer avec l’espérance de vie des pays en développement (61,5 ans), avec celle de l’Amérique latine et de la Caraïbe (68,4 ans), ainsi que celle de certains pays, en particulier comme la République Dominicaine (69,3 ans) ou la Jamaïque (75,5 ans). Au recensement de 2003, un début de rétrécissement de la base (les tranches 0-4 ans et 5-9 ans) indique l’amorce de la transition démographique depuis les années 1990 (même si on peut craindre aussi un problème de sous-déclaration). Ce phénomène se constate aussi bien en milieu urbain que dans les campagnes.
Document 8 - Structure par âge de la population haïtienne
Les enfants dans la société : orphelins et « restaveks » L’appréhension du contexte socio-économique, de l’organisation sociale et des pratiques culturelles en Haïti montre une réalité complexe dont sont tributaires les enfants, d’autant plus qu’il y a un accès très dif-ficile à un système éducatif majoritairement privé et très onéreux pour les familles. Les droits de l’enfant restent largement méconnus, tandis que perdure une tolérance à l’égard de leur travail et que le cadre légal de la protection de l’enfance comporte des lacunes et reste insuffisamment appliqué. Pauvreté chronique, monoparentalité maternelle, nombre d’enfants élevés du fait d’une contraception peu répandue, tous ces facteurs expliquent que les familles peuvent être amenées à se séparer d’un ou de plusieurs enfants, souvent contre leur gré ou dans l’illusion que cette séparation offrira à l’enfant de meilleures conditions de vie. Ces séparations intentionnelles fréquentes (un enfant haïtien sur cinq ne vit pas avec ses parents biologiques) placent l’enfant dans une situation de grave vulnérabilité et revêtent différents aspects :
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– Les enfants placés en domesticité ou «restaveks» (les chiffres sont très variables selon les rapports, de plusieurs dizaines de milliers à quelques centaines de milliers). Il s’agit d’un mode d’exploitation issu d’un système initial d’entraide qui a été progressivement perverti. Même ceux qui sont scolarisés par leurs proches sont en situation d’échec précoce, en raison des lourdes tâches ménagères et quittent rapidement l’école. La recrudescence du nombre de «restaveks» est liée à l’évolution dans la typologie des familles d’accueil qui s’est sensiblement modifiée ces dernières années, passant de familles relati-vement aisées à des familles beaucoup plus démunies dans lesquelles les enfants sont plus exposés aux risques. La distribution géographique du phénomène s’est également modifiée : alors que tradition-nellement, les enfants venant des campagnes étaient envoyés dans les grands centres urbains (Port-au-Prince, Cap-Haïtien), le nombre d’enfants placés dans de plus petites villes de province a augmenté. Les filles représentent les deux tiers des «restaveks». – Les enfants placés dans des orphelinats, dont 80 % ont pourtant toujours au moins un parent vivant. Près de 50 000 enfants vivent dans quelque 700 centres d’accueil. Ces structures qui fonctionnent en dehors de tout cadre légal pour les neuf dixièmes d’entre elles, représentent un ensemble hétérogène : elles peuvent présenter une prise en charge satisfaisante ou des conditions de vie très précaires, jusqu’au trafic et à l’adoption illégale. – Les enfants des rues, phénomène largement lié à la séparation familiale, qui tend à augmenter (il y aurait 3 à 4 000 enfants dans les rues de Port-au-Prince en 2011) et auquel aucune réponse satisfaisante n’a encore été apportée. – Les enfants victimes de trafic et de traite vers la République Dominicaine, majoritairement issus de familles vulnérables, pauvres et peu stables, abusées par des passeurs. Les filles en sont les principales victimes. Seule une politique de dissuasion à la frontière et de coopération avec le pays voisin pourra réduire la persistance du trafic transfrontalier d’enfants à des fins d’exploitation sexuelle ou de travail forcé. La lutte contre le phénomène de séparation familiale, par son ampleur et sa complexité, est un défi de taille et les nombreux acteurs (institutions gouvernementales, société civile,ONG) qui travaillent pour une meilleure protection de l’enfance se heurtent à un contexte socioéconomique hostile et à un cadre juridique et judiciaire trop ténu. Depuis 2013, une réforme est en cours afin, d’une part, de résoudre les failles du sys-tème d’adoption et de lutter contre les trafics d’enfants et, d’autre part, d’avoir une politique plus stricte vis-à-vis des centres d’accueil (26 orphelinats ont été fermés en 2012 car ils ne respectaient pas les normes les plus basiques d’hygiène, d’alimentation, etc.). Haïti a ratifié en 2012 la Convention de la Haye de 1993 sur la protection des enfants et la coopération en matière d’adoption internationale. Le texte de loi sur l’adoption en Haïti a donc été mis en conformité avec la Convention de la Haye par l’IBESR(Institut du bien-être social et de recherches) qui centralise désormais toutes les procédures d’adoption. Cette nouvelle disposition devrait à la fois permettre de n’utiliser l’adoption qu’en dernier recours et comme mesure de protection de l’enfant et mettre fin à la pratique de choix direct d’enfants dans les orphelinats par les parents adoptifs, ainsi que la surenchère pécuniaire liée à l’adoption en Haïti.
Les structures familiales : le plaçage
La première loi sur le mariage remonte au code civil de 1825 qui traite la femme comme une mineure assujettie à la volonté de son mari. La loi du 8 octobre 1982 a tenté de corriger cette situation en mettant les hommes et les femmes sur le même pied d’égalité dans le mariage. Du coup, les femmes peuvent voyager, appartenir à un parti politique, être candidate, sans la permission de leur conjoint ; elles peuvent également gérer leur propre héritage, c’est-à-dire les biens acquis en dehors du mariage (legs familiaux par exemple). Mais toutes ces libertés se heurtent aux barrières sociales imposées aux femmes par la tradition et la société patriarcale haïtienne qui favorise les inégalités homme-femme. Le plaçage, qui découle du droit coutumier, reste la forme d’union la plus répandue en Haïti (la moitié environ des unions, selon le ministère de la Condi-tion féminine), loin devant le mariage (15 à 20 %) qui, lui, a un fondement légal. Bien que le choix soit effectué par l’homme, le plaçage est une union non forcée et acceptée de part et d’autre, constituant un sys-tème structuré et réglementé : la femme porte le nom du mari, sans matérialisation au niveau de l’état civil, ainsi que ses enfants. Cependant, le plaçage est l’objet de nombreuses discriminations, notamment au niveau des biens acquis par le couple et qui sont, faute de garantie légale, attribués aux hommes. Le gouvernement voudrait légaliser le plaçage (avant-projet de loi déposé depuis 2007), ce qui permettrait un partage équitable du patrimoine en cas de séparation et, d’une manière générale, la fin des discriminations dont souffrent les femmes. Autre forme d’union importante en Haïti, levivavèkest également une union consensuelle mais sans obligation de cohabitation sous le même toit. Cette formule favorise une sorte de polygamie, non recon-nue par la loi, qui crée des familles monoparentales (plus de 40 % des familles haïtiennes sont monoparen-
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tales, l’unique parent étant une femme dans la grande majorité des cas), souvent sans subside du père naturel, car il n’y a pas encore de loi sur l’obligation alimentaire. Un projet de loi a été mis en œuvre dans ce sens depuis 2009, mais il n’a pas été validé par le Parlement.
La composition socio-ethnique de la population Il peut paraître surprenant de traiter de la composition ethnique d’Haïti, puisque la population est homo-gène et constituée dans sa très grande majorité de Noirs (95 %), le reste étant représenté par des Mulâtres. Le pays a, en effet, perdu la quasi-totalité de sa population blanche pendant la guerre d’indépendance et après 1804, les colons français s’étant enfuis dans les colonies et pays voisins (Cuba, États-Unis). Du fait de l’exclusion des étrangers de la propriété foncière, inscrite dans les différentes Constitutions haïtiennes, le e pays est resté à l’écart des flux d’immigration des Européens auXIXsiècle vers les « pays neufs » du continent américain (États-Unis, Argentine, Brésil et, plus près, Cuba, République Dominicaine). Haïti n’a reçu qu’une poignée de Français, d’Allemands et de Syro-Libanais : dans le cadre d’une économie de traite, prolongement du système colonial, les Européens dominaient le commerce de gros et l’exportation des produits tropicaux (café, coton, huiles essentielles), tandis que les Levantins se livraient au commerce de détail et relayaient dans les villes de province les grandes maisons de commerce. Ces commerçants étrangers, dont les descen-dants forment aujourd’hui une grande partie des Mulâtres, ont constitué pendant longtemps l’élément moteur de la bourgeoisie compradore à côté de quelques nationaux et ont exercé une grande influence sur la vie économique et politique du pays, finançant aussi bien la montée vers le pouvoir et la chute des gouvernements que les coups d’État qui se sont succédé dans l’histoire d’Haïti. Aujourd’hui, un petit nombre d’étrangers sont installés dans le pays, 3 à 4 000 d’après le recensement de 2003 ; ils se répartissent à peu près également entre Français et Canadiens québécois, entre salariés d’en-treprises et indépendants ou travailleurs pour lesONG. Mais au cours des années 2000 et surtout depuis 2010, leur nombre s’est considérablement accru, du fait notamment de la multiplication dans le pays des institutions internationales et desONG. Selon la Banque Mondiale, il y aurait 35 000 étrangers en Haïti en 2010, originaires notamment des États-Unis, de la République Dominicaine, de Cuba et du Canada. On note, depuis la fin des années 2000, une petite immigration de Pakistanais et d’Indiens (ainsi que de Philip-pins), à la suite des contingents de la Minustah. Ils seraient aujourd’hui plusieurs centaines, qui s’insèrent économiquement dans le commerce et la petite distribution. Présentant une certaine discrétion extérieure, vestimentaire notamment, ils sont cependant à l’origine du développement de l’islam en Haïti. Il existe dés-ormais des mosquées et une école confessionnelle musulmane à Port-au-Prince pour les enfants haïtiens dont les parents sont convertis. La problématique de la couleur est une question sensible, éminemment politique, voire subversive, mais elle doit être abordée. Elle prend sa source dans la société coloniale fortement hiérarchisée en fonction du phénotype (Blancs, Mulâtres, Noirs). Après la guerre d’indépendance et la disparition des colons blancs, les deux autres factions ne cessèrent de s’opposer sur le plan politique, même si les oligarchies noire et mulâtre se sont souvent coalisées pour réprimer les révoltes paysannes, ce qui a fait dire à Jean-Jacques Acaau, chef de la révolte des Piquets en 1843 «Nèg rich se milat, milat pòv se nèg» (le nègre riche se comporte en mulâ-tre, le mulâtre pauvre devient un nègre). Cela montre bien que le préjugé de couleur dissimule avant tout une relation économique et sociale : le « grimeau » se voit « mulâtre », mais n’est que «ti rouj» lorsqu’il est économiquement faible. Lorsque les États-Unis occupèrent Haïti, ils s’appuyèrent sur les Mulâtres pour diriger le pays, renforçant ainsi la prééminence de ce groupe qui monopolisa alors tous les postes à respon-sabilité dans l’administration et l’économie de l’île. L’idéologie qui affirme la supériorité des Mulâtres par rapport aux Noirs est cependant implicite, se manifestant au niveau domestique mais pas au niveau public. À son corollaire politique « le pouvoir aux plus capables », s’oppose l’idéologie noiriste qui se situe dans la même problématique dualiste, prétendant promouvoir les masses noires au détriment des « élites mulâtres », avec son corollaire politique « le pouvoir au plus grand nombre ». Cette idéologie s’est épanouie avec la dictature duvaliériste, même si, là encore, la situation apparaît plus complexe, puisque François Duvalier a fait alliance avec la classe mulâtre d’origine syro-libanaise pour contrer celle, plus prestigieuse et plus puis-sante, d’ascendance européenne. Qu’en est-il aujourd’hui du préjugé de couleur dans le corps social haïtien ? Cette problématique a resurgi depuis la publication, dans le quotidien « Le Nouvelliste » du 12 juillet 2012, d’un article intitulé Que dire d’être Noir dans la « république » de Pétionville ?, dans lequel l’auteure raconte une succession d’incidents à caractère discriminatoire dont elle a été l’objet. Au-delà de cette affaire qui peut apparaître comme une situation particulière, de nombreuses recherches ont été consacrées à cette question, parmi les-quelles celles de l’historien britannique David Nicholls («From Dessalines to Duvalier. Race, Colour and National Independance in Haiti»), de l’anthropologue haïtien Michel-Ralph Trouillot («Culture, Color and Politics in Haiti») ou encore de la sociologue canadienne Micheline Labelle («Idéologie de couleur et
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classes sociales en Haïti») qui indique que «la problématique de couleur rejaillit sur toute la société haï-tienne, infiltrant, à des degrés divers et selon des modalités diverses, l’ensemble des pratiques et des discours». Il faut toutefois rappeler que cette problématique épidermique existe dans la majeure partie des sociétés postcoloniales (Caraïbe, Amérique latine et, dans une certaine mesure, dans le sud des États-Unis), où elle est généralement analysée dans le cadre de l’opposition race/classe. Les perceptions de ce qu’on appelle les relations raciales ou le préjugé de couleur sont déterminées en dernière analyse, davantage par la position socioéconomique des individus que par la stricte question de la couleur de la peau.
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