Histoire de la Tauromachie

De
Dans la vieille terre d'aurochs qu'est l'Espagne, la mise à mort des taureaux était une activité ancestrale. Existant au moins depuis le XVIe siècle, le toreo à pied populaire se détache progressivement de la tauromachie à cheval de la noblesse. Né dans les abattoirs sévillans contre la volonté des autorités, le toreo moderne se hausse peu à peu à la hauteur d'un art. Codifié au XVIIIe siècle, il atteint son apogée à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Spectacle dont les grands matadors sont les idoles, la corrida est aussi un phénomène social lié à l'essor des villes et qui a donné naissance à une microsociété, le mundillo. Par ses relations avec les bouleversements de l'Espagne, ses interactions avec l'élevage et le tourisme, elle a en outre une dimension politique et économique. Par-delà la péninsule ibérique, la tauromachie exerce un rayonnement mondial, de l'Amérique latine au Midi de la France où elle est devenue un phénomène culturel essentiel.
Publié le : vendredi 23 mai 2014
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EAN13 : 9782843214714
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HISTOIRE DE LA TAUROMACHIE
Une société du spectacle
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DU MÊME AUTEUR
Valladolid et ses campagnes au Siècle d’Or, Mouton, Paris et La Haye, 1967. Recherches sur les grandes épidémies dans le nord de l’Espagne à la fin du e XVIsiècle, SEVPEN, Paris, 1969. Saint-Jacques de Compostelle, Julliard, Paris, 1970. e e L’Homme espagnol. Attitudes et mentalités,XVI-XIXsiècles, Hachette, Paris, 1975, rééd. Complexe, 1992. Un siècle d’or espagnol, Robert Laffont, Paris, 1982, rééd. Marabout-Université, Verviers, 1983.
Direction et participation
e e L’Inquisition espagnole,XV-XIXsiècles, Hachette, Paris, 1979, rééd. Marabout-Université, 1983. e e Histoire des Espagnols,VI-XXsiècles, Armand Colin, Paris, 1985, 2 vol. Edition revue et augmentée, Robert Laffont, coll. « Bouquins », Paris, 1992.
En collaboration avec Jean Jacquart
e LeXVIsiècle, Armand Colin, « Coll. U », Paris, 1972, 1990.
En collaboration avec Bernard Bessière
Le défi espagnol, Ed. de la Manufacture, Besançon, 1991.
En collaboration avec Lucile Bennassar
Les Chrétiens d’Allah, Perrin, Paris, 1989. 1492. Un monde nouveau ?, Perrin, Paris, 1991. Christophe Colomb, Fayard et Hachette Jeunesse, Paris, 1992.
© Editions Desjonquères 1993 15 rue au Maire 75003 Paris
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BARTOLOMÉ BENNASSAR
HISTOIRE DE LA TAUROMACHIE
UNE SOCIÉTÉ DU SPECTACLE
ÉDITIONS DESJONQUÈRES
A la mémoire de Francis CANTIERqui m’a fait comprendre la tauromachie et demeure ma référence.
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INTRODUCTION
Consultons les fonds taurins des bibliothèques munici-pales de Nîmes et de Toulouse, par exemple. Ou, simple-ment, le catalogue taurin de la librairie Goyard, à Nîmes, qui offre un rayon remarquable de livres consacrés à la tau-romachie. On constate aussitôt que la bibliographie fran-çaise est considérable et, faut-il ajouter, d’une réelle qualité. S’agit-il du taureau de combat lui-même ? Voilà les livres de Gilbert Lacroix (Luis de la Cruz) et de Jean-Pierre Darracq (Tio Pepe), sans oublier leGuide de l’Espagne ganadera, de Jean-Louis Castanet. De la technique dutoreo? On peut se référer sans hésitation à Claude Popelin (Le taureau et son combatouLa Tauromachie), mais aussi à l’Encyclopédie de la Corridad’Auguste Lafront (Paco Tolosa) et auDictionnaire tauromachiquede Paul Casanova et Pierre Dupuy : ces livres définissent avec précision les termes spécifiques dont usent les toreros, lesaficionadoset la presse spécialisée. D’autres livres enfin analysent un aspect particulier de l’affrontement de l’homme et de la bête, ainsiLe temple tauromachiquede Jean-Marie Magnan. S’agit-il de la corrida comme « art plastique » ? VoiciLa corrida. Tragédie et art plastique, d’Auguste Lafront, mais encoreUne faena de Curro Romero,de Jean-Marie Magnan. Veut-on réfléchir au sens de la corrida, à sa force symbo-lique, à sa charge existentielle ? Cette réflexion a été nourrie dans notre pays par des écrivains de talent : Henry de Montherlant, Michel Leiris, Jean Cocteau, Marc Bernard,
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Jean Cau, Jean Lacouture… Je leur adjoindrai volontiers Jacques Durand et Jacques Maigne, dont les articles et les anecdotes, recueillis dansL’habit de Lumière, valent plus qu’une lecture au premier degré. Et encore Dominique Aubier et René Benjamin. D’autres ont voulu écrire la bio-graphie d’un torero. Si leDomingo Ortega, de Gustave Coderch, n’était qu’une analyse chronologique de la car-rière du maître de Borox, son village natal, leOu tu porteras mon deuil, de Dominique Lapierre et Larry Collins, consa-cré à Manuel BenitezEl Cordobés, ressemble à un roman : il est vrai que la vie du modèle en est un. Récemment, la revue Tendidoa publié un numéro hors série :Nimeño, hommage à une passion,destiné à perpétuer la mémoire du meilleur torero que la France ait donné. La corrida a aussi stimulé en France l’invention roma-nesque : depuisLes Bestiairesd’Henry de Montherlant (plus récit biographique que roman), combien de romanciers, plus ou moins célèbres, ont trouvé leur inspiration aux arènes, voire auprès du bétail brave ou au sein dumundillo! Joseph Peyré avecSang et Lumières, qui obtint le Goncourt 1935, également l’auteur deGuadalquivir; Christian Dedet ; Miguel Guerra de Cea, Elisabeth de Neyrat, j’en oublie évidemment. Roger Dumont a livré l’opinion des écrivains :Les écrivains français jugent la corrida…Si l’on veut savoir comment quelques toreros éminents jugent leur profession, on doit lireDes taureaux dans la têtede François Zumbiehl. Comme, de surcroît, le public français dispose des traductions des ouvrages d’Antonio Diaz-Cañabate (Le monde magique des toreros), de Blasco Ibañez, de Barnaby Conrad, d’Angel Maria de Lera (Les trompettes de la peur), et, bien entendu, d’Ernest Hemingway, on peut se poser la question de la nécessité d’un nouveau livre en français 1 consacré à la tauromachie . La réponse est simple : il n’existe pas de véritablehistoire de la tauromachie en français, sinon l’Histoire de la corrida,
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de Saint-Paulien, publiée il y a un quart de siècle, dont la relation à l’histoire générale de l’Espagne est très insuffi-sante. C’est là le défaut majeur, compréhensible au demeu-rant, des livres de tauromachie, y compris des histoires, écrits par des non-historiens : ils ignorent beaucoup trop l’arrière-plan événementiel, économique et social, voire politique, dont la société tauromachique ne peut faire abs-traction. L’ouvrage de Jacques Francès,Les toreros roman-tiques, est l’un des rares livres qui échappent à ce défaut, mais, comme son titre l’annonce, il se limite à une période de l’histoire de la corrida, s’achevant à l’avènement de Lagartijo et de Frascuelo, soit vers 1870. Le livre déjà men-tionné d’Auguste Lafront,La Corrida… , paru en 1948, ne consacre qu’une quarantaine de pages à l’évolution histo-rique de la corrida. En revanche, cet auteur a rendu un grand service aux historiens en publiant, dans une édition critique très soignée,La Fête espagnole des taureaux vue par e e2 les voyageurs étrangers (duXVIauXVIIIsiècle). Il y a davantage. Pour les origines de la corrida moderne, seule l’intervention d’historiens de profession, familiers de la paléographie, a fait faire à notre connaissance des progrès décisifs : notamment les recherches d’Antonio Garcia Baquero, encore inconnues en France, du moins pour ce qui est de la tauromachie, car Garcia Baquero, professeur d’histoire moderne à l’Université de Séville, est fort bien connu des prêtres de Clio, en France et ailleurs, comme spécialiste du commerce de l’Espagne avec les « Indes ». Or, ses découvertes dans les fonds des archives municipales de Séville balayent les certitudes desaficionadossur les origines du toreo à pied, qu’ils croyaient né dans le Nord de la péninsule, en Navarre. Elles démontrent l’existence du toreo à piedcomme spectacle,fût-il illicite, dès le milieu du e 3 XVIsiècle et sans doute avant . S’étant développée comme spectacle, la corrida est un produit social dont l’évolution ne peut se comprendre sans
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référence, même sommaire, aux avatars de la société. L’essor des villes — et des abattoirs — a tenu un rôle consi-dérable dans la genèse de la corrida moderne. De même le genre de vie chevaleresque et l’ostentation nobiliaire furent-ils à la source de la tauromachie équestre. Beaucoup plus tard, la guerre civile et les sécheresses prolongées des années 1940 eurent des effets très importants sur les taureaux et, par conséquent, sur le spectacle tauromachique, ce que les aficionados, même les meilleurs, semblent avoir oublié : il suffit pourtant d’examiner les photos des années 1940 et du début des années 50 pour constater la médiocre apparence des taureaux alors combattus par des toreros célèbres, voire « divinisés » commeManolete. L’essor économique et les « heureuses soixante » sont inséparables de l’envol des statis-tiques taurines à la fin de ces années ainsi que de l’affai-risme qui s’empare de la « planète des taureaux » et pro-voque la flambée des prix, à la fois des taureaux, des contrats, des billets d’entrée aux arènes. Il faut aussi comp-ter avec les transformations continuelles de la « demande sociale », elle-même très influencée par la médiatisation croissante du spectacle, dont la presse à grand tirage, la télé-vision et le cinéma se sont emparés. Le public des années 1980 et 1990 ne recherche pas les mêmes sensations que celui d’il y a cent ans. Enfin, la tauromachie a produit une microsociété origi-nale : ce livre se propose d’en offrir une rapide esquisse, dans l’attente de portraits beaucoup plus affinés.
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I
LES NOBLES ET LES AUTRES : DEUX INTERPRÉTATIONS DE LA TAUROMACHIE ANCIENNE
DES MYTHES À LHISTOIRE
Il faut se résigner à l’incertitude. Nous ignorons les ori-gines exactes des jeux tauromachiques dont l’épanouisse-ment fut réservé à l’Espagne. On connaît l’attachement de quelques intellectuels à la référence crétoise, au mythe du Minotaure. On a établi de suggestives correspondances entre les vieilles civilisations agraires et le taureau : celui-ci n’est-il pas, simultanément, symbole de fécondité et d’éner-gie sexuelle, de puissance génésique ? La Grèce et l’Egypte s’accordent sur ce thème. Mais la filiation de l’Orient méditerranéen à l’Espagne ? Faudrait-il croire, avec Nicolas Fernandez de Moratin dans saLettre historique sur l’origine et l’évolution des courses de tau-reaux en Espagne(1777), que les musulmans ont créé la tra-dition espagnole ? Si on l’admettait, resterait à résoudre un problème essentiel : tradition importée (d’Arabie, du monde berbère ?) ou créée sur place grâce aux aurochs qui vivaient en grand nombre sur le sol ibère ? Et pourquoi, dans cette hypothèse, les musulmans n’auraient-ils pas, hors d’Espagne, après la fin de la Reconquête ou même avant,
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