Histoire de la Turquie

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Né en Anatolie au XIIIᵉ siècle, l’Empire ottoman s’étend trois siècles plus tard des portes de Vienne au Yémen, de l’Algérie à l’Irak. Qualifié d’« homme malade de l’Europe » à l’aube de la Grande Guerre, il s’effondre en 1923 et cède la place à la république kémaliste.
Aujourd’hui, la Turquie contemporaine, dotée d’un système politique pluraliste, est candidate à l’Union européenne – candidature à laquelle la question kurde, la reconnaissance de Chypre et du génocide arménien font encore obstacle.
Fondé sur les ruines de l’Empire byzantin et du sultanat seldjoukide, l’Empire ottoman connaît plusieurs siècles de victoires et de conquêtes territoriales, avec en point d’orgue celle de Constantinople en 1453 par le sultan Mehmed II, dit le Conquérant. Le règne de Suleyman le Magnifique, sorte d’âge d’or ottoman, vient parachever cet empire universel et véritable puissance musulmane. C’est aussi la mise en place d’un État sacralisé qui explique sa longévité : plus de 600 ans, une exception dans le monde musulman. Au début du XIXᵉ siècle, l’empire, en crise, tente de se réformer : un nouvel ordre, les Tanzimat (« réorganisations »), instaure un absolutisme éclairé, qui est suivi du règne autocratique d’Abdülhamid II et de la révolution jeune-turque de 1908. Après une décennie de guerre, un régime autoritaire, s’identifiant à Mustafa Kemal, voit le jour.
À la lumière de ces sept siècles d’histoire et à travers une approche originale, Hamit Bozarslan donne à comprendre la Turquie d’aujourd’hui, celle de Recep Tayyip Erdogan, considérée comme une puissance émergente.
Publié le : jeudi 14 février 2013
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EAN13 : 9791021000766
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HAMIT BOZARSLAN

HISTOIRE DE LA TURQUIE

De l’empire à nos jours

TALLANDIER

À la mémoire de Gani Bozarslan (1952-1978)
et Fatma Bozarslan (1938-2000)

PREMIÈRE PARTIE

UN « EMPIRE UNIVERSEL »

CHAPITRE 1

LE DÉCOR IMPÉRIAL ET SON ENVERS

[…] le pays des Byzantins qui, à notre époque, appartient aux Turkmènes et dont le sultan est Ibn Uthman…

Ibn Khaldoun (1332-1406)

[…] car les Turcs ne contraignant personne de vivre à la mode turquoise, ainsi ont permis à chacun vivre en sa loi. C’est ce qui a toujours maintenu le Turc en sa grandeur car s’il conquiert quelque pays, ce lui est assez d’être obéi, et moyennant qu’il reçoive le tribut, il ne se soucie des âmes.

Baron du Mons Piers, 1553

DU BEYLICAT À L’EMPIRE

Tout empire a une histoire dans laquelle le mythe s’entrelace au vécu pour produire un imaginaire mais aussi du réel. Celle de l’Empire ottoman remonte à la fin du XIIIe siècle, une période de fragmentation territoriale en l’Anatolie post-seldjoukide, où les frontières des beylicats turcs formés après l’invasion mongole (1258-1313) sont mouvantes. Dans cet espace en transformation, le beylicat ottoman n’est sans doute pas la plus importante des entités puisque certains documents postérieurs à 1299, date que les historiens retiennent généralement pour la fondation de l’empire, ne le mentionnent guère. Il faut cependant peu de temps à ce micro-État pour réaliser sa première extension en rassemblant l’« énergie de gazavat » (« esprit/incursion militaires ») des beylicats turcs concurrents contre un Empire non-turc : Byzance. Les conquêtes, réalisées essentiellement au détriment de l’« Empire romain de l’Est », s’enchaînent en effet à une vitesse vertigineuse. Le 27 juin 1302, « Osman défait l’hétériarque Mouzalon à Bapheuse, près de Nicomédie (Izmit) », ce qui lui permet de se hisser « au même rang que les émirs de Germiyan, de Menteşe et d’Aydın », dit Irène Belidiceanu. La chute de Brousse (1326), Nicée (1331), Karesi (1334-1335), Nicomédée (1337), la Serbie (1371-1375), le Kosovo (1389), puis la Bulgarie (1396) fait du beylik une puissance politique majeure au seuil du XVe siècle. Trois siècles après, au tournant du XVIIe siècle, les territoires ottomans comprennent notamment, mais pas exclusivement, la Bosnie (1462), l’Albanie (1477-1479), la Syrie et l’Égypte (1516-1518), Rhodes (1522), la Hongrie (1526), Bagdad (1534), Aden (1539), Chypre (1570-1571), Tunis (1574), outre des États vassaux ou territoires gérés par des régences comme l’Algérie, la Géorgie, la Circassie, la Crimée, la Valachie, la Moldavie.

Ces longs siècles de victoires trouvent leur point d’orgue dans la conquête de Constantinople le 29 mai 1453 par Mehmed II, événement qui permet aux Ottomans de s’emparer non seulement de la capitale, mais aussi de l’imaginaire impérial de Byzance défaite. Si Mehmed « le Conquérant » est le premier sultan ottoman qu’on peut effectivement qualifier d’empereur, il revient à Süleyman le Magnifique de parachever un modèle impérial propre. Il est généralement admis que le long règne de ce sultan (1520-1566), passé à la postérité comme le Législateur, marque aussi la fin de la période dite classique de l’empire, avant que ne surviennent celles de la stagnation, puis, du déclin. Nous reviendrons ultérieurement sur ces notions qui portent la marque d’une certaine philosophie mélancolique de l’histoire datant du XIXe siècle. Il nous faut cependant nous y référer dès à présent pour justifier le plan de cette première partie, qui ne s’arrêtera pas à la date butoir de la disparition de Süleyman le Magnifique. Si l’espace ottoman est secoué par d’incessantes crises après la disparation de l’« Ombre de Dieu sur terre », il n’est pas pour autant encore le théâtre de discontinuités radicales. La véritable rupture a lieu bien plus tard, au tournant du XIXe siècle, lorsque l’empire ne peut plus se penser comme « classique », autrement dit le règne d’un nizâm-ı alem, « ordre universel », modèle et horizon tout à la fois, se suffisant à lui-même. Le passage de cet imaginaire universel au nizâm-i cedid (« ordre nouveau »), banalement synonyme de l’invention d’un État du type moderne, fût-ce dans un cadre impérial, constitue à notre sens la principale rupture de l’histoire ottomane.

DESTIN IMPÉRIAL OU DEVENIR IMPÉRIAL : DE LA PÉRIODE DE FETRET À LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE

L’historiographie ottomane, puis dans une certaine mesure, turque, pense la trajectoire de l’empire dans un cadre téléologique ; la famille d’Osman, issue des Oghuz, confédération tribale d’origine centrasiatique, installée en Anatolie depuis la victoire d’Alparslan le Seldjoukide (1029-1072) contre Byzance à Manzikert (Malazgirt, 1071), serait destinée à réaliser la prophétie de Daniel ou de la Pomme rouge, autrement dit la puissance universelle. La chronologie ottomane suggère cependant une tout autre lecture des faits, qui montre combien, à l’instar des autres beylicats, celui de la famille d’Osman est fragile, à l’avenir incertain. Le premier siècle des conquêtes, déjà évoqué, connaît une rupture brutale en 1402, au lendemain de la défaite d’Ankara devant Tamerlan (Timur) le Mongol en 1402. L’épisode lui-même est bref : classique, le sort de la bataille se règle en la seule journée du 20 juillet. D’ailleurs, l’invasion mongole est de courte durée puisque Tamerlan se retire rapidement de l’Anatolie et meurt en 1405. Sa virée anatolienne a failli pourtant être fatale aux Ottomans, non pas en tant que puissance militaire, mais en tant qu’entité fédérative d’une population turcomane aux structures sociales encore relativement égalitaires, qui constituait le socle du beylicat et assurait sa cohésion interne. Car le défi de Tamerlan aurait bien pu apporter une nouvelle preuve à l’appui de la théorie d’État d’Abu Zayd Abd al-Rahman ibn Khaldoun (mort en 1406), qui prévoyait la fin de toute dynastie au bout de trois générations seulement. Le pouvoir ottoman résiste à ce choc mais traverse une longue période de crise passée à la postérité sous le nom de fetret (« interrègne », par extension, « discorde/chaos »), marquée par une guerre fratricide dont l’enjeu est la reconquête de ce qui reste de pouvoir, et au prix des dissidences internes multiples.

Il nous semble important d’insister d’emblée sur cet épisode avant de revenir à une lecture macro de l’empire entre le XVe et le XVIIe siècle. Comme le précise l’historien Cemal Kafadar, la défaite militaire ottomane face à Tamerlan s’explique par « le changement de camp des vassaux musulmans anatoliens, doublé de la défection des commandants gazi [soldats victorieux de l’islam] qui ne laissent au sultan Bayezid qu’une petite force de janissaires et de vassaux chrétiens balkaniques ». L’épreuve est de taille pour Bayezid Ier (r.1389-1402) qui avait depuis longtemps cessé de se concevoir comme le pimus inter pares d’une coalition égalitaire, motivée par une idéologie de conquête ; il était « à ses propres yeux, [déjà] plus qu’un simple chef de gazi. Vis-à-vis de ses vassaux chrétiens, il se comportait plus en suzerain qu’en combattant de la foi ». La lutte pour la succession de Bayezid, qui meurt prisonnier de Tamerlan, oppose plusieurs frères, dont Musa et Mehmed Çelebi, pour se solder par le meurtre du premier et l’accession au trône du deuxième en 1413. Du traumatisme provoqué par cette désorganisation de l’État naissent les deux fondamentaux de la pensée politique ottomane : le pouvoir ne peut reposer sur une coalition de forces centrifuges, musulmanes et turcomanes, sans risquer de mettre en péril sa propre autonomie, d’où la nécessité de les intégrer et de les combattre simultanément pour assurer la survie de l’État avec elles et, si nécessaire, contre elles. De plus, le pouvoir ne peut se partager de manière égalitaire au sein de la dynastie même, le fratricide constituant le mal nécessaire pour éviter toute crise de succession.

Mehmed II, dit le Conquérant, a dû sans doute méditer l’épisode de fetret d’avant sa naissance lorsqu’il a décidé, à la faveur de sa véritable accession au trône en 1451, de mettre à mort Ahmed Çelebi, son demi-frère âgé de huit mois, puis d’en finir avec le factionnalisme interne en son palais où s’opposent « un “parti de la guerre” dirigé par les seigneurs de guerre gazi, et un “parti de la paix” dirigé par les représentants d’une administration centrale » placée sous l’autorité de la famille des Çandarlı, au service de la dynastie depuis 1322. Il élimine « ces deux types de forces dans la politique ottomane », sonnant le glas de tout contre-pouvoir au sein de l’État. Pour prévenir le factionnalisme, et plus généralement toute tentative d’autonomisation au sein de sa bureaucratie, il promeut le système dit de kulluk (« servitude/esclavage de la Porte »), hérité des premiers sultans, qui devient sous son règne le principal pilier de l’État. La mise à l’écart des anciennes familles turques, dont les Çandarlı, qu’İdris Küçükömer compare aux shoguns japonais, au profit des devşirme, enfants chrétiens recrutés et formés au palais, a pour conséquence de renforcer et fragiliser simultanément l’État. Le palais parvient, en effet, à instaurer la paix intérieure, par la prise de contrôle direct de quelque 20 000 villages et hameaux, pour transformer la terre en principale source de sa puissance. D’un autre côté, cependant, il s’affaiblit en s’interdisant toute gestion basée sur l’équilibre des pouvoirs et se prive dès lors d’une concurrence interne entre idées et projets novateurs. Les effets de cette fragilisation se feront durement ressentir bien après la disparition du « Conquérant » pour donner lieu à une paralysie chronique des circuits décisionnels de l’État.

UNE PUISSANCE EUROPÉENNE ET MUSULMANE

Mehmed II s’attache à neutraliser le despotat de la Morée, Venise et Raguse, qui préfèrent, dès 1440-1445, se soumettre à son autorité ou entretenir de bonnes relations avec lui, avant d’envisager la conquête de la future Istanbul. Il s’impose donc avant tout en acteur de la « scène européenne ». La conquête de la capitale byzantine constitue-t-elle l’une des conséquences lointaines de la période de fetret, des ambitions personnelles du sultan dont rien ne limite plus l’autonomie, ou de la volonté de réaliser la promesse de la chute de l’Empire romain de l’Est, faite par le prophète Muhammad aux musulmans ? Quelle qu’en soit la réponse, la chute de Constantinople clôt effectivement une longue période de l’histoire européenne, mais transforme également l’État ottoman en un empire pleinement européen. La Roumélie, « pays des Romains », devient le cœur de l’Empire, une formidable ironie de l’histoire pour un beylicat turc, mais aussi pour l’Europe. Comme le dit l’historien Mehmet Ali Kılıçbay : « Après l’occupation de cette terre, les Turcs l’ont baptisée Diyar-i Rum (pays des Romains). Si les croisés n’avaient pas nommé ces contrées Turchia, aujourd’hui nous aurions été connus comme des Rom, ou au mieux, comme des Rumi. »

La prise d’Istanbul place en effet les Ottomans musulmans parmi les puissances majeures d’une Europe largement fragmentée. Mais la nouvelle entité, tout à la fois distante et en symbiose avec l’Europe chrétienne, se libère en même temps de l’héritage seldjoukide dont elle est pourtant issue, voire, d’une manière générale, de la tradition impériale musulmane. Par le passé, les puissances musulmanes, dont on connaît l’intérêt pour l’espace maritime méditerranéen, avaient noué de nombreux rapports avec l’Europe chrétienne ; la reconquête catholique de l’Espagne n’avait pas fondamentalement changé cette ouverture. Mais la configuration ottomane est inédite en ce sens où l’Égée et l’Adriatique, à savoir deux mers pleinement européennes, deviennent la porte d’accès d’une puissance musulmane à la Méditerranée. Elle est inédite aussi par la présence massive de non-musulmans dans la nouvelle entité, qui en fait d’emblée un État multiconfessionnel. Certes, « au tournant de 1550, les communautés [confessionnelles de l’empire] se trouvaient fusionnées dans un amalgame complexe » inspiré autant de l’Europe que d’un Moyen-Orient largement islamisé pour « façonner une nouvelle société » ; mais à de très nombreux égards, cette nouvelle société, dans laquelle les frontières interconfessionnelles ne disparaissaient pourtant pas, ne pouvait être définie comme « islamique » au même titre que les grands empires musulmans du passé.

Ce n’est que dans un deuxième temps, une fois devenu empire, que le beylicat ottoman se tourne de nouveau vers l’Est et vers le Sud, pour réduire la dernière principauté byzantine de Trébizonde en 1461, puis les autres beylicats turcs, dont certains, comme celui des Karamanlı (Karamanides), localisé dans l’Anatolie centrale et du Sud, lui opposent une résistance autrement plus farouche que Byzance (la prise définitive de cette entité n’a lieu qu’en 1487, sept ans après la mort de Mehmed le Conquérant). Ces nouvelles conquêtes, réalisées sur des terres dominées par des Turcomans sont d’une nature radicalement différente des anciennes guerres opposant les héritiers des Seldjoukides entre eux ; impériales, elles reconstituent dans un certain sens l’ancienne unité territoriale byzantine, perdue graduellement après la bataille de Malazgirt de 1071 face aux Seldjoukides d’Alparslan. Dans la foulée de cette réunification, mais cette fois-ci à titre de puissance musulmane, les Ottomans se lancent dans la conquête d’autres capitales d’empire, Damas et Bagdad ; ils s’imposent ainsi comme les héritiers des Omeyyades et des Abbassides, avant de s’emparer du Caire (1517), siège du khalifat mamelouk. Ce « rééquilibrage » expansionniste dans et par le monde arabe montre combien cet Empire européen reste musulman au point d’imposer la supériorité du sunnisme sur le chiisme et partant, la sienne propre sur une autre dynastie, également d’origine turque, les Safavides qui incarnent précisément cette « hérésie ». La Perse d’Ismail Chah (1487-1524) ne menace pas seulement son voisin du Nord en lui opposant une autre légitimité religieuse, mais aussi, en suscitant chez les Turcomans d’Anatolie, laissés-pour-compte de l’empire de « Rome », une attente messianique. Il n’y aura nulle conquête ottomane en terre chiite. La frontière avec la Perse se stabilisera en 1514 au lendemain de la bataille de Çaldıran, durant laquelle l’alliance de Selim avec les émirats kurdes, également menacés par le chiisme, permet aux Ottomans d’emporter une victoire décisive. Désormais la double légitimité des Ottomans, en tant qu’empire, qui n’a pas besoin de l’islam pour s’affirmer universel dans le temps et dans l’espace, et en tant que puissance musulmane, qui ne dépend pas de son ancrage impérial en Europe pour représenter la dar al-islam (« maison de l’islam »), est parfaitement établie.

LES GÉNÉALOGIES OTTOMANES

Durant les premières décennies du XXe siècle, les historiens se sont engagés dans d’âpres querelles scientifiques sur la période de la fondation de l’Empire ottoman, qui, comparée à celles des anciens empires musulmans, paraissait si obscure, si illisible. La principale ligne de clivage a opposé l’école dite de Paul Wittek (1894-1978), mettant l’accent sur la prééminence des gazi dans la formation de l’Empire, à celle de Mehmed Fuad Köprülü (1890-1966), qui, sans ignorer l’apport de l’islam (ni d’ailleurs de Byzance), insistait sur l’existence préalable d’une haute culture turque comme socle du nouvel État. Revisitant cette bataille historiographique de nos jours, des historiens comme Cemal Kafadar refusent de s’inscrire dans de tels modèles dichotomiques pour proposer des lectures infiniment plus nuancées et soucieuses des dynamiques et des processus multiples, souvent contradictoires.

La complexité de la période fondatrice de l’empire réside dans le fait qu’elle enracine sa généalogie dans au moins trois traditions, dont la première turcique, remonte au fameux mémoire de prince de Yusuf Hac (Has) Hacib (XIe siècle), Kutadgu Bilig (« traité du Bonheur/ traité de la Fortune »), qui codifie le droit coutumier uigur et fixe les règles d’un pouvoir à la fois hiérarchique et égalitaire au sein de la famille turcique. Les historiens acceptent quasi unanimement que de nombreux éléments de la culture politique ottomane, comme la sacralisation du pouvoir, l’absence de règles de succession qui érige l’État en un véritable trophée et une mission destinée à celui seul que le « destin » aura choisi, ou encore les türe (töre, « coutumes »), précisant les conditions d’obéissance au prince en contrepartie de son respect des traditions, viennent bien de ce fonds turcique, toujours présent, en dépit de ses altérations dans la durée. L’œuvre du temps l’a même transformé en un véritable réservoir d’imaginaire politique dans lequel pouvoirs comme dissidences n’ont jamais manqué de puiser, y compris aux XIXe et XXe siècles. Certes, devenu impérial, le pouvoir ottoman s’est empressé d’introduire une frontière entre lui et la turcité, assimilant les Etrak (les Turcs), au même titre que les Urub (les Arabes) ou les Ekrad (les Kurdes), à la reaya, à savoir la paysannerie dominée. Ce n’est pas pour autant que les sultans renoncèrent à « la loi de mon père et de mes aïeux » (atam ve dedem kanunu), comme ils le rappelèrent à maintes reprises.

La deuxième tradition est, nous l’avons souligné, impériale, romaine et/ou byzantine. La conquête de Constantinople, ville que Mehmed II choisit pour capitale au détriment des anciens sièges de l’État, Bursa et Edirne, au grand dam des croyants, joue un rôle décisif dans la réappropriation de l’imaginaire de l’éternité impériale. Mehmed II se présentait déjà comme le kayzer-i iklim-i Rum, kaiser du pays rom. Son successeur pas si lointain, Süleyman le Magnifique, qui domine 4, 20 % de la population mondiale (21 millions sur 500 millions estimés), mais déjà une grande partie du monde antique, est plus qu’un simple kayzer-i Rum, puisqu’il se contemple dans une grandeur multi-impériale :

[…] moi qui suis l’Empereur des puissants empereurs, le prince des princes, le distributeur des couronnes des Roys qui sont assis sur les trônes du monde, l’ombre de Dieu sur les deux terres, le possesseur de la mer Blanche [Méditerranée] et de la mer Noire, le souverain de l’Asie et de l’Europe, de la Caramanie, de la Grèce, et de tout le pays d’Alexandre le Grand, le maître de Diarbekr, de tout le pays des Curdes, de l’Erdebiyan, de la Perse, de Damas, d’Alep, de l’Égypte, de La Mecque et de Médine, de Jérusalem et, de l’Arabie heureuse et Pétrée, et [tant] d’autres pays conquis par mes glorieux ancêtres […].

Il faut sans doute des études comparatives poussées pour savoir dans quelle mesure la réappropriation par des sultans ottomans du titre de kaiser de Rome fait débat en Europe. Tout indique cependant qu’il est admis comme légitime par nombre de chrétiens pour qui cette appellation renvoie à la détention effective du pouvoir au cœur de la Deuxième Rome et non pas à une appartenance religieuse. À titre d’exemple, un dignitaire grec d’Anatolie s’adresse ainsi à Mehmed le Conquérant : « Que personne ne doute que tu es l’empereur de Rome, car est l’empereur celui qui détient de facto le centre d’Empire et Constantinople est le centre d’Empire romain. Tu n’as pas pris cette ville [de la main] des hommes, mais de Dieu, grâce à ton épée. Par conséquent, tu es l’empereur légitime des Romains et l’empereur des Romains est l’empereur du monde. » Une médaille à son effigie, frappée après sa mort, présente Mehmed comme Bizantii Imperatoris et Ottomanum Turcarum Imperator, titres qui sont repris pour celles commémorant Selim Ier et Süleyman le Magnifique. Plus tard, le diplomate vénitien Marcantonio Barbaro (1518-1595) écrit : « Puisque par la permission de Dieu, l’empereur ottoman, au cours de victoires continues, s’est emparé de tant de provinces et a assujetti tant de royaumes, et de ce fait s’est rendu formidable au monde entier, il n’est pas hors de raison de se demander s’il ne peut pas finalement aller jusqu’à une monarchie universelle. »

La troisième généalogie ottomane, enfin, s’ancre dans l’islam : s’imaginer comme kaiser ou s’imposer comme rumi revenait dans les faits à vouloir « instaurer l’hégémonie politique ottomane », à partir d’une « orientation religieuse-civilisationnelle rivale », dans et sur l’Europe. Les Ottomans n’entraient pas dans cette compétition avec les puissances européennes en tant que continuateurs des anciens empires musulmans, ni même simplement comme des héritiers des Seldjoukides, mais bien au nom d’un islam de conquête, portant la dar al-islam (« maison de l’islam ») au-delà de ses frontières traditionnelles. Même si de nombreuses zones de doute et d’incertitude demeurent, les historiens, y compris ceux qui sont les plus proches de la première généalogie qui fixe aux Turcs une mission d’« ordre universel » (cihan hakimiyeti mefkûresi), s’accordent pour reconnaître le rôle de l’esprit de la « guerre sacrée victorieuse » (gaza) dans la « colonisation » ottomane. Cette expansion musulmane ne se réalise cependant pas par l’intermédiaire des acteurs religieux qu’on peut qualifier d’orthodoxes, appartenant à un establishment étatique, mais plutôt par des derviches, des ahi (membres de fratries, et parfois de guildes), ou des volontaires ou mercenaires se définissant comme gazi. Sans eux, le beylicat ottoman n’aurait jamais pu trouver les ressources, militaires mais aussi « spirituelles », nécessaires pour s’étendre au-delà d’un espace turcique délimité. Le récit de l’époque de la fondation (qui lui est cependant postérieur) évoque fréquemment la force émotionnelle que procure l’esprit de gaza, Orhan (r.1326-1360), fils du fondateur Osman, étant lui-même représenté comme un combattant de la guerre sainte. L’un de ses descendants, Murad Ier, poignardé à mort sur le désormais trop fameux Champ-des-Merles au Kosovo par un officier serbe (1389), est même considéré comme un chehid, autrement dit un martyr ayant donné sa vie en témoignage de l’unicité de Dieu et la prophétie de Muhammed. L’argument religieux continue à être utilisé encore massivement dans les années 1520, à savoir près de sept décennies après la chute de Constantinople, lors des campagnes des Balkans et la conquête de Rhodes. Certes, avec le temps, l’appel à la guerre sainte résonne moins et les sultans ottomans se considèrent comme des souverains avant d’être des gazi . Mais même au moment de son expansion maximale, l’empire ne peut se concevoir autre que musulman, en tout cas dans ses propres dispositifs symboliques. Ainsi, « il apparaît que les sultans éprouvèrent le besoin de conserver constamment le Saint Manteau auprès d’eux, puisqu’ils prenaient le soin de l’emporter avec eux lors de leurs déplacements à Andrinople ».

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