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Henri de Guise le balafré - Histoire de France de 1563 à 1589

De
394 pages

En quel état de misère épouvantable les guerres civiles avaient réduit la France au milieu du XVIe siècle. — Situation des partis après la mort de François de Lorraine, duc de Guise (1563). — Desseins absurdes de Catherine de Médicis. — Négociations entre Condé et Montmorency. — Édit d’Amboise (19 mars 1563). — Mécontentement des calvinistes et des catholiques. — Licenciement des troupes étrangères. — Reprise du Havre sur les Anglais par Brissac.

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Mariage de Henri de Guise avec Catherine de Clèves. (P. 88.)

Charles Cauvin

Henri de Guise le balafré

Histoire de France de 1563 à 1589

PRÉFACE

A

MONSIEUR JOSEPH LEGRAS

 

A MARSEILLE

 

 

Permets-moi, mon cher oncle, d’écrire ton nom en tête de cet ouvrage. Je te dois beaucoup sans doute, puisque tu m’as tenu lieu de père ; mais je te dois surtout de m’avoir constamment donné l’exemple de la fidélité à toutes les fortes croyances dont notre vieille Provence, si chrétienne et si monarchique, s’honorait jadis ; et c’est en reconnaissance de cela que je te dédie mon livre.

En écrivant la Vie de François de Lorraine, duc de Guise, et aujourd’hui celle de son fils le Balafré, j’ai eu principalement en vue de mettre sous les yeux du lecteur les pages les plus grandes et les plus terribles peut-être de notre histoire ; celles, en tous cas, qui sont le plus fécondes en enseignements, et qui ont été le plus indignement exploitées contre la religion.

Et cependant, je peux l’avouer maintenant, combien de fois n’ai-je pas senti mon courage m’abandonner en me voyant obligé d’évoquer le souvenir de tant de crimes infâmes, de tant d’actions honteuses, de tant de boues sordides !... La plume tombait de ma main, et j’avais besoin de regarder le but pour reprendre une tâche sans doute trop lourde pour moi.

L’œuvre est achevée maintenant. Je ne sais ce qu’elle vaut ; mais ce que je peux affirmer, c’est que j’y ai mis le meilleur de moi-même.

Cet aveu fait, qu’il me soit permis de dire mon opinion sur le Balafré et sur la Ligue.

Le Balafré recueillit à l’âge de treize ans deux héritages : l’un, tout de vengeance et de haine, mit sur son front adolescent un voile sombre qui se déchira violemment pendant la terrible et sanglante journée de la Saint-Barthélemy ; l’autre, tout de gloire et de noble ambition, faisait de lui le bouclier de la foi, l’épée vivante de l’Eglise. Il les accepta tous deux avec une égale ardeur. Il fit plus, il les fondit ensemble. Coligny, qu’il considérait comme l’assassin de son père, n’était-il pas en même temps le chef des calvinistes ? En frappant le complice de Poltrot de Méré, il frappait le sectaire ennemi de sa foi et du repos de. son pays.

Encore une fois, comme je l’ai dit dans le cours de cet ouvrage, je n’excuse pas, j’explique.

Certes, l’historien, — l’historien catholique surtout, — a le devoir sacré de flétrir le crime, quelle que soit la main qui l’ait commis, quelle que soit la cause qui l’ait fait commettre. Mais, ce devoir rempli, son impartialité l’oblige à tenir compte de l’époque et des circonstances au milieu desquelles ont vécu ses héros.

Clovis, fendant d’un coup de sa framée le crâne d’un de ses soldats en lui disant : « Souviens-toi du vase de Soissons, » commettait, en somme, un acte de féroce justice ; et cependant nul historien ne le lui a reproché. Si le duc de Guise avait fendu le crâne de tous les soldats qui, après avoir volé des vases sacrés, étaient tombés sous sa main, chacune de ces exécutions sommaires lui serait reprochée comme un assassinat.

Autre temps, autres mœurs.

Mais, si l’on ne peut pas comparer les mœurs du IVe siècle avec celles du XVIe, on ne peut pas comparer non plus les mœurs du XVIe siècle avec celles du XIXe. Pour juger sainement les hommes d’une époque éloignée de la nôtre, il convient donc, avant tout, de se bien pénétrer de leur époque, de leurs mœurs, du milieu dans lequel ils vivaient, et de l’influence que les événements auxquels ils étaient mêlés devaient forcément exercer sur leurs actions.

Eh bien, tout compte fait, et malgré la part terrible qu’il prit à la Saint-Barthélémy, le Balafré reste encore une des figures les plus grandes et les plus sympathiques de cette époque tant bouleversée. Peut-on lui reprocher, en effet, d’avoir tué pour le plaisir de tuer ? Non ; au contraire, partout, sur les champs de bataille, aux sièges des villes, sa clémence et sa pitié s’éveillent en faveur des vaincus. Jamais ses victoires ne sont suivies de répressions barbares. Sa tente, à Issoire, sert de refuge aux malheureux habitants que poursuivent les soldats ivres de fureur. Il reste à cheval après le combat pour sauver les femmes du déshonneur et les enfants de la mort. Il se montre aussi bon et aussi généreux après la lutte que terrible pendant l’action.

Quatre chefs d’accusation pèsent principalement sur le Balafré : la Saint-Barthélemy, la conjuration de Salcède, la journée des Barricades, et son alliance avec Philippe II.

La Saint-Barthélémy fut la conséquence de la mort de François de Lorraine. Il est évident, pour tout esprit impartial, que, si l’assassinat du héros de Calais et de Metz n’avait pas eu lieu, la date sanglante du 23 août 1572 n’existerait pas dans notre histoire. Jamais le père du Balafré n’eût permis ce massacre.

Le crime de Poltrot de Méré a servi de prétexte à Catherine de Médicis pour livrer Coligny et ses amis à la fureur du peuple et des soldats. Ce massacre général des réformés a été médité pendant deux ans par Catherine de Médicis et son fils ; Guise n’en a été instruit qu’au dernier moment. On verra plus loin que la religion fut complètement étrangère à cette tuerie. Voici, en peu de mois, tout le plan de l’Italienne et de son conseil : faire tuer Coligny par Maurevel, pour que les protestants se soulèvent et veuillent venger la mort de leur chef sur le duc de Guise, qui sera soupçonné du crime. Guise, pour se défendre, fera appel à ses gentilshommes et aux Parisiens, qui massacreront les protestants ; alors, sous prétexte de rétablir l’ordre et de venger Coligny, les troupes du roi tomberont sur les vainqueurs, qui, trop affaiblis pour se défendre, seront massacrés à leur tour.

Tel était le plan de Catherine de Médicis, que fit échouer la maladresse de Maurevel. Coligny n’étant que blessé, il fallut l’achever, car les choses étaient trop avancées pour les laisser à mi-chemin, et Guise fut chargé de cette besogne... Il l’accepta pour venger son père !... Mais quand il a vu Coligny étendu à ses pieds, sa colère tombe ; c’est en soldat, et non en assassin, qu’il se met à la poursuite de Montgomery ; et quand il revient dans Paris, il ouvre les portes de son hôtel aux protestants.

La conjuration dite de Salcède ne supporte pas l’analyse. En dehors des révélations de ce misérable, on ne trouve nulle part des traces de ce complot, dans lequel aurait trempé tout le monde, depuis le pape et Philippe Il jusqu’aux officiers les plus obscurs, depuis les Guises jusqu’à des gentilshommes et des capitaines dont le dévouement au roi ne s’est jamais démenti.

La journée des Barricades fut une explosion révolutionnaire que l’arrivée du duc de Guise dans Paris détermina, mais dont la faiblesse de la cour envers les protestants est la cause première. Si le Balafré avait eu réellement le dessein de s’emparer de la personne de Henri III pour mettre sur son front ou sur celui de Philippe II la couronne des Valois, au lieu d’arrêter l’émeute, comme il le fit, il n’avait qu’à laisser faire le peuple. Une heure encore, et, après l’échauffourée du Marche-Neuf, les gardes françaises et les Suisses étaient massacrés et le Louvre pris d’assaut... Après cela qui donc aurait pu l’empêcher d’usurper la couronne ?... Il ne le fit pas. Dès lors pourquoi l’accuser de l’avoir voulu faire plus tard ? Il suffit de lire sa vie pour être convaincu que lorsqu’il nourrissait un projet, il ne faiblissait pas à l’heure de l’exécution.

On l’a accusé encore d’avoir été l’agent de Philippe II. Il serait plus exact de dire que, malgré toute son habileté, Philippe II n’a jamais été que l’agent du duc de Guise, qui prenait dans les coffres de ce monarque l’argent dont il avait besoin pour faire en France la guerre aux réformés et soutenir la religion.

On s’accorde à reconnaître que le Balafré était un profond politique et un grand ambitieux. Comment admettre, dès lors, qu’il se fût donné tant de mal pour le compte d’un autre ?... Quel avantage y aurait-il eu pour lui à remplacer le faible Henri III par le tout-puissant et énergique Philippe II ?... Philippe II ne fut en somme que son allié, comme le furent le duc de Lorraine, le cardinal de Bourbon et même Catherine de Médicis.

Ce qu’il voulait est bien clair. Il voulait remplir à la cour une place dans le genre de celle qu’y occupaient jadis les maires du palais, et puis, à la mort de Henri III, se faire nommer roi par les états, comme Pépin le Bref l’avait été par les grands feudataires de la couronne. Pour cela, il ne s’agissait que de faire déclarer les Bourbons, et surtout le Béarnais, hérétiques et relaps... Sa popularité aurait fait le reste.

Maintenant, à vrai dire, ce ne sont là que des hypothèses ; car nul ne peut affirmer si, malgré son ambition, il ne se serait pas incliné devant Henri IV le jour où ce roi aurait donné les preuves de la sincérité de sa conversion. Car il est une chose indiscutable, c’est que le Balafré était avant tout le soldat de la foi. Les preuves de sa sincérité abondent. Il nous suffira de citer ici la fin d’une lettre qu’il écrivait (31 décembre 1585) à J.-B. de Tassis, ministre de Philippe II, à propos des secours en argent qui lui avaient été promis :

« ... Je sais bien que je suis étranger à l’Espagne ; mais le péril de la religion vous touche autant que moi, et c’est ce péril qui est ici en jeu. Ce serait pour moi trop de chagrin si, pour m’être flatté de quelque vaine espérance, j’avais entraîné le parti catholique dans un danger si grand qu’il fût impossible de l’en tirer. Je serais moins affligé de ma propre perte que d’avoir perdu par ma conduite ma patrie et ma religion1. »

Est-ce que ce sont là les paroles d’un traître qui vend sa patrie à l’étranger ? L’or de l’Espagne, l’a-t-il mis dans sa poche ?... Non ; au contraire, il a consacré toute sa vie et toute sa fortune à la défense de la cause sacrée qu’il avait embrassée. Car, chacun le sait, à la fin de sa vie Guise était complètement ruiné.

Cela dit, pour moi le Balafré reste un homme d’un grand génie, ambitieux, mais convaincu.

Arrivons à la Ligue, dont on a tant dénaturé l’esprit.

Plusieurs historiens, même catholiques, — de Thou et Lacretelle entre autres, — n’ont envisagé la Ligue qu’à son point de vue insurrectionnel. La Ligue, il est vrai, fut une insurrection contre l’autorité royale. Mais pourquoi eut-elle ce caractère ? Parce que l’autorité royale, sous les derniers des Valois, faillit à ses devoirs les plus sacrés.

Si Charles IX et Henri III, mieux inspirés et plus énergiques dans leurs décisions, après avoir fait à la liberté de conscience toutes les sages concessions que commandait la situation des esprits sous leur règne, s’étaient posés en défenseurs résolus des lois et des édits, sans chercher constamment à violer leur parole, les troubles eussent été évités, les factieux maintenus, et le peuple, confiant dans le pouvoir, ne se fût pas ligué contre quiconque menaçait de pactiser avec l’hérésie.

Mais cette politique sage et prévoyante n’était pas celle de Catherine de Médicis, qui avait besoin, pour conserver le pouvoir, de recourir à l’intrigue, à l’excitation des passions les plus viles, à toutes les félonies et à tous les crimes. Cette politique désastreuse porta ses fruits : toutes les passions et toutes les haines furent déchaînées, et le peuple se souleva à son tour, comme s’étaient soulevés les seigneurs et les courtisans.

Car, il ne faut pas l’oublier, la Ligue se distingua surtout par son caractère général et populaire. Si ce fut une conjuration, cette conjuration fut nationale.

La Ligue était « conservatrice », dans le sens politique que l’on prête aujourd’hui à ce mot, en ce qu’elle avait pour but et pour objet de préserver le pays de la révolution dont le menaçaient les doctrines des pasteurs protestants, qui avaient établi à la Rochelle une véritable république, ombrageuse et méfiante, même à l’égard du roi de Navarre et de Condé.

La Ligue était aussi « progressive » ; car, tandis que les pasteurs tendaient vers la république, les nobles, qui avaient les premiers embrassé la réforme, voulaient retourner à la féodalité2. Il y aurait ici une étude curieuse et instructive à faire de ces deux courants, si opposés l’un à l’autre, dans l’esprit politique de la réforme... Nous n’en avons malheureusement ni le temps ni le moyen ; cette étude nous entraînerait trop loin.

Le peuple catholique, au XVIe siècle, était donc profondément conservateur : conservateur de la religion, de ses lois, de ses libertés et de ses franchises. Il avait autant en horreur ceux qui voulaient lui imposer des croyances autres que celles de ses pères que ceux qui voulaient le ramener à deux siècles en arrière.

C’était par le catholicisme qu’il avait été tiré de la barbarie et qu’il avait conquis ses libertés ; il ne voulait point connaître d’autre religion.

Depuis Louis le Gros, Blanche de Castille et Philippe-Auguste jusqu’à Louis XII, il avait fait cause commune avec l’autorité royale pour conquérir à la France ses provinces et ses frontières, ses prérogatives, ses droits et ses libertés communales ; il ne voulait pas retourner aux temps féodaux et aux guerres des seigneurs suzerains.

Maintenant il n’est que trop vrai qu’une nation de vingt millions d’âmes ne se soulève pas tout entière sans faire monter à la surface une partie de la lie qui se trouve dans les bas-fonds. Il est également trop vrai que dans tous les corps sociaux, noblesse, bourgeoisie, armée, et même clergé et magistrature, il se trouve toujours quelques êtres indignes qui, à l’ombre d’un drapeau et sous le couvert d’une cause, se laissent entraîner à commettre des excès qui rejaillissent sur cette cause et font tache sur ce drapeau. La Ligue ne pouvait pas échapper à ces éclaboussures ; et il semble que Dieu lui-même ait voulu nous apprendre, quand il admit un Judas parmi ses apôtres, que le mal est toujours à côté du bien.

Mais, toute part faite de bien et de mal, il ressort que la Ligue eut pour effet, au point de vue religieux, de conserver à la France son unité de croyance, et, au point de vue politique, de lui assurer son intégrité territoriale, ses conquêtes sur la féodalité et ses libertés nationales.

C’est donc à la Ligue que la France doit de s’être relevée avec tant d’éclat, sous Henri IV, sous Louis XIII et sous Louis XIV, des coups que lui avait portés la réforme, et d’avoir tenu dans le monde la première place parmi les nations civilisées.

Que maintenant les Guises eux-mêmes, qui furent les chefs de la Ligue, aient mêlé à une idée grande, généreuse et patriotique une idée étroite et mesquine d’ambition personnelle ; qu’une duchesse de Montpensier, leur sœur, ait vengé un assassinat par un autre assassinat ; que de tous les bas-fonds soient sorties des figures sinistres, ce sont là les ombres opaques et les contrastes violents que l’historien signale au philosophe. La tâche de l’historien est de montrer les faits et d’indiquer les résultats ; celle du philosophe est de faire la part des vices et des travers de l’humaine nature, d’indiquer la source du mal, et de lui opposer la source divine du bien.

 

CHARLES CAUVIN.

Marseille, le 30 août 1878.

CHAPITRE I

En quel état de misère épouvantable les guerres civiles avaient réduit la France au milieu du XVIe siècle. — Situation des partis après la mort de François de Lorraine, duc de Guise (1563). — Desseins absurdes de Catherine de Médicis. — Négociations entre Condé et Montmorency. — Édit d’Amboise (19 mars 1563). — Mécontentement des calvinistes et des catholiques. — Licenciement des troupes étrangères. — Reprise du Havre sur les Anglais par Brissac. — Mort de ce maréchal. — Situation financière de la France. — Le chancelier Michel de l’Hôpital propose au parlement l’aliénation d’une partie des biens du clergé. — Quelques considérations sur cette mesure illégale et sur la politique du chancelier. — Charles IX proclamé majeur par le parlement de Normandie. — Le cardinal Charles de Lorraine au concile de Trente. — Ce prélat est chargé de rédiger les acclamations, et s’attire le mécontentement de Catherine de Médicis. — Fin du concile. — Retour du cardinal à la cour. — Dissentiments entre lui et le chancelier. — Le cardinal retourne dans son diocèse. — Voyage du roi en Lorraine et dans toutes les provinces. — La cour se rend à Bayonne (14 juin 1565). — Négociations infructueuses entre la cour de France et le duc d’Albe. — Blaise de Montluc, le duc de Montpensier et le cardinal de Guise. — La politique de la reine mère. — Marguerite de Valois, Charles IX, Henri de Béarn et Henri de Lorraine, duc de Guise.

Au commencement de l’année 1563, la France offrait un spectacle vraiment digne de pitié.

Tous les partis étaient en armes, la guerre civile désolait toutes les provinces ; le massacre, l’incendie, le vol à main armée répandaient partout la terreur et la misère. On vit alors les paysans abandonner la charrue, les ouvriers et les industriels leurs outils et leurs comptoirs pour prendre l’escopette ou l’arquebuse, et, de paisibles et laborieux citoyens qu’ils étaient jusque-là, devenir de véritables bandits, faisant souffrir à d’autres innocents tous les maux dont ils avaient souffert eux-mêmes.

Castelnau, dans ses Mémoires, fait un tableau saisissant de la situation de la France à cette époque.

« Les villes et villages, dit-il, estans saccagés, pillés et bruslés, s’en alloient en déserts ; et les pauvres laboureurs, chassés de leurs maisons, spoliés de leurs meubles et bestail, pris à rançon, et volés aujourd’hui des uns, demain des autres, de quelque religion ou faction qu’ils fussent, s’enfuyoient comme bestes sauvages, abandonnans tout ce qu’ils avoient pour ne demeurer à la miséricorde de ceux qui estoient sans mercy.

« Et pour le regard du trafic, qui est fort grand en ce royaume, il y estoit aussi délaissé et les arts méchaniques ; car les marchands et artisans quittoient leurs boutiques et leurs mestiers pour prendre la cuirasse. La noblesse estoit divisée et l’état ecclésiastique opprimé, n’y ayant aucun qui fust assuré de son bien ny de sa vie. Et quant à la justice, qui est le fondement des royaumes et républiques, et de toute la société humaine, elle ne pouvoit estre administrée, veu que, où il est question de la force ou violence, il ne faut plus faire estat du magistrat ny des lois. Enfin la guerre civile estoit une source inépuisable de toutes meschancetés, de larcins, voleries, meurtres, incestes, adultères, parricides et autres vices énormes que l’on pust imaginer, esquels il n’y avoit ny bride ny punition aucune. »

Tous les historiens et tous les commentateurs du temps font le même tableau de cette époque sinistre, et de l’état de misère, de ruine et de deuil où les soi-disant réformateurs de la religion avaient plongé leur patrie, jusqu’alors si prospère, en levant l’étendard de la révolte.

Le duc de Guise, François de Lorraine, celui que l’histoire a surnommé le Grand, venait de succomber sous les coups de Poltrot de Méré, la veille, peut-être, du jour où il allait s’emparer d’Orléans, qu’il assiégeait, pour se porter ensuite contre Coligny, qui ravageait la Normandie, et chasser les Anglais de la ville du Havre, dont les protestants leur avaient ouvert les portes1.

La mort de ce héros laissait Catherine de Médicis maîtresse absolue des destinées de la France, et livrait presque les catholiques à la merci d’une cour incapable de résister aux fantaisies d’une reine dont l’ambition était l’unique mobile de tous ses actes.

Antoine de Bourbon était mort de la blessure qu’il avait reçue devant Rouen ; Saint-André avait été tué à la bataille de Dreux ; Montmorency avait été fait prisonnier dans cette même journée, et le duc de Guise venait d’être lâchement assassiné. Le cardinal Charles de Lorraine était au concile de Trente, où il discutait les affaires du royaume et les affaires de l’Eglise, et aucun des autres capitaines, des princes, des prélats et des grands seigneurs de cette époque n’avait assez de prestige ni assez de génie pour prendre le commandement du parti catholique.

Bien que le prince de Condé eût été fait prisonnier aussi à la bataille de Dreux, les pertes que les protestants avaient éprouvées pendant cette campagne étaient infiniment moins sensibles. D’Andelot se voyait réduit, il est vrai, à la dernière extrémité dans Orléans, assiégé par une armée que la mort de son chef bien-aimé n’avait fait qu’exciter contre ses ennemis. Mais Coligny, à la tête d’une nombreuse noblesse, fort du concours que lui prêtaient la reine Élisabeth et les princes luthériens allemands, se croyait en situation de dicter des lois à Catherine de Médicis et au chancelier Michel de l’Hôpital.

La reine manifesta de profonds regrets devant le lit de mort du héros que la France venait de perdre ; mais il est permis de douter de la sincérité des larmes qu’elle versa. Celte mort la débarrassait d’un adversaire qu’elle redoutait entre tous, autant à cause de ses talents que pour la noblesse et la fermeté de son caractère.

Guise mort, Catherine espérait avoir facilement raison des autres princes de la maison de Lorraine, ainsi que de Montmorency, de Condé et de d’Andelot. Un seul peut-être la gênait encore, c’était Coligny. Mais Coligny était en Normandie, et aussi n’eut-elle un moment de repos jusqu’à ce qu’elle eût fait signer par Condé les principaux articles du traité de paix.

Toutefois les historiens rapportent, de Thou entre autres, que tandis que Catherine de Médicis envoyait ses émissaires, Henri Clutin d’Oysel et l’évêque de Limoges, auprès de la femme du prince de Condé et de d’Andelot, elle dépêchait en même temps, en le nantissant de lettres de créance, le sieur Rascalon auprès du prince Christophe de Wurtemberg.

Le dessein, — absurde et digne de l’esprit vague d’une femme toujours douteuse, selon les propres expressions de de Thou, — le dessein, disons-nous, que nourrissait Catherine de Médicis, était d’appeler en France un prince étranger pour le placer en quelque sorte à la tête de l’État, et pour qu’il réglàt les choses à sa fantaisie en temps de paix comme en temps de guerre2.

Heureusement pour la France que cette humiliation et ce surcroît d’embarras lui furent épargnés par le duc de Wurtemberg lui-même ; il refusa la mission qui lui était offerte, se bornant à conseiller à la reine de faire observer les articles de l’édit de janvier, et surtout de faire publier une confession de foi sur le modèle de celle d’Augsbourg.

Les négociations avec le prince allemand en restèrent là, et, sur les vives instances de la princesse Éléonore de Roys, le 7 mars 1563, une assemblée fut tenue à l’Ile-aux-Bœufs, près d’Orléans, pour y traiter des conditions de la paix.

Montmorency, qui était prisonnier de d’Andelot, et Condé, qui était confié à la garde de d’Anville, fils cadet du connétable, furent tous deux mis en liberté et assistèrent à la réunion.

Il y eut de part et d’autre échange d’injures et de violentes récriminations. Le connétable déclara hautement, dès l’ouverture des pourparlers, qu’il ne consentirait jamais à signer un édit semblable à celui de janvier3. Les protestants voulaient obtenir, comme minimum de garanties et de libertés, les conditions contenues dans ce même édit. Condé put pénétrer dans Orléans pour conférer avec les ministres de la religion réformée, au sujet des conditions qui étaient proposées par les princes pour apaiser les troubles et pacifier le royaume.

Il y avait dans Orléans soixante-douze ministres de la religion protestante, qui, après délibération tenue entre eux, vinrent le lendemain présenter à Condé les principaux articles qu’ils voulaient voir figurer dans le traité en cours de négociations.

Condé, qui était prisonnier et qui inclinait vivement pour la paix, répondit qu’il ne suivrait en cette circonstance que les conseils de la noblesse protestante. Or, comme la noblesse était lasse, non moins que le peuple, d’une guerre aussi meurtrière que ruineuse, les clauses du nouvel édit furent bientôt arrêtées. Par cet édit, qui a pris le nom d’édit d’Amboise, parce qu’il fut signé par le roi dans cette ville (19 mars 1563), il était permis « aux gentilshommes qui étaient seigneurs absolus dans leurs terres, de faire profession libre et publique de leur religion en leur maison et avec leurs sujets ».

« Qu’en tous les bailliages et séneschaussées, il y auroit une ville assignée aux huguenots pour l’exercice de leur religion, outre les villes esquelles l’exercice se faisoit auparavant le septiesme jour de mars, qui fut le jour que l’édict fut conclu, sans toutesfois qu’il fust permis aux huguenots d’occuper les églises des catholiques, qui devoient être restitués en leurs biens, avec toute liberté de faire le service divin, comme il se faisoit auparavant les guerres ;

Qu’en la ville et prévosté de Paris il ne se feroit aucun exercice de la religion réformée, que l’on appelloit pour lors ainsi ; et néantmoins que les huguenots y pourroient aller avec seureté de leurs biens, sans estre recherchés au fait de leurs consciences ;

Que tous les estrangers sortiroient de la France le plus tost que faire se pourroit ; et toutes les villes que tenoient les huguenots seroient remises en la puissance du roy ;

Que tous sujets de Sa Majesté seraient remis en leurs biens, estats, honneurs et offices, sans avoir esgard aux jugements rendus contre les huguenots depuis la mort du roy François Second, qui demeureroient cassés et annulés, avec abolition générale octroyée à tous ceux qui avoient pris et porté les armes ;

Que le prince de Condé et tous ceux qui l’avoient suivy seraient tenus et réputés comme bons et loyaux sujets du roy, et qu’ils ne seraient recherchés pour les deniers et finances de Sa Majesté par eux prises durant la guerre, ny pour les monnoyes, poudres, artilleries, démolitions faites par le commandement du prince de Condé ou des siens à son adveu ;

Que tous prisonniers, tant d’une part que d’autre, seraient eslargis sans payer aucune rançon, fors et excepté les larrons et voleurs ;

Défendu à tous, de quelque religion qu’ils fussent, de s’injurier ny reprocher les choses passées, sur peine de la hart, ny de faire aucun traicté avec les estrangers, ny lever aucuns deniers sur les sujets du roy ;

Que l’édict serait lu, publié et enregistré en tous les parlements du royaume1. »

Lorsque Coligny, qui était en Normandie, eut connaissance de cet édit, il fut outré de colère et s’écria : « Ce trait de plume ruine plus d’églises que toutes les forces ennemies n’auraient pu en abattre en dix ans. »

Calvin et Théodore de Bèze firent aussi à Condé les plus vifs reproches sur l’empressement qu’il avait mis à signer un traité de paix qu’ils considéraient comme la ruine de toutes leurs prétentions.

De leur côté, les catholiques se montraient vivement irrités des concessions accordées aux protestants. Ils avaient pris les armes, ils avaient sacrifié leur fortune et leur vie, ils avaient vu tomber sur les champs de bataille ou sous les coups de misérables assassins leurs chefs les plus expérimentés ; et tant de sacrifices n’avaient abouti qu’à donner en quelque sorte gain de cause à ceux qu’ils considéraient comme les ennemis du royaume et les ennemis de la religion de leurs pères.

Il était donc facile de comprendre, dès le premier jour, que l’édit d’Amboise, au lieu d’inaugurer l’ère d’une paix sérieuse et durable, servirait tout au plus de prétexte à une trêve dont la durée serait plus ou moins longue, mais qui serait rompue à la première occasion. Cette occasion, du reste, tous les partis avaient hâte de la faire naître.

Nous nous sommes appesanti sur la situation que présentait la France le lendemain de la mort du duc de Guise, afin de bien faire apprécier l’importance du rôle que le fils du héros qui venait de disparaître allait avoir à jouer dans un pays si profondément divisé, où les passions et les haines étaient si ardentes et si fatalement disposées à servir ses projets de vengeance.

Le parlement de Paris et ceux de province se refusaient énergiquement à enregistrer l’édit qui leur était présenté. L’Hôpital parvint cependant à vaincre tous les scrupules, et, malgré les récriminations des uns, les hésitations des autres et la mauvaise humeur de tout le monde, la paix était si universellement désirée que l’édit fut enregistré et que les partis déposèrent enfin les armes.

Les compagnies étrangères que les protestants avaient appelées à leur secours furent licenciées et reconduites à la frontière. Il se passa ici un fait qui mérite d’être rapporté.

Ces compagnies étaient surtout composées d’Allemands, connus sous le nom de reîtres. Deux sauf-conduits avaient été délivrés à ces terribles alliés. Mais pour qu’ils ne pussent revenir dans le royaume de France, Catherine de Médicis écrivit à Tavannes pour lui ordonner de les massacrer impitoyablement pendant qu’ils traverseraient la Bourgogne. Tavannes s’y refusa prudemment, sachant qu’il serait désavoué par la reine, et qu’il se ferait des ennemis des princes du sang, « qui tomberaient sur lui comme infracteur à la paix4 ».

La paix conclue, les calvinistes rendirent Orléans, Lyon, enfin toutes les villes dont ils s’étaient emparés, et l’on vit alors catholiques et huguenots, Montmorency et Condé en tête, marcher sous les mêmes étendards contre les Anglais, qui étaient maîtres du Havre.

Si les restes de l’armée fédérée marchèrent avec un noble enthousiasme contre les ennemis séculaires de la France, il est triste d’être obligé de reconnaître que l’austère Coligny fut le seul à s’élever dans le conseil du roi contre le siège de cette ville.

Ce fut le brave et loyal maréchal de Brissac qui contribua le plus à chasser, pour la dernière fois, les Anglais de notre territoire. C’est par ce haut fait d’armes que ce grand capitaine, si illustre par les exploits qu’il accomplit dans le Piémont sous le règne du roi Henri Il, termina sa carrière militaire. Il mourut le dernier jour de l’année 1563.

Pour subvenir aux frais de cette nouvelle guerre, le chancelier s’était vu dans l’obligation d’avoir recours à une mesure extrême. Voici quelle était à peu près la situation financière de la France en ce moment : la dette publique était de quarante millions ; il fallait trouver immédiatement dix-huit millions pour solder les compagnies étrangères appelées par tous lés partis, et l’on ne pouvait compter que sur une recette de huit millions. Le chancelier proposa au parlement l’aliénation d’une partie des biens du clergé. Celte mesure souleva de grandes protestations ; le pape lui-même s’en plaignit au chancelier ; mais l’urgence était telle, que le parlement se vit dans la nécessité de ratifier la proposition qui lui était faite, moyennant la condition que le clergé pourrait se rendre lui-même acquéreur de ses propres biens.

Voici en quels termes s’exprime M. Villemain sur ce passage de la vie du chancelier de l’Hôpital, qui se trouve dans ses Études d’histoire moderne :

L’Hôpital écrivit au souverain pontife une lettre pleine de candeur et de fermeté, où, répondant au reproche de ses ennemis, il déclarait que, fidèle à l’Église, à la foi catholique, il aurait voulu seulement réformer les scandales et le luxe qui nuisaient à la religion. « Sans doute, disait-il en finissant, j’ai eu tort de lutter contre ce torrent, j’eusse peut-être mieux fait de m’accommoder aux temps présents ; mais, très Saint-Père, telle est ma façon d’être, que l’âge m’a rendu encore plus difficile et plus fâcheux. »

Pour comprendre combien étaient fondées les protestations que fit entendre le parlement lorsque le chancelier proposa cette mesure de rigueur, il faut se rappeler qu’à cette époque le clergé supportait une grande partie des charges qui pèsent aujourd’hui sur le budget de l’État. C’était le clergé qui entretenait les hôpitaux et les maisons de retraite destinées aux malades, aux incurables, aux infirmes, aux vieillards et aux enfants pauvres ou abandonnés. Dans tous les couvents, abbayes, églises, etc., les malheureux n’avaient qu’à se présenter pour avoir les aliments et les secours qui leur étaient nécessaires.