Histoire du thé

De
L’histoire du thé remonte dans le plus lointain passé de l’Asie ; légendes et histoires se mêlent pour raconter ses origines en Chine, plus de 2 000 ans avant J.-C.
Peu à peu, la préparation et la cérémonie du thé allaient s’élaborer dans des rites raffinés qui trouvèrent leur voie idéale dans le taoïsme chinois. Le Japon fut ensuite initié à ses délices et en fit un élément essentiel de sa culture.
C’est seulement au XVIIe siècle que l’Europe découvre le thé quand les navires de la Compagnie des Indes orientales ramènent d’Extrême-Orient la précieuse denrée. Les Anglais font alors du thé leur boisson nationale et son commerce est une des bases de leur suprématie mondiale à l’époque des clippers. Tout un art de l’hospitalité se crée par le thé tandis que les plantations de l’Assam, fleuron de l’Empire des Indes, se développent dans le sang et les larmes : par dizaines de milliers, les coolies y furent massacrés. Tel fut le prix de l’expansion brutale d’une économie conquérante qui soutiendra le raffinement des salons victoriens.
Boisson à l’histoire fabuleuse, par ses origines comme par ses plus récents développements, le thé séduit toujours les imaginations par l’exotisme attaché à son nom. C’est aujourd’hui une boisson mondiale, un agent économique important, un art de vivre, et un des symboles du monde britannique.
Publié le : lundi 20 avril 2015
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EAN13 : 9782843213335
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L’histoire du thé remonte dans le plus lointain passé de l’Asie ; légendes et histoires se mêlent pour raconter ses origines en Chine, plus de 2 000 ans avant J. -C.

Peu à peu, la préparation et la cérémonie du thé allaient s’élaborer dans des rites raffinés qui trouvèrent leur voie idéale dans le taoïsme chinois. Le Japon fut ensuite initié à ses délices et en fit un élément essentiel de sa culture.

C’est seulement au XVIIe siècle que l’Europe découvre le thé quand les navires de la Compagnie des Indes orientales ramènent d’Extrême-Orient la précieuse denrée. Les Anglais font alors du thé leur boisson nationale et son commerce est une des bases de leur suprématie mondiale à l’époque des clippers. Tout un art de l’hospitalité se crée par le thé tandis que les plantations de l’Assam, fleuron de l’Empire des Indes, se développent dans le sang et les larmes : par dizaines de milliers, les coolies y furent massacrés. Tel fut le prix de l’expansion brutale d’une économie conquérante qui soutiendra le raffinement des salons victoriens.

Boisson à l’histoire fabuleuse, par ses origines comme par ses plus récents développements, le thé séduit toujours les imaginations par l’exotisme attaché à son nom. C’est aujourd’hui une boisson mondiale, un agent économique important, un art de vivre, et un des symboles du monde britannique.

 

Paul BUTEL : Professeur émérite d’histoire moderne à l’université de Bordeaux III, il est spécialiste d’histoire coloniale. Parmi ses principaux ouvrages : Les Caraïbes au temps des flibustiers, Histoire des Antilles, Histoire de l’Atlantique de l’antiquité à nos jours.

 

DU MÊME AUTEUR

 

Les Négociants Bordelais, l’Europe et les Iles au XVIIIe siècle, Paris, Aubier-Montaigne, 1974.

Les Caraïbes au temps des flibustiers, XVIe-XVIIesiècle, Paris, Aubier-Montaigne, 1983.

La vie quotidienne à Bordeaux au XVIIIesiècle, en coll.b avec J.P. Poussou, Paris, Hachette, 1982.

Histoire économique et sociale du monde, Dir. P. Léon, t. 3, Inerties et Révolutions, 1730-1840, Paris, A. Colin, 1978.

Histoire de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Bordeaux des origines à nos jours, Bordeaux, Chambre de Commerce, 1988.

Histoire des Antilles et de la Guyane, Dir. Pierre Pluchon, Toulouse, Privat, 1983.

Les dynasties Bordelaises de Colbert à Chaban, Paris, Perrin, 1991.

L’économie française au XVIIIe siècle, Paris, SEDES, 1993.

L’opium. Histoire d’une fascination, Paris, Perrin, 1995.

Histoire de l’Atlantique de l’antiquité à nos jours, Paris, Perrin, 1997.

 

DANS LA MÊME COLLECTION
Collection OUTREMER

 

— Jean MEYER, Histoire du sucre

— Paul BUTEL, Histoire du thé

— Nikita HARWICH, Histoire du chocolat

— Frédéric MAURO, Histoire du café

— Jean-Baptiste SERIER, Histoire du caoutchouc

— Alain HUETZ DE LEMPS, Histoire du rhum

— Jean-François LABOURDETTE, Vergennes, Ministre principal de Louis XVI

— Philippe HAUDRÈRE, La Bourdonnais : marin et aventurier

— Philippe HAUDRÈRE Les Compagnies des Indes orientales
Trois siècles de rencontres entre Orientaux et Occidentaux

— Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Les Africaines
Histoire des femmes d’Afrique noire du XIXe au XXe siècle

— Bartolomé BENNASSAR, Histoire de la tauromachie
Une société du spectacle

— Geneviève BOUCHON, Albuquerque :
Le lion des mers d’Asie

— Frédérique RÉMY, Histoire des Pôles :
Mythes et réalités polaires (XVIIe-XVIIIe siècles)

 

Paul Butel

 

HISTOIRE DU THÉ

 

 

 ÉDITIONS DESJONQUÈRES

 

 

L’auteur tient à exprimer tous ses remerciements à
ses amis, L. Cullen (Dublin), S. Chaudhury
(Calcutta), A. Huetz de Lemps (Bordeaux),
O. Chappuis (Bordeaux), qui lui ont fait parvenir des
informations de premier ordre sur le sujet.

 

INTRODUCTION

 

L’histoire du thé remonte dans le plus lointain passé de l’Asie : elle révèle les efforts millénaires des paysans pour créer les plus fines espèces et le raffinement d’une civilisation recherchant dans le thé bien plus que la seule satisfaction des besoins créés par la soif. Elle dit aussi comment et pourquoi le thé a pris une telle importance parmi certains peuples d’Occident. Depuis plus de quatre siècles, son trafic a lié l’Asie à une Europe où, au fur et à mesure des années, le désir de trouver des substances douces s’était accru. Parmi tous les produits destinés à le satisfaire, le sucre s’était révélé particulièrement apte à procurer cette douceur demandée par le goût de l’Européen. Il le faisait en étant le plus généralement associé à des boissons enivrantes, vins doux sucrés de la Méditerranée (il y eut l’ambroisie des Immortels), hydromel des Grecs, bien plus récemment rhum des Iles. L’amertume n’est pas absente du thé et constitue un de ses charmes, elle est d’ailleurs compensée par les parfums et les saveurs les plus délicats. Compagnon inséparable du sucre, le thé se révéla, au moins en Occident, convenir parfaitement au palais sucré de l’Européen. Il était boisson apaisante, offrant le réconfort de sa chaleur, et en même temps excitante, car il permettait de combattre le sommeil en prolongeant les veilles.

Dans un cadre historique assez général, je me suis attaché à discerner les raisons de son succès dans le premier Continent qui l’a reçu, l’Asie, puis à suivre la remarquable percée qu’il a faite en Europe (et en Amérique pour les colonies occidentales), depuis le début du XVIIe siècle quand la boisson a commencé à se répandre, jusqu’aux XIXe et XXe siècles lorsque la tasse de thé garnit toutes les tables britanniques. Grâce à la baisse spectaculaire de ses prix, le thé se trouva très tôt à la disposition des maîtresses de maison les plus modestes. Le thé qui rafraîchit et repose est, pour C.R. Fay, « le breuvage naturel d’un peuple taciturne, étant facile à préparer, il était un don de la Providence pour les plus mauvaises cuisinières du monde ». Ce jugement d’un Britannique montre que le tempérament anglais a trouvé dans le thé un de ses meilleurs stimulants, en même temps que la célèbre nice cup of tea rythmait la vie quotidienne de nos voisins d’Outre-Manche.

Le plus intéressant se trouvait cependant peut-être encore ailleurs : c’était de dégager les rapports de civilisation que l’histoire du thé déterminait, rapports soutenus par le commerce comme par la guerre. Avec le thé, bien d’autres traits de la Chine ou du Japon s’étaient introduits dans les mœurs quotidiennes pour fasciner de plus en plus les esprits de l’Occident.

« Au royaume de Cathay les diamants poussent comme des noisettes ». En de longues lettres émerveillées, les missionnaires contaient à leurs familles leur séjour dans cette Chine des légendes qui les fascinait. Déjà l’imagination et la verve du jeune joaillier de Venise avaient fait traverser les siècles à l’aventure chinoise : Marco Polo avait décrit les richesses de Cathay, sans cependant en retenir une des principales, le thé. Depuis les temps les plus reculés la Chine a attiré l’Occident, mais c’est le Siècle des Lumières qui a fait le plus pour recevoir de l’Empire du Milieu des produits dont l’exotisme l’enchantait. Porcelaines, soieries et thé ont nourri un nouveau style de vie, illuminant et rafraîchissant le décor quotidien, faisant une part inconnue jusque-là au goût du luxe mis à la portée du plus grand nombre.

Une nation, la Grande-Bretagne, a le mieux tiré parti de cette nouvelle mode, et pour y puiser un renouvellement de ses richesses, et pour y transformer plus qu’aucune autre son style de vie, créant une civilisation du thé. Les Britanniques ont transmis cette civilisation à leurs colonies — les célèbres Insurgents de la guerre d’indépendance n’ont pas remis en cause de manière décisive les goûts reçus de la Mère-Patrie — et plus partiellement au reste du monde. Remarquables hommes d’affaires et bâtisseurs d’empire, les Anglais ont su, au XIXe siècle, à la fois imposer à la Chine les traités inégaux pour accroître leurs profits dans le commerce du thé lié à celui de l’opium et développer dans l’Inde puis à Ceylan une nouvelle économie du thé. Ce faisant, ils ont contribué — et les autres « Barbares » occidentaux l’ont fait aussi avec eux — à ruiner définitivement un Empire du Milieu sans doute trop sûr de lui et à faire oublier bien des traits d’une civilisation dont le charme originel, en dehors des chinoiseries de commande venues d’Europe, ne fascinait plus que quelques voyageurs impénitents.

Bien auparavant cependant, la cérémonie du thé chinoise avait rayonné sur tout l’Extrême-Orient, sur la Corée comme sur le Japon. Dans ce dernier pays elle y avait inspiré le Cha-no-yu, cette cérémonie toute de simplicité discrète qui permet à l’hôte et à ses invités de retrouver la source de l’harmonie et de la sérénité dans la Voie du Thé. En Chine, comme dans les autres pays d’Extrême-Orient ou de l’Asie du Sud-Est qui avaient reçu l’influence chinoise, le thé avait aussi soutenu les rythmes de la vie familiale la plus intime comme ceux des sociétés citadines. Avec les maisons de thé, présentes partout jusqu’à la révolution communiste des années 1950, le thé rassemblait convives et artistes, chanteurs et danseurs, dans un art raffiné du loisir.

Geste aux lointaines racines, l’histoire du thé est fabuleuse par les légendes qui l’ont créée, par la vie de société et l’art que le thé a développés, mais aussi par le sang et les larmes qui l’ont accompagnée. La plantation indienne de l’Assam a vu le jour dans les pires conditions, au mépris du respect le plus élémentaire de la vie humaine. Ce thé amer a nourri cependant les raffinements des salons de l’Occident comme ceux plus divers de la Russie des Tsars, puis du Maghreb et des autres terres d’Islam. A travers le thé à la menthe marocain, c’est tout un art de l’hospitalité qui s’offre au voyageur.

Boisson encore actuellement la plus répandue dans le monde, le thé a renouvelé en partie son économie avec l’apparition des nouveaux producteurs africains, mais les marchés britanniques, et tout particulièrement Londres, dominent toujours son commerce. Ce dernier s’est aussi modifié avec l’apparition sur le marché des thés solubles instantanés, plus faciles à consommer, ou des thés glacés supportant la comparaison avec les boissons fraîches si demandées depuis la guerre. Le prestige du thé reste tel que, sur le marché américain, les sociétés productrices de tisanes, herb tea, pour lesquelles elles mélangent fleurs d’hibiscus, feuilles de mûrier et mûres, racine de chicorée, baies d’églantier, feuilles d’aubépine, promettent à leur client le « tranquilithé » : « la saveur caractéristique, la couleur somptueuse et le riche arôme du thé » Mûres sauvages « vous enchanteront ». Mais, au-delà des changements et de la diversité des consommations, même si celles-ci peuvent n’avoir qu’un très lointain rapport avec le thé véritable, le thé séduit toujours les imaginations par l’exotisme qui est attaché à son nom. Son histoire est celle de l’Asie comme celle de l’Europe ; elle montre comment les deux continents ont pu longtemps s’ignorer puis, en s’affrontant, tenter de se comprendre, sans toutefois y parvenir vraiment.

I.

SPLENDEURS DU THÉ EN ASIE

La légende et l’histoire

La culture du thé est issue d’une vieille civilisation ; soins donnés au théier et préparation de la feuille de thé résultent d’une longue suite de progrès qui révèlent la finesse des techniques chinoises. Comme le riz, céréale bénéfique qui a nourri des générations, le thé est l’héritage d’un trésor d’expériences accumulées pendant des siècles par des paysans patients et ingénieux.

On comprend que ses origines, mal connues en fait, soient entourées du halo de la légende. Celle-ci mérite d’être rappelée non seulement pour son intérêt mais aussi pour montrer la place insigne occupée par cette plante dans la vie quotidienne de la Chine.

C’est à l’Empereur Chen Nung, le père de l’agriculture et de la médecine, qui apprit aux hommes à labourer (la tradition rapporte que Chen Nung présidait chaque année une imposante cérémonie destinée à honorer l’agriculture des plantes nécessaires à la vie de la population), que l’on attribue le mérite d’avoir découvert le thé, au début du troisième millénaire avant J.C. A cette époque, la Chine est censée vivre un âge d’or, où règne une parfaite vertu et la légende la peuple d’êtres fabuleux, dieux ou héros qui aménagent la terre. Tel est ce souverain à tête de bœuf sur un corps d’homme, Chen Nung, grand « fabricateur » du monde, possesseur d’une sorte de vertu totale concourant à la constitution de l’ordre de l’univers et du temps, créateur de la civilisation chinoise.

La légende situe en 2737 av. J.C. la découverte de Chen Nung. Inventeur de la médecine, l’empereur avait ordonné à tous ses sujets de faire bouillir l’eau avant de la boire. Un jour de grande chaleur, Chen Nung se reposait à l’ombre d’un arbre sauvage. Il eut soif et, selon le nouvel usage, entreprit de faire bouillir un peu d’eau, quand une légère brise détacha de l’arbre quelques feuilles qui vinrent se poser sur l’eau frémissante. Chen Nung porta à ses lèvres cette infusion née du hasard et fut émerveillé du goût de sa boisson. L’empereur avait créé le thé.

Même plus tardives d’autres légendes prêtent autant à discussion mais soulignent encore toute l’importance que le thé prenait dans la civilisation de l’Empire. Retenons qu’à l’époque de la dynastie Tsin, au IIIe siècle av. J.C. une vieille femme avait l’habitude chaque matin au lever du jour, de se rendre au marché ; de l’aube au couchant, les gens achetaient son thé qui n’était jamais épuisé alors qu’elle n’avait apporté avec elle qu’une seule tasse. La vieille redistribuait l’argent reçu aux orphelins et aux vagabonds. L’or vert fondait sa légende sur le miracle de l’abondance.

La littérature chinoise permet de préciser un peu le flou de la légende. Sous Confucius, au VIe siècle avant J.C., une herbe « tu » était utilisée dans les offrandes aux ancêtres. Le livre des chants (Shi jing) mentionne la boisson faite à partir de cette plante. Bien plus tôt, au XIIe siècles avant J.C., le Er’ya, dictionnaire chinois ancien, cite l’emploi de ses feuilles en infusion. Un manuel scolaire chinois sur l’origine des coutumes attribue à Kwunyin, disciple de Lao-Tseu, l’habitude d’offrir le thé à un hôte. Lao-Tseu, fondateur du taoïsme, vivait cinq siècles avant notre ère. On voit ainsi confirmés les liens très anciens et étroits du thé avec la philosophie qui devait prendre tant d’importance plus tard au Japon, dans le Zen, pour le développement du culte du thé.

Durant la période des Six Dynasties (386-589) l’habitude du thé se répand rapidement dans le sud de la Chine, où le thé paraît être la boisson favorite des habitants de la vallée du Yang Tse Kiang, plus lentement dans le nord du pays. Ces siècles furent un temps de prospérité dans le monde chinois, avec d’intenses défrichements, l’apparition d’une agronomie savante dans la vallée du Yang Tse Kiang, le Se-Tchouan, la vallée de la Wei. Dès le Ier siècle avant J.C., l’expansion des Han avait été accompagnée d’un premier essor économique. La Chine put affirmer son prestige chez tous ses voisins : en 108 ce fut la création des commanderies du nord et du centre de la Corée ; l’empire alors s’étendait depuis la mer du Japon jusqu’à la région du Kunming, au Yunnan et aux abords de la Birmanie. Au sud du Yang Tse Kiang, la domination chinoise facilite la première expansion de Canton avec l’essor maritime de la Chine du sud pour des relations avec Java et l’Inde. Les soieries constituent déjà le premier élément des trafics, mais on peut sans doute y ajouter le thé car, en pays tropical, dans l’aire naturelle du théier, les plantations se développaient. L’Inde servait de relais au commerce de la soie entre la Chine et la Méditerranée bien que la grande route de la soie ait par voie terrestre relié la vallée du Fleuve Jaune à l’Occident par l’Asie centrale et la Syrie.

Après ce premier essor sous les Han, la Chine du sud peut maintenir sa prospérité alors que la Chine du nord était affligée de troubles. La paix et la richesse créèrent l’âge d’or d’une civilisation aristocratique. Ce fut alors le véritable éveil des trafics du bassin du Yang-Tse-Kiang. Dans cette civilisation le boudhisme connut une expansion sans précédent qui correspondait au développement des relations avec l’océan Indien, l’Asie du sud-est. Les étrangers venus de l’Inde, de la péninsule indochinoise, furent de plus en plus nombreux aux Ve et VIe siècles et introduisirent la nouvelle religion.

Le thé et la nouvelle culture

Le thé figure-t-il dans les libations faites par les 41 poètes de la réunion du Pavillon des Orchidées à Guiji, au Tche-Kiang, pour un concours de poésie improvisé où triomphe le goût de la nature qui permet de mener une vie libre et pure ? C’est alors que les milieux aristocratiques autour du célèbre poète et calligraphe Wang Xizhi (vers 307-365), venus de la Chine troublée du nord, ont développé les attitudes anticonformistes du mouvement taoïste. Ces milieux ont poursuivi la recherche des procédés capables de prolonger la vie (changsheng), de nourrir le principe vital (yangsheng) et de sublimer le corps. C’est la quête des drogues d’immortalité. Le grand maître taoïste Ge-hong (282-343 ?) semble avoir maîtrisé la pharmacopée, la médecine, s’étant sans doute initié lors de longs séjours dans les régions tropicales, en particulier à Canton, aux secrets des populations aborigènes. Or le thé y paraît déjà considéré depuis plusieurs siècles comme un médicament des plus efficaces pour guérir certaines maladies, telle la goutte… On lui attribue la faculté de rendre la vue, de fortifier le corps et la volonté, de chasser le sommeil car il est un tonique précieux. Il y a dans ce dernier trait un puissant stimulant pour la méditation si importante dans la religion boudhiste.

La grande ferveur boudhique atteint la Chine dès le IIe siècle, mais c’est à partir du Ve siècle, avec les Six Dynasties qu’elle devient la plus intense. Il y a alors conjonction d’éléments originaux chinois et d’emprunts au boudhisme lui-même. La vie monacale profite des idéaux chinois du sage retiré de la vie publique, la pratique du yoga boudhique rejoint les techniques d’extase taoïste, les milieux adonnés aux « causeries pures » s’intéressent à la doctrine boudhique de la vacuité. Le boudhisme, il est vrai, fournit les techniques d’extase et de concentration les plus efficaces et le monde chinois est profondément imprégné par la doctrine venue de l’Inde. Les Bodhisattva, saints boudhistes, animent les sectes.

La ferveur boudhique atteint son apogée avec les érections des statues et des sculptures des grottes de Luoyang en 494.

A cette pénétration de la Chine par le boudhisme les pèlerins ont été un instrument essentiel, ils font de longs périples vers l’Asie du sud-est, le nord-est et le nord-ouest de l’Inde et y puisent les secrets de la nouvelle religion. La légende japonaise du prince indien, devenu ascète, Dharma, est un reflet indirect de cet essor du boudhisme en Chine. Patriarche Zen, Bodhi-Dharma avait hérité du secret de la méditation qui conduit à l’état du Boudha, secret confié par Cakyamouni à ses disciples. Bodhi-Dharma vint en Chine du nord dans la première moitié du VIe siècle et y fut le premier patriarche Zen. La légende en fait un moine ou un prince indien qui quitte l’Inde pour voyager en Chine et prêcher le boudhisme sur sa route. L’ascète voulait rester éveillé pour mieux pratiquer la méditation. Un jour, épuisé par les veilles, le sommeil le surprit au bord de sa route. A son réveil, l’énormité de sa faute le subjugua et plein de remords il se coupa les paupières et les enterra dans le sol. Repassant plus tard sur ce chemin, à l’endroit même où il avait enterré ses paupières, un buisson qu’il n’avait jamais vu auparavant avait poussé. Il en grignota les feuilles et s’aperçut qu’elles avaient la propriété de tenir les yeux ouverts. Il conta cette histoire à ses amis qui récoltèrent les graines et ainsi commença la culture du thé. On peut voir dans la finesse des feuilles de thé et dans leur forme l’évocation des paupières roulées et frangées de cils. Mais la beauté de la légende ne saurait laisser ignorer que les Chinois n’ont jamais entendu parler d’elle. Quand leurs chroniques parlent du voyage de Bodhi-Dharma en Chine, le thé y était certainement connu depuis longtemps. L’ascète aurait inventé la « création » miraculeuse du thé pour rendre la boisson plus attrayante pour ses disciples et faciliter sa prédication.

Table des matières

INTRODUCTION

I. SPLENDEURS DU THÉ EN ASIE

La légende et l’histoire

La dynastie T’ang et le thé

Dimensions sociales, le thé et le tribut impérial

Le thé sous les Song

Le thé sous les Ming (1368 1644)

La Corée et le Japon à l’école de la Chine

La cérémonie japonaise du thé

II. L’EUROPE DÉCOUVRE LE THÉ

Premières approches

Boire le thé en Europe

L’essor du thé au siècle des Lumières

Production et Commerce du thé à Canton

Canton, porte du thé de la Chine

III. L’ANGLETERRE DU THÉ A LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE

Prépondérance anglaise à Canton

L’Angleterre veut toujours plus de thé

Le marché parallèle

La solution à la crise : le marché américain

Fin de la fraude : le Commutation Act

IV. DE LA CHINE AU BENGALE, L’EMPIRE COMMERCIAL DE LA GRANDE-BRETAGNE SUR LE THÉ

Maîtrise du trafic et premières difficultés avec la Chine

La concurrence des Américains

Du coton à l’opium

La fin du monopole, nouvelles exigences et guerre de l’opium

La prospérité du commerce du thé dans la Chine de l’ouverture

V. LA GESTE DU THÉ AU BENGALE

Les pionniers

La Tea-Mania et la crise des années 1860

La croissance régulière des plantations de l’Inde du nord après 1870

Thé amer : la société des plantations

VI. L’ÉPOQUE VICTORIENNE ET LA CIVILISATION DU THÉ

L’essor de la consommation en Grande-Bretagne

Les rites du thé aux Iles Britanniques

Les Russes et les Américains

VII. LE THÉ EN INDE DE 1914 A NOS JOURS

Une civilisation du thé

L’Inde, premier producteur mondial

Les difficultés actuelles de la plantation

VIII. LE THÉ DANS LE MONDE ACTUEL

Culture et fabrication

Anciens et nouveaux producteurs : de Ceylan au Burundi

Au Sri Lanka, Exit Coffee, Hello Tea

Un nouveau venu africain, le Burundi

Le marché mondial

Le thé : mondialisation et particularismes

CONCLUSION

LEXIQUE

BIBLIOGRAPHIE

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