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Sous la direction de Jean-Noël Luc

Histoire

des gendarmes

de la maréchaussée à nos jours

Pascal BROUILLET, Jonas CAMPION,

Hélène (de) CHAMPCHESNEL, Édouard EBEL,

Benoît HABERBUSCH, Arnaud-Dominique HOUTE,

Emmanuel JAULIN, Sébastien LE PAJOLEC,

Roseline LETTERON, Aurélien LIGNEREUX,

Laurent LÓPEZ, Jean-Noël LUC, Louis PANEL

nouveau monde éditions

Suivi éditorial : Iris Granet-Cornée

Maquette : Annie Aslanian

Cet ouvrage est la réédition mise à jour de la première partie du titre Histoire et dictionnaire de la gendarmerie,paru en 2013 aux éditions Jacob-Duvernet.

© Nouveau Monde éditions, 2016

170 bis, rue du Faubourg-Saint-Antoine – 75012 Paris

ISBN : 978-2-36942-238-9

Dépôt légal : septembre 2016

Imprimé en Union européenne par Pulsio

Pour une histoire des « soldats de la loi »

par Jean-Noël Luc

27 mars 1939, 17 heures : deux gendarmes de la brigade de Lussac-les-Châteaux, dans la Vienne, se présentent au domicile d’un habitant de la commune de Bouresse. La raison de ce déplacement ? L’absence à l’école d’une fillette de 12 ans, placée comme domestique ! Mais le villageois, père de quatre enfants, n’est pas impressionné par les deux militaires qui l’interrogent, « revêtus de [leur] uniforme et conformément aux ordres de [leur] chef », comme le rappelle le procès-verbal. La suite de l’affaire ? Elle est rapportée par cette simple pièce, une merveille de l’administration française, au grand bonheur des historiens : « Cet homme n’a voulu recevoir aucune explication, il s’est mis en colère et nous a fait la réponse suivante […] : je ne l’enverrai pas en classe. Vous n’avez qu’à me verser le prix de sa nourriture et de son gage, puis elle ira à l’école. »

Au regard de la loi votée, il y a plus d’un demi-siècle, à l’initiative de Jules Ferry, ce père est coupable. Mais que peut faire le ministère de l’Éducation nationale quand il ne parvient pas à convaincre les derniers parents opposés à la scolarisation des enfants les plus grands ? S’adresser à la seule force publique, présente dans tous les cantons depuis le milieu du xixe siècle. En 1930, les brigades de gendarmerie reçoivent l’ordre d’enquêter sur l’absentéisme scolaire. Le gendarme, déplore peu après la revue officielle du corps, est sollicité de toutes parts : « il doit être à la ferme et au moulin ». À l’école aussi, pourrait-on ajouter. Et c’est pourquoi les autorités sont désormais mieux renseignées sur le rejet très résiduel de la scolarisation : trois jours après l’intervention des gendarmes à Bouresse, le commandant de la compagnie envoie une copie de leur procès-verbal au préfet et à l’inspecteur d’académie…

« Une surveillance moitié civile, moitié militaire, répandue sur toute la surface »

Si la nouvelle tâche attribuée aux brigades est discutée, c’est parce qu’elle s’ajoute à d’autres activités jugées abusives ou secondaires par les gendarmes au regard de leur cœur de métier : « assurer, dans l’intérieur de la République, le maintien de l’ordre et l’exécution des lois. Une surveillance continue et répressive constitue l’essentiel de [ce] service ». Inscrites dans l’article premier de la charte du corps, la loi du 28 germinal an VI (17 avril 1798), ces consignes figurent, mot pour mot, dans tous les textes organiques ultérieurs. Si la gendarmerie, précise encore la loi du 28 germinal, est instituée pour garantir « la sûreté des campagnes et des grandes routes », afin d’y « maintenir les communications et les passages libres en tout temps », elle doit également prêter « dans l’intérieur des villes toute main-forte dont elle sera légalement requise ». Au regard de ces responsabilités, la démarche des gendarmes poitevins peut paraître anecdotique. Comme l’enregistrement méticuleux, la semaine suivante, d’une plainte pour vol dans un jardin ! À tort, car ces actes microscopiques témoignent du « procès de construction de l’État au ras du sol », sur lequel l’historien Jacques Revel a justement attiré l’attention. Pourquoi la République enseignante se tourne-t-elle vers la gendarmerie à propos des entraves à la scolarisation des enfants ? Parce que c’est la seule force de police nationale dont les autorités disposent depuis l’avènement d’une nouvelle maréchaussée, au xviie siècle, et jusqu’à l’étatisation des polices municipales, en 1941. Le recours fréquent – et durable – à cette institution polyvalente et disciplinée, puisque militaire, s’explique d’abord par son implantation sur l’ensemble du territoire.

Napoléon avait bien compris l’avantage d’un dispositif qu’il recommande, en 1806, à son frère Joseph, installé sur le trône de Naples : « c’est la manière la plus efficace de maintenir la tranquillité d’un pays, et c’est une surveillance moitié civile, moitié militaire, répandue sur toute la surface, qui donne les rapports les plus précis. Ne croyez pas, avec quelques piquets, quelques détachements mobiles, obtenir ces résultats. Il faut des détachements stationnaires, qui apprennent à connaître les localités et les individus ». En quelques mots, l’Empereur a résumé l’essence du premier modèle gendarmique français : quadriller l’ensemble d’un territoire pour mieux le surveiller. C’est parce qu’ils sont des militaires disséminés dans la société que les gendarmes peuvent y assumer plusieurs responsabilités : surveillance générale, renseignement, maintien de l’ordre et assistance sous l’autorité du pouvoir civil, police judiciaire sous la tutelle des magistrats, police des armées en temps de paix comme en temps de guerre. La combinaison de tous ces traits distingue la gendarmerie, et auparavant la maréchaussée du xviiie siècle, des forces de l’ordre civiles, des polices cantonnées aux villes et des troupes de ligne.

La gendarmerie, mais laquelle ? Le « modèle gendarmique français » n’est pas conçu et mis en place, une fois pour toutes, à la fin du xviiie siècle. Légalement créé en 1791, le corps réutilise une partie de l’institution antérieure. Et la suite de son histoire n’est pas plus banale. Pérenne et rigide, la gendarmerie sait montrer, par moments, une véritable appétence pour le changement. Les organigrammes placés à la fin de cet ouvrage révèlent au premier coup d’œil des évolutions et des innovations, dans sa structure, comme dans l’étendue de ses missions et la manière de les accomplir.

Entre permanence et adaptation aux mutations de la société : la gendarmerie française ou le charme de la diversité

La gendarmerie nationale succède, au début de la Révolution, à la maréchaussée, instituée, au début du xive siècle, sous l’autorité des maréchaux de France et de leurs délégués, les prévôts, pour contrôler les troupes et réprimer leurs excès. Après l’organisation d’un noyau d’armée permanent, au milieu du siècle suivant, ce corps commence à s’installer en province, où sa compétence est progressivement étendue à des infractions commises par d’autres personnes que les gens de guerre et les vagabonds. Grâce aux « juges bottés », l’État royal dispose d’un instrument original, à la fois force de police et juridiction d’exception, pour affirmer son autorité. Les critiques des magistrats et des intendants provoquent cependant sa réforme générale au cours du xviiie siècle. Au sein de la nouvelle maréchaussée unifiée, des brigades de cinq hommes encasernés sont chargées d’assurer une tournée journalière dans chaque district. La militarisation simultanée de l’institution accroît son prestige et sa professionnalisation.

Que faire de ce corps, disponible et rallié dès 1789 à la Nation ? Le conserver, estiment plusieurs révolutionnaires, mais en le réformant pour créer la « force publique » à laquelle la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen confie la protection des individus. Après la suppression de la justice prévôtale, au nom de la séparation des pouvoirs, la loi du 16 février 1791 rebaptise la maréchaussée « gendarmerie nationale ». Si le nom de l’institution est emprunté à une ancienne unité de l’armée royale, l’adjectif « national » la rattache au nouvel ordre politique et social. Tout est dit dans les devises des premiers étendards attribués aux divisions de gendarmerie : « Force à la loi » et « Discipline et obéissance à la loi ». Le cavalier de la maréchaussée servait le roi, incarnation de l’État ; le gendarme fait respecter et doit respecter, lui aussi, la loi, expression de la souveraineté du peuple.

Édifié par la Révolution et l’Empire, à partir du legs de la maréchaussée, le cadre originel de la gendarmerie associe l’intégration du corps dans l’armée, avec une structure hiérarchisée, un encasernement et des engagements sur les champs de bataille, la subordination à trois ministères (Guerre, Police, Justice) et une implantation nationale à travers un réseau de brigades, chargées d’un large éventail de missions policières, civiles et militaires. Bonaparte comprend l’utilité d’une troupe – « l’arme », comme il aime l’appeler – répartie à travers un pays où il faut rétablir l’ordre. Sous le Consulat et l’Empire, les gendarmes relèvent tous les défis d’un État autoritaire en guerre. Ils rivalisent avec les agents de Fouché pour renseigner le prince, instigateur d’une concurrence dont il profite. Ils combattent avec succès le banditisme et l’opposition au régime, dans l’Ouest français comme dans les départements annexés.

Au cours des deux premiers tiers du xixe siècle, l’héritage napoléonien entretient chez les gendarmes une culture prétorienne fondée sur la fidélité au souverain, l’imaginaire guerrier, l’orgueil professionnel et l’application rigoureuse des lois. Le coût de cette conception très militaire du métier ? Un isolement dans la société malgré la proximité géographique des brigades et de la population. Sous l’effet des évolutions politiques et sociales, ce modèle cohérent s’effrite à partir des années 1880. Le ralliement graduel des gendarmes à la République et au nouvel esprit démocratique s’accompagne d’une volonté d’intégration, même au prix d’une banalisation du métier. L’idéal du soldat intimidant recule au profit de celui du représentant rassurant d’un ordre familier. Les gendarmes cantonaux renieraient-ils leur militarité ? Non, mais ils veulent conjuguer ses valeurs avec la polyvalence, la sédentarité et la culture émergente du service public. Ils se positionnent à l’interface entre le service de l’État et l’aspiration des citoyens à la tranquillité publique : ils deviennent, au sens social du terme, de vrais « policiers de proximité ». Ridicule et joviale, la figure du « brave Pandore » illustre cette première décrispation de leurs relations avec la population.

Autre tournant déterminant dans l’histoire de la gendarmerie française : la Première Guerre mondiale. Des gendarmes prévôtaux – le nom est emprunté à l’ancienne maréchaussée – sont détachés auprès des autres troupes pour y exercer les missions de police militaire. L’expression « soldat de la loi » a-t-elle été employée pour la première fois dans ce contexte ? C’est ainsi que se désigne, en septembre 1914, un officier prévôtal pour souligner son rôle d’auxiliaire de la légalité et de la justice au sein des armées. Plusieurs réformes succèdent aux multiples engagements de l’arme tout au long du conflit : création d’un commandement autonome, attribution du grade de sous-officier à tous les hommes du rang, émergence d’unités mobiles permanentes. « La Grande Guerre a été le creuset dont est sortie la gendarmerie du xxe siècle », conclut l’historien Louis Panel, en rappelant que l’institution « mobilisée, peu ou prou, dans sa tenue de 1870 [est] rendue à ses brigades dans celle de 1950 ».

Principale innovation de l’entre-deux-guerres : l’avènement d’un corps spécialisé dans la police des foules, la garde républicaine mobile (GRM). Cette seconde grande formation de l’arme peut être considérée comme le produit d’une deuxième version du « modèle gendarmique ». Elle rassemble 21 000 hommes en 1939, 10 000 en 1948, après la forte réduction des effectifs sous Vichy et la création des CRS à partir de 1944, 17 500 en 1980, 16 300 en 2007, puis 13 800 hommes à partir de 2012, notamment en raison de la suppression de 15 escadrons en 2010 et 2011. Dès 1930, les officiers de la GRM font évoluer la doctrine et la pratique du maintien et du rétablissement de l’ordre en fonction de deux objectifs : limiter la violence publique en général, prohiber la violence létale en particulier.

1940-1945 : quelques années suffisent pour altérer le rapprochement, initié un demi-siècle plus tôt, entre les brigades et leurs administrés. Subordonnés à l’État français et aux autorités d’occupation, les gendarmes contribuent – comme les agents de la police nationale, instituée en 1941 – à la mise en œuvre de la « Révolution nationale » et de la collaboration. Ils participent à l’arrestation et à l’internement des juifs et des tsiganes, à la réquisition forcée de la main-d’œuvre, à la répression des résistants. Mais au fil du temps, l’emprise arrogante des Allemands, les compromissions répétées de l’État français et la mise sous tutelle de l’arme engendrent un sursaut patriotique, des réticences, des oppositions. Le flottement puis la résistance, passive ou active, se développent au sein du corps à partir de l’automne 1942, donc avec un décalage par rapport à l’évolution de beaucoup d’autres Français. Plus de 220 gendarmes sont décédés au cours des opérations menées contre la Résistance ; plus de 330 ont été tués, et notamment fusillés, par les Allemands ; 250 sont morts en déportation. Au lendemain d’une épuration plutôt limitée commence, comme dans les autres corps de l’État, un long refoulement mémoriel, entretenu par une ego-histoire sélective et hagiographique. En 1992, soit trois ans avant le célèbre discours du président Chirac lors de la commémoration de la rafle du Vélodrome d’Hiver, le directeur général de l’arme, le magistrat Jean-Pierre Dintilhac, ouvre la première brèche dans cette amnésie : il reconnaît publiquement la responsabilité des gendarmes dans la politique répressive de Vichy.

L’arrêt des guerres de décolonisation ne met pas fin aux activités militaires de la gendarmerie, qui ne se limitent pas à la création intermittente d’unités combattantes, comme les légions de marche en Indochine ou les commandos de harkis. L’arme continue de participer à la défense et à la projection des forces à travers d’autres missions : l’encadrement de la conscription, jusqu’à sa suspension en 1997, la police militaire générale et judiciaire, la prévôté aux armées et plusieurs contributions à la sécurité du territoire et des sites militaires, aux interventions de l’État en mer et aux opérations extérieures. La formation au métier de gendarme, qui reste une profession dangereuse, y compris au quotidien, continue de privilégier, parmi d’autres valeurs, la discipline, la rusticité et le courage, jusqu’au don de sa propre vie.

Au cours de la deuxième partie du xxe siècle se développe une troisième version du « modèle gendarmique » : la spécialisation croissante par champ d’intervention et par fonction. La multiplication des formations, des unités et des services, sur fond de professionnalisation renforcée, répond aux mutations de la société, des loisirs et des risques. Elle s’accompagne d’une modernisation, précoce ou tardive, des matériels et des modes d’intervention, par exemple en matière de sécurité routière, de police judiciaire, de maintien de l’ordre et de télécommunications. Le « système D » ne disparaît pas pour autant de toutes les brigades : il permet d’améliorer des locaux dégradés ou d’entretenir des véhicules et des équipements de bureau dépassés !

La gendarmerie du début du xxie siècle ou le choc de la modernité

Si le xxe siècle de la gendarmerie s’accompagne d’une formidable expansion du corps et de ses missions, il s’achève au milieu des turbulences : mises en garde répétées, et négligées, des journaux corporatifs, « coup de colère de la brigade », en juillet 1989, lorsqu’un flot de lettres anonymes à la presse révèle des doléances anciennes, notamment à propos de la surcharge de travail, réclamations du Mouvement des femmes de gendarmes, constitué en avril 2000, manifestations de décembre 2001, « grogne » de l’automne 2007, relayée sur la Toile ! À crise exceptionnelle, mesures exceptionnelles. Des réformes tous azimuts font plus que précipiter la modernisation technologique et sociale de l’héritière de la maréchaussée : elles produisent, constate le sociologue François Dieu, une « gendarmerie nouvelle ». En 2009, le rattachement, contesté, du corps au ministère de l’Intérieur achève de tourner une page dans une histoire vieille de plus de deux siècles. La marche vers une fusion avec la police nationale aurait-elle commencé ?

Au nom de la démocratie, des syndicats de policiers et des responsables européens dénoncent depuis longtemps, en particulier devant le Comité européen des droits sociaux, le principe même d’une force publique extérieure à l’administration civile. Le vieux débat sur les avantages et les inconvénients de la dualité policière n’a jamais cessé. L’historien raisonne autrement en rappelant que la mise en cause, a priori, de toutes les polices à statut militaire fait bon marché de l’exemple des États démocratiques dotés de ces institutions depuis des décennies. Ce réquisitoire laisse aussi dans l’ombre la reconnaissance de ces forces par le Code européen d’éthique de la police de 2001, dès lors que leurs personnels bénéficient du « droit syndical ou de participer à des instances représentatives ». Or les mouvements de 1989 et de 2001 ont engagé la gendarmerie française dans un processus de concertation interne, à la fois délimité et très en avance, estime un rapport parlementaire de décembre 2011, sur ce qui se fait au sein des forces armées. L’apologie du modèle policier uniciste et civil, cher aux Anglo-Saxons, passe, enfin, sous silence le recours à des paramilitary police forces, aux pratiques parfois discutables, et, en cas de troubles graves et faute de solution intermédiaire, aux troupes classiques. La condamnation de la France, en 2014, par la Cour européenne des droits de l’homme, pour l’interdiction faite aux militaires d’adhérer à des associations professionnelles mettra-t-elle fin à une polémique récurrente ? Paradoxalement, la gendarmerie peut bénéficier d’un verdict qui la met pourtant en cause. D’une part, car la jurisprudence européenne la reconnaît comme une composante des forces armées. D’autre part, car la participation prochaine au dialogue social d’associations nationales de gendarmes indépendantes, et dotées de leurs propres moyens d’expression, affaiblira l’argument des limites de la concertation interne.

Au début de l’année 2016, la gendarmerie nationale rassemble 100 553 hommes et femmes, auxquels s’ajoutent 26 000 réservistes opérationnels de 1er niveau, soit 48 % de cette catégorie. Les 356 compagnies de gendarmerie départementale, qui représentent 45 % des personnels, disposent de 3 063 brigades, soit un effectif inférieur à celui de 1851, contre 4 560 en 1933 et 3 650 en 1990. Pivots de la surveillance préventive, ces cellules de l’épithélium gendarmique assurent également, depuis au moins un siècle, une vraie police polyvalente de proximité. Elles peuvent même participer à des phases extrêmes de l’action antiterroriste, comme les interventions des gendarmes de Dammartin-en-Goële contre les frères Kouachi, le 9 janvier 2015, l’ont montré. Première force de sécurité intérieure sur 95 % du pays, la gendarmerie des années 2010 continue de chercher un équilibre entre le maillage territorial et l’immersion dans la population, inscrits dans ses gènes mais réduits par les évolutions récentes, les redéploiements en zones urbaines et périurbaines, imposés par les réalités démographiques ou sécuritaires, et les nouveaux modes de fonctionnement des unités locales, rassemblées pour 80 % d’entre elles dans des communautés de brigades. Le maintien de l’ordre exige, lui aussi, des adaptations permanentes pour affronter les nouvelles menaces introduites par le terrorisme, contrecarrer les violences récurrentes ou inédites contre les agents de la force publique, préserver la déontologie policière républicaine et prévenir le décès accidentel d’un manifestant, comme celui de Rémi Fraisse, provoqué à Sivens en 2014.

Autres questions toujours sensibles depuis 1989 : la charge et les conditions de travail, les carrières, la réhabilitation du parc immobilier. Réclamé par les personnels et parfois provoqué par des initiatives européennes ou nationales, l’aggiornamento du corps est souvent influencé par le modèle de la fonction publique civile. C’est ce processus qui conduit, entre autres, à légaliser, en 2015, les associations nationales professionnelles militaires ou à mettre prochainement en œuvre le protocole Parcours professionnel, carrières et rémunérations (PPCR). Sauf que la transposition n’est pas banale, ni toujours simple, quand elle concerne un acteur essentiel de la sécurité intérieure, particulièrement sollicité – qui peut dire pour combien de temps ? – depuis les attentats de janvier 2015. Là où la directive européenne 2003/88/CE sur le temps de travail, pour ne prendre que cet exemple, suit une logique binaire, travail-repos, la gendarmerie fonctionne selon un rythme ternaire, mission-astreinte-temps libre. Effets vraisemblables de la future application complète du texte : une perte substantielle de moyens en équivalents temps plein (ETP) et une désorganisation du système de garde et de permanence opérationnelles. Derrière les mots, les codes et les sigles s’imposent les réalités du terrain… Révolution organique et culturelle en plusieurs épisodes ? Saut dans l’inconnu ? Sans doute, double défi permanent. Comment combiner les aspirations des personnels et les devoirs d’une force militaire de continuité, chargée, en première ligne, de la sécurité publique sur 95 % du territoire ? Comment préserver une identité revendiquée, alors que certaines réformes estompent des traits distinctifs à l’heure où la logique administrative et budgétaire, ainsi que divers projets, poussent à la mutualisation d’une partie des moyens et des tâches avec la police nationale ?

Au cours de l’été 2013, le processus discontinu inauguré en 1990 a franchi une nouvelle étape. Aucune résurgence des crises de 1989 et de 2001 : c’est le directeur général de l’arme lui-même qui prend l’initiative du changement. Le 12 juin 2013, deux mois après sa nomination, le général Denis Favier présente une « feuille de route » pluriannuelle, largement élaborée à partir des propositions des personnels de terrain via le dispositif des ateliers de performance, mis en place dès 2007, et un service téléphonique dédié. Le but de l’opération : « mettre en mouvement l’institution dans les faits et dans les esprits ». Sa méthode : « soutenir l’initiative et l’innovation ». Ses objectifs : « renforcer l’action opérationnelle et la production de sécurité », « alléger le fonctionnement et l’administration du corps », « valoriser les personnels et leurs compétences ». L’institution s’ébranle. L’accompagnement et le contrôle du terrain s’organisent. Gendcom, l’intranet et Gend’Info relaient l’information. Des bilans d’étapes semestriels introduisent de nouvelles mesures. Même si elle s’inscrit également dans un autre programme, l’expérimentation Néogend, imaginée dès 2014, résume le nouveau chantier. À terme, chaque gendarme territorial doit être doté, en 2017, d’un outil numérique individuel lui permettant d’accéder, sur le terrain, à la plupart des systèmes d’information et des applications disponibles. Résultat attendu : des personnels « connectés », plus mobiles et plus réactifs au profit des brigades et de leurs administrés.

Aux manettes, le directeur général, secondé par ses collaborateurs. Une carrière fulgurante, des succès médiatisés à la tête du GIGN, une expérience des opérations ! Un vrai chef, diagnostiquent les médias, qui s’impose à ses troupes comme à la classe politique. Et un chef qui connaît l’actualité du terrain grâce à ses nombreux déplacements, d’abord au sein de la gendarmerie de l’Île-de-France, qu’il dirige en 2011 et 2012, puis comme conseiller du ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, à partir du 21 mai 2012. Sans doute Denis Favier, nommé commandant de compagnie en 1990, puis commandant de groupement en 2000, est-il également marqué, comme d’autres responsables de sa génération, par les protestations publiques des personnels, la mise en cause de la hiérarchie et le paroxysme de décembre 2001. Son analyse clinique du corps lui inspire un double projet : dépoussiérer les modes d’action des gendarmes pour les rendre plus efficaces et les recentrer sur leur cœur de métier, la production de sécurité.

Le contexte s’y prêtait-il, quatre ans après le rattachement de l’arme au ministère de l’Intérieur ? Les conditions de travail et de logement, les effets pervers de la culture du résultat, mise en place en 2002, contribuaient à entretenir un malaise ancien. La confrontation directe avec une police nationale appuyée sur des syndicats omniprésents, et parfois offensifs, suscitait de nouvelles inquiétudes, y compris sur l’avenir du corps. La « feuille de route » a-t-elle voulu prévenir des mouvements d’humeur ? Conjurer la fatalité ? Engager les gendarmes dans la rénovation de leurs pratiques pour les inciter à prendre en main leur destin et affirmer, simultanément, la force de l’institution ? Encore fallait-il que l’autorité de tutelle accepte un programme ambitieux, plus large que la procédure de modernisation de l’action publique lancée par le gouvernement à l’automne 2012. L’histoire événementielle retrouve ici sa place, puisque l’alternance de 2012 ouvre une fenêtre d’opportunité. Et à deux battants : d’un côté, la nomination, par Manuel Valls, de son conseiller gendarmerie au poste de directeur général de la gendarmerie nationale (DGGN), de l’autre, le soutien de ce ministre et celui de son successeur, Bernard Cazeneuve, au projet du nouveau patron de l’arme. Jamais la gendarmerie n’avait bénéficié d’une telle marge de manœuvre sous la présidence de Nicolas Sarkozy. À cette époque, l’exécutif se préoccupait moins de valoriser l’héritière de la maréchaussée que de la contrôler pour la placer dans le giron du ministère de l’Intérieur.

L’entreprise fédératrice de modernisation initiée à l’été 2013 relance une transformation globale commencée dans le sillage des événements de 1989 et de 2001. À l’automne 2016, la « feuille de route » entre dans sa septième phase, après la mise en œuvre de 369 mesures, et alors que le corps, on l’a vu, est parallèlement engagé depuis un an et demi sur un autre front. Le renforcement du plan Vigipirate, dès le mois de janvier 2015, puis l’instauration de l’état d’urgence ont imposé à la gendarmerie d’adapter la doctrine d’emploi de ses forces, réserves comprises, leur gestion centralisée en cas de crise, leur armement et leurs modes d’intervention. L’actualité rejoint la dynamique interne pour stimuler l’institution. Sans doute un sociologue peut-il déjà analyser les évolutions esquissées depuis la fin du xxe siècle, ainsi que les événements récents, dont certains sont cités, à titre d’exemples, dans la chronologie jointe à cet ouvrage. L’historien manque de recul et, plus encore, des sources nécessaires pour explorer en détail les thèmes de recherche auxquels il peut déjà songer. À quels rythmes les réformes décidées depuis les années 1990 ont-elles été appliquées, selon les formations, les unités et les lieux ? Comment ont-elles été accueillies par la hiérarchie, les acteurs de terrain, les instances de représentation et de participation, les associations corporatives, anciennes et nouvelles ? Où sont apparus les soutiens, par exemple chez des responsables locaux déjà gagnés au travail collaboratif, les réticences, les oppositions ? Qui a contribué aux ateliers de performance et sur quels sujets ? Comment les autres services de l’État concernés par certaines propositions ont-ils favorisé ou freiné le mouvement ? Quels problèmes n’ont pas été résolus par le programme participatif de modernisation ? En bref, car la liste n’est pas close, quels ont été les effets, et surtout les effets durables, sur chaque composante de l’institution, des réformes lancées entre 1990 et les années 2010 ? Dans cette perspective, une autre future piste de recherche historique mérite d’être citée, car elle concerne des acteurs essentiels de l’immersion du corps dans la société. Comment le métier de gendarme territorial a-t-il été renouvelé par la formule des communautés de brigade et la révolution numérique ? Avec quelles retombées sur son image ? Et comment la gendarmerie – donc, au-delà, l’État – a-t-elle valorisé cette profession pour y attirer des hommes et des femmes motivés, capables d’assurer, après l’état d’urgence comme avant, des missions exigeantes, et notamment la surveillance « continue » du territoire prévue dans la charte du corps, en 1798 ?

Dans l’immédiat, l’historien est le mieux placé pour estimer que la gendarmerie française n’avait jamais connu depuis sa création, et en aussi peu de temps, de telles transformations à coups d’électrochocs ou par incrémentation. Ni pendant sa première professionnalisation entre les années 1840 et 1870, ni lors de son tournant républicain, à la Belle Époque, ni à l’occasion de sa réorganisation après la Grande Guerre, ni pendant son évolution, sous la direction de magistrats, au cours des années 1950-1980. Les travaux réalisés sur ces autres étapes de l’histoire du corps ont conduit les chercheurs à s’intéresser à ceux qui assurent, quotidiennement, sa pérennité et ses mutations.

Sortir les gendarmes de l’ombre de la gendarmerie

Aucun doute pour Balzac : « le garçon le plus jovial entré dans la gendarmerie aura le visage gendarme ». Rien d’étonnant si l’on songe au pouvoir d’acculturation cumulé des règlements, de la subordination hiérarchique et de la vie en caserne. Mais le processus inverse ne doit pas être oublié : les gendarmes fabriquent, à leur manière, la gendarmerie. Et d’abord, par leur nombre, baromètre de la diffusion du corps dans le pays. Les effectifs budgétaires de l’arme – 4 114 hommes en 1789, à l’époque de la maréchaussée – atteignent 7 455 hommes en 1791, 24 660 en 1853, après une forte hausse pendant la Seconde République conservatrice, puis 27 740 en 1914. Au xxe siècle, on l’a vu, l’expansion du corps élève le total de ses membres, toutes catégories confondues, à 44 150 hommes en 1936, en raison de la création de la GRM, 106 000 en 2007, puis environ 100 000 à partir de 2012, après la réduction des effectifs au cours du mandat présidentiel de Nicolas Sarkozy. Preuve de l’intérêt constant des dirigeants, au moins sur le long terme, cette expansion est généralement déconnectée de celle de la population ! Entre 1789 et 1914, le nombre d’agents départementaux est multiplié par 5,3, et celui des Français par 1,5, si l’on raisonne sans tenir compte des variations du territoire. Entre 1914 et 2007, l’indicateur de croissance est de 3,8 pour l’effectif total du corps et de 1,5 pour la population métropolitaine. Dans le même intervalle, le ratio d’encadrement théorique de cette population fait plus que doubler : pour un membre de la gendarmerie, on dénombre approximativement 1 500 habitants en 1914, 947 en 1936, 641 en 1948 et 583 en 2007.

Ces chiffres ne disent pas tout. Pas plus que les millions de procès-verbaux uniformisés produits au fil des ans. Car leurs auteurs ne sont pas de simples rouages anonymes d’une mécanique réglée à distance. Ils agissent également en fonction de leur profil social, de celui de leur conjoint(e), de leur carrière et de leur personnalité. Sur le terrain, ils disposent parfois d’une certaine marge de liberté. Ainsi les membres de la gendarmerie peuvent-ils orienter, à des degrés divers, ses activités et son image par la manière dont ils exercent leur métier et par leur comportement dans la société. L’historiographie récente a heureusement attiré l’attention sur les hommes et, depuis la fin du xxe siècle, les femmes qui donnent corps à l’institution. Difficile, le chantier reste encore trop peu développé. Au moins permet-il déjà de substituer quelques visages diversifiés aux stéréotypes et d’entrevoir, à travers de rares portraits de groupes, l’historicité des personnages dissimulés sous la dénomination – trop – familière de « gendarme ».

« C’est un soldat qui a pris racine dans le sol, qui a son champ parmi nos champs, qui défend sa maison parmi les nôtres », s’exclame, au milieu du xixe siècle, un admirateur du corps. D’où vient-il ? « Du régiment, la meilleure des écoles », renchérit un officier, à la même époque ! Issu de la troupe, grand et alphabétisé, ce campagnard se distingue triplement de ses administrés. Seul point commun : une même propension au mariage, pour trois hommes sur quatre. Un demi-siècle plus tard, la distance s’est atténuée, car l’expérience militaire, la taille et l’instruction des Français de sexe masculin ont augmenté, tandis que les critères de recrutement s’assouplissaient. Une fois encore, l’histoire sociale porte ses fruits : on comprend mal l’intégration des gendarmes de la Belle Époque dans la société si l’on ignore la réduction de leur altérité.