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Histoire de la notabilité en pays d'Apt aux XVIe et XVIIe siècles

De
591 pages
Cet ouvrage a l'ambition d'aborder l'histoire de la notabilité en pays d'Apt
(Vaucluse) au XVIe et XVIIe siècles, d'en exposer les mécanismes d'acquisition, d'en démonter les rouages, d'en expliquer le fonctionnement. S'interroger sur l'essence de la notabilité amène de nombreuses questions : Devient-on notable ou naît-on notable ? Quand la notabilité devient-elle acquise ?
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HISTOIRE DE LA NOTABILITÉ EN PAYS D'ApT AUX XVIe ET XVIt SIÈCLES

Logiques historiques Collection dirigée par Dominique Poulot
La collection s'attache à la conscience historique des cultures contemporaines. Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au legs d'événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources historiques, à l'invention de la tradition ou à la construction de généalogies. Les analyses de la mémoire et de la commémoration, de l'historiographie et de la patrimonialisation sont privilégiées, qui montrent comment des représentations du passé peuvent faire figures de logiques historiques.

Déjà parus

Corinne BELLIARD, L'Emancipation des femmes à l'épreuve de la philanthropie, 2009. Didier FISCHER, L 'homme providentiel de Thiers à de Gaulle, 2009. Olivier CHAÏBI, Jules Lechevalier, pionnier de l'économie sociale (1862 - 1862),2009. Michel HAMARD, La famille La Rochefoucauld et le duché pairie de La Roche-Guyon au XVII!, 2008. Martine de LAJUDIE, Un savant au XIXème siècle: Urbain Dortet de Tessan, ingénieur hydrographe, 2008. Carole ESPINOSA, L'Armée et la ville en France. 1815-1870. De la seconde Restauration à la veille du conflit francoprussien,2008. Karine RIVIERE-DE FRANCO, La communication électorale en Grande-Bretagne, 2008. Dieter GEMBICKI, Clio au XVII! siècle. Voltaire, Montesquieu et autres disciples, 2008.

Laurent BOSCHER, Histoire des prisonniers politiques. 1792 1848. Le châtiment des vaincus, 2008. Hugues COCARD, L'ordre de la Merci en France, 2007 Claude HARTMANN, Charles-Hélion, 2007. Robert CHANTIN, Parcours singuliers de communistes résistants de Saône-et-Loire, 2007. Christophe-Luc ROBIN, Les hommes politiques du Libournais de Decazes à Luquot, 2007. Hugues MOUCKAGA, Vivre et mourir à Rome et dans le Monde Romain, 2007.

Alain SERVEL

HISTOIRE DE LA NOTABILITÉ EN PAYS D'APT AUX XVIe ET XVIr SIÈCLES
Les mécanismes d'ascension sociale

L'Iftmattan

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-09893-0 EAN : 9782296098930

7

Sommaire

Introduction.

. . . . . . .. . . . . . .. . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . .. . . . . . .. . . . . . .9

Première Partie: méthodologie, sources et cadre de recherche
CHAPITRE 1

Problèmes méthodologiques & sources
CHAPITRE 2

.15 41 69 85 111

Le cadre géographique
CHAPITRE 3

Le Pays d'Apt aux XVIe et XVIIe siècles
CHAPITRE 4

Les signes extérieurs de notabilité
CHAPITRE 5

Les moyens et la consécration de la notabilité

Deuxième Partie: Les notables du Pays d'Apt
CHAPITRE 1

L'origine des notables et de la notabilité
CHAPITRE 2

..

..

...

....

141 159

La noblesse réelle ou apparente
CHAPITRE 3

Lesprofessions juridiques...
CHAPITRE 4

.... .

"

...... .... ....

209
247 273

Les professions de santé
CHAPITRE 5

Les bourgeois
CHAPITRE 6

Marchands etorfèvres... .....
CHAPITRE 7

............

.......

.. 285
305 319

Les fonctions militaires, policières et fiscales
CHAPITRE 8

Autour de la seigneurie (schémas d'ascension sociale en milieu rural)

8

Troisième Partie: Les religions
CHAPITRE

1

L'Eglise
CHAPITRE

347

2

Le clergé régulier
CHAPITRE 3

.....

..

....

......

..

367
379 389

Vaudois et Réformés
CHAPITRE 4

Les juifs convertis

Quatrième Partie: Les modes de vie et comportements caractéristiques de la notabilité en Pays d'Apt
CHAPITRE 1

Contexte familial et naissances hors mariage
CHAPITRE 2

...

403 413 425

Education, culture et arts)
CHAPITRE 3

La vie quotidienne...

Conclusion.

.. ... ... .. ....... ... ... .. .... .. .......... ... ...... .... .. ... ...... .. .. ... ..... ......

447 451
485

Sources et bibliographie.....................................................................

Tables des cartes et tableaux généalogiques in-texto....................................

Annexes

....

'" ... ... ... ... ...... . '"

. ... "

......

487 . 589

Remerciements

INTRODUCTION

Avoir l'ambition d'aborder l'histoire de la notabilité en pays d'Apt aux XVIe et XVIIe siecles, d'en exposer les mécanismes d'acquisition, d'en démonter les rouages, d'en expliquer le fonctionnement implique une définition nette des termes "notable" et "notabilité". Le dictionnaire Robert, lorsqu'on l'ouvre à la rubrique "notable", propose trois acceptions du terme: I) qui est digne d'être noté, remarqué. 2) qui occupe une position sociale importante. 3) personne à. qui sa situation sociale confère une certaine autorité sur les affaires publiques.

La première remarque qui s'impose, lorsque l'on examine cette définition, a trait à la visibilité; les notables sortent du lot, se distinguent du commun; ils sont notables parce qu'on les voit comme tels, soit parce que leur fortune est telle qu'elle émerge de l'ensemble des conditions, soit parce que leur culture et leur érudition leur confèrent une position remarquable, soit enfin parce que leur naissance ne les confond pas avec le sort commun. Le second élément de la définition met en évidence le lien entre cette visibilité et ses implications sociales. La visibilité confère, par conséquent, une position sociale qualifiée d'importante et logiquement un rôle public a la mesure de cette importance. La définition du Robert rejoint en cela celle du Dictionnaire Etymologique de la Langue Française qui souligne que le verbe latin "cognoscere" est à l'origine du terme.

Le notable est donc une personne nantie d'une certaine importance et qui fait l'objet d'une reconnaissance de la part des autres. Cette reconnaissance se traduit a différents niveaux: économique, politique, social et sociologique. S'interroger sur l'essence de la notabilité amène quasi automatiquement d'autres questions, autrement plus intéressantes car autrement plus complexes. Repérer la notabilité lorsque l'on dispose de sources nombreuses et précises ne pose pas de réel problème, une fois qu'ont été identifiés les critères de definition liés à la période et au contexte. Repérer et suivre le devenir notable pose la question de l'origine des mutations ayant abouti à la notabilité et contraint le chercheur à examiner l'ensemble des structures sociales, politiques et économiques dans lesquelles survient le processus de notabilisation. Ces structures fonctionnant elles -aussi dans un contexte conjoncturel plus vaste qu'on ne peut se permettre d'occulter.

10

Si la question « Qui est notable?» trouve facilement une réponse, les difficultés surgissent dès que l'on s'interroge depuis quand. Et dès que l'on s'efforce de trouver des réponses aux questions « Devient-on notable» ou « naît-on notable? », surgissent alors d'autres questions telles que « Comment devient-on notable» ou encore « Quand la notabilité devient-elle acquise?» Mais cette série de questions nous emmène sur le terrain de l'appréhension de processus s'opérant sur des durées parfois importantes. Les trajectoires individuelles et les modes d'acquisition des signes de notabilité (une fois ceux -ci dûment identifiés) nous ont conduit à examiner les réseaux créés entre les différents notables et, par conséquent les modes de transmission de la notabilité. La situation sociale (comme la situation familiale ou économique) des individus est en perpétuelle évolution. De la naissance à la mort l'individu voit le contexte se modifier et influencer souvent de manière déterminante son comportement, son mode de vie ses ambitions sociales. De sorte que capter non seulement les mouvements affectant les trajectoires sociales des individus mais également ceux affectant leur famille (par les modes de transmission horizontaux aussi bien que verticaux) nous a paru à la fois passionnant et essentiel. "La réalité ou l'inconsistance d'une élite" s'interroge Michel Vovellel. Nous nous sommes efforcés, pour notre part, de mettre en lumière les réalités de l'élite d'un "pagus" de taille modeste (Apt et ses environs), de faire apparaître les caractéristiques oligarchiques, dynamiques et par conséquent dynastiques de la notabilité du pays d'Apt. L'existence de modèles de comportements (familiaux, économiques et sociaux) a indiscutablement façonné les contours d'une élite qui déborde largement de la noblesse pour étendre ses ramifications dans le monde du négoce, des professions de santé, des juristes (au sens le plus large du terme), voire d'une industrie balbutiante et rudimentaire. Nous reviendrons sur les difficultés rencontrées lors de l'étude d'une telle masse d'individus et de familles sur une période permettant de faire apparaître des lignes de force (en l'occurrence deux siècles aux traits fort différents). Dans son article "De la compréhension l'originalité de la démarche des Annales2 : en histoire", A. Burguière revient sur

On a souvent identifié la nouveauté des Annales au programme thématique qu'elles proposaient aux historiens et à leur effort pour explorer la réalité sociale dans le sens de sa plus grande profondeur non plus les individus mais les groupes sociaux, non plus l'action ou les intentions déclarées incarnées par les décisions politiques ou les institutions officielles mais les structures sous -jacentes (économiques, démographiques, mentales), non plus les évènements, les phénomènes ponctuels mais les permanences ou les évolutions lentes.

Nous avons. pour notre part, privilégié les « évolutions lentes" susmentionnées en optant pour l'étude approfondie d'un groupe social a la taille non négligeable et au poids déterminant pour l'histoire de la région. A travers l'examen des comportements familiaux, sociaux, économiques et politiques des élites du pays d'Apt
1
2

M Vovelle De la cave au grenier. Québec, 1980.
A. Burguière: «De la compréhension en histoire». Annales ESC,janvier-février 1990, nOI, pp. 123-136.

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sur une période de deux cents ans, c'est toute l'histoire évènementielle qui fait, au détour d'un acte, sa réapparition. Mais elle n'intervient jamais que comme un élément contextuel ou se forgent des types de comportements selon les catégories sociales (car, ainsi que nous l'avons vu, si la visibilité caractérise la notabilité ce terme générique recouvre des disparités économiques, sociales et familiales considérables). Non contents de mettre a nu les mécanismes de l'ascension sociale (ou accessoirement du déclin social d'un lignage), nous nous sommes également penchés sur la vision que portent les élites sur leur propre trajectoire familiale; le XVIIe siècle marque, en effet, le désir de nombreux notables de réécrire leur passé familial souvent modeste dans une direction plus glorieuse. A. Guerreau l'exprime sans détour

L'image du passé, et plus particulièrement de son propre passé, forgée par chaque groupe social dominant au sein de toute société, est un des éléments essentiels de l'assise de sa légitimitë.
Visibilité et vision, voir et être vu, tels semblent être les mots -clés dès lors que l'on aborde l'étude des élites. L'examen des processus de notabilisation pose la question du moteur de l'ascension sociale ainsi que celle des conditions qui y président. Dans certains cas, il sera possible de saisir le regard que portent sur eux -mêmes et sur leur ascendance les notables aptésiens (deux articles des Annales exploitent la vision dynastique appliquée à l'étude d'un groupe social; le choix ne peut être que ponctuel en raison même du format de la communication4). Nous avons, pour ce travail, opte pour une période suffisamment longue pour offrir une perspective de la mobilité sociale. Les catégories sociales traditionnelles (nobles, marchands, médecins...) ont été fondues dans un ensemble plus vaste de manière à privilégier la fluidité des trajectoires sociales, le dynamisme des situations et des fortunes. Nous utilisons, naturellement les catégories pré -citées tout au long de cette recherche cependant, ce sont les liens qui les unissent, les courants et les aspirations qui les traversent, les réseaux qui se créent entre elles, mais aussi les comparaisons de leurs différences, leur confrontation, qui sont au coeur de notre démarches.

Qui sont les notables du pays d'Apt? Que représentent-ils dans la société? Quel est leur rôle? D'où viennent-ils et où vont-ils? Voilà des questions auxquelles nous nous sommes efforcés d'apporter une (ou plusieurs.) réponse(s). Histoire d'un
3

A. Gueueau : "Fief, féodalité, féodalisme. Enjeux sociaux et reflexion historienne". Annales ESC, janvierA. Burguière : "La mémoire familiale du bourgeois gentilhomme: généalogies domestiques en France aux

février 1990, nOI, pp. 137-166.
4

XVIIe et XVIIIe siècles". Annales ESC juillet -août 1991, n° 4, pp. 771-788. C. Maurel : "Construction généalogique et développement de l'état moderne: la généalogie des Bailleul". Annales ESC.juillet -août 1991, n° 4, pp. 807-825. 5 M. V ovelle a montré que les attitudes collectives devant la mort rassemblent nobles, bourgeois, robins ou négociants« une élite existerait donc, à la fois figée sur les structures de la société d'ordres, et substituant à ces cloisonnements désuets l'unicité de comportement des groupes dirigeants qui placent leur frontière au contact du monde des producteurs indépendants de l'échoppe et de la boutique », écrit -il dans De la cave au grenier. Québec, 1980.

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ensemble social très diversifié mais aussi des mouvements qui le traversent et le bouleversent, ce travail poursuit l'objectif de traiter de manière aussi complète que possible le sujet et d'en faire apparaître toutes les richesses, en résumé de "formuler clairement les questions qui doivent guider une recherche6. En choisissant une péiode relativement peu explorée (tout au moins en ce qui concerne le XVIe siècle), une région aux contours bien définis où les sources abondent et autorisent une exploitation multidirectionnelle, nous nous sommes engagés dans un domaine de recherche passionnant qui a le mérite de soulever des questions encore très actuelles 7.

6

7

A. Burguière:«

De la compréhension

en histoire ». Annales ESC janv-févr.
lointaines

1990, n01, pp. 123-136.
française élites et

Cfl'articJe despotisme

de D. Richet: «Autour des origines idéologiques ». Annales ESC, 1969, nOI, pp. 1-23.

de la Révolution

PREMIERE

PARTIE

METHODOLOGIE, SOURCES ET CADRE DE RECHERCHE

CHAPITRE 1 PROBLEMES METHODOLOGIQUES

ET SOURCES

Vouloir mener à bien une étude sur les notables aptésiens pendant les XVIe et XVIIe siècles pose un certain nombre de problèmes liés à la méthode employée pour acquerir le corpus souhaité. En effet, plus qu'au caractère notable des individus. Nous nous sommes attachés à étudier les phénomènes de notabilité dynastique. Comment une famille devient notable, pour quelle raison, pendant combien de temps? Ce ne sont que quelques unes des questions auxquelles nous nous sommes efforcés de répondre.

Cependant, vouloir s'attacher à évoquer non seulement l'acquisition mais également la transmission ou la disparition de la notabilité implique l'étude de sources très importantes quantitativement et qualitativement. Nous y reviendrons. Une fois posé le principe de recherche, il nous restait à déterminer la méthode que nous allions employer afin de produire l'étude la plus complète sur le sujet. Nous avons ainsi délaissé les sondages et les travaux ponctuels sur la notabilité individuelle. La ville d'Apt et les villages environnants que nous avons inclus dans cette recherche (nous en précisons les raisons au chapitre suivant) forment un ensemble dont la démographie n'interdit pas une étude exhaustive des élites locales. Une fois acquis le principe de l'étude complète des notables du pays d'Apt, nous avons dû faire émerger de l'énorme masse documentaire dont nous disposions les individus qui pouvaient entrer dans la catégorie susmentionnée.

Problèmes

méthodolo!;!Ïaues identifier et revérer

L'étude de la notabilité dynastique passe effectivement par le repérage des individus qui peuvent prétendre à appartenir aux élites de la cité ou des villages. Cette identification peut s'opérer une fois définis les caractères propres à cette catégorisation et les critères permettant de sélectionner certains de ces individus. Le premier problème que nous avons rencontré est par conséquent lié à l'identification des notables (ou des "notables en devenir"). Le second problème rencontré est lié à la difficulté de faire apparaître l'aspect dynastique des caractères notables rencontrés. Un tel objectif nous a conduits à repérer les liens dynastiques verticaux (ascendance et descendance) et les liens dynastiques horizontaux (les alliances). Seul le dépouillement de centaines de minutes notariales nous a permis de mener à bien ce travail sur deux siècles, du début

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du XVIe siècle à la fin du siècle suivant: il nous a fallu repérer les actes pennettant les reconstitutions de filiations (contrats de mariage, testaments, donations...etc) en parcourant minutieusement deux siècles d'archives notariales réparties sur plusieurs fonds. Lorsque la documentation est lacunaire (destruction ou disparition de certaines sources), il a fallu effectuer un travail extrêmement minutieux de recherches d'indices. Les choix que nous avons faits (l'étude exhaustive d'une assez vaste catégorie d'individus et de lignages sur une durée de deux siècles) nous ont, par conséquent confrontés au problème majeur de la masse documentaire et du temps qu'il nous a fallu y consacrer. Une fois ces dizaines de filiations reconstituées (et préalablement repérées grâce aux signes extérieurs de notabilité que nous évoquons au chapitre 4), nous avons dû cerner leur visibilité et détenniner leur position et leur influence dans leurs communautés respectives. Pour cela, nous avons dû faire appel aux sources communales ainsi que judiciaires pennettant de repérer le rôle des membres des catégories aisées de la population dans les politiques municipale et régionale. Partis des individus, nous avons élargi notre étude à leurs filiations, leurs alliances et à leur zone d'influence. Repérer des individus notables, à la position sociale assise et établie, consacrée par la possession de biens importants, la profession d'un métier jugé honorable et reconstituer leurs filiations et leurs réseaux de pouvoir représentent une recherche relativement aisée. Seule la durée sur laquelle porte ce travail, qui implique l'étude d'une masse considérable de documents, pose problème. II n'en va pas de même dès lors que l'on souhaite évoquer les sources et les raisons de la notabilité. II s'agit alors de mettre en lumière les mécanismes d'ascension sociale et par conséquent de replacer les familles pouvant prétendre au rang de notables dans l'infrastructure politique, économique et sociale de la région. Rares sont les familles du pays d'Apt dont la notabilité remonte à des temps immémoriaux. L'écrasante majorité de ces familles voient leur fortune croître à la fin du XVe ou au début du XVIe siecle à la faveur d'une conjoncture que nous étudierons ultérieurement et leur position sociale s'améliorer en proportion. Nous avons constaté, en outre, l'oril!:ine I!:éol!:raphiqueallogène de la plupart de ces familles et nous nous sommes attachés à repérer, lorsque cela était possible, cette origine géographique. Nous nous sommes heurtés, à ce stade de recherches, à des problèmes très concrets de lacunes documentaires et surtout de graphie. L'écriture de certains registres notariaux s'est avérée parfois rétive à nos investigations. Nous avons également rencontré certaines difficultés à identifier les lieux d'oril!:ine de certaines familles. Dans certains cas, seul le diocèse est indiqué; dans d'autres, en revanche, il est passé sous silence. II arrive également que selon le notaire, certains lieux soient localisés dans deux diocèses différents. Prenons l'exemple des Jean de Saint Saturnin: un acte les fait venir de Vinaix en « terre neuve}) au diocèse de Turin en 15858. Un autre indique Vinaus au diocèse d'Embrun, comme lieu d'origine, en 15819. S'agit-il dans ce dernier cas des
8

AD du Vaucluse, 3E 2, n° 1198, F 338. 9 AD du Vaucluse, 3E 2, n° 1134, F 114.

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Vigneaux, dans la vallée de Vallouise, ou de Vinadio, dans la Valle Stura, comme pourrait le suggérer le premier acte? Outre les difficultés de déchiffi"age imputables à l'écriture ou à l'état de conservation de certaines sources, il faut également compter avec l'approximation de certaines indications de lieux. II s'agit alors de recueillir le plus grand nombre d'indications possible permettant de diminuer au maximum le nombre d'erreurslO. L'origine sociale des futures familles notables pose le même geme de problème. La profession ou l'occupation ne sont pas systématiquement mentionnées, il faut additionner les actes et accumuler les preuves et les indices afin d'obtenir un résultat sÛT,d'autant que les individus peuvent changer de profession et que les notaires peuvent également faire preuve d'approximation en mentionnant une profession. Travailler sur l'origine géographique et l'origine sociale des individus fondateurs d'une lignée au rôle éminent implique d'aller au delà des limites chronologiques (dont nous nous expliquons plus loin) que nous nous sommes fixés. En effet, la plupart des notables du XVIe siècle sont issus de familles installées dans la région d'Apt dans la deuxième partie du XVe, ou bien dont la position sociale a commencé d'évoluer au XVe siècle. Nous avons, par conséquent, dû explorer les archives notariales de la période précédant celle que nous étudierons. Outre les problèmes liés à l'identification et à la reconstitution de filiations, nous avons donc été confi"ontés à des problèmes liés aux sources: une lecture parfois malaisée, des localités difficilement localisables, des approximations, voire des confusions. La situation géographique sur l'aire aptésienne fluctue parfois: ainsi les Brun "d'Apt et Saignon" au début du XVIe siècle, se fixent défmitivement à Apt. Le patronyme peut subir des modifications rendant plus problématique le repérage des Il individus et de leurs filiations il nous a fallu quelque temps pour réaliser qu'Etienne Eyffi"ed était le père de Lange Fréjus, notaire d'Apt au XVIIe siècle, que les Assimet et les Sinety ne formaient qu'un seul et même lignage; quant aux prénoms, s'ils ont tendance à se singulariser au fur et à mesure de l'ascension sociale d'une famille, le phénomène n'a rien de systématique. L'exemple des Guichard ou des Eymon au XVIe siècle (plusieurs individus portant le prénom Jean) est là pour souligner les risques de confusion de personnes. Les qualifications professionnelles entretiennent parfois les risques de confusion: que recouvre en effet le terme générique et bien vague de "marchand" ? Le "laborator" de l'orée du XVIe siècle correspond-il au "laboureur", paysan aisé, de la deuxième partie dudit siècle ?12
10« Lorsqu'on tombe ensuite sur« Revel, diocèse de Turin », est-ce bien le Revello piémontais ou bien le Revel de la vallée de Barcelonnette? » s'interroge Gabriel Audisio dans Les Vaudois en Luberon. Une minorité en Provence 0460-1560). Gap, 1984. llAinsi que le precise G. Cabourdin : "Un écueil considérable est fourni par l'extraordinaire fragilité des noms de famille. Perpétuellement, il faut débrouiller l'écheveau, sans cesse renoué, des homonymies, de la fréquence des surnoms, des variations de nom pour un même personnage (...), de l'emploi du même nom de baptême par le père et par le fils. Il est nécessaire d'entrer plus avant, en quelque sorte, dans l'intimité des familles» (<< Introduction aux problèmes de la démographie de la période 1500-1670 », Annales de Démograohie Historiaue, 1980, pp. 13-18). 12 C. de Ribbe : La société orovencale à la fin du Moven Age. Paris, 1898.

18

En cela, le passage du latin au n-ançais (qui intervient à la suite de l'Edit de Villers-Cotterêts en 155913, voire plus tôt pour certains actes isolés pose de nombreux problèmes de traduction: c'est ainsi que le latin Fulconis engendre les n-ançais... Fulconis, Faucon, Fauque pour n'en citer que quelques uns. Gabriel Audisio date le passage des patronymes du latin au n-ançais des années 1516-1518. A Apt et dans sa région, ce passage s'opère parfois bien avant ces dates: le patronyme Dubois apparaît sous cette forme dès 1512, pour ne citer que lui. Les anciens poids et mesures, avec leur spécificité très ponctuelle, n'ont pas manqué de poser également quelques problèmes, notamment lors de l'examen des cadastres ou lors de la vente de terres. Certains ouvrages qui établissent des équivalences entre les poids et mesures de l'Ancien Régime et ceux de l'époque actuelle nous ont permis, à certains endroits, de pallier ces difficultésl4. Notons pour finir les problèmes juives converties. Nulle source d'origine certaine les conversions. Les patronymes malheureusement pas toujours possible de juives et identités néo-chrétiennes. liés à l'identification de certaines ecclésiastique ne vient dater de subissent un changement radical. rétablir les correspondances entre familles manière II n'est, identités

Une fois fixés les objectifs de notre recherche, les problèmes que nous avons rencontrés ont été par conséquent liés à la taille des sources exploitables (pour ce qui est de la reconstitUtion des lignages, de leurs patrimoines et de leurs influences) et à la nature même de ces sources. En l'état, nous nous sommes approchés au plus près d'une couverture exhaustive de toute la notabilité du pays d'Apt. Les sources15 : Les sources manuscrites que nous avons exploitées peuvent se diviser en quatre catégories de taille et d'importance inégale: - les minutes notariales, - les archives communales, - les archives judiciaires, -les ouvrages manuscrits.

Gabriel Audisio dans Les Vaudois en Luberon. Une minorité en Provence (\460-1560). Gap, 1984. 14B. Niel: Tableau comparatif du poids décimal avec les anciens poids de romaine et de balance tels Qu'ils étaient en usage dans la ville d'Apt. Apt, 1840. B. Niel: Tables de conversion des poids et mesures anciens en poids et mesures métriques et réciproquement à l'usage du département de Vaucluse. Avignon, 1842. 15 Cf J. de Font-Reaulx : "Les sources de l'histoire d'Apt". Provence Historique. n° 68, avril-juin 1967, pp. 121-127.

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19

a) les minutes notariales

Les minutes notariales du pays d'Apt offrent un champ de recherche gigantesque au chercheur désireux de travailler sur les XVIe et XVIIe siècles. Ces sources permettent en effet de reconstituer les filiations et les alliances et par conséquent de retracer le tissu familial, véritable socle sur lequel repose toute l'histoire sociale et toute l'histoire des mentalités.
Avec les archives notariées et judiciaires, l'historien peut espérer retrouver les niveaux et les modes de vie, les gestes quotidiens et les choix de culture des classes laborieuses, remarque Daniel Rochel6. Ces propos peuvent être appliqués de la même manière aux élites. Pays de droit écrit, la Provence possède des archives notariales très anciennes et à la richesse considérable. Apt et les bourgs qui] 'environnent ne font pas exception. Le volume d'archives, la diversité des contrats, leur fréquence participent de ce cuIte de l'écrit, de ce respect extraordinaire que souligne justement Alain CoIlomp : La valeur de l'inscription dans le registre notarial, le pouvoir quasi magique donne au papier écrit, une des bases de fonctionnement de la société provençale, sont sans doute aussi grands dans l'esprit de ces illettrés que pour ceux qui peuvent lire la teneur de l'acte écrit17. Loin de se cantonner aux transactions fmancières, les tabellions aptésiens des XVIe et XVIIe siècles enregistrent de très nombreuses traces des comportements, des opinions, des attitudes; ils offrent au chercheur du XXIe siècle un regard précis, ritualisé à l'extrême et cependant riche d'informations. R. Aubenas ne s'y est pas trompé, qui écrit:

C'est en partie d'après les institutions juridiques qu'on peut juger un peuple, et principalement d'après le droit privé, qui donne toujours une notion exacte de la vie de l'époqueI8.

Quel est l'état des sources notariales

du pays d'Apt?

Quels sont les lieux (villages ou bourgs) autour d'Apt qui bénéficient de leurs propres fonds notariaux? Déposés aux Archives Départementales du Vaucluse à Avignon, nous trouvons un fonds notarial de Sault couvrant tout l'ancien comté (comprenant de très nombreux registres rongés ou à demi-détruits par l'humidité et les mauvaises conditions de conservation de l'étude dans laquelle ils étaient entreposés), un fonds notarial & Ménerbes, un autre à Bonnieux (tous deux ne remontant guère au -delà du début du XVIe siècle) ; le fonds notarial de Gordes a disparu pendant la seconde
16

D. Roche: Le oeuole de Paris. Paris, 1981, p. 59.

17

A. Collomp : La maison du oère. Famille et village en Haute-Provence aux XVIIe et XVIIIe siècles. Paris, 1983.
R. Aubenas : Le testament en Provence dans l'ancien droit Aix, 1927.

18

20

guerre mondiale et c'est tout l'Ouest du bassin d'Apt qui se trouve amputé d'une documentation indispensable. A l'Est d'Apt, Saint Martin de Castillon fait l'objet d'un fonds déposé aux Archives de Vaucluse, tandis que le fonds notarial de Simiane, déposé aux Archives des Alpes de Haute Provence à Digne complète le panorama. A l'intérieur de l'ensemble qui nous intéresse, nous disposons de 4 fonds notariaux, tous déposés aux Archives de Vaucluse, sur lesquels nous avons mené cette étude:

- les trois

fonds de notaires aptésiens se décomposant comme suit:

. . . .

l'ancien fonds Geoffroy classé sous la côte 3E 2 qui comprend des notaires d'Apt dont les minutes s'étalent du milieu du XVe siècle jusqu'a l'époque contemporaine, des notaires de Saignon à partir de 1582, des notaires de Saint Saturnin lès Apt depuis la fin du XVe, des notaires de Villars à partir de 1700, ainsi que des notaires de Viens qui couvrent une partie du XVIe siècle et tout le XVIIe siècle. l'ancien fonds Laurens, classé sous la côte 3E 3 qui comprend des notaires d'Apt à partir de 1617 ainsi que des notaires de Rustrel à partir du milieu du XVIIe siècle. l'ancien fonds Pondicq, classé sous la côte 3E 4 qui comprend des notaires d'Apt depuis la deuxième partie du XlVe siècle ainsi que des notaires de Saignon au XVIIe siècle, ainsi que le fonds de notaires de Roussillon classé sous la côte 3E 59 et commençant en 1591. A ces fonds, nous devons rajouter dans le fonds Enjoubert des notaires de Pertuis un notaire ayant exercé à la fois à Saignon et à Pertuis au XVIe siècle.

Au total, nous avons dépouillé (sur les deux siècles qui nous intéressent mais aussi en comptant les dernières décennies du XVe siècle) 94 registres de notaires de Roussillon, 120 registres de notaires de Saignon, 541 registres de notaires de Saint Saturnin, 5 registres de notaires de Villars, 21 registres de notaires de Rustrel et près de 1510 registres de notaires d'Apt. Afin de repérer, d'identifier et de reconstituer les réseaux familiaux de la notabilité du Pagus Aptensis, nous avons par conséquent relevé systématiquement les références des contrats de mariage, des testaments et des donations dans près de 2100 registres de notaires. Est-ce à dire que nous avons pu disposer de la totalité des actes concernant les familles notables du pays d'Apt? II n'en est rien, naturellement; car, quoique généralement bien conservées, ces sources ne sont pas complètes, tout au moins au XVIe siècle. Les registres de certains notaires (heureusement peu nombreux) se sont volatilisés; ainsi Joseph Allard, qui exerce à

21

Saint Saturnin pendant toute la seconde moitié du XVIe siècle, dont il ne subsiste que quelques actes insinués au greffe de la Sénéchaussée de Forcalquier et conservés aux Archives de Digne, ou encore Thanequin Brun, notaire d'Apt à la même période; parfois. il ne reste comme trace de certaines écritures qu'un répertoire, comme ceux d'Esprit Cotholendi, Louis Laurent, Bertrand Irisson et Guillaune Brunety, pour la fin du XVe et le début du XVIe siècle19. De certaines minutes, il ne subsiste que quelques années, comme pour le notaire Pierre Laurens à la fin du XVe siècle. Avant 1550, nombreux sont les notaires dont il manque les mains courantes (ou brèves) d'une ou plusieurs années. Les étendues (ou extensoires) ne viennent combler que très partiellement les lacunes des brèves qui ont disparu. Deux exemples suffisent pour illustrer cette situation: du notaire d'Apt Jacques Girifaud, nous disposons de 53 registres dont 24 de brèves, 8 d'étendues et un répertoire couvrant les années 1501-1542. Les minutes des années 1505 et 1515 font défaut. L'exemple de Pierre Frillet, notaire d'Apt, est encore plus flagrant: nous disposons de 31 registres de ses écritures (20 de brèves et Il d'étendues) mais les lacunes sont dans ce cas beaucoup plus importantes: manquent les années 1500 & 1505, 1511, 1515, 1516 et 1517, 1521. 1526, 1530 et 1531. Comment, de plus, être persuadé que le premier registre d'un notaire dont nous disposons est bien le premier de sa carrière? Rares sont ceux qui le précisent sur la première page de leur premier protocole20. Pour ceux dont on dispose des contrats d'apprentissage, il est possible de déterminer l'entrée en fonction du tabellion. Pour les autres, notamment dans la première partie du XVIe siècle, on est réduit aux hypothèses et dans tous les cas, à la prudence. Au fur et à mesure que l'on remonte dans le XVe siècle, les lacunes se multiplient et les sources se raréfient. Louis Stouff a, d'ailleurs, relativisé la grande richesse des archives notariales de Provence notant que
Cette notion de richesse est toute relative et très discutable. Elle s'impose à qui feuillette les inventaires d'archives mais ne correspond pas à la réalité. L'historien qui s'efforce d'exploiter ce type de document, qui est submergé et souvent découragé par sa masse, se rend vite compte que les registres qui sont parvenus jusqu'à nous ne représentent qu'une faible partie de ceux des notaires du bas Moyen-Age21.

Ce constat à propos des notaires d'Arles, peut sans conteste être appliqué aux aux sources notariales de la région d'Apt.
Certains registres de notaires sont parfois dans un piteux état. Rongés par une humidité certainement très ancienne, les bords des feuillets s'effritent, comme plusieurs registres du notaire d'Apt Rollet Hortie ; le foliotage a disparu, emportés par la
19

20

AD du Vaucluse, 3E 2, n° 1750, répertoires de notaires. Le notaire Jacques de Gadret inscrit ainsi sur sa première page: "Premier prothocolle des actes que jay

acomance de fere Dieu parsa grace me guide selon son st Esprit" (AD du Vaucluse, 3E 2. n° 579, année 1588). 21 L. Stouff: "Les registres de notaires d'Arles (début XIVe siècle-1460). Quelques problèmes posés par l'utilisation des archives notariales". Mélanges André Villard, Marseille, 1975, Fédération Historique de Provence, p. 307.

22

détérioration ou effacés par le temps. Certaines minutes (c'est le cas de celles d'Antoine Fulchier ou de François Girifaud) ont leurs pages collées par l'humidité. Il faut compter enfin avec les déprédations de certains qui n'ont pas hésité à découper ou arracher les actes et pages qui les intéressaient. Ces problèmes très techniques (lacunes d'origines diverses. difficultés de consultation dues à l'état de conservation des sources, problèmes liés à l'écriture, aux abréviations) ralentissent les recherches et les reconstitutions (de filiations de patrimoines, de trajectoires). A l'intérieur des sources notariales, de très nombreux actes doivent donc être utilisés afin de pallier aux lacunes ponctuelles; d'autres sources doivent en permanence être consultées afin que la confrontation des différents types d'archives permette le portrait le plus juste possible de la catégorie sociale étudiée. Nombreux sont ceux qui ont entrepris de prospecter les archives notariales: F. Furet, A. Daumard22 et M. Vovelle23 entre autres, plus souvent aux XVIIe et XVIIIe siècles qu'au XVIe toutefois. Le rôle du notaire dans la société a été évoqué à maintes reprises: détenteur de la connaissance de l'écriture, référence juridique, le notaire a une position sociale éminente. Alain Collomp ne manque pas de tracer le parallèle entre notaire et prêtre, tous deux temoins privilégiés des moments charnières de l'existence (mariage, mort et naissance pour le prêtre, mariage et testament pour le notaire) :
Notaires et prêtres, en consignant par écrit les évènements biologiques (mariages et décès), leur confèrent une identité immédiate et une vie durable. Les registres que remplissent de leurs écritures notaires et prêtres sont rythmés par l'horloge du temps: du temps vécu par les protagonistes et les témoins de l'évènement, mais aussi de notre temps présent d'historien et de lecteur, fût-ce plusieurs siècles après24.

Dans le cadre de notre étude sur la notabilité dynastique en pays d'Apt, le rôle du notaire est d'autant plus important qu'il entre lui-même dans notre domaine de recherche. Nous serons amenés à nous interroger sur la neutralité et l'impartialité supposée du document juridique; le notaire par son appartenance aux élites non nobles, joue un rôle très partial et très important dans les phénomènes d'ascension sociale et les tentatives d'intégrer le second Ordre. Nous essaierons de cerner son rôle exact en étudiant la provenance sociale et géographique de chacun des tabellions du pays d'Apt. Car lors des vérifications de noblesse du règne de Louis XIV, ce sont les notaires qui sont sollicités pour fournir les actes demandés par les prétendants, soulignant leur rôle prépondérant dans les mouvements pouvant affecter la société en tant que gardien du pouvoir de l'écrit. Invoquons une fois encore Alain Collomp : Le cadre juridique des institutions communales, familiales, seigneuriales, est fortement marqué par la valeur attachée au document écrit. En cas de différend ou de contestation, il faut toujours
22

A. Daumard & F. Furet: « Structures et relations sociales à Paris au XVIIIe siècle ». Cahier des Annales, M. Vovelle : Piété baroQue et déchristianisation
A. Collomp : La maison du père. Famille

nOI8,196l.
23

24

en Provence au XVIIIe siècle. Paris, 1973.
en Haute -Provence aux XVIIe et XVIIIe siècles. Paris,

et village

1983.

23

pouvoir sortir des papiers, documents écrits qui vont faire pencher la décision du juge ou du parlement dans un sens ou dans l'autre25.

l'exploitation

des sources notariales

Lorsque l'on se penche sur les strates aisées de la population du pays d'Apt, que l'on recherche tous les indices indiquant les liens de parenté, les origines sociales et géographiques, la position dans la communauté, la profession ou l'occupation, quasiment tous les actes notariés revêtent une importance spécifique. Etudier une tranche de population implique, en effet, de couvrir tous les aspects permettant de reconstituer son cadre familial, social, économique et politique. La masse des registres exploités ne permettant naturellement pas une exploitation sérielle de tous les actes notariés, il a bien fallu faire un choix. Nous avons privilégié, par conséquent, les contrats de mariage et les testaments.
Le contrat de mariage offre de très nombreux renseignements, que l'on travaille dans une perspective familiale, économique ou démographique. II est essentiel pour ce qui est de la reconstitution de filiations. Outre le nom des époux, les notaires mentionnent leurs parents respectifs (excepté lorsque les deux contractants sont veufs), voire leurs aieux, leurs frères, soeurs, oncles, tantes et cousins lorsque l'épouse a perdu son père. Lorsque l'un des contractants fait l'objet de donations, les liens familiaux qui l'unissent au donateur sont souvent indiqués. Les différences de traitement entre hommes et femmes rendent plus aisée la reconstitution de filiations par les femmes, celles-ci étant assistées par plusieurs parents proches dans le cas d'absence ou de disparition de l'un ou de l'autre de ses géniteurs. Le contrat de mariage a également des incidences alors que l'on recherche le niveau social et économique de toute une catégorie d'individus: la profession de l'époux et du père est souvent mentionnée (presque dans tous les cas, en ce qui concerne les élites) ; il en va de même pour l'office ou la charge occupée parfois longtemps avant l'établissement du contrat de mariage (c'est ainsi que nous trouverons des filles d'individus "jadis viguiers d'Apt"), tout comme son origine géographique. Si le lieu d'origine n'est pas mentionné, c'est que le contractant réside depuis un certain temps dans le lieu d'origine de l'épouse: il sera alors mentionné comme "habitant de". Ainsi, à son contrat de mariage passé à Apt, maître Jean Juge, huissier, est dit "habitant d'Apt, originaire de Cucuron"Z6. Si le lieu d'origine est omis, il réapparaît souvent, accolé à l'un des parents présents, voire des témoins requis. Le contrat de mariage fournit aussi, naturellement, de précieuses indications d'ordre économique. Le montant des dots et des donations, les délais de paiement sont autant de renseignements permettant de situer les contractants sur l'échelle sociale. La mention des témoins permet de les replacer dans leur milieu professionnel et
25 26

Ibid. AD du Vaucluse, 3£2, nOSS3, f'2.

24

relationnel. Deux exemples viennent l'attester: en 1595 le notaire d'Apt Paris Hortie enregistre sur ses minutes le contrat de mariage entre le capitaine Pierre Mézard, originaire de Nyons au diocèse de Vaison, et Suzanne Benoit de St Saturnin. Le mariage a lieu à Apt dans la « boutique)} du notaire; les quatre témoins requis savent tous signer; il s'agit de maître Jacques Joulian, notaire de Mévouillon27, du capitaine Jean Charrier, de noble Jean Astoaud et de Jean Orcel, marchand, tous trois d'Api8.Ce sont visiblement les fortunes de la guerre qui ont conduit le futur époux dans la région pour y acquérir, le mois précédent son mariage, une maison située dans le bourg de St Satumin29. Parmi les témoins de son mariage, deux au moins appartiennent à ce milieu militaire; Jean Orcel, qualifié de marchand, est dans un autre acte mentionné comme le capitaine Jean Oreel, gendarme de la compagnie des gens à cheval de monseigneur le baron d'Oyse30. Ce sont en revanche les parents et alliés qui fournissent des renseignements intéressants au contrat de mariage entre noble Pierre Deferres, écuyer de Valsaintes, fils de feu noble Melchion et de demoiselle Suzanne de Bermond, et demoiselle Claude Jordany, fille de feu sire Jean -Pierre, bourgeois d'Apt, et de demoiselle Françoise Courtois3]. La future épouse est assistée de sa mère, de son frère messire Jean Jordany, prêtre et vicaire de Buoux, ainsi que de ses beaux-frères monsieur François de Bosco, avocat et sire Jean Jacques Allemand, bourgeois. Malgré sa dot relativement peu élevée (1200 livres), l'épouse appartient incontestablement à l'élite de la cité. Le futur époux, qui se pare du titre d'écuyer, est le fils d'un noble verrier. Outre des renseignements factuels (noms de famille, noms de lieux, profession, montant et nature des dots ou des donations entre époux, mention de la parentèle ou des témoins), le contrat de mariage contient également des informations qui sont éminemment subjectives: les épithètes d'honneur, voire la mention de l'occupation ressortent du choix du notaire et de celui du contractant, qui, en ce qui coneerne les notables, appartiennent souvent au même réseau d'alliances et de parenté. Nous abordons alors, par ce biais, l'histoire des mentalités, « ce périlleux "troisième niveau" selon M. où l'on ne compte plus les fortunes mais où l'on analyse les attitudes vitales )}32 V ovelle. Les lieux où sont signés les contrats, les termes employés, les clauses religieuses (qui préoccupent par exemple G. Audisio3\ les objets mentionnés concourent à enrichir notre connaissance de la population étudiée.

Dans l'étude de la notabilité dynastique, la recherche de quittances de dot s'avère presqu'aussi importante que celle de contrats de mariage. La notabilité aptésienne va très souvent passer ces contrats en dehors du bassin d'Apt (nous essaierons d'en percer à jour les raisons (antécédents familiaux, attaches économiques, affinités religieuses). Les dots n'étant presque jamais versées intégralement le jour de la
Mévouillon, département de la Drôme, canton de Séderon. AD du Vaucluse, 3E 2, n° 267, f' 554. 29 AD du Vaucluse, 3E 2, n° 267, f' 428. 30 AD du Vaucluse, 3E 2, n° 267, f' 62. 31 AD du Vaucluse, 3E 2, n° 832, f' 107. 32 M. V ovelle : Piété baroaue et déchristianisation en Provence au XVIIIe siècle. Les attitudes devant la mort d'après les clauses des testaments. Paris, 1973. 33 Gabriel Audisio dans Les Vaudois en Luberon. Une minorité en Provence (1460-1560). Gap, 1984.
28 27

25

signature du contrat (qui précède généralement de quelques heures ou de quelques jours la cérémonie religieuse), des quittances viennent rendre compte du versement des sommes dues. Dans le cas d'un contrat de mariage passé en dehors du bassin d'Apt, la quittance mentionnera généralement le lieu et le nom du notaire chez qui le contrat a été passé. Certaines vont jusqu'a mentionner la date dudit contrat. Les quittances de dot servent également d'indicateurs économiques non négligeables: les délais de versement ainsi que les sommes versées nous renseignent sur les possibilités financières ou foncières de la famille de l'épouse. Lorsque nous examinons les contrats de mariage de trois familles appartenant à la notabilité aptésienne, nous pouvons les classer comme suit

C.M.: contrat de mariage R.A: région d'Apt H.R.A. : hors région d'Apt
Famille Cotholendy ~.M.repérés ~A Génération I I}énération 2 Génération 3 Génération 4 Génération 5 Total Ih Qf ~h 3f Ih ~f ~f 13 dont 4h 9f H.RA

h f

homme femme

".M. mentionnés ~.A. H.R.A. 4h 1f Ih 1h If 8 dont 6h 2f

K:.M.possibles?

~h 1f ~h 1h 1f

Sur 21 membres de cette famille dont nous sommes assurés qu'ils ont été mariés, nous disposons par conséquent de 13 contrats de mariage. Parmi les 8 que nous n'avons pas retrouvés, 6 sont le fait d'hommes du lignage partis se marier sous d'autres cieux. Nous devons compter avec les remariages de certains membres de cette famille: le premier mentionné dans les registres aptésiens a en effet été marié quatre fois.

Examinons à présent le cas de la famille Jourdan:

26

C.M.repérés R.A. Génération 1 Génération 2 Génération 3 G"n'Tation 4 Génération 5 Total 3h 3f 9 dont 5 h 4f Ih If Ih H.R.A.

~.M.mentionnés

k:.M. possibles?

~A.

RRA

2h 2f 1f 2h 2f 1f

~dont 2h If

Sur le même nombre de générations que pour les Cotholendy, nous ne disposons que de 9 contrats de mariage, tandis que nous perdons toute trace de 7 membres de cette famille. Nous terminerons avec les Meynier :

k:.M. repérés iRA Génération I Génération 2 tH.R.A.

C.M. mentionnés RA Ih H.RA

C.M. possibles? If

~h

~f
Génération 3 Génération 4 Génération 5 otal Ih 1f ~h&1 f Ih If 15 dont 7f 8h 4 dont 2h 2f Ih If If Ih 4h Ih 4f 10

]5 contrats de mariage sont parvenus jusqu'à nous, partagés à peu près équitablement entre hommes et femmes (l'un des membres de cette famille a été marié deux fois). Seuls 4 contrats dont nous connaissons l'existence (mentionnée dans d'autres actes) font

défaut. 10 membres de cette famille, mentionnés dans les testaments, ont soit changé de

27

région. sont soit entrés dans les ordres ou bien ont disparu entre la mention testamentaire et l'âge du mariage. Le testament, autre acte fondamental de toute vie (même si tous les hommes et femmes ne sont pas en mesure de passer ce contrat) est naturellement mis à contribution afin de compléter et d'enrichir les données recueillies dans les contrats de mariage. Outre les éventuels épithètes d'honneur, le prénom et le nom des individus, les testaments mentionnent parfois le nom du père, de l'époux, les qualités, la profession ou l'occupation, les (éventuels) diplômes, le lieu de résidence, parfois la localité d'origine; certaines précisions d'ordre physiologique peuvent apparaître34,ainsi que la mention de la religion professée. L'élection de la sépulture permet également, dans la perspective de recherches de filiations et d'origines d'apprécier le caractère récent ou au contraire ancien de l'installation dans la localité: la formule rituelle "à la tombe de ses prédécesseurs" indique que le testateur n'est pas le premier de sa lignée à s'être installé dans le lieu. Les legs pieux (aux différentes confréries de pénitents, aux hôpitaux, aux prêtres) fournissent de précieuses indications sur le "troisième niveau" cher à M. Vovelle35. La distribution des biens est l'occasion d'accumuler les données démographiques (le nombre des enfants mentionnés, le nombre d'enfants mariés), sociologiques (la formulation des legs, l'énumération des légataires, la nature de ces
legs, le choix de l'héritier universel ou des héritiers) ainsi qu'économiques. Les exécuteurs testamentaires et les témoins permettent de préciser certains liens familiaux et socio-professionnels venant ainsi compléter la mine de données, que représente le testament. Les travaux nombreux sur la démographie, l'histoire de groupes sociaux ou l'histoire des mentalités ont découvert et exploité les sources testamentaires, de R. Aubenas36 à M. Vovelle3? en passant par C. Aboucaya38, P. Chaunu39, J. Chiffoleau40, H. Gonon41, ou encore M. Th. Lorcin42. Les pratiques mais aussi les attitudes culturelles qui entourent la mort ont par conséquent passionné les chercheurs, pour qui
Le testament reste une approche sur traces de la sensibilité collective, d'après des manifestations qui se coulent dans un système de formules et de pratiques très codifiées43.

-

34

Le tabellion qui dresse le testament de monsieur Ignace d'Estavenot
3E3, n037, 1"94). et déchristianisation Paris, 1973. en Provence

en 1676 précise que celui -ci est
siécle. Les attitudes devant la mort

« infirme» (AD du Vaucluse, 35 M. V ovelle : Piété baroQue d'aorès
36 37

au XVIlle

les clauses

des testaments.

R Aubenas : Le testament en Provence dans l'Ancien droit. Aix, 1927. M. V ovelle : Piété baroQue et déchristianisation en Provence au XVIlle siècle. Les attitudes devant la mort d'après les clauses des testaments. Paris, 1973. M. Vovelle : « Jalons pour une histoire du silence: les testaments réformés dans le sud -est de la France du XVIIe au XVIIIe siècle". CinQ siècles de protestantisme à Marseille et en Provence. Marseille 1978.
38
39

C. Aboucaya : Le testament de la fin du XVe au milieu du XVIIIe siècle. Paris, 1961.
P. Chaunu : La mort à Paris. XVIe. XVIIe. XVIIIe siècles. Paris, 1978. Chiffoleau : La comptabilité de l'Au -delà. Les hommes la mort et la religion dans la région d'A vignon à la
-Age (vers 1320 -vers 1480), Rome, 1980.

40

fin du Moven
41

42

43

M. Oonon: La vie familiale en Forez et son vocabulaire d'aorès les testaments. Mâcon, 1961. M.Th. Lorcin : Vivre et mourir en Lvonnais à la fm du Moven Age. Paris. 1981.
Cf note n035.

28

M. Agulhon met lui aussi l'accent sur l'importance que les rites et les pratiques entourant la mort ont lorsqu'on s'intéresse aux attitudes collectives44. G. Audisio souligne, dans ses travaux sur les Vaudois, les enseignements pouvant être tirés de la formulation et de son évolution permettant de cerner les conceptions religieuses d'un groupe d'individus, le notaire n'apparaissant alors que comme le vecteur des volontés du testateur La fonnulation ne dépend pas tant du notaire que de celui qui le paie. Médiateur culturel, le notaire ne saurait imposer un fonnulaire qui heurterait de ftont les conceptions religieuses du client45. Source privilégiée d'informations très diversifiées, le testament n'est néanmoins pas le fait de tous les individus. Certains décèdent avant d'avoir eu le temps d'en faire dresser un. Et surtout, la pratique testamentaire varie très fortement selon les périodes étudiées. La représentativité du testament (et du contrat de mariage) a été l'objet d'une communication de M. Vovelle46 qui a constaté les grandes différences selon les époques, selon les régions et selon le contexte (urbain ou rural). Le XVIe siècle marque d'ailleurs le développement spectaculaire de la pratique testamentaire qui se développe encore davantage aux siècles suivants. Pour le XVIIIe siècle, M. V ovelle peut affirmer: La Provence rurale avec des taux masculins de 60 a 70% et féminins de 40 a 50% classe le testament panni les meilleures sources d'histoire sociale par sa représentativitë7. Les tabellions aptésiens n'échappent pas à la tendance nationale qui voit augmenter le nombre de testaments au XVIe siècle (même s'il faut tenir compte des lacunes qui viennent déformer les chiffres que nous pourrions obtenir au XVe et au debut du XVIe siècle). Le notaire Robert Plouvier, pour lequel on dispose de 12 registres de brèves entre 1485 et 1504, ne dresse jamais plus de 2 testaments par registre ; 4 en sont d'ailleurs dépourvus. Jacques Girifaud, pour la période 1501-1536, nous a laissé 23 registres et 52 testaments. Le nombre maximal des testaments par registre s'élève à 5 (dans son cas, 4 registres ne comprennent aucun testament). Le nombre de testaments par registre augmente alors sensiblement entre 1522 et 1540, les minutes du notaire Rollet Hortie enregistrent 48 testaments étalés sur 12 registres avec une pointe de 8 testaments par registre. Entre 1531 et 1556, les 18 registres de Séris Berthelot comptent 129 testaments avec des pointes pouvant aller jusqu'a 16 ou 18 testaments par registre. Au siècle suivant, lorsqu'on examine les minutes du notaire Louis Estrayer, à partir de 1669, on s'aperçoit que chaque registre compte en moyenne plus de 15 testaments, avec des pointes pouvant aller jusqu'à 28 testaments.

44 M. Agulhon : La sociabilité méridionale confréries et associations dans la vie collective en Provence orientale à la fID du XVIIIe siècle. Thèse, Aix, 1966. 45 Gabriel Audisio dans Les Vaudois en Luberon. Une minorité en Provence 0460-1560). Gap, 1984.
46

M. Vovelle : "Un préalable à toute histoire sérielle: la représentativité sociale du testament (XIVe -XIXe
». Les Actes décennale notariés Strasbourg, adulte. 1979. pp. 257-277.

siècle)
47

Ibid. On obtient, précise-t-il, cet ordre de grandeur en confrontant la moyenne décennale des testaments à la
de la mortalité

moyenne

29

A l'intérieur de ce corpus de testaments qui ont été conservés, une partie seulement est le fait d'individus appartenant aux élites de la société. Reprenons les tabellions précédemment cités. Sur les 9 testaments récents dans 12 registres de Robert Plouvier, 5 sont le fait de notables (5 d'hommes, 2 de femmes). Sur les 52 testaments retrouvés dans les minutes de Jean Girifaud, seuls 8 sont le fait de notables (6 hommes et 2 femmes). Sur les 48 testaments dressés par Rollet Hortie entre 1522 et 1540, nous retrouvons le même chiffre de 8 testaments de notables (5 hommes et 3 femmes). Tandis que les 129 testaments de Séris Berthelot n'abritent que Il testaments de notables (7 hommes et 4 femmes). D'autres notaires du XVIe siècle se situent dans une même proportion:

Notaires

~ées

Nombre de estaments otal egistres Il 12 5 4 23 19 5 51 18 8 10 12 19 9 17 0 52 45 Il 119 129 27 46 1I0

Testaments de notables 5 5 1 0 8 4 2 13 Il 5 8 9

Pourcentage des
estaments de

:ables 6,3% '5,5% ',9% [)% 15,4% ~,9% 18,2% 10,9% ~,5% 18,5% 17,4% ,2%

R. Piquet
IR. Plouvier

1471-1505 1483-1504 1491-1509 1498-1502 1501-1536 1497-1535 1515-1527 1520-1572 1531-1556 1567-1573 1583-1593 1619-1629

~.Girifaud M.Hortie ~. irifaud G p. Frillet B. Plouvier R. Hortie S. Berthelot N. de Gadret T. Empereur M. Courtois

Des disparités importantes existent, selon les tabellions certains bénéficient d'une clientèle plus importante que d'autres. C'est le cas de Mathieu Courtois, qui officie à Saint Saturnin et qui enregistre deux fois plus de testaments que Toussaint Empereur, notaire de Saint Saturnin et de Roussillon, quelques vingt années auparavant. Ces deux notaires héritent en quelque sorte des clientèles de leurs pères eux-aussi notaires de Saint Saturnin et Roussillon.

30

Si, a la fin du XVe siècle et selon les sources dont nous disposons, les testaments de notables peuvent représenter jusqu'à 50% du total des testaments (ce qui traduit une sur-representation des élites dans ce type d'acte), cette proportion décroît pour osciller entre 8% et 18% du total des testaments pour la deuxième partie du XVIe et le début du XVIIe siècle. Lorsque l'on examine le nombre de testaments d'un notaire de la fin du XVIIe siècle comme Louis Estrayer à Apt, ou comme François de Gadret pour le milieu du siècle, nous trouvons les chiffres suivants :

Notaires

~ées

Nombre de egistres

Testaments Total

rrestaments de notables

F. de Gadret L. Estrayer

1630-1643 1669-1698

14 10

145 160

43 16

Pourcentage des Testaments de notables 29,6% 10%

Appartenant à une longue dynastie de notaires, François de Gadret a la préférence de nombreuses dynasties de notables, au contraire de Louis Estrayer, issu d'une lignée de ménagers. Les pourcentages obtenus doivent alors être relativisés par le paramètre qui prend en compte l'ancienneté de la famille du tabellion, sa notabilité ainsi que la clientèle "fidélisée" depuis parfois des générations, ainsi que nous le verrons ultérieurement. Le pourcentage moyen des testaments de notables atteint par conséquent les alentours de 20% du total des testaments, un chiffre qui tend à confirmer la pratique testamentaire plus importante dans les strates aisées de la population que chez les ménagers, travailleurs agricoles ou les artisans. Les notables n'hésitent pas à faire dresser deux, trois testaments, voire davantage. C'est ainsi, par exemple que Guillaume de Rémerville, écuyer d'Apt, et son épouse Françoise de Rousset totalisent à eux deux 6 testaments dans les notaires Aptésiens, pour ne pas mentionner les nombreux codicilles modifiant certaines dispositions desdits testaments.

L'étude des codicilles et des modifications testamentaires (souvent en raison de la disparition d'un des légataires ou d'un des héritiers) fournit des renseignements démographiques mais aussi culturels. Essayer de déterminer la raison d'un codicille après en avoir constaté les conséquences relève des attitudes devant la mort et de I'histoire des mentalités. Dans certains cas, les codicilles sont tout ce qui a été conservé lorsque le testament a disparu (pour cause de registre manquant ou de fonds notarial disparu). Autre forme de transmission patrimoniale, la donation entre vifs a également attiré toute notre attention par la reconstitution du tissu familial qu'elle permet. En

31

l'absence d'un testament, la donation entre vifs que fait noble François de Ferre de Goult en 1552 par devant le juge seigneurial du lieu nous informe du nom des ses trois filles légitimes, des maris respectifs de celles-ci, du montant des dons consentis à chacune d'elles (600 florins). Mais nous apprenons aussi qu'il donne 200 florins à son fils naturel et 100 florins à chacune de ses deux filles naturelles, sans oublier la mère de ceux-ci qui recevra 100 florins48. Cette donation permet de recueillir des données aussi bien économiques sociales que familiales et sociologiques. Les modes de distribution patrimoniale ont été, par le biais des partages, également retenus dans le cwe de l'étude de la notabilité dynastique. Les actes de partage de biens, qui succèdent à un testament établissant plusieurs héritiers, autorisent le recensement de certains biens fonciers ou immobiliers. Les inventaires après décès, pour rares qu'ils apparaissent, n'en sont pas moins riches d'informations diverses que nous utiliserons à diverses étapes de notre recherche. Ces inventaires nous donnent un aperçu du mode de vie de certains notables, de leurs intérieurs, de leurs possessions, de leurs archives, de leurs préoccupations. La procuration s'est avérée une source d'informations privilégiée. Outre l'identité du procureur choisi (souvent un membre du même lignage, un proche du même milieu professionnel ou social), les objectifs visés par de tels actes nous apportent également une masse de renseignements ayant trait à l'origine géographique et sociale (on donne procuration à un fils, un frère, ou un mari - les femmes sont parfois envoyées en de semblables missions - afin qu'il récupère un testament ou les reliquats dus mais impayés d'une dot, ou afm qu'il règle un litige d'ordre financier) mais aussi à la situation politique, économique et sociale de l'époque (les communautés du pays d'Apt donnent fréquemment procuration à certains notables avec mission de défendre leur cause au Parlement ou auprès d'autres instances; les groupes religieux agissent de même dans un but similaire). Prenons l'exemple du chirurgien d'Apt Michel Colombin, fils d'Etienne, maître chirurgien et d'Alix Bermond, tous deux habitants d'Apt. Il donne procuration en 1544 à son frère Louis, également chirurgien d'Apt, afin qu'il puisse récupérer l'héritage de ses grands parents maternels, au diocèse de Nîmes49. Cet acte nous apprend en même temps l'origine géographique de la famille maternelle du chirurgien, l'identité de ses grands-parents maternels, ainsi que les liens familiaux l'unissant à d'autres membres de sa famille. Dans son cas, la procuration fait figure d'acte essentiel: le testament de son père a en effet disparu (il ne subsiste que comme référence dans un répertoire) et avec lui de précieuses informations familiales, socio-professionnelles ou économiques.

La reconstitution de filiations et la recomposition du patrimoine mobilier et foncier passe également par l'examen des transactions et autres accords, qui viennent parfois régler des contentieux vieux de plusieurs décennies. L'historique de ces contentieux fournit souvent des informations complémentaires sur l'origine sociale et géographique des individus et de leurs lignages.

48

AD du Vaucluse, 3E4, n0496, £"246. Il est à noter que cette donation vient en remplacement
Le jour précédent, François £" de Ferre révoque 250. la précédente donation en faveur d'une AD du Vaucluse, 3E 4, n0537,

d'un autre acte
de ses filles.

similaire.
49

32

Le décès prématuré du père a parfois pour conséquence la mise sous tutelle de ses enfants (lorsqu'il est mort ab intestat) ; ce peut être la veuve ou quelqu'autre de ses parents qui en bénéficient. Ces reconnaissances de tutelle sont passées solennellement devant le juge (royal pour la cité d'Apt et le village de Saignon, seigneurial pour les autres localités du pays d'Apt) ; la trace en est conservée dans les minutes notariales. Les actes d'émancipation sont aussi vecteurs d'informations concernant la situation sociale, familiale mais aussi les mentalités. Par cet acte, solennel devant le juge local, le père (détenteur de l'autorité parentale) libère économiquement et juridiquement son (ou ses) fils de sa tutelle. C'est ainsi qu'en 1592, devant maître Guillaume Empereur, notaire, baile et lieutenant de juge de Saint Saturnin, noble Adam Geoffroy est émancipé par son père noble Rolland Geoffroy qui déclare "le voulloir rendre capable de pouvoir negocier traffiquer faire et passer toutes manieres de contraits et soy acquierrer biens et heritaiges"so.

Les règlements de litiges d'ordre financier ou politique donnent lieu à des "départements de procès" ou à des conciliations, voire à des déclarations, également génératrices d'informations. Lorsque nous en disposons, nous avons naturellement utilisé les nominations d'officiers seigneuriaux (juges, lieutenants de juge, sergents, bailes, greffiers) qui représentent pour les bénéficiaires des moyens privilégiés d'ascension sociale et pour les pourvoyeurs un moyen d'assurer leur influence, de se constituer une clientèle (au sens où l'entend S. KetteringSl). Les détenteurs du pouvoir seigneurial ne sont pas toujours de bons payeurs, en témoignent certaines procurations d'officiers visant à obtenir le paiement de leurs gages.
Certaines professions exercées par des notables requièrent le passage par une période d'apprentissage plus ou moins longue (de un à six ans selon les métiers et les individus). Ces mises en apprentissage donnent lieu à un contrat en bonne et due forme devant un notaire. Nous nous sommes efforcés de repérer systématiquement ces contrats d'apprentissage concernant des notaires, des marchands, des gentilshommes verriers, des orfèvres, des apothicaires, des barbiers et chirurgiens, d'étudier la profession des pères de ces apprentis, leur origine géographique (souvent en rapport avec celle du maître chez qui ils sont placés), les modalités des contrats (durée de l'apprentissage, conditions financières et pratiques de travail et d'hébergement) ainsi que leur formulation. Tel citoyen de Pertuis est ainsi placé auprès d'un mercier d'Apt pour y apprendre "lestat de mercerie"s2. Un habitant de Gordes est placé en 1606 auprès de son oncle, marchand originaire d'Apt et habitant à Marseille, pour apprendre avec lui "la negociation de la merchandise"s3. Certaines professions seront qualifiées d'art, d'autres de métiers, d'autres encore bénéficieront des deux termes combinés.

'0 AD du Vaucluse, 3E 'l S. Kettering: Patrons. 52 AD du Vaucluse, 3E 53 AD du Vaucluse, 3E

2, n° 1207, f" 108. brokers and clients in Seventeenth 2, n° 498, année 1567, 10. f" 36. 4, n° 628, f"

CenturY

France.

Oxford,

1986.

33

Certains actes notariés sont particuliers à l'univers ecclésiastique et permettent de suivre les carrières religieuses, voire plus rarement les choix de vie religieuse ou de confession. Les attitulations (nominations) de prêtres sont monnaie courante dans les minutes notariales du pays d'Apt, tout comme les mises en possession de prieurés, qui fournissent parfois le nom du précédent bénéficiaire de la charge. Certaines assemblées du clergé du diocèse se déroulent en la présence d'un notaire; les actes ainsi rédigés facilitent la reconstitution des différentes dignités ecclésiastiques, de leur hiérarchisation et permettent de jauger de l'influence, à tous les niveaux de cette hiérarchie, des dynasties de notables. Les tabellions enregistrent également (au XVIIe siècle) les réceptions de novices dans les couvents et les monastères de la ville. C'est alors l'occasion de pénétrer dans l'enceinte de ces lieux et d'y découvrir la population (la réception d'une novice se faisant généralement en présence de la supérieure du couvent et de plusieurs autres religieuses), d'y mesurer la présence des familles des élites locales. Trop rares sont les actes notariés enregistrant des conversions. Nous n'en avons retrouvé aucun concernant des juifs dans les dernières décennies du XVe siècle. Quelques individus qui optent pour le retour à la foi catholique à la fin du XVIe ou au début du XVIIe siècle préfèrent donner un support écrit à leur conversion. Le notaire est alors appelé au palais épiscopal pour transcrire les termes de la conversion et apporter ainsi un témoignage irréfutable. Appelés "profession de foi catholique", "recatholisation" ou tout simplement "catholisation" ou "abjuration d'hérésie"» ces actes, par le choix des formules employées, par le rituel déployé, par leur existence même, sont porteurs d'informations multiples sur l'histoire religieuse et l'histoire des croyances et des mentalités. Dernier type d'acte auquel nous nous sommes intéressés, les contrats liés au patrimoine foncier et immobilier des notables (ou des individus en pleine ascension sociale) ne pouvaient naturellement pas être négligés. Les achats et ventes de maisons, de moulins, de bastides et enfm de terres sont autant de pièces permettant la reconstitution du puzzle des possessions familiales. Le patrimoine est en perpétuelle évolution et les notaires sont les témoins privilégiés des mouvements patrimoniaux. Les contrats de vente et d'achat sont pourvoyeurs d'informations concernant la géographie patrimoniale, les niveaux économiques (le montant des prix de vente et leur fluctuation selon les époques) mais aussi la géographie féodale, au même titre que les nouveaux baux ou renouvellement d'emphytéoses. Ces actes permettent également, dans certains cas, de mieux cerner l'origine géographique de certains acquéreurs, ainsi que de dater l'installation de familles d'origine allogène. Le portrait de la notabilité en pays d'Apt ne serait pas complet sans l'étude systématique, en outre, des contrats d'arrentements de fiefs, de prieurés de vicairies, de droits et de taxes diverses (qui constituent d'importants moyens d'enrichissement et de reconnaissance sociale et par conséquent d'ascension sociale) ; la nature de ces contrats, l'identité des contractants, les clauses financières (montant et nature du prix d'arrentement), la durée de validité de tels contrats, les litiges qu'ils peuvent engendrer,

34

aussi bien que les associations qu'ils suscitent sont des vecteurs essentiels d'information pour quiconque s'intéresse à la trajectoire socio-économique de certains individus et de leur lignage. Ces contrats permettent en outre de chiffrer la valeur de certaines possessions féodales, les usages d'exploitation de ces biens fonciers ainsi que les conditions de cette exploitation.

Les minutes notariales ne comportent, par conséquent, que peu d'actes qui n'entrent pas dans le domaine de cette recherche et fournissent le cadre de base de l'étude de la notabilité dynastique en pays d'Apt.

Les archives communales La reconstitution du tissu social et économique de la région passe aussi par une étude minutieuse des sources municipales, complément indispensable des minutes de notaires. Ces sources sont cependant diversement conservées et ne présentent pas toutes un intérêt identique. La bibliothèque municipale d'Apt abrite les archives de la cité qui comprennent de nombreux documents que nous avons utilisés. C'est le cas des cadastres rangés sous la côte CC, des délibérations du conseil de ville (côte BB), des différents règlements régissant l'élection des consuls, des casernets de la taille et des comptes des trésoriers (classés sous la côte CC) pour ne pas mentionner certaines pièces concernant le greffe de la ville (série FF) , des pièces ayant trait à des procès intentés contre certains notables (série FF) ou encore des documents concernant les épidémies de peste (série GG). Le bon état de conservation de ces liasses de documents autorise leur exploitation parallèlement à une étude des minutes notariales. C'est ainsi que sous la côte CC 52, nous trouvons le rôle de la capitation générale de l'orée du XVIIIe siècle. L'état des officiers municipaux pour chaque année met en lumière le fonctionnement de la communauté et permet d'évaluer la fluctuation des influences et des fortunes accompagnant les notables aptésiens. Les comptes des trésoriers ne permettent pas seulement de replacer certains notables dans le contexte plus général de la société dans laquelle ils vivent; ils donnent en outre un état de l'endettement municipal, un rôle des différents créanciers ainsi qu'une géographie sociale de l'endettement.

Les cadastres aptésiens se présentent sous la forme d'énormes registres calligraphiés, avec le nom des différents propriétaires en haut du feuillet. Leur profession est parfois mentionnée, tout comme le nom du père. Les femmes n'y apparaissent qu'en tant que veuves ou héritières. Au début du registre sont inscrits les noms de l'arpenteur ou des estimateurs. En 1617, le cadastre est mis au point par Gabriel Deladehors, "maistre harpenteur" d'Apt54.Ces registres, qui donnent la liste des biens fonciers des chefs de famille, la situation de ces biens et leur étendue, sont souvent raturés. Certains paragraphes sont barrés, les pages sont encombrées de rajouts censés refléter l'adaptation du cadastre aux mouvements patrimoniaux. Nous verrons ultérieurement la réalité de cette adaptation et les situations qu'elle engendre.
54AC d'Apt. Bibliothèque municipale, CC 26.

35

Les archives communales des bourgs environnants ont connu des fortunes diverses. Saint Saturnin et Villars abritent encore dans leurs mairies respectives les documents relatifs à la gestion de la communauté sous l'Ancien Régime, cadastres délibérations municipales, règlements divers. En revanche, les archives communales de Saignon ont été déposées aux Archives Départementales du Vaucluse. Elles comprennent les comptes des trésoriers depuis 1541, certains cadastres (dont celui de 1602), ainsi que des pièces ayant trait aux procès entamés par la communauté (sous la côte BB et FF). En outre, la Bibliothèque Municipale d'A vignon détient de nombreuses pièces ayant trait au fonctionnement de la communauté de Goult, provenant des archives de la famille de Donis.

Les re2Ïstres Daroissiaux
Dans le cadre de la reconstitution de filiations, nous ne pouvions occulter les registres paroissiaux tenus par les prêtres depuis (en théorie) les Edits de François 1er. Les baptêmes et les actes de décès de Saint Saturnin ont ainsi été conservés de 1536 (1534 pour les sépultures) à 1603. S'ensuit alors une vaste lacune jusqu'en 1662, date de la reprise des B.M.S. ; ne manquent plus que les années 1669,1670, 1673 et 1674. Ces registres peuvent être consultés aux Archives Départementales de Vaucluse. La collection des B.M.S. pour Villars commence en 1592 et se poursuit avec une interruption d'un an (1655) jusqu'a la Révolution. Pour Saignon, le relevé des baptêmes commence en 1568, celui des sépultures en 1572, et celui des mariages en 1589; n'est à déplorer, dans ce cas, que la perte des années 1603,1604, 1605, 1606, et 1607. Pour la ville d'Apt, nous disposons de la collection complète des B.M.S. depuis la fin du XVIe siècle (Ie relevé des baptêmes et des sépultures commençant beaucoup plus tôt). Les registres paroissiaux de Roussillon commencent sensiblement au même moment mais comportent cependant des lacunes plus fréquentes, tout comme ceux de Gargas ou encore de Goult. Lioux, Sivergues et Buoux ont des collections beaucoup plus tardives qui ne commencent que dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Des tables dactylographiées établies par des généalogistes pour les paroisses d'Apt, de Villars, de Lioux et de Goult facilitent l'exploitation de ces sources 55. Les reconstitutions de lignages peuvent ainsi être complétés; la fécondité et la mortalité de la population (et par conséquent des élites) sont en mesure d'être étudiées.

55

A. & Y. Arnaud ont établi le relevé des RH.S. de Villars, Lioux et Goult. 1. Dardaillon a établi celui de la
d'Apt.

paroisse

36

Les archives iudiciaires Nous avons utilisé pour ce travailles registres inclus dans le fonds Geoffroy (sous la côte 3E 2) des Archives Départementales du Vaucluse, audiences, sentences et sommations de la cour d'Apf6, des pièces de procès de la cour de Saint Saturnin (pour la fin du XVIIe siècle57) mais aussi les registres d'insinuations auprès de la cour d'Apt qui permettent de retrouver la trace d'individus originaires de la région mais mariés et installés hors de ses limites58. Les Archives Départementales de Haute Provence abritent en outre les livres d'audiences et de déliberations du sénéchal de Forcalquier, qui représente le juge d'appel pour les terres du pays d'Apt. Y sont enregistrées également certaines lettres patentes concernant des offices de notaire ou des offices de judicature seigneuriale59, des lettres de provision pour des offices de viguiers60. Cette collection permet de compléter le tableau administratif et judiciaire du pays d'Apt, tout comme l'autorisent les registres de la série B des Archives des Bouches du Rhône ou les registres de Lettres Royaux du dépôt d'archives d'Aix-en -Provence. Les habitants de la viguerie d'Apt font en outre insinuer leurs actes (contrats de mariage, donations entre vifs, plus rarement testaments) auprès du greffe de la sénéchaussée de Forcalquier. II est ainsi possible de retrouver dans cette collection61 des actes dont les registres ont été perdus et de compléter des trajectoires de notables de la région d'Apt: c'est le cas du contrat de mariage entre sire Jean Roux de Saint Saturnin et de Louise Sablier de Séderon, passé chez Me Bonnefoy, notaire de Séderon, dont les minutes n'ont pas été conservées62.

Les archives universitaires

Ascension sociale et éducation vont souvent de pair sous l'ancien Régime. Nous verrons qu'en pays d'Apt, si l'éducation est rarement le moteur et le point de départ de cette ascension, elle vient l'accompagner à partir d'un certain stade de développement économique et social pour devenir le corollaire de plus en plus nécessaire d'un certain type de notabilité. Il paraissait par conséquent naturel de rechercher les traces de scolarisation, d'étudier les habitudes éducatives et d'établir une géographie de l'éducation pour la notabilité du pays d'Apt. Nous avons, dans cet
56

57
58

59 Nomination par le duc de Ventadour de Pierre Irisson, docteur en droit et avocat à l'office de juge Martin de Castillon, Viens, Rustrel et Pierrevert (AD des Alpes de Haute Provence, B 1497, f' 35).
60

AD du Vaucluse, 3E 2, na 2049 à 2078. AD du Vaucluse, 3E 2, na 2085 à 2088. AD du Vaucluse, B 1114 à B 1124.

de St

Lettres de provision de l'état et office de viguier pour le lieu de Saignon

pour maître Jacques Mille de

Saignon (AD des Alpes de H.P., B 1494, f' 439). 61 Commençant à la côte B 2203.
62

AD des Alpes de Haute Provence, B 2206, f' 178.

37

objectif, exploité des registres des diplômés et des matricules de l'Université d'A vignon, conservés aux Archives Départementales du Vaucluse et classés dans la série D de la même manière, nous avons exploré les registres de matricules et de gradués de l'université d'Aix conservés au dépôt d'archives de la ville d'Aix-en-Provence dans la série 2 D. Les archives de l'Université d'Orange, conservées aux Archives municipales d'Orange, ont également fait l'objet d'un dépouillement systématique, tout comme celles de l'Université de Montpellier63. Ces listes de gradués nous renseignent sur l'identité du diplômé, les charges qu'il occupe éventuellement (dans le cas d'un ecclésiastique), parfois sur son ascendance64, toujours sur la date et la nature des diplômes (droit civil, droit canon, médecine, théologie, et au XVIIe siècle pharmacie et chirurgie, baccalauréats, licences et maîtrises aux Arts). Les matricules nous informent de l'identité des étudiants, qui ne passeront pas tous forcément un diplôme. Pour fastidieuses qu'elles paraissent souvent, ces recherches prennent toute leur importance dès lors que l'on travaille sur un corpus clairement défmi d'individus et de familles.

Les autres sources manuscrites
De nombreux autres documents manuscrits ont été sollicités pour ce travail : registres de reconnaissances, livres de raison (comme celui de Monsieur d'Astoaud65), notes extraites des études notariales ou de l'état civil d'Apt (dans le Fonds Sauve aux Archives Départementales du Vauclusé6), mais aussi papiers de familles (comme le cartulaire des actes concernant la famille Hortie d'Apt\ tant aux Archives Départementales du Vaucluse qu'à la Bibliothèque Nationale. Les séries K (offices et charges), M, P et Q (notamment les titres de l'arrondissement d'Apt) des Archives Nationales ont été mises à contribution. L'autre grande source manuscrite de l'histoire de la région d'Apt est représentée par les différents manuscrits de Joseph François de Rémerville de Saint Quentin datant de la fm du XVIIe siècle et conservés à la Bibliothèque Mazarine68 et à la Bibliothèque municipale d'Avignon69. Issu lui-même d'une famille notable installée à Apt à la fin du XVe siècle, Rémerville nous livre de nombreux détails de l'histoire de la ville ainsi que plusieurs notices concernant les familles ayant joué un rôle déterminant dans cette histoire. Contrairement à certains nobiliaires qui imaginent des ascendances aussi flamboyantes que fantaisistes à certaines de ces familles, Rémerville n'enjolive pas la
63
64

AD de l'Hérault, série G, na 1271, 1273 et 1278. AD du Vaucluse, D 136, Gradués de l'université d'Avignon:
en médecine. Il est précisé qu'il

en 1659, noble Jean -Louis Légier est admis
Marcian Légier, docteur en médecine de

au doctorat

est le fils de noble

l'université d'Avignon. 65 AD du Vaucluse, 3E 2, na 2123.
66

67 AD du Vaucluse, na I J 381. 68 Bibliothèque Mazarine; Remerville
69

AD du Vaucluse, Fonds Sauve, na 8 à 13.
de Saint Ouentin : Histoire d'Apt. XVIIe siècle, Ms 3442 -3445.

Bibliothèque municipale d'Avignon; Remerville de Saint Quentin: Histoire d'Apt, XVIIe siecle, Ms 1778. Histoire ecclésiastiaue de la ville et du diocèse d'Apt, XVIIe siècle, Ms 1780. Fragments de l'histoire d'Apt XVIIe siècle, Ms 1781.

38

réalité et cite d'ailleurs plus souvent qu'à son tour les archives notariales. Ses ouvrages, pour essentiels qu'ils soient, n'en comportent pas moins certaines erreurs que nous nous efforcerons de corriger. Malgré son souci d'objectivité historique, Rémerville truffe son récit de remarques moralisantes ou critiques qui offrent au lecteur un intérêt supplémentaire: car lorsqu'il se penche sur l'histoire du XVIe siècle aptésien, il le fait en chaussant ses lunettes d'homme du XVIIe siècle fmissant, appartenant à une catégorie sociale bien déterminée. Ses réflexions et sa manière de présenter certains faits ou certains individus nous renseignent sur la mentalité d'un nobliau provençal du règne de Louis XIV autant que sur les turbulences du siècle précédent, qu'il entend évoquer.

Les sources imprimées Elles consistent en majeure partie d'ouvrages anciens (XVIIIe ou XIXe siècles) sur l'histoire locale ou l'histoire familiale. Les notables aptésiens sont, comme il se doit, représentés dans les différents nobiliaires provençaux. Ceux-ci se cantonnent cependant aux familles reconnues nobles sous le règne de Louis XIV. Rares sont les lignées bourgeoises ou les familles éteintes avant le milieu du XVIIe siècle qui y sont traitées; de plus, ces ouvrages (de qualités fort différentes) contiennent des erreurs dans les degrés plus anciens de ces familles ainsi que des affIrmations souvent fallacieuses concernant leur origine sociale ou géographique (les deux sont souvent liées, le notable désireux de se glisser dans le Second Ordre a tendance à s'inventer des ancêtres prestigieux originaires d'un pays étrangerde préférence l'Italie afin de brouiller les cartes). L'avalisation de certaines usurpations est toutefois significative à bien des égards, par les aspirations qu'elle traduit et les frustrations sociales qu'elle sous-tend. Les ouvrages du père Anselme70, de d'Hozier7t, d'Artefeuifz et de Pithon-Curt73 ne sont pas dépourvus de qualités et comportent parfois des références aux minutes notariales. Néanmoins, dans bien des cas, leurs auteurs s'inspirent de Rémerville de Saint Quentin pour leurs notices sur les familles aptésiennes. D'autres armoriaux et nobiliaires font preuve de plus de laxisme dans le traitement de leurs sources; c'est le cas de celui de R. Borricand74 notamment. Nous avons également utilisé les ressources fournies par des ouvrages comme le Dictionnaire de la Provence et du Comtat Venaissin75 ou la Biogravhie vauclusienne de Barjavef6, les travaux de J.J. Expilly77 sur la population, l'Histoire d'Apt de J.J. Boze (largement inspirée de Rémerville)78, les ouvrages de César

-

70

Père Anselme:

Histoire ~énéalogiQue et chronologiQue des grands officiers de la Couronne. Paris, 1726-

1733.
D'Hozier: Armorial général de France. Paris, 1741. Artefeuil : Histoire herolQue et universelle de la noblesse de Provence. Avignon, 1757. 73 J.A. Pithon -Curt : Histoire de la noblesse du Comtat Venaissin d'Avignon et de la DrinciDauté d'Orange. Paris, 1743-1750. 74 R. Borricand: Nobiliaire de Provence. Avignon. 1974. 75C.F. Achard: Dictionnaire de la Provence et du Comtat Venaissin. Marseille, 1787 76 C.F.H. Barjavel: Biol!1aDhie vauclusienne. Carpentras, 184l. 77 J.J. Expilly: Tableau de la ooDulation de la France. Paris, 1780. 78 J.J. Boze: Histoire d'ADt. Apt, 1815.
72 71

39

de Nostradamus79, de François Lacroix du Maine80 ou encore les différents traités sur la noblesse de La Roque8" de Ménestrier82 et de A. Belleguise83.

Le traitement de ces sources L'addition et la confrontation des différents types de sources dont nous disposons ont abouti à une accumulation des données auxquelles il a bien fallu donner un ordre et un sens. Nous avons, par conséquent, classé ces données selon des critères très classiques au fichier patronymique sont venus s'ajouter un fichier par professions, un fichier des diplômés de l'université; certains types d'actes ont bénéficié d'un traitement particulier (les contrats d'apprentissage, les contrats d'arrentements, les inventaires ou les partages ont fait l'objet de fichiers séparés), de même que certains actes ayant trait à des questions intéressant plus particulièrement la notabilité, comme les mentions de naissances illégitimes, les mentions de domestiques, les actes concernant l'Eglise, les tableaux généalogiques des différentes familles notables installées à Apt et aux environs pendant deux siècles.
Identifier, repérer les notables dans la société de la région d'Apt aux XVIe et XVIIe siècles, mais aussi tirer les lignes de force des résultats ainsi acquis pour arriver à un tableau cohérent et conséquent des élites, tels ont été nos objectifs à travers cette plongée dans les sources de l'histoire de l' "ancienne société".

79
80

César de Nostradamus:

Histoire

et chroniQue

de Provence.

Lyon,

1614.

F. Lacroix du Maine: Premier volume de la bibliothèQue du sieur Lacroix du Maine Qui est un catalogue

général de toutes sortes d'autheurs Quiont escrit en francais deDuiscina cents ans iusau'à ce iour d'huv. Paris, 1584. 81 G.A. La Rocque de la Lontière : Traité de la noblesse. Paris, 1678. 82 C.F. Ménestrier: Les diverses esoèces de noblesse et les manières d'en dresser les meuves. Paris, 1685.
83

A. Belleguise : Traité de la noblesse et de son origine suivant les méiugez rendus Dar les commissaires
DOur la vérification des titres de noblesse. Paris, 1700.

déDutez

CHAPITRE 2 LE CADRE GEOGRAPHIQUE

Le bassin d'Apt

La ville d'Apt, aujourd'hui sous-préfecture du Vaucluse, occupe le fond de la vallée du CaIavon, un filet d'eau pouvant être sujet à des crues dévastatrices84, entre la plaine du Comtat Venaissin à l'Ouest, riche terroir agricole, les hautes terres du plateau d'Albion au Nord, la chaîne du Luberon au Sud, et les plateaux de basse altitude du pays de Forcalquier à l'Est. Le bassin d'Apt représente une remarquable unité géographique: fermé à l'Ouest par le "verrou" des Beaumettes, au Nord par les contreforts du plateau de Vaucluse (qui culmine à 1256 m au Saint Pierre), au Sud par la barrière naturelle du Luberon qui abrite de profonds vallons, et à l'Est par des collines et des plateaux, il s'étend entre plaine et collines d'ocre (Roussillon, Perréal, Villars ou Rustrel), entre vallées et hautes terres. Le bassin d'Apt proprement dit comprend, outre la ville d'Apt, les villages suivants: adossés ou perdus dans le Luberon, Saignon, Buoux, Sivergues, Auribeau et Castellet ; à l'est Rustrel, Gignac, Viens, Caseneuve et St Martin de Castillon; au Nord, Villars, Saint Saturnin, et Gargas ; à l'Ouest Lioux, Joucas, Murs, Roussillon, Goult, St PantaIéon, les Beaumettes, Gordes, Lacoste et Bonnieux. Ces limites ne recouvrent que partiellement les limites du diocèse d'Apt (qui englobe également les villages de Montsalier, Banon, Simiane, Oppédette, Vachères, et Ste Croix à Lauze8s, tandis que Goult, Gordes, les Beaumettes et St Pantaléon dépendent du diocèse de Cavaillon). Le bassin d'Apt se trouve sur la grande voie de communication entre la vallée du Rhône et les grasses plaines du Comtat d'une part et le bassin de Forcalquier, la haute Provence et les Alpes de l'autre. Au sud, le Luberon est loin de
... En 1513, une inondation emporte le chemin du quartier de Duron; une autre inondation du Calavon emporte le pont St Pierre en 1544 ; le nouveau pont, contesté par les experts, est une nouvelle fois emporté par une crue du Calavon en 1547, selon Rémerville de St Quentin: Histoire d'ADt. Bibliothèque Mazarine, Ms 5444. 85 Y. Codou : "L'habitat au Moyen Age: le cas de la vallée d'Apt". Provence Historiaue, avril-mai-juin 1988, pp ]49-163.

42

représenter une barrière infranchissable: flux humains et économiques le traversent régulièrement. Individus, troupeaux et marchandises passent quotidiennement par Apt, allant d'Avignon en Piémont86 du bassin d'Aix aux contreforts des baronnies du Dauphiné. Néanmoins, en comparaison avec la Basse-Provence, terre de passages, d'invasions, d'ouverture économique, le bassin d'Apt demeure relativement isolé géographiquement, entre plaine et montagne, assez homogène pour se prêter à une étude , assez original pour en tirer des éléments intéressants87.

La situation ecclésiastique du bassin d'Apt Apt est le siège d'un diocèse; de nombreux ordres y ont établi des monastères: le couvent des Carmes, celui des Récollets, le monastère de Ste Croix, celui de la Visitation, celui de Ste Ursule, celui des Cordeliers. Le chapitre cathédral d'Apt gère en outre de nombreux prieurés ruraux disséminés dans les terroirs environnants. L'abbaye de Valsaintes à l'Est et celle de Sénanque à l'Ouest encadrent le bassin d'Apt, tandis que sur le terroir de Saignon est implantée l'abbaye de St Eusèbe. Le diocèse d'Apt est jouxté au Sud par celui d'Aix (Reillanne et Montjustin, au nord-Luberon en font également partie), à l'Est par celui de Sisteron, au Nord Ouest par celui de Carpentras et à l'Ouest par celui de Cavaillon. St Saturnin, St Martin de Castillon, Saignon et St Christol sont des sièges de vicariat88.

La situation administrative du bassin d'Apt La limite entre les terres papales du Comtat et les terres royales traverse le pagus aptésien. Bonnieux, Ménerbes et une partie du terroir de Saint Saturnin sont soumis à la juridiction papale. Au Nord, la micro-région d'Apt est bordée par les terres du baron (devenu comte) de Sault. Apt est le siège d'une viguerie regroupant toutes les communautés de son ensemble géographique à l'exception de Bonnieux, terre papale elle aussi pourvue d'un viguier.

86R. Comba & G. Sergi: "Piemonte meridionale e viabilità aIpina : note sugli scambi conmerciaIi con la Provenza daI XIII ai XV secolo". Provence HistoriQue janvier-février-mars 1977, pp 123-135. 87 G. Duby évoque les courants de circulation dans son article "Recherches récentes sur la vie rurale en Provence au XIVe siècle". Provence HistoriQue. avril-septembre 1965, pp 97-] 11.
88

Joucas est en outre le siège d'une commanderie de l'ordre de Saint Jean de Jérusalem.

43

La situation économique L'agriculture Le bassin d'Apt, situé aux confins de la plaine, a des terres moins riches et plus sèches que celles du Comtat. On y retrouve cependant une assez grande variété de cultures, dominées par la vigne, les céréales, l'olivier et les fruits. L'olivier occupe une place de choix dans les cultures du bassin d'Apt89. A Saint Saturnin, le fruit des oliviers échappe à la tasque.

De nombreux propriétaires ont également la jouissance d'un ou de plusieurs jardins, souvent enclos de murailles, jouxtant (pour les plus gros propriétaires) leurs bastides ou leurs affars de terres. Le livre terrier de 1579 est clair à ce sujet: nous constatons, entre autres, qu'Antoine Tissot vieux, meunier d'Apt, a un petit jardin d'une pognadière (soit 98 m2) à la Quauquière, ou que Claude d'Albertas possède un jardin de 10 eymines près du portail de la Bouquerie, soit près de 8000 m290. es terroirs L produisent par conséquent de nombreux légumes. De nombreux vergers sont en outre disséminés sur les terroirs du bassin d'Apt et les minutes notariales regorgent d'actes concernant la vente ou l'achat de fruits.
Le nombre de moulins à blé sur le terroir d'Apt atteste de l'importance de cette culture. Le livre terrier de 1579 nous apprend encore que Antoine Tissot vieux et Antoine Brun possèdent chacun un moulin à blé paradour ; Claude du Canton a un moulin à blé à Roque Salière, Eymar de Grosset en a un au quartier de Lanson et Claude Bernus, seigneur de Lioux, en possède plusieurs. Rentes et redevances s'acquittent souvent sous forme de charges de blël ; ainsi, pour prix de la rente du prieuré de Croagnes et de la quarte du prieuré de St Saturnin, Louis Bardoin est tenu de verser au chapitre cathédral d'Apt 50 charges et deux eymines de blé adnon par ann. La communauté de Saignon comprend deux moulins à blé alimentés par l'eau du Calavon : le premier fait tourner un engin pour le blé et un autre pour faire parer les draps et est imposé de 24 sous; le second a 2 moulins contigus et paie un cens d'un liard par an (un sol valant 4liards)93. Le bassin d'Apt a une exposition et un climat propices à la culture de la vigne. Rares sont les propriétaires à ne pas en cultiver. Le chapelier François Grepard ne possède qu'une vigne de 4 journaux94 et un coin de vigne d'un demi journal en 1579 ;

89Louis Stouff souligne que l'o]ivier a conquis en général les terroirs provençaux du XVIe au XVIIIe siècle (<< L'olivier et l'huile d'olive en Provence aux derniers siècles du Moyen Age ». Provence Historiaue, avrilmai-juin 1988, pp. 181-19l.
90

9lUne charge de blé équivaut à ] 74 litres et 6 décilitres, selon B. Niel: Tables de conversion des pOids et mesures anciens en ooids et mesures métriques et récioroquement à l'usage du déoartement de Vaucluse. Avignon,1842.
92

AC d'Apt, Bibliothèque Municipale, n° CC 24.

AD

du Vaucluse,

3E

93 94

2, n° 259,

Jean Barruo] : Monograohie
représente 4 pognadières,

de Saignon. Apt, 1979.
soit environ 400 m2 selon A. Roux: Saint Saturnin les Aot. Apt, 1987.

f"

27.

Un journal s'appliquant à la quantité de terrain qu'un travailleur peut convertir en vignes au cours d'une

jounée

44

en revanche, Gaspard Autric de Vintimille, seigneur des Beaumettes, n'a pas moins de 76 journaux de vigne au terroir d'Apt. Certaines de ces vignes sont cultivées en treille: ainsi les hoirs de Séris Berthelot, notaire d'Apt, ont-ils une "vigne trailhat" d'un journal au quartier de Saint Michee5. Les habitants pourvoient ainsi à leur consommation personnelle mais aussi vendent le produit de leurs vignes. Ménagers et laboureurs fournissent ainsi en vin les garnisons qui défilent dans Apt au XVIe siècle; le trésorier de la communauté verse 8 florins un sol à Philip Eymieu "pour avoir bailhe quatre barraulx de vin pour la compagnie dudict Sire gouverneur" en 157596. La culture de la vigne s'intensifie au XVIe. Le comte de Sault, seigneur de St Saturnin veut faire payer une tasque sur les vignes au siècle suivant, mais les consuls refusent, arguant que cette redevance était inusitée en Provence97. Les raisons fiscales peuvent donc expliquer l'essor de cette culture dans le pagus aptésien, le livre de raison de François-Louis d'Astoaud révèle l'engouenent pour la culture des vignes qui affecte tout le spectre de la population, du laboureur au gentilhomme celui -ci note dans son livre (le 30 septembre 1650) jay fait vendenger la vigne et je ney heu que 43 charges de raisins le disme payé. Ils ont rendu 115 baraus de vin cler et 12 destraies. Heureusement que l'année suivante, le baron de Monclar récolte 60 charges de raisin qui produisent 151 barraux de vin clair et 16 barraux d'eau de vie. Dans le même document, ce seigneur note minutieusement le rôle des tonneaux de la cave de sa maison d'Apt, leur contenance (5 sont de grands tonneaux, le plus grand contenant 4] barraux ]8 pots de vin; l'un est de petite taille se contentant de jauger 10 barrauz 7 pots99). Ces détails traduisent les préoccupations engendrées par la production viticole qui n'épargne pas les grandes maisons féodales (Ie même François-Louis d'Astoaud écoule d'ailleurs une partie de sa production auprès des aubergistes aptésiens). La surface des parcelles cultivées varie dans des proportions très importantes. En 1579, certaines parcelles de vigne ne couvrent qu'un journal voire un demi journal, tandis que d'autres s'étendent sur plus de 62 journaux, comme celle de Claude De Provence, bourgeois d'Apt. De même, la surface des terres ensemencées de blé ou de seigle varie dans les mêmes proportions: Claude Assimet possède ainsi une terre d'une saumée, tandis qu'Antoine de Provence sieur de Mille, ou le chapitre de la cathédrale comptent parmi leurs biens-fonds des terres de 60 saumées, c'est a dire près de 40 hectares 100. L'examen des livres terriers d'Apt fait apparaître l'extrême morcellement du terroir: il n'est pas rare de constater que deux individus possèdent chacun la moitié d'un petit jardin, ou la moitié d'un coin de vigne. Entre plaine et montagne, le bassin d'Apt compte de nombreuses terres gastes, notamment sur son pourtour. Les forêts qui couvrent les collines sur les terroirs de St
95
96 97 98

AC d'Apt, Bibliothèque municipale, n° CC 24.
AC d'Apt, Bibliothèque municipale, Comptes du trésorier Jacques Royer pOUf l'année 1575. A. Roux: Saint Saturnin lès ADt. Apt, 1987. AD du Vaucluse, 3E 2, n° 2123, livre de raison de monsieur d'Astoaud.
A Apt, un hectolitre vaut 2 barraux 17 pots, selon B. Niel.

99
100

Une saumée équivaut à Apt à 6304 m2 et à Saignon et à St Saturnin à 7092 m2 selon B. Niel.

45

Saturnin, Villars, Saignon, Sivergues ou Buoux sont l'objet de nombreux litiges entre les seigneurs et la population, ou entre les populations de deux communautés voisines comme Saignon et Sivergues. Elles sont défrichées (sur le terroir de Villars, la surface des terres cultivables augmente constamment jusqu'au milieu du XVIIe siècle) et sont le plus souvent la propriété du seigneur qui y concède certains droits à la population: les habitants de Buoux ne peuvent porter aucun bois à l'extérieur du terroir, selon la charte de 1512101.Au contraire à Villars, les habitants sont autorisés à sortir du bois mort où il leur plaîtlO2. Des forêts et des bois dépendent les fournitures des habitants en charpentes, en bois de chauffage (c'est ainsi qu'on voit en 1589 un laboureur d'Apt vendre au représentant de l'évêque 500 charges d'âne de bois pour brûler en la maison épiscopale103), en bois de construction ainsi que la nourriture des troupeaux. Le glandage est très important pour le bétail; les droits le régissant sont toujours minutieusement détaillés et souvent remis en causelO4.

En outre, la montagne fournit également la lavande et le thym, aux propriétés médicinales bien connues ainsi que le buis qui sert à fertiliser la terre souvent pauvre des terroirs de Saignon, Sivergues et Buoux.
Les terres en pays d'Apt se partagent en trois catégories: les terres seigneuriales, les terres en location (exploitées par des métayers qui peuvent être propriétaires par ailleurs), et les terres concédées en emphytéose. Le renouvellement de ces contrats se fait devant un notaire et porte l'en -titre de "nouveau bail". Ce système consacre la double dépendance du S01105. L'emphytéote peut vendre les biens dont il a la jouissance aux termes de ce contrat, il peut les échanger et les transmettre à sa postérité. Par le biais du cens, dont les emphytéotes doivent s'acquitter, le seigneur maintient son action directe. Quant à la tasque, elle est l'objet de fréquentes transactions et controverses: à Saint Saturnin, les oliveraies et les arbres fruitiers ne sont pas soumis à la tasque, ce qui a pour effet d'inciter les cultivateurs à en accroître la culture106. Rares sont en pays d'Apt les fermiers ou les métayers qui ne possèdent pas quelque lopin en emphytéose. La région d'Apt est, par conséquent, caractérisée par le morcellement des propriétés, l'émiettement du patrimoine foncier, pour une agriculture de zone transitoire, entre économie de plaine et économie de montagne.

JOl
J02

J03
J04

Archives Nationales, 107 AP 30, n° l, f" 22. A. Roux : Villars. un village de l'ancienne Provence. Apt, 1985.
AD du Vaucluse,

Des visites sont organisées pour surveiller la glandée. Par la transaction du 23 décembre 1545, il est décidé
la glandée les habitants sera estimée, pourront que l'excédent garder leurs de récolte dans reviendra la forêt au seigneur et qu'une fois les de cueillis, animaux (A. Roux: Villars. un village

3E 2, n° 579, 364. f"

que le 15 août, glands

l'ancienne Provence. Apt, 1985). J051. Pinatel: L'emphvtéose dans l'ancien droit Provencal. Aix, 1938. Le seigneur (ou propriétaire féodal) est propriétaire et concède les baux emphytéotiques qui transportent aux preneurs le domaine utile, c'est à dire les

récoltes. 106 La tasque est la douzième partie des grains due au seigneur. Les donations entre vifs sont soumises à une
taxe, le lods et trézain.

46

L'élevage L'élevage est florissant en pays d'Apt, notamment dans les zones montagneuses du Luberon ou des Monts de Vaucluse. Chaque famille élève des animaux pour sa consommation (brebis, chèvres, pourceaux, dindes) qu'elle fait paître dans les pâturages communs, comme à Saignon. Certaines familles ont un grand troupeau et les vendent afin de subvenir à leurs besoins (pour les éleveurs de cette catégorie, le terme de nourriguier107 est souvent utilisé par les tabellions aptésiens au début du XVIe siècle: Thomas Guichard, plusieurs fois syndic de la ville d'Apt, est ainsi un nourriguier important). La charte des habitants de Buoux de 1512108révèle que chaque habitant est autorisé à tenir sur le terroir un trentenier de brebis et un trentenier de chèvres, ou bien 2 trenteniers de brebis, ou encore 2 trenteniers de chèvres. Chacun peut nourrir 6 vaches avec leurs veaux, ainsi que des boeufs pour le labourage tant qu'il est nécessaire, 3 juments et leurs poulains ainsi que 12 porcs. L'élevage de la région d'Apt est centré sur l'élevage ovin, de grands troupeaux sillonnant le pagus. En 1481, un berger communal est engagé par la communauté de Saignon pour garder les chèvreslo9. Le porc est un des éléments de base de la nourriture: en 1686, la municipalité de Saignon, à court de liquidités, prélève un droit sur le cochon (25 sous par quintal de viande de porc11O). L'élevage fournit en effet la matière première nécessaire à la fabrication de vêtements, de chaussures, mais représente également un élément essentiel du régime alimentaire des populations provençales, sans oublier de produire un fumier permettant de fertiliser des terres souvent peu fécondes (notamment aux terroirs de Sivergnes et Buoux). Tous les notables aptésiens ont quelques brebis sur le terroir. Le roi René a montré l'exemple à la fin du XVe siècle, en désirant être nourriguier comme ses sujets et en entretenant un vaste troupeau dans son château de Gardannelll. Une des auberges d'Apt a pour enseigne "le mouton,,]]2 et un des quartiers du terroir aptésien est appelé "le marcatz des porcs", autant de signes soulignant l'omniprésence des animaux (et des troupeaux) à Apt et dans sa région. Le bétail est par ailleurs l'élément fondamental des échanges dans les foires; Apt en accueille deux (à la Pentecôte et à la Saint Michel) jusqu'en 1555. A partir de cette date, le roi, par Lettres Patentes, accorde à la ville quatre foires franches, outre celles sus mentionnéesll3. Bovins et ovins y sont l'objet de tractations intenses. Des intermédiaires y empochent des sommes conséquentes qu'ils font fructifier: ainsi, le trésorier de la ville d'Apt, Jacques Royer, note-t-il dans ses comptes pour l'année 1575 "dut avoyr paye a Sire Roustang Jauffroy La somme de deux cens florins pour rayson de la chair quil a foumy pour la compagnie du Seigneur de La coste lougee audict apt,,114. Rostang Geoffroy profite de sa position de rentier de la seigneurie de Saint Saturnin pour s'enrichir en vendant de la viande aux militaires
107

108 Archives
109

C. de Ribbe : La société Drovencale a la fin du Moven Aee. Paris, 1898.
Nationales,

AC de Saignon, BB 2.

107 AP 30, n° I, 22 -24. f" de Saienon. Apt, 1979.

1101. Barruol
III

: MonoeraDhie

T. Sclafert : Cultures en Haute Provence déboisements et Dâturaees au Moven Aee. Paris, 1959. 112AD du Vaucluse, 3E 2, n° 213, f" 122, testament de Mermet Grosset, hoste du logis "Le Mouton". 113Rémerville de St Quentin: Histoire d'ADt. XVIIe, Bibliothèque Mazarine, ms 3442 -3445. 114 AC d'Apt, Bibliothèque Municipale, CC 70, comptes du trésorier Jacques Royer

47

installés en ville. L'élevage est en outre à la base de certains métiers de l'artisanat et de l'industrie.

L'artisanat Les métiers de l'artisanat (dont sont souvent issues les familles de notables du XVIe siècle) en pays d'Apt sont, naturellement, étroitement liés à l'agriculture et à l'élevage. Certains meuniers tonnent ainsi des dynasties comme les Tissot, présents dès le début du XVIe (nous avons précédemment souligné le grand nombre de moulins à blé disséminés sur les terroirs du pagus). Les métiers liés à la forét et à son exploitation fleurissent: charpentiers -fustiers, bûcherons, maçons-gippiers (du plâtre est extrait de la colline de Pérreal à St Saturnin, et le bois alimente les fours à chaux et les gypières), tuiliers, mais aussi tonneliers (les rouvraies environnantes conviennent parfaitement à la conservation du vin1l5). Dans le sillage des troupeaux et de leur exploitation s'épanouissent de nombreux métiers. Thérèse Sclafert le rappelle: La Provence montagneuse offtait au travail des peaux tout ce qui était nécessaire pour la fabrication et la vente: de nombreux troupeaux, bêtes à laine et gros bétail; des arbres à écorcer; enfin du sel à bon marché (oo.).On y trouvait encore dans le sol calcaire, des pierres à calciner
pour l' épilage 116.

On trouve à Apt plusieurs familles de tanneurs, et l'un des quartiers de la ville s'appelle "la Cauquière"ll7. Une fois les cuirs obtenus, les cordonniers les travaillent alors: ils sont très nombreux en pays d'Apt, notamment à Saignon au XVIIe siecle, employant parfois plusieurs apprentis. Trois familles de teinturiers s'occupent à transformer laines et toiles, c'est à dire les produits manufacturés issus de l'industrie locale. Certains métiers liés aux transports sont également representés à Apt et dans sa région: les muletiers auxquels font appel les marchands, ou encore les bastiers. Le travail des métaux est à l'origine de certaines professions comme les forgerons (parfois à l'origine d'ascensions sociales intéressantes) qui transforment la matière première, les armuriers, arbalétriers, serruriers. peyroliers et potiers d'étain. Une autre profession liée aux transports est celle d'aubergiste (ou d'hoste). Les jardiniers d'Apt sont au service des notables, tandis que les maîtres orfèvres jouissent d'un statut privilégié, ainsi que nous le verrons. Apt accueille par conséquent de très nombreux ateliers d'artisans, tout comme les villages des alentours.

Ils

T. Sclafert : Cultures en Haute Provence déboisements et vâturages au Moyen Age. Paris, 1959. 116Ibid. 117La cauquière est une fosse où l'on entasse les peaux avec de la chaux et d'autres produits tels que la cendre.

48

L'industrie
L'élevage, nerf de l'économie provençale, permet à la province (et au bassin d'Apt) d'avoir ses industries, liées a la transformation des produits dérivés. L'industrie de la laine et du drap est florissante dans la micro-région d'Apt au XVIe. De nombreux cardeurs à laine et tisseurs à toile transforment la laine préalablement filée. La laine est ensuite travaillée dans des paroirs, parfois appelés moulins à foulons118 par des parendiers. Ces paroirs sont généralement établis au bord du Calavon et annexés à des moulins à blé. Antoine Brun possède en 1579 un moulin à blé paradour, un grand bâtiment, un jardin et un tissoir de draps à Duron, les hoirs de Claude Bernus, seigneur de Lioux, ont la jouissance de 2 moulins à blé et d'un tissoir à draps au quartier des Baulmes119. On pare les draps ou on les tond: c'est ainsi que l'on retrouve dans les registres notariés des actes passes par des tondeursl20 à draps comme Honorat Violet, au début du XVIe siècle. Le moulin de Valmacelle, sur le terroir de Saignon, fait tourner un engin pour le blé et un autre pour faire parer les drapsl2l.

L'autre industrie locale, liée à la forêt (qu'elle tend à détériorer assez rapidement) est celle de la verrerie. Plusieurs verreries ont essaimé sur les terroirs du bassin d'Apt, après l'installation des Ferre à Goult au XVe siècle sous l'impulsion donnée par le roi René. Des verreries sont construites à Valsaintes, à St Christol, à St Saturnin, à Lioux, au Revest du Bion. Certaines de ces verreries ne fonctionnent que quelques années. Une fois que le bois disponible est épuisé, il est nécessaire de déplacer la verrerie. Nous reviendrons ultérieurement sur cet art qui est l'apanage exclusif des gentilshommes-verriers, une corporation appartenant sans conteste à la notabilité régionale.

Le négoce
Au XVIe siècle, et cela malgré les épidémies et les guerres de la deuxième partie du siècle, le commerce connaît un bel essor en pays d'Apt comme dans toute la province. De nombreux marchands tiennent boutique en ville ou dans des bourgs comme à Saturnin, sillonnent les routes du pays des Baronnies à la Basse Provence et du Comtat au Dauphiné. On fait commerce de draps et de cuirs, de fuste, de bétail ovin ou bovin, de porcs, de sel, de blé, de farine, de légumes secs, d'huile, de fromage, de poisson (en 1686, la municipalité de Saignon prélève un droit de 25 sous par quintal de
118

L'élément essentiel en est une sorte de marteau pilon mis en mouvement par l'eau qui trappe régulièrement

le drap plus ou moins fmement tissé et mêle étroitement les fibres de la laine; à cette opération, le drap prend de la tenue et de la solidité (T. Sclafert : Cultures en Haute Provence déboisements et pâturages au Moven~. Paris, 1959). 119AC d'Apt, Bibliothèque municipale, CC 24. 120 AD du Vaucluse, 3E 2, n° 147, f" 321 : Testament de la veuve de François Violet, tondeur à drap
(panitonsor) 1211. Barruol d'Apt. : Un village historiaue en Haute Provence Saignon au coeur du Luberon. Apt, 1979.

49

moruel22), d'épices, de coton, de métaux et de verre. Matières premières, produits manufacturés, produits alimentaires sont transportés à dos de mulets à travers les différents péages qui ponctuent le paysage régional. Au XVIIe siècle viennent s'y ajouter certains produits comme le sucre ou les cierges (Durand Chastan, originaire du Dauphiné, est dit marchand sucrier dans certains actes; ses descendants sont des marchands droguistes). Si les nourriguiers élèvent du bétail et vendent le produit de leur élevage dans des foires, la plupart de ces négociants possèdent une ou plusieurs boutiques à Apt. Des contrats d'apprentissage sont ainsi passés devant notaire pour apprendre l'art de mercerie, de couture, ou de chaussetier. La limite est floue, cependant, entre fabricants et commerçants: en effet, certains fabricants ont aussi une boutique dans laquelle ils vendent leurs productions (comme certains marchands tailleurs, marchands cardeurs à laine, marchands drapiers ou marchands boulangers). Le sel, lié à l'élevage qui en est gros consommateur, est une denrée fort précieuse et son prix influence de manière déterminante le développement de l'élevage. Si l'huile est transportée à dos de mulet, les épices sont généralement transportées à dos d'homme.

La délimitation du domaine de recherche Loin de porter sur l'ensemble du pays d'Apt, qui s'étend entre villages comtadins, plateau d'Albion, pays de Forcalquier et Luberon, notre champs de recherche s'est trouvé délimité par une série de facteurs, dont le plus important est la cohérence. Les communautés ont entre elles des liens privilégiés, impliquant des échanges de population ou une complémentarité économique. Les villages qui gravitent autour d'Apt et que nous avons inclus dans cette étude entretiennent des rapports très étroits avec la cité et en sont difficilement dissociables.

Désireux d'examiner les phénomènes de notabilité sociale sur une période de deux siècles, soucieux d'en étudier les évolutions dans un milieu urbain et dans un milieu rural, cette recherche devait porter sur un espace réduit, à la démographie moyenne. Apt et son "pays" se prêtent idéalement à cet objectif et permettent une étude exhaustive des catégories aisées de la population.
Les sources, enfin, ont été déterminantes dans le choix du pays d'Apt que nous avons effectué. En effet, les notaires ont laissé des archives abondantes et dans un état honorable (nous l'avons vu), les municipalités ont conservé des documents passionnants et nombreux, et les Archives Départementales d'A vignon recèlent maintes sources se référant au pagus aptensis.

Si le choix de la ville d'Apt s'est imposé de lui -même, pour les raisons mentionnées ci-dessus, celui des villages et des bourgs environnants a été plus délicat. Néanmoins, dans ce cas encore, la question des sources a joué un rôle essentiel.
122

J. BarruoJ : Monogravhie

de Saignon. Apt, 1979.

50

Lorsqu'il s'est agi de reconstituer les élites de la région à travers notamment les sources notariales, certains villages ont été de facto exclus du champ de recherches. L'ensemble sur lequel porte notre recherche est plus réduit que le pays d'Apt proprement dit. Si nous examinons l'Est de la région, nous trouvons que les villages de Caseneuve, Viens, St Martin de Castillon fonctionnent de manière autonome. Viens et St Martin ont leurs propres fonds notariaux, et entrainent dans leur zone les villages à flanc de montagne de Castellet et d'Auribeau au Sud, et de Gignac et Rustrel au Nord. A l'Ouest de la région, Gordes, qui avait un fonds notarial important qui a été détruit pendant la deuxième guerre mondiale, étend son influence sur les communautés de Murs, de Joucas, de St Pantaléon, des Beaumettes (et partiellement de Goult). Au Sud, les villages de Bonnieux, Lacoste et Ménerbes ont des fonds notariaux particuliers et un fonctionnement très autonome. Reste le coeur du pays d'Apt, centré sur la cité.

La carte ci-après fait apparaître les sous -ensembles qui coexistent à l'intérieur du pays d'Apt et les communautés que nous avons choisi d'étudier parallèlement à la cité.

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Outre Apt, St Saturnin a des notaires depuis la fin du XVe, Saignon a vu s'installer des tabellions sur son sol à la fin du XVIe, tout comme Roussillon; un notaire ne s'instane à Villars qu'à l'extrême fin du XVIIe siecle. Au XVIe siecle, les notaires de 8t Satumin se déplacent sur les terroirs de Villars, Lioux, Roussillon et Gargas, ceux d'Apt couvrant les territoires de Saignon, Buoux, Sivergues, Gargas, Villars et Goult, voire Rustre!. Nous reviendrons, lorsque nous aborderons la question des sources, sur l'implantation et la mobilité géographique des notaires en pays d'Apt.

5]

En fin de compte, nous avons retenu pour notre recherche les communautés suivantes: Apt, Gargas, Villars, Saint Saturnin (et sa succursale de Croagnes), Lioux (avec sur son terroir les fiefs de Bésaure, 8t Lambert et Javon), Roussillon, Saignon, Buoux, Sivergues, les annexes du terroir d'Apt (Roquefure et les Tourrettes) ainsi que Goult (en raison de ses liens avec Roussillon et Apt). Nous proposons ci-après la carte des divisions administratives de la Provencel23.

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La Provence de l' AncieJ1 Régime; division administrative

Les particularismes La cité d'Apt

communautaires

Apt entretient de nombreuses relations avec les villes comtadines de Cavaillon, de Carpentras et surtout d'Avignon; néanmoins, sa situation géographique l'isole; le Luberon la sépare d'Aix et de sa région, tandis que les villes de Hante Provence comme Forcalquier et Digne ou Manosque sont d'un accès malaisé. Apt est l'unique pôle
123E Bardtier : Atlas Historique de Provence Comtat Venaissin Orange. Nice. Monaco (avec G. Duby & E.

Hildesheimer). Paris, 1969.

52

d'attraction de tout son pagus. Dans les sources notariales ou municipales, Apt est toujours évoquée sous le vocable de"cité". Si les remparts sont ce qui définit le mieux la ville dans le Dictionnaire de Richelet (1679), d'autres critères sont retenus par J.P. Gutton :
Surtout il Y a ville a partir du moment où un certain nombre de conditions sont remplies: structure sociale diversifiée et, souvent, présence d'un collège. Ces conditions résident largement aussi dans des critères juridiques et administratifs. Un siège d'évêché, de bailliage, de viguerie, de subdélégation a le titre de ville, quelle que soit sa taille; de même ce titre est porté par des communautés d'habitants ayant le droit de députer aux Etats Provinciaux (.u). Le plus ftéquemment, enfin, une ville est ainsi désignée sous l'Ancien Régime parce qu'eUe a un statut
juridique précis qui assure sa liberté. Elle est afftanchie de la sujétion seigneuriale;
une charte de ftanchisel24.

elle a obtenu

Les bourgs aux environs d'Apt, quelle que soit leur importance démographique et économique (comme Saint Saturnin) ne sont jamais que des lieux, signe d'une distinction qui n'est pas sans signification sociologique.

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124 J,P. Gutton : La sociabilité XVIIIe siècle, Paris, 1979,

villageoise

dans l'Ancienne

France, Solidarités

et voisinages

du XVIe au

53

La cité est enclose dans ses remparts, entre le Calavon qui la longe au Nord et les contreforts du Luberon qui la bordent au Sud. Le plan du XVIIIe siècle que nous donnons ci-dessus permet de se faire une idée de la physionomie de la cité, qui n'a guère changé depuis la fin du Moyen Age. La ville abrite de nombreuses églises et plusieurs ordres religieux. Certains bâtiments sont édifiés hors les murs, notamment autour du couvent des Franciscains situé au faubourg des Cordeliers, de l'autre côté de la rivière. Des moulins accueillent les habitants au pied des remparts (la communauté décide d'en faire construire deux à la porte de Saignon et deux à la porte de la Bouquerie dans une délibération de 151i25). Les fortifications sont l'objet de constantes réfections et la communauté mobilise gens et argent pour les entretenir et les renforcer tout au long du XVIe et du XVIIe siècle. En 1536, devant la menace que fait peser sur la ville l'invasion des troupes de l'empereur, les consuls donnent commission à deux notables de couvrir d'une petite tour les murailles du côté de la Porte de Saignon126. En 1561, la municipalité engage la construction de la Tour de l'Horloge, qui n'est dûment achevée qu'en 1570127. La cité est le chef-lieu d'une viguerie-bailliage jusqu'en 1535. Des juges-baillis

y sont nommés pour une durée d'un an, et leur ressort s'étend à toute la viguerie. L'Edit
de Joinville, au mois de septembre 1535128, réorganise la justice en Provence. La "Réformation de la Justice" supprime les officiers des vigueries et bailliages pour ne conserver que les juges ordinaires. Avant cette date, les juges-baillis d'Apt exerçaient leur charge annuellement; après cette date, elle est rendue héréditaire (c'est Jean Gros qui en est le premier détenteur l'année suivante, nommé par Lettres Patentes du roi pour le remercier de services rendus dans l'armée d'ItalieI29). La division territoriale nommée viguerie ne disparaît pas pour autant, ainsi que le souligne M.J. BryI3O. L'Edit de Joinville crée une nouvelle division de la province: la division en sièges. Aix obtient le siège principal. Arles, Draguignan, Digne et Forcalquier devenant des sièges particuliers. Le sénéchal, souvent absent du siège, y est constamment représenté par un lieutenant. Ainsi, au lieu d'appeler de ses jugements à la cour des maîtres rationaux ou au Parlement, la connaissance des appels du tribunal d'Apt est attribuée au lieutenant de sénéchal de Forcalquier. Cette nouvelle organisation de la justice se double d'une nouvelle organisation financière de la Provence: un procureur fiscal et un receveur particulier sont créés en chacun des sièges de sénéchaussées. Le choix des sièges de sénéchaux écarte la ville d'AptI3I suscitant de nombreuses récriminations de la part des

125 Rémerville de Saint Quentin: Histoire d'Aut. XVIIe, Bibliothèque Mazarine, Ms 3444. 126Ibid. 127Ibid. 128AD des Bouches du Rhône, B 275 et B 3320, f' 229. 129 cf notes 124, 125 & 126. 130 M.J. Bry : Les vÜmeries en Provence. Paris, 1910. 131 Le choix a été fait avec soin et ce n'est qu'après avoir pris en compte de nombreux facteurs, notamment

géographique,

que l'on a décidé

du ressort

des sièges

(AD des Bouches

-du -Rhône,

B 186, f3).

54

représentants de la cité et des notables locaux132.Le ressort du siège de Forcalquier comprend en effet la viguerie de Forcalquier, une partie du bailliage de Sisteron, Gap et son pays, le val d'Oulle, quatre villages du bailliage de Digne et le bailliage d'Apt. Le "rolle des villes, chasteaulx, villaiges et places (...) assignez audict Siège de Forcalquier"l33nous permet de dresser le tableau complet du bailliage d'Apt: outre la cité d'Apt, Pierrevert, St Saturnin, Saignon, Rustrel, St Martin de Castillon, Simiane, Gargas, Joucas, Caseneuve, Lacoste, Gordes, Goul!, Roussillon, Viens, Gignac, Oppedette, Tosses, Buoux, Castellet, Sivergues, Croagnes, Murs, les Beaumettes.
L'Edit de Nogent sur Seine (en mars 1542134) rétablit les circonscriptions qui existaient avant 1535 et les offices de viguiers. Apt récupère donc un viguier, dont l'office est perpétuel et qui a essentiellement des attributions de police, ainsi que la charge de présider les conseils de la ville. L'Edit de Folembray en août 1543135 vient encore renforcer leurs pouvoirs, jugés trop faibles. La juridiction criminelle est dévolue aux viguiers, tandis que les causes civiles restent du ressort du juge ordinaire.

Outre un viguier et un juge, la ville d'Apt a un procureur, une myriade d'hommes de loi (avocats, praticiens), un greffe ordinaire et un greffe royal, ainsi que plusieurs offices de notaires pour l'année 1545, 7 notaires tiennent boutique à Apt (il s'agit de Jacques Escuyer, François du Canton, Antoine Fulchier, Rollet Hortie, Paris Hortie fils du précédent, Séris Berthelot et Jacques Borel). En 1588, on en décompte 8, tout comme en 1630. En 1680, ce nombre est passé à 9. Ces chimes attestent de l'importance de la cité, lieu d'échanges, de transactions et pôle d'attraction pour tous les alentours. Périodiquement, lorsqu'une menace militaire pèse sur la cité, celle -ci se dote (ou est dotée) d'un gouverneur, dont la charge est de coordonner les actions liées à la défense de la ville et de toute la viguerie. Certains sont élus par les habitants, comme François Jordany en 1562, alors que le baron des Adrets assiège la ville, ou comme Bertrand Ris en 1536, alors que les troupes impériales se rapprochent. En revanche, d'autres sont imposés, comme Gabriel de Pontevès, seigneur de Buoux, en 1561 (par le comte de Tende, gouverneur pour le Roi en Provence). La ville est dirigée par le conseil de la communauté qui élit deux syndics (devenus consuls en 1525), puis trois consuls après 1650. Le règlement de la communauté du 4 janvier 1580136, ctroyé par Henry D'Angoulême, Grand Prieur de o France et gouverneur de Provence, établit que chaque année, le 8 décembre, s'assembleront les deux consuls, les consuls de l'année précédente (en présence du viguier) pour "adviser entre eulx de ceulx que Ion pourra eslire dignes et capables pour estre consuls et tresorier en lannee suivante et commencer a exercer leurs charges le
132

En 1544, les consuls d'Apt profitent de la réunion des Etats à Aix pour demander que le siège de sénéchal
à Apt, ainsi qu'en 1554 lors de l'érection de la chambre des Enquêtes Histoire d'Ant. XVIIe. Bibliothèque Mazarine, Ms 3444). au Parlement (Rémerville

soit transféré de St Quentin
133
134

135 136

AD AD AD AC

des Bouches -du -Rhône. B 186, f" 94. des Bouches -du -Rhône, B 40, f" 137. des Bouches -du -Rhône, B 40, f" 124. d'Apt, Bibliothèque Municipale, BB 44.

55

jour de noel ensuivant,,137. Ce même règlement établit les contraintes régissant l'élection des consuls: ne peuvent siéger au Conseille père et le fils, le beau -père et le gendre, 2 fières ou 2 beaux-fières, ou encore les débiteurs de la communauté. Le trésorier138 est tenu de livrer ses comptes mis a jour et a un mois pour s'en acquitter, sous peine de perdre ses gages. Une fois élus, les consuls ont permission "de porter chaperons de velours de la couleur de ladicte ville comme aux aultres villes de ce pays", insignes
recognitifs 139.

Le 8 décembre 1633, on procède, en la présence de "Monsieur Me Jehan destavenot docteur en droicts viguier pour le Royen ladicte ville dapt", et dans la maison commune, à l'élection des consuls, du trésorier, des 8 nouveaux conseillers et des officiers de la cité I40. Sont assemblés les consuls de l'année 1633 (Pompée de Guichard, seigneur de Montguers, un "noble" d'origine récente, et Maximilien Fabre, un marchand), un des consuls vieux de l'année 1632 (François Grosset, ancien second consul, marchand d'Apt) et les 16 conseillers de la cité. Lorsque nous examinons le rôle de ces conseillers et leur origine sociale, la place des notables apparaît alors dans toute sa dimension. Sont conseillers pour l'année 1633 Mr de Lioux (un noble), Sire Laurent Yrisson (un avocat), Sire Jean-Pierre Jourdany (marchand -bourgeois), Pierre Tourrene (un marchand cordonnier), Jean Audibert (marchand), M.Louis Monier (médecin), André Chauran (maItre chapelier), Jean-Denis Chabaud (marchand), Mr de Beaudun (noble), Pierre Provensal (bourgeois), Augustin David (notaire), Jean Brun, Andre Arnaud, Mathieu Panenc, et George Sanguin (marchands) et enfin Antoine Arzellier (maréchal à forge). Au total, sont représentés au conseil 2 nobles, un médecin, un notaire, 2 bourgeois, un avocat, 6 marchands et 3 artisans. 13 conseillers (soit 81 %) sont issus des milieux aisés de la cité. Le monde artisan est très faiblement représenté, tandis que laboureurs, ménagers et travailleurs à terre en sont absents. Le conseil est en outre assisté d'un prêtre chargé de dire la messe, du clerc qui la servira, de trois personnes aux fonctions qui ne sont pas mentionnées, du commis du trésorier (l'enfant qui tirera au sort le nom des élus) ainsi que d'un notaire qui fait office de greffier. Les conseillers examinent d'abord le rôle de 6 personnes susceptibles d'exercer la charge de Premier Consul, tous « écuyers », issus de familles bourgeoises ou de lignages aspirant à la noblesse et en approuvent deux. Puis sont examinés deux rôles de candidats à la charge de Second Consul (dans lesquels on trouve des bourgeois, des marchands, deux notaires et un chirurgien) ; les conseillers en choisissent un dans chaque rôle. Pour finir, deux noms sont choisis parmi les 6 noms du rôle des trésoriers (un marchand et un orfèvre sont candidats). On procède alors à l'élection: Annibal Allard, écuyer, est élu premier consul, et Etienne Eyffret, bourgeois, est élu second consul, le marchand Antoine Bataille devenant trésorier de la communauté.
137 Jusqu'en 1536, le nombre de conseillers s'élève à 15. Ce chiffre tombe à 14 à cette date et jusqu'en 1580 (Gabriel Audisio: Les Vaudois du Luberon: une minorité en Provence (1460-1560). AEVHL, Gap, 1984. 138 Le trésorier dresse les comptes de la communauté, mandate les dépenses et reçoit les encaisses. II s'occupe de la répartition de la taille, préside la commission des rôles de la Capitation. La perception des fonds, cependant est affermée à un exacteur -receveur. Le trésorier doit présenter ses comptes devant les auditeurs des comptes, qui ne peuvent pas être de la même famille que lui. 139AC d'Apt, Bibliothèque Municipale, BB 44. 140 AC d'Apt, Bibliothèque Municipale, BB 45.

56

Le 26 décembre 1633, les nouveaux consuls, assistés des consuls vieux, en présence du viguier, et des 16 conseillers procèdent au choix de 8 nouveaux conseillers (parmi lesquels un tanneur et deux tailleurs d'habits) ainsi qu'à la nomination de plusieurs officiers municipaux: 5 auditeurs des comptesl4l, outre les consuls vieux, appartenant aux familles les plus aisées, 5 poiseurs, 4 recteurs de l'Hôpitaloutre, a nouveau, les consuls vieux -, 3 ouvriers de Corpus Christi, 3 ouvriers de Notre Dame du Rosaire, 3 ouvriers de Madame Ste Anne, 3 experts des Bâtiments (dont un gippier et un fustier), 3 experts de draps et de toiles (2 tisseurs et un tailleur) et encore 3 visiteurs des fontaines. C'est seulement lorsque toutes ces nominations ont été effectuées que la machine municipale peut fonctionner. Telle que nous l'avons évoquée par le menu, la mécanique du pouvoir municipal est l'apanage des élites. Le système retenu pour l'élection des consuls et pour la formation du conseil de ville (la cooptation selon des critères économiques et sociaux) privilégie la mainmise des familles les plus en vue (les notables) sur les leviers de l'action municipale. Les individus en pleine ascension sociale peuvent utiliser le marchepied de la charge de trésorier (comme le marchand Antoine Bataille en 1634, qui est fils de menuisier) pour se hisser parmi les rangs convoités des familles patriciennes. La composition des conseils varie peu (la proportion des différentes catégories sociales varie très faiblement, laissant les artisans drastiquement sous représentés et les professions liées à la terre totalement absentes). Les consuls ne se contentent pas de représenter la cité, ils en défendent également les libertés et privilèges et veillent à la bonne exécution des volontés communales. Ils sont en outre investis d'une responsabilité non seulement administrative, mais également morale (leur courage et leur honnêteté ne doivent pas être mis en doute)142. . DerIange précise d'ailleurs leur rôle dans la communauté: M
Responsables de l'ordre public, les consuls sont les meilleurs auxiliaires de la justice seigneuriale (on pourrait rajouter et royale), mais aussi les répondants de la loyauté des habitants envers le Roi; responsables administratifs, les consuls font inscrire sur le livre des délibérations les arrêts

et ordonnances concernant leur communauté et surtout répondent

('0')

des opérations fiscales, de

la bonne tenue de la trésorerie et de la correcte application des arrêts techniques de la Cour des Comptesl43.

lecture, un rôle servent présent
141

Les consuls engagent des régents des écoles pour fournir les rudiments de d'écriture et de calcul jugés nécessaires. Les consuls ont par conséquent à Apt primordial: ils assurent le bon fonctionnement des institutions municipales, de courroie de transmission au pouvoir royal. Le premier consul d'Apt est aux Etats convoqués à Aix en 1535 à l'occasion de la Réformation de la Justice
des comptes vérifient l'exactitude des écritures du trésorier et jugent également du bon

Les auditeurs
des fonds.

emploi
142

M. Derlange : Les communautés

d'habitants en Provence au dernier siècle de l'Ancien Régime. Toulouse,

1987. 143 Ibid.

57

et quand la ville accueille le roi François 1eren ] 537 ainsi que le Cardinal de Lorraine et le Grand Maître de Montmorency, ce sont le juge, les deux consuls et le seigneur des Beaumettes qui portent le dais de taffetas sous lequel est installé le roil44.Les consuls ont la charge de défendre les liberté municipales et en ]535, la ville délègue deux notables à Aix avec pour mission de faire annexer au Parlement les titres des anciens privilèges municipaux, parmi lesquels ceux de nommer le châtelain de Saignon et d'y régler la policel45.Les consuls ont aussi la responsabilité, en l'absence d'un gouverneur militaire (nommé pour des périodes très courtes), d'assurer la protection des habitants et de veiller au bon état des ouvrages de défense. La charge consulaire à Apt est nantie d'un pouvoir considérable, elle sera (nous le verrons) jalousement réservée aux élites citadines. Depuis 1533, la ville abrite un relais de poste sur la route qui relie Avignon à Sisteron. Ce sont les consuls qui, l'année précédente, ont député un notaire d'Apt afin qu'il obtienne pour la cité l'installation d'un "bureau" de la poste.
Apt correspond, par conséquent, parfaitement à la définition que trace J.P. Gutton d'une villel46 : la structure sociale y est diversifiée, toutes les catégories y sont représentées, des représentants des trois ordres y demeurent. La ville abrite un nombre assez élevé de familles aisées et de lignages en voie de notabilisation. Nous en avons recensé 120 (selon des critères que nous précisons ultérieurement), ce qui ne représente pas (loin s'en faut), le total des notables ayant vécu temporairement ou plus durablement à Apt. Certaines familles notables de villages voisins viennent parfois s'y installer (c'est le cas d'une branche des Courtois, des Huet et des Légier de St Saturnin, des Gautier de Grambois, des Bernardy de Sigoyer) attirées par des alliances avantageuses et des conditions de vie sans doute plus agréables qu'à la campagne; Apt compte ainsi au XVIe siècle et surtout au siècle suivant des hommes de plume et quelques cercles d'érudits qu'aime à fréquenter la notabilité urbaine.

Saignon Sis sur les hauteurs, dominant la ville d'Apt, le village de Saignon est en relation étroite avec la cité. Sa position a fait de cet éperon rocheux un site stratégique important. Sur son terroir se dresse l'abbaye de St Eusèbe, fondée à la fm du Xe siècle. La situation féodale de Saignon a été des plus complexes147. Au début du XVIe siècle, Le village
144

145
146

Rémerville de St Quentin: Ibid.
siècle. Paris, 1979.

Histoire d'Apt. XVIIe. Bibliothèque

Mazarine. Ms 3444.

J.P. Gutton : La sociabilité villageoise dans l'Ancienne France. Solidarités et voisinages du XVIe au
Le village ne comporte pas moins de trois châteaux; celui du Rocher Majeur est soumis de toute éternité
(ou "chastellain") qui les Bot ont des droits sur les

XVIIIe
147

aux habitants d'Apt, les syndics de la ville ont le privilège de nommer un gouverneur représente et reçoit l'hommage des nouveaux habitants. L'évêque d'Apt et la famille

autres châteaux. L'extrême émiettement du pouvoir seigneurial (on compte en 1309 près de 40 coseigneurs, les plus importants étant les Bot) conduit le pouvoir royal à racheter les différentes parts de la seigneurie et la reine Jeanne reconnaît en 1356 les franchises et les libertés des habitants (Jean Barruol : Monographie de Saignon. Apt, 1979).

58

panse les blessures du siècle précédent. Malgré la peste (qui infecte les. lieux en 1543), le déficit démographique se comble avec l'arrivée de plusieurs familles du Dauphiné, d'Auvergne ou du Vivarais. En 1530, le roi François 1er fait vendre la seigneurie de Saignon qui est rachetée par ses habitants, désireux de ne dépendre d'aucun seigneur. Comme toutes les localités de la région, Saignon n'est pas épargnée par les luttes religieuses de la seconde moitié du XVIe. Cette période voit l'émergence de deux familles qui jouent un rôle prépondérant au siècle suivant: les Gondon et les Sollier. Le village voit sa population augmenter régulièrement: selon l'affouagement de 1471, le village est taxé sur la base de 21 feux. Trois siècles après, en 1765, on dénombre 1275 habitants. A l'abri de ses remparts et solidement juché sur sa colline, Saignon ne s'est jamais vidé de sa population. Néanmoins, au XVe siècle, le terroir a été décimé. La fin de ce siècle voit s'installer de nombreuses familles telles que les Gondon, les Sollier, les Cogordan, Méritan, Amourdedieu, Blanc, Eyriès, Roman ou Reynaud.

Le territoire de Saignon s'étend entre le fond de la vallée du Calavon (qui fait tourner deux moulins à blé) et les hauts plateaux qui annoncent le Luberon. Les bois sont utilisés pour la menuiserie et les charpentes. Les terres cultivables sont rares sur le terroir, plus propice à l'élevage. Les droits de pâture sont d'ailleurs une source de conflits permanents avec la communauté voisine de Sivergues. Au XVIIe siècle, un grand nombre d'artisans aux métiers liés à l'élevage prospèrent: les cordonniers, les bastiers et les cardeurs à laine notamment. Un viguier (assisté d'un lieutenant, tous deux d'origine locale) est chargé d'y faire régner l'ordre. Situé hors des grands axes de communication, le village sert néanmoins d'escale aux voyageurs qui traversent le Luberon depuis Pertuis et Cucuron (ils y trouvent d'ailleurs plusieurs auberges). Le clergé du village compte un vicaire et plusieurs prêtres.
Dès le XVIe siècle, plusieurs familles peuvent prétendre à la qualification de notables. Au début du siècle, deux lignages dominent la vie locale. La famille Bot, de noblesse immémoriale, a longtemps détenu une part importante de la seigneurie et, au début du siècle, elle continue de se parer du titre de co-seigneur de Saignon, en toute illégalité. Une des deux branches de ce lignage s'éteint (en transmettant tout de même son nom, ainsi que nous le verrons ultérieurement) avant 1550. La branche qui subsiste, possédant une partie du fief d'Auribeau, connaît un déclin économique rapide et est amenée à conclure des alliances médiocres. Elle s'éteint au début du XVIIe siècle. Les Bot de Cardebat, issus d'une fille de cette lignée, perpétuent le patronyme, encore doté à l'époque d'un prestige incontestable. Ils continuent d'usurper le titre de seigneur de Saignonl48. Authentique famille noble, les Bot vivent au XVIe siècle sur leur glorieux passé familial et leur influence diminue progressivement. Les Bot de Cardebat, au siècle suivant, ne bénéficient que d'une influence périphérique sur la communauté.

148

En 1636, le conseil de la communauté
qui persistent de Provence a s'intituler donne seigneurs raison

fait un procès à Jean Bot de Cardebat et à d'autres membres de sa
de Saignon et par ce biais refusent de s'acquitter de la taille. Le

famille, Parlement

à la communauté.

59

La seconde famille notable de Saignon au XVIe siècle est le lignage des Mille. A la différence des Bot (à qui ils sont alliés au XVe), les Mille ne sont pas d'origine chevaleresque. Ce sont de "nobles hommes" qui, selon les branches, connaissent des fortunes très différentes. Au XVIe siècle, les Mille occupent les fonctions de juge ou de viguier. II semble en outre que certaines portions du territoire de Saignon soient soumises à leur directel49. Dans la deuxième moitié du XVIe siècle, deux familles sont en ascension sociale rapide: il s'agit des Gondon et des Sollier. Les premiers s'élèvent à la faveur des troubles qui jettent les factions les unes contre les autres après 1560. Les Sollier accèdent aux offices de notaire et pratiquent une politique d'alliances extrêmement fructueuse. Au siècle suivant, ces deux familles engendrent médecins, marchands, notaires et bourgeois.

A l'issue de la période qui nous intéresse, Saignon héberge un nombre non négligeable d'individus aisés, à la fortune et à la situation sociale bien assises. Lorsque l'on considère la liste nominative des chefs de famille dressée à l'occasion de l'établissement de la capitation générale, on ne peut manquer d'être frappé par la prédominance des patronymes Sollier et Gondon. En 1707, Saignon compte un juge, trois avocats, un notaire, un médecin, deux chirurgiens, un apothicaire, quatre bourgeois et six marchands. La spécificité de cette notabilité villageoise sera étudiée ultérieurement. Mais à la fm du XVIIe siècle, les liens entre le village et la ville d'Apt sont toujours aussi étroits. Les familles de Saignon s'allient à la noblesse d'apparence, à la bourgeoisie et au négoce de tout le bassin d'Apt. Certaines, comme les Gondon à Roussillon, font souche dans d'autres lieux. Sur les 350 familles que compte le village au début du XVIIIe siècle, une quinzaine seulement peuvent prétendre à être qualifiées de notables, soit un pourcentage de 4,3%.

Saint Saturnin d'Apt Saint Saturnin (que l'on retrouve dans toutes les sources de l'Ancien Régime sous le nom de Saint Savornin ou Saint Savoumin) occupe le versant méridional des Monts de Vaucluse, un site d'où la vue s'étend sur tout le bassin d'Apt et d'où les habitants sont progressivement descendus pour s'en aller occuper les terres de plaine au pied du bourg. Situé sur la route qui va d'Apt à Sault (et par conséquent d'Aix aux Baronnies), Saint Saturnin se distingue des villages environnants par sa taille: dès la fin du XVIIe siècle, la communauté compte en effet près de 2000 personnes, répartis également entre le bourg et les hameaux disséminés sur le terroir. Perréal et Croagnes

149

La maison que vend François Barret à Claude Sollier en 1596 est "sous la directe de noble François Mille
(AD de Vaucluse, 3E 2, n° 268, f' 548).

écuyer"