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Havas et l'audiovisuel 1920-1986

De
304 pages
Pendant 150 ans, l'Agence Havas a joué un rôle de premier plan dans l'économie française. Fondatrice du marché de l'information, aux origines de la publicité dans la presse, à la fois ouverte à toutes les innovations technologiques et attentive aux plus petits marchés, elle a inventé, développé ou structuré la plupart des métiers de la communication. Mais si son rôle dans la diffusion de l'information et son activité dans la publicité sont désormais bien connus - malgré son peu de propension à communique sur son activité- son impact sur le monde de la radio et de la télévision reste largement mésestimé.
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HAVAS ET L'AUDIOVISUEL 1920-1986

Collection Communication et Civilisation dirigée par Nicolas Pelissier
Comité de lecture: Agnès Chauvau. Arnaud Olivier Philippe Mercier. Arifon. Christine Barats. Philippe Bouqulll!on. Le Guem. Tristan Mattelar'. Cécile Meadel. Dominique Pages. Francoise Papa

Design des couvertures:

Philippe Quinton

La collection Communication et Civilisation, créée en septembre] 996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à l'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants. Leur étude montre que toute société a besoin d'instances de médiation et qu'ils constituent des composantes à part entière du processus de civilisation. Or, à l'Ouest, à l'Est, au Nord et au Sud, ce processus admet des formes souvent spécifiques, parfois communes, mais toujours à découvrir.

Déjà parus

Sophie BACHMANN, L'éclatement de l'ORTF. Anne MAYÈRE, La société informationnelle. Hélène CARDY, Construire l'identité régionale. Philippe QUINTON, Design graphique et changement. Anne NIVAT, Quand les médias russes ont pris la parole. Dana RUDELlC-FERNANDEZ, Jeunes, Sida et langage. Marie-Christine MONNOYER, L'entreprise et l'outil informationnel.

@ L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-6000-3

Pascal

LEFEBVRE

HAVAS ET L'AUDIOVISUEL
1920-1986

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

à Cyril et Julie

Avant-propos

L'ouvrage de Pascal Lefebvre intéressera tous ceux qui s'interrogent sur la façon dont le signe et les médias ont pris une telle importance dans notre vie sociale et tous ceux qui aimeraient mieux décrypter les rudes jeux de la vie des affaires. Il intéressera donc beaucoup de monde. Havas est un acteur clé des médias en France et elle a joué un rôle central dans la vie politique du Xxo siècle. Voilà donc une entreprlse particulièrement bien choisie: en faisant son histoire, Pascal Lefebvre éclaire en même temps un aspect important de notre histoire. C'est d'abord l'époque de la découverte, puis du succès, de la radio, période qui s'étend du début des années 20 à la fin des années 50. Quand apparaît la radio, l'Agence Havas était déjà devenue une puissance financière, commerciale et idéologique, grâce à l'intuition qu'avait eue Charles-Louis Havas au milieu du XIXe siècle que le signe allait pouvoir se monnayer. En outre, les traditions innovatrices de l'entreprise en matière de technologies la prédisposaient à jouer un rôle majeur dans le développement de la radio. Pascal Lefebvre montre alors comment s'est constituée la puissance d'Havas par l'élaboration de ce nouveau métier et l'invention de stratégies commerciales originales. Il montre aussi les relations ambivalentes qui se sont établies avec l'État, thème qui se retrouve tout au long de l'ouvrage: les relations entre le pouvoir et l'information sont, on le sait, tumultueuses. La Guerre de 39-45 remet ainsi tout en cause: l'édifice construit patiemment est contrôlé par le gouvernement de Vichy et mis au service de sa propagande. Après la guerre, l'Agence Havas est brisée dans ses structures, disqualifiée sur les marchés de la communication, désemparée quant à son identité. Elle est nationalisée par sanction en 1945. Sa renaissance s'organise autour de deux tïliales, Informations & Publicité et Radio Luxembourg (dont elle avait le contrôle avant la guelTe et qui s'est arrêtée d'émettre dès le début des hostilités, le gouvernement luxembourgeois voulant rester neutre gans le conflit). Mais les succès d'Havas suscitent à nouveau des réactions de l'Etat qui veut briser le monopole qu'Havas est cn train d'acquérir dans le domaine de la radio commerciale. Havas répond à ces attaques en complexifiant et en diversifiant ses structures. Cela va lui permettre de repartir et de mene~ une stratégie pour prendre pied dans la télévision en tenant ses distances avec l'Etat qui désire contrôler ce moyen de

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communic'!tion naissant. L'ouvrage analyse les jeux qui caractérisent cette période: l'Etat ne pouvant contrôler directement les chaînes sur un sol étranger (ce qui est le cas de Radio Télé Luxembourg), il essaie de jouer par le biais de nomination de personnes et de prises participation dans les sociétés; à ces attaques répondent d'autres jeux d'alliances et de prises de participation, jeux particulièrement sophistiqués, dont l'ouvrage démonte minutieusement les mécanismes.
Puis le temps semble s'accélérer: c'est l'avènement de la télévisi0!l privée, la multiplication des canaux de diffusion et la privatisation d'Havas. L'Etat ne peut plus contrôler directement les médias car les sources de diffusion sont trop nombreuses. La Gauche au pouvoir, au dé,part porteuse d'une télévision publique développant une politique culturelle ambitieuse, va finalement faciliter la multiplication des radios libres et permettre le développement de la télévision privée. Il en résulte à nouveau des jeux d'acteurs à la mesure des enjeux financiers et politiques, et l'on verra que les intrigues auxquelles cela peut donner lieu, par exemple pour la création de Canal Plus, n'ont parfois rien à envier à celles qu'imaginent les romanciers. J'ai pris plaisir à la lecture de cet ouvrage, parce qu'il nous parle de notre histoire avec une remarquable qualité d'écriture et un grand sens de la mise en scène des événements, petits et grands, qui ont marqué cette saga. Mais ces qualités romanesques n'empêchent pas cet ouvrage d'être d'une grande qualité scientifique, par la qualité de ses sources et par la précision exceptionnelle avec laquelle Pascal Lcfebvre démonte les jcux des acteurs. C'est une contribution rare et imp0l1ante à la compréhension de la vie des affaires. Michel Ben)' Directeur de recherche au CNRS Responsable de l'École de Paris du management

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Préface
DésOlmais, la communication est au coeur de nos sociétés. Elle s'inscrit aussi dans leur avenir. En effet, les spécialistes de la prospective désignent deux ressorts pour la croissance au-delà de l'an 2000 : d'un côté, les industries du secteur de la santé et, de l'autre, le multimédia. Or, en France, la communication, le multimédia, c'est d'abord l'affaire d'Havas. Ainsi, ce livre consacré à Havas et l'audiovisuel de 1920 à 1987 est-il assuré d'un intérêt durable par l'ampleur des enjeux qu'il permet de mieux cerner. Mais il a aussi une indéniable actualité. Le nouvel actionnaire de référence d'Havas, la Compagnie Générale des Eaux, a entrepris une réorientation stratégique du groupe Havas. Il a vendu un joyau historique d'Havas: Information & Publicité, à la Compagnie Luxembourgeoise de Télévision-UFA en 1997. Il se met en ordre de bataille, non seulement pour le satellite, mais encore et surtout pour le multimédia. Les recherches de Pascal Lefebvre nous montrent l'importance de la page qui est ainsi tournée, la différence entre les choix du passé - y compris du passé proche - et ceux que suggère l'imminence d'un univers international de la communication, différent par ses technologies, ses finances et sa culture. En même temps, le livre dit, comme nul autre auparavant, l'intensité, la précocité, la durabilité de l'engagement d'Havas dans l'audiovisuel. Il nous invite à mesurer le professionnalisme, la culture d'entreprise, les ressources financières que les équipes successives investies dans cette branche ont peu à peu forgés. Il souligne à quel point la dimension internationale, la né.,gociation d'accords internationaux mettant en jeu, à la fois les entreplises et les Etats, sont inhérentes à la radio et à la télévision, chacune presque depuis leurs débuts: Havas dans l'audiovisuel, c'est un explorateur dans la jungle de l'international, c'est une parcelle irremplaçable de la constitution du savoir-faire français à l'international. Enfin, ce livre - mais, cette fois, après d'autres - illustre la spécificité du modèle français de développement économiqye qui, jusqu'a,ux années 1990, s'est placé, selon une formule consacrée, entre l'Etat et le marché.
Donc ce livre est destiné à tous ceux qui s'intéressent à la communication et à la gestion d'entreprise. Mais il apportera aussi beaucoup aux historiens. Il leur offre des portraits de personnalités qui ont marqué l'histoire d'Havas dans le secteur: certaines attendues, comme Louis Merlin ou André Rousselet, d'autres remises sous le projecteur à leur place de premier rang, comme LéonProsper Rénier, André Meynot ou Jacques Lacour-Gayet. Il leur offre l'explication complète d'événements qui avaient suscité la curiosité des chercheurs, comme la naissance de Radio-Luxembourg ou le pacte d'actionnaires Audiofïna de 1974. Il met à leur disposition, sous une forme

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condensée, les années d'enquête passées par Pascal Lefebvre dans les archives privées et publiques de France, dans les bibliothèques qui contiennent les sources imprimées françaises et luxembourgeoises, et à l'écoute de témoins qui ont été les acteurs de cette histoire. On n'oubliera pas l'extraordinaire récit par Mathias Felten de l'entelTement de Jacques Lacour-Gayet. Bref, tout ce que peut apporter la thèse de doctorat, dont ce livre est issu; une démonstration Oliginale et étayée sur des sources incontestables, à la différence de tant d'ouvrages approximatifs ou à sensation dont le secteur de la communication a été inondé.

Mais l'apport du livre de Pascal Lefebvre va au-delà En premier lieu, alors que les historiens de l'économie française se sont concentrés successivement sur les banques, puis sur l'industrie, Pascal Lefebvre participe à fond à tout le courant qui s'efforce de penser le lien entre l'industrie et les services dans leur diversité: ici, Paribas, CSF (puis Thomson), Havas dessinent l'un des pôles du système des affaires de la communication sur plus de soixante ans. Il est grand temps que l'histoire des activités de services (aujourd'hui majoritaires dans ]a population active) connaisse le même essor que l'histoire de l'industrie. En second lieu, le livre de Pascal Lefebvre débouche sur l'histoire culturelle. Il nous aide à mieux nous situer dans cette culture du quotidien dont l'audiovisuel consLitue,au XXe siècle, un pilier exceptionnel.
Il reste à formuler deux voeux. L'un est qu'Havas, à l'occasion, par exemple, de son 150e anniversaire en 1998, décide d'aller encore plus loin dans l'ouverLure de ses archives et mène une politique active de soutien à la recherche en sciences sociales, comme d'autres grands groupes en prennent le parti. L'autre est que la recherche s'engage dans la comparaison internationale entre les grands groupes modernes de la communication et du multimédia. Pour comprendre la France de l'exception culturelle et d'Havas sur l'échiquier mondial.

Patrick Fridenson Directeur d'études École des Hautes Etudes en Sciences Sociales

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Introduction

Depuis un siècle et demi, l'Agence Havas a joué, et joue toujours, un rôle que nul n'ignore dans le développement du monde de la publicité. Sur son activité d'agence d'information, Pierre Frédérix a tout dit et tout écrit, depuis quelques années déjà, dans un ouvragel qui reste le travail de référence sur l'Agence d'avant-guelTe.
Mais si Havas occupe aujourd'hui, avec Canal Plus, une place majeure, et que personne ne conteste, dans le champ de l'audiovisuel français et européen, aucune recherche d'ensemble n'y avait été consacrée à ce jour. Il semble, en effet, que l'on ait largement ignoré, ou sous-estimé, que le rôle actuel du groupe Havas dans l'audiovisuel s'enracine dans une histoire de plus de 70 années, inscrite dans la grande tradition de l'Agence Havas de valorisation de l'information écrite, parlée ou visuelle, soutenue par le goût de l'innovation technologique et de l'aventure industlielle d'acteurs exceptionnels.

Certes René Duval a consacré, dans son indispensable Histoire de la radio en France2 des chapitres essentiels à l'histoire de Radiola Radio-Paris et de Radio-Luxembourg, mais sans en dégager une vision d'ensemble des activités de l'Agence dans ce domaine. Toute la bibliographie disponible sur le sujet semblait donc, au début de nos recherches, devoir se réduire à quelques al1icles, opuscules ou travaux d'érudits d'une part, et, d'autre part, aux mémoires et biographies de différents acteurs, aussi sympathiques et passionnants que peu scientifiques. Bref, Havas, toujours fort discrète sur ses fonctionnements, semblait n'avoir guère suscité d'intérêt ni, d'ailleurs, cherché à le faire.
Or, connaître le rôle d'Havas est essentiel à la compréhension du secteur de la communication en France et de son évolution: acteur privilégié dès les premiers jours de la radiodiffusion, toujours présente trois-quarts de siècle plus tard aux premiers rangs des acteurs de l'audiovisuel français et européen, cette entreprise a une longévité et une identité qui la différencient de toute autre. D'abord privée, puis nationalisée, puis à nouveau plivée, mais entretenant de toute étemité des rapports étroits avec la puissance publique, l'Agence Havas est un objet d'un intérêt exceptionnel pour le chercheur et soulève des questions multiples et passionnantes, qui touchent de multiples domaines de recherche. Ainsi le gestionnaire pOUlTase demander comment une activité technique et commerciale, de pllme abord marginale, s'est peu à peu constituée en activité économique déterminante pour la vie du groupe. Le politologue s'interrogera sur les liens, tissés entre le système économique et le système politique, qui ont éligé, au fil du temps, une entreprise de droit privé en enjeu politique majeur. L'histolien, quant à lui, trouvera dans les archives du fonds Havas et de l' OPl, encore largement inexploitées malgré les travaux d'Isabelle Brot3 et d'Antoine Lefèbure4, ou dans celles de l'Etat du Grand-Duché et du Quai d'Orsay, qu'a défrichées Denis Maréchal5 , un trésor d'inédits sur la vie de l'Agence au XIXéme siècle et au début du XXéme. L'étude en cours des archives de

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Paribas, qui n'étaient pas encore ouvertes lors de notre recherche, fera peut-être apparaître que derrière Havas, que notre travail propulse au premier rang des acteurs institutionnels, la grande banque, dans l'ombre, poussait ses pions! De même, les liens pressentis entre Charles-Louis Havas et les saint-simoniens, s'ils étaient avérés, effaceraient une grande part de l'ombre qui dissimule encore largement ce personnage hors du commun et éclaireraient d'un jour nouveau tout un pan de l'histoire de la Presse au siècle del11ier. C'est donc dans cette perspective d'ensemble que ce travail s'est efforcé, pour la première fois à notre connaissance, de retracer le fil de cette histoire méconnue et d'y discerner les logiques à l'oeuvre, en exploitant de multiples sources et en empruntant de multiples chemins. Une large part de la matière des chapitres consacrés à la période de la guerre est ainsi, à notre connaissance, inédite. Pour la période de l'après-guerre et pour les années 1970-1980, les entretiens avec des acteurs de premier plan, au premier rang desquels Mathias Felten, nous ont également permis, parfois, d'entrevoir le dessous des calies et d'orienter nos recherches dans des voies que, spontanément, nous n'eussions pas choisies. L'accès qui nous fut ouvert à certains documents, jusqu'alors confidentiels comme le Pacte Audiotïna, a confilmé certaines de nos hypothèses et nous a permis d'étayer nos travaux. Ce sont donc trois qualis de siècle de la vie d'Havas que cette recherche s'attache à éclairer, ceux durant lesquels la galène a cédé le pas au circuit intégré, la corde à linge du sans-filiste, à la parabole et le Parleur Inconnu, à CNN. Depuis qu'Havas s'est intéressé à la radio pour diffuser ses dépêches, notre monde s'est élargi progressivement aux dimensions de la planète, le commerce du signe s'est imposé et les images électroniques sont désormais partout. Dans cette évolution, Havas a joué un rôle majeur et les évolutions actuelles du groupe ne nous en laissent pas présager le terme.

Notes du chapitre
1 Pierre Frederix, Un siècle de chasse aux nouvelles, Paris, Flammarion, 1959, p.350. 2 René Duval, Histoire de la Radio en France, Paris, Alain Moreau, 1979. 3 Isabelle Brot, Les archives de l'Agence Havas - Branche Information, Paris, Archives Inventaires et documents. 1969. 4 Antoine Lefébure, Havas, les arcanes du pouvoir, Paris, Grasset, 1992. 5 Denis Maréchal, Radio Luxembourg, 1933-1993 : 11I1l1Iédia au coeur de l'Europe, universitaires de Nancy, Metz, Ed. Serpcnoise, septembre 1994.

Nationales,

Nancy,

Presses

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Chapitre premier LE TEMPS DES PIONNIERS

1 Charles-Louis

Havas, du demi-solde de la presse

au Maître Jacques

En 1826, alors qu'il est âgé de cinquante-deux ans, Charles-Louis Havas, homme d'affaires ruiné par la chute de l'empire, est devenu un demi-solde de la pressel. Utilisant ses talents de polyglotte, il fait des traductions de journaux étrangers destinées à divers quotidiens parisiens. En 1832, il s'établit à son compte et fonde un bureau autonome de traduction. Depuis quelques mois déjà, il était en rapp0l1 avec la Conespondance Garnier, fondée en 1831, qui extrayait les articles et nouvelles des grands organes de presse étrangers, les traduisait et les faisait tirer lithographiquement sur des feuilles qu'il vendait aux journaux. Mais Charles-Louis Havas a compris tout le parti qu'il pourrait tirer de l'élargissement de cette idée et de l'élaboration d'un véritable journal à l'usage des journaux. Il va y travailler avec acharnement.

C'est dans le quartier des imprimeries et des journaux, à deux pas de l'Hôtel des Postes et de la Bourse du Commerce, dans le vieil Hôtel de Bullion, au n03 de la rue Jean-Jacques Rousseau, qu'il va trouver les trois pièces où installer le Bureau Havas. Recevant directement la presse étrangère, il y traduit, bientôt aidé d'une petite équipe de collaborateurs, et imprime tout ce qui se publie à l'étranger et vend ses revues de presse à qui les veut. Les traducteurs indépendants attachés aux journaux travaillaient généralement à domicile, de façon artisanale et sans hâte particulière. L'homme d'affaires qu'il avait été savait le prix du temps: en adoptant la lithographie -technologie nouvelle à l'époque- qui lui permet la reproduction de ses textes en de multiples exemplaires, il apporte non seulement aux journaux, mais aussi aux banques, aux ministères et aux missions diplomatiques, des services sans précédents et par conséquent sans concurrence. La création d'un second service, symétrique du premier et fournissant à la presse étrangère les traductions d'extraits de la presse française, lui pennet d'accroître l'efficacité de son équipe de traducteurs, de réduire ses frais d'exploitation et de se rendre indispensable à une clientèle élargie. Parallèlement, il voyage beaucoup en Europe et établit progressivement un réseau de correspondants payés à la commission.
Son affaire prospère rapidement et bientôt il peut absorber plusieurs petites 17

entreprises moins dynamiques que la sienne. C'est d'abord la Correspondance Degouve-Denainques, puis la Correspondance de Paris et la Correspondance Gamier elle-même ensuite. Le Bureau Borstein, créé par un démocrate allemand réfugié en France, est absorbé quelques années plus tard et lui permet de servir à ses abonnés d'outre-Rhin une feuille supplémentaire de nouvelles françaises. Ce sont alors deux cents abonnés qui sont prêts à payer la somme fort élevée de trois cents cinquante francs mensuels pour bénéficier de la qualité des services quotidiens de M. Havas. Fin 1835, le désOlmais prospère Bureau Havas change sa raison sociale et devient l'Agence Havas. Charles-Louis Havas précède de treize ans l'Associated Press, doyenne des agences de presse américaines, créée en 1848. En Allemagne, Bemhard Wolff ouvrira le Wolffs Bureau en octobre 1849 ; en Angleterre Paul Julius Reuter fondera le Telegraphie Office deux ans après. Tous deux auront été formés à Palis par Charles-Louis Havas. Quand en 1836 La Presse d'Émile de Girardin et Le Siècle d'Armand Dutacq sont lancés, malgré les turbulences et les drames de la vie politique française, ils affichent l'un et l'autre la volonté d'être les "miroirs de la nation"et se veulent des organes d'information avant toute chose. Le service de l'Agence Havas va les aider à répondre à cette ambition. L'intervention d'un troisième personnage, Charles Duveyrier, un saint-simonien imaginatif2, va donner à l'Agence sa physionomie définitive en articulant les fOlmules de Girardin et de Charles-Louis Havas. Si les infOlmations d'Havas étaient de qualité, elles n'en étaient pas moins fort onéreuses et hors de portée des petits journaux de province. Ils devaient ainsi se contenter d'une feuille analogue, mais de moindre qualité, le Bulletin de Paris, fondée quelques années après le Bureau Havas par Laffitte, Bullier et Mercier. Mais si ses informations étaient médiocres, le Bulletin de Paris avait cependant l'Oliginalité de foumir en sus à ses clients de la publicité régionale, voire même nationale, utilisable telle quelle: ce service était d'autant plus apprécié qu'il réduisait d'autant le coût de l'abonnement. CharlesLouis Havas se devait dès lors de créer une branche publicité dans son agence. La première étape sera franchie en novembre 1852 lors de la fusion des activités infOlmation de l'Agence et du Bulletin de Paris. De son côté, Duveyrier a imaginé de prendre en régie la publicité des journaux et de s'occuper de recueillir les ordres auprès des annonceurs, allégeant ainsi le travail des rédactions et leur épargnant les marchandages, responsables d'une publicité de médiocre qualité pour le commerçant et de faible rapport pour la presse. De cette idée va naître la Compagnie Générale d'Annonces, fondée par Duveyrier et Panis, qui prend en régie la publicité des six principaux journaux de l'époque: Le Siècle, la Presse, Le Constitutionnel, Le Journal des Débats, La Patrie et Le Pays. C'est Auguste Havas qui va réaliser la seconde paltie de la stratégie initiée par son père. A la Compagnie Générale d'Annonces succède, en juillet 1857, la Société Générale des Annonces qui réunit aux consorts Bigot, MM. Laffitte, Bullier et Mercier, les associés du Bulletin de Paris. La Société Générale des Annonces s'unit un an plus tard à l'Agence, sous la raison sociale Havas, 18

Fauchey, Laffitte, Bullier et Cie, dans une société chargée à la fois des correspondances de presse et des annonces dans les journaux de France et de l'étranger. Cette combinaison permet à Auguste Havas et ses associés de procurer aux joumaux des recettes couvrant directement le coût de l'abonnement au service d'infOlll1ation. Et en tant qu'intelmédiaires, ils prélèvent en outre une commission sur chaque opération.

Malgré ses bons rapports avec le régime précédent, l'avènement de la ne République ne pose guère de problèmes à Charles-Louis Havas, pas plus que le Second Empire, qu'il ne connaîtra guère. Atteint d'une "maladie de langueur", il se retire dans sa propriété de Bougival. Il y meurt le 21 mai 1858, laissant à ses successeurs une affaire florissante dont la renommée et la fortune sont désormais établies pour de longues années. Un de ses contemporains le décrivait alors en ces termes: "Un jugement sûr et calme, une expérience
profonde, une loyauté ainsi qu'une obligeance paifaite, toutes les qualités en un mot qui font un homme distingué, étaient encore relevées par une urbanité de manières des plus remarquables. Aussi obtenait-il partout une estime et une sympathie qui lui ont valu de nombreuses et considérables amitiés". Lorsque Charles-Louis Havas meurt, cela fait déjà cinq années qu'il a formé avec ses fils, le 9 mars 1853, une société en nom collectif, leur confiant la direction de l'Agence et se réservant "la direction morale de l'entreprise afin de (leur) donner le concours de son expérience". Charles-Guillaume Havas avait alors quarante-deux ans et son frère Auguste trente-neuf. L'une de leurs toutes premières décisions va être de renforcer les liens qui unissent l'Agence Havas à ses anciens collaborateurs, désormais installés en Angleterre et en Allemagne: Julius Reuter, qui dirige la Reuter's Telegram Company et Bernhard Wolff, la Continental Telegraphen Compagnie. Un premier traité est signé en 1859, instituant un système d'échanges de nouvelles et garantissant à chacune des agences l'exclusivité du service et la nonconCUlTence des deux autres sur son telTitoire national. Sur la base de cet accord une grande alliance va s'ériger progressivement à partir de 1891, délimitant pour chacune des agences sa zone d'exploitation des informations. Par une série d'accords successifs, de nouvelles agences européennes vont les rejoindre: le Corrbureau (Telegraphen Korrespondenz Bureau) de Vienne, l'Agence Ritzau de Copenhague et l'Agence Stefani à Rome seront les premières à adhérer à ce système qui en réunira vingt-six à son apogée, en 1929, avant de s'effondrer sous les coups des nationalismes. L'agence Associated Press de New Yark rejoindra le système des alliances en 1875, renonçant dans le même temps à ses ambitions en Amérique du Sud, tell-itoire qu'Havas entend se réserver_

La renommée de l'Agence en France et à l'étranger étant solidement établie, la concurrence réduite quasiment à néant, les frères Havas se penchent sur la structure inteme de leur affaire. Il leur faut désolll1aisprendre la direction effective face aux autres associés. Lors de la création de la Société Générale des Annonces, les frères Havas n'étaient en effet ni gérants, ni propriétaires de parts de cette société. Le 25 septembre 1859, Auguste Havas décide donc de fusionner les deux affaires en une nouvelle Société Générale des Annonces, 19

société constituée en nom collectif pour les huit associés-gérants3 propriétaires de la majorité des parts. Les frères Havas contrôlent ainsi les trois grands chefs d'activité désol1llais regroupés sous une direction unique: - l'exploitation des insertions publicitaires dans les journaux de Paris, de province et de l'étranger, activité installée dans les locaux du 8 place de la Bourse; - la publication des correspondances intitulées Correspondance Havas, Correspondance Bullier, Bulletin de Paris, etc, et la traduction de la presse étrangère pour le service des journaux, qui reste installée dans les locaux d'origine de l'Hôtel de Bullion; - le traitement des dépêches télégraphiques, politiques et commerciales reçues de toutes les agences de France et de l'étranger, sise au 40 rue Notre-Dame des Victoires, qui va se développer et accroître sa puissance au rythme de la mise en service des câbles transocéaniques.

Toute l'histoire de l'Agence Havas va dès lors s'analyser dans les fusions et les dissociations de ces branches et dans les jeux de pouvoir des hommes appelés à les diriger. Laissant à leurs anciens associés la gestion des Correspondances, les frères Havas sont les maîtres incontestés de l'Agence durant toutes ces années de la fin de l'Empire et du début de la République. Charles-Guillaume ayant pris du recul, c'est Auguste, passionné par les progrès techniques des télécommunications, qui va s'investir, avec son adjoint CharlesLouis Emard. dans ce qui ne s'appelle pas encore la Branche Information, laissant au nouvel associé. Jacques-Edouard Lebey, ancien collaborateur de Girardin, le soin de la Publicité.
La dernière étape décisive de ce processus, qui dotera l'Agence de statuts stables jusqu'en 1914, va se faire en 1879. Quand Charles-Guillaume Havas meurt sans postérité en 1874. Auguste est lui même âgé et sans enfants. Pour assurer à l'Agence une stabilité que ni son capital (qui ne conespond plus ni à sa valeur réelle, ni au volume de ses affaires), ni sa structure quasi familiale ne peuvent plus garantir, Edouard Lebey propose de rendre à l'Agence une existence légalement autonome4. A celte fin, le 24 juillet 1879, est constituée la société anonyme Agence Havas. Moyennant sept millions. la SGA lui cède l'Agence Havas avec sa dénomination et tous ses services, ainsi que l'exploitation des annonces dans les journaux de province et à l'étranger. La SGA garde l'exploitation des annonces dans la presse parisienne. Les principaux actionnaires de la nouvelle société sont le Baron d'Erlanger (dont la maison avait financé le câble Marseille-Alger), la Société Générale et le Crédit Mobilier Français.

Edouard Lebey, à trente ans, grâce à un article des statuts taillé sur mesure, prend donc avec les pleins pouvoirs la direction de l'Agence, et pal1iculièrement de la branche Publicité, confiant à son ami Henri Houssaye la direction de la branche Infol1llation. Auguste Havas, quant à lui, reste gérant de la SGA mais disparaît du capital de la maison qui porte encore son nom. Retiré comme son père, puis son frère aîné, à Bougival, il disparaît le 17 novembre 1889. C'était le dernier des Havas et sa fortune est alors évaluée à quatre millions de Francs-or. 20

Le 16 février 1899, le Président félix Faure mem1 brutalement, frappé de congestion. Le candidat de la gauche, Emile Loubet, lui succède à l'Elysée alors que la France est secouée par l'Affaire Dreyfus. Pour Edouard Lebey, la couverture de l'Affaire par l'Agence est la dernière qu'il supervise. Agé de cinquante ans seulement mais atteint par la maladie, il annonce aux actionnaires réunis en assemblée générale le 2 avli11900, qu'il se décharge de ses fonctions sur son ami et bras droit de toujours, Henri Houssaye. Quasiment paralysé, il va vivre les vingt années qui lui restent, retiré dans son hôtel de l'avenue du Bois, où son secrétaire particulier, un certain Paul Valéry, passera avec lui quatre heures chaque jour. Le nouveau directeur a quarante-sept ans, est veuf, de santé délicate et consacre sa vie à l'Agence. Son neveu Charles lui succédera bientôt. Egalement passionné par les progrès techniques, il installe, dès aVli11902, sur le toit du 13 place de la Bourse, un des premiers mâts de T.S.F., innovation qui rappelle aux plus anciens de la maison le premier téléphone acheté par Edouard Lebey vingt-cinq ans plus tôt. Mais c'est désormais un nouveau venu qui va instaurer les évolutions les plus marquantes: Léon-Prosper Rénier, qui a fait ses débuts comme journaliste au Figaro, devient, en juillet 1902, gérant de la Société Générale des Annonces. Les quatre-vingt années d'expérience dont jouit maintenant l'Agence convainquent rapidement Léon-Prosper Rénier que l'exploitation sous une direction unique des deux formes d'information -correspondances de presse et publicité- est d'un meilleur rendement, tant pour l'Agence que pour la presse. Son dessein va donc être de réunifier l'Agence proprement dite et la SGA. Une première étape est franchie le 17 janvier 1914. L'Agence, étroitement unie à la SGA contrôle alors, outre ses propres services politiques, la quasi-totalité des journaux de province, formant son apanage propre, et des journaux de Paris, presque tous aux mains de la SGA. Les sociétés se proposant de mettre leurs actions sur le marché étant obligées, depuis 1907, de publier leurs statuts dans le Bulletin d'Annonces Légales, l'Agence Havas retire de ces insertions, dont elle détient l'exclusivité, des profits inégalés. La puissance du groupe est enfin renforcée par une structure créée par Léon Rénier (il en possède 50% et la SGA 49,3%): le Syndicat Central de Publicité, ayant comme unique objet l'exploitation de tout ou pm1ie de la publicité des titres Le Journal, Le Matin, Le Petit Journal et Le Petit Parisien.5 La guerre va suspendre la mise en oeuvre de ce projet. Charles Houssaye, à qui son oncle Henri a confié la direction de l'Agence, s'engage et prend le commandement au front d'une compagnie d'infanterie. Henri Meynot, chef du service dip19matique, qui lui succède est lui-même mobilisé quelque temps plus tard. C'est Emile Barbier, un des jeunes poulains de l'Agence, qui, à l'âge de trente-quatre ans, va gérer la maison durant les années de guelTe. Le 10 décembre 1917, le conseil d'administration accepte la candidature de Léon Rénier au siège d'administrateur laissé vacant par la démission de E. Lebey. Lors de l'assemblée générale de juillet 1918, les responsables de l'Agence sont invités à acheter massivement les titres de la SGA afin "de resserrer plus étroitement les liens existants et d'arriver à assurer le contrôle pratique de la SGA par l'Agence". Finalement, la fusion de l'Agence et de la 21

SGA, déjà prévue par la convention du 16 décembre 1912, se réalise le 14 janvier 1920. Sous la présidence de Charles Laffitte, le conseil d'administration de la nouvelle société réunit les dirigeants des deux sociétés mères. Charles Houssaye, vice-président pour 1'lnfOlmation, est assisté de deux administrateurs de l'ancienne Agence Havas: Emile Barbier et André Meynot. Léon Rénier, vice-président pour la Publicité est assisté de Paul Cerf, ex-administrateur de la SGA C'est de cette même société que vient le directeur général, Maurice DelpielTe. Le résultat de cette fusion va dépasser les prévisions les plus optimistes de Léon Rénier et la presse spécialisée de l'époque s'en fera l'écho: "L'Agence
Havas a bénéficié du développement extraordinaire de la publicité dont elle tire les cinq sixièmes de ses profits. Elle y occupe aujourd'hui une situation sans rivale en France, qui s'est développée en marge (et peut-être au détriment) de la

presse. Il est vraisemblable

que ce développement

continuera car, si

envahissante que soit la publicité, elle est encore chez nou:,'Irwins employée que dans beaucoup de pays étrangers"6. Conclusion logique d'une telle réussite: à la mort de Charles Laffitte, le conseil d'administration du Il février 1924 porte Léon Rénier à la présidence. Il y siégera plus de vingt ans, jusqu'aux derniers jours de 1944.

En ce début des années 1920, l'Agence est donc devenue une puissance de premier plan: financièrement, elle tire sa richesse de la publicité mais, quoique la branche Information soit parfois déficitaire comme en 1922, cette seconde activité lui confère un poids considérable, tant au plan de la politique intérieure française que sur la scène internationale. L'avènement des techniques radioélectriques va tout naturellement s'inscrire pour l'Agence dans sa tradition déjà longue d'innovation technologique: elle apportera à son tour une nouvelle source de profits à sa branche Publicité et un nouveau débouché pour ses activités d'information.

2 La C F R à l'assaut des ondes
Le 12 janvier 1923, Maître Dufour, notaire à Paris, enregistre le dépôt en son étude de quarante feuillets timbrés portant statuts d'une nouvelle société anonyme dénommée Compagnie Française de Radiodiffusion, dotée d'un capital de huit millions de Francs, répartis en quatre-vingt mille actions dont le qUalt ne peut être souscrit, détenu ou attribué qu'à des personnes de nationalité française. La nouvelle société a pour objet: "l'installation, l'exploitation et l'entretien, directement ou indirectement, en France, en Algérie, en Tunisie et au Maroc, de toutes stations ou de tous postes destinés à des émissions de téléphonie, avec ou sans fil, concernant particulièrement les transmissions d'auditions théâtrales, de concerts, d'informations littéraires, commerciales, politiques, financières, économiques ou sportives, ainsi que toutes autres informations ayant notamment un caractère artistique, d'éducation ou de propagande''?

Mais qui donc préside aux destinées de cette nouvelle venue? Pour le comprendre, il nous faut remonter quelques années auparavanL,à la veille de la

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Grande Guene. La SFR (Sosiété Française Radioélectrique), fondée le 3 avril 1910 par le polytechnicien Emile Girardeau8, a acquis une solide expérience dans le développement des matériels militajres de transmission radiotélégraphique grâce aux commandes que lui a passé le lieutenant colonel Gustave Fen.ié, collaborateur d'Eugène Ducretet et futur pionnier des émissions grand public de Radio Tour Eiffel en 1921. Des quantités impressionnantes d'émetteurs-récepteurs portatifs ont été fabriquées par elle pour équiper les véhicules et les avions des armées alliées. La SFR a également installé le puissant émetteur de Lyon La Doua destiné à assurer la pelmanence des liaisons entre les Alliés et la Russie dans le cas où Paris serait envahi.
Lorsque l'Armistice est enfin signé, la SFR, dont la notoriété est maintenant établie, voit s'offrir à elle le vaste marché des communications civiles, nationales et internationales, nécessaires à la reconstruction du pays. Elle a pris une grande avance technologique, mais ne dispose que de modestes capitaux face au potentiel considérable de ses concunents américains (Marconi ou General Electric) et allemands (Telefunken). Ce désavantage la pousse donc à envisager une politique de regroupement industriel et financier. La partenaire idéale en cette occurrence s'avère être la Compagnie Générale de T.S.F. (C.S.F.) née en 1902, à la suite de difficultés financières et sous la houlette de la Banque de Paris et des Pays-Bas, de la fusion de l'ancienne Compagnie Universelle de Télégraphe et de Téléphonie sans fil (CUIT) et de la Compagnie Française des Câbles Télégraphiques. Riche de l'appui des banques, mais pauvre en moyens techniques, la C.S.F. trouve dans la SFR la complémentarité souhaitée. La dot de ce mariage bien assorti sera d'importance: la vente à RCA (filiale de la General Electric) d'une station de radio installée à Tuckerton (USA) avant-guerre par la CUIT s'assortit de l'exclusivité pour le groupe CSF-SFR des liaisons radio transatlantiques avec le pays du libéralisme et, par delà, avec tout le marché de l'Amérique du Sud que convoite Havas9. En attendant, c'est une nouvelle filiale, la Compagnie Radio France (C.R.F.), épaulée par la Banque de Paris et des Pays-Bas, qui va avoir en charge l'exploitation de l'émetteur de Sainte Assise, en Seine et Marne, mis en chantier le 10 janvier 1921 et destiné aux communications avec les Amériques, l'Orient et l'Europe Centrale. Un central téléphonique installé place de la Bourse permet la connexion du réseau téléphonique PIT à l'émetteur. Mais pour ce nouveau grand groupe et son administrateur délégué Émile Girardeau, la radiotélégraphie est déjà dépassée. Aux Etats-Unis, le 2 novembre 1920, depuis le garage de la Westinghouse Electric & Manufacturing Company à Pittsburgh, la station KDKA a commencé à diffuser un programme régulier d'informations et de musique. Elle a même annoncé, avec plusieurs heures d'avance sur les journaux, la victoire du candidat républicain Warren G. Harding sur le démocrate James M. Cox aux élections présidentielles, ouvrant ainsi une livalité durable et profonde avec la presse. Émile Girardeau, dont les ingénieurs s'intéressent à la radiophonie comme moyen de promotion de leur matériel, ve.ut aller plus loin. Après une visite à KDKA, il soumet au sous-secrétaire d'Etat aux PTT Paul Laffont, dès son retour en France en février 1922, un projet de "service jJubiic d'informations, de

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musique, de chants et de d~ffusion d'oeuvres diverses en demandant les ressources de la publicité"lO. L'autorisation provisoire et précaire lui est donnée en octobre de la même année. Dès lors, Havas va pouvoir entrer sur la scène de la radiodiffusion mais l'on voit déjà que son action, quoique relevant de la pure activité privée d'une en~reprise commerciale, ne pourra se développer qu'en contrepoint de ceUe de l'Etat. La liste de souscription au capital de la nouvelle société comporte quatrevingt douze noms d'actionnaires lors de sa clôture, le 26 février 1923. Parmi ceux-ci, la C.S.F. occupe bien évidemment une place de choix, douze de ses treize directeurs ayant en outre souscrit à titre personnel. La SFR est, quant à eUe, plus en retrait mais, au total, le groupe CSF-SFR représente plus de 49,5% du capital et se trouve en position largement dominante. Quant à l'Agence Havas, elle entre briUamment dans l'ère audiovisuelle en étant le deuxième actionnaire de la société ainsi créée. Lorsque le premier conseil d'administration de la Compagnie Française de Radiophonie se réunit le 7 mars 1923, c'est le général de division du Cadre ,de réserve Paul Anthoine qui occupe le fauteuil présidentiel avec, à ses côtés, Emile Girardeau comme vice-président. Les autres membres du bureau sont: - Henri Bousquet, banquier et président de la C.S.F. ; - Paul Brenot, directeur technique du groupe C.S.F. et président du Syndicat Professionnel de J'Industrie Radioélectrique (SPIR) ; - André Athalin, directeur de la Banque de Paris et des Pays-Bas ; - Jean de Gunzburgll, baron, banquier et administrateur de la C.S.F. ; - Léon Gaumont, président des établissements Gaumont; - Charles Houssaye, administrateur de l'Agence Havas, vice-président pour l'Information;

- PielTe Guimier, administrateur

de l'Agence

Havas et directeur

du quotidien

Le

Journal; - quant au secrétaire général, Robert Tabouis, c'est un nouveau venu qui fera son chemin. Une teUe participation de l'Agence dans le lancement de ce qui sera bientôt la première des radios populaires de grande audience, Radiola, ne peut se concevoir sans de solides perspectives commerciales. L'étude des ressources de la CFR nous donne une idée relativement précise de cette première exploration de l'Agence dans le domaine de la radio. Ainsi, les fabricants de lampes (la triode de Lee de Forest vient d'être inventée) ont, par le biais du Syndicat professionnel de l'industrie radioélectrique, décidé à l'unanimité de subventionner cette entreplise dont la réussite ne peut manquer de leur fournir de substantieUes ressources en créant un débouché grand public à leurs produits.

Mais la publicité commerciale, que la demande d'autorisation prévoyait comme ressource principale, n'est en définitive pas autorisée par l'Administration des PTT. En effet, dans le cadre du décret du 24 novembre 1923 légalisant les émetteurs privés, l'autorisation du 29 mai 1923 concernant Radiola stipule expressément "l'exclusion des textes de publicité sous quelque forme qu'ils soient présentés". L'Jlmbition de l'Administration d'écarter les intérêts commerciaux des posies d'Etat, déborde ainsi sur le domaine de la radio 24

privée. Mais qu'importe, la publicité sera clandestine lors de ses débuts sur les ondes de Radiola et un système parfaitement efficace d'émissions patronnées et d'informations subventionnées s'y substituera. Les informations sportives seront drainées par le directeur du journal Le Temps, M. Rousseau, tandis que M. Chapelle, de la Société des Auteurs-Compositeurs se chargera de recueillir les informations théâtrales12. Quant aux "informations subventionnées en matière économique et financière", c'est Raoul Fernandez, directeur d'Avenir Publicité13, toute nouvelle filiale d'Havas gérant l'affichage et les panneaux routiers, qui en obtient la charge. Cette société Avenir Publicité va jouer un rôle non négligeable par la suite. On peut dater du 22 juin 1923 la décision qui en fait une des principales filiales du groupe. Ce jour-là Léon Rénier expose en conseil d'administration de quel intérêt il serait pour Havas de s'entendre avec cette affaire, s'occupant de publicité en général et d'affichage en particulier, dont le développement serait susceptible de devenir gênant pour l'Agence. Au terme de conversations préalables menées par Léon Rénier avec le propriétaire, un celtain M. Lillaz, celui-ci va accepter de transformer Avenir Publicité en une société anonyme dont Havas obtient la maîtrisel4. Les bénéfices de celle-ci étant de l'ordre de 700000 F, la décision est heureuse. Cinq mois avant la première émission de Radiola, ce sont ainsi 52.600 Francs qui auront été collectés.

3 L'exclusivité des Informations Havas
Inspiré par l'expérience de KDKA, un ingénieur français quelque peu visionnaire, Maurice Vinot, (qui se fait appeler Gabriel Germinet lorsqu'il écrit dans les revues d'art qu'il affectionne), encouragé par le général Fén-ié 15 dont il avait été un des collaborateurs, va tenter de lancer un programme radiodiffusé baptisé Pads Information Sans Fil (PISF), dont il dépose le projet le 22 juillet 1922 à l'Office National de la Propriété Industrielle. Pour alimenter ce France Info avant la lettre et désarm,er les réticences de la presse qu'il prévoit, il explique au sous-secrétaire d'Etat Paul Laffont : "J'estime que je ne puis être qu'un auxiliaire précieux de la presse actuelle puisque je me limiterai à donner des informations très brèves, renvoyant pour les détails, aux journaux qui voudront bien collaborer avec moi. Mon Radio-journal va en effet apporter des modifications profondes dans le mode d'information actuel, à telle enseigne que la presse verra certainement ses tirages augmenter, d'abord parce que les possesseurs d'appareils de T.S.F. voudront connaître le programme quotidien de PISF, publié dans un grand nombre de quotidiens, ensuite parce qu'un Radio-message engagera les Radio-auditeurs à acheter tel journal où ils trouveront les détails d'une Ù~formation qui les intéressera plus
particuli ère ment"16.

Maurice Vinot ne va pas pouvoir faire naître PISF, confronté à trop de réticences, de lenteurs et de freins administratifs. Mais dès février 1922, il a confié son idée à son ami Elie Podliaski, ingénieur-conseil de la Société AlsaceThomson, liée à la C.S.F. Présenté par celui-ci à Emile Girardeau, il va le convaincre du bien-fondé de ses idées. Nommé directeur du service commercial

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de la CFR, il va y développer un véritable service d'informations, animé par un jeune journaliste, Edmond Dehorter, connu du public sous le pseudonyme du Parleur Inconnu.

Or qui dit information à cette époque dit obligatoirement Havas. Quelle meilleure source trouver pour alimenter "le service complet d'Ùiformations et de nouvelles du monde entier, courriers parlementaires, de politique intérieure et étrangère, industrielles et commerciales, (...) cours de la Bourse, résultats des courses"17 qu'il décrivait dans son projet initial et qu'il peut désormais mettre en oeuvre? Tout laisse à penser qu'il a su, sinon convaincre l'Agence qu'un nouveau marché s'ouvrait à elle, tout au moins la rendre sensible au fait que cc qui ne se ferait pas avec elle se ferait sans eUe. Le 16 mai 1923, le conseil d'administration de la CFR va donc donner son

accord de principe sur les termes d'une "entente à intervenir avec l'Agence
Havas pour obtenir de cette dernière, au même titre que les grands journaux, les cOl1U1wnications régulières des nouvelles et informations". L'accord va se sceller le 26 juillet 1923 ; il stipule que: - l'Agence s'engage à fournir entre 9 h 00 et 20 h 45 pour trois émissions un service de 1.500 mots par jour minimum, comportant des informations générales, les cours de la Bourse et les cours des changes;

- l'Agence s'engage

par ailleurs

"à ne pas fournir

un service analogue

à un tiers

qui effectuerait des émissions radiophoniques Maroc et principauté de Monaco" ;

en France, Algérie,
ses clients à faire

Tunisie,

- l'Agence

s'engage

également

"à n'autoriser

des émissions

radiophoniques qu'à la condition que ceux-ci s'entendent préalablement avec la CFR, mais décline (prudemment) toute responsabilité au cas oÙ, malgré ses . . ." orts, 11 passeraIent s outre. 18 ~{fi Ce service d'informations est calqué sur celui livré par Havas à la presse ou à celtains clients privés: informations françaises et étrangères provenant du réseau de correspondants de l'Agence ou des Agences Alliées, informations boursières et cours des changes, dont la presse de l'époque fait ses choux gras en les diffusant de façon parfois tendancieuse aux petits épargnants inquiets des scandales financiers en tout genre. Par ailleurs, l'incertitude politique règne: Edouard Herriot s'apprête à prendre le pouvoir à la tête du Cartel des Gauches et tout ce qui se passe à l'Est de l'Europe résonne dans la politique française à travers les prises de position intransigeantes du tout jeune Parti Communiste. Dans ce contexte, le grand public est avide d'informations et la radio, par sa rapidité de réaction à J'événement,répond à toutes ses attentes plus vite que ne peut le faire la presse écrite. Mais, de par son caractère léonin, ce contrat aboutit à créer une situation de monopole privé de l'information radiophonique en France. Que la CFR

aspire à cette position dominante n'est pas douteux et bien dans la logique d'une
entrepl1se privée; que l'Agence Havas retrouve là ses vieux démons de Maître Jacques de la presse que dénonçait Balzac, peut-être et certains y verront une occasion nouvelle de justifier leur crainte de l'hégémonie d'intérêts privés sur un secteur sensible en période troublée et réclameront une fois de plus la prise en

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charge de cette activité par l'État. Mais il est sans doute une autre explication plus plausible: en 1923, la radiophonie reste encore très confidentielle. De tous ses usages, il n'est pas encore certain que c'est celui de support de programmes qui s'imposera. Ainsi, l'arrêté du 30 décembre 1922, fixant les modalités de déclaration (pour des raisons tenant à la Défense nationale) des postes récepteurs privés, précise-t-il encore que "lepermissionnaire d'un poste radioélectrique de réception doit observer le secret des communications qui ne lui sont pas
adressées et qu'il a captées"19.

Quant au public, il est encore restreint et souvent plus soucieux des performances techniques des émetteurs ou de celle de son matériel de réception que des contenus des programmes. Dans cette optique, la démarche de l'Agence tend davantage à se positionner sur un marché considéré comme marginal, mais susceptible de développer la concurrence, qu'à jouer les pionniers. Les hommes de l'Agence d'Information sont, soit des techniciens préoccupés des communications radiotélégraphiques à longue distance visant à accroître l'efficacité de leur réseau mondial de cOlTespondants,soit des partenaires sereins d'une presse encore triomphante. Pour eux, il n'est pas facile de comprendre qu'émerge sous leurs yeux, et en partie grâce à eux, un nouveau moyen de communication de masse. Comment pourraient-ils envisager qu'il puisse supplanter les grands journaux dans les faveurs du public en renouvelant les règles du jeu auquel ils participent depuis tant d'années? Lorsqu'ils prendront conscience de l'ampleur de ce phénomène, ils continueront, malgré tout, à le percevoir plus comme un danger que comme une véritable opportunité de développement.
L'excessive contrainte de ce contrat d'exclusivité, felmant apparemment le libre accès de la radiophonie à l'Agence, se comprend mieux dès lors que la notion même d'un marché de l'infOlmation radiodiffusée, véritablement distinct du marché de la presse écrite, n'est pas à ce moment envisageable par la plupart des acteurs. C'est en pal1ie grâce à cette eo'eur d'estimation que naîtra onze ans plus tard Radio-Luxembourg.

4 La radio des années folles
L'année 1924, qui voit la disparition de Charles Laffitte et l'arrivée de Léon Rénier à la présidence du groupe, est pour Havas le début d'une prise de conscience quant à l'ampleur du phénomène de la radiodiffusion et de ses dangers pour la presse. Très vite, en effet, les balbutiements des premiers postes débouchent sur une floraison de radios, aux moyens techniques et financiers d'abord hasardeux et relevant très largement de l'amateurisme, puis, bientôt, puissantes et organisées. '

Entre 1924 ct 1930, le paysage radiophonique français se redessine complètement. En dépit des avatars multiples du projet de statut de la radiodiffusion, que chacun réclame mais qu'aucun gouvcmement n'a réellement le temps ni la volonté de mettre en chantier, les radios se partagent un marché de plus en plus florissant. Au rythme de l'avancée de l'électrification dans les

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campagnes et de l'apparition d'appareils plus simples d'utilisation et plus performants, le parc de récepteurs s'accroît régulièrement: de 0,5 million en 1930, il passe à environ 5,5 millions en juillet 1939 et ce pour 26 stations émettrices métropolitaines (publiques et privées confondues). Ces chiffres sont sensiblement inférieurs à ceux des autres pays industrialisés: bien sûr, ils ne sont pas comparables aux 26 millions de postes vendus aux USA mais, plus proche de nous, l'Allemagne en possède 8,4 millions et l'Angleterre 8,3. Néanmoins, ils traduisent la révolution qu'apporte la pénétration de la radio dans les foyers, maintenant qu'il n'est plus besoin, pour capter les messages des ondes, de galène, d'écoute au casque ou de batteries dont l'acide ronge les parquets des sans-filistes2o. Cet enthousiasme grandissant du public, dans le bouillonnement d'idées qui suit l'émergence des premiers postes commerciaux, s'explique par la création de grandes émissions populaires de variétés et de jeux, imaginées par des esprits novateurs tels Marcel Bleustein et son directeur des programmes, Jacques Canetti, sur Radio-Cité21, ou Jean Nohain sur Radio-Paris. Les retransmissions des grands événements sportifs (le tour de France cycliste, par exemple) ou spectaculaires (l'arrivée en direct de Lindbergh au Bourget en 1927) mobilisent désormais les auditeurs; les foules se pressent aux concerts radiodiffusés de Radio-Cité ou du Poste Parisien, pour écouter Maurice Chevalier ou découvrir les talents nouveaux de la Môme Piaf ou de Charles Trénet. Les hommes politiques français eux-mêmes, pourtant formés à la rude école du banquet républicain, ont bientôt découvert le formidable impact du discours radiodiffusé: André Tardieu y fait ses premières déclarations officielles dès juin 1930, sur Radio-Paris. Gaston Doumergue s'adresse régulièrement par la voix des ondes, aux Citoyens-Allditeurs et la campagne électorale de 1936 voit les postes d'Etat accueillir les représentants des divers partis politiques. Certes, tout cela est bien peu de choses à côté de l'usage fait de la radio par certains de nos voisins: d'autres hommes politiques y ont découvert la puissance envoûtante de la radio et les discours du chancelier Hitler, ceux du Duce aussi, franchissent les frontières, mêlés aux échos de la guerre civile qui ravage l'Espagne. Au premier rang d'entre ces postes, Radiola s'est très vite développé et en mars 1924, à l'occasion de la mise en service d'un nouvel émetteur plus puissant, il est rebaptisé Radio-Paris. Il est désormais associé au Matin, le joul11alde Maurice Bunau-Varilla qui tire à plus d'un million d'exemplaires et est, bien sûr, sous contrat avec l'Agence depuis 1917. Mais la CFR a des ambitions nationales et aspire à se constituer un réseau. Dès les premiers mois d'existence de la Compagnie, Maurice Vinot a, à l'instigation d'Emile Girardeau, repéré les possibilités d'implantation d'un émetteur à Lyon. Ce sera chose rapidement mise en oeuvre et dès le 1er décembre 1924, Radio-Lyon, dont la CFR est actionnaire, commence ses émissions. Le contrat passé dix-huit mois auparavant avec Havas s'avère désormais trop restrictif. Robert Tabouis, directeur général de la CFR, dans un courrier adressé le 9 octobre à Charles Houssaye, vice-président de l'Agence et actionnaire de la même CFR, lui 28

demande donc d'en élargir la portée et d'en faire désormais bénéficier la Société Lyonnaise de Radio. Ce que lui accorde bien volontiers par retour du courrier son interlocuteur qui étend implicitement l'accord à toutes les futures radios du groupe. La rétribution du service supplémentaire demandé s'intègre dans le système de ristourne précédemment défini, les recettes de la nouvelle radio se cumulant à ceJles de Radio-Palis pour son calcul. Dans le même temps, Robert Tabouis négocie avec Jacques Trémoulet, ancien collaborateur de l'Agence Fournier (rivale d'Havas) et fondateur avec un certain Kierzkowski de la Société Radiophonique du Midi, propriétaire de Radio- Toulouse, un accord de collaboration et de fourniture du matériel d'émission. Dès le mois d'avril 1925, Radio-Toulouse émet sur tout le SudOuest. La SRM contrôlera rapidement Radio-Agen, Radio Ile-de-France et aura bientôt des intérêts dans Radio-Bordeaux.

Mais le ministre des PTT, du gouvernement d'Edouard Herriot, Pierre Robert, aspire à un monopole d'Etat de la radiodiffusion et, en vue de favoriser les stations des PTT, multiplie les tracasseries administratives à l'encontre des stations privées. Le 27 janvier 192522, un arrêté interdit absolument "toute diffusion de nouvelles visant des intérêts particuliers et pour lesquelles la compagnie recevrait une subvention à quelque titre que ce soit". Plus de publicité, donc plus de ressources pour les radios et plus de débouchés pour Raoul Fernandez et Avenir Publicité. L'alerte va heureusement être de courte durée, le ministère Herriot tombant le 17 avril 1925 pour céder la place au ministère Painlevé qui réaut0l1se aussitôt la publicité.
Mais d'autres difficultés sont apparues pour la CFR : dans une lettre du 21 mars, Robert Tabouis demande à Charles Houssaye "une révision temporaire des accords et la réduction à 10 000 Francs du montant de la redevance en raison des difficultés créées par les PTT'. De demandes de reports en délais acceptés, cette situation va durer jusqu'au 2 avril 1927, date à laquelle la redevance sera à nouveau fixée à son taux initial. Entre temps la CFR a cessé son aide à Radio-Toulouse et s'est défaite de sa palticipation dans Radio-Lyon (qui sera contrôlée à partir de 1928 par Pierre Laval). Désormais, la CFR ne contrôle plus directement que Radio-Paris, mais la réussite de la station est remarquable. Les liens entre Havas et Radio-Paris (désormais installée Il rue François 1er) sont désormais tels que celle-ci bénéficiera d'un local mis à sa disposition par Charles Houssaye au 2e étage du 17 place de la Bourse pour "la rédaction et la transmission de ses services". Par contre, c'est désormais une nouvelle société, Information & Publicité, qui obtient la concession publicitaire aux dépens d'Avenir Publicité. Havas en prendra le contrôle complet en 1940. Le contrat d'exclusivité stipule que cette société recevra une commission de 33% sur les affaires apportées par elle et de 5% sur celles traitées directement par la CFR et qu'elle garantira pour les cinq années du contrat un volume minimum de ressources publicitaires de 2 500 000 Francs.

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Cette situation avantageuse pour les deux partenaires va prendre fin le 17 décembre 1933. A cette date en effet, le service de la Radiodiffusion des PIT obtient de la CFR la vente de ses installations au profit du réseau de l'État en cours de constitution. Cette nationalisation de fait de Radio-Paris est directement is~ue du décret, dit Bokanowski, du 28 décembre 1926, prévoyant le rachat par l'Etat en 1933 des treize postes autorisés par la Charte des radios privées (décret du 7 juillet 1926, dit du monopole différé) et créant le service de la Radio au ministère des PTT. Elle s'accompagne en outre pour Information & Publicité de la résiliation de son contrat: pour faire accepter par la Chambre son projet de redevance sur les postes récepteurs, le ministre des PTT Laurent Eynac (de l'éphémère cabinet Joseph Paul-Boncour) a dû promettre d'interdire aux postes d'Etat leur financement par la publicité. Seul reste donc à Havas le service des informations.

5 Les radios et leurs ressources
Principal moyen pour les radios privées de subvenir à leurs besoins, la publicité a désormais envahi les programmes et elle l'a fait d'autant plus facilement qu'aucune réglementation, aucun contrôle autre que celui de l'auditeur ne permettent de distinguer l'aigrefin de l'honnête commerçant. Aucun domaine ne lui est interdit: elle touche aussi bien les produits commerciaux ou industriels que les remèdes miracles contre le cancer ou les placements boursiers. Le pire y côtoie le médiocre et, dans une période où les scandales boursiers succèdent aux trafics d'influence23, le cher-z-auditeur, encore peu habitué à prendre une distance critique vis-à-vis du message radiodiffusé, a parfois bien du mal à ne pas être abusé. La critique des esprits avisés et des journaux spécialisés n'est pas ménagée à l"'odieuse publicité parlée"24. Le Petit radio du 13 mai 1935 se plaint de la "diffusion des disques àjet continu, entre des annonces interminables". Dans Marianne Charles Dullin vilipende la radio "dispensatrice de bêtise (...) et d'une éducation touche-à-tout du peuple par des voyageurs de commerce"25.

Sur ce marché, l'Agence Havas n'est pas seule: d'autres agences de publicité la concurrencent. En 1938, elles se partagent le marché des onze stations privées restantes26. Ces radios sont d'inégale importance, d'audience parfois incertaine et de surface financière variable mais, conformément à une pratique commerciale solidement ancrée dans la tradition de l'Agence, il n'est pas de client, si petit soit-il, qui ne mérite quelque intérêt: du grand journal parisien au modeste quotidien de province, Havas adapte ses services et ses tarifs aux besoins particuliers, s'appuyant pour cela sur un solide réseau de correspondants et d'agences locales. La même politique va être suivie avec les radios. L'Agence propose deux types de produits aux annonceurs: - le communiqué, facturé forfaitairement selon l'heure et le jour de diffusion; - le concert ou l'émission patronnés, solution qui avait été favorisée par la force des choses lors de l'interdiction de la publicité par les pouvoirs publics. Cette prestation était également facturée selon l'heure et le jour de diffusion et ce, par tranche de quinze minutes.

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