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Histoire de la conspiration de Grenoble en 1816

De
252 pages

Avant de passer à la relation des faits que J’aurai à constater, et pour que le lecteur puisse mieux en apprécier la nature, je crois convenable de présenter quelques antécédents des deux hommes qui remplirent, chacun à sa manière, les rôles principaux de ce drame déplorable, savoir : Didier, le chef de la conspiration, et le général Donnadieu, qui fut chargé principalement de la réprimer.

La principale notice qui ait été publiée sur ce personnage, et qu’ont reproduite d’autres organes de la presse, fut consignée pour la première fois dans l’ouvrage intitulé Mémoires de Peuchet, attribué faussement à l’ancien archiviste de la police, et qui, dans le fait, ne dut le jour qu’à une spéculation de librairie, jointe aux inspirations de l’esprit de parti le plus extrême.

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Joseph-Philippe-Étienne Rey

Histoire de la conspiration de Grenoble en 1816

AVERTISSEMENT

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La relation qu’on va lire n’est qu’une partie des Mémoires politiques généraux de l’auteur, que son éloignement de la capitale ne lui a pas encore permis de publier dans leur ensemble. Voici les motifs qui l’ont décidé à mettre au jour ce fragment, d’une manière séparée, par la seule voie qui lui soit ouverte en ce moment, celle de notre journal1. Aucun fait de notre histoire contemporaine n’a donné lieu à plus de doutes et de controverses que l’insurrection qui éclata aux environs de Grenoble en 1816 ; et cela est facile à concevoir d’après l’obstination de son chef ostensible, Paul Didier, à ne pas dévoiler les coopérateurs principaux qu’il peut avoir eus, surtout quand on songe au parti que devaient tirer de ce silence les divers intérêts qui étaient alors en présence. Depuis cette époque, plusieurs documents ont été imprimés, indépendamment des pièces judiciaires que M. Rey avait d’abord été chargé, comme avocat, de produire contre le général Donnadieu, M. de Montlivault et le colonel Vautré, à raison de leurs excès de pouvoir dans la répression de celle révolte. D’un autre côté, l’on sait la persistance qu’a mise le premier de ces accusés à demander une enquête rétrospective à l’autorité législative du gouvernement actuel, évidemment non compétente pour revenir sur cette affaire, ainsi que l’annonce qu’il a faite, à plusieurs reprises, de publications ultérieures qui viendraient enfin en éclaircir le mystère ; mais si l’on peut juger de l’esprit de vérité qui animera ces publications d’après celles qui sont déjà sorties de la même plume, et de celle d’autres écrivains du même parti, on doit présager ce que deviendra sous leur main la véritable couleur de cet événement.

Dans une telle situation, M. Rey a cru devoir apporter de nouveau son témoignage au milieu de ces débats, et il croit devoir le faire de son vivant, les écrits posthumes ayant l’inconvénient grave de ne pouvoir être défendus par l’auteur, s’ils sont dans le vrai, ou rectifiés convenablement, s’ils contiennent des erreurs. Quoiqu’il fût absent de Grenoble lors de l’insurrection, personne mieux que lui n’a été dans le cas d’en connaître les circonstances. Ayant été sollicité, en 1819, de poursuivre ses agents répressifs au nom des familles des victimes, il fit lui-même l’enquête la plus scrupuleuse avant d’accepter une telle mission, ayant toujours été fermement résolu à ne jamais sacrifier les intérêts de la justice à aucune considération qui y fût étrangère. Il put donc alors acquérir déjà bien des notions sur les faits dont il avait à s’enquérir ; et, plus tard, depuis la fixation définitive de sa résidence dans le pays, un procès ayant été intenté à la Gazette du Dauphiné, pour imputations contre le chef de l’état relativement à la même affaire, il se mit de nouveau en recherche de tout ce qui pouvait lui être suggéré par suite des discussions qui survinrent alors. C’est dans cette circonstance qu’il put prendre communication de toutes les pièces de l’instruction PRÉVOTALE contre Didier, ce qui compléta pour lui tous les documents officiels, dont le plus important, qu’il possède depuis 1819, est une COPIE AUTHENTIQUE de la procédure de la commission militaire présidée par le colonel Vautré, et relative seulement aux coaccusés de l’insurrection, procédure dont l’original avait déjà été soustrait depuis longues années. On voit ainsi combien de moyens ont été à sa disposition ; et si l’on ajoute que, malgré sa participation très-active aux luttes politiques de la restauration, M. Rey a toujours été compté au nombre des hommes les plus consciencieux, incapable de se laisser entraîner, même envers ses plus violents adversaires, aux expédients mensongers d’un aveugle esprit de parti, on sera persuadé que ses assertions méritent toute confiance. Au reste, ceux qui, dans des vues historiques plus générales, voudront prendre la peine de comparer sa publication avec celles d’un sens opposé, qui ont été déjà faites ou le seront encore, pourront eux-mêmes discerner facilement de quel côté se trouve un désir sincère d’être toujours juste et vrai.

Nous devons maintenant prévenir nos lecteurs qu’ils ne trouveront point dans cet écrit une œuvre littéraire, ayant dans sa forme les éléments d’attrait des productions de ce genre, et que le seul intérêt qui doive s’attacher à sa lecture viendra de l’importance des faits, ainsi que de l’exactitude des renseignements. C’est même la nécessité bien sentie de cette exactitude, poussée aussi loin que possible, qui a été pour l’auteur un obstacle insurmontable à l’entraînement du style, source principale du charme des narrations. Craignant toujours d’omettre quelque preuve importante, et obligé de discuter à chaque instant des versions contraires ou des circonstances douteuses, il a souvent dû se traîner terre à terre dans son exposition, ce qui la rendrait presque toujours fastidieuse, il en est lui-même convaincu, si le plus grand intérêt ne s’ajoutait à la pratiqua même de cette scrupuleuse analyse.

COUP-D’ŒIL PRÉLIMINAIRE

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Peu d’événements sont restés couverts d’autant de nuages que l’insurrection qui éclata aux environs de Grenoble en 1816, et je crois pouvoir l’attribuer surtout aux trois causes suivantes : la constance du chef ostensible à taire le nom de ses principaux complices, à supposer qu’il ne fût pas le seul chef du complot ; l’influence des intérêts personnels dans l’exposé des faits par les divers agents de l’autorité locale ; enfin, les passions des divers partis, qui n’ont cessé de s’emparer de toutes les particularités de l’événement, pour les interpréter contre le parti opposé, sans songer aucunement à la recherche consciencieuse de la vérité historique.

D’un autre côté, parmi ceux qui, dans des dispositions d’impartialité, ont publié des documents sur cette partie de l’histoire contemporaine, aucun n’était en position d’avoir tous les renseignements qu’il était possible d’obtenir à cet égard. Il importait donc que la même tâche pût être entreprise par un homme qui, bien résolu à ne sacrifier qu’à la vérité, se fût en même temps trouvé dans des circonstances propres à lui faire réunir le plus grand nombre possible de ces renseignements ; et l’on a vu, dans l’avertissement de cet ouvrage, comment je crois remplir cette double condition.

Pour donner à mon récit l’ordre dont il est susceptible, je le diviserai en deux chapitres. Dans le premier, J’établirai le fait de la conspiration et du mouvement insurrectionnel qui s’en est suivi, avec l’indication des circonstances qui la déterminèrent ; dans le second, je parlerai de la nature des moyens répressifs qui furent employés après le combat.

CHAPITRE PREMIER

De la Conspiration, et du Mouvement insurrectionnel qui en fut la suite

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Avant de passer à la relation des faits que J’aurai à constater, et pour que le lecteur puisse mieux en apprécier la nature, je crois convenable de présenter quelques antécédents des deux hommes qui remplirent, chacun à sa manière, les rôles principaux de ce drame déplorable, savoir : Didier, le chef de la conspiration, et le général Donnadieu, qui fut chargé principalement de la réprimer.

ANTÉCÉDENTS DE DIDIER, CHEF OSTENSIBLE DE LA CONSPIRATION

La principale notice qui ait été publiée sur ce personnage, et qu’ont reproduite d’autres organes de la presse, fut consignée pour la première fois dans l’ouvrage intitulé Mémoires de Peuchet, attribué faussement à l’ancien archiviste de la police, et qui, dans le fait, ne dut le jour qu’à une spéculation de librairie, jointe aux inspirations de l’esprit de parti le plus extrême1. Aussi fourmille-t-elle d’erreurs et des suppositions les plus hasardées, et l’on ne s’étonnera pas que j’aie cherché ailleurs mes renseignements. Je puis, au reste, me rendre le témoignage que je n’ai négligé aucun moyen de m’entourer de toutes les lumières possibles, puisées surtout dans les entretiens d’hommes dignes de toute confiance, ayant bien connu les circonstances qu’ils m’ont rapportées, ainsi que dans les pièces de la cour prévôtale chargée de juger Didier lui-même, pièces qui m’ont été communiquées intégralement, et dont j’ai fait le dépouillement avec le plus grand soin.

 

Paul Didier est né vers l’an 1752, à Upie, commune rurale du département de la Drôme, arrondissement de Valence. Il existe quelque incertitude sur la position sociale de sa famille, et je n’ai pu moi-même la dissiper, n’ayant découvert aucune des personnes qui auraient connu ses parents. La notice du prétendu Peuchet porte qu’ils appartenaient à la classe bourgeoise, et cela me paraît assez vraisemblable. Cependant, on trouve dans un article du Moniteur, en date du 15 mai 1816, emprunté au Journal des Débats, que c’étaient de simples paysans, et j’ignore où ce dernier journal a puisé ses propres indications ; mais son article contenant plusieurs erreurs notables, aussi bien que celui attribué à Peuchet, on ne saurait non plus y avoir une grande confiance.

Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, sur ce point, qui a peu d’importance, il paraît que Didier reçut une assez bonne éducation. Il étudia le droit et exerça la profession d’avocat à Grenoble ; mais, quoiqu’il eût beaucoup d’expression dans la conversation particulière, surtout par le jeu de sa physionomie, il eut peu de succès dans la plaidoirie.

A la révolution de 1789, il en embrassa d’abord les principes avec ardeur ; mais il changea bientôt d’opinion, soit qu’il fût, comme tant d’autres, effrayé des circonstances désastreuses de cette grande lutte, sans discerner les véritables causes des excès qui la souillèrent, soit à raison de la mobilité d’esprit dont on verra qu’il devait plus tard donner plus d’une preuve. Ce qui est certain, c’est qu’il émigra en 1793 et ne reparut à Grenoble qu’après le 9 thermidor. Il montra alors beaucoup d’exagération dans ses manifestations de royalisme ; et, reprenant sa profession d’avocat, il s’occupa presque uniquement des causes qui intéressaient les émigrés. Il parvint à en faire rentrer un grand nombre, avec la réintégration dans leurs propriétés, au moyen des anciennes relations qu’il avait eues avec les hommes alors au pouvoir, et surtout avec M. de Montalivet.

Il paraît certain qu’il jouait en même temps le rôle d’agent secret de Louis XVIII ; et, jusque-là, en se plaçant au point de vue des opinions qu’il professait encore, on ne peut lui reprocher d’avoir ainsi manqué essentiellement à l’honneur, puisqu’il était libre alors de tout engagement particulier avec le gouvernement du pays.

Malheureusement il n’en fut pas de même de sa conduite après celte époque. Il m’est pénible d’avoir à citer, sous le même rapport, un trait des plus défavorables à cette victime de nos troubles civils ; mais la force de la vérité m’oblige à vaincre à cet égard ma répugnance. On verra, d’ailleurs, avec quel empressement je saisirai l’occasion de le défendre moi-même contre d’injustes reproches, et de mettre au jour la partie noble de son caractère.

Dès les premiers temps du consulat, Didier avait manifesté le plus vif désir de se rallier à ce nouveau régime, et il avait fait une foule de démarches pour en obtenir de l’emploi. Après avoir inutilement épuisé les sollicitations de plusieurs personnes influentes, il s’était enfin présenté sans intermédiaire au premier consul, qui l’accueillit très-bien, sachant qu’il était l’auteur d’un ouvrage intitulé Le retour à la Religion, qui entrait dans ses propres vues. Le résultat de cette démarche avait été sa nomination à une place de professeur à l’école de droit de Grenoble ; mais, malgré cette position envers le chef du gouvernement, il ne cessa pas sa correspondance secrète avec le prétendant. J’hésiterais à affirmer ce fait, qu’on a déjà indiqué dans plusieurs documents, si je n’en avais acquis moi-même la certitude par le témoignage d’un homme entièrement digne de foi, qui en a entendu l’aveu de la bouche même de son auteur. Voici en quelle circonstance :

Dans l’hiver de 1814 à 1815, le docteur B**, qui m’a rapporté le fait, se trouvait chez M. Bourguignon père, alors conseiller à la cour royale de Paris, lorsqu’on annonça M. Didier. En ce moment se trouvaient aussi chez M. Bourguignon M. Gobier, de la Sarthe, ancien membre du directoire exécutif, M. Merlin, de Douai, procureur général à la cour de cassation, et M. Victor Faure, de la Mure, qui, depuis, a été juge de paix à Grenoble. Ce fut en leur présence que Didier, encore dans toute la ferveur de son royalisme, s’étant mis à parler avec enthousiasme de la rentrée des Bourbons, se vanta, comme d’un titre aux faveurs de leur gouvernement, d’avoir entretenu la correspondance dont il s’agit pendant tout le temps du consulat et de l’empire. Il était déjà maître des requêtes au conseil d’état, et l’on savait généralement, à Paris, que Louis XVIII, qui lui était personnellement très-favorable, l’aurait déjà nommé conseiller d’état, s’il n’avait rencontré à cet égard des obstacles dans son entourage.

Mais revenons sur la suite de sa carrière pendant l’empire, après sa nomination au professorat. Lors de l’établissement de l’université, il ne fut point maintenu dans sa chaire, et l’on a depuis attribué cette disgrâce à la connaissance qu’aurait eue le gouvernement de ses menées secrètes ; tandis qu’il m’a été dit, par une personne très-liée alors avec la famille, que le seul motif en aurait été dans le mécontentement causé par de mauvaises spéculations sur des vins, que l’empereur avait trouvées peu convenables pour un fonctionnaire de cette catégorie.

Quoi qu’il en soit, Didier, qui venait ainsi de laisser voir le goût qui le portait vers les occupations de l’industrie, tourna alors de ce côté toute l’activité de son esprit. Il eut la plus grande part au desséchement des marais de Bourgoin, opération de la plus grande utilité, qui livra de vastes terrains à l’agriculture et rendit la salubrité aux contrées environnantes. Il entreprit aussi l’exploitation des mines dont notre département abonde, sans avoir jamais été mises complètement en valeur. Malheureusement, comme cela arrive au plus grand nombre de ceux qui, dans notre état social, s’occupent les premiers de faire naître des sources de richesse pour le pays, toutes ces opérations, loin de conduire Didier à une fortune qui, certainement, eût alors été bien acquise, ne firent qu’entraîner la perte de toutes ses ressources, et lui firent contracter des dettes qu’il n’a jamais pu acquitter. On conçoit qu’une telle position dut le paralyser dans ce qu’il aurait pu désormais entreprendre, en lui enlevant tout crédit et en le mettant à la merci de ses créanciers. Elle peut servir aussi à expliquer déjà, et peut-être à excuser en partie, les erreurs qui signalèrent le reste de sa vie ; car, trop souvent, les hommes ne sont conduits au mal que par suite de circonstances fatales qui les ont empêchés de se livrer au bien.

 

Nous arrivons maintenant à l’époque de la première restauration. On comprend que Didier, avec ses antécédents politiques, dut aisément se rattacher au parti qui régnait alors. Nous avons déjà dit qu’il fut de bonne heure nommé maître des requêtes, et que le roi eût été disposé à le favoriser encore davantage ; mais il échoua dans toutes ses démarches tendant à être conseiller d’état ou à faire partie de la haute magistrature. Or, si l’on se met un instant à la place d’un homme qui avait tout fait pour la cause royale, et qui, d’ailleurs, ne pouvait s’empêcher de sentir sa supériorité sur tant d’autres qui envahissaient les premières dignités, on ne s’étonnera pas que son cœur se soit ulcéré contre un gouvernement qui refusait de le mettre entièrement hors de sa malheureuse position. Ne serait-il pas possible, encore, outre ces motifs personnels, qu’un homme aussi éclairé et trempé dans les idées du siècle, malgré ses opinions monarchiques, voyant l’inintelligente rétrogradation des nouveaux-venus vers toutes les choses de l’ancien régime, ne se fût dégoûté d’une telle domination, ainsi que cela eut lieu, à cette époque, de la part de très-sincères royalistes ?

Voici, au surplus, deux traits de sa vie qui prouvent qu’il n’avait pas attendu les Cent Jours pour montrer son éloignement à l’égard du système réactionnaire de l’époque. D’abord, étant chargé, comme maître des requêtes, de faire un rapport sur une affaire importante relative à des biens nationaux du Pas de Calais, il se prononça bien nettement pour les acquéreurs qu’on voulait dépouiller, ce qui ne lui valut sans doute pas la faveur du parti dominant. Ce fait, qui est très-certain, a déjà été rendu public par la défense même de Didier devant la cour prévôtale ; mais en voici un autre que je tiens de la meilleure source, et qui regarde la partie confidentielle de sa conduite dans ce temps. Son fils aîné étant, à peu prés à la même époque, sous-préfet à Grenoble, et devant faire un rapport sur l’esprit public, il lui écrivit d’insister beaucoup sur le mauvais effet produit par les exigences des ultrà-royalistes, et il lui recommandait expressément de frapper fort sur les nobles.

C’est dans ces dispositions que Didier se trouvait lors du retour de l’empereur. Une circonstance particulière devait encore le porter à accueillir favorablement celle révolution ; son fils, dont je viens de parler, avait été un des premiers à se prononcer en faveur de Napoléon, dès son entrée à Grenoble, et il avait été nommé préfet des Basses-Alpes en récompense de cette manifestation2. Lui-même n’obtint rien, et je n’ai pas appris qu’il ait alors sollicité pour son compte. Sa position propre ne fut donc pas améliorée, et elle était fort critique envers ses créanciers, qu’il n’avait pu satisfaire pendant son court passage dans les demi-faveurs de la restauration.

Tandis que nous en sommes à cette époque, je vais citer un trait qui peindra bien l’état de son exaspération contre l’ancienne dynastie, et qui peut concourir, avec le malheureux état de ses affaires, à expliquer le caractère désespéré de l’entreprise qu’il devait tenter plus tard. Ce fait, que j’ai trouvé consigné dans les papiers de feu M. Jules Ollivier3, m’avait déjà été affirmé par celui de qui il le tenait sans doute lui-même, par M. Penet, qui fut maire de Grenoble et député après la révolution de 18304. M. Penet, se trouvant à Paris durant les Cent Jours, à peu près vers l’époque du désastre de Waterloo, Didier lui communiqua le manuscrit d’une brochure extrêmement violente, qu’il voulait publier contre les Bourbons. M. Penet s’efforça d’abord de le détourner de ce dessein par des considérations puisées dans l’ordre de ses affections privées, en lui faisant voir qu’il ne pourrait plus ainsi protéger son fils, déjà compromis, dans le cas où l’établissement nouveau de Napoléon viendrait à s’écrouler définitivement. Il lui représenta ensuite qu’ayant autrefois embrassé avec chaleur la cause de la légitimité, un langage entièrement opposé à ses anciennes opinions paraîtrait peu convenable dans sa bouche. Didier réfléchit un instant, puis il répondit avec véhémence : « Oui, ce que vous me dites est d’un homme sage ; mais c’est égal : ils m’en ont tant fait, que je ne puis leur pardonner. ILS AURONT MA TÊTE, OU JE LES RENVERSERAI ! » Il se plaignit ensuite avec beaucoup d’amertume de plusieurs personnages de la cour de Louis XVIII, et notamment de M. le prince de Poix.

Bientôt survinrent toutes les conséquences de la défaite de nos armées. Didier, alors tout à fait compromis sous le rapport politique, et réduit aux abois quant aux ressources pécuniaires, resta encore quoique temps à Paris. Un autre de nos compatriotes, qui le rencontrait alors quelquefois, l’entendit parler souvent avec la plus grande exagération contre le nouveau retour de l’ancienne dynastie. Ses discours avaient une couleur fortement insurrectionnelle ; mais son interlocuteur, qui n’avait pas confiance en lui, ne chercha jamais à le faire expliquer davantage. C’est là le temps où, selon toute apparence, il forma des liaisons avec la plupart des mécontents qui abondaient alors à Paris, et qu’il parvint à s’aboucher avec les membres les plus influents du comité insurrecteur qui parait avoir été formé alors dans la capitale. Je ne m’exprime qu’avec doute sur cette partie des relations de Didier ; car, bien qu’il ait, plus tard, parlé à ses complices du Dauphiné de cette organisation, dont l’existence a été signalée d’ailleurs par les rapports de police, il l’a constamment niée dans ses interrogatoires. Mais n’anticipons pas sur les événements. Il est temps, d’ailleurs, de m’arrêter ici, dans ce moment, puisque cette notice n’a pour but que de le faire connaître dans les faits antérieurs à l’époque où il commença à préparer les fils de la conspiration, qui ne se bornaient pas, ainsi qu’on le verra bientôt, au seul département de l’Isère.

Je vais maintenant présenter aussi quelques-uns des traits les plus saillants de la vie du principal agent de la répression du mouvement dont il s’agit, dans les faits antérieurs à cette époque.

ANTÉCÉDENTS DU GÉNÉRAL DONNADIEU, CHARGÉ PRINCIPALEMENT DE RÉPRIMER L’INSURRECTION

Les parents de plusieurs des victimes m’ayant donné, dans le temps, la pénible mission d’intenter une poursuite criminelle pour les exécutions illégales qui avaient eu lieu dans celle déplorable affaire, il me fut sans doute impossible de ne pas m’inspirer des impressions qui animaient mes malheureux clients, ainsi que la généralité des habitants du pays où s’étaient accomplis ces actes terribles ; et cependant, même alors, quoique mes expressions dussent se ressentir de cet état de mon âme, ayant toujours été dominé plus encore par la passion du vrai et du juste, je suis certain de n’avoir exagéré, en point de fait, aucun des torts que j’imputais à ce principal adversaire des plaignants, et de n’avoir dissimulé aucune des circonstances qui pouvaient lui être favorables. Aujourd’hui, plus calme, j’aurai encore l’avantage de pouvoir employer un langage moins passionné, et je ferai de nouveaux efforts pour mettre en évidence tout ce qui peut atténuer ses fautes ; mais, ayant une tâche d’intérêt public à accomplir, on ne pourra me reprocher d’avoir encore mis trop de rigueur dans mes assertions, si la toute-puissance de la réalité vient m’y forcer de nouveau. Tel est l’esprit qui me dirigera dans l’esquisse des antécédents du général, comme dans tout le reste de ma relation à son égard.

Ne connaissant, par moi-même, qu’un petit nombre des faits antérieurs à son arrivée à Grenoble, je devrai emprunter les autres à une des biographies publiques ; et, pour qu’on ne puisse me soupçonner de ne rechercher que les documents qui doivent lui être désavantageux, je puiserai ceux-ci dans un ouvrage qui est évidemment rédigé sous l’influence du parti auquel appartient le général. Voici l’article qui porte son nom dans la Biographie des hommes vivants :

« Le vicomte Gabriel Donnadieu, né le 11 novembre 1777 dans une ville du Midi, était, en 1793, capitaine de dragons, et présenta, le 7 février, à la Convention nationale, un drapeau qu’il avait enlevé aux Prussiens. Il servit en 1796 à l’armée du Rhin sous Moreau, et se distingua en différentes occasions, notamment aux attaques des 14 et 15 juillet, à Haslach, où il commandait un détachement du 8e régiment de hussards, et où il fut grièvement blessé. Regardé comme l’un des plus braves de l’armée française, M. Donnadieu était lieutenant-colonel sous le gouvernement consulaire ; mais, d’un caractère franc et indépendant, il ne pouvait rester plus longtemps dans la faveur de Buonaparte. Sous de vains prétextes, il fut enlevé à son régiment, conduit au Temple et mis au secret. Après quelques mois de détention, il fut transféré au château de Lourdes, dans le département des Hautes-Pyrénées, où il resta plusieurs années. Quelques compagnons d’armes du prisonnier parvinrent cependant à dissiper les préventions de Buonaparte, et M. Donnadieu, rendu à la liberté, fut envoyé à l’armée des Côtes de Brest pour y servir dans son grade. Il obtint celui d’adjudant-commandant le 25 septembre 1806. La guerre ayant été déclarée à l’Autriche, M. Donnadieu fit la campagne en qualité de colonel du 47e régiment d’infanterie, fut nommé commandant de la légion d’honneur le 28 mai 1809, et s’éleva, par sa valeur, au grade de général de brigade le 6 août 1811. Il était du nombre de ces braves que Buonaparte envoyait tous les jours au feu, dans l’espérance de les y voir frapper d’un coup mortel. La campagne d’Espagne, où il fut employé, lui fournit souvent l’occasion de se signaler ; mais une accusation, DONT LES MOTIFS N’ONT PAS ÉTÉ PROUVÉS, le fit citer devant un conseil de guerre et plonger de nouveau dans les fers. Sur la fin du règne de Buonaparte, il avait été envoyé à Tours SOUS LA SURVEILLANCE DE LA HAUTE POLICE.

Les événements de 1814 ayant changé le gouvernement, le roi confia au général Donnadieu le commandement supérieur du département d’Indre-et-Loire, et le créa chevalier de Saint-Louis par ordonnance du 13 août 1814. Fidèle ses serments, il y servit franchement la cause de la légitimité ; et lorsque, après le 20 mars 1815, il eut été abandonné par les troupes sous ses ordres, il alla offrir ses services à S.A.R. la duchesse d’Angoulême, qui se trouvait à Bordeaux. Il rejoignit ensuite le roi à Gand, où S.M. l’accueillit avec bonté, et l’éleva au grade de lieutenant général.

Au retour de la famille royale à Paris, le général Donnadieu obtint le commandement de la 7e division militaire à Grenoble ; et, le 14 décembre 1815, il adressa l’ordre du Jour suivant aux troupes composant sa division : Dans les devoirs que nous avons à remplir, et qui, malheureusement jusqu’à ce jour, n’ont été que trop souvent dénaturés, sachons bien nous convaincre que nous ne sommes institués et créés que pour faire respecter les lois de l’état, que POUR OBÉIR, DANS LA SOUMISSION ET LE RESPECT LE PLUS PROFOND, AUX VOLONTÉS DE NOTRE SOUVERAIN, verser notre sang et mourir pour sa personne sacrée. Que chacun de nous apprenne que c’est dans ces principes seuls que se trouve le véritable honneur, et, dans les actions qui en découlent, la véritable gloire, objet de tous nos travaux ; qu’il n’y a que le courage qui combat pour le prince et la patrie, pour la défense de ses lois, qui mérite l’estime et la considération publiques Et vous, gardes nationales, sur le zèle de qui reposent en ce moment le maintien de la tranquillité publique, la puissance des lois et la sécurité de tous, comptez sur moi. Si quelques turbulents osaient menacer la sûreté de l’état, vous me verrez au milieu de vous, diriger vos efforts et votre courage, triompher des ennemis du bien public, quels qu’ils puissent être, aux cris mille fois répétés de : Vivele roi ! vivent les Bourbons... ! »

« Le 17 avril 1816, il organisa le régiment d’Angoulême en légion de l’Hérault, et lorsque cette brave légion, qui, depuis, seconda si bien le zèle de son général, prêta le serment de fidélité au roi, M. Donnadieu prononça un discours véhément, où l’on remarquait un passage ainsi conçu : « Bataillons de l’Hérault, officiers, sous-officiers et soldats, vous venez de contracter le plus solennel des engagements. Souvenez-vous bien que de la religieuse observation de ce serment dépend le bonheur de votre pays ; que, depuis vingt-cinq ans qu’on prête des serments en France, CELUI D’AUJOURD’HUI EST LE SEUL AVOUÉ PAR LA RELIGION, LA PATRIE ET L’HONNEUR. Déjà vos sentiments et vos épées l’ont consacré, ce serment, sous l’auguste prince dont vous avez si glorieusement porté le nom ; que son souvenir serve à jamais de guide à toutes vos actions, aux champs de la gloire comme au milieu des cités. » Ce fut avec cette légion que le général Donnadieu déploya plus tard cette belle conduite, dont le résultat fit échouer les projets des factieux. »

J’arrête ici ma citation, le reste de l’article se rapportant aux événements du 4 au 5 mai 1816, dont je me constitue moi-même l’historien. Il est à regretter que la notice à laquelle j’emprunte cette citation renferme deux genres de lacunes, la première sur la famille du général et les commencements de sa carrière, car souvent on trouve dans cette portion de la vie intime d’un homme des indices précieux sur son avenir. La seconde lacune est encore plus regrettable, mais c’est surtout dans l’intérêt moral de M. Donnadieu. Pourquoi ces réticences sur les VAINS PRÉTEXTES qui le font enlever à son régiment, conduire au Temple et METTRE AU SECRET ? Pourquoi ne pas s’expliquer sur la nature de cette ACCUSATION dont LES MOTIFS N’ONT PAS ÉTÉ PROUVÉS, dit l’auteur de la notice, mais qui le fit citer devant un conseil de guerre et plonger de nouveau dans les fers ? Pourquoi ne pas donner quelque idée, au moins, des motifs de SA MISE EN SURVEILLANCE sur la fin du règne de Bonaparte ? De telles omissions, je le répète, sont fâcheuses sous plus d’un rapport, car celui qui n’a rien à se reprocher ne craint pas d’indiquer, en les repoussant comme il convient, les fausses accusations dont il peut être l’objet. Je vais toutefois, moi-même, tâcher de soulever une partie du voile qui couvre d’aussi mystérieuses indications.

J’ai fait vainement des recherches dans le Moniteur, qui est souvent loin de donner tous les documents nécessaires à l’histoire. Mais voici quelques faits qui pourront nous expliquer les causes de la disgrâce du général Donnadieu sous l’empire, faits qui m’ont été rapportés par un officier supérieur, homme incapable de dire quelque chose de contraire à la vérité.