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HISTOIRE ET ACTUALITE

182 pages
A l’époque où l’histoire et l'actualité se télescopent, se confondant même l’une en l’autre dans le nouveau temps médiatique, il est apparu nécessaire et même indispensable à nombre de chercheurs de réinscrire leur approche des médias, précisément, mais aussi des idées et des techniques dans des cycles politiques et sociaux longs, dans des rythmes historiques, qui seuls sont garants d’une notation critique objective.
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Sous la direction de
Pascal Lardellier
Histoire et
Communication
L'Harmattan L'Harmattan Ine
5-7, rue de l'Ecole polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005Paris - France Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9Monnaie Kushana, représentation de Miiro
Hinnels (l), Persian Mythology,
Hamlyn Publishing Group Limited, London, 1973
"Médiation Et Information" tel est le titre de notre publication. Un
titre dont l'abréviation "MEI" correspond aux trois lettres de l'une
des plus riches racines des langues indo-européennes. Une racine si
riche qu'elle ne pouvait être que divine. C'est ainsi que le dieu
Védique "Mitra" en fut le premier dépositaire. Mei-tra témoigne de
l'alliance conclue entre les hommes et les dieux. Son nom évoque fondée sur un contrat. Il est l'ami des hommes et de façon
plus générale de toute la création. Dans l'ordre cosmique il préside
au jour en gardant la lumière. Il devient Mithra le garant, divin et
solaire pour les Perses et il engendre le Mithraïsme dans le monde
grec et romain. Retenir un tel titre pour une revue de
communication et de médiation était inévitable. Dans l'univers du
verbe, le riche espace sémantique de mei est abondamment exploité
par de nombreuses langues fondatrices. En védique, mitra signifie
"ami ou contrat". En grec ameibein signifie "échanger" ce qui
donne naissance à amoibaios "qui change et se répond". En Latin,
quatre grandes familles seront déclinées: mutare "muter, changer,
mutue1...", munus "qui appartient à plusieurs personnes", mais aussi
"cadeau" et "communiquer", meare "passer, circuler, permission,
perméable, traverser..." et enfin migrare "changer de place".
2Directeur de publication
Bernard Darras
Rédactrice en chef
Marie Thonon
Secrétaires de rédaction
Gisèle Boulzaguet, Myriam Penazzi
Comité scientifique Comité de rédaction
Jean Fisette (UQAM Québec) Dominique Chateau (Paris I)
Pierre Fresnault-Deruelle (Paris I) Bernard Darras (Paris I)
Geneviève Jacquinot (Paris VIII) Gérard Leblanc III)
Marc Jimenez (Paris I) Pierre Moeglin (Paris XIII)
Gérard Loiseau (CNRS Toulouse) Alain Mons (Rennes II)
Armand Mattelart (Paris VIII) Jean Mottet (Tours)
J-P. Meunier (Louvain La-Neuve) Marie Thonon (Paris VIII)
Bernard Miège (Grenoble) Patricio Tupper (Paris VIII)
Jean Mouchon (Paris X) Guy Lochard (Paris III)
Correspondants
Robert Boure (Toulouse III)
Alain Payeur (Université du Littoral)
Serge Proulx (UQAM Québec)
M-Claude Vettraino-Soulard (Paris VII)
ISSN 1252 - 0993
Les articles n'engagent que leurs auteurs; tous droits réservés.
Toute reproduction intégrale ou partielle, faite sans le
consentement de son auteur ou de ses ayants droits, est illicite.
Université Paris VIII
MEI, Formation INFOCOM
2, rue de la Liberté
93526 Saint-Denis Cedex 02 (France)
Tel/Fax: (0) 1 49 40 66 57
E-mail: mei@univ-paris8.fr
@ L'Harmattan, 1999
ISBN: 2-7384-8225-2
Revue publiée avec le concours du Centre National du Livre
3Sommaire
Préambule:
Pascal Lardellier, Les racines retrouvées de la communication 7
Entretiens: Roger Chartier, Armand Mattelart,
Philippe Breton, Patrice Flichy 19
Témoignages:
Catherine Bertho-Lavenir, De l'histoire aux SIC 31
Marie Thonon, Histoire et généalogie 37
Dossier: Histoire et communication,
sous la direction de Pascal Lardellier 41
Yves Winkin, Munus ou la communication.
L'étymologie comme heuristique 43
Tanguy Wuillème, Pour une histoire politique
de la communication 53
Paul Rasse, L'histoire pour analyser le monde
contemporain: l'espace public et les musées 67
Jean-Pierre Esquenazi, Une histoire télévisuelle
de l'espace pub lie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 85
Marie-Pierre Fourquet, Un siècle de théories
de l'influence: histoire du procès des médias 101
Jacques Perriault, Les fantasmagores,
De l'innovation dans les arts visuels 117
Jean Davallon, Communication politique
et images au XVIIe siècle 129
Lectures. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 164
Campus Recherche 170 Université, Université de Metz 174
Conditions de publication 179
Sommaires précédents
5ME! « Médiation et information », n° 10, 1999 Pascal Lardellier
Préambule
par Pascal Lardellier
LES RACINES RETROUVÉES DE LA COMMUNICATION
Armand Mattelart affirmait au début des années 90 que "l'oubli de
l'histoire est l'un des traits récurrents de la pensée sur la
communication". Effectivement, la plupart des chercheurs en
sciences de l'information et de la communication (SIC) ont été
accaparés, jusqu'à très récemment, par des problématiques et des
objets prioritairement "modernes" ou "contemporains", à l'instar
de leur disciplinel. Ils laissèrent en jachère nombre de champs de
recherche concernant le passé, exploités, naturellement, par les
historiens. Réaffirmons que la présomption de modernité
caractérisant habituellement les SIC explique en grande partie ce
tropisme.
Il semblait manquer le lien théorique pouvant faire se rejoindre dans
l'esprit l'histoire et la communication, pourtant complémentaires.
Les spécialistes de ces deux champs disciplinaires travaillaient dans
un cloisonnement relatif, en dépit de quelques "passeurs", les objets
des recherches semblant déterminer l'ancrage et l'appartenance de
leurs études. Ainsi, si I'histoire de la télévision appartenait aux
études en SIC ou en sociologie, par contre, l'histoire du livre et de
ses pratiques culturelles et sociales était le terrain gardé des "vrais
historiens" .
Nos objets sont pour la plupart contemporains en apparence; et
obnubilés par les pratiques "novatrices" que la société doit en faire,
les chercheurs en SIC n'ont pas toujours su inscrire leurs
problématiques dans les perspectives historiques et généalogiques qui
permettent de valider les hypothèses. En ce sens, ce "détour"
nécessaire par l'histoire offrirait à bien des études prospectives le
volume et la profondeur qui leur font parfois défaut 2. Si un parti
1 Certains se risquent, avec plus ou moins de rigueur et de brio, dans la
prospective, analyse conjecturale plus que conjoncturelle des devenirs sociaux.
Cette tendance, par contre, s'est trouvée investie massivement par les discours
journalistiques et médiatiques depuis 1995 environ, qui marchant avec le sens
commun vers l'horizon mythique du "Village planétaire" macluhanien, pensent le
faire advenir, par vaticination auto-réalisatrice.
2 Pour exemple, se reporter au très beau texte généalogique de Michel Melot ''Le
multimédia, un objet traditionnel" dans Degrés n° 92-93, hiver 1997 -printemps
1998, "Penser le multimédia", sous la direction de Pascal Lardellier. L'auteur y fait
7Préambule
pris "d'historicisation" ne saurait d'ailleurs être un diktat
épistémologique, c'est une prescription de bon sens, garante
d'ouverture des perspectives d'analyse.
Il a fallu, dès le début des années 90, les efforts de Michèle et
Armand Mattelart, de Philippe Breton, de Patrice Flichy, de
Jacques Perriault et plus récemment de Catherine Bertho-Lavenir et
de Jean-Noël Jeanneney, entre autres, pour que l'histoire vienne à
la communication, et que la communication, enfin, découvre son
histoire, celle de ses idées, de ses techniques, de sa scientificité.
Pendant longtemps oubliée ou laissée pour compte, 1'histoire de la
communication et des médias est depuis 1995 un sujet jouissant des
faveurs de nombreux chercheurs. Coup sur coup, la publication de
plusieurs ouvrages éponymes 1,ainsi que la redécouverte de travaux
antérieurs, et surtout, d'études qui appartenaient en première
analyse à I'histoire du livre ou de la culture, ont permis à cette
histoire de la communication de trouver un regain d'intérêt dans le
champ des SIC. Débordée par son inhérente modernité, la
communication semble éprouver le besoin de retrouver ses racines
épistémologiques et historiques.
A l'époque où histoire et actualité se télescopent, se confondant
même l'une en l'autre dans le nouveau temps médiatique, il est
apparu nécessaire et même indispensable à nombre de chercheurs de
réinscrire leur approche des médias, précisément, mais aussi des
idées et des techniques dans des cycles politiques et sociaux longs,
dans des rythmes historiques, qui seuls sont garants d'une notation
critique objective.
De la validité épistémologique du déterminisme
technique
Mais quelques questions affleurent, dès lors que l'on évoque cette
histoire de la communication, questionnements académiques et
néanmoins cruciaux car définitoires qui seront débattus dans ces
pages: quels objets peut-on ranger de prime abord sous cet intitulé
somme toute générique d'histoire de la communication? Un
historien de la communication étudie-t-il les techniques, les idées,
remonter les origines "synesthésiques" du multimédia aux pratiques collectives de
lectures liturgiques médiévales, et plus loin encore.
1 Pas moins de trois ouvrages ont paru presque en même temps, portant tous les
trois le même titre significatif: "Histoire des médias, eUou de la communication" :
ceux de 1. N. Jeanneney et de G. Thoveron, tous deux au Seuil, celui de C. Bertho-
.Lavenir et de Frédéric Barbier, chez Armand Colin. Dès 1991, Patrice Flichy avait
déjà signé un ouvrage sur ce même thème à la Découverte.
8ME! « Médiation et information», n° 10, 1999 ---Pascal Lardellier
les modalités de réception par les publics des contenus médiatiques?
Sonde-t-il les imaginaires, ou la matérialité des processus
d'évolution sociale, politique, culturelle? A partir de quelles
sources, et avec quelle(s) méthodes(s) travaille-t-il, d'ailleurs? Et
comment définit-il, et considère-t-il, des concepts a priori
connexes à I'histoire et à la communication, tels que l'événement,
la crise, le progrès, les conjonctures et les structures?
Les quelques chercheurs déclarant "faire de l'histoire de la
communication" croisent en fait ces différentes questions et toutes
ces approches, ayant une vision extensive de leurs objets historiques
et communicationnels. Ainsi, les médias sont considérés comme un
système dynamique constitué de techniques jamais inertes et de
messages au sens modelé, infléchi par des déterminismes à la fois
politiques, économiques, juridiques et culturels 1. Et ces historiens
analysent en règle générale ces médias comme étant indissociables
des actions sociales et des influences qu'ils exercent sur l'ensemble
de la société, en tant que "véritables agents de changement" (E.
Eisenstein).
Et finalement, c'est le rôle de la technique, autant que la notion de
progrès qui sont à relativiser: 'ces techniques ne sont pas données et
reçues ex abrupto, mais autorisées par un contexte économique et
politique, la dimension culturelle n'affleurant souvent que plus tard.
Prévaut une logique d'intrications, d'instillation entre technique,
société, politique et culture. Si des inventeurs (souvent soutenus par
des institutions) mettent au point une technique, par tâtonnements,
"intuitions bricolées"2, ce sont les pouvoirs (économiques et/ou
1 Sans même évoquer les déterminismes religieux - voir à ce sujet les débuts de
l'imprimerie - ou militaires et stratégiques, se reporter alors à l'apparition de la
radio.
2 L'invention du cinématographe, parachevé "par les frères Lumière" (selon
l'expression consacrée), sur un siècle et plusieurs pays, et paradigmatique d'une
invention qui, bien que considérée comme deus ex machina, découlait en fait de
découvertes et de techniques antérieures (la persistance rétinienne et la
photographie, puis l'instantané), de tentatives presque fructueuses (les
kinétographe et kinétoscope d'Edison), de compétitions commerciales
(FrancelÉtats-Unis) et finalement, de licences d'exploitation ou de brevets dûment
déposés. Voir sur ce point le sprint ayant abouti à la "victoire" officielle de G. A.
Bell pour le téléphone en 1876.
Cette digression n'enlève rien, pour autant, au "génie" de l'invention des frères
Lumière, une caméra réversible et mobile dès son apparition.
Nous parlons d' "intuition bricolée", car I'hagiographie des pères fondateurs des
médias se complaît souvent à donner, à tort ou à raison, une image ostensiblement
romantique de ces inventions: adaptation de la presse à raisin par Gutenberg, de la
machine à coudre par les frères Lumière... Jacques Perriault dévoile quelques autres
exemplesde cette veine dans La logique de l'usage (Flammarion, 1989), ainsi que
9Préambule
politiques) qui l'autorisent à se développer; lui offrant les
conditions, la possibilité de son implantation. Enfin, il ne faut pas
minorer l'importance des stratégies d'appropriation, voire de
détournement, dont est l'objet une nouvelle technique et un
nouveau média.
Selon Bertrand Gilles, une technique s'insère toujours dans un
ensemble complexe, et elle doit y trouver sa place, prouver son rôle
et ses fonctions dans un système composé de dispositifs déjà
intégrés - parfois antagonistes car inconciliables - de techniques et
de technologies existantes, de dynamiques économiques, de
productions symboliques, d'institutions juridiques et religieuses.
De Jacques Perriault (et sa "logique de l'usage") à Michel de
Certeau, et de Walter Benjamin à Roger Chartier, nombreux sont
les auteurs à avoir démontré que la technique, et le média par
extension, laissent à la société et aux communautés sociales que son
apparition interpelle, le soin de déterminer une fonction et un
usage. Avec les techniques, changent les conditions de la réception;
la construction du sens et des usages s'inscrit toujours dans des
perspectives culturelles larges. Ceci amène donc à relativiser le
paradigme techniciste, postulant un média dominant et agressif,
autant qu'il amène à minorer le mythe de la pureté et/ou de
l'omnipotence de la technique: celle-ci est porteuse d'une
malléabilité, d'une plasticité qui laissent place à des applications
parfois inattendues, de même que sa "fonction expressive" (R.
Jakobson) laisse aussi la porte ouverte à des logiques de perception
et à des systèmes de production symbolique parfois inattendus. Mais
l'analyse de cette "médiasphère" est la tâche, semble-t-il, que se
sont assignés les médiologues...
Tout ce qui vient d'être dit laisse une place à des formes de hasard
ou de liberté, sans rien minorer du rôle de la technique. De même
que Schumpeter s'est rendu célèbre en énonçant la théorie des
"grappes d'innovation", on peut affirmer que dans un registre
voisin, des inventions ou des progrès significatifs dans le domaine
des techniques d'information et de communication sont parvenus à
changer la représentation du monde, et/ou le rapport à celui-ci et
aux autres. Ceci n'est pas une hypothèse, mais un postulat, et
même un truisme. Ainsi en va-t-il des techniques dites du "Voyage
immobile", à la fin du XIXe siècle, qui virent la radio, le cinéma,
l'automobile et l'aviation apparaître presque simultanément. Ou
plus classiquement, du rôle de l'imprimerie, qui au milieu du XVe
siècle, marqua une "rupture épistémologique", culturelle, et
finalement, civilisationnelle.
Patrice Flichy dans Une histoire moderne de la communication (La Découverte,
1991).
10ME! « Médiation et information », n° 10, 1999 -- Pascal Lardellier
La validité épistémologique de l'histoire de la communication tient
sans doute dans l'analyse têtue des traces, corpus, archives, supports
des idées et palimpsestes des débats, des imaginaires qui font
1'histoire, "la vraie", en tant que vecteur d'émission, de
transmission, d'appropriation, d'échange, de mémoire et de
pouvoir. Elle tient aussi en ce déterminisme technique pour les
raisons d'action entre autres symboliques, et de façonnage "psycho-
culturel" que nous venons d'évoquer. Il importe donc de centrer son
attention sur ces techniques à la matérialité pleine d'un potentiel de
réalisation sociale, politique et culturelle immense.
Et tout semble finalement affaire d'éclairage: un gisement d'objet~
et de problématiques immense s'ouvre à ceux qui reconsidèrent avec
cet éclairage communicationnel des objets d'études classiquement
ancrés dans d'autres disciplines. A titre d'exemple, il n'est qu'à
considérer ici l'effort de relecture entrepris par Philippe Breton de
l'argumentation et des stratégies dialectiques et rhétoriques de la
persuasion.
Panorama raisonné du sommaire
Les revues théoriques en sciences de l'information et de la
communication tardaient cependant à investir le carrefour
disciplinaire fécond où se croisent l'histoire et la communication.
D'où notre initiative, concrétisée par l'arrivée de ce MEL
entièrement consacré au thème "Histoire et Communication".
Ce numéro, qui se voudrait tout à la fois boussole, carte et viatique
pour les chercheurs réfléchissant "entre I'histoire et la
communication", souhaite dresser un tableau critique des
problématiques, des méthodes, des objets et des concepts communs
à ces deux disciplines avec, à l'appui, quelques exemples concrets de
recherches pouvant faire état d'une double appartenance, historique
et communicationnelle. Mais l'intitulé volontairement large:
"Histoire et Communication" peut (et doit) bien sûr aussi être
entendu comme une exploration de l'histoire de la communication. .
Tous les auteurs prennent acte de ce double défi.
Le numéro s'ouvre par quatre entretiens, qui comme le veut la
coutume de MEI, posent les quatre mêmes questions à des
spécialistes reconnus du thème. Qu'ils se réclament historiens de la
culture, des techniques (notion d'ailleurs extensive) ou de la
communication, Roger Chartier, Armand Mattelart, Philippe
Breton et Patrice Flichy ont assurément contribué, par leurs
publications nombreuses et régulières, à structurer l'histoire de la
IlPréambule
communication. Il n'est pas inintéressant de constater que leur
définition même de ce domaine peut diverger.
Cette histoire (et encore, si elle est fondée d'un point de vue
épistémologique !) est plurielle. A ce titre, elle doit prendre en
compte, par-delà les lois d'évolution et l'hypothétique exercice de
périodisation, la question des régimes (de croyances, de
production...) proposant plusieurs niveaux d'analyse: celle des
formes techniques structurant la circulation des idées, celle de ces
idées, ensuite une histoire politique analysant les stratégies de
développement, d'appropriation, d'inféodation; enfin, elle peut
s'essayer à scruter le filigrane des imaginaires... Cette approche
stratifiée amène donc à considérer en abîme le problème des médias,
des messages, "des usages et des enjeux" (P. Breton).
Ces quatre auteurs se retrouvent finalement sur l'essentiel,
l'affirmation d'une nécessité absolue, celle de l'ouverture des
perspectives d'études, de l'ouverture, aussi, sur les travaux et les
méthodes d'autres disciplines, et de la redécouverte, enfin, de
traditions et d'auteurs méconnus et/ou étrangers. Cette exigence de
curiosité et de rigueur, qui est proposée comme conseil et modèle
aux jeunes chercheurs, devrait être le juste pendant de toute
"volonté de savoir", garante surtout d'études métissées dans
lesquelles "l'interdisciplinarité ouvre sur l' interculturalité" (A.
Mattelart).
Car l'aiguillon de 1'historien, c'est la curiosité. Son ouverture doit
l'amener à s'intéresser à toutes les formes de l'activité humaine
susceptibles de donner du sens au passé, au présent et au devenir
humain. Selon la formule de Marc Bloch, "comme l'ogre de la
fable, là où il sent l'homme, il reconnaît son gibier". Mais
l'historien aime l'homme en humaniste, non en carnassier.
A la suite de ces entretiens, deux voix féminines livrent des
- témoignages concis, denses et instructifs de leurs expériences
"d 'historiennes en communication". Catherine Bertho- Lavenir
parle à la première personne de sa pratique de la méthode
historique, donnant des conseils et ouvrant des pistes, sans masquer
les difficultés méthodologiques et parfois institutionnelles - car il y
en a - que "l'historien en communication" peut rencontrer chemin
faisant.
Marie Thonon, elle, place son propos entre "histoire et
généalogie", pour évoquer la figure d'Yves Stourdzé, précurseur trop
méconnu, qui au milieu des années 70, mettait au point, avec son
équipe (dont l'auteur), des méthodes originales et interdisciplinaires
au point pour lire l'irruption des techniques de communication.
Faisant la part belle au symbolique et à l'imaginaire, sa méthode
12ME! « Médiation et information », n° 10, 1999 -- Pascal Lardellier
généalogique réhabilitait avant l'heure l'étude de ces techniques,
ouvrant une voie royale aux "technologues" de cette fin de siècle.
L'étymologie est l'inconscient des mots qui parle à leur insu, pour
intriquer en un destin et en un sens communs, "co" et "naissance".
Dans cette veine, un cheminement nous est proposé par Yves
Winkin, chemin qui d'abord étymologique et sémantique, nous
invite plus amplement à une réflexion anthropologique. Munus...
L'étymologie de notre notion-titre ouvre sur le don, la
communion, c'est-à-dire la mise en commun et le partage, mais
plus encore que cela, sur l'antique don/contre-don.
Cet exercice d'archéologie sémantique, lecture préci(eu)se et
savante nous promène dans les soubassements de la communication,
bien peu "politiquement correcte" à ses origines. Loin d'être
simplement étymologique (mais l'étymologie n'est jamais simple),
cette lecture déambule des arènes romaines à nos modernes
ministères, en passant par Voltaire et Benveniste. Sous les atours de
la modernité qui voilent plus qu'ils n'éclairent, on décèle une forme
"d'économie archaïque" qui n'évacue pas les rapports de force.
Erik Neveu s'inquiétait du "suremploi" du concept habermassien
d'''espace public" dans les études en communication, craignant un
"épuisement des problématiques" provoqué par ceux qui puisent
sans réserve dans cette matrice conceptuelle!. Cependant, cet
"espace public" n'a pas fini d'inspirer les chercheurs de notre
champ, clé d'or ouvrant encore nombre de portes, éclairant bien
des objets. Ainsi, Jean-Pierre Esquenazi sur la télévision et Paul
Rasse sur les musées, s'essayent à une lecture de leurs objets via le
prisme de ce concept majeur. Plus que d'exercices de style, leurs
textes constituent des tentatives salutaires qui entendent rendre
raison de l'histoire de cette télévision et de ces musées,
subrepticement saturés de politique et d'idéologie, au corps
défendant du sens commun.
Leurs textes, comme celui de Tanguy Wuillème ("Pour une histoire
politique de la communication"), affirment la prééminence de ce qui, dans l'analyse du rapport histoire-communication,
prend quasiment le pas sur le facteur technique.
Ce sont les institutions, à tout le moins la classe dominante
politiquement ou culturellement (pour adopter une phraséologie
marxiste), qui autorisent souvent un média, lui offrant en quelque
1 Erik Neveu, "Les sciences sociales face à l'espace public, les sciences sociales
dans l'espace public", dans L'espace public et l'emprise de la communication, sous
la direction d'Isabelle Paillard, Ellug, 1995, p. 40 à 44.
13Préambule
sorte les conditions de son développement, orientant dès lors les
contenus.
D'ailleurs, l'idéologie (politique et scientifique) contamine jusqu'aux
théories élaborées pour analyser objectivement, et ce d'autant plus
que les objets étudiés - les médias et la télévision - ont une
importance électorale, politique et stratégique: c'est ce que tend à
prouver l'article de Marie-Pierre Fourquet qui s'est penchée sur un
siècle de théories de l'influence des médias. La longueur des jupes,
affirmait un économiste facétieux, s'accorde avec les hauts de la
croissance, et les bas de la crise. De même, et de manière moins
humoristique, les études de l'influence des médias sont orientées,
dans leurs problématiques et leurs résultats, en fonction du contexte
politique et électora1... L'auteur nous propose donc un panorama
critique de ces théories de l'influence controversées, serpents de
mer et pommes de discorde des SIC.
Deux textes viennent, pour conclure, nous donner des illustrations
concrètes de recherches historiques "en communication" 1.
Jacques Perriault nous parle de théories "lumineuses" et d'arts
visuels, de la preuve par la plaque (photographique) de l'existence
de Dieu, et il lie en une fresque savante et jubilatoire les exempla
médiévaux à la projection cinématographique en système Imax. En
filigrane de cet article, nous percevons la stabilité des théories et
des systèmes techniques dans la discontinuité apparente, l'unité
secrète de ce qui pourrait sembler épars à l'œil profane.
Pour clore ce numéro, Jean Davallon nous livre un bel exercice de
style "marinien". A l'instar de l'auteur du Portrait du roi, une
analyse illustrée et subtile des "pouvoirs de la représentation du
pouvoir" nous est proposée, une herméneutique circulaire et érudite
de "l'inquiétante étrangeté" fondant les arcanes des effets de
présence de ces images se densifiant jusqu'à nous faire croire
qu'elles sont habitées, étymologiquement animées, emplies d'une
âme.
Puissions-nous tout au long de ces pages avoir mis en lumière la
dimension historique et communicationnelle de nos études, qui ne
demande qu'à affleurer, tout comme leur profondeur généalogique,
et finalement, les contours d'une épistémologie commune.
1 Qu'en est-il de la méthode, d'ailleurs? Elle se fonde sur la lecture minutieuse,
l'analyse scrupuleuse de corpus. Cette herméneutique des traces, dans sa quête, peut
ouvrir plus largement sur l'archéologie foucaldienne ; ou cette généalogie du même
Foucault entendue comme une forme d'histoire qui rende compte de la constitution
des savoirs, des discours, des domaines d'objets.
14ME! « Médiation et information », n° 10, 1999 Pascal Lardellier
Le tournant des siècles approche, et il est convenu en cette période
de regarder l'avenir. Alors que celui des SIC semble rimer en
apparence avec le (h)ic problématique des omniprésentes NTIC,
pourquoi ne pas demander au passé, selon la formule consacrée,
d'éclairer le chemin? Une archéologie des "ruines du futur" (Y.
Stourdzé) devrait pouvoir se soutenir, et nous en prenons acte ici,
d'une lecture généalogique des grands desseins du passé, dont
certains encore en jachère de sens, d'intelligibilité.
Puissions-nous surtout être parvenus à faire dialoguer Hermès et
Clio, tout en étant fidèles au projet barthésien, qui souhaitait placer
toute recherche entre savoir et saveur...
Pour les lecteurs, que la première des redécouvertes soit, après celle
des racines de la communication, celle de pouvoir faire "accéder
l'histoire au plaisir d'en faire", jubilation discrète éprouvée au
contact des sources, et qui nous mène à la source même de notre
scientificité.
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