Hariri de père en fils

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Dix ans après le raid apocalyptique contre les symboles de l'hyperpuissance américaine, les principaux vecteurs d'influence occidentale en terre d'Orient ont été pulvérisés, du commandant Massoud Shah à Benazir Bhutto en passant par Rafic Hariri. Chef du clan américano-saoudien au Liban, l'ancien Premier ministre a été un exécutant majeur de la pantomime du Moyen-Orient et, à ce titre, victime majeure du discours disjonctif occidental. Pur produit de la financiarisation de la vie politique nationale, Rafic Hariri aura, à l'instar d'une bulle financière, implosé.
Publié le : mardi 1 mars 2011
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EAN13 : 9782296801004
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Hariri,depèreenfilsRenéNaba
Hariri,depèreenfils
Hommes d’affaires, premiers ministresDumêmeauteur
– De notre envoyé spécial, notre correspondant sur le théâtre du
monde 1969-2009,L’Harmattan,2009.
– La Libye, la révolution comme alibi,ÉditionsduCygne,2008.
– Liban, chroniques d’un pays en sursis,encollaborationavecRogerNaba’a,
ÉditionsduCygne,2008.
– Aux origines de la tragédie arabe, ÉditionsBachari,2006.
– Du Bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français,
L’Harmattan,2002.
– Rafic Hariri, un homme d’affaires premier ministre,L’Harmattan,2000.
– Guerre des ondes, guerre des religions, la bataille hertzienne
dans le ciel méditerranéen,L’Harmattan,1998.
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54174-0
EAN : 9782296541740ABeyrouth,leVietnamd’Israël,
Lamèredetouteslesvillesdurécitdelarésistancearabe,
Danssadoubleversion:
BeyrouthOuest(1982)etBeyrouthSud(2006)
Beyrouth revendique le privilège unique au Monde d’avoir symbolisé, à
deux reprises dans l’histoire contemporaine, la résistance arabe à
l’hégémonieisraélo-américaine:
Lapremièrefois,en1982,lorsdusiègedelacapitalelibanaiseparlegénéral
Ariel Sharon, du temps où le sunnisme s’identifiait au combat nationaliste,
depuislefiefdusunnismelibanaisàBeyrouthOuest.
La deuxième fois, en 2006, depuis Beyrouth sud, cette fois, (Ad Dahyah Al
Jounoubiyah, littéralement la banlieue sud de la capitale), le fief chiite de la
capitale, du temps du coma du général Ariel Sharon, où le chiisme libanais
suppléant la vassalisation du sunnisme arabe à l’axe israélo-américain
prenaitsarelèveenvuedepérenniserlecombatnationalistearabe.Prologue
Letestamentd’Auguste
"Il ne faut pas franchir l’Euphrate. Au-delà de l’Euphrate, c’est le domaine
1desaventuriersetdesbandits"Testamentd’Auguste .
Que n’a-t-on révisé nos classiques? Décideurs, intellectuels médiatiques
évolutifs, tous ces transfuges qui ont franchi l’Euphrate par leur bellicisme
effréné, reniant leurs convictions de jeunesse par vanité sociale, cupidité
matérielle ou assujettissement communautariste. La prophétie d’Auguste
semble se réaliser. L’Afghanistan et l’Irak, les deux points noirs du
eXXI siècle naissant auront été le cauchemar de l’Occident. L’Afghanistan,
le Vietnam de l’Empire soviétique, est devenu à son tour le nouveau
Vietnam américain, solidement quadrillé par des puissances nucléaires, la
Chine, l’Inde et le Pakistan, désormais interlocuteurs majeurs de la scène
internationale, alors que l’Irak, victime collatérale d’un jeu de billard pipé
par George Bush Jr, relayait l’Afghanistan dans sa fonction de point de
fixationdesabcèsduMoyen-Orient,ledérivatifauconflitpalestinien.
A•Unestratégiecathartique
2Que n’a-t-on révisé nos classiques?Particulièrement Rudyard Kipling ,
son"Fardeau de l’Homme blanc", lointaine préfiguration de la mission
1
Premier empereur romain, Auguste d'abord appelé Octave puis Octavien est le petit-neveu et fils adoptif
de César. Il parvient à laisser à la postérité l'image du restaurateur de la paix et de la prospérité. Sous
règne, l’armée réformée définitivement une armée de métier. La charte militaire (condito militiae) lui
donne son statut légal. Les effectifs sont fixés à 28 légions, soit 300000 hommes auxquels viennent
s’ajouter50000hommesdescontingentsdesalliés.
2
Joseph Rudyard Kipling: Bombay (Inde britannique) le 30 décembre 1865 – Londres 18 Janvier 1936,
premieranglaisàobtenirlePrixNobeldeLittérature(1907),est unauteuràsuccèsderomansnotamment
du «Livre de la Jungle», «l’homme qui voulait être roi»et surtout de «Kim»dans lequel il forge la notion
du «grand jeu» à propos de la rivalité des puissances coloniales en Afghanistan. George Orwel le
qualifiera de «prophète de l’impérialisme britannique» et l’américain Henri James «L’homme de génie le
pluscompletquejen’aijamaisconnu».
7civilisatrice de l’Occident, et son "Grand jeu" afghan, lointain précurseur du
"Grand Moyen-Orient". A deux siècles de distance, en dépit des avatars,
sous des vocables variés, la même permanence, un même objectif, pour une
mêmefixation,quimuteraversunabcèsdefixation.
La stratégie cathartique initiée entre les anciens partenaires essentiels de
l’époque de la guerre froide soviéto-américaine, – les islamistes de la
mouvance saoudienne anti-soviétique et leur parrain américain – a surtout
démontré la corrosivité de l’instrumentalisation abusive de la religion
comme armedu combat politique et mis à nu la cécité politique américaine.
Elle a révélé la vulnérabilité de l’espace national des Etats-Unis, en même
temps que l’impéritie des dirigeants arabes, la vacuité intellectuelle de leurs
élites et l’inanité d’un ravalement de façade d’édifices lézardés du système
politique arabe tel qu’il a fonctionné depuis l’indépendance des paysarabes
aulendemaindelaDeuxièmeGuerremondiale(1939-1945).
Première illustration à l’échelle planétaire des guerres asymétriques de l’ère
3post communiste , visant la déstructuration de l’adversaire à défaut de sa
destruction, le "Mardi Noir" américain l’implosion de bombes humaines
volantes contre les symboles économiques et militaires de la puissance
américaine, le Pentagone à Washington et les tours jumelles du World Trade
Center de New York- a constitué la première irruption brutale en temps de
paix sur le territoire d’un Etat occidental de crimes de masse indifférentsàla
qualitésociopolitiquedesvictimes.S’ilamodifiéradicalementlesformesdu
combat politico-militaire, il a tout autant constitué un acte de rupture avec
l’ordrearabeancien.
B•L’Irakhuitansaprès,l’hécatombedes"faiseursdeguerre".
Sept ans après, alors que la nouvelle administration démocrate de Barack
Obama annonçait la fin des missions de combat de l’armée américaine en
Irak, le 21 août 2010, trente-cinq des principaux protagonistes occidentaux
de l’intervention anglo-américaine étaient déjà passés à la trappe de
l’histoire depuis la chute de Bagdad, le 8 avril 2003. L’hécatombe des
"faiseurs de guerre" comporte les cinq proconsuls américains en Irak
(Général Jay Garner, Paul Bremer, John Negroponte, Zalmay Khalil Zadeh,
Ray Crocker) et les trois commandants en chef, (Tommy Franks, Ricardo
Sanchez et John Abizaid), record mondial absolu de rotation, sans compter
lesdommagescollatéraux.
Achaquemois,savictimeexpiatoire,avecunerégularitédemétronome.
Le premier dans l’ordre des disparus a été le général JayGarner, premier
gouverneur militaire américain de l’Irak, relevé de son poste en mai 2003
3 Laurent Bonelli, chercheur en sciences politiques à l’Université Paris X (Nanterre), in le Monde
diplomatiqueAvril2005 «Quandlesservicesderenseignementconstruisentunnouvelennemi».
8pour avoir manqué de diplomatie, suivi trois mois plus tard, en juillet 2003,
par le Général Tommy Franks, le commandant en chef du CENTCOM, le
commandement central de la zone intermédiaire entre l’Europe et l’Asie, qui
englobe les théâtres d’opérations d’Afghanistan et d’Irak. L’homme, couvert
de gloire pour avoir mené à bien ses deux guerres, a demandé sa mise à la
retraite anticipée, dépité d’avoir échoué dans la stabilisation de l’Irak de
l’après-guerre. Deux autres généraux ont payé le prix du scandale des
tortures à la prison d’Abou Ghraieb, à Bagdad: le général Janis Kirkpatrick,
une femme, responsable en chef des prisons, qui a supervisé les tortures,
ainsi que le général Ricardo Sanchez, commandant opérationnel pour l’Irak,
qui a demandé sa mutation vers l’Allemagne, de crainte de servir de fusible
pour les bavures américaines. Sanchez a quitté son poste en Août 2004, un
emois après le départ anticipé de Paul Bremer. Le 3 commandant en chef, le
libano-américain John Abizaid, a cédé la Place à l’Amiral William Fatton,
début 2007, victime du rapport Baker Hamilton, critique sur les revers
militairesaméricainsenIrak.
Le spectacle affligeant de l’évacuation de Paul Bremer a d’ailleurs gommé
danslamémoireladestitutiondelastatuedeSaddamHusseinetrenvoieaux
pires images de la débandade du Vietnam. Le départ précipité du proconsul
américain, s’engouffrant à bord d’un hélicoptère les moteurs allumés, rotors
en action, a propulsé dans l’opinion l’image d’un homme pressé de se
décharger de ses responsabilités. Pour un homme réputé pour sa fermeté
dans la lutte anti-terroriste, l’image contraire a prévalu. Celle d’un homme
qui bat en retraite, l’image d’un sauve-qui-peut, d’une Amérique encore
assommée par la virulence de l’opposition populaire irakienne à sa présence.
Une image qui a renvoyé aux pires images de la Guerre du Vietnam, surtout
à la plus célèbre d’entre elles, celle de l’hélicoptère s’élançant du toit de
l’ambassadeaméricaineaveclepersonneldela missiondiplomatiqueàbord,
lejourdelachutedeSaigon,le30avril1975.
L’Amérique a raté sa sortie symbolique d’Irak, tout comme elle avait
auparavant perdu sa guerre psychologique dans la bataille de l’opinion, tout
comme elle patauge militairement dans sa guerre contre le terrorisme. La
photo du proconsul américain conversant, dans une sorte de comédie
imposée,avecdesaffidésbedonnantsetsansâme,avachissurunfauteuil,tel
premierministreIyadAllaoui,l’agentpatentédelaCIA,promuparlefaitdu
prince, premier ministre fantoche d’un pays fantôme, va gommer dans la
mémoirecollective celle deladestitutiondelastatuedeSaddamHusseinsur
la Place Fardaous, à Bagdad, le 8 avril 2003, jour de l’entrée des troupes
américaines dans la capitale irakienne. Autant la mise en scène de la
destitution de la statue présidentielle était une mystification, autant le transit
dupouvoirdu28juina étéuneréalité.Cruelle.Alamesuredesdéboiresdes
Etats-Unis en Irak. Son successeur John Negroponte, l’homme de la
déstabilisation du Nicaragua sandiniste et du blocus du port de Managua,
9tiendra lui aussi un an avant de réfugier dans le confort douillé des Nations
unies en tant qu’ambassadeur des Etats-Unis auprès de l’organisation
internationale.
2004 a également vu la démission de David Key, le chef du corps des
inspecteurs américains, qui a voulu renoncer à ses responsabilités en signe
de protestation contre les défaillances de son service dans la recherche des
armes de destruction massive. Le corps des inspecteurs américains comptait
1.400 membres. Key a estimé que son service et l’ensemble de
l’administration républicaine avaient failli dans sa mission. Il en a tiré les
conséquences, les autres dirigeants américains ont été conduits à assumer
leurs responsabilités ou servir de fusible pour masquer les défaillances de
l’administration Bush ou ses mensonges. Il en été ainsi de Georges Tenet,
ancien chef de la CIA (service de renseignements américains) qui se targuait
defournirdespreuvesenbéton,surlesarmesdedestructionmassive(ADM)
a été relevé de son poste en juin 2004, ainsi que son adjoint pour les
opérationsspécialesclandestines,JamesJavitt.
Beaucoup d’ailleurs au sein de la haute administration républicaine sont
passés à la trappe: Colin Powell, premier secrétaire d’Etat afro-américain,
s’est désolidarisé de l’équipe néo conservatrice, inconsolable d’avoir été
piégé par l’éprouvette de farine qu’il avait brandie en guise de preuve quant
à l’existence de produits nucléaires en Irak, une prestation qui demeurera, de
son propre aveu, une "tache" dans son parcours auparavant exemplaire.
Ronald Rumsfeld, un des deux architectes de cette guerre avec le vice-
président Dick Cheney, a été évincé de son poste de secrétaire à la Défense
après la déroute électorale républicaine de novembre 2006, de même que
l’ultra-faucon John Bolton de son poste d’ambassadeur aux Nations unies,
ainsiqueScottLibby,ducabinetduviceprésident,coupabled’avoircherché
à discréditer et de déstabiliser un diplomate américain John Watson, qui
avait conclu à l’absence de transaction atomique entre le Niger et l’Irak, en
révélant l’identité professionnelle de son épouse (un ancien de la CIA),
crime fédéral par excellence. L’Affaire "Valérie Palme" du nom de l’épouse
de l’ambassadeur à l’activité dévoilée, a valu à Scott Libby une
condamnation à trente mois de prison, en juin dernier 2007. Larry Franklin,
un des collaborateurs des ultra-faucons, le tandem Paul Wolfowitz et
Douglas Faith, respectivement N° deux et trois du ministère de la défense,
soupçonné d’espionnage pour le compte du lobbyjuif américain et d’Israël
dans la préparation de la guerre, a été sanctionné, avant que Karl Rove,
ancien secrétaire général adjoint de la Maison Blanche, ne quitte son poste
enseptembre2007.
Parmi les autres protagonistes de l’invasion américaine, l’ONU paiera, la
première, son lourd tribut de sang avec l’attentat aussi spectaculaire que
meurtrier contre le brésilien Sergio Vieira de Mello, Haut Commissaire aux
10Droits de l’Homme des Nations unies, le 20 Août 2003, quiaravagélesiège
de l’organisation internationale dans la capitale irakienne faisant 22 morts,
dont 16 fonctionnaires internationaux. Au niveau de la coalition, un des
fleurons de la coalition, José Maria Aznar (Espagne) a été désavoué par le
corps électoral. L’Espagnol a été éliminé de la vie politique pour cause de
mensonge pour avoir mis en cause l’ETA, l’organisation séparatiste basque
dans les attentats de Madrid, qui avaient fait, le 14 mars 2004,
1.400victimes, et non les islamistes, afin de détourner l’attention sur sa
responsabilité dans l’implication de son pays dans la guerre d’Irak. Victime
du syndrome irakien, le chef d’état-major interarmes américain, le Général
Peter Pace, un homme proche de Donald Rumsfeld et qui a participé
activement aux guerres d’Afghanistan et d’Irak, cessera ses fonctions en
septembre, "par crainte d’une nouvelle controverse sur l’Irak", à la reprise
des travaux du congrès américain pour la dernière année du mandat du
président.
eC•TonyBlair"LordBalfourduXXI siècle"
Le dégagement quasi simultané de la scène internationale de deux artisans
majeurs de l’invasion de l’Irak, le premier ministre britannique, Tony Blair,
et le président de la Banque Mondiale, Paul Wolfowitz, fin juin 2007, a
signé symptomatiquement l’échec de l’aventure américaine en
Mésopotamie.
Au terme de dix ans de pouvoir (1997-2007), l’ancien jeune premier de la
politique britannique a quitté la scène publique affligé du quolibet accablant
de "caniche anglais du président américain" et d’un jugement peuflatteur sur
son action, le plus mauvais bilan travailliste depuis Neville Chamberlain, en
1938, (responsable des accords défaitistes de Munich face à l’Allemagne
hitlérienne), et Anthony Eden, maître d’œuvre du fiasco de Suez, l’agression
4anglo-franco-israélienne contre l’Egypte nassérienne, en 1956" , selon
l’expression du journaliste anglais Richard Gott. Sa nomination comme
émissaire du Quartet pour le Moyen-Orient est apparue comme un lot de
consolation de la part du fidèle allié américain, mais l’activisme belliciste
qu’il a déployé tout au long de son mandat (Guerre du Kosovo, Guerre
d’Afghanistan, Guerre d’Irak) et sa nouvelle implication dans le conflit
israélo-arabe, lui a valu de la part de l’opinion arabe le sobriquet du
e"nouveau Lord Balfour du XXI siècle", par référence au rôle joué par son
prédécesseur anglais dans le surgissement du problème palestinien.
Partenaire privilégié de l’aventure américaine en Irak, le Royaume-Uni en a
luiaussipayéleprixfort.
Outre l’attentat de Londres et lesuicide duscientifique DavidKerry,Alistair
Campbell, ancien conseiller du premier ministre britannique Tony Blair, le
4
«DépartsansgloirepourM.AnthonyBlair»,parRichardGott,cf. «LeMondediplomatique»juin2007.
11"spin doctor" par excellence, le plus en vogue des manipulateurs de
l’opinion, a été sacrifié par son mentor, en 2004, avant que le premier
ministre lui-même ne cède la place à son rival travailliste Gordon Brown, en
juillet2007.
En Irak, le sort de Ahmad Chalabi illustre le statut singulier des supplétifs
des forces d’occupation et mérite à ce titre réflexion. Opposant notoire au
régime baasiste, partisan farouche de la guerre, protégé de l’ultra-faucon,
Paul Wolfowitz, secrétaire adjoint à la défense, premier responsable de
l’autorité transitoire, Chalabi, le propagateur des thèses américaines sur la
présence d’armes de destruction massive en Irak, sera sacrifié sur l’autel de
la raison d’Etat en vue de donner satisfaction à la Jordanie, un des piliers de
l’Amérique dans la zone, qui lui vouait une hostilité absolue. L’homme lige
des Américains a été dépouillé de ses attributs de pouvoir d’une manière
humiliante, avec, en prime, l’imputation de tous les revers de ses alliés
anglo-américains. Le sort des supplétifs n’est jamais enviable. Dans le camp
adverse, la famille de Saddam Hussein a été littéralement décapitée, lui-
même et son frère Barzane, pendus dans des conditions hideuses, alors que
ses deux fils Ouddai et Qossaï et son petit-fils, Moustapha, étaient
auparavant tués lors d’un raid dans le nord de l’Irak, en 2003, de même que,
quoique sur un autre registre, Abou Moushab Al Zarkaoui, chef opérationnel
d’AlQaidaenIrak,enjuin2006.
Dans la configuration régionale de l’époque, le parrain idéologique du
président américain, le premier ministre israélien Ariel Sharon, l’artisan de
l’invasion du Liban, en 1982, le plus ferme partisan del’invasionaméricaine
de l’Irak, le tortionnaire de Yasser Arafat, le maître d’œuvre de la
colonisation rampante de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, l’homme des
assassinats extrajudiciaires contre les dirigeants islamistes Cheikh Ahmad
Yassine et Abdel Aziz Rantissi, sombrait dans le coma, en janvier 2006,
illustration symbolique de l’échec d’une politique de force. Son successeur,
EhudOlmert,plongerasonpaysdansuneimpasseparsuitededeuxdéboires
militaires le Liban (2006) et Gaza (2008) qui ont considérablement modifié
ladonnerégionaleetleclimatpsychologiquedesapopulation.
D • Le commandant Massoud, Rafic Hariri, Benazir Bhutto: La décapitation
desprincipauxpivotsdel’influenceoccidentaleenterred’Islam
Dix ans après son lancement à grand fracas, “la stratégie du choc et de
5l’effroi" (Shock and Awe) débouche sur un paysage dévasté, tant pour les
payscibles que pour les assaillants. Le bilan des pertes occidentales en
Afghanistan et en Irak s’élevait, au 22 août 2010, à 7.754 tués et 53.529
5 Doctrine de la guerre post-soviétique formulée par Harlan Ullman, et James Wade, en 1996 pour le
compte de la Défense nationale des Etats-Unis, «Choc et effroi» est une doctrine militaire basée sur
l'utilisation de la puissance écrasante et des manifestations spectaculaires de la force pour paralyser
l'adversairedelaperceptiond'unchampdebatailleetdedétruiresavolontédesebattre.
12blessés, dont 4.417 américains tués en Irak, faisant de cette guerre la plus
meurtrière pour les États-Unis depuis la guerre du Vietnam et sans doute la
6plus coûteuse depuis la Seconde Guerre mondiale . L’Irak aura coûté au
budget des Etats-Unis la somme astronomique de mille milliards de dollars
(soit cinq budgets annuels de la France). Ce chiffre ne tient pas compte du
coût de l’entretien de 50.000 soldats américains maintenus sur place durant
lapériodedetransition.
Ni la Corée ni le Vietnam n’avaient coûté autant, alors que la guerre du
Vietnam (1960-1975) avait duré quinze ans et que le corps expéditionnaire
7américain s’élevait à cinq cent mille soldats . Si la guerre d’Irak devait se
prolonger, ce qui est probable, elle aura coûté davantage que la Seconde
Guerre mondiale (1940-1945), la plus chère à ce jour (2.000 milliards de
dollars en dollars constants/1.500 milliards d’euros). Avec en superposition
des dommages collatéraux substantiels de 200.000 civils irakiens tués, près
d’unmilliondeblessésettroismillionsdedéplacés.
L’hypotonie du monde arabe face à la géostratégie tectonique impulsée par
les attentats anti-américains du 11 septembre 2001 et la collusion frontale
qui s’est ensuivie en Afghanistan et en Irak contre les deux plus importants
foyersdepercussiondelastratégierégionaledel’axesaoudo-américaindans
lasphèrearabomusulmaneabouleverséleleadershiptraditionnelarabe.Elle
a propulsé au firmament de l’iconographie internationale Oussama Ben
Laden, chef d’Al-Qaida, l’organisation clandestine transnationale, l’étincelle
de ce bouleversement, éternelle énigme mort ou vivant, de même que son
compère le Mollah Omar, jamaisà court de carburant, le plus célèbre motard
de l’histoire de l’humanité en dépit de son handicap oculaire, le dignitaire
chiite libanais Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, son émule irakien
Moqtada Sadr, seul dirigeant irakien frappé d’un triple sceau de légitimité -
spirituelle, nationaliste et populaire-, seul dirigeant irakien d’envergure
nationale à n’avoir jamais transigé sur ces principes, encore moins pactisé
avec ce qu’il considère être ses "ennemis", contrairement aux autres factions
irakiennes.
Au vu de cette hécatombe, ce qui devrait hanter l’Amérique désormais, ce
n’est pas tant le spectre du Vietnam mais plutôt un sort identique à l’empire
d’Alexandre le Grand, dont la Mésopotamie en fut le fossoyeur. A la veille
6
SelonlessitesInternetsindépendantsicasualties.orgetantiwar.org,lebilandespertesenIraks’élevaità
4735 morts dans la coalition incluant les décès au Koweït et dans le golfe Persique, dont 4417 soldats
américains, (3493 morts au combat), 179 soldats britanniques et 139 soldats d'autres pays alliés (805 par
accidents ou maladies) et plus de 36000 blessés dans la coalition dont31911 américains. A cela s’ajoute
le chiffre des mercenaires et civils occidentaux qui dépasse les 1.000 morts et près de 13000 blessés,
ainsi que les 430 suicides au sein des militaires en activité, selon le «Département of Vétéran Affaires».
Pour l’Afghanistan, les pertes de la coalition se chiffrent au 23 août 2010, à 2019 militaires, dont
1.241américainset7.529blessésaméricains.
7 «The Price of Liberty: Paying for America’s Wars» («Le Prix de la liberté : le coût des guerres de
l’Amérique»)parRobertHormats,hautresponsabledelabanqued’affairesGoldmanSachs.
13de l’intervention américaine en Irak, George Bush Jr, renouant avec les
vieilles habitudes des cow-boys américains, avait édité un jeu de cartes de
52cartes consignant les 52 dirigeants irakiens les plus recherchés par ses
services. Ivre de sa victoire et fier de leur capture, Bush n’avait pas prêté
attention au fait que ce jeu de cartes se jouait désormais à contresens et qu’il
portaitdésormaissurlesprotagonistesaméricainsdelaguerre.
La guerre anglo-américaine contre l’Irak a provoqué la destruction d’un des
rares Etats laïcs du monde arabe, l’Irak, et le duo diplomatique franco-
américain surleLiban,lavacance dupouvoirprésidentiel duseulpaysarabe
dirigé par un Président chrétien. Un précédent lourd de conséquences pour
l’avenir. Le grand ordonnateur de ce "chaos constructeur", George Bush, fait
déjà précocement l’objet d’un enseignement dans les académies
diplomatiques et militaires comme le parfait contre-exemple de
gouvernement, assuré de décrocher le titre peu envieux de “pire président de
l’histoire américaine", pourchassé dans l’imaginaire du monde par le
journaliste irakien Mountazar al Zayédi, le plus célèbre lanceur de
chaussuresdel’histoiredel’humanité,leSpartacusdestempsmodernes.
Jacques Chirac, l’opposant à la guerre d’Irak mais rallié à l’aventure
américaine du Liban, jouit désormais, pour sa part, d’une retraite confortable
mais non paisible dans la résidence précaire de son bienfaiteur libanais.
L’ancien président français qui menaçait des foudres de la Justice
Internationale les assassins de son milliardaire ami, est, à son tour, en
délicatesse avec la justice de son propre pays pour des affaires ayant trait à
l’argent illicite dans des responsabilités fictives pour d’emplois fictifs
financéspourtantparl’argentbienréelducontribuablefrançais.
Le "grand jeu" afghan pour un "Grand Moyen-Orient" s’est révélé
calamiteux pour ses initiateurs, éradiquant les principaux pivots de
l’influence occidentale en terre d’Islam: le commandant Massoud Shah, le
Lion du Panshir, en Afghanistan, les deux anciens premiers ministres, Rafic
Hariri et Benazir Bhutto, le sunnite libanais en 2005 et la chiite pakistanaise
en 2007, deux personnalités situées aux extrémités de l’axe devant servir de
levier à l’avènement du "Grand Moyen-Orient", tous les deux identiquement
carbonisés dans un attentat, victimes majeures du discours disjonctif
occidental. Pis, au Liban même, zone de dégagement de la pression
américaine sur l’Irak, la disparition de Rafic Hariri a été suivie de la
décapitation de ses principaux supports médiatiques sur la scène occidentale,
le directeur du journal An Nahar, Gébrane Tuéni, et le journaliste Samir
Kassir. Un massacre à la tronçonneuse que n’aurait pu produire le plus
méthodiquedestueursensérie.Unrésultantproprementahurissant.
Victime d’un dommage subséquent résultant du retournement proaméricain
de son ami français, l’élimination de Rafic Hariri (février 2005) est survenue
l’année même du décès de son protecteur, le Roi Fahd d’Arabie, mort six
14mois plus tard en Août 2005, le mois même où Mohamad Ahmadi-Nijad, le
représentant de l’aile dure du régime islamique était élu à la présidence de la
République iranienne. L’annonce de la fin de la mission de combat de
l’armée américaine en Irak, le 21 août 2010, est intervenue le jour de la mise
enroutedelacentralenucléaireiraniennedeBoucher.
Il est des coïncidences fâcheuses qui retentissement comme des victoires
pour leurs bénéficiaires. Un ancien alcoolique reconverti dans le
messianisme évangélique, "born again" jouant à l’ange purificateur, au
risque de fourvoyer son pays et de mettre en jeu son statut de première
puissanceplanétairedetouslestemps,unmilitaireimpétueuxivredebruitet
du fureur, "border line" pantagruélique, transformé en état de "légume", un
président d’un pays prescripteur d’un ordre moral transformé en squatter de
luxe. Sauf à désespérer son propre camp... on aurait rêvé meilleure triplette
pour le rayonnement de la démocratie et la survie de ses propres poulains à
traversleMonde.
Pour mémoire, au 26 novembre 2010, la guerre antiaméricaine
d’Afghanistan a dépassé, en durée, la guerre antisoviétique d’Afghanistan
(1980-1989). L’Afghanistan, le Vietnam de l’Empire soviétique, est ainsi
devenuàsontourlenouveauVietnamaméricain,sansrésultatsdécisifs,sans
perspectivesdevictoirefinale.
Sous-tend cet épilogue, un problème majeur, le décalage dans la perception
que se fait l'Occident de la réalité orientale. La vision que se font les
intellectuels occidentaux de Benazir Bhutto, tout comme du commandant
Massoud Shah ou de Rafic Hariri, relève de la psychanalyse. Benazir
constitue, pour eux, à proprement parler, un fantasme exotique absolu: La
belle sultane dévoilée, l'antiburka, le chef du Harem, politiquement parlant.
Les intellectuels occidentaux développaient à son égard une sorte de
"discourssurlaservitudevolontaire".
Héritière d’une dynastie politique dont le destin tragique est sans doute
unique au monde, avec quatre personnalités assassinées dont deux anciens
premiers ministres, record mondial absolu de tous les temps, infiniment plus
morbide que la dynastie de la nation rivale de Gandhi (Inde), ou de la
dynastie américaine des Kennedy, ou encore de la dynastie libanaise des
Gemayel, de surcroît unique femme à avoir dirigé une République
Islamique, le Pakistan, qui plus est unique puissance nucléaire du Monde
musulman, Benazir Bhutto avait vocation à faire office d’icône sur le plan
planétaire.
Mais cette femme glamour d’une grande “modernité”, plutôt que d’impulser
une dynamique de changement démocratique de son pays, se donnant en
exemple pour le combat de libération de la femme dans le Tiers-Monde
arabo-musulman, a versé dans le conformisme d’une gestion bureaucratique
15empruntantauxsociétés patriarcales leursméthodeslesplus éculées, usantet
abusant de son pouvoir au mépris des principes les plus élémentaires de la
sagessepolitique.
Fille de Zulficar Ali Bhutto, l’unique survivante de l’une des plus puissantes
dynasties politiques pakistanaises disposait d’un prestigieux héritage: le
nationalisme fougueux de son père, auréolé de la légende de martyr,
supplicié par une junte militaire. Mais plutôt que d’assumer l’héritage de
l’undesraresdirigeantscivilsd’unpaysplussouventgouvernéparunejunte
militaire, fondateurdesurcroîtdu“PakistanPeopleParty”,lepartidupeuple
pakistanais, elle tournera le dos à la base populaire du socle du pouvoir
familial, prenant le parti de l’oligarchie financière, accentuant les tares d’une
société pakistanaise largement inégalitaire. L’élève de Radcliff College, la
filière de Harvard, et de Lady Margaret hall, lafilialed’Oxford,répudieraau
pouvoir les enseignements de ces deux temples de la démocratie pour
reproduire les pratiques déplorables de ses prédécesseurs militaires dont elle
dénonçaitlesabus.
Et plutôt que de progresser sur la voie des réformes et de l’assainissement
des moeurs politiques, elle favorisera le népotisme, la corruption et la
bureaucratie, s’aliénant du coup les forces progressistes et les milieux
intellectuels, ses alliés naturels. Pratiquant une fuite en avant, ce pur produit
de l’éducation anglo-saxonne – au point de parler l’urdu, sa langue
maternelle, avec difficultés –, va favoriser paradoxalement la prise du
pouvoir à Kaboul de la branche la plus extrême de l’Islam radical, les
Talibans, plutôt que d’engager son pays sur la voie de la modernité, faisant
miroiter par compensation à la grande bourgeoisie pakistanaise les
mirifiques marchés d’Asie centrale promis par la conquête de l’Afghanistan,
donnant ainsi satisfaction dans les années 1994-1995 aux partis religieux,
s’attirant au passage les bonnes grâces de l’Arabie saoudite et des Etats-
Unis, les parrains originels des Talibans, mûs par un anticommunisme
primaire.
De par ses origines familiales et ses amitiés internationales cosmopolites –
sulfureuses? – Benazir constituait un cocktail explosif, difficilement
compatible avec un environnement rugueux. Faute impardonnable dans une
zone en proie à un violent sentiment américain, Benazir était proche de Peter
Galbraith, fils du célèbre économisteJohn Kenneth Galbraith, avec lequel
elle s’était liée durant leurs études aux Etats-Unis, un homme notoirement
proche de la CIA, dont il était son agent traitant auprès des services
américains.
Maître d’œuvre de la stratégie postislamique de la diplomatie américaine, il
initiera la théorie de la dissension sociale dans les pays à structure
pluriethnique, particulièrement en Afghanistan et en Irak. Ce spécialiste des
guerres civiles a été envoyé spécial en Irak, dans la “zone de non-survol”,
16juste avant l’invasion de l’Irak, dans la zone soustraite à la souveraineté
irakienne, avec pour mission de susciter la guerre civile entre communautés
etdepréparerlapartitiondupaysentroisentités distinctes (kurde,sunniteet
chiite),préludeau“remodelageduGrandMoyen-Orient”.
Ancien ambassadeur des États-Unis en Croatie (1993-98), il supervisa
l’expérimentation de la “théorie des combats de chiens”, matrice des
dissensions intestines, dans l’ex-Yougoslavie, ouvrant ainsi la voie à
l’intervention de l’OTAN. Représentant spécial de l’ONU pour
l’Afghanistan au titre d’adjoint, il a été démissionné de son poste pour son
oppositionàHamidKarzaï,leprésidentafghan.
Pis, au regard des gardiens du dogme: Dans le labyrinthe tribal pakistanais,
la dynastie Bhutto faisait tache. Grands propriétaires fonciers du Sind, la
région portuaire de Karachi, poumon du Pakistan, les Bhutto étaient des
chiites dans un paysmajoritairement sunnite, dont l’épouse du chef du clan
Zulficar Ali, circonstance aggravante au regard de l’orthodoxie sunnite, la
Bégum Nusrat Aspahani, était une Iranienne d’origine kurde. Ceci pourrait
expliquer sans doute les préférences de l’Arabie saoudite pour son rival
Nawaz Sharif, un sunnite, au point de se porter garant de son comportement
auprès des militaires pakistanais par un accord conclu sous l’égide de
l’ancien premier ministre libanais assassiné Rafic Hariri, et les gages
constantsquelafamilleBhuttoadûdonneràsesparrainswahhabites.
Un décalage identique s'est produit à propos du Commandant Massoud
Chah, tué dans un attentat à la veille des attentats anti-américains du
11septembre 2001. Massoud n'était apprécié que des seuls Français. Et des
intellectuels de renom, tel Bernard-Henri Lévy, en faisaient un titre de gloire
de l'avoir rencontré, quand bien même la rencontre a été virtuelle,
uniquementdansl'imaginairedunarrateurdurécitdelarencontre.
Elève du lycée français de Kaboul, Massoud passe pour avoir fait bénéficier,
de ses lumières, les services français dans le labyrinthe afghan. Quasi
inconnu hors de France, il sera célébré en “martyr de la liberté”, alors qu’il
prônait une stricte application de la législation islamique, lapidation et
amputation comprises. De la même manière que Rafic Hariri au Liban,
pourtant l'un des principaux bailleurs de fonds des guerres interfactionnelles
libanaises.
Letropismeoccidentalàl'égarddel'Islamaboutitàceque chaquenotabilité
intellectuelle dispose de sa “minorité protégée”: Le philosophe André
Glucksman, les Tchétchènes, quand bien même son nouvel ami le président
Nicolas Sarkozy, est devenu le meilleur ami occidental du président russe
Vladimir Poutine, Bernard-Henry Lévy, le Darfour, quand bien même son
entreprisefamilialeest mentionnée dansladéforestationdelaforêtafricaine,
et Bernard Kouchner, des Kurdes, les supplétifs des américains dans
17l'invasion américaine d'Irak. Comme si ces notabilités cherchaient à
compenser leur hostilité aux revendicationsarabes notammentpalestiniennes
parunsoutienàl'Islampériphérique.
La première édition de cet ouvrage est parue en l’an 2000 au seuil d’un
millénairequis’annonçaitradieux.
Le monde baignait alors dans l’euphorie de la mondialisation heureuse et la
communion universelle au sein d’un village planétaire. L’empire soviétique
avait implosé (1989), le Mur de Berlin coupant l’Europe en deux s’était
effondré (1989), l’Irak, la sentinelle avancée du Monde arabe sur son front
oriental, était emporté par une tempête du désert (1999-1991), renvoyé à
l’âge de pierre, durablement éliminé du champ de bataille face à Israël,
douze ans après la neutralisation de l’Egypte (1979), le monde unipolaire
sous l’emprise américaine triomphait sous l’égide de la net-économie et la
frénésiedesfusions-acquisitionsdegrandsmastodontes.
Rafic Haririestcatapulté danscecontexteàlatête dugouvernementlibanais
en 1992, bonus des Etats-Unis à l’Arabie saoudite pour sa contribution à la
défaitesoviétiqueenAfghanistan(1989).
Les accords d’Oslo, premiers accords du genre entre Israéliens et
Palestiniens, sont signés l’année suivante, en 1993, déblayant la voie à une
vaste mise au pas des récalcitrants à la Pax Americana sur le plan régional.
Yasser Arafat, Chef de l’Organisation de Libération de la Palestine, opère
sonretouraupaysnatal, enun piègemortel,foulantle1erjuillet1994lesol
de Palestine à Gaza, pour y être confiné jusqu’à sa mort, dix ans plus tard,
danssoncomplexedeRamallah(Cisjordanie).
Oussama Ben Laden, un des vainqueurs de l’armée rouge à la tête des
“arabes afghans”, est destitué de sa nationalité saoudienne, en 1994, puis
expulsé du Soudan, de même que Carlos, le croquemitaine de l’Occident
dans les décennies 1970-1980, exfiltré vers la France où Jacques Chirac sera
élu, un an plus tard, Président de la République française, en 1995, l’année
même du lancement des grands projets de coopération économique régionale
entre arabes et israéliens au sommet économique d’Amman avec l’adoption
du projet de la liaison mer morte - mer rouge et la construction d’une
“autoroute de la paix”, reliant le Liban à la péninsule arabique et à l’Egypte,
viaIsraëletlaPalestine,au-delàleMaghreb.
La diplomatie occidentale pavoisait, avançant sur une voie royale. Rien ne
semblait lui résister. Le couple vedette de la politique régionale, le tandem
Jacques Chirac- Rafic Hariri était au zénith de sa popularité, le milliardaire
saoudo-libanais célébré comme le “Baron Haussmann du Liban du
eXXI siècle”, en hommage à sa rénovation urbaine de Beyrouth, l’héritier
gaulliste pour sa prise en charge du legs gaullien, actée par son discours
fondateur de l’Université du Caire (8 avril 1996) sur la politique arabe de la
18France, “composante essentielle de la politique étrangère française”,
confirmée six mois plus tard par sa vigoureuse admonestation de sa garde
trop rapprochée israélienne lors de sa visite du secteur arabe de Jérusalem, le
22octobre1996.
Toutbaignait…saufque…
Sauf que, simultanément une lame de fond sapait les assises du nouvel ordre
mondial postsoviétique. Un spectacle à deux dimensions s’offrait alors au
regard du critique, avec au calendrier politique, une alternance d’heurs et de
malheurs, de jours fastes et de jours néfastes. La propulsion au pouvoir du
milliardaire libano-saoudien, en 1992, s’est accompagnée de l’entrée dans
l’arène politique libanaise du Hezbollah chiite, par sa participation aux
élections législatives. Les accords d’Oslo de 1993 seront salués par le
premier attentat contre le World Trade Center de New York, 1993, suivi de
l’assassinat du premier ministre israélien Itzhak Rabin, 1995, et de l’arrivée
consécutive au pouvoir de Benjamin Netanyahou, le fossoyeur de ces
accords d’Oslo qu’il videra de leur substance. La déchéance de la nationalité
saoudienne du Chef d’Al Qaida déclenche comme réplique les attentats de
Tanzanie et du Kenya (1995), son expulsion du Soudan, l’attentat contre la
base saoudienne de Dhahran (Arabie saoudite), le 25 juin 1996, faisant 19
mortsparmilessoldatsaméricains.
En France, la dissolution anticipée de l’assemblée nationale, entraîne
l’arrivée au pouvoir des socialistes sous la conduite de Lionel Jospin, juin
1997, suivie, l’année suivante, à Beyrouth, de l’élection à la présidence de la
République libanaise du général Emile Lahoud, un des rares dirigeants
libanais à n’avoir pas succombé aux séductions matérielles du milliardaire
libano-saoudien, entraînant par ricochet le départ du gouvernement de Rafic
Hariri,autermed‘unepremièremandaturededixans.
Le tandem magique de la politique moyen-orientale le couple Chirac-Hariri,
neutralisé par les rebondissements politiques internes à chaque pays, est mis
hors piste, en un bref entracte. Après une éclipse de deux ans, Rafic Hariri
reviendra au pouvoir en l’an 2000, année charnière, s’il en est, marquée
enotamment par l’élection de George Bush comme 43 président des Etats-
eUnis, le déclenchement de la 2 Intifada palestinienne, en septembre 2000,
consécutive à la visite provocatrice d’Ariel Sharon sur l’esplanade de la
Mosquée Al Aqsa de Jérusalem, l’installation, définitive, enfin, d’Oussama
dans la province montagneuse afghane du Kandahar, dont il en fera sa
plateformeopérationnelleauniveauplanétaire.
La suite est connue. L’avenir radieux s’est révélé catastrophique:
l’ultimatum américain à leurs anciens alliés les Talibans Afghans d’élargir
leur gouvernement à des nouveaux alliés de l’Amérique, en août 2001, la
répliquetalibaneendeuxtemps,l’assassinatducommandantMassoudChah,
19d’abord, et, puis le raid contre les symboles de l’hyperpuissance américaine,
au cœur du sanctuaire américain, New York et le Pentagone. La spirale de la
violence s’enclenche avec, en retour, la guerre d’Afghanistan (octobre
2001),parricochet,l’invasiondel’Irak,en2003.
Le sursaut gaullien de Jacques Chirac dans son opposition à l’invasion
américaine de l’Irak cède au ralliement chiraquien au giron néoconservateur
avec son parrainage de la résolution 1509 du Conseil de sécurité de l’ONU,
enjoignant le retrait syrien du Liban dans la foulée du démembrement de
l’Irak.
L’assassinat de Rafic Hariri (2005) et de Benazir Bhutto, (2007), de même
que les échecs répétitifs d’Israël face au Hezbollah chiite Libanais, en 2006
et le Hamas sunnite palestinien, en 2008, à Gaza, signent l’échec de la
stratégieisraélo-américaine.
Arrivés quasi simultanément au pouvoir, le bailleur de fonds des équipées
saoudiennes au Liban et l’ancien maire de Paris vivront, en osmose, un état
de lévitation que nul, pas plus à Paris qu’à Beyrouth, ne se hasardera à
interrompre, tant la pamoison était de règle devant le nouveau crésus du
monde arabe, et, génératrice de dividendes, la posture laudative.
L’autocélébration mutuelle tenait lieu de mode de gouvernement, et
l’autosatisfaction,deméthodedecommunication.
Très peu pressentaient à l’époque les effets maléfiques de cette alliance
singulière, fondée sur “une patrimonialisation des rapports d’Etat” au profit
de deux personnes. Si nul n’avait prévu le collapsus qui allait anéantir ce
couple singulier de la vie politique internationale contemporaine, beaucoup
avaient jugé suicidaire pour la suite de la carrière de son auteur, la première
biographie non autorisée en langue française, de “Rafic Hariri, un homme
d’affaires premier ministre”, tant le couple Chirac Hariri était tabou, tant
l’évocation de ses zones d’ombres constituait un interdit absolu, dont la
transgressionrendaitpassibledecarbonisationsonauteur
Premier ouvrage critique en langue française, et vraisemblablement au
monde, du tandem Hariri-Chirac, l’ambition de départ était pourtant
modeste. De la part de l’auteur, s’acquitter d’une “dette d’honneur à l’égard
de son pays d’origine”, par un “témoignage de solidarité envers sa
population” recrue d’épreuves par quinze ans de guerre interfactionnelle, en
vued’une“contribution civiqueàlapédagogiepolitiquedelagénérationdes
Libanais de l’an 2.000”. Paru aux Editions l’Harmattan, il se révélera
prémonitoire.
eDix ans après, la 2 édition se veut plus ambitieuse: Par une lecture fractale
de l’Histoire, prévenir un travestissement des faits, préjudiciable à une prise
de conscience salutaire des Libanais, de même que de leurs nombreux amis
et alliés dans le monde, souvent empressés, pas tout le temps désintéressés.
20Par une déconstruction des mythes fondateurs tant de Rafic Hariri que du
tandem Chirac-Hariri, procéder à une démystification nécessaire et prendre
dateavecl’Histoire.
Aveuglé par l’entregent de son ami, ébloui par le strass et les paillettes de
son hospitalité, Jacques Chirac décorera, à deux reprises, Rafic Hariri, la
première fois à Beyrouth, en lui remettant les insignes de commandeur de
l’ordre de la Légion d’honneur, la deuxième fois à Paris, en lui décernant le
prix Louise Michel. Il n’hésitera pas, quelques années plus tard, à comparer
Rafic Hariri à Charles de Gaulle: “La même structure d’homme”, qui aura,
“luiaussiprofondémentmarquésontemps”.
Pour le libérateur de la France à la vie ascétique, le restaurateur de son
indépendance au nationalisme chatouilleux et ombrageux, l’hommage
posthume de son héritier au chef du clan américano-saoudien au Moyen-
Orient a revêtu les accents d’un reniement. Excès de zèle justifié par les
conditions atroces de la disparition de son ami? Par la douleur de la
déflagrationextrêmequiprovoquasacarbonisation?
Dans une démarche qui confine à l’outrance, Jacques Chirac organisera un
office de requiem à la mémoire de son compère libanais, non pas à la
Mosquée de Paris, en référence à la religion du défunt, ni dans une église
parisienne, en guise d’hommage de la France à “l’un de ses grands
amisarabes”, ni même dans un édifice laïc, en application du principe de la
laïcité et de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, principe fondateur de la
république française, mais à l’Eglise maronite de Paris, indice révélateur de
son projet politique, réduisant la libanité au maronitisme, signe indiscutable
d’un impair politique, voire d’une tragique méconnaissance des réalités
libanaises, lorsque l’on songe que ce même clergé maronite, par une cruelle
ironie de l’histoire, fustigeait peu de temps auparavant le chef de file du
courant wahhabite au Liban d’”islamiser la terre libanaise” par ses achats
massifs de biens fonciers, qu’il érigera par la suite en “martyr” pour les
besoinsdesapolitiqueanti-syrienne.
Deux prémisses ont guidé les analyses de l’auteur, dans cette nouvelle
éditionamplifiéedesonprécédentouvrage:
Rafic Hariri n’était pas un capitaliste au sens classique du terme, à l’instar
des capitalistes américains ou européens, dont la fortune s’est accumulée par
le libre exercice des lois de l’économie du marché au sein d’un pays de la
libre entreprise, aux méthodes souvent orthodoxes, parfois hétérodoxes
toujours concurrentielles, mais un rare exemple de “capitalismedécrété” par
la volonté d’un parrain, bienfaiteur certes mais nullement désintéressé, pour
lesbesoinsdesaproprecause.
Prestataire de service d’un Etat rentier, en mission dans la première
opération de délocalisation du rigorisme wahhabite au sein d’une société
21pluraliste et contestataire, le Liban, son lienombilicalle vouera,parfonction
et par destination, à pâtir des éventuels contrecoups de son parrain politique,
leRoid’Arabiesaoudite.
Au risque de choquer, Rafic Hariri n’est pas non plus l’unique martyrdu
Liban, mais l’unique martyr au monde à avoir grevé les finances publiques
de son pays de l’ordre de cinquante milliards de dollars et de bénéficier,à ce
titre, d’un imposant mausolée sur la plus importante place publique de l’une
des plus prestigieuses capitalesarabes,Beyrouth.L’unique martyrauMonde
à truster en sa mémoire les principaux services publics du pays, de l’unique
aéroport international du Liban, l’aéroport de Beyrouth Khaldé, une cité
universitaire libanaise et un centre hospitalier universitaire, trois
établissements qui portent tous trois désormais son nom, sans compter
l’imposant boulevard du front de mer de la capitale libanaise.Là réside la
singularité nullement justifiée d’un homme qui aura été le bailleur de fonds
de tous les seigneurs de la guerre du Liban, le prédateur de son parc
immobilier,lefossoyeurdeson économie.
“Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute”. Tel pourrait être le
principal enseignement de cette séquence, tant en ce qui concerne les
dirigeants vis-à-vis de leur entourage qu’en ce qui concerne les personnages
objet de cet ouvrage. Telle devrait être l’épitaphe à graver sur la sépulturede
Rafic Hariri, dans l’enceinte de la Mosquée de la Place des Martyrs à
Beyrouth où il repose, alors que son compère français, retraité de la vie
politique, se voue désormais au culte de sa mémoire depuis un luxueux
appartement sur les quais de la Seine à Paris, face au Louvre, pensionnaire
posthume de son ami assassiné, captif de son legs, donnant a posteriori
raison aux censeurs de leurs dérives en ce qu’elles signaient dans l’ordre
subliminal une déperdition morale du sens de l’Etat par ses servants, en
même temps qu’elles révélaient, par une sorte de retour du refoulé, la
marque de fabrique de l’alliance Chirac-Hariri, dont l’affairisme qui l’a
cimenté aura dénaturé dans la mémoire des hommes l’amitié multiséculaire
entrelaFranceetleLiban.
Le rétropédalage de Saad Hariri sur un sujet aussi emblématique que
l’assassinat du chef du clan a percuté de plein fouet l’ancien président
français.
Un an après son accession au pouvoir, le nouveau premier ministre a admis
l’existence de “faux témoins” dans l’enquête internationale, confessant avoir
accusé à tort la Syrie dans l’assassinat de son père. “A un moment donné,
nousavonscommisdeserreurs.NousavonsaccusélaSyried'avoirassassiné
le Premier ministre martyr. Il s'agissait d'une accusation politique, et cette
accusationpolitiquen'estplusàl'ordredujour”.
22Cette déclaration au journal panarabe Al-Sharq Al-Awsat, le 6 septembre
2010, a retenti comme un camouflet à son allié présidentiel français,
accentuant son désabusement, en ce qu’elle portait la marque de son
accablementdufaitdeson égarementvindicatif.
Jacques Chirac “a toujours redouté la domination des chiites, dont le syrien
est un allié, et préféré les sunnites de SaddamHussein à Rafic Hariri”,
8observera dans cet ordre d’idées le journaliste Vincent Nouzille , sans
relever que les deux dirigeants sunnites amis de Jacques Chirac disposaient
d’un pouvoir générateur de pétrodollars nécessaires à la lubrification des
8
Dans son livre, le journaliste Vincent Nouzille raconte comment l'ancien président français Jacques
Chirac et le président américain George Bush ont tenté d’affaiblir le régime syrien, et mettre en place le
Tribunal spécial du Liban. Le livre comprend des documents sur ce qui a été planifié dans les milieux
occidentaux au Liban et que l’assassinat du premier ministre Rafic Hariri n’est au fond qu’un détail d’un
scénario écrit pour le Liban et la région. Il explique que, durant les premiers mois de l’année 2004
l'Elysée a fait savoir son désir de se rapprocher de Washington autour du dossier syro-libanais. Chirac a
affirmé aux sénateurs américains en Mars 2004: «Vous devez aider le Liban à se débarrasser de la tutelle
syrienne ». IlaparailleursdéclaréauprésidentGeorgeW.Bushle5Juin2004,qu’ilyaurades élections
présidentiellesau LibanenOctobreet quece seraunenouvellepagepourleLibansisonprésidentest élu
sans la tutelle de la Syrie. Chirac avait demandé des sanctions contrela Syriepourla forceràse retirerdu
Liban. Quatrejours après l'assassinat de Rafic Hariri, l'ambassadeur des États-Unis au Liban Jeffrey
Feltman et l’ambassadeur de la France Bernard Emié ont déclaré que « la République arabe syrienne est
le criminel». A son tour, le président égyptien Hosni Moubarak a contacté plusieurs fois Chirac pour
confirmer « que l’attentat porte la signature de la Syrie », même son de cloche chez le sous-secrétaire de
la guerre, Paul Wolfowitz. L’ouvrage note que les accusations américano-franco-égyptiennes ont été
lancées avant même d’ouvrir une enquête ou avoir informations sur qui est responsable de cet attentat, et
quelamachined’accusationacommencérapidementàtravailler.
L’ambassadeur de France au Liban, Bernard Emié, écrit-il, avait une «perception intuitive sur la
responsabilité des attentats». Chirac de son côté a exclu toute participation des Israéliens ou des salafistes
dans le crime, il a déclaré à Bush lors de leur dîner à Bruxelles le 20 février qu’il est nécessaire de lancer
une commission d'enquête internationale pour révéler les planificateurs et les exécutants, estimant que
cettedernièrerenforceral'oppositionlibanaiseàlaSyrie
Dans cet ordre d’idées, Vincent Nouzille révèle une lettre écrite par l'ancien président français Jacques
Chirac: « Lorsque vous poussez le régime syrien à l'échec sur la question libanaise, nous le visons en
pleindedans,jesuisconvaincuquelaSyrien’abandonnerapasquesinousl’effrayonsetnousluicausons
du mal », ajoutant qu'il sait comment fonctionne le système en Syrie et donc pas de doute que la décision
d'assassiner Hariri a été prise par Bachar Al-Assad, et toutes les autres hypothèse n'ont pas de sens pour
lui, se rapportant aux dires de Chirac. Le journaliste français révèle comment Paris en consultation avec
Washington, a cherché à éloigner le Hezbollah de Damas, et que la France a envoyé son ambassadeur au
Liban Bernard Emié pour rencontrer en secret le Secrétaire général du Hezbollah Sayyed Hassan
Nasrallah, mais que ce dernier lui a répondu que la résistance se poursuivraet qu’il ne faut pas toucher à
laSyrie.
L’écrivain français précise comment l’idée de créer un tribunal international pour juger les assassins de
Rafic Hariri est arrivée à maturation au cours de la réunion entre le président français et la secrétaire
d’Etat Condoleezza Rice, le 14 Octobre 2005, et qu’à peine quelques semaines après, le gouvernement
libanaisademandéà l'OrganisationdesNationsUniesdecréerleTSL. «Contrairementauxvœuxrépétés
de Chirac, son régime (à Bachar) ne s’est pas effondré. Plus habile que jamais, le président syrien a lâché
du lest quand il le fallait, puis il a fait le dos rond en attendant que l’orage passe. Il réussiramême à
rompre progressivement son isolement international à partir de juin 2007, lorsque le nouveau président
français Nicolas Sarkozy, lui tendra à nouveau la main, tournant la page d’une hargne chiraquienne à
l’efficacité somme toute limitée», conclut le journaliste. Page 472 Chapitre «Faire rendre gorge à la
Syrie».
Pour une étude documentée sur cette période, particulièrement le revirement de la politique française à
l’égard des Etats-Unis après le différend sur l’Irak, Lire Richard Labévière «Le Grand retournement
BagdadBeyrouth »EditionsSeuiloctobre2006.
23relations internationales et qu’ils ont péri, tous deux, de mort violente à un
an d’intervalle, alors que leur rival syrien, Bachar Al-Assad, tient toujours la
barredesonpays.
(Voir à ce propos le chapitre V de ce livre“Hariri - Chirac: récit d’une
bérézina diplomatique”, en particulier le paragraphe C “A la recherche d’un
hommeprovidentiel”).
“Contrairement aux vœux répétés de Chirac, son régime (à Bachar) ne s’est
paseffondré.Plushabilequejamais,leprésidentsyrienalâchédulestquand
illefallait,puisilafaitledosrondenattendantquel‘oragepasse.Ilréussira
même à rompre progressivement son isolement international à partir de juin
2007, lorsque le nouveau président français Nicolas Sarkozy, lui tendra à
nouveau la main, tournant la page d’une hargne chiraquienne à l’efficacité
sommetoutelimité”,conclutlejournaliste.
Au-delà des vives critiques fondées et justifiées sur les turpitudes syriennes,
l’hermétismede son régime, son autarcie, sa bureaucratie et son népotisme,
comparables d’ailleurs en cela aux autres régimes arabes, même les plus
prochesdelagrandedémocratie américaine, sil’implosionduLibanvenaità
surgir, entraînant dans son sillage le collapsus de la Syrie, une longue
période de servitude et de tribalisation s’ouvrirait alors pour les Arabes,
toutes tendances confondues, toutes confessions confondues, Sunnites
comme Chiites, Salafistes comme Soufistes, Malékites, Chaféites, Hanafites
ou Hanbalites, Kurdes comme Druzes, Alaouites comme Wahhabites, voire
même Maronites, dont ils seraient les premières victimes, une survivance au
titredevestigedelachrétientéd’Orient.
Le Liban tant chéri par la presse occidentale ne sera plus alors qu’un
“Hariristan”, un Etat fantoche, à l’image du Kurdistan irakien, un Etat
croupion à l’image du sud-Soudan, en voie de constitution, voire même du
bantoustan palestinien que les Israéliens et les Américains s’appliquent à
édifiersurleslambeauxdelaPalestine.
Et la perte du Liban sera alors pleurée comme l’aura été la perte de la
Palestine,commeauparavantlapertedel’Andalousie.Abondamment.
Avec pour reliquaire, en guise de méditation aux apprentis sorciers qui
sillonnent ce pays depuis si longtemps, en toute impunité, cette apostrophe
dupoètefrançaisJeanRacine:
“Pleure,Pleurecettenuitcruelle,
Quifutpourtoutunpeupleunenuit éternelle”.
24Chapitre1
L’Étatc’estmoi
Rafic Hariri n’est pas l’unique “martyr” du Liban, qui compte une
quarantaine de personnalités de premier plan assassinées, dont deux
présidents de la République (Bachir Gemayel et René Mouawad), trois
anciens premiers ministres (Riad El Solh, Rachid Karamé et Rafic Hariri),
un chef d’état-major (le Général François El-Hajj), le chef spirituel de la
communauté chiite l’Imam Moussa Sadr et le Mufti sunnite de la
République, Cheikh Hassan Khaled, deux dirigeants du parti communiste
libanais, Farjallah Hélou et Georges Hawi, le chef du Parti socialiste
progressiste, le druze Kamal Joumblatt, les députés Maarouf Saad, Tony
Frangieh et Pierre Gemayel, l’ancien chef milicien chrétien Elie Hobeika,
ainsi que des journalistes Nassib Metni, Kamel Mroueh, Riad Taha, Salim
Laouzi,SamirKassiretGébraneTuéni.
Toutefois la surmédiatisation de Rafic Hariri du fait de sa puissance
financière et de son empire médiatique, la financiarisation de la vie publique
consécutive à la mondialisation, qui a favorisé la propulsion de capitalistes
au pouvoir à l’instar de Silvio Berlusconi (Italie) et de Michael Bromberg
(Maire de New York), son amitié tonitruante avec le président français
Jacques Chirac et les enjeux de puissance que cela véhiculait sur fond de
recomposition régionale dans la foulée de la perte de l’Irak pour la France,
expliquent, sans la justifier, cette phagocytose, dont les lignes qui suivent en
narrelerécit.
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