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Histoire de l'Espagne

De
800 pages
De la Reconquête à nos jours, l’Espagne offre le visage fascinant mais souvent énigmatique d’un pays au destin singulier où de brusques ruptures alternent avec des réveils d’une surprenante vitalité. Ses passions ne cessent d’interroger les nôtres.
Cette nouvelle histoire de l’Espagne se propose de restituer le rythme clair et soutenu d’un vrai «récit national» – genre trop injustement dédaigné par l’historiographie moderne – et de permettre ainsi de la mieux comprendre. Cette histoire, telle qu’on la perçoit généralement, victime de sa «légende noire» depuis l’Inquisition et la colonisation des Amériques, oscillant entre une fascination pour son Siècle d’or et un injuste mépris pour son siècle des Lumières, reste encombrée de bien d’autres clichés ou vues manichéennes sur sa Seconde République, la Guerre civile et le franquisme. Ils nous cachent une réalité plus complexe : celle d’une nation profondément vivante, mais contrariée par les vicissitudes d’un État trop souvent impuissant à fédérer ses potentialités.
Le but de cet ouvrage, ouvert sur l’avenir de ce grand pays flagellé aujourd’hui par la crise économique et menacé dans son unité, est de montrer, par les plus larges vues, combien passé et présent s’éclairent mutuellement.
«Philippe Nourry connaît très bien l’Espagne. Il a beaucoup contribué à dissiper des malentendus, à rectifier des erreurs de jugements et à dresser du pays voisin un portait exact et néanmoins sans complaisance… Le résultat est un grand livre.»
Joseph Pérez
Préface de Joseph Pérez, ancien directeur de la Casa Velasquez.
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couverture
PHILIPPE NOURRY

HISTOIRE DE L’ESPAGNE

Des origines à nos jours

TALLANDIER

À la mémoire de Mathilde Pomès et Roger Wild,
qui m’ont initié, tout jeune, aux richesses de l’Espagne.

À l’ambassadeur Juan Duan-Loriga
dont l’amitié et la profonde culture historique
m’ont accompagné tout au long de ce livre.

CHAPITRE 1

POLYPHONIE DES ORIGINES

LA FORTERESSE ESPAGNE

Aussi loin que l’on remonte dans le temps, la géographie de la péninsule Ibérique, ce cap massif de l’Europe qui s’avance en figure de proue dans les eaux froides de l’Atlantique comme une promesse de futures conquêtes, tandis que son flanc méditerranéen s’offre depuis la nuit des siècles à tous les vents du monde antique, ne cesse d’intriguer, à l’image d’une place forte.

Ce pentagone compact, que baignent partout les mers, qui n’est rattaché au socle eurasiatique que par l’isthme difficilement franchissable des Pyrénées et qu’un détroit d’à peine quatorze kilomètres sépare du Maghreb, suggère une idée d’isolement proche de l’insularité. Mais d’une insularité qui aurait elle-même « la puissance, la complexité et l’unité d’un continent ».

Au regard de cette configuration, on a pu se demander si cette Afrique si proche, ne serait pas la véritable mère de la géographie ibérique ? Ne se trompe-t-on pas en la voyant comme un territoire réellement européen ? Arguant de l’origine inconnue des peuples ibères, d’une longue occupation arabo-berbère de la péninsule et parfois d’une similitude de paysages, on ne s’est pas privé, au cours des siècles, d’accumuler sur ce thème nombre de clichés allant parfois jusqu’à la caricature, mais répondant malgré tout aux interrogations légitimes que l’originalité ibérique suggérait. « Déjà l’Orient ! » s’exclamaient nos voyageurs romantiques. « Un Orient proche » nuancèrent les hispanisants du XXe siècle troublés eux aussi par l’étonnante synthèse « exotique » qu’une Espagne encore fruste dans ses profondeurs offrait à leur esprit et à leurs sens.

Le relief tourmenté de ce sous-continent européen accuse encore son caractère excentrique. Dès que l’on s’écarte des franges littorales, la dimension continentale des hauts plateaux castillans, relativement difficiles d’accès, s’impose en effet avec force. Seul le bassin de l’Ebre s’oriente résolument vers l’Est méditerranéen. Tage et Duero, Guadalquivir et Guadiana, les quatre autres grands fleuves d’Espagne filent vers l’Atlantique, les deux premiers à l’ouest, les deux autres au sud. Seul le Guadalquivir, dans son parcours andalou, de Cordoue à Séville, s’épanouit vraiment en une riche et large plaine. Entre ces chemins d’eau taillés dans le roc de la Meseta des chaines de « sierras », littéralement découpées à la scie – Guadarrama, Gredos, monts d’Estrémadure, cordillère ibérique – ne cessent d’isoler puis de compartimenter le paysage du plateau castillan.

À sa périphérie même, ni le sud ni le nord de la péninsule n’offrent de répit à cette floraison de sommets. Au sud, à peine vient-on de descendre les paliers successifs de la Sierra Morena qui sépare la Nouvelle Castille de l’Andalousie, que l’on se heurte à la majestueuse Sierra Nevada, prolongement du système montagneux rifain, qui domine Grenade et toute l’Espagne, avec les 3 478 mètres du Mulhacen. Au nord, les monts Cantabriques, refuge des derniers ours indigènes d’Europe occidentale, culminent aux Picos de Europa ne laissant au littoral de la région de Santander et des Asturies qu’une étroite bande côtière ouverte sur le golfe de Gascogne, dit aussi de Biscaye.

Partout, où que l’on aille, des barrières s’interposent et avec elles, en tous sens, des cols, des défilés malaisés à franchir : Pancorbo ou Somosierra au septentrion, Despeñaperros dans le midi. Les voies modernes de pénétration n’en ont certes plus cure, mais le souvenir de ces obstacles reste gravé dans le cours d’une histoire que marquent à jamais des images d’embuscades meurtrières, de banditisme et de guérillas. Le génie farouche de la terre ancestrale, un rapport intime entre l’homme et son paysage, ont longtemps imprimé leur marque dans les mentalités. Ces cloisonnements expliquent les tentations fortement autonomistes ou même séparatistes qui aujourd’hui encore caractérisent le tissu national espagnol. Ils sont aussi, ne l’oublions pas, un trait commun qui, par compensation, forge son unité.

Jusqu’à une date relativement récente, on pouvait croire que les artistes du magdalénien (entre 15 000 et 10 000 ans avant notre ère) qui gravèrent dans les grottes d’Altamira, en Cantabrie, des silhouettes animalières analogues à celles de Lascaux, étaient parmi les plus anciens habitants de la péninsule. Les quelque trente fossiles humains découverts à partir de 1983 dans la Sima de los Huesos (Cueva Mayor de Atapuerca) entre Soria et Burgos, en Vieille Castille, repoussèrent à 300 000 ans les traces de l’homme en Espagne. Puis, en 1994, d’autres fossiles furent découverts au lieu-dit La Grande Dolina, provenant de six individus encore bien antérieurs puisque les méthodes modernes de datation leur assignent une ancienneté de 800 000 ans, époque à peine postérieure à celle où l’on pensait que les premiers hominidés étaient sortis d’Afrique australe ! Ces ancêtres, baptisés « antécesseurs » seraient communs à la fois aux lignées de Heidelberg et de Néanderthal, mais aussi par leur aspect, et bien qu’ils fussent certainement de féroces cannibales, à celle de « l’homo sapiens sapiens », dont nous descendons. Cette découverte vertigineuse ferait ainsi de la péninsule le plus ancien pays habité d’Europe et de l’Espagnol, si l’on peut dire, le plus vieil Européen…

Mais laissons aux paléontologues le plaisir toujours renouvelé d’explorer ces abîmes et abordons aux rivages incertains de cette « Histoire avant l’Histoire », où nos connaissances scientifiques le disputent aux mythes.

LELDORADO DE TARTESSOS : MYTHE ET RÉALITÉ

Franchies les étapes des constructions mégalithiques du troisième millénaire et des restes de forteresses déjà sophistiquées découvertes à Almeria (Los Millares) qui témoignent d’une intense activité dans cette région de l’Andalousie à l’âge du bronze (2 500 à 1200) la toute première civilisation péninsulaire dont les anciens font mention, s’avère celle du riche pays de Tartessos. Un royaume qui devait occuper la plaine du Guadalquivir autour de Séville, celle de Huelva et les régions riches en minerais de la Sierra Morena.

Selon Hérodote qui se base sur les récits de navigateurs phéniciens, ce pays de Tartessos, (ou de Tharsis), commerçait depuis le premier millénaire avec Tyr et Sidon par l’intermédiaire de leur colonie la plus proche : Gadir, l’actuelle Cadix, établie au voisinage immédiat du fabuleux royaume.

La Bible également décrit ce royaume, qu’elle appelle Tharshish, comme un Eldorado où le roi Salomon se ravitaillait en métaux précieux. À l’or du Guadalquivir et du Genil, à l’argent, au cuivre du Rio Tinto, au fer et au plomb de la Sierra Morena, ses richesses joignaient l’étain nécessaire à la fabrication du bronze que Phéniciens et Tartessiens allaient chercher chez les Celtes de Galice et jusque chez les Brittons de Cornouaille.

L’existence à Tharsis d’un État véritablement structuré, doté de lois anciennes et sous l’autorité de monarques influents, reste sans doute hypothétique. À la légende appartient le nom du roi Gérion dont les troupeaux furent enlevés par Héraklès au cours d’un de ses Douze Travaux. Mais d’autres noms de souverains nous sont parvenus par les historiens grecs : Norax qui aurait conquis la Sardaigne, Gargoris à qui l’on devrait l’apiculture, Arganthonios enfin qui aurait régné quatre-vingt ans et qui, vers 630 av. J.-C., peu après la fondation de Marseille, aurait accueilli le premier navire grec en provenance de Phocée, provoquant l’ire des Carthaginois successeurs des Phéniciens. Il semble bien, en effet, que ce soient les Puniques qui aient ravagé et détruit au milieu de ce premier millénaire d’avant notre ère, le royaume de Tartessos au moment où ce dernier atteignait sa plus grande extension, étendant son domaine jusqu’au cap de Gata à l’extrême pointe orientale de l’Andalousie.

S’il en fut bien ainsi, les prédécesseurs d’Hamilcar et d’Hannibal ne laissèrent guère de traces de Tartessos comme put le constater, à son grand dépit, l’archéologue allemand Adolf Schulten, qui, après avoir fouillé le site de Numance, entreprit au début du XXe siècle, de retrouver le siège de cet état mythique. Seules quelques tombes à crémation évoquant les monuments funéraires étrusques et des objets d’or et de bronze d’« inspiration orientale » furent découvertes plus tardivement et réunis près de Séville (Trésor d’El Carambolo). Ces vestiges permettent au moins de supposer, aujourd’hui que nous en savons davantage sur les Ibères, que Tartessos fut une première avancée remarquable de leur culture propre. Culture soumise, certes, à des influences venues de la Méditerranée orientale mais néanmoins particulière aux premiers peuples de la Péninsule.

LA DAME D’ELCHE OU LE TEMPS DES IBÈRES

Cinq cents ans avant notre ère, la péninsule Ibérique est partagée entre deux peuples d’origine différente : les Celtes qui l’ont pénétré par vagues successives à travers les Pyrénées dans la première moitié du premier millénaire et se sont installés dans sa partie septentrionale et occidentale, et les Ibères qui occupent tout le littoral méditerranéen et une partie importante de son arrière-pays, dessinant un arc oriental qui s’étend de l’Andalousie jusqu’au Languedoc.

Si l’origine lointaine des Celtes est connue, celle des Ibères est encore sujette à débats. Après avoir émis l’hypothèse d’une très ancienne migration berbère avant la période historique ou celle de populations venues des parages de la mer Noire, la plupart des historiens contemporains tendent à évacuer cette question. Il faut dire que l’étude des caractères raciaux, qui passionna nos grands-pères, n’a plus guère la cote ! Beaucoup se rangent ainsi à l’avis que les Ibères furent sans doute d’authentiques autochtones, comme probablement aussi les Vascones (les Basques au sens très large du terme).

Comme on n’a pas encore réussi à déchiffrer l’alphabet utilisé par les Ibères faute d’avoir trouvé une épigraphe bilingue comme la fameuse pierre de Rosette, et que seuls nous sont parvenus quelques fragments de cette écriture gravés sur pierre, on a pu supposer qu’Ibères et Vascons n’étaient qu’un seul et même peuple parlant la même langue, l’« euskera » actuel n’étant peut-être qu’une survivance de la vieille langue ibérique. Cette thèse, non dénuée d’arrières pensées politiques, puisqu’elle ferait des Basques les plus Espagnols des Espagnols, n’a cependant jamais été vérifiée et ne peut évidemment l’être dans l’état actuel de nos connaissances. La seule évidence est que cette langue ibérique n’était, pas plus que le basque, d’origine indo-européenne.

Quoi qu’il en soit de cette question, la reconnaissance progressive d’une civilisation ibérique originale a bouleversé profondément l’approche qui était celle des anciens archéologues. Approche purement « colonisatrice » ou tendant du moins à surévaluer, au détriment des cultures autochtones, les influences phéniciennes et grecques à travers leurs nombreux comptoirs. Les Phéniciens, probablement dès avant le premier millénaire, les Grecs à partir du Ve siècle av. J.-C., en fondant Ampurias (Emporion) et Rosas (Rhode) sur la Costa Brava, pays des Ibères Indicètes, avant d’essaimer tout le long des côtes jusqu’en Galice et aux Asturies.

Ces peuples de navigateurs essentiellement commerçants n’avaient pas vocation à soumettre les indigènes. Partout où ils s’installaient, subsistèrent à côté de leurs comptoirs, comme les fouilles en témoignent, des villages ou cités ibères avec lesquels on peut supposer qu’ils vivaient en bonne intelligence. Plus que de domination, fût-elle seulement culturelle, il faut donc parler d’influence et même, plus justement, de compénétration entre deux cultures distinctes, même si elles n’étaient pas de même niveau.

À une époque où l’on estimait que toute lumière ne pouvait venir que du monde grec, ou à défaut des civilisations orientales les plus anciennes, le phénomène ne pouvait toutefois être bien saisi. De même qu’Heinrich Schliemann, le découvreur de Troie, ramenait tout aux récits d’Homère, Adolf Schulten lui-même, en fouillant les vestiges supposés de Tartessos, cédait au même préjugé en y cherchant la marque phénicienne ou grecque. Pourtant, de même que nous ne connaissons l’histoire de ces siècles que par les historiens hellènes ou latins, fatalement imbus de la supériorité de leur propre culture, il faut se rendre à l’évidence que nous ne sommes pas plus en mesure d’appréhender l’extraordinaire complexité de tout processus historique.

C’est encore l’archéologie, quand elle est exercée par de vrais scientifiques, qui nous renseigne le plus exactement sur ce que fut une civilisation. Or une découverte capitale fut faite par le Français Pierre Paris en 1897 avec l’exhumation de la fameuse Dame d’Elche.

Ce n’était certes pas le premier témoignage de culture ibérique mis à jour. On connaissait depuis sa découverte au Moyen Âge l’existence du Cerro de los Santos, un site funéraire de la province d’Albacete riche de statues qu’on avait pris alors pour celles de saints. On avait plus tard, attribué à l’industrie romaine ces sabres en forme de faux qu’on nomme « falcatas », trouvés en grand nombre. Un bol d’argent découvert en 1618 près de Baeza (province de Jaén) sur lequel étaient gravés des caractères cunéiformes que l’on sait maintenant ibériques et des monnaies de même origine, donna un peu à réfléchir. Mais ce n’est vraiment qu’à la fin du XIXe siècle sous l’impulsion de l’homme politique avisé que fut Cánovas del Castillo que l’on commença à pratiquer des fouilles sérieuses et d’assez grande ampleur. Au Cerro de los Santos, déjà cité, on sortit de terre un curieux taureau à face humaine que l’on crut d’inspiration assyrienne ou byzantine, comme l’on attribua les sculptures d’« Offrants » déjà connues ou récemment mises au jour, à des martyres de l’arianisme ou du catholicisme de l’époque wisigothique. Ainsi même dans une perspective avouée de réhabilitation de l’Ibérie primitive, se trouvait repoussée encore l’idée même que cette Ibérie pré-romaine ait pu voir l’éclosion d’un art profondément original.

La découverte de la Dame d’Elche dans la palmeraie du même nom au sud d’Alicante, fut un choc. Encore fallut-il un certain temps et beaucoup d’examens critiques pour qu’on la considérât définitivement comme une œuvre authentiquement ibérique, un chef-d’œuvre que l’on date aujourd’hui du IVe siècle avant notre ère, enraciné dans la tradition artistique méditerranéenne mais irréductible à toute comparaison avec d’autres factures étrangères à la péninsule.

Avec sa coiffure aux énormes rouelles encadrant un visage hiératique et serein, son lourd pectoral orné de pendeloques, la Dame affirmait orgueilleusement son hispanité à travers la prééminence du décoratif sur le fonctionnel, « un souci maniériste du détail s’imposant à la plastique d’ensemble » qui restera d’ailleurs une constante de l’esthétique espagnole à travers la longue succession des siècles futurs.

Le même souci de stylisation ornementale se reconnaît dans d’autres Dames, à peine moins parfaites – celle du Cerro de los Santos, celle de Baza (province de Grenade, 1973) celle de Cabezo Lucero (1987) – qui nous parvinrent en buste ou en pied les mains tendues en offrande, déesses ou vestales d’un culte qui nous échappe mais que l’imagination pourrait aussi bien relier au très vieux mythe de l’Atlandide. En contrepoint, le style épuré du masque de guerrier casqué et aux yeux clos, taillé dans le calcaire (Porcuna, 1975) ou la tête du loup de (Cerrillo Blanco, Jaén, 1979) témoignent d’une assez grande variété d’inspiration dans cette facture ibérique.

Si l’influence des Phéniciens sur cet art autochtone peut être considérée comme assez mineure en raison même de la relative pauvreté des œuvres qu’ils nous ont laissées de Tyr à Carthage, celle des Grecs, et peut-être des lointains Étrusques, fut, à coup sûr, plus évidente. Elle n’en contredit pas pour autant l’insigne spécificité de la facture ibérique. Les Grecs, et à travers eux les arts d’Orient et d’Italique, furent des partenaires majeurs de la culture autochtone, comme le furent les Celtes sur l’autre versant de la péninsule.

LES CELTIBÈRES : UN MARIAGE RÉUSSI

Il est admis communément que l’autre composante de la population de la péninsule fut depuis le milieu du premier millénaire l’ethnie celtique. Et que ces Celtes, venus d’horizons lointains par les Gaules et traversant les Pyrénées, se mélangèrent dans des proportions diverses aux autochtones Ibères, donnant naissance aux Celtibères, qui devinrent dans la majeure partie du pays, la Meseta, la matrice du peuple espagnol. Cette vision n’est pas fausse mais mérite d’être corrigée dans la mesure où nous avons toujours tendance à considérer les migrations primitives, et plus tard les invasions guerrières, comme des phénomènes d’une portée massive et absolue, sans tenir compte du fait qu’existaient depuis des millénaires des habitants du lieu irréductibles à toute classification ethnique précise. L’Espagne et le Portugal furent peuplés comme d’autres nations actuelles depuis l’âge des cavernes et même au delà, par des hommes qui n’avaient d’autre origine que leur humanité. Peut-être pouvons nous les appeler aussi « Ibères », puisque premiers occupants de cette terre, mais sans ignorer que le mélange dont il a pu s’agir n’est qu’une simplification à usage scolaire qui nous masque des phénomènes d’assimilation sans doute bien plus complexes.

Cela dit, l’avantage des Celtes quand ils pénétrèrent en Hispanie en y fondant Numance et en sculptant probablement les fameux toros de granit de Guisando, fut certainement lié à la supériorité de leur armement beaucoup plus qu’à celle de leur culture. Ce qui ne veut pas dire qu’ils conquirent leurs territoires péninsulaires par la seule violence. En fait, on ne sait rien de la manière dont put se faire la symbiose entre ces nouveaux venus et les autochtones entre les VIIIe et VIe siècles avant notre ère, le trait manifeste étant que l’aire d’influence celtique fut beaucoup plus forte dans le nord et l’ouest de la péninsule. Galice, Asturies (As-Thor, les hautes montagnes) et Cantabriie (Kent aber, le coin de l’onde) en restent les plus profondément marquées. Les terminaisons caractéristiques de la langue celtique essaiment si avant dans les profondeurs castillanes et aragonaises de la Meseta que l’extension de cette zone d’influence celtique est indéniable. On la voit bien présente aussi en Catalogne, l’autre lieu de passage des tribus celtes qui avaient déjà colonisé le sud méditerranéen de la Gaule. Mais les Ibères eux-mêmes avaient pénétré assez profondément dans le bassin aquitain, le Massif central, le sud-est de la Gaule jusqu’à la limite de la zone d’influence ligure, à une époque peut-être plus ancienne encore. Si bien que cette compénétration celtibère intéresse aussi la France, à un degré à peine moindre que la péninsule.

Faut-il pour autant attribuer à ce mélange de deux ethnies que l’on présume antinomiques – « l’Ibère imaginatif, violent, rapide, le Celte, puissant, ordonné, plus lent mais peut-être plus efficace » certains traits paradoxaux reconnaissables dans l’Espagnol d’aujourd’hui ? Mieux vaut se garder de telles tentations ! L’« homo hispanicus » n’a pas fini sa gestation. Loin de là. Il manque encore au Celtibère deux puissantes colonisations : la carthaginoise et surtout la romaine. Puis au Celtibère romanisé la marque wisigothique. Et à ce dernier enfin, sur la plus grande partie de son territoire vital, une domination arabo-berbère de plusieurs siècles.

ENTRE CARTHAGE ET ROME

À partir du VIe siècle, les Phéniciens, affaiblis à partir de 574 par la prise de Tyr par les Babyloniens de Nabuchodonosor, ont passé le relais à leur ancienne colonie, Carthage (Quart Hadasha, la ville nouvelle) promue à un rôle central en Méditerranée avec le développement progressif de sa partie occidentale. Pas davantage que leurs prédécesseurs Phéniciens, les Carthaginois n’avaient au départ considéré les autochtones de la péninsule, avec qui ils commerçaient pacifiquement, comme leurs ennemis. Ces derniers étaient les Grecs, qui eux-mêmes entretenaient de bons rapports avec les Celtibères. La rivalité de plus en plus tendue entre Carthage et Rome pour le contrôle de la Méditerranée occidentale va bouleverser ces relations et faire entrer la péninsule dans l’Histoire en en faisant un enjeu capital entre les deux grandes puissances du moment.

La Sicile perdue définitivement par les Carthaginois en 241 av. J.-C., ces derniers fortifièrent aussitôt leur emprise sur l’Espagne, si riche en métaux stratégiques et où ils recrutaient depuis cette première guerre punique des mercenaires et notamment ces fameux frondeurs des Baléares, bien implantés qu’ils étaient à Ibiza depuis 654.

En 237, Amilcar Barca, l’homme fort de Carthage, débarque donc à Gadir (Cadix) avec une forte armée et entreprend méthodiquement l’occupation du littoral méditerranéen. Après sa mort en 229, Asdrubal, son gendre, poursuit ses conquêtes, fondant Carthagène (la nouvelle Carthage) en 221 et contournant la Meseta par l’ouest lusitanien avant de la pénétrer par la vallée de l’Ebre.

Rome, légitimement inquiète par cette main mise carthaginoise sur les ressources de l’Hispanie, semblait néanmoins prête à négocier avec sa rivale à la condition qu’elle ne franchisse pas ce fleuve ; l’affaire de Sagonte la décida à agir et déclencha la seconde guerre punique.

Sagonte (Sagunto) à quelque vingt kilomètres au nord de l’actuelle Valencia, était une riche cité ibère amie des Phocéens de Marseille et alliée de Rome avec qui elle entretenait des liens commerciaux. Hannibal, fils d’Amilcar, qui avait succédé à Asdrubal, probablement assassiné, entreprit, pour la punir de ses alliances, d’en faire le siège en 219. Il se heurta à une défense héroïque qui s’acheva par un dramatique holocauste. Sommés de livrer leurs richesses avant d’être déportés, les Sagontins allumèrent de grands brasiers où ils firent fondre leur or et leur argent avant de s’y précipiter eux-mêmes après avoir étranglé leurs enfants. La flamme d’un patriotisme irréductible et désespéré, d’une volonté farouche d’indépendance contre quelque envahisseur que ce soit, commençait de s’élever sur cette terre d’Hispanie qui, un siècle plus tard, contre les Romains cette fois, embrasera Numance.

Encore deux mille ans après ce premier siège de Sagonte, et ce sont les vingt mille hommes du maréchal Suchet qui devaient éprouver, ici même, les mêmes difficultés à vaincre la résistance des deux mille défenseurs de Murviedro. Le nom seul de la cité avait provisoirement changé ; nullement la force d’âme et l’esprit de sacrifice de ses habitants. Une leçon que Napoléon, pourtant si fin connaisseur d’histoire militaire, avait omis de retenir.

La suite de l’épopée d’Hannibal est bien connue. Deux ans après le siège de Sagonte, le général carthaginois franchit les Pyrénées et les Alpes avec ses éléphants et, sans doute, bon nombre encore d’auxiliaires recrutés parmi les tribus d’une péninsule dépourvue encore de tout véritable sentiment unitaire. Après une série de victoire – La Trébie, Trasimène, Cannes – l’espoir anéanti de s’emparer de Rome, le repli sur la Numidie et pour finir, en 202, l’éclatant triomphe de Scipion l’Africain à Zama qui mit fin à la seconde guerre punique, avant que la troisième ne conduise en 146 à l’anéantissement de Carthage par Scipion Émilien.

Mais, dès 217, tandis qu’Hannibal guerroyait victorieusement en Italie, c’en était déjà fini de la puissance carthaginoise en Hispanie. À l’embouchure de l’Ebre, vengeant les défenseurs de Sagonte, la flotte romaine détruisait celle de sa rivale. Certains auteurs situent même à Baílén (province de Jaén), qui vit la première sévère défaite de Napoléon en Espagne, le lieu de la bataille décisive qui mit fin à l’emprise de Carthage sur l’Espagne.

Qu’avait apporté au pays cette colonisation militaire somme toute assez brève ? Moins de bienfaits certainement que les échanges culturels noués jadis entre les peuples autochtones et les Phéniciens, premiers introducteurs des techniques et des formes d’art venus des régions orientales les plus civilisées du monde antique. Pour la première fois cependant, ces Carthaginois auront provoqué par leurs campagnes une certaine unité de la péninsule, peut-être même déjà, chez les peuples qu’ils soumettaient, une certaine idée d’appartenance commune. Plus sûrement encore, Carthage, bien malgré elle, introduisit les Romains en Espagne ; et ce fut là le plus grand bénéfice que cette dernière en retira.

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