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Histoire de Molly, fille de joie

De
250 pages
L'histoire de la jeune Molly, de son vrai nom Margaret von Staden, est une plongée dans les bas-fonds du quartier canaille de la Barbary Coast à San Francisco au début du XXe siècle. Molly écrit l'histoire de son cheminement vers la prostitution, peu avant de mourir à 22 ans de la tuberculose ; elle est encouragée dans ce travail par une femme policier, par le rédacteur en chef d'un journal, par les suffragettes américaines, qui vont essayer, mais sans y parvenir, de publier cette autobiographie.
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Histoire de Molly, fille de joie
San Francisco
1912-1915

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions

Sébastien JABUKOWSKI, Professionnalisation et autorité, le cas de l'armée française, 2007. Bruno PÉQUIGNOT (dir.), Maurice Halbwachs: le temps, la mémoire et l'émotion, 2007. Eguzki URTEAGA, Études sur la société française, 2007. Bernard CONVERT et Lise DEMAILLY, Les groupes professionnels et l'internet, 2007. Magdalena JARVIN, Vies nocturnes, 2007. Jean-Yves CAUSER, Roland PFEFFERKORN et Bernard WOEHL (sous la dir.), Métiers, identités professionnelles et genre, 2007. Fabrice RAFFIN, Friches industrielles, 2007. Jean-Pierre BASTIAN (Sous la dir.), Religions, valeurs et développement dans les Amériques, 2007. Alexis FERRAND, Confidents. Une analyse structurale de réseaux sociaux, 2007. Jean-Philippe MELCHIOR, 35 heures chrono! Les paradoxes de la RIT, 2007. Nikos KALAMPALIKIS, Les Grecs et le mythe d'Alexandre, 2007. Eguzki URTEAGA, Le vote nationaliste basque, 2007. Patrick LE LOUARN (Sous la dir.) L'eau. Sous le regard des sciences humaines et sociales, 2007. Claudine DARDY et Cédric FRETlGNE (Sous la dir.), L'expérience professionnelle et personnelle en questions, 2007 ; Magali BOUMAZA et Philippe HAMMAN (dir.), Sociologie des mouvements de précaires, 2007.

Suzie GUTH

Histoire de Molly, fille de joie
San Francisco 1912-1915

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03752-6 BAN: 9782296037526

Sommaire INTRODUCTION Chapitre 1. La ruée vers l'or, le modèle réglementariste

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français.

15 23 24 26 26 27 28 29 29 30 35 37 37 42 48 52 58 62 64 66 70 72 79 98 99 103 109 114 122 130 139 140 144 163 172

Chapitre 2. L'histoire de Molly. 2.1. Les sorties. 2.2. La solitude et Sainte Catherine. 2.3. Le trottoir. 2.4. Chez Pearl Morton. 2.5. Chez Madame Bush. 2.6. Chez Madame Belmont. 2.7. Dans un crib. 2 8. Sur Washington Alley alias Fish Street. Chapitre 3 Journal de Molly, fille de joie à San Francisco. 1. Mon enfance et mon adolescence.
1.1. 1.2. 1.3. 1.4. 1.5. 1.6. 1.7. 1 8. Mon enfance. La vie au travail. À l'atelier. La rencontre d'Abraham et les sorties. La défloration par Ben. La grossesse. Sainte Catherine. L'Hôpital de la ville et du comté.

2. Du Dancing au trottoir.
2.1. Chez Spider Kelly. 2.2. Le trottoir. 3. Itinéraire des maisons closes. 3.1. Premier bordel: chez Pearl Morton. Le fantasme de la clinique et de la collection de photos. La grande vie et le bordel de luxe. Ce n'est qu'une maison close. 3. 2. Les bordels de Commercial Street. 3. 3. A l'hôpital de la ville et du comté. 4. Les maisons closes de la Barbary Coast. 4.1. Chez Mademoiselle Belmont. 4.2. Cribs et maisons closes. 4.3. Le dernier bouge.

5. Conclusion

Chapitre 4 La lady et la prostituée. 4.1. Le suffrage féminin aux États-Unis et les travaux sur la prostitution pendant la période réformiste. 4.2. L'égalisation des conditions.
4.3. La traite des blanches.

183 183 185 189 195 199 205

4.4. La loi Mann. 4.5. La réécriture du manuscrit et les aides aux autres prostituées.
4.6. Conclusion

Chapitre 5 La fin de la tolérance et la fin de la Barbary Coast.
Chapitre 6 En guise de conclusion: la jeune fille aux violettes.

209

217 223 226 229 230 231

Annexe: La topographie de San Francisco interprétée par Molly. 1. Les pares: Golden Gate, Shell Mound Park et Cliff House 2. Shell Mound Park. 3. Le restaurant français. 4. La topographie des bordels de San Francisco.

Table des illustrations Devant le Spider Kelly en 1911. À l'intérieur du Spider Kelly, Taxi Dance Girls. Le Poodle Dog: la salle à manger. La Barbary Coast. Plan du quartier de San Francisco où vit Molly. 245 245 246 246 247

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INTRODUCTION

L'historien Corbin, auteur d'une fresque admirable et savante des prostituées du XIxe siècle français, rappelle que le plus vieux métier du monde est aussi le plus mal connu: il n'existe aucune autobiographie de prostituée, sauf quelques récits de rédemption, ou de prostituées recherchant le pardon par l'entremise d'une association philanthropique. L'histoire de Molly s'intègre dans ce deuxième cas de figure, mais si la réparation domine une partie du discours, elle n'est pas omniprésente dans le récit, et la véracité de son propos est corroborée par ce que nous savons des Madames de San Francisco, de la prostitution sur la Barbary Coast au XIxe siècle et au début du xxe. Probablement en raison de la destruction massive de la ville en 1906, les habitants de San Francisco, ainsi que leurs institutions comme la bibliothèque de la ville, ont réuni des milliers d'images, de photographies, de films d'amateurs, telle cette séquence de 1905 où le cadreur s'est installé dans le cable-car qui descend Market Street. Paradoxalement, la ville la plus détruite par des phénomènes naturels nous est aussi matériellement la mieux connue. Bien d'autres villes ont été détruites, mais aucune ne bénéficie de ce recueil de données mis à la portée du grand public, d'abord dans une bibliothèque, puis numérisé pour être mis à disposition du monde entier1. Le manuscrit de Molly devait avoir à l'origine plus de cinq cents pages. Nous disposons ci'un exemplaire dactylographié qui serait une copie d'une version antérieure, elle aussi dactylographiée, car elle comporte des annotations qui portent sur l'exemplaire de référence. Bien que nous n'ayons pas eu en main l'exemplaire original, qui n'existerait plus, selon une bibliothécaire de la bibliothèque de Schlesinger (Harvard), mais la copie de Chicago, nous pouvons cependant observer le style du texte, sa composition et retrouver tous les lieux et les autres données matérielles qui y sont mentionnés. Cette autobiographie se trouve dans deux bibliothèques américaines sous deux formes différentes. À La Regenstein Library de l'Université de Chicago, elle se trouve dans le dossier de Robert
I

Consulter

Ie site de la San

Francisco

Public

Library

(http://sfpUib.ca.usl)

Park un des fondateurs de la sociologie dans cette université illustre - dans le carton Pacific studies. Robert Park fut le directeur d'une grande enquête sur les attitudes raciales envers les minorités venant d'Extrême-Orient sur toute la côte du Pacifique de Vancouver à San Diego. 11recherchait ce que l'on appelait des documents personnels, autobiographies, lettres, et ce document lui fut remis. 11peut lui avoir été donné par son confrère Older, un journaliste réputé que nous allons retrouver dans le commentaire de l'ouvrage, mais il peut aussi avoir été proposé par une femme philanthrope ou appartenant à une ligue électorale féminine. De nombreux exemplaires de la biographie ont été dactylographiés et chaque femme acquéreur donnait quelque chose pour ce travail. Une version différente et totalement réécrite se trouve à la Bibliothèque Schlesinger sous la rubrique suffrage féminin. Alors que la version de Chicago ne comporte pas de subdivisions, nous trouvons là un texte au vocabulaire plus riche, divisé en chapitres et en paragraphes; les parties où l'autobiographe implore la population de San Francisco ont été totalement gommées. Les deux versions quoique disparates s'appuient cependant sur le même fond, la version de Chicago semble la plus proche de l'original alors que la version de la Bibliothèque Schlesinger a été retravaillée. Nous avons préféré dans l'ensemble présenter la version de Chicago, car elle semble mieux correspondre à la jeune fille par ses maladresses de style et de vocabulaire. Elle l'a écrite en compagnie de Madame O'Connor (Mother), une femme policière qui semble avoir été la seule personne en qui elle ait eu confiance. Nous avons ajouté un chapitre sur les maisons d'abattage et les maquereaux qui se trouve dans la version de la Bibliothèque Schlesinger, mais qui ne figure pas dans la version de Chicago. Ce chapitre éclairera le lecteur sur les différents types d'établissements de San Francisco et les hiérarchies dans la prostitution. Cette autobiographie n'a pas été écrite en une fois, elle a été abandonnée, puis reprise, bien que les trois quarts du texte donnent le sentiment d'une continuité dans l'écriture. Le dernier quart semble avoir été écrit après une pause et ne reflète plus le même esprit, on y perçoit une forme de lassitude et le désir que cela finisse ; c'est pourquoi nous avons abrégé les parties les plus confuses et redondantes qui se trouvent au début et dans les dernières pages, à la fin du document. On lit vers la fin une forme de déses-10 -

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pérance, de pessimisme devant la vie. La jeune femme ignorait que la carrière d'une prostituée était presque toujours en pente descendante, elle se réfère, quand elle écrit le dernier épisode, à une maison close d'une ruelle de la Barbary Coast, où, en raison des bas tarifs, il lui faut avoir beaucoup plus de clients; elle est au plus bas de la prostitution. Elle décrit l'enfer sans le décrire, elle semble partager l'ethos du métier et en même temps le rejeter. Chose plus grave, elle a perdu le rêve d'une libération possible; elle est confrontée à la fermeture du secteur réservé (Red Light Abatement Act) et le souci du lendemain devient chaque jour plus crucial. Il semblerait que la censure la plus importante soit celle que l'auteur de ces mémoires s'impose à elle-même, que ce soit dans le vocabulaire ou dans les expressions. Rien n'est vulgaire dans son récit, et si la vulgarité se manifeste ici ou là, elle est le résultat d'une traduction qui n'hésite pas à évoquer le claque, le bordel, les putains et les catins, là où Molly emploie rarement le terme de maison close; seuls les marlous échappent dans le manuscrit à cette discipline lexicale, comment d'ailleurs les nommer autrement? Les femmes philanthropes les désignent par une périphrase: "ceux pour lesquels il n'existe pas de mot en anglais". Le texte anglais est donc corseté, il n'y a pas de vulgarité, pas de description d'actes sexuels; rappelons qu'au XIXe siècle les médecins, en évoquant les pratiques et les maladies, font usage du latin pour éviter toute vulgarité et surtout toute compréhension par des oreilles trop sensibles. Ainsi, la prostitution est désignée principalement par les deux expressions: the sporting life et the life; un lecteur inattentif pourrait se laisser prendre à la banalité du propos, s'il ne se rappelait à temps qu'il s'agit là d'une activité fortement stigmatisée qui se pratique dans un quartier spécialisé, le quartier à la lanterne rouge. Comme le rappelle Molly, les femmes sont facilement reconnaissables par le côté clinquant de leur habillement, mais aussi par le maquillage blanc, le rouge à joue et leurs tenues de travail, qui doivent souligner l'érotisme, avec goût dans la grande tolérance, avec ostentation dans les bordelos de la Côte de Barbarie. Older Fremont habille en 1917 une de ses journalistes en catin, c'est la fille d'un juge et elle est chargée de chercher du "travail" ; il veut montrer par cette expérience les difficultés que rencontrent les prostituées à quitter leur univers professionnel pour devenir des femmes laborieuses comme les autres.

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La correction de l'expression dans son manuscrit correspond aussi aux valeurs attribuées au langage correct: jurons et blasphèmes sont à cette époque des fautes graves et ne devaient pas être entendus par des oreilles féminines. Dans cette période postvictorienne, les hommes et les femmes mènent des vies séparées, correspondent entre eux sur un mode formel et convenu, mais l'ébriété permet de dépasser les limites du convenable, Molly ne dit-elle pas qu'une fille dansait sur la table dans un restaurant connu? Bien qu'elle ait exercé un métier physique, elle ne cite pratiquement aucune partie du corps, elle reste de la plus grande discrétion sur la nature de son activité et n'évoque la syphilis que sous le terme de la maladie. Le corps, conformément à l'usage bourgeois, est absent du propos et lorsque qu'il faut l'évoquer, il n'en est question que par la souffrance, la mort, la rédemption. Le corps de Molly reste tout au long du récit un corps catholique, coupable, honteux dans son activité, mais narcissique dans ses aspirations juvéniles. Danser avec des Japonais, des Chinois ou des Philippins, cela est possible, mais induit la souffrance. Verser une première avance pour une robe grâce à l'activité de prostitution ne suscite guère de commentaire réprobateur: la fin justifie les moyens. Molly fait partie par ailleurs du monde masculin, caché aux femmes de bonne vie et de bonnes mœurs, et, dans une certaine mesure, elle a intériorisé l'ethos bourgeois qui opère une rupture totale entre les deux mondes: le silence doit régner sur les activités licencieuses et le monde des prostituées pour que la vie ordinaire puisse suivre son cours. Elle s'insurge contre la toutepuissance masculine, contre le fait que les prostituées soient les seules à porter le poids de la honte et de la souillure, alors que les hommes restent dans l'ombre, impunis. Elle s'insurge contre le fait que, lorsque les femmes tombent malades de la syphilis, elles sont victimes d'une ablation totale des organes féminins, alors que les hommes ne risquent pas cela! Cette réflexion naïve nous indique la façon dont les prostituées voient une des conséquences possibles de leur métier: c'est une mutilation qui conduit à la négation de la vie d'une femme, à l'impossible procréation. La prostituée est donc vue comme la femme stérile par excellence, tant par les prostituées elles-mêmes dans les craintes qu'elles expriment, que par la Faculté qui s'étonne de leur faible taux de reproduction.

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Nous avons donc plusieurs manuscrits de Molly, les dactylographes firent de nombreux exemplaires pour les vendre, mais les femmes philanthropes cherchaient aussi, en cette période progressiste, à montrer le vrai visage de ce métier et nous évoquerons leurs raisons et leurs motivations. L'objectif visé était de publier une histoire vécue de la prostitution aux États-Unis, mais il ne fut pas atteint pour des raisons que nous ignorons, mais que nous pouvons subodorer: une telle publication n'aurait-elle pas eu un relent de scandale? L'autobiographie de Nell Kimball fut publiée longtemps après que son auteur ait commencé l'ouvrage: les Madames faisaient certes partie de la chronique des faits-divers, mais elles ne devaient pas figurer dans les librairies. On peut s'étonner qu'un manuscrit se trouve à la Bibliothèque Schlesinger de Harvard, dans la banlieue de Boston, et se demander ce que fait ce document si loin du lieu de sa production. Les derniers jours de Molly répondent à cette interrogation, elle était très malade (la phtisie sans doute, la syphilis selon une autre source) et avait été recueillie, grâce à l'entregent de madame O'Connor, la femme de la police de San Francisco, par une femme qui tenait une ferme dans la vallée de Napa en Californie du Nord. Cette dame de la Napa Valley avait été sollicitée par des femmes philanthropes de l'Est. C'est ici qu'interviennent Harriet Burton Laidlaw, sa fille et d'autres bienfaiteurs. Elles ont pris soin d'elle et l'ont entourée de leur affection. F. L. a repris le manuscrit de Molly, l'a travaillé, l'a divisé en chapitres de taille équivalente, a rajouté, par rapport au manuscrit original, un chapitre sur les relations avec les maquereaux qui devaient beaucoup intriguer les dames de la bonne société. Nous avons appelé notre grisette Molly car elle habite le quartier des ouvriers irlandais et fréquente surtout des Irlandais: Spider Kelly, madame O'Connor. Elle a fréquenté des institutions catholiques et avait songé à devenir Sœur. Elle ne voulait en aucun cas que sa véritable identité soit connue, le manuscrit de la Schlesinger Library se trouve sous un nom allemand, nous avons préféré lui conserver une forme d'anonymat en lui donnant ce prénom illustre de la littérature: Molly. Babe correspondait à son nom de travail, mais elle n'était pas seulement une prostituée de San Francisco: elle nous a transmis l'histoire d'une jeune fille qui perd sa mère à seize ails et qui suit, sans en avoir conscience, l'itinéraire qui mène aux bas-fonds de la Barbary Coast.

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Nous présenterons d'abord brièvement la prostitution à San Francisco lors de la ruée vers l'or, car c'est à ce moment-là que les Madames françaises arrivent par cargaisons entières. Elles donnent le ton et les pratiques aux établissements, puis nous résumerons le récit de Molly sous une forme très synthétisée; nous évoquerons certains moments clefs de sa carrière et le passage d'une situation à une autre. Dans le chapitre quatre, nous évoquerons la relation particulière de la Lady et de la prostituée à cette période charnière du début du XXe siècle où naquirent les premières campagnes pour le suffrage féminin. Nous terminerons par une annexe relatant la topographie de la prostitution à San Francisco, cette Babylone américaine qui voulait rivaliser avec ses rivales Paris et Montmartre. En conclusion nous chercherons à connaître son devenir et à interpréter l'institution bâtarde des maisons closes américaines.

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Cha pitre 1. LA RUEE VERS L'OR, LE MODELE REGLEMENT ARISTE FRANÇAIS. Dans un ouvrage de Michel Le Bris, Samuel de Lapeyrouse relate la vie qu'il a menée à San Francisco. En 1851, voilà comment il voit la ville nocturne, alors qu'il allait visiter les maisons de jeux: "Il Y en avait un grand nombre et les rues Kearney, Commercial, Pacific, Dupont, Montgomeryainsi que la Plaza Mayor renfermaient les plus courues, parmi lesquelles je citerais la Polka, dont j'aurais à reparler dans le cours de mes récits, les Arcades, Diana, Bella Union et l'Eldorado. Rien de brillant et malheureusement d'attractif comme ces maisons; le luxe y était effréné, on y trouvait toutes les séductions, et la moins dangereuse n'était pas celle des charmantes sirènes qui trônaient derrière les bars somptueux Je pourrais bien facilement rappeler les

noms de cesfameuses mineuses d'or frappé, dont quelques-unesfirent et
surent garder une jolie fortune, mais je m'en abstiens parce que plusieurs d'entre elles se marièrent plus tard à d'honorables négociants et se sont conduites depuis avec une décence parfaite, du moins j'aime à le croire. Dans les bas quartiers de San Francisco, et surtout aux alentours des wharfs, on voyait un grand nombre de bouges où le jeu n'était pas moins animé que dans les salles magnifiques que je viens de nommer. Ces antres borgnes offraient à l'observateur des études saisissantes sur les types divers des étrangers qui les fréquentaient, et c'est là seulement que l'on retrouvait encore la manière primitive dont lejeu se pratiquait à l'époque
où les espèces monétaires manquaient absolument". On voit que dès sa fondation, la ville est divisée en deux secteurs de plaisirs, l'un raffiné et l'autre plus populaire. Bénard de Russailh évoque lui aussi la fureur du jeu à San Francisco. Les Français qui tiennent des maisons de jeu se trouvent à Commercial Street: "C'est là que trône le lansquenet, le tren te et quarante, le loto, le baccarat etc. Là que la loyauté existe, mais les avantages qu'a le banquier enlèvent au joueur presque toute possibilité de gagner... La Polka tenue par le frère du célèbre Barroilhet de l'Opéra; le Café des Artistes, Cairo House, Fashion German Saloon, Commercial Coffee House sont chaquesoir fréquentés par une foule immense qui, si

elle ne joue pas, fait au moins des dépenses à la barre. Heureux

qui a pu

monter une maison semblable, dans un temps donné sa fortune sera faite".

Plus loin, il s'attarde sur les femmes françaises, on en trouve dans toutes les maisons de jeux pour attirer le client: l'une tient un comptoir de cigares, une autre est couturière, mais vend aussi ses faveurs, une autre prédit l'avenir. Toutes ces femmes, d'après l'auteur, gagnent beaucoup d'argent, car les tarifs sont prohibitifs, comparés aux tarifs français. Sur une gravure parue dans un journal américain et publiée dans l'ouvrage de Michel Le Bris, on distingue déjà la direction de Jackson Street, quatre beautés sont présentes: The San Francisco Beauties - the Celestial, the Senora and Madame. Cette dernière est accompagnée d'une femme créole, elle porte un chapeau à plumes et sa jupe froufroute, elle est la plus gracieuse, elle préfigure la tenancière de maison close de la fin du XIxe et du XXe siècle. Les femmes de petite vertu sont arrivées par bateaux entiers, et pour beaucoup d'entre elles, le filon d'or se trouvait plus dans les salles de jeu et dans les maisons que dans les placers. Les lieux mentionnés différencient déjà les deux zones: le port, le wharf et ses bouges, et les établissements en hauteur où l'on joue. Les noms des lieux de plaisir vont, dans certains cas, rester ou devenir les noms d'établissements spécialisés. Jackson Street, comme la gravure le laisse supposer, est une rue spécialisée dans le commerce charnel, quant à Commercial Street, c'est la rue des établissements français; nous retrouverons Molly dans ces deux rues, dans une maison close bien américaine tenue par une Madame Bush, puis dans une autre maison sous la direction de Madame Belmont, mais tous ces établissements étaient dits français. Avant de poursuivre plus avant dans la ville du XXe siècle, nous allons donner quelques indications sur la prostitution au XIXe siècle en France, car elle servit de modèle et de contre-modèle à San Francisco. Nous n'évoquerons que les filles soumises, selon la terminologie française de l'époque, et non la prostitution de la lorette, de la demi-mondaine, de la courtisane qui composaient, on s'en souvient, une matière brute pour le romancier français ou les diaristes. La prostitution française pour partie appartient au milieu clos du réglementarisme, selon la formule de l'historien Corbin. En 1876, on comptait à Paris cent vingt-sept maisons de passe. Les filles isolées, mais encartées, devaient habiter soit dans des endroits réglementés, soit dans des maisons de passe, soit dans des immeubles avec autorisation. Les règlements sont municipaux ou

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préfectoraux et se multiplient à l'infini: on pourrait presque dire qu'elles ne peuvent que les enfreindre. Elles doivent se promener en cheveux pour qu'on puisse reconnaître leur métier, ce qui explique l'expression de femme en cheveux, assimilée à une femme de mauvaise vie. La vie en maison bourgeoise est identique en France et sur la Côte Pacifique, notamment en ce qui concerne les repas: elles mangent quatre fois par jour de manière abondante, mais ont à l'égard de la patronne des obligations de réserve et de respect. En province, on ferme à minuit au plus tard, à vingt-deux heures à Nantes, alors qu'à Paris on ferme entre vingt-trois heures et deux heures du matin. Le client est introduit au salon où les prostituées sont assises en file et attendent son choix en silence. Les conversations des filles portent surtout sur la visite médicale, qui se fait à l'hôpital pour les filles encartées, dans la maison close pour les femmes enfermées. Regarder les organes génitaux avec le spéculum appelé le pénis de l'administration est considéré comme un viol par certains, et même pour les médecins, il existe une gêne pour se livrer à cet examen. Corbin cite les termes employés par les médecins: c'est une flétrissure, un acte avilissant, un acte attentatoire à la dignité humaine. "En 1859, Dupin considérait l'incarcération des filles comme moins grave que la visite". La visite était hebdomadaire pour toutes, en conséquence le bordel devait se pourvoir en chaise d'examen et en instruments, mais les tenancières dissimulaient souvent les lésions de leurs filles, et certains médecins constatent l'art de cette pratique. Il existe aussi un dispensaire, non loin d'un commissariat de police chargé du racolage et des filles encartées, et, bien entendu un pavillon à Saint Lazare pour soigner les syphilitiques. C'est, selon l'historien, le dispensaire qui fut l'objet du plus grand nombre de critiques et d'attaques. Il cite le grand nombre de cas examinés: cinquantedeux cas à l'heure, ce qui montre le peu de sérieux de ces examens! Un médecin bordelais avait mis au point une technique permettant aux femmes de se faire examiner en vêtements et en gardant le chapeau! La mise en fiche est minutieuse et comporte plusieurs fichiers. Une vénérienne est immédiatement envoyée à Saint Lazare et elle est contrôlée après sa sortie. Le professeur Barthélemy établit ce portrait robot de la prostituée: « Déflorée à seize ans et demi, prostituée à dix-neuf ans et demi, syphilisée à vingt-trois,

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elle cesse de transmettre la maladie vers vingt-sept ou vingt-huit ans. La publication en 1909 des résultats des observations du docteur Le Pileur allait plutôt confirmer les travaux du docteur Julien; sur dnq mille vénériennes soignées par lui à Saint Lazare, 28,7 % avaient moins de dix-huit ans et 63 % moins de vingt et un ans ». En d'autres termes la maladie se transmettait beaucoup plus rapidement qu'on ne l'imaginait. L'infirmerie de Saint Lazare, où sont hospitalisées les vénériennes, donne lieu à bien des polémiques: prison pour les uns, mal nécessaire pour les autres. C'est dans certains de ces établissements, qui ressemblent effectivement plus à des prisons avec les portes cadenassées, les fenêtres grillagées, des conditions sanitaires plus que douteuses, que la révolte va émerger, relayée par les antiréglementaristes. La plupart des pays avaient repris le modèle réglementariste français et Molly nous raconte celui-ci à travers le prisme de son expérience californienne. Molly se plaint à maintes reprises de la procédure de la Clinique Municipale, et surtout elle s'inquiète de la photo la représentant dans le carnet. Tantôt elle s'interroge et se demande pourquoi les hommes ne doivent pas être, eux aussi, pris en photo, ou elle se demande au contraire pourquoi ils viennent la voir discrètement en faisant de telle sorte que personne ne les aperçoive. Elle oppose dans le récit son visage, c'est-à-dire elle-même, son propre moi et le boudoir fermé où certains clients se réfugient par discrétion et par crainte sans doute d'être vus en une telle compagnie. L'une est vue et photographiée, l'autre se réfugie dans la clandestinité et les boudoirs des maisons closes. Molly plaide pour l'équité dans les relations sociales, elle pense qu'elle accepterait mieux l'obligation de la photo, si les hommes étaient eux aussi photographiés. À sa manière naïve, elle va recenser toutes les situations inéquitables en oubliant le principal: le fait d'être payée pour un acte sexuel change fondamentalement la donne. Ce n'est que progressivement qu'elle prendra conscience de sa véritable situation sociale. Elle ne le sait pas encore lorsqu'elle habite chez Pearl Morton, dans une maison de luxe, aux meubles en palissandre. Mais au fil du récit, et surtout dans le dernier lupanar à Fish Street dans cette ruelle étroite, elle semble avoir réalisé, grâce sans doute au discours des abolitionnistes et aux polémiques sur la prostitution, qu'elle appartient à la caste la plus basse dans

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la société. Même les Chinois de la rue savent qui elle est. Or, dans leur monde les femmes prostituées sont des esclaves; c'est du moins ce qui en est dit. La sociologie de Chicago voyait dans les relations raciales, des relations de castes; telle était la thèse de Robert Park qui a été reprise par les étudiants de Chicago avec de nouvelles nuances. C'est par ce biais qu'il essayait d'expliquer l'isolement des Noirs du Sud américain; William Isaac Thomas partageait cette opinion, comme nous pouvons le lire dans un article de 1912. Ils considéraient tous deux qu'il s'agissait d'un isolement qui avait des racines culturelles. Park reprendra cette interprétation à plusieurs reprises, soit pour élaborer un cours, soit pour ses recherches sur les Asiatiques de la Côte Pacifique. La ségrégation est liée au système des castes, lui-même lié à des représentations, à des tabous, à la peur de l'autre. Il présentera, en rédigeant ses cours, plusieurs types sociaux comme le nègre marron, l'esclave libre, la quarteronne, le hobo, mais aussi l'homme qui fréquente les garnis et qui mène une vie nomade, l'homme marginal qui n'appartient à aucun monde, ni au monde blanc, ni au monde noir. L'école de Chicago raisonne sur la distance sociale, sur la création de mondes apparemment clos comme les ghettos, elle ne raisonne pas en termes de classes sociales transversales à la société comme le fera la sociologie française. Park se rallie néanmoins à l'interprétation de la classe sociale sur le tard, tout en rappelant que cette interprétation vaut pour le monde moderne et non, on serait tenté de l'écrire, pour le système de la plantation qui reflète encore la féodalité ou de petites féodalités. Ainsi cet abîme, qu'il avait qualifié de caste, et que ses étudiants avaient illustré à leur manière, n'est plus infranchissable, non pas en raison du connubium, mais en raison de l'existence d'une classe moyenne. Si l'on en croit Georg Simmel, la classe moyenne est ce qui lie les classes entre elles, celle du bas d'où l'on vient et celle du haut à laquelle on aspire. Ainsi la situation des Noirs et celle des autres groupes raciaux comme celle des Asiatiques n'est pas un problème spécifique, c'est un problème général de la formation sociale. La prostituée appartient elle aussi à un monde clos, à un ghetto, on serait tenté de dire à une caste, et elle croise dans l'exercice de son métier tous les autres groupes ostracisés. Molly mettra son point d'honneur à refuser tout contact professionnel avec les autres catégories ostracisées. Elle n'est pas

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comme ses voisines du Delvano qui fument, boivent et vivent avec des Philippins ou des Japonais. La prostitution quasi légale conduit à une situation inédite, où, d'une part elle s'exerce dans un secteur spécifique avec ses propres institutions, comme celles prophylactiques de la clinique municipale ou celle du bureau d'enregistrement en vertu du Mann Act (la loi de Mann devant permettre de lutter contre la traite des blanches), d'autre part elle secrète de nouvelles marginalités qui vont se superposer à celles déjà existantes : les marginalités raciales et ethniques. La femme publique, plus qu'une autre, est sensible aux discriminations. Les maisons closes sont blanches, noires ou chinoises; la prostituée est l'instrument de l'ostracisme et elle est aussi l'image de la femme offerte, de celle qui se donne à tous. Nous verrons que dans les cribs qui s'adressent à des clients blancs la nationalité, la race, l'ethnie conduisent dans le même établissement à des tarifs différents. La photo sur un carnet et dans un fichier préfigure pour Molly cet ostracisme qu'elle va mieux percevoir sur la Côte de Barbarie, quand son établissement, comme les autres d'ailleurs, deviendra un objectif de promenade pour la foule, et plus précisément pour la foule du samedi soir. On vient voir les putes. Elle comprendra sa situation lorsque son frère lui donnera un coup sur la tête. Dans son récit, elle fuit ensuite avec un marin, probablement dans les vapeurs de l'alcool et disparaît pendant trois jours. Le choc psychologique de cette rencontre avec sa famille dans un bouge, est trop lourd à porter, elle sait maintenant que son frère connaît son activité et partant toute sa famille. Mais à son retour il lui semble que Jimmy, son Jules, en ayant pris conscience de sa désertion possible est devenu par rétroaction un véritable mac ; il avait sans doute cru qu'il avait perdu sa gagneuse. Elle avait depuis longtemps compris le système du secteur réservé, celui des chambres meublées dans des immeubles spécifiques, où le loyer en raison des activités est plus élevé, de l'amende qu'il faut payer au policier toutes les semaines, des prix exorbitants que demandent tous ces marchands ambulants. Le genre de vie nocturne, le loyer payé à la semaine, les repas qui sont montés dans la chambre, nous sommes dans le type de quartier décrit par Harvey Zorbaugh dans The Gold Coast and the slum. Non qu'il s'agisse de quartiers de taudis particulièrement pauvres, mais il - 20-

s'agit, soit de quartiers du demi-monde, soit de quartiers pour une clientèle mobile (rooming house district). Zorbaugh cite par exemple la rue La Salle à Chicago. Une jeune fille, The charity girl, raconte son itinéraire et nous dit qu'elle est allée avec une camarade de la Salle à Dearborn Street, où la maison était plus propre et plus calme, mais comme elle l'affirme, ce n'est qu'un garni, et elle déteste maintenant cet affichage dans la rue : "chambres libres". Zorbough montre avec talent, dans un style qui tient plus du journalisme, qu'il s'agit de mondes spécifiques qui se sont créés, il reprend la description de la hobohimia d'Andersen, celle de Norman Hayner, qui montre que ces hôtels ont connu des jours meilleurs, et deviennent avec le temps des hôtels qui accordent des facilités: on glisse la pièce au groom pour qu'il fasse monter une dame. Ce ne sont pas encore des hôtels de passe, mais ils peuvent le devenir. Ces populations vivent différemment des autres, soit en raison de leur activité, soit parce qu'elles sont de manière constante à la limite de la solvabilité. Ainsi dans le Rialto de Chicago, où sévit le demi-monde, les prêteurs sur gages se suivent l'un après l'autre, Zorbough en compte six dans le même pâté de maisons. L'un d'entre eux voit même arriver une authentique princesse russe avec sa tiare de diamants, qui côtoie d'autres marginaux.

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Chapitre 2. L'HISTOIRE DE MOLLY.
Nous allons résumer l'histoire de vie de Molly, pour pouvoir mieux saisir la trame de la narration. Son récit couvre cinq cents pages manuscrites, rappelons qu'il est remis à une dame de confiance, Madame O'Connor, gardienne dans un commissariat de police, où la jeune femme s'est trouvée lors de la première arrestation; il s'agit de la dame qui dans son récit était gentille. Nous disposons de photos de Madame O'Connor, les femmes employées par la police qui furent au départ des bénévoles étaient si peu nombreuses qu'elles restent dans les mémoires et les dossiers. Molly vient du quartier de South of the Slot, considéré comme celui des ouvriers irlandais. Son père était docker sur le port, et il semblerait que son horreur de la boisson vienne de l'attitude de son père et de la dissonance sur ce sujet entre son père et sa mère: cette dernière n'arrêtait pas de dire que l'on ne nait pas ivrogne, et Molly ne cherche-t-elle pas à dire que l'on ne nait pas prostituée? Dans son quartier populeux, on pratiquait, selon ses propres notations, la course au pot de bière. C'est une enfant du milieu d'une famille de six enfants. La benjamine des filles, celle qu'elle promène dans la carriole à roulettes de son copain (a coaster) et rainé des garçons vont mourir; elle appréhende leur mort à travers le chagrin et le deuil de sa mère. En raison du chômage technique de son père, qui s'est cassé une jambe, de la tuberculose du frère ainé, elle cherche du travail, vraisemblablement vers l'âge de douze ans. Ses employeurs la traitent souvent de bébé, car elle aime beaucoup les confiseries et semble avoir souvent une sucrerie dans la bouche. Comme elle écrit l'histoire de vie d'une prostituée, elle a tendance dans son récit à insister sur sa pudeur, sur son ignorance des choses du sexe et de la génération, et sur la résistance qu'elle a manifestée face à des employeurs libidineux, qu'il s'agisse du tailleur pour dames ou qu'il s'agisse du médecin. Elle relate aussi, sans en indiquer les contenus, les mots sales que les garçons prononçaient et que sa mère corrigeait lestement par une fessée: il s'agit sans doute du mot whore (prostituée) qui est son état actuel. Elle est menue et de petite de taille, plus tard l'un de ses amis lui dira qu'elle est mignonne. Son récit évoque beaucoup l'habillement, les robes, les jolies choses, comme l'étole d'hermine (nous

disposons d'une photo de ce type d'article: ce n'était pas un simple tour du cou, mais une véritable étole de fourrure, à l'imitation de celle que portait une cantatrice célèbre pour son tour de chant). Le narcissisme de Molly semble constant pendant toute la durée de sa narration, même dans ses périodes de dépréciation d'ellemême et de sa situation. Elle semble correspondre à l'image que trace Laure Adler de la grisette, une jeune ouvrière, pimpante, qui s'extériorise plus que les autres et qui aime vraiment son premier amant. En 1906, San Francisco est détruite dans sa majeure partie. Molly, comme nombre d'habitants de San Francisco, va vivre sous la tente dans le Golden Gate Park. Cette situation ne durera que cinq mois, mais ce sont cinq mois de santé en plein air, puisqu'on pense qu'elle a la faiblesse pulmonaire de ses frères et sœurs; mais à cette époque la peste bubonique fait aussi des ravages et elle est souvent qualifiée de phtisie, car les Sanfranciscains ne veulent pas admettre qu'il y ait chez eux une épidémie qui reprend vigueur après le tremblement de terre. Après le passage par le village de toile du Golden Gate, elle ira d'employeur en employeur, tantôt apprenant la couture, tantôt gardant un enfant, tantôt faisant du ménage. Lassée après les avances de deux employeurs qui cherchent à la séduire, l'un dans son atelier de couture, l'autre à Cliff House lorsqu'ils promènent ensemble l'enfant, ainsi que par les nombreuses heures de ménage chez une dame, elle décide de devenir ouvrière comme les autres, comme sa sœur. 2.1. Les sorties Elle travaille dans une entreprise de textile de quarante personnes, et elle sort avec ses collègues, pour aller voir un spectacle à bon marché ou acheter une glace. Le lundi, certaines de ses camarades racontaient leurs sorties dans un restaurant français, et elle rêvait d'en faire autant et de rencontrer des garçons d'une autre classe sociale. Sa mère meurt, alors qu'elle a seize ans et demi. Elle n'arrive pas à exprimer sa douleur lors de son décès, et elle compense par des comportements excessifs lors de ses sorties. Ses références à sa mère sont fréquentes dans le récit: une femme très catholique, qui ne sortait de chez elle que pour aller à l'église, tous ses enfants sont allés à l'école catholique. La perte de l'amour maternel et l'affection qu'elle lui témoigne en retour dans la narration, rendent Molly sympathique aux dames qui vont s'occuper

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d'elle jusqu'à sa mort. Elles voient en elle de la sensibilité et comme elle était en quête d'affection, elles la considèrent comme leur chère enfant (sans toujours savoir qu'elle avait été prostituée). Un dimanche, alors qu'elle se rend avec une amie et son compagnon à Shell Mound Park, un parc d'attractions de l'autre côté de la baie, elle rencontre Abraham et ses amis. Ils terminent la soirée ensemble avec May, sa copine. Elle est subjuguée, elle a rencontré son dandy qui porte une bague avec un diamant au petit doigt. Outre les sorties au restaurant, le Poodle Dog (considéré comme le meilleur restaurant français de San Francisco), elle va aussi chez Tait. Abe lui offre des bons d'achat pour les magasins: soixantequinze dollars pour acheter des gants et autres colifichets dans un grand magasin, vingt-cinq dollars dans un autre; le retour en machine avec chauffeur laisse penser à Molly qu'elle mène la grande vie. Abe veut faire d'elle sa maitresse, mais il ne peut l'épouser car il est juif, et ilIa prévient de cette impossibilité. Ill' emmène au Poodle Dog pour un premier essai de séduction, mais elle fait une crise d'hystérie dans la chambre. Lors de vacances passées par Abe à Los Angeles, elle sort avec un copain d'Abe, Ben. Elle pense que la boisson qu'il lui a offerte était trafiquée, car elle se retrouve le lendemain dans une chambre au Poodle Dog, dans un état qui ne laisse aucun doute sur sa condition de femme déflorée. On trouve des récits de ce genre dans des cas de traite des blanches, comme le mentionne Reckless: la femme est droguée, et, au réveil, elle se retrouve en maison close. Peu de temps après, elle est enceinte, elle va chez un médecin qui demande vingt-cinq dollars pour opérer un avortement. Sous un prétexte quelconque, elle obtient d'Abe les vingt-cinq dollars, mais elle apprend par le journal qu'un médecin qui a pratiqué l'avortement s'est fait arrêter: elle dépense la somme, car elle craint de subir le même sort et elle craint par-dessus tout le jugement de sa mère dans l'au-delà.

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