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Heidegger rejeté

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Ce qui arrive, ce-qui-apparaît dans le monde (L’Ereignis) entretient avec le « mouvement » qui le porte (metabolè) un rapport bien étrange... Les deux dimensions ne semblent pas toujours correspondre ! Peut-on cependant initier la pensée d’un tel mouvement, la pensée d’une telle lancée en deçà le phénomène, celle qui le tient pour parvenir ensuite à révéler réellement ce qui se passe ? Pourrait-on alors exposer une théorie sur la réalité insigne de ces mobilités ? Et dire enfin à travers elles à quoi correspond vraiment ce qui advient ?

Certes, la métabole (la structure mobile, ce qui change, ce qui va au-delà du lancement qui le crée au départ) se manifeste principalement selon un certain nombre de modes que l’on peut au début seulement imaginer. Mais dans ce qui arrive tout-de-go, la dimension métabolique de ce qui advient change parfois du tout au tout ! Le mouvement porte en lui l’événement dont on peut déduire pas mal de conséquences ; mais l’événement produit aussi un certain mouvement – dont effectivement on ne peut plus rien dire lorsqu’il apparaît subitement, lorsqu’il arrive...

Ontologie, phénoménologie, métabologie...


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Présentation

Ce qui arrive, ce-qui-apparaît dans le monde (L’Ereignis chez Heidegger) entretient avec le « mouvement » qui le porte (metabolè des Grecs) un rapport bien étrange… Les deux dimensions ne semblent pas toujours correspondre ! Peut-on cependant initier la pensée d’un tel mouvement, la pensée d’une telle lancée en deçà le phénomène, celle qui le tient pour parvenir ensuite à révéler réellement ce qui se passe ? Pourrait-on alors exposer une théorie sur la réalité insigne de ces mobilités ? Et dire enfin à travers elles à quoi correspond vraiment ce qui advient ?

Certes, la métabole (… la structure mobile, ce qui change, ce qui va au-delà du lancement qui le crée au départ) se manifeste principalement selon un certain nombre de modes que l’on peut au début seulement imaginer. Mais dans ce qui arrive tout-de-go, la dimension métabolique de ce qui advient change parfois du tout au tout ! Le mouvement porte en lui l’événement dont on peut déduire pas mal de conséquences ; mais l’événement produit aussi un certain mouvement – dont effectivement on ne peut plus rien dire lorsqu’il apparaît subitement, lorsqu’il arrive…

 

Ontologie, phénoménologie, métabologie…

 

Admettons donc l’éventualité d’un imaginaire qui ne s’oppose plus classiquement à une réalité habituelle et sans images investies… L’imaginaire devient total. L’image se fait changeante… Comme un film ou une vidéo qui invente sa forme comme son contenu. Plus de phantasia (imagination) où s’inventent ensuite les phénomènes s’opposant drastiquement à l’eidos (forme) d’où procèdent les êtres en tant qu’ils sont ce qu’ils sont (en deçà de l’imagination)… Nous sommes maintenant dans le fantastique incessant de leur commuabilité. Nous sommes dans un être-au-monde heideggérien où tout n’apparaît pas systématiquement devant les simples yeux de l’observateur patenté. Celui qui constate l’apparition du phénomène et pense à l’être manifesté.

Maintenant, les choses apparaissent exclusivement dans le cours de leur transformation singulière. Elles acquièrent momentanément leur identité relative. Une chose à voir, un corps animal ou humain, une particularité remarquable d’un existant (son sexe, l’emploi dont il se réserve l’exécution etc.) n’a de vérité qu’en vertu de sa métabolicité, de sa tendance irrépressible au changement perpétuel…

 

 

Jean-Philippe Pastor,Docteur en philosophie, ancien élève de Cornelius Castoriadis, puis de Jacques Derrida à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), présente ici son premier travail au sujet de Heidegger. S’intéressant prioritairement à une critique de la raison modale dans la pensée contemporaine – à savoir en quoi consistent les possibles logiques puis ontologiques dans les différents mondes qui les conditionnent – Jean-Philippe Pastor a essentiellement publié :

 

La Métabole des Grecs – Moonstone Paris – 1989

Critique de la raison modaleLe possible et l’inattendu – MP – EHESS – 1994

Castoriadis, la création des possibles – Moonstone Paris /Numeriklivres – 1987

Derrida ou le prétexte dérobé – MP – Sorbonne IV – EHESS, 1999

À nous maintenant d’expanser, l’intégrale des dithyrambes anciens – Fleuri – 2001

Et là soudain nous perdons pied – À nous maintenant d’expanser… Fleuri – 2002

Sur un air de fête en ArcadieÀ nous maintenant d’expanser… Fleuri – 2002

À cet homme messager des vrais biensÀ nous maintenant d’expanser… Fleuri – 2003

De grandes fleurs mouvantes en voyageÀ nous maintenant d’expanser… Fleuri – 2004

Et puis un spectre est entré… Le temps a reparuÀ nous maintenant d’expanser… Fleuri – 2005

L’état-métabole comme vécuÀ nous maintenant d’expanser… Fleuri – 2006

Reprises : art et critique de la raison jeteuse – Fleuri – 2007

Numerica Ficta I – Du livre numérique – Moonstone Paris – 2008

Numerica Ficta II – Outre-philosophie – Moonstone Paris – 2009

Numerica Ficta III – L’écriture maintenant et la philosophie déposée – Moonstone Paris – 2010

Heidegger rejeté – L’Inanticipable et sa manifestation – Moonstone Paris – 2011

Aristote physicien et la metabolè – Moonstone Paris – 2012

Reprises (encore) – Moonstone Montréal – 2013

Jean-Philippe Pastor

HEIDEGGER Rejeté

L'inanticipable
et sa manifestation

Moonstone Publishing ©1995
Les Éditions du 38 ©2015

Heidegger rejeté,
L’Inanticipable et sa manifestation

« Le soudain, l’abrupt devient le subi,

qui ne contredit qu’en apparence le permanent,

c’est-à-dire ce qui endure jusqu’au bout ».

 

M. Heidegger – Le Principe de raison

Introduction

 

Dans son livre Étant donné (PUF/Paris), Jean-Luc Marion s’inquiète ouvertement des substitutions nominales, substantives qui viennent subitement dire l’Être et le Temps dans certains textes majeurs du dernier Heidegger. Au cours de la fameuse conférence prononcée par le penseur allemand en 1962 « Zeit und Sein » (… et non plus l’inverse), ces notions finissent par disparaître innocemment au fur et à mesure de leur incessante énonciation. Elles semblent sans cesse converties !

 

Ces transcriptions font certes une large place momentanée à la donation, concept central de la phénoménologie lorsque l’être et le temps interviennent dans ce qui advient ; mais pour bientôt s’évanouir à son tour au profit de l’énigmatique Ereignis (ce qui arrive, ce qui se passe)…

 

Or le seul fait de pouvoir nominalement désigner l’énigme du « Es gibt » (le Cela donne, toujours en majuscule avant le verbe geben en allemand), du « Il y a » par un vocable souvent changeant, constitue à coup sûr pour Marion une pure et simple « profanation » du don : l’Ereignis viendrait en fin de partie se réapproprier tout ce qui a été donné (selon la traduction très littérale de l’adjectif eigen, à savoir propre… en propre), oubliant ce qui avait été préalablement – et si généreusement – prodigué par la donation ! Heidegger serait ici « rejeté » dans sa manière de procéder. L’être-rejeté devient en effet dans sa critique celui qui porte et envoie au plus haut les choses les plus disponibles – mais malencontreusement les moins accordées, le lancé appartenant à ceux qui ouvrent illicitement à leur vie une liberté supposée… Ici l’anonymat respectueusement préservé du « Es gibt » (le « Il y a » tout en français…) serait chaque fois violé à la faveur d’un Nom transitoire parfaitement illégitime ; et ceci alors que la majuscule employée dans le « Cela donne » avait précisément pour vocation d’empêcher tout nom propre de venir invalider l’exercice du don une nouvelle fois. Une expression s’engageant encore et définitivement à ne plus changer ! Dans ce cas, L’Ereignis serait nécessairement promu au rang d’opérateur privilégié sans l’avouer. Et il faut bien accorder au caractère anonyme du « Il y a » non seulement la qualité « apotropaïque » de sauvegarde de l’énigme qui joue dans le « Es gibt » – mais également, en suivant Heidegger, la conservation d’une présumée liberté de la pure donation dans l’exercice de son activité.

 

Dans ces conditions, demandons nous en quoi le don, afin de préserver l’intégrité du « Il y a » et rester dans la donation selon Marion, devrait-il nécessairement échapper à toute métamorphose ultime, tout changement incessant face à « ce-qui-vient » ? Dans son appellation, l’Ereignis devrait-il inévitablement s’arrêter pour se changer en un vrai don, même dans le caractère parfaitement inattendu, inanticipable de son apparition la plus soudaine ?

 

Puis, au-delà de la donation irrévocable chez Marion ou de l’opportunité de son constant remplacement nominal chez Heidegger, interrogeons-nous sur les rapports que l’Ereignis entretient avec le « mouvement » particulier qui le porte (metabolè) : en quoi en effet l’Ereignis parviendrait-il à son tour à atteindre la pure mobilité qui anime ingénument « ce qui arrive » ? En quoi réussirait-il davantage, en modifiant innocemment et couramment son signifiant, à sauvegarder l’aspect virginal du déplaçant « Il y a » ?

1. L’Ereignis sans aucune prévisibilité, aucune prévention

En son fond, Heidegger éviterait purement et simplement la pensée du don. 

 

Il ne l’évoquerait selon Marion qu’afin de mieux s’épargner la tâche d’approfondir son sens ; de ne pas avoir à lui prodiguer toute la reconnaissance que nous devons en toute légitimité au « Cela donne ». Et ceci au moment même où le penseur de Freiburg-im-Breisgau lui accorde pourtant toute l’originarité qui lui revient. Si la phénoménalité de l’être a partie liée avec un « Cela donne » originaire, au point de passer en lui […], le « Es gibt » disparaît maintenant dans l’Ereignis qui injustement viendrait à tort se l’approprier. La donation s’abolit dans le « Ce-qui-advient ». Si nous n’avons pas affaire ici à une nouvelle interprétation de l’être comme le soutient ardemment Heidegger, l’Ereignis est sans conteste pour Marion une interprétation suivante du « Ce-qui-donne », reconduisant la logique de « Zeit und Sein » à celle très conventionnelle ayant cours dans le traitement habituel de l’être/étant : « Ce-qui-advient », l’Ereignis vient en fait recouvrir absolument l’anonymat du « il » dans le « il y a ». Il l’amène, tout comme l’étantité, à la pure présence (Anwesen). En ce sens, une nouvelle figure métaphysique viendrait finalement reconduire et faire suite à un nouveau sens de l’être.

 

Seulement, nous prévient Heidegger, « Ce-qui-advient » là, ce qui se destine comme avènement est ici soi-même sans histoire (ungeschichtlich), sans aucun moyen d’être pré-vu (il est, en 1973 dans le Séminaire de Zähringen comme le rappelle Marion, « le plus inapparent de l‘inapparent ») ; et décidément sans aucun destin (geschicklos). Toute pré-visibilité dans l’inapparent auquel l’Ereignis correspond pour Heidegger reste vaine. Dans l’approche de « Ce-qui-survient » (Temps et Être p.210 Gallimard 1969), c’est seulement l’approche d’un non-encore-présent qui apporte et produit du même coup ce qui est. Et ce survenir n’a aucun moyen d’être pré-vu ! Car, explique Heidegger, « cet approchement de la proximité tient ouvert le survenir depuis l’à-venir en ce que, dans le venir, elle réserve alors la possibilité d’un présent ». Ce qui advient n’a en fait aucun lieu préalable qui lui serait imparti du dehors. Aucune place qu’il suffirait d’atteindre afin de l’amener philosophiquement au langage tangible. En effet, ce survenir est lui-même le site sans lieu de toute présence possible et imaginable. Il est d’abord le sans-destin qui vient à notre rencontre, au-devant de nous. Son advenue se révèle uniquement dans le cours des changements qui s’effectuent entre le « Il y a », la donation, la destination, la tension (Reichen), etc.

 

Déjà, l’Ereignis est ici intervenu de manière entièrement sur-venante ; à savoir de façon parfaitement inattendue (unverhofft pour citer un terme déjà employé dans Sein und Zeit à propos d’un trait caractéristique de la seule peur, pas encore de l’angoisse). Et de fait, Heidegger confirme maintenant dans le même texte qu’« entre les concepts énoncés dans la conférence, il ne règne aucune gradation allant dans le sens d’un toujours-plus-originel ». Ce n’est plus une investigation « par la succession » et par la suite des interprétations qui peuvent venir rendre compte de la précession des différentes figures de l’être – si tant est qu’Heidegger n’ait jamais cherché à engager une telle démarche vers l’origine. Dans cette procession interprétative, nous avons plutôt affaire à des stations (Stationen) qui adviennent sans aucun motif déterminable de liaison graduelle « sur un chemin de retour qui est ouvert par ce qui déjà s’approche et conduit à l’avènement ».

 

Dans un tel contexte, il est clair que l’Ereignis ne saurait figurer un nouveau visage destinal à venir ainsi que le déclare fort explicitement Heidegger. Il ne peut pas être une nouvelle empreinte (Prägung) de l’être appartenant à l’histoire de l’être et de la suite déterminée de ses multiples interprétations – puisque, de toute façon, « l’être appartient à l’Ereignis où il est retiré ».

Par conséquent, il s’effectue de par lui-même comme incise, césure, irruption au sein de la plénitude historiale de l’être ; mais surtout, sans aucune détermination processuelle à partir d’une autre figure qui lui accorderait enfin la précession (fût-il évidemment question à ce moment-là d’une supposée donation…). « Ce-qui-advient » signifie ainsi une marque venant à être transformée (abgewandelte) sans que la suite des précédentes interprétations de l’être et du temps n’inter-viennent afin d’œuvrer à son advenue.

De la sorte, pour la pensée qui, une fois cette figure apparue sans aucun motif de gradualité, entre dans l’Avènement, l’histoire de l’être et des différentes figures l’interprétant (comme idea, actualitas, volonté, etc.) vient à se terminer. Et ceci parce que l’histoire de l’être qui repose pour sa part dans le destin n’est plus avec l’Ereignis comme ce qui est maintenant en termes de pensée méditante à penser en propre. Ce qui est à penser désormais dans le sans-destin se tient dans l’advenir à soi, « temps et être advenues à eux-mêmes » dans la survenue de cette appropriation : « … ce qui les détermine (bestimmt) et les accorde tous deux en leur propre (in ihr Eigenes), […] cela veut dire dans leur convenance réciproque (ihr Zusammengehören) nous le nommons : Das Ereignis. »

 

La pensée de cette advenue se concentre à partir de maintenant sur l’incision d’un autre qui se produit dans l’être, l’incision s’ajointant à la précédente se produisant dans le temps.

Là arrive de par lui-même ce qui est à la fois l’étendue et la durée. L’advenue étend tout de go, d’un coup d’un seul (Temps et être p.219), ce qu’elle conduit dans la durée appartenant à ce qui est revenu librement à soi. Le tenant de la nouvelle question (Das Gabe, plus proche du tenir que du donner ce que l’on possède) ne vient pas ici s’ajouter après-coup « comme un rapport plaqué sur l’être et le temps ». Il fait venir « d’un seul coup », en un clin d’œil (ein Wink) l’être et le temps à leur propriété à partir de leur propre rapport. Aussi, ne s’agit-il plus de penser directement l’être comme tel — avec les nombreuses figures venues accomplir le déploiement de son historialité ; mais son retrait à partir de la Figure appropriante/désappropriante de l’Ereignis. Et il s’agit de viser maintenant ce retrait à partir de l’Ereignis, c’est-à-dire depuis l’Ereignis, comme le suggère le sous-titre des Beiträge (Vom Ereignis), et non à partir d’une philosophie qui lui serait extérieure.

 

À partir de ce point événementiel, nous pourrions légitimement prétendre que la compréhension de l’être et du temps comme Ereignis correspond bel et bien à un changement historial de son sens. Nous pourrions comprendre que l’historialité de l’être à travers la pluralité de ses transformations successives n’est précisément que l’autre Nom de l’Être, lequel correspondrait à une précession réglée de métamorphoses concernant l’interprétation à donner à la « présence » – à laquelle viendrait maintenant s’adjoindre l’advenue indéterminée et indéterminable de l’Ereignis. Ce regard légitimerait ici l’accord principal qu’il faudrait en effet octroyer à la donation : il donnerait à penser qu’avec l’être précédemment et jusqu’ici transformé s’ouvre une nouvelle époque de l’histoire qui viendrait s’inscrire et consacrer la donation dans l’ordre déterminé de la venue à présence.

 

Or il est clair qu’Heidegger s’oppose formellement à la possibilité d’une telle compréhension de « Ce-qui-arrive ». L’avènement dont il est question correspond à la Geschicklosigkeit des Ereignisses, au sans destin, à la perte destinale de ce-qui-vient. Ce qui apparaît là et se produit n’a rien à voir avec la manifestation des précédentes formes de l’être qui venaient précédemment l’une après l’autre donner leur interprétation métaphysique de l’être et du temps. Il ne s’agit plus du tout de mettre en lumière le « Es gibt » de l’entrée dans la présence comme un aspect supplémentaire venant enrichir ce qui est. L’inattendu (Unerwartet, Unverhofft…) revient maintenant chez Heidegger comme métamorphosant et révolutionnant l’ancien concept de la Gelassenheit : le laisser-être, l’in-différence et peut-être même l’aban-don. Car avec l’Ereignis dans la survenue originale qu’il porte, ce n’est pas seulement une nouvelle forme inouïe de la Grâce revenant d’un visage qu’on ne lui connaissait pas qui surgit, c’est aussi une figure que l’on dirait post-métaphysique, inédite de la Bewegung et du retournement imprévu qu’elle occasionne. Ce qu’il y aurait de divin dans cette révélation laisserait toujours et encore la conversion s’accomplir. Il réapparaîtrait plus que jamais comme le cœur véritable de la Kehre.

Seulement, l’inattendu approche désormais sa Kehre et sa réversion comme contre-mouvement ayant son point de conversion dans l’Ereignis lui-même. Le Dasein ne peut toujours pas entrer seul comme en pleine autonomie dans le jeu de ce qui advient et se retourne contre toute attente. Il s’adjoint à ce point un Inaugural qui le précède. Il met avec lui en œuvre un contre-effet métabolique insoupçonné venant contrarier la dérive sans fin de sa volonté nihiliste. Soit donc l’existence d’une précession qui compose paradoxalement l’essence de son être-là avec une advenue inanticipable…

2. L’entrée de jeu chez Martin Heidegger

 

Cependant… Das Ereignis, lorsqu’il survient, advient d’entrée de jeu

 

Du retrait de sa propre provenance, il ne fait suite à aucune des figures jusqu’ici désignées dans le jeu précédent. Il est « inhabituel ». « Exceptionnel ». Il permet d’un coup d’un seul le surgissement (Entstehung) de ces directions inédites, de ces formes métamorphosées, « déconstruites » (défaites comme Heidegger le dit des formes à venir du Dasein dans Acheminement vers la parole) accordant au dernier Dieu, au Dasein, à l’étant, à l’être l’éventualité ou la chance d’une nouvelle visibilité (Sichtbarkeit). Par son caractère inanticipable, l’Ereignis, si tant est qu’un tel vocabulaire sied à sa manifestation, doit être pensé comme libre de toute condition de possibilité. Il n’a de ce fait « aucune manière particulière d’advenir » (car s’il en possédait ne serait-ce qu’une seule, elle viendrait définitivement gâter l’essence de son être « en propre », désormais dans l’obligation d’une désappropriation continue pour sa préservation).

C’est soudainement qu’advient le tournant qu’il initie (Dans Der Satz vom Grund en 1957, il est même question de la soudaineté de la dispensation, jaillie de la lumière). Il advient en tout état de cause, précise Heidegger à propos de l’éclair-cie qui l’accompagne, comme l’éclair (blitzen) ainsi lancé.

 

Il se fait comme le Soudain entrant dans l’être (Einblitz) à la seule et unique manière de l’avènement (voir La fin de la philosophie et le tournant. p.317 Gallimard). Cet « aperçu » – cet « Aufriß » –, qui « ouvre », soudainement et de façon « vertigineuse », sur l’« abyssalité mouvementée », sur le « sans-fond » de la « tropologie de l’Ereignis » –, il semble avoir, à chaque fois, l’aspect de la « déchirure » – « der Riß » – celui de l’« éclair » qui déchire la nuit, révélant tout d’un paysage insu. De sorte qu’en menant le raisonnement à son terme, il ne devrait faire l’objet d’aucune phénoménologie raisonnée qui chercherait en vain non seulement à fixer son essence (comme J. L. Marion en convient) [1] mais encore à le saisir préalablement comme « phénomène » tout court – car rendre compte et raison d’un « phénomène » tout à fait inattendu, sinon imprévisible – et il importe à ce point de faire la part entre ces deux notions – n’aurait pour résultat que de lui ôter le type de vérité auquel il entend prioritairement participer : et pour commencer la réduction qui consiste à l’admettre a priori au rang supposé de la donation auquel aucun inattendu ne semble pouvoir ici convenir. L’inanticipable en son droit ne peut faire l’objet ou nourrir le propos d’aucune sorte de détermination quelle qu’elle soit. Or c’est dire et même savoirdéjà beaucoup de choses de l’inattendu (sinon de l’imprévisible) que de le marquer originairement au titre de la phénoménalité. Il faudrait alors en suivant Husserl atteindre à l’intuition « vécue » du moment précis de cet inattendu (Unerwartet), viser l’origine du « présent vivant » de son occurrence pour lui attribuer l’intégralité de son sens. Ce qui ne convient en aucun cas, accordons-le, à ce que l‘on n‘attend pas. Dans cette orientation des pensées, il y aurait contradictoirement un savoir préconçu de l’inattendu…