HÉBERGEMENT D'URGENCE ET ANIMATION PSYCHOSOCIALE

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Depuis quinze ans, le Racard, centre d'hébergement d'urgence et lieu de vie à Genève, accueille les hommes et les femmes en difficulté sociale ou psychologique, pour un séjour de courte durée. Appartement convivial où cohabitent des toxicomanes, des personnes psychiatrisées, ou des jeunes suicidaires, il donne sens et forme à une culture institutionnelle humaniste qui reconstruit le lien avec la vie pour ceux qui en sont exclus. Miguel Norambuena montre ici que la pratique de résidence mise en oeuvre au Racard incarne un travail psychosocial qui place l'individu et ses contradictions au cœur de tout projet thérapeutique.
Publié le : dimanche 1 mars 1998
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EAN13 : 9782296341913
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HÉBERGEMENT D'URGENCE ET ANIMA nON PSYCHOSOCIALE

Le Racard ou renouer avec la vie

@ L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-5483-6

Textes réunis et édités par

Miguel D. Norambuena

HÉBERGEMENT D'URGENCE ET ANIMATION PSYCHOSOCIALE

Le Racard ou renouer avec la vie

Préface de Michel Porret Postface de Pierre Dominicé

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

En couverture et illustrations Federica MATIA.

de la page intérieure:

Pierre DOMINICE, Professeur de Sciences de l'Education à l'Université de Genève, Délégué du Rectorat pour la formation continue. Outre des arûcles et publicaûons portant sur les processus qui caractérisent la formation des adultes, a notamment publié L 'bistoire de vie comme processus de formation, Paris, Harmattan, 1994. Michel PORRET, Maître d'enseignement et de recherche au Département d'his[Qire (Faculté des Lettres, Université de Genève). Outre des études historiques sur l'histoire des normes et des déviances, a notamment publié Le crime et ses circonstances, De l'esprit de l'arbitraire au siècle des Lumières selon les réquisitoires des procureurs généraux de Genève, Genève, Droz, 1995, (Prix Montesquieu 1995); Beccaria et la culture juridique des Lumières, Genève, Droz, 1997.

RemercIements
Au regretté Félix Guattari, qui, dès le début de notre entreprise, avec patience et bienveillance, a questionné sans complaisance l'évolution de notre démarche. A Gilles Deleuze, décédé avant que nous puissions lui soumettre ce travail, et dont les travaux nous ont permis de persévérer dans nos idées. Au Docteur Luis Weinstein, qui, depuis le Chili et à partir de ses innombrables expériences dans le domaine de la santé mentale associative, nous a rendu attentif aux pièges de la gestion perverse du pouvoir. A Georges Haldas, interlocuteur attentif à notre démarche. A Lucila Valente, pour son aide précieuse dans la première version conceptuelle et rédactionnelle de ce livre. A Korine Amacher, pour l'expression française des idées et pour sa patience à dactylographier, corriger et relire toutes les versions de ce livre; à Lucie Délez-Joset qui a relu le manuscrit. A Federica Matta, qui a bien voulu en toute amitié contribuer à ce livre avec ses -petites machines de joie et de vie-. A ceux qui durant toutes ces années nous ont soutenu dans notre démarche: à Aline Saurer, qui, durant son mandat de présidente de l'association, a permis au Racard d'enrichir sa polyphonie fonctionnelle. A Jeanne Attarian, pour son soutien précieux et son encouragement fidèle. A Erika SutterPleines, Irène Savoy, Pierre-Yves Aubert, Pierre Dominicé, Roger Deneys et Claire-Lise Mégard Mutezintare, pour leur appui critique et dévoué. A ceux qui nous ont soutenu d'un oeil critique et amical: Noël Constant, Walo Hutmacher, Annie Mino, Pierre Oberson, Cédric Wicht, Jean-Claude Droze, Albert Rodrik, Monique Saillant-Eckmann, Andreas Saurer, Ueli Tecklenburg, Giairo Daghini, Pierre Scheidegger, Michel Porret et Anne Biéler. Aux assistants sociaux du Patronage, de l'Hospice Généra4 des IUPG, de la Protection de la Jeunesse et du Tuteur Général, pour leur confiance et leur reconnaissance du travail de résidence fourni. Au Département de l'action sociale et de la santé de l'Etat de Genève, au Département des affaires sociales de la Ville de Genève, à l'Office fédéral des assurances sociales de Berne, à la Loterie Romande, à la Cbafne du Bonbeur, aux Communes et aux personnes privées, pour leur soutien financier durant ces années de pratique de résidence. M.D.N.

PREFACE

Qualifiée comme les conséquenc;es d'un comportement -déviant- ou analysée comme le résultat de relations économiques inégalitaires, la précarité sociale et morale est vieille comme le monde: face aux pauvres, aux marginaux, aux malades et aux fous aussi, les pratiques institutionnelles d'enfermement et de thérapie ont oscillé jusqu'au début du XIXe siècle entre la -potence et la pitié-. Voulant régler la -question socialequ'entraîna la révolution industrielle du siècle de Marx, les régimes démocratiques du XXe siècle ont mis à l'ordre du jour les objectifs de la solidarité étatique. Valeur irréductible de notre modernité, mais reposant sur un héritage chrétien multiséculaire, cette solidarité est peu à peu rognée par la crise actuelle de l'État providence: on sait que son démantèlement constitue maintenant l'objectif de la culture politique néolibérale qui dresse l'individu contre la communauté, prône la déréglementation juridique et oeuvre pour réduire la médiation étatique. Résultat d'un volontarisme légaliste et forte d'espoir thérapeutique dans les asiles et les hôpitaux dès 1800 environ, mais générant aussi cette stigmatisation individuelle que démontrait dès 1961 le sociologue de la psychiatrie Erving Goffman qui marqua le scepticisme de la philosophie de l'histoire

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de Michel Foucault, la solidarité étatique est corollaire du pacte social qu'une société décide de privilégier. Pari de l'individu soucieux de perfectibilité, le contrat social est impossible sans son revers institutionnel: école, maison de charité, hospice, hôpital asile, prison, centre psychosocial, etc.l. Dans un contexte culturel qui tend à discréditer aujourd'hui les vaincus de la prospérité perdue, mais pour ne pas capituler devant les postulats normatifs du néodarwinisme qui à nouveau condamnent les plus faibles, c'est un contrat institutionnel visant à la reconstruction de la dignité blessée que ce livre, souvent douloureux, invite à découvrir. Ce contrat est celui d'une pratique de la réstdence que permet à Genève l' hébergement d'urgence ouvert à .toute personne en difficulté- psychosociale. Privée ou officielle, une résidence est un lieu où l'on demeure, où l'on vit, où l'on donne sens à ce qui fonde une existence ponctuée de joie et de malheurs, de projets concrétisés, de faillites morales ou matérielles. Une résidence est un endroit connu où l'on retrouve ses familiers ou ses proches, où l'on récupère ses forces, où il est agréable de passer le temps. l'homme qut dort de Georges Perec, cet individu que l'.indifférence- au monde conduit à .dormir sa vie-, n'a .plus de refuges., ne sait plus où se tenir, même s'il réside chez lui à son insu, comme un mort-vivant qui n'espère plus rien au-delà de ses routinières fonctions biologiques. Apeuré dans sa solitude qui le gangrène,

1 Cf. Bronislaw GEREMEK, Potence ou la Pitié. L'Europe et /es La pauvres du Moyen âge à nos jours, Paris, 1987; Marcel GAUCHETavec G. SWAIN, La pratique de l'esprit humain, Paris, 1980; Erving GOFFMAN, sylums, Essays on the social situation of mental patients A and other inmates, New York, 1961; Michel FOUCAULT, Histoire de la folie à l'âge classique, Paris, 1972.

PRÉFACE

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il attend que tout s'-arrête, la pluie, les heures, le flot des voitures, la vie, les hommes, le monde, que tout s'écroule, les murailles, les tours, les planchers et les plafonds; que les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants, les chiens, les chevaux, les oiseaux, un à un tombent à terre, paralysés [.,)'. Enfermement dans une subjectivité déprimante: la médiation qu'offre le travail psychosocial peut aider à sortir de cette impasse brossée par l'auteur de la Vie mode d'emploi. Avec ses neuf lits et son espace minimal où cohabitent les résident(e)s et ses six permanent(e)s, le Racard, -centre d'hébergement d'urgence à court terme., offre une animation psychosociale reposant sur un -travail de soutien de résidence.. Au coeur de la ville et de son anonymat aliénant, mais dans un quartier de forte sociabilité populaire, ce modeste appartement vise à la resocialisation de celles et de ceux qui peut-être sont devenus indifférents au monde. Entre rigueur analytique et poétique de la -cartographie. deleuzienne, à laquelle s'ajoutent les -propos de table. de l'écrivain Georges Haldas, Miguel D. Norambuena, coordinateur du Racard, invite dans ce texte collectif à penser cette pratique originale de résidence qui est orientée vers l'-aide à la survie.. Récusant la thérapie clinique ainsi que l'assistance et son paternalisme moral, celle-ci repose sur l'accueil sans aucune entrave administrative des individus se trouvant à Genève en une situation de détresse sociale ou psychologique. L'esprit de ce projet hostile à la culpabilisation de la -déviance. morale ou sociale est celui d'une grande lucidité: une prise en charge psychosociale basée sur la tolérance et l'acceptation de l'état pathologique du résident comme condition initiale de recomposition de ses ressources individuelles, de la reconquête de son hygiène, de sa

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santé et de sa dignité. Au Racard, il s'agit de recapturer le goût d'exister. -Lieu de pause et de vie-, moment de répit mais aussi de crises qui constituent une précieuse maïeutique pour les -multiples blocagesdes permanent(e)s, cette pratique de la résidence contribue à construire un édifice de vie pour celles et ceux que détruisent les échecs familiaux, que consument une culture mortifère de la polytoxicomanie ou que brise l'état délirant sur lequel se greffent les médications thérapeutiques. Dans des conditions économiques souvent précaires, mais qui structurent un -fonctionnement hiérarchique [..J régi par l'utopie de l'horizontalité-, les éducateurs, animateurs socioculturels, pédagogues et psychologues formant l'équipe permanente des praticiens du Racard, cherchent quotidiennement à remailler le lien social des résident(e)s qu'ils accueillent. En rupture avec la médicalisation des pathologies sociales et la routine asilaire de leur traitement psychiatrique, cette pratique de la résidence conduit l'équipe à partager le quotidien d'individus alcooliques ou polytoxicodépendants, de personnes délirantes, affaiblies par une conduite suicidaire, mais aussi de femmes ou d'hommes battus, de mineurs en rupture de famille, de malades dépendants de l'Assurance Invalidité, ou encore de travailleurs paupérisés, de chômeurs soudainement privés de logements. Selon son sens le plus ancien, l'hébergement, ici d'urgence, recoupe un véritable usage de l'hospitalité accordée à des individus désespérés. Contraignant à l'aménagement quotidien du tolérable et du sécuritaire, par exemple face à la -porte d'entrée du centre ouverte ou fermée-, cette promiscuité avec le malheur et la culture du dénigrement individuel est combattue par les objectifs mêmes de la pratique résidentielle: accueil,

PRÉFACE

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conversations à bâtons rompus, rencontres à trois entre deux permanent(e)s et un résident, économie en quatre moments des repas qui ordonnent l'emploi du temps, partage de la nourriture qui permet une -recomposition. du lien social, -moment du café. préfigurant la vaisselle et l'avant-coucher. Souvent ritualisée jusque dans la veillée qui remplit la solitude, cette gestion minutieuse du temps et des tâches oblige les résident(e)s à moduler leur agressivité ou à régler leur angoisse en fonction du pacte communautaire qui a force de loi au Racard. Délicat agencement du quotidien et de ses conflits potentiels dans l'espace réduit du centre d'hébergement, la pratique de résidence est donc une cohabitation dépourvue de violence qui doit susciter l'adhésion volontaire à la règle et l'identification aux valeurs du groupe. Offrant aux résident(e)s les normes référentielles d'une identité en reconstruction, cette discipline de la résidence permet la reconquête de la proximité corporelle, le partage du voisinage et celui des tâches de vie quotidienne. Confrontée à la complexité de maintes situations de détresse psychosociale, la pratique de résidence valorise donc l'animation collective intra muros, mais reste en phase avec la société d'où est issu chaque résident qui est porteur d'une biographie trop souvent à charge. Même si la pratique de résidence constitue parfois une manière de négocier avec un patient son entrée à la clinique psychiatrique de Belle-Idée, c'est un humanisme existentiel que prodiguent les permanent(e)s du Racard qui, par la pratique du Taiji, art martial permettant une meilleure coordination entre le corps et le mental, trouvent la posSibilité de dépasser "appréhension verbale de leur pratique institu tionnell e.

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Le lecteur trouvera ici la chronique parfois minutieuse d'un nouvel apprentissage â la sociabilité auquel oeuvrent les permanent(e)s du Racard qui exposent notamment six -agencements de résidence. â travers les parcours de vie de Jérôme et Ruth ayant derrière eux -une longue expérience des institutions psychiatriques., Fabien -délirant et très persécuté., Françoise se prostituant, Giorgio et Mario polytoxicodépendants. Ce livre met â jour une certaine abnégation inhérente au travail psychosocial qui frise la vocation individuelle. Mais ce livre qui éprouve aussi nos propres représentations normatives des institutions sociales pose en fait la question de leur devenir et des valeurs qui les guident. Cette interrogation est soulevée par toute institution prenant. en charge une population hétéroclite de femmes et d'hommes, brisés par une vie fragile, en rupture de société, mais que celle-ci cherche â récupérer parfois avec violence. Après quinze années d'existence durant lesquelles près de 800 résident(e)s ont été hébergé(e)s au Racard, ce centre occupe entre assistance clinique et prévention sociale une place cardinale dans le paysage institutionnel genevois: son avenir est un choix politique que doit motiver l'originalité même de sa démarche, synthèse entre le pragmatisme asilaire et le rêve généreux d'une animation psychosociale â taille humaine. Ouvert sur la cité â laquelle il offre un service irremplaçable, le Racard nous convie â réfléchir sur une culture institutionnelle peu commune: celle du métissage que permet l'alliance intellectuelle avec les autres sciences humaines, mais aussi avec des pratiques artistiques devenant, sous la plume de Miguel D. Norambuena, autant de métaphores d'un travail psychosocial mettant l'individu et ses contradictions au centre de tout projet thérapeutique. En fait, si le

PRÉFACE

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Racard est porteur d'une utopie sociale stimulante, c'est aussi parce qu'il a mis sur les rails cet humanisme de l'-écosophiesouhaitée en son temps par Félix Guattari dont le souvenir hante les pages de ce livre. C'est dans un horizon d'attente fait d'espoir et de perfectibilité que s'insère cette réflexion plaidant pour une animation psychosociale pétrie d'humanisme. Collective, traduite en paroles qui cherchent à épanouir toutes les subjectivités et à vaincre l'exclusion, allant jusqu'à responsabiliser celles et ceux à qui elle vient en aide, cette stratégie de la -recomposition- du lien social à quoi tend la pratique de résidence constitue un chemin pour retrouver une raison d'être. Visant les individus marginalisés par la vie et les institutions psychiatriques, l'objectif de la pratique de résidence est en effet élevé: ne plus -dormir sa vieN, mettre fin au désenchantement existentiel, en terminer avec le désarroi qu'attisent les échecs individuels et sociaux. A l'heure des interrogations politiques et budgétaires sur l'avenir des institutions psychosociales, le Racard et son équipe nous invitent à écouter la voix d'individus brisés qui nous disent que le combat contre la précarité sociale et son cortège de pathologies individuelles n'est jamais achevé dans une démocratie moderne. Le soutien qu'apporte l'État de droit à des entreprises aussi généreuses que l'est celle du Racard, ce lieu d'un nouveau passage vers la dignité retrouvée, est un bon indicateur de son projet politique. Michel Porret, août 1996

Aux résidents du Racard, qui ont été nos meilleurs pédagogues.

INTRODUCTION

Fait-on du social pour aider les pauvres ou fait-on des pauvres pour élargir le champ du socia!...? On ne rompt pas la solitude avec des subsides.
Walo HUfMACHERl

Les populations susceptibles de relever des interventions sociales sont non seulement menacées par l'insuffisance de leurs ressources matérielles, mais aussi fragilisées par la labilité de leur tissu relationnel; non seulement en voie de paupérisation mais aussi en cours de désaffiliation [.. .J, en rupture de lien sociétal. Au bout du processus, la précarité économique est devenue dénuement, la fragilité relationnelle isolement. Robert CASTEL2 Nous vivons aujourd'hui dans un monde où les événements meurent plus vite qu'ils n'arrivent parce qu'ils ne sont pas réactivés sur d'autres plans. A cette dynamique de mort, l'oeuvre doit pouvoir opposer une circulation virtuelle, une anamnèse qui permette de démultiplier les parcours du sens. Carmen PERRIN3

Ce choix de textes que nous présentons aujourd'hui après quinze ans de .pratique institutionnelle de résidenceest traversé par une question fondamentale, une question de ford. Cette
1 Sociologue, Département de l'instruction publique, Genève, 1991. 2 Face à l'exclusion (collectiO, Ed. Esprit, Paris, 1991, pp. 139140. 3 Créatrice, sculpture, Paris,
Art Press

n° 148, Juin 1990, p. 37.

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question, posêe tout au long de ce travail, est celle de savoir s'il est possible, dans le champ institutionnel actuel, de penser, voire d'inventer une proposition d'hêbergement et d'appui psychosocial souple, non mêdicale, et qui soit tournêe vers l'êpanouissement des subjectivitês, en dehors des rêductions comportementalistes, psychanalytiques, systêmiques ou de rêseaux4, au sens fort de ces termes. La seule certitude que nous pouvons toutefois dêjà avancer dans cette introduction, c'est que cette proposition doit être rêalisêe à partir d'un travail de refonte de l'ensemble des finalitês institutionnelles de l'assistance. Et pour cela, la production de l'assistance ou de la prêvention institutionnelle doit être conçue et pensêe comme n'importe quelle production esthêtique, laquelle nêcessite un climat de travail avec de hauts coefficients de libertê. Le dêsir5 et la crêativité fonctionnelle
4 Pour, La revue du Groupe de recherche pour l'éducation et la prospective: Réseaux, insertion, citoyenneté, n0134, juin 1992, L'Harmattan. Cf. également Jean CHESNEAUX, .Les réseaux: une avancée plutôt ambiguë?, Transversales, science/culture n019, Paris, janvier-février 1993. 5 Dans cet ouvrage, la notion de .désir. fait référence à celle forgée par Félix GUATIARI. Le .désir. renvoie à la notion d'inconscient productif, notion propre à eet auteur. Pour lui, la 'production comme processus déborde toutes les catégories idéales et forme un cycle qui se rapporte au désir en tant que principe immanent. C'est pourquoi la production désirante est la catégorie effective d'une psychiatrie matérialiste (...). Les machines désirantes sont des machines binaires, à règle binaire ou régime associatif; toujours une machine couplée avec une autre (...). Le désir ne cesse d'effectuer le couplage de flux continus et d'objets partiels essentiellement fragmentaires et fragmentés. Le désir fait couler, coule et coupe» (...). .J'aime tout ce qui coule, même le flux menstruel qui comporte les oeufs non fécondés», dit Miller dans son chant du désir». ln: Gilles DELEUZE-Félix GUATIARI, L'Antioedipe, Minuit, Paris, 1973, p.ll.

INTRODUCTION

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doivent régner, et les compétences de chacun doivent être clairement désignées. En effet, dès le début de notre mandat, nous nous sommes aperçus que nous allions devoir mener une bataille à long terme, une sorte de révolution continue, tant contre notre propre ignorance que contre les idées préconçues et figées de l'assistance. Nous nous sommes tout d'abord basés sur nos perceptions premières. Il fallait bien, comme le disait une collègue, que le lieu de travail devienne pour nous vivable; que nous puissions marcher et nous mouvoir sans crainte parmi les résidents, qu'ils soient en état de crise aiguë ou non. Le défi était lancé: il a fallu s'informer, étudier et réfléchir, poser les bonnes questions et rendre intelligibles nos lignes de force et de faiblesse. Il a fallu relever, voire accepter et rendre fonctionnels les traits singuliers de chacun, leurs zones d'ombre et de lumière. Deux autres problématiques se sont juxtaposées: celle des réalités problématiques des résidents et celle de l'habitat, ce lieu de pause et de vie. En effet, comment faire co-habiter, co-exister dans un espace-temps donné des entités hétérogènes qui tantôt se repoussent, tantôt se captivent? Comment soutenir les résidents dans un contexte d'hébergement provisoire? Comment les aider ou les appuyer psychosocialement, sans pour autant aliéner leurs coordonnées sociétaires primordiales? Autrement dit, comment devenir aujourd'hui responsable de ce que l'on fait dans le court comme dans le long terme?6 Est-il encore possible de construire méthodologiquement,
6 Hans JONES, Le principe Responsabilité, une éthique pour la civilisation technologique, traduit de l'allemand par Jean Greisch, Paris, Cerf, 1990.

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.diagrammatiquement.,7 une énonciation collective capable de tenir compte à la fois des problématiques de la perception, des délires et des états dits de manque ou d'excès (excès de joie, de tristesse ou de profonde désolation)? Enfin, de quelle manière aider la personne assistée sans fêler ni briser sa singularité subjective au moyen de redondances normatives dépourvues de portée constructiviste? L'autre série d'interrogations, non moins importantes que les précédentes, se référait au lieu, au territoire environnemental immédiat. Le lieu, avec ses composantes architecturales, son allure intérieure, l'épaisseur des murs et son vieillissement, est-il semblable au bistrot du coin ou aux grands ensembles hospitaliers? Il fallait donc aussi rendre lisible, spécifique et nominal ce dernier niveau, ou feuilletage pragmatique. Ainsi, nous avons travaillé ces réalités institutionnelles de manière à leur donner une existence propre, un statut. Il a fallu pour cela tantôt les faire apparaître, les faire bifurquer, tantôt les mettre dans des rapports d'ordre comme de désordre créatifs. Rien, évidemment, n'allait de soi. Notre démarche a été construite par tâtonnements évolutifs
7 Le diagramme: tracé destiné à présenter sous une forme graphique le déroulement et les variations d'un ou de plusieurs phénomènes. Le programme: -suite d'actions que l'on se propose d'accomplir pour arriver à un résultat. (Dictionnaire Robert, Paris, 1967). Le diagramme, à la différence du programme, a l'avantage de nous évoquer une perspective des phénomènes psychosociaux moins linéaire et moins asservie aux réductions cause-effet qu'abrite l'idée de programme. Une -pensée diagrammatique. peut faire participer, dans un même composé analytique et propositionnel, des entités variables ou hétérogènes, et recoupe des directions tantôt récurrentes, tantôt contradictoires.

INTRODUCTION

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discontinus, au coup par coup, avec l'aide de beaucoup de gens, et à la fois de personne. Et nos plus grands pédagogues, nous tenons à le répéter, ont été les résidents eux-mêmes. Nous avons été guidés par notre ferme détermination de bien regarder et de bien voir les résidents lorsqu'ils étaient là; de les écouter et de les entendre, tantôt dans la démesure de l'incompréhensible, tantôt face aux redondances plates que peut produire l'homme urbain, reclus dans un microcosme pauvre de lumière et de vie. Il fallait pouvoir produire cet effort, ou cette puissance, d'être bien avec soi-même, face à l'autre, en vue de saisir, de sentir les productions de gestes, de rythmes, de coupures et de bifurcations de sens qui habitent les personnalités de base des résidents. Chez certains résidents, la profondeur du .vide existentiel.B, ou .l'immense vide dans la subjectivité-9, est d'une telle épaisseur, qu'il a fallu construire, dans le cadre des permanences du Racard et avant toute considération d'insertion sociale, des objets praticothéoriques: objets rudimentaires de recomposition de
8 Victor FRANKL, -Réflexions sur la pathologie de l'esprit contemporain-, in Présence de Frankl, Yves PELICIER, Tricorne, 1996, Genève. p. 9. Thème par ailleurs récurrent des questions du -sens de la vie et de la transcendance. aujourd'hui posées par Luc FERRY dans L'homme-Dieu ou k sens de la vie, Grasset, 1996. 9 D'après le paradigme esthétique developpé par Félix GUATTARI, le capitalisme intégré - CMI - -qui tral1sforme les territoires existentiels en marchandises et fait dériver l'énergie subjective vers des produits, fonctionne alors sur le mode de la névrose: il engendre un -immense vide dans la subjectivité., une -solitude mach inique. s'engouffrant dans les espaces laissés vacants par la désertification des espaces d'échanges directs. in, Chimères, -Le paradigme esthétique., Nicolas BOURRIAUD, Montreuil, France, n021, 1995, p.77.

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liens; objets empathiques ou objets d'-états d'ambiancedifférenciés, véritables micro-politiques cartographiques élémentaires de re-subjectivation et de re-temporalisation du quotidien. Et cela au moyen par exemple de pauses, de rites, de marqueurs divers, tel l'acte de demander à un résident d'allumer les bougies à table avant de commencer le repas, ou l'acte de le saluer en lui serrant la main et en le nommant. En ce qui concerne l'aspect plus individuel, nous avons dégagé une surface d'interlocution (nommée -conversation à bâtons rompus-) entre le résident et les deux permanents de soirée. Ce type de conversation, sorte de sous-ensemble d'espace hétérodialogique, permet un soutien plus serré, voire des élaborations ponctuelles d'affirmation ou de recomposition des subjectivités. Notre approche de soutien de résidence tente avant tout de soustraire, d'enlever et d'amputer les petites cruautés de la vie ordinaire, au profit d'actes quotidiens -auto-poïétiques»lO, c'est-à-dire d'expériences de vie inscrites à la fois dans des histoires uniques, singulières et en même temps liées, articulées ou agencées à l'environnement plus vaste. C'est pourquoi notre travail de résidence est présenté comme un processus de création institutionnelle -de moins», -mineur-, à la façon de l'opération de soustraction réalisée en Italie par le metteur en scène

10 ).BRIGGS et P.D PEAT, Un miroir turbulent, Guide il/ustré de la théorie du chaos. Traduit de J'américain par Dimitri STOQUART, Paris, InterEditions, 1991.

INTRODUCTION

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théâtral et acteur Carmelo Bene dans son travail de mise en scène}}. Ce travail de minorisation, qui doit certes toujours être recommencé, puisqu'il s'agit de relations humaines de plus en plus encombrées de discours totalement déliés d'actes concrets, tente également d'exorciser les peurs auxquelles le sociologue français Jean .Baudrillard fait allusion: -On a peur d'attraper le sida, mais on a peur aussi d'attraper le sexe tout simplement, on a peur d'attraper quoi que ce soit qui ressemblerait à une passion, à une séduction, à une responsabilité.}2. Enfin, pour rester dans le domaine des productions esthétiques, nous pouvons citer le peintre Roberto Matta, lorsqu'il dit que .l'art ne reproduit pas le visible, il rend visible.} 3. Notre pratique d'animation psychosociale de résidence, à la manière du travail pictural de Roberto Matta, est un effort d'ouverture du champ social et institutionnel à quatre niveaux: l'action, l'énoncé, la perception et l'entendement. Le Racard n'est ni un centre éducatif, ni un centre social, ni un centre a priori thérapeutique, au sens strict de ces termes. Le Racard est plutôt un .laboratoire de lien socia}., situé à l'interface du champ sociologique, psychologique et écologique. C'est
11 Travail Théâtral XX VIl, Dôle, Dijon, Presses Jurassiennes, 1977, pp. 61-90. Cf. 1ère partie, chapitre 5 : Quatre séries deleuziennes, -De la soustraction comme opération aux virtualités inattendues.. 12 Jean Baudrillard, -La sexualité comme maladie transmissible-, Libération, 4 décembre 1995. 13 Eduardo CARRASCO, Matta, Conversaciones, Santiago-Chili, Ceneca/Cesoc, 1987. Cf. également G. FERRARI, Matta, Entretiens morphologiques, Notebook nOl, 1936-1944, Londres, Sistan, 1987.

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pourquoi cet ouvrage est imprégné de la notion d'-écosophie- développée par Félix Guattari dans Les trois écologiesl4. Toutefois, l'hypothèse d'une pragmatique institutionnelle à caractère de -pause-, associée à un travail de soutien psychosocial individuel et collectif, nous a paru jusqu'à présent l'hypothèse la plus adéquate. Si les textes qui suivent représentent l'aboutissement d'un long travail de mise sur papier d'une pratique initiée voilà quinze ans déjà, le lecteur ne trouvera toutefois pas un lien chronologique entre les divers chapitres. En effet, s'agissant à la fois d'un compte rendu de divers moments institutionnels, d'une mise en écriture, mais également d'un processus de maturation très variable, chaque chapitre peut se lire de façon indépendante. Ce choix délibéré implique dès lors un certain nombre de répétitions, que le lecteur voudra bien nous pardonner. Pour une raison de clarté, nous avons divisé cet ouvrage en deux parties. La première regroupe des textes qui font référence à des repères théoriques. Dans la deuxième, on retrouve ces mêmes thèmes, mais plutôt liés à la pratique. Miguel D. Norambuena, juin 1996.

14 Félix GUATIARI, Les trois écologies, Galilée, Paris, 1989. Le terme d'écosophie désigne tantôt la subjectivité ou la psyché, tantôt l'individuel, le collectif, l'environnemental, le social ou le politique.

PREMIERE PARTIE

ECHAFAUDAGE

THEORIQUE

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