Histoire critique des langues dites universelles

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Nous n'avons en fait qu'une seule et véritable passion : nous écouter parler. Dans la langue du leadership, s'entend. Aussi notre parole n'est-elle que la mise en mots de notre besoin d'apparat et de paraître. Donc, quand nous tenons le crachoir, c'est moins pour être maître de notre bouche que pour prendre langue avec les ténors de la gagne. Dommage que le dernier mot soit toujours celui des chefs et que les autres périssent dans la tyrannie des langues impériales.
Sonder, dans l'histoire ancienne et moderne, la libido verbale qui est à l'origine du faste linguistique de nos rêves de Cocagne, est enfin répondre à cette lancinante question : pourquoi souhaitons-nous ardemment que le jackpot de la pensée authentique et originale soit systématiquement remporté par la seule langue unique ?


Publié le : mardi 23 février 2016
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EAN13 : 9782334061667
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ISBN numérique : 978-2-334-06164-3

 

© Edilivre, 2016

Citation

 

 

La langue, rien que la langue, voilà l’important.

Le reste, tout ce qu’on peut dire d’autre, ça traîne partout.

Louis Ferdinand Céline

Précision

Afin de reconstituer fidèlement les phases de vie des différentes langues-vedettes qui défileront dans ce livre et de prendre sur le vif les événements relatés, l’auteur a choisi de se servir dans la mesure du possible de documents d’époque et de faire usage dans ses textes, du présent de l’indicatif, même si pour cela il s’est avéré nécessaire de changer quelques-unes des citations utilisées.

1
Wanted :
La langue phare

De 58 à 51 av. J.-C., Jules César conquit la Gaule. Les Romains n’eurent pas besoin d’apposer, sur nos murs, des affiches de leur QG : « Ordre à tout Gaulois de parler latin, dès demain, à l’aube, sous peine de mort. » Ces moustiques de Gaulois, attirés par tout ce qui brille, se ruèrent sur le phare du vainqueur1.

Une langue phare est une langue de grande diffusion internationale dont la puissance de séduction est absolue. Si une telle langue-vedette, comme autrefois le grec, le latin, l’arabe, l’italien, l’espagnol, le français, et … de nos jours, l’anglais, a le don de conduire l’homme au bon port, elle a aussi le défaut de lui imposer un lourd fardeau.

Le malheur que nous inflige la langue phare est, qu’à force de vénérer une altérité aveuglante, nous perdons beaucoup de notre imagination sans qu’il nous soit donné d’égaler celle qui nous sert de modèle. La langue phare est une construction mentale qui ne sort que de notre propre esprit. Elle est l’encensement extravagant de la langue internationale. Dans une première phase reflet rayonnant des bienfaits de la civilisation qu’elle véhicule, la langue phare finit par créer en nous, admirateurs non natifs, une adulation qui paralyse notre force créatrice et donc aussi notre capacité d’agir sur la réalité.

L’histoire aurait pu se dérouler avec moins de violence si nous avions eu le courage d’être infidèles à la langue phare. Sans l’admiration pour elle, nous aurions depuis longtemps, trouvé notre bonheur dans la diversité dont la préservation est urgente, vu notre essoufflement créatif devant la globalisation qui risque de faire de notre planète un champ de bataille économique. Vu surtout la nouvelle langue glamour qu’est l’anglais.

Au faîte de son impérialité linguistique, c’est-à-dire dans l’Europe du 18e siècle, la langue phare de Versailles s’imposait dans tous les pays et dans toutes les régions, mais si la culture française qu’elle véhiculait, pouvait également

« “s’imposer partout comme l’expression la plus achevée de la culture lettrée”, son modèle par contre pouvait au mieux être imité mais “jamais être égalé2. »

C’est avec raison que Antoine Vergote souligne que

« La parole est remémorative : elle s’inscrit dans le langage d’une histoire personnelle, et donc dans un réseau de signifiants organisé par les multiples expériences et paroles entendus3. »

Le même auteur insiste sur le fait que le langage est le lieu d’émergence et la forme de la pensée. Ce qui implique que les mots coexistent avec les choses, et que les choses passent dans les mots4. Pour le célèbre Gottfried Wilhelm Leibniz

« la langue est le lieu du sens en acte, le miroir d’un entendement agissant, à condition de maintenir et à développer une “réflexion” vivante, une vie qui lui soit propre ; de là l’importance de la langue maternelle seule capable de combiner “vigueur et saveur…”.5 »

Depuis quelques décennies la langue anglaise est devenue si « universelle » qu’elle fragilise toutes les autres langues du monde. Bien sûr, pas toutes au même degré, puisque celles qui sont parlées par des centaines de millions de locuteurs se défendent mieux que les autres, mais toutes sont menacées dans leur fonction identitaire qui est celle de leur imaginaire populaire. L’appauvrissement culturel auquel l’homme devra s’attendre, car l’anglais est loin d’être éphémère, risque de le rejeter dans l’à peu près expressif qui caractérise les seules fonctions véhiculaires du langage.

Paraître, sublimer son désir de gloriole, voilà les pulsions fondamentales de l’homme. A ce besoin viscéral répondent toutes ses folies et tous ses fantasmes. Son ardent désir de paraître ne se traduit pas exclusivement dans ses habits et dans d’autres objets matériels de parure, mais aussi dans l’avidité avec laquelle il aspire à s’approprier la langue que parlent ceux qui, à ses yeux, représentent le pouvoir politique et économique. L’histoire nous apprend que ce constat peut être qualifié d’absolu.

Cette vérité induit une multitude de conclusions dont quelques-unes sont loin d’être anodines pour qui veut mieux comprendre pourquoi dans la société de l’homme nous observons de temps immémoriaux, le phénomène de la sublimation extravagante de la suprématie de la langue du pouvoir et pourquoi au sein des nations qui ne sont qu’indirectement sous le coup de ce pouvoir, nous notons que la langue ténor « étrangère » fait l’objet de toutes les attentions et d’une prédilection générale sans faille. Décidément, l’homme n’aime que la langue de ceux qui sont à même de lui procurer les délices, illusoires ou non, du « leadership ».

L’importance capitale de la fascination pour la langue phare enlève une bonne partie de la pertinence du concept de la langue maternelle. L’idiome de la mère, sauf quand il est aussi celui du pouvoir, n’a plus alors le rôle absolu de la matrice première dans laquelle se moule l’expression verbale de l’individu. Il est en concurrence avec la langue phare qui exerce sur l’apprenant linguistique la fascination inouïe d’un univers qui tout en étant autre que le sien, réussit à s’immiscer dans sa vie. Plus cette adulation sera amplifiée par la disponibilité immédiate d’un maximum de moyens (techniques) d’incursion dans la langue et donc dans la culture « étrangère », plus l’apprenant de la langue maternelle sera enclin à dévaluer celle-ci dans son imaginaire linguistique. Henri Gobard parle à ce propos d’aliénation linguistique6. Dans le monde qui est le nôtre en ce début du 21e siècle, il n’est pas abusif de dire que cette aliénation est pour la première fois dans l’histoire de l’humanité devenue tellement omniprésente, qu’elle risque de déclasser, donc de reléguer dans la marginalité, tous les patrimoines linguistiques autres que l’anglais. Or, tous les spécialistes de la linguistique s’accordent pour souligner que l’humanité ne possède au total que quelques six milles langues et qu’à l’heure actuelle elle en voit disparaître quelques centaines par an. Preuve que cette aliénation ne se contente pas d’appauvrir mais qu’elle s’applique aussi à anéantir.

Etonnés par l’indifférence totale dont l’humanité fait preuve à l’égard de la déperdition de ses richesses linguistiques et donc de ses modes d’expression, nous ne pouvons que nous inquiéter de l’ampleur de la tragédie humaine qui s’annonce. Des millions et des millions de citoyens qui risquent de rester sur le carreau pour le simple fait de ne pas avoir une maîtrise suffisante de l’anglais. De très nombreuses cultures et civilisations frappées d’inertie à cause de leur suivisme anglo-saxon. Mais dans notre étonnement nous serons sans doute bien seuls en face de ces innombrables foules qui ne caressent qu’un seul désir : parler anglais. « Je voudrais tant que ma fille apprenne l’anglais ». Mais

« Les identités culturelles sont aussi des formes déguisées de passions politiques, et à ce titre elles dissimulent, derrière des vœux de tolérance, d’impitoyables appétits de domination7. »

La langue phare est donc aujourd’hui l’anglais, ou si vous voulez, l’américain. Elle est en train d’envahir le monde. Sans elle, point de salut ! Mais le lien entre la fuite en avant des Européens vers l’anglais et le déclin de l’Europe saute trop aux yeux pour ne pas y voir la cause de la perte d’influence du vieux monde. En effet

« il ne faut pas perdre de vue que les rapports de force inégaux permettent à ceux qui jouissent de l’autorité politique et culturelle de déterminer le sens8. »

La séduction qu’ont exercée les langues phares de jadis (le grec, latin, arabe, italien, espagnol et français) sur leurs locuteurs non natifs a fini par provoquer chez ces derniers des autodénigrements qui, à plus long terme, n’ont pas manqué de créer des psychodrames que l’histoire de l’homme a malheureusement traduits en guerres cruelles et luttes sanglantes. De tout temps, le credo de la langue unique a entériné le refus de la différence. La soumission servile au français dont les Européens ont fait preuve pendant les 17e et 18e siècles, a débouché sur le romantisme (la revalorisation des traditions populaires des divers pays) et, dans sa foulée, sur les nationalismes et leurs violences. Que, malgré cela, les effets pervers du credo de la langue idéale et unique, n’aient guère été étudiés par les historiens, n’a rien de surprenant puisque le langage humain, même aujourd’hui, n’est pas le phénomène physiologique et psychoculturel qui passionne les scientifiques.

Imaginez un instant, demain, les vœux de l’homme de la pensée unique, exaucés : une seule langue pour l’homme. Son vocabulaire en pâtirait tellement qu’il se réduirait comme une peau de chagrin. Comment en effet parler d’un igloo, d’un karaoke, d’une caméra, d’un kimono, d’un mocassin, d’un fjord, d’un robot, d’un polder et de l’islam si on ne dispose que des termes maison, orchestre vide, chambre, vêtement, chaussure, falaise, corvée, terre asséchée et soumission qui en sont les traductions littérales ? L’homme perdrait énormément de son élocution.

Mais qui donc a décrété que le monolinguisme que nous impose le rayonnement phare de l’anglais doit être bénéfique à l’homme du 21e siècle ? S’enfermer idéologiquement dans l’idée que l’anglais planétaire résoudra tous les problèmes internationaux de communication revient à penser naïvement que le fait de parler la même langue que notre voisin, mettra fin à toutes les querelles que nous pouvons avoir avec lui. Cultiver chez nous l’exclusivité de l’anglais jusque dans les noms de services et produits d’usage courant est un acte de servitude culturelle et, partant, d’effacement identitaire progressif.

Les langues véhiculent toutes des univers particuliers et donc autant de mondes de créativité et leur apprentissage peut procurer d’immenses plaisirs. Il est donc regrettable que nous ayons tendance à l’oublier, tout comme il est à regretter que nous pensons que nos facultés intellectuelles sont trop limitées pour pouvoir embrasser plusieurs langues étrangères à la fois.

Dans un monde où les nouveaux débouchés économiques devraient demain être idéalement situés sur la planète Mars mais où chacun sait que cela relève de la pure science-fiction, il est primordial que tout effort économique et culturel soit porté sur la diversification. Choisir l’indispensable diversité est développer l’esprit imaginatif. C’est en puisant dans autant de mondes que possible que nous parviendrons à chasser la stérilité de nos pensées et à assurer la poursuite de notre progrès économique.

La vénération de la langue phare a tout à voir avec la recherche du pays de Cocagne où cette langue est l’idiome de tous les jours. Nous pouvons dès lors appeler cette langue aussi, d’après le latin, le cucanien, ou, plus simplement, le cocagnien.

Dans notre étude nous ne nous servirons pas des concepts de l’impérialisme linguistique et de l’éradication organisée d’une langue et ce en raison du fait que la langue phare ne naît pas dans une dictature, mais dans le snobisme des soumissions volontaires et des mimétismes. La décision que prend le propriétaire d’un snack routier en France de mettre dans sa vitrine le texte lumineux « open » et non « ouvert », ne résulte d’aucune politique impérialiste ou dictatoriale mais relève uniquement de sa volonté individuelle. Et en quoi peut-on parler d’ingérence anglo-saxonne quand les grands couturiers parisiens décident d’appeler « Fashion Week » les défilés qu’ils organisent tous les ans au mois de janvier ? Et comment, sinon que par du snobisme pur, les organisateurs d’une exposition à Dunkerque peuvent-ils justifier que leur phare portuaire est rebaptisé par eux… the Light House ?

L’actuelle langue phare, l’anglais, qui nous éblouit mais qui fait aussi de nous de simples imitateurs, n’est pas une fatalité. A la pensée unique anglo-saxonne, nous pouvons opposer la parole diversifiée. Mais pour bien la gérer, il faut que nous sachions les arcanes de la langue phare. C’est pourquoi nous suivons dans ce livre les idiomes de l’apparat et du glamour dans toutes leurs péripéties.


1. P. Guth,Lettre ouverte aux futurs illettrés, p. 106.

2. A.M. Thiesse,La création des identités nationales, p. 29.

3. A. Vergote,Interprétation du langage religieux, p. 49.

4. Ibid., p. 59.

5. P. Caussat, D. Adamski, M. Crépon,Lalangue, source de la nation, p. 46.

6. L’aliénation linguistique, analyse tétraglossique, 1974.

7. H. Béji,L’imposture culturelle, p. 74.

8. M. Hatt, Le peau rouge comme signe de l’identité blanche, p. 107.

2
Débroussaillage terminologique

Dans le domaine de la sociolinguistique les termes relatifs à toutes sortes de situations et de statuts de langues sont nombreux sans qu’ils permettent pour autant de voir clair dans les notions qu’ils véhiculent. Il est dès lors essentiel que nous les passions en revue en les plaçant en regard de notre notion Langue Phare.

Beaucoup d’auteurs, qu’ils fussent des savants ou non, se sont appliqués à chercher ce qu’ils ont appelé la langue parfaite, la langue pure ou la langue naturelle. Ils entendaient par là la langue humaine défaite de toutes ses imperfections, de toutes ses limites expressives. Soit, ils la cherchaient dans des langues existantes ou anciennes, soit, ils poussaient leur désir de perfection linguistique si loin qu’ils fabriquaient eux-mêmes des langues artificielles capables de répondre à leur idéal. La langue non artificielle qui a surtout eu l’honneur de se voir attribuer le label de langue parfaite, fut l’hébreu et nous comprenons aisément pourquoi.

C’est que le peuple juif de Nerod fut, d’après le mythe de Babel, le seul qui n’avait pas participé à la construction de la fameuse tour, mérite pour lequel Dieu lui laissa sa langue qui par cet avantage devint d’office la langue mère dans l’imaginaire des Hébreux. Dante (1303) :

« Je dis que Dieu créa avec la première âme une forme déterminée de langage. Par ailleurs, je dis forme en me référant aussi bien aux vocables qui dénotent les choses qu’aux constructions des vocables, qu’à la production des constructions. C’est, à la vérité, de cette forme que ferait usage toute langue parlée si elle ne s’était dispersée par la faute de l’orgueil humain. C’est dans cette forme de langage que parla Adam ; c’est dans cette forme que parlèrent tous ses ascendants jusqu’à la construction de la tour de Babel, qu’on interprète comme “tour de la confusion” et c’est cette forme que reçurent en héritage les fils d’Heber, qui tiennent de lui le nom d’Hébreux. C’est auprès d’eux seulement qu’elle subsista après la confusion, afin que notre Rédempteur, qui devait naître d’eux selon l’humanité, pût jouir, non de la langue de la confusion, mais de celle de la grâce. L’idiome hébraïque fut donc celui que forgèrent les lèvres du premier homme parlant9. » (sic)

Comme langue originelle/langue primitive (langue mère), donc comme la langueadamique du paradis terrestre perdu, ce parler ne pouvait donc être que perfection et beauté. Encore au 16e siècle de nombreux savants voyaient en l’hébreu la langue parfaite, la langue à laquelle toutes les autres étaient redevables. Cette langue parfaite qu’était l’hébreu eut pourtant des concurrents selon les fantasmes des autres points de vue. Par exemple le chinois dont on admirait le système des idéogrammes, censé être plus proche du lien son/objet. Et le celte qui, lui aussi, eut l’honneur de certains auteurs. Et même le suédois dont on fit la langue mère de la germanité ancienne.

Découragés par l’impossibilité de trouver la langue parfaite dans une langue naturelle qui par définition n’est pas habilitée à revendiquer le statut de langue philosophique, les tenants de la théorie qui affirme que la langue parfaite doit par conséquent être construite, se sont ingéniés jusqu’au jour d’aujourd’hui à en fabriquer des centaines, les unes plus parfaites que les autres, mais toutes atrocement inutilisables pour être, ou avoir été, trop artificielles, donc coupées de la vie réelle. En résumant, on peut dire que la langue parfaite a toujours été et continue à l’être, une projection, à savoir une projection dans le passé inspirée par des motivations religieuses, ou une projection dans le futur, fondée sur des arguments trouvés dans l’universalisme culturel. En ce sens, elle n’a rien à voir avec la langue sublime, mieux appelée Langue Phare qui, elle, est « prise directe », « chair et os », fascination instantanée.

Sans discussion aucune, on peut dire que la Langue Phare est dans tous les cas de figure dans lesquels elle s’affiche, aussi Langue de Culture. Cela ne veut point dire pour autant qu’elle en est systématiquement synonyme. Ce recoupement, nous le trouvons plutôt dans le passé et beaucoup moins dans le présent. C’est que la notion de culture n’est plus de nos jours celle qui a l’exclusivité des appétences de l’homme. C’est la raison pour laquelle la notion de Langue Phare est certainement depuis les temps modernes, beaucoup plus vaste, et, partant, beaucoup plus complexe, que celle de langue de culture. Au Brésil, le français est encore actuellement langue de culture. Il y véhicule encore aujourd’hui

« l’image de la beauté, du luxe, de l’élégance et du raffinement.10 »

sans être Langue Phare, car en tant que cocagnien il y a été remplacé par l’anglais. Une langue phare est toujours dans au moins un des pays où elle est parlée, langue nationale, c’est-à-dire langue exclusive des autorités. Mais attention, une langue nationale peut être aussi un idiome populaire dont la reconnaissance en tant que tel est purement formelle à côté de la langue officielle et administrative, une situation que nous trouvons fréquemment dans les pays francophones et anglophones d’Afrique.

La distinction entre les concepts Langue Phare et Langue de Prestige s’avère plus laborieuse. Les gens qui jouissent de prestige sont ceux dont les actes servent de modèle à d’autres, de sorte qu’ils en retirent l’estime général et surtout public. Le prestige d’une langue est le corollaire de ses fonctions sociales. Celles-ci peuvent être religieuses, commerciales, scientifiques ou culturelles. Parler une langue de prestige, c’est parler la langue de ceux qui font partie du Gotha. Pris dans ce sens, le mot prestige s’approche de celui de sublime mais il y une différence de fond. Même en jouant sur tous les registres de sa valeur sociale, la langue de prestige ne peut égaler la fascination que suscite la langue phare à partir des espoirs qu’elle fait naître auprès de ses soupirants. Nous avons déjà souligné que la langue phare a une fonction cocagnienne, ce qui veut dire qu’elle est considérée (idéalisée) par ses locuteurs aspirants comme la langue qui leur assure l’accès au (x) pays de l’abondance et du succès social. Nous pouvons en inférer qu’une langue de prestige ne devient Langue Phare que si elle réussit à évincer les langues de prestige concurrentes. Et comment peut-elle y arriver ? En monopolisant la fascination cocagnienne de l’homme. Inutile de souligner que ce schéma de raisonnement, basé sur l’attrait irrésistible du pays de cocagne, se trouve diamétralement opposé aux notions contraignantes de l’impérialisme linguistique et du colonialisme.

Il arrive souvent, toutes situations du passé et du présent confondues, que dans un contexte précis, plusieurs langues « cotées » se partagent l’espace communicatif du prestige. C’est ainsi qu’au Liban d’aujourd’hui il y a trois langues de prestige, à savoir l’arabe classique, l’anglais et le français. L’espace discursif qu’elles occupent à trois, est tantôt un espace exclusif, tantôt un espace commun puisque chacune des trois peut faire partie du répertoire linguistique individuel du Libanais, et ce en fonction de la spécificité respective du prestige dont elles jouissent isolément et des marqueurs socio-identitaires qu’elles sont à même d’offrir à leurs locuteurs. Mais tout cela n’empêche pas que l’anglais joue au Liban aussi et surtout le rôle de Langue Phare.

Une langue de communication (langue internationale) n’est pas nécessairement une langue deprestige. C’est ainsi que le bas-allemand qui fut la langue commerciale et internationale des villes hanséatiques, n’acquit jamais un statut de standing pour la simple raison qu’il s’agissait d’un idiome peu standardisé. Nous trouvons de nos jours des cas semblables en Afrique noire où le lingala, haussa et peul, pour ne citer que ces langues-là, sont largement répandus comme moyens de communication internationale, mais où, peu normalisés, ils jouissent quasiment pas de prestige, vu l’importance locale et transnationale des anciennes langues coloniales.

Tout comme une langue de prestige, la Langue Phare peut aussi être une langue morte, c’est-à-dire un idiome qui n’est plus parlé par des locuteurs de langue maternelle. Le latin en fut l’exemple le plus illustratif pendant de nombreux siècles.

Langue Phare et langue de prestige peuvent se conjuguer quand elles ont pour objet une langue religieuse ou sacrée (langue sainte). On est alors dans des société fermées et oligarchiques où les relations avec le monde extérieur sont, soit, inexistantes, soit, basées sur un large refus de l’altérité. Cette situation a longtemps prévalu dans les pays de langue arabe.

Dans tous les autres cas, la langue religieuse ou sacrée (dans le dernier cas il s’agit d’une langue morte ou de la forme ancienne d’un idiome vivant) reste cantonnée dans le domaine cultuel. Nous trouvons ces situations notamment dans les églises catholique, anglicane et orthodoxe dans la mesure où elles recourent pour leur langue liturgique au latin, à l’ancien anglais et au slavon.

La langue phare ne peut être que langue majoritaire au niveau international puisqu’il est peu concevable que la langue minoritaire, c’est-à-dire le parler de ceux qui ne détiennent qu’une petite portion du pouvoir politique et économique, puisse assumer le rôle de la langue cocagnienne sur laquelle sont rivés les yeux des « candidats à la gagne ». La langue phare n’est jamais non plus langue menacée (langue en danger), mais toujours, à l’exception du latin du passé, langue vivante, voire de nos jours, langue mondiale. Elle n’est pas uniquement langue internationale puisque le français est encore aujourd’hui une langue internationale sans être langue phare. C’est pour la même raison que la langue phare ne coïncide pas systématiquement avec la langue seconde (langue d’appoint). Au Maghreb, le français est langue seconde mais il n’y est pas langue phare, langue qui fascine. D’ailleurs l’arabe classique du coran non plus. Comme presque partout dans le monde du 21e siècle, c’est l’anglais qui y joue ce rôle.

Est-ce que la langue phare vue dans l’histoire peut être uniquement une langue littéraire, une langue scientifique (langue savante) ou une langue seulement écrite ? La réponse est affirmative, étant donné que les appétences humaines sont suscitées par les objets et les activités qui déterminent les valeurs sociétales, et ces valeurs peuvent être exclusivement littéraires et/ou scientifiques. Tout dépend bien sûr des époques et des degrés de fermeture ou d’ouverture des sociétés en question ainsi que de leur état matériel. Pendant tout le moyen âge l’usage du latin fut conforme à cette situation.

Toutefois, la langue phare n’a pas besoin d’être la seule langue du peuple (langue populaire) puisque elle peut aussi être un phare en étant l’apanage d’une élite (langue aristocratique). Il est évident que dans le passé, quand les habitants des cinq continents de la terre ne se connaissaient pas mutuellement par manque de relations suivies, la langue phare pouvait être une langue régionale ou supranationale.

La définition de la langue phare écarte comme non pertinents tous les critères d’ordre non sociologique. En effet, qu’une langue soit une langue mixte, une langue hybride, une langue créolisée ou une langue de fusion, n’a aucune importance pour son statut social. Mais là ou le linguistique et le social s’imbriquent l’un dans l’autre pour produire des notions qui leur sont propres, nous croisons des réalités que nous ne pouvons négliger. Nous visons plus spécifiquement les concepts de la koiné grecque et du pidgin. Le premier fut, dans la Grèce antique, un régiolecte (mélange de dialectes) né de la cohabitation de tous les dialectes grecs et utilisé comme langue ethno-identitaire, et le second est une langue véhiculaire (c’est-à-dire une langue dont l’usage se limite à la seule fonction de l’intercompréhension) qui en raison de sa syntaxe simplifiée et de son vocabulaire restreint, a pris de l’ampleur pour des usages de communication limitée, souvent ne dépassant pas le secteur du commerce. Le pidgin le plus connu de l’époque actuelle, est le bichlamar qui est parlé au Vanuatu. Celui qui s’est le plus distingué dans le passé, fut la lingua franca, au point de devenir un nom propre par lequel d’aucuns désignent à tort une langue mondiale. La lingua franca fut du 15e au 19e siècle autour de la Méditerranée, rien de plus qu’un pidgin commercial sans aucune standardisation et que les diverses nationalités qui s’en servaient, utilisèrent au gré de leurs propres trouvailles linguistiques et selon les avatars de l’intercompréhension.

Au 18e siècle, l’Allemand Leibniz écrivait en allemand, latin et français. La première langue était pour lui la langue maternelle, la seconde la langue savante et la dernière la langue phare. C’est sans doute à partir de cette idée de langue phare que Leibniz s’employa à construire une langue qui à ses yeux devait être parfaite et qui était basée sur la mathématique. Cette langue personnelle qu’il destina à l’expression des sciences exactes et qu’il appela arrogamment langue universelle, ne fut jamais achevée. Quant à la dénomination langue universelle, elle fut longtemps utilisée par les Français qui croyaient que leur langue, le français, était indélogeable de la place d’honneur qu’elle occupait parmi les langues internationales d’alors. Quand bien même elle était parlée par la plupart des élites dans le monde, il s’agissait d’une universalité toute relative.

Pour les adeptes du latin, cette langue était la langue illustre. Celle qui réunit toutes les qualités de la précision, de la clarté et de la sonorité linguistique. A la base de cette croyance se trouvait la conviction que le latin était l’essence même de la Grammatica, c’est-à-dire de la structure idéale de la langue, et que, par conséquent, son immuabilité était du domaine de la perfection même. Autrement dit, le culte du latin était, de ce point de vue, d’ordre linguistique et non, comme dans le cas de la langue phare, sociologique et psychologique.

Une langue phare est par définition une langue dominante. Celles qui la prennent en exemple sont des langues dominées, bien que cette assertion puisse faire l’objet de critiques de la part de ceux qui sont trop obnubilés par la grandeur linguistique de l’idiome qu’ils vénèrent. Un parler peut être une langue de référence. C’est quand il sert d’exemple culturel et ou/linguistique à un autre. Ainsi, le français fut pendant quelque temps la langue de référence du roumain. Un idiome peut aussi avoir le rôle de langue refuge. C’est le cas quand des locuteurs d’une langue déterminée ne veulent pas y être associés, de peur de faire les frais d’une politique d’assimilation linguistique et qu’ils cherchent un abri dans l’usage d’une autre langue.

Quand une langue est choisie à la place d’une autre pour assurer la communication sociale, elle est appelée langue d’adoption. Elle est langue d’emprunt quand elle a emprunté à d’autres de larges pans de leur vocabulaire.

Un mot sur la notion colinguisme. On utilise ce concept pour désigner une situation, fréquente, dans laquelle une société donnée fait usage de deux langues ou davantage. Que ces idiomes aient alors un statut officiel ou non, n’a aucune importance définitoire.

Du sociolinguiste français Henri Gobard vient la notion de tétraglossie. Elle se divise en quatre « langages » qui pour toutes les langues humaines agissent de la même façon. Il y a le langage vernaculaire qui est parlé spontanément, qui est

« moins fait pour communiquer que pour communier, et qui seul peut être considéré comme langue maternelle (ou langue natale)11. »

Ce langage agit ici et maintenant. C’est la langue de l’enfance

« issue de la mère qui, au foyer, désigne, sans formalité, les endroits du corps, les objets pratiques et les heures quotidiennes12. »

Outre le vernaculaire, il y a le langage véhiculaire,

« national ou régional, appris par nécessité, destiné aux communications à l’échelle des villes13. »

Langue paternelle, il est utilisé pour le partout et pour plus tard. C’est la langue

« des hommes publics, savants et experts, guerriers, politiques, prêtres de diverses religions, banquiers, commerçants, médecins, avocats ou gestionnaires, tous décideurs dominants qui parlent entre eux, dans les institutions, sur la place du marché, une langue étrangère aux us de la maison14. »

Ensuite Henri Gobard distingue le langage référentiaire qui se rapporte à la référence et non au référent. Il est

« lié aux traditions culturelles, orales et écrites, assurant la continuité des valeurs par une référence systématique aux œuvres du passé pérennisées15. »

Ce langage intervient pour le là-bas et pour le jadis. Enfin, le quatrième langage que renferme la tétraglossie, concerne le langage mythique. Il

« fonctionne comme ultime recours, magie verbale dont on comprend l’incompréhensibilité comme preuve irréfutable du sacré16. »

Il sert pour l’au-delà et pour le toujours17.

Le bilinguisme n’est pas une réalité anodine dans la mesure où cette notion couvre des situations complexes de cohabitation de deux langues. Nous retenons surtout que quand le bilinguisme est de type encastré, il désigne une situation sociale où deux langues se disputent l’espace communicatif national ou régional à partir d’une répartition fonctionnelle de leurs usages. Et quand le bilinguisme est de type additionnel, il dénote le recours à une langue non territorialisée utilisée à des seules fins internationales.

Les locuteurs de langues peuvent être soit, des locuteurs natifs, soit, des allophones, ce dernier terme désignant ceux et celles qui parlent un idiome comme langue étrangère. Souvent on y inclut les personnes qui le parlent comme seconde langue car cette dernière notion s’applique très généralement à une langue qui, contrairement à la langue première, a un statut social tel que sa maîtrise est incontournable. Nous trouvons ce cas surtout en Afrique noire où les langues africaines côtoient des langues européennes socialement beaucoup plus valorisées.


9. Dans :Sur la langue italienne, p. 43-45.

10. D. RadanovicViera, Les représentations sociales et l’enseignement-apprentissage du FLE en milieu universitaire, dans : C. Condei, J.L. Dufays et M. Lebrun,L’interculturel en francophonie, p. 54-52.

11. H. Gobard,op.cit., p. 34.

12. M. Serres,Eloge de la philosophie en langue française, p. 70.

13. H. Gobard,op.cit., p. 34.

14. M. Serres,op.cit., p. 70.

15. H. Gobard,op.cit., p. 34.

16. Ibid., p. 34.

17. Ibid., p. 34/37.

 

3
Au tout début

Les langues des premières civilisations

L’histoire de l’antiquité nous a légué un petit nombre de langues culturelles dont le rôle éminent est mis en évidence par une documentation tellement abondante qu’elle nous permet aujourd’hui encore d’identifier et de décrire dans le détail leur statut de langue « fixée »18

La connaissance linguistique que nous avons des grandes langues qui sont parlées dans les régions des premières civilisations (Mésopotamie) est relativement détaillée mais quand nous y cherchons des reflets de réalités sociolinguistiques, nous sommes obligés de reconnaître notre incapacité d’y déceler quoi que ce soit de pertinent. Aussi, sommes-nous amenés à raisonner sur la base de suppositions pour identifier parmi ces langues celles qui mériteraient d’être nommées langues phares.

Le sumérien

Le sumérien est la plus ancienne langue écrite connue. Il est parlé en Mésopotamie de 4000 à 2800 av J.-C. Son écriture est cunéiforme. Il s’éteint en 1800 av. J.-C. Nous savons qu’il reste toutefois enseigné comme langue de culture (langue liturgique et littéraire) chez les Babyloniens. Il est vrai, dans une première phase comme langue orale et écrite et dans une seconde uniquement comme langue écrite. La fin définitive de son usage se situe à la fin du IVe siècle av. J.-C. Il a été établi scientifiquement qu’il a été une vraie langue de culture supra-régionale. Le fait qu’il a continué à être utilisé à titre posthume comme langue élitiste pendant au moins mille cinq cent ans (cf. J. Leonhardt), prouve qu’il a été pour les peuples non-sumériens une langue phare.

L’accadien

L’accadien (babylonien) est parlé de 4000 à 1000 ans av. J.-C. Son aire de diffusion est également la Mésopotamie où il est langue véhiculaire de 3000 à 1000 ans av. J.-C. Il est pendant toute cette période, et notamment sous sa forme babylonienne, la langue diplomatique des peuples sémites qui vivent dans cette partie du monde et, fait non négligeable, il est l’idiome officiel de l’Empire Akkad, lequel a existé de 2400 à 2200 av. J.-C. L’accadien de Mésopotamie est choisi par L’Egypte du Nouvel Empire (1500 av. J.-C.) comme langue officielle de la Palestine et de la Syrie. Sans doute qu’il est pour ses locuteurs de langue maternelle et de langue seconde une langue de grand prestige, voire une langue phare.

L’araméen

Un idiome que le « label » langue phare ne déparerait pas non plus est l’araméen, une langue sémitique dont les origines remontent jusqu’à 1200 av. J.-C. Appartenant aux langues sémitiques occidentales et septentrionales, il est proche de l’hébreu et du phénicien. Son alphabet est l’ancêtre de celui de l’hébreu et de l’arabe moderne. Au 6e siècle av. J.-C. il est la langue administrative de l’Empire perse.

« L’Empire assyrien fait de l’araméen, langue des Chaldéens de basse Mésopotamie et des tribus de Syrie vaincues par les armées de Tiglat-Phalasar III et de Sargon II, la langue véhiculaire de tout le Moyen-Orient.19 »

L’araméen est une grande langue de communication internationale pendant au moins six siècles. C’est sans aucun doute ce statut social qui lui vaut d’être choisi comme un des trois idiomes, avec l’hébreu et le grec, dans lesquels des auteurs anonymes rédigent le livre de Daniel de l’Ancien Testament. L’araméen est en outre la langue principale du Talmud des Juifs. A l’époque du monde hellénistique il résiste dans les régions rurales du Proche et Moyen Orient à l’assaut du grec, langue adoptée par les élites habitant les villes. Du temps de Jésus, il est la langue quotidienne en Israël. Mais sur la croix sur laquelle meurt Jésus, il ne figure pas sur l’écriteau « Jésus de Nazareth, Roi des Juifs », comme l’hébreu, le grec et le latin, Comme langue véhiculaire, il assure la diffusion du christianisme oriental. Dans sa version dialectale syriaque, version très usitée dans l’Empire perse, il est choisi comme langue liturgique par certaines églises chrétiennes de l’Orient. Ce choix contribue fortement à lui conférer une place de choix parmi les langues écrites du Proche Orient pendant au moins la période de 200 à 650 après J.-C. L’araméen serait encore aujourd’hui parlé par quelques milliers de personnes en Syrie.


18. J. Leonhardt,La grande histoire du latin, p. 28.

19. J.W. Lapierre,Le pouvoir politique et les langues, p. 27.

Les langues anciennes du Proche Orient

Changer de langue, c’était la condition nécessaire pour réaliser les deux grands désirs des riches de tous les temps : arriver et paraître20

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