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Histoires

De
607 pages

Hérodote d’Halicarnasse consigne dans cette histoire le résultat de ses recherchés, afin que les actions des hommes ne soient pas effacées par le temps et que les grands et prodigieux exploits accomplis, tant par les Grecs que par les barbares, ne tombent pas dans l’oubli ; il exposera les causes de ces luttes sanglantes et divers événements qui les ont précédées.

I. Les doctes, parmi les Perses, disent que les Phéniciens ont été les auteurs de la querelle.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Hérodote

Histoires

INTRODUCTION,

On ne sait presque rien d’Hérodote. S’il ne s’efface pas, comme Honère, pour faire passer devant lui la Muse, s’il se nomme dès la première ligne, s’il apparaît par intervalles, il ne laisse percer nulle part le moindre sentiment de personnalité, et il n’a d’autre but que d’appuyer de son témoignage ce qu’il peut certifier pour l’avoir vu de ses yeux. Néanmoins, si peu qu’il se montre, il est tellement expansif qu’on le pénètre. à fond et que l’on reconnaît sans peine l’exactitude de ses biographies..

Il est né à Halicarnasse, colonie dorienne de la Carie, capitale du petit royaume de ce nom ; il le dit et le prouve : car il ne manque aucune occasion de rehausser le modeste éclat de sa ville natale, Au fort du récit de la grande journée de Salamine, dans cet émouvant tableau dont les principaux personnages sont Aristide, Thémistocle, Eurybiade, Adimante, Xerxès et les autres fils de Darius, il donne la place principale du premier plan à la reine Artémise.

Il avait quatre ans lors du retour en Asie de cette reine, que les louanges et les marques de faveur de Xerxès venaient d’illustrer, non moins que sa vaillance et la sagesse de ses conseils. Lyxès, père de l’historien, Panyasis, son oncle, poëte épique célèbre, figuraient au nombre des citoyens les plus considérables d’Halicarnasse. Il a donc été nourri dès l’enfance du souvenir glorieux des événements qui S’étaient accomplis, depuis Marathon jusqu’à Mycale, durant onze années.

On ne peut douter qu’adolescent encore, il ne se soit dévoué à en recueillir et à en publier l’histoire ; il commence sa vie de bonne heure, et son plan de conduite n’est autre que le plan de l’ouvrage qu’il médite ; jamais l’auteur et le livre ne se sont identifiés plus parfaitement ; rare et précieuse condition pour que l’un et l’autre portent le sceau de l’immortalité.

Après s’être proposé d’écrire la guerre médique, Hérodote conçoit le noble dessein d’examiner de quels peuples s’est composé le grand empire barbare, de remonter à l’origine de chacun d’eux, de les décrire tour à tour et de les suivre depuis les premiers temps jusqu’au moment où, confondus sous un seul maître, ils envahissent la Grèce.

Mais comment parler convenablement de nations si diverses ? quelles sont les mœurs, les lois, les institutions qui les ont préparées à entrer en scène ?

Il ne se contente pas d’entendre la renommée1 ; il veut, autant que possible, connaître les choses mêmes ; il est jeune, il est riche, sa patrie est calme et florissante ; il part, à vingt-trois ou vingt-quatre ans, et débute par être le plus sagace, le plus infatigable des voyageurs.

Partout il questionne modestement et permet à ses interlocuteurs, sans les contredire, de lui débiter résolûment leurs fables, dont il fait son profit. « Mon récit, dit-il, s’est complu dès le commencement dans les digressions. » Mot applicable à ses actes aussi bien qu’à ses écrits. En Egypte, tandis qu’il s’informe du culte d’Hercule, on lui assure qu’à Tyr il pourra trouver des éclaircissements qui lui manquent ; soudain, il frète un navire et le voilà en Phénicie. Il reconnaît là qu’on lui en apprendra plus à Thase, près des côtes de l’Hellespont ; il reprend la mer et tourne le cap vers cette antique colonie des Tyriens. De même, il vogue jusqu’en Colchide, afin d’examiner si le peuple de ces régions lointaines descend réellement de colons qu’y aurait laissés Sésostris.

Ces diversions qui, au gré d’inspirations soudaines, l’entraînent hors de son itinéraire, concordent avec un procédé de composition emprunté à Homère. Comme le père des poètes, il sort fréquemment de son sujet et toujours à propos. A l’instant où la fatigue gagnerait le lecteur, il le repose par des épisodes constrastant avec le fond dont ils se détachent.

Au moyen de ces narrations incidentes, il fait marcher parallèlement les annales de la Grèce et celles des nations soumises finalement aux Perses, de telle sorte que, lorsque tout l’Orient s’ébranle, pour en glober les cités helléniques, on est parfaitement informé de la situation politique et morale, des ressources, de l’influence et de l’organisation de ces républiques si mobiles. On sait par quelles vicissitudes elles ont passé ; on connaît les causes qui ont abaissé les unes et donné aux autres une vraie grandeur. On ne connaît pas moins ce que valent les millions d’hommes que le grand roi fait pousser, à coups de fouet, devant lui.

Hormis les Perses, esclaves eux-mêmes auxquels ils sont subordonnés, hormis les Mèdes et les Saces dont les chefs ont part aussi aux grands emplois de l’armée et de la flotte, ce n’est qu’une multitude affaissée sous le joug que les plus généreux ont tenté vainement de briser.

Toutes les colonies maritimes de l’Asie Mineure, l’île de Chypre, l’Égypte, les Babyloniens viennent d’être conquis pour la seconde fois et en frémissent encore. Les Saces, les Bactriens sont tout près de l’insubordination ; les Phéniciens seuls ont jusque-là servi fidèlement, quoique suspects. Le reste ne compte ni par le nombre ni par la vaillance.

Aucune des nations sujettes, soit à terre, soit sur la flotte, n’est sous les ordres de ses chefs ou de ses rois. Ceux-ci n’ont piace dans les rangs que comme otages, surveillés par un détachement de Perses, de Mèdes et de Saces. Ils obéissent comme le moindre de leurs soldats à un commandant suprême, de la famille royale. La crainte est le seul lien qui maintienne aggloméré ce troupeau, voué à des défaites qu’on aurait peine à croire, si l’historien ne les avait rendues croyables par la peinture pleine de vie de cette masse informe, monstrueuse, dénuée d’homogénéité, d’élan et d’âme.

Les Grecs eux-mêmes sont constamment en péril, faute de discipline et d’unité, mais ils y suppléent par la supériorité de l’armement et de la tactique, par l’amour de la liberté, par le dévouement et la bravoure individuelle.

Sept siècles s’étaient écoulés depuis qu’une circonstance fortuite les avait confédérés sous les Atrides, et avait porté contre l’Asie les forces des cités héroïques, conduites par des rejetons de Jupiter ou des autres dieux. Durant cette expédition dont le souvenir a été si merveilleusement éternisé par Homère, la subordination au roi des rois laissait encore à désirer. Le dernier des combattants discutait ses actes et ses ordres ; il ne pouvait agir sur la multitude directement par le commandement bref et sans réplique des armées modernes ; il était contraint de recourir, pour la passionner à des moyens détournés, et de l’entraîner à exécuter ce qu’il avait résolu. D’ailleurs, les autres héros, ses égaux par la naissance et le rang, ne se faisaient pas faute de lui refuser concours et obéissance.

A l’époque des guerres médiques, le temps a sanctionné, sans la rendre plus compacte, la nationalité hellénique : car, si de grandes commotions ont déplacé ou affaibli les races dominantes, si des révolutions ont modifié le fonds commun d’idées et de croyances, il est in possible de méconnaître le peuple de l’Iliade et de l’Odyssée. On est loin de l’âge héroïque, mais on n’est pas encore arrivé à cet état dégagé du merveilleux que l’on peut appeler âge des hommes. Les cités principales ne sont plus achéennes, mais doriennes ou ioniennes ; elies n’ont plus pour chefs des demi-dieux ; toutefois, dans quelques-unes, telles que Sparte et Corinthe, les rois ou les oligarques se disent issus d’Hercule et de Jupiter. On n’est plus en communication perpétuelle avec l’Olympe, mais les dieux apparaissent encore aux humains ; ils ont leur part dans l’action, et leurs fils, les héros homériques, les Tyndarides, les Éacides, interviennent au fort des batailles. On les invoque, on transporte avec les armées leurs statuettes, et il ne manque pas de témoins pour attester qu’eux-mêmes ont porté de grands coups de glaive.

Hors de la Grèce et du grand empire, il y a en Afrique des peuplades barbares, au milieu desquelles les Grecs Ont fondé Cyrène, et les Phéniciens Carthage ; il y a en Europe les Thraces et les Scythes, chez qui Darius a porté la guerre, et à l’occident les nations limitrophes des colonies helléniques ou carthaginoises.

Hérodote avait exploré ces contrées autant qu’il lui avait été possible, et quand il avait été forcé de s’en rapporter à autrui, il l’avait fait avec l’attention et le scrupule d’un écrivain digne d’écrire l’histoire.

Après avoir employé trois ou quatre ans à visiter la Grèce, l’Asie Mineure, l’Égypte, la Cyrénaïque, une part de la Libye, la Palestine, l’Assyrie, la Golchide, les établissements des Grecs au midi des Scythes, la Thrace et la Macédoine, il revint en sa patrie

Tout y était changé : Lygdamis, petit-fils d’Artémise, en était le tyran, et il régnait avec cruauté. Il avait fait périr le poëte Panyasis ; aussi Hérodote eut hâte de quitter un séjour dangereux pour lui-même, et de se rendre à Samos où, tout en écrivant, en mettant en ordre ses matériaux, en étudiant le dialecte ionien, il fut l’âme d’un complot qui aboutit l’année suivante à la chute de Lygdamis.

Malgré ses efforts, il ne put faire d’Halicarnasse une démocratie ; le tyran fut remplacé par des oligarques, et soit spontanément, pour ne point vivre sous un gouvernement auquel il s’était opposé, soit proscription tacite, il émigra en Grèce ; il avait alors vingt-sept ans. C’est là que finit la partie certaine de sa biographie.

Douze ans plus tard, on le voit s’éloigner encore, passer la mer Ionienne, gagner la Grande-Grèce et se fixer à Thurium, l’ancienne Sybaris. A-t-il consacré ces douze années à la retraite et au travail ? Les a-t-il au contraire employées (et cela est plus probable) à parcourir la Grèce, à étudier de plus près les cités et les personnages influents, à préparer peut-être et à attendre un retour de fortune qui le ramenât dans Halicarnasse ? Peu importe, son œuvre constate qu’il est resté fidèle à la cause qu’il avait vainement défendue, et qu’il a résidé surtout dans la région de l’art et du goût exquis.

Selon quelques-uns, il a dû être en rapport avec Périclès, l’indare et Sophocle, il a dû séjourner à Athènes et y perfectionner son talent où, dit-on, se reconnaît le cachet attique. Tout cela est fort plausible ; mais lui-même n’a-t-il pas contribué à créer la forme attique ?

De tels hommes sans doute empruntent au milieu où ils vivent, mais ils rendent plus qu’ils n’ont pris.

Est-il véritable qu’à peine arrivé en Grèce il ait fait lecture aux Grecs, assemblés aux jeux olympiques, du commencement et du plan de ses neuf livres ?

Voici ce qu’en dit Lucien2, et il est à propos de reproduire textuellement le passage où l’écrivain est parfaitement apprécié.

« Que ne puis-je imiter Hérodote, je ne dis pas en tout, ce serait trop désirer, mais que ne puis-je arriver à quelques-unes de ses perfections, par exemple aux grâces de son style, à l’harmonie de sa phrase, à la douceur suave et native de son dialecte ionien, à la richesse de ses idées, à cette réunion de mille beautés diverses qui font le désespoir de quiconque se flatte d’y atteindre ! Quant à ce qu’il a fait pour ses écrits et pour se faire connaître promptement de tous les Grecs, il est plus facile à vous, à moi, ou à tout autre, de le prendre pour modèle. Lorsqu’il eut quitté sa patrie et qu’il fut venu de Carie en Grèce, il se demanda par quel moyen expéditif il pourrait se rendre illustre et célèbre, lui et ses écrits. Faire un grand circuit et lire successivement ses ouvrages chez les Athéniens, les Corinthiens, les Argiens et les Lacédémoniens, lui parut long et pénible et demander trop de temps : il résolut de brusquer la chose et de ne pas essayer d’acquérir une réputation pour ainsi dire éparse et fractionnée : il voulut, s’il était possible, se trouver au milieu de tous les Grecs réunis sur un seul point. Les grands jeux d’Olympie approchaient ; Hérodote pensa que c’était justement l’occasion qu’il souhaitait si vivement. Aussi, quand il eut remarqué que l’assemblée était au complet, que de toutes parts étaient arrivés les hommes les plus éminents, il s’avança derrière le temple, se donna, non comme spectateur, mais comme un prétendant aux prix olympiques, lut son histoire, et charma tellement les auditeurs qu’ils donnèrent le nom d’une Muse à chacun des neuf livres. »

Que Lucien ait cru ou non l’anecdote, il n’est pas difficile de voir un peu de raillerie dans sa manière de la raconter. Quatre siècles après lui, Marcellin, biographe de Thucydide, l’a prise au sérieux, et a renchéri en mettant au nombre des spectateurs Thucydide, alors âgé de quinze ans, lequel aurait pleuré.

Il n’est guère possible qu’Hérodote en quittant Halicarnasse eût son ouvrage non pas achevé, mais même ébauché et divisé comme il l’a été finalement, Le récit de Lucien et de Marcellin est donc très-contestable. Mais au fond il y a peut-être. quelque chose de vrai ; l’usage des lectures aux jeux olympiques s’est tôt ou tard établi, et, s’il existait déjà, le proscrit d’Halicarnasse avait trop d’intérêt à se faire connaître de la Grèce, pour ne pu tenter de se produire à l’une de ces grandes solennités.

On peut de même révoquer tout à fait un doute, ou admettre partiellement la lecture que, douze ans plus tard, il aurait faite de son œuvre pendant les Panathénées, et la récompense de dix talents qu’il aurait reçue en vertu d’un décret du peuple. Rien de tout cela n’est contraire aux mœurs grecques ; mais il n’est pas probable que l’histoire de la guerre médique fût alors achevée comme nous l’avons, et que l’auteur ait pu lire autre chose que des fragments et des études.

Ce serait après cette dernière lecture qu’Hérodote aurait pris le parti de finir ses jours à Thurium, l’ancienne Sybaris, Il y mourut, dit-on, âgé de soixante-dix-huit ans, mais on n’en a pas de preuve positive

Un autre point de sa biographie sur lequel on n’a pas plus de certitude est l’époque de son initiation aux mystères ; quel qu’en soit le moment, il resterait encore à savoir si le profond sentiment religieux de l’écrivain tient uniquement aux révélations qu’il y a reçues ou à sa propre nature. A-t-il puisé aux sources de l’enseignement des assemblées mystiques, ou a-t-il trouvé dans son âme la doctrine de la Providence, telle qu’il l’expose dans son œuvre, tant à l’occasion des choses naturelles qu’en réfléchissant sur les événements dont il s’est inspiré ? Quoi qu’il en soit, le propres est immense d’Homère à lui.

L’Iliade et l’Odyssée contiennent l’histoire des cités héroïques, ou pour mieux dire l’histoire de la cité héroïque considérée d’une manière abstraite et modelée sur le héros son fondateur : infatigable, irascible, inexorable, violente, niant qu’elle soit contenue par des droits, ne relevant que du glaive et de la javeline.

Le régulateur d’un tel ordre social est le destin, dont les décrets ne se peuvent détourner ni anéantir. Le pervers les aggrave ; le juste, à l’aide des dieux, en ralentit l’exécution, Mais pervers, justes et dieux mêmes, subissent la commune loi.

Ainsi Troie périt non à cause d’une faute dont tous ses citoyens à la vérité se rendent responsables, non à cause de l’inimitié d’une part de l’Olympe, mais parce qu’ainsi le destin l’a voulu et que la protestation de dieux puissants, la commisération de Jupiter, ne suffisent pas pour la sauver.

Les choses ont bien changé chez Hérodote ; avant de commencer son récit, il suppute tes griefs mutuels que l’Europe et l’Asie ont à se reprocher, et il reconnaît avec une sorte de joie que l’Asie s’est rendue coupable de la première offense. Ensuite les événements se déroulent, et il s’applique à rendre évident que la Providence les dirige dans l’intérêt du vrai et du bon. Les hommes ne sont que des instruments, rarement très-purs, mais il ne les juge pas avec sévérité ; ils sont hommes ; il met en relief leurs belles actions sans emphase, comme leurs fautes sans amertume. Il envisage, d’un point de vue non moins élevé les cités grecques ; et lorsqu’elles ont vaincu le barbare, lorsqu’elles viennent de sauver leur nationalité, leurs institutions, au lieu d’entonner un chant lyrique, il se transporte brusquement dans le palais de Xerxès, où il fait assister ses lecteurs à d’horribles scènes de sérail3, comme pour montrer comment on se rend indigne de la protection divine et à quel prix les hommes peuvent la conserver.

Il fait entrevoir un enchaînement dans les faits humains ; il les rapporte à un principe universel et tutélaire ; il enseigne à la Grèce que la divinité dispose de sa souveraine puissance, non arbitrairement, en faveur d’individus qu’elle affectionne, mais pour assurer le triomphe éternellement juste de la liberté et de la vertu.

LIVRE PREMIER

CLIO

Hérodote d’Halicarnasse consigne dans cette histoire le résultat de ses recherchés, afin que les actions des hommes ne soient pas effacées par le temps et que les grands et prodigieux exploits accomplis, tant par les Grecs que par les barbares, ne tombent pas dans l’oubli ; il exposera les causes de ces luttes sanglantes et divers événements qui les ont précédées.

  • I. Les doctes, parmi les Perses, disent que les Phéniciens ont été les auteurs de la querelle. Selon eux, après avoir quitté les bords de la mer Rouge pour ceux de la Méditerranée, et s’être établis dans les contrées qu’ils habitent encore aujourd’hui, les Phéniciens s’adonnèrent aussitôt à la grande navigation. Leurs vaisseaux, chargés des marchandises de l’Assyrie et de l’Égypte, abordèrent sur divers points de la Grèce, entre autres à Argos. Or Argos, en ces temps-là, tenait le premier rang entre toutes les villes du pays qu’aujourd’hui l’on appelle la Grèce. Entrée dans le port d’Argos, ils y mirent en vente leur cargaison. Le cinquième ou le sixième jour, quand ils l’avaient presque toute déjà vendue, ils virent arriver sur le rivage nombre de femmes, et parmi elles la fille du roi Inachus, nommée Io, comme le di- - sent aussi les Grecs. Les femmes se rangèrent près de la poupe du navire, pour faire leurs emplettes et choisir ce qui leur plaisait le plus ; alors les Phéniciens, s’étant donné le mot, se jetèrent sur elles. La plupart s’échappèrent, mais Io et quelques autres furent enlevées. Les Phéniciens les firent monter sur leur navire et mirent à la voile pour l’Égypte.
  • II. C’est de cette manière, selon les Perses, mais non selon la tradition, qu’Io vint en Égypte, et ce grief fut l’origine de tous les autres. Après cela, certains Grecs, dont ils ne peuvent même pas dire les noms, ayant abordé à Tyr en Phénicie, enlevèrent Europe, la fille du roi. On suppose qu’ils étaient des Crétois. Ainsi l’outrage avait été payé par l’outrage. Mais ensuite, les Grecs se rendirent coupables d’une seconde offense. Après avoir navigué, sur un vaisseau long, vers la Colchide et le Phase, et avoir accompli le principal objet de leur voyage, ils enlevèrent Médée, la fille du roi. Celui-ci envoya un héraut en Grèce, pour demander justice de ce rapt et réclamer sa fille. Les Grecs répondirent qu’ils n’avaient reçu aucune satisfaction pour le rapt de l’Argienne Io, et que de même ils n’en accorderaient aucune.
  • III. Deux générations après, Pâris, fils de Priam, ayant ouï ces aventures, résolut d’enlever une femme grecque, bien convaincu qu’il n’aurait à donner aucune satisfaction, puisque les Grecs n’avaient rien accordé. Mais, lorsqu’il eut enlevé Hélène, les Grecs prirent le parti d’envoyer d’abord des messagers pour la réclamer et demander satisfaction. Quand ces derniers eurent exposé l’objet de leur mission, les Troyens alléguèrent l’enlèvement de Médée et répliquèrent que les Grecs n’ayant eux-mêmes ni donné satisfaction, ni rendu la personne que l’on réclamait, ils ne devaient attendre des autres aucune réparation.
  • IV. Jusque-là il ne s’agissait de part et d’autre que d’enlèvements ; mais, à partir de ce moment, les Grecs se chargèrent de torts plus sérieux. En effet, ils portèrent la guerre en Asie, avant que les Perses ne la portassent en Europe. Dans l’opinion des Perses, ravir des femmes c’est une iniquité, s’empresser d’en tirer vengeance c’est une folie ; pour les sages, l’enlèvement d’une femme ne mérite pas qu’on s’en occupe : car il est évident que, si elle ne s’y était point prêtée, on ne l’eût point enlevée. Les peuples de l’Asie, ajoutent les Perses, ne se sont jamais mis en peine des femmes qu’on leur enlevait, tandis qu’à cause d’une Lacédémonienne, les Grecs ont rassemblé une armée immense, ont envahi l’Asie, ont détruit le royaume de Priam. Voilà d’où vient que les Perses ont toujours regardé le Grec comme leur ennemi : car ils estiment que l’Asie leur appartient ainsi que les nations qui l’habitent1, tandis qu’ils considèrent l’Europe et la Grèce comme n’ayant rien de commun avec eux.
  • V. C’est ainsi que les Perses rapportent les événements, et ils font remonter à la ruine d’Ilion l’origine de leur inimitié contre les Grecs. Au sujet d’Io, les Phéniciens ne sont pas d’accord avec eux. « Pour la conduire en Égypte, disent-ils, nous n’avons pas eu besoin de violence ; elle s’était unie dans Argos même au maître du vaisseau ; lorsqu’elle fut certaine d’avoir conçu, elle eut crainte de ses parents, et, pour n’être point découverte, elle s’embarqua volontairement avec les Phéniciens. » Tels sont les récits contradictoires des Phéniciens et des Perses ; pour. moi, je ne discuterai pas si les choses se sont passées ainsi ou d’une autre manière. Il me suffit de savoir quel est le premier qui commit des actions iniques contre les Grecs ; après l’avoir signalé, je poursuivrai mon récit, racontant l’histoire des petites cités aussi bien que des grandes. Car telles jadis étaient puissantes qui ont déchu, et telles qui, de mon temps, étaient considérables, avaient jadis peu d’importance ; je ferai mention dos unes comme des autres, car je n’ignore pas que chez les hommes la prospérité n’a rien de stable.
  • VI. Crésus était Lydien par sa naissance, fils d’Alyatte et roi des nations que ceint l’Halys, lorsqu’entre les Syriens et les Paphlagoniens, il coule du midi pour se jeter au nord dans le Pont-Euxin. Ce Crésus, le premier des barbares à notre connaissance, assujettit au tribut plusieurs peuples grecs et fit alliance avec d’autres. Il soumit les Ioniens, les Éoliens et les Doriens de l’Asie ; il eut pour alliés les Lacédémoniens. Avant son règne les Grecs étaient tous libres, car l’expédition des Cimmériens en Ionie, antérieure à Crésus, n’eut point pour résultat la conquête ; ce ne fut qu’une incursion de pillards.
  • VII. La souveraineté, qui appartenait aux Héraclides, passa de la manière suivante à la famille de Crésus, qu’on appelait les Mermnades. Candaule, que les Grecs nomment Myrsile, était roi de Sardes et descendait d’Alcée, fils d’Hercule. Agron, en effet, fils de Ninus, petit-fils de Bélus, arrière-petit-fils d’Alcée, fut le premier des Héraclides qui régna sur Sardes, et Candaule, fils de Myrse, fut le dernier. Avant Agron, la contrée était gouvernée par les descendants de Lydus, fils d’Atys, de qui tout le peuple des Lydiens, qu’auparavant on appelait Méoniens, a pris le nom qu’il porte. Les Héraclides, auxquels cette famille avait déjà remis le soin du gouvernement, lui succédèrent en vertu d’un oracle. Issus d’Hercule et d’une esclave de Jardanus. ils régnèrent sur vingt-deux générations d’hommes. pendant cinq cent cinq ans2, la couronne se transmettant de père en fils, jusqu’à Candaule, fils de Myrse.
  • VIII. Or, ce Candaule était tellement épris de sa femme qu’il croyait que nulle autre au monde ne l’égalait en beauté. Plein de cette pensée, il ne manquait pas de vanter les charmes de sa femme à l’un de ses gardes, Gygès, fils de Dascyle, qu’il chérissait tendrement, et qu’il consultait sur les affaires les plus importantes. Bientôt, car le destin voulait qu’il arrivât mal à Candaule, il tint à Gygès ce langage : « Gygès, il me semble que tu n’ajoutes pas foi à ce que je te dis de la béauté de la reine ; au reste, l’oreille est plus difficile à convaincre que les yeux ; fais donc en sorte de la voir nue. » Gygès, à ces mots, de se récrier vivement et de dire : « Maître, quelle parole insensée t’échappe ! quoi ! tu m’ordonnes de voir ma reine nue ! En ôtant ses vêtements la femme se dépouille aussi de sa réserve. Entre les sages préceptes formulés jadis par des hommes capables d’instruire les autres, se trouve celui-ci : Que chacun regarde ce qui lui appartient. Pour moi, je suis convaincu que de toutes les femmes tu possèdes la plus belle, et je te conjure de ne me rien demander d’inconvenant. »
  • IX. Il résistait en ces termes, craignant que d’une telle action il ne lui advînt malheur. Mais le roi reprit : « Rassure-toi, Gygès, et ne crains rien ni de moi, comme si ce que je te propose avait pour but de t’éprouver, ni de ma femme, qui ne pourra te faire aucun mal : car je disposerai d’abord les choses si bien qu’elle ne se doutera jamais que tu l’aies vue ; je te placerai derrière la porte ouverte de la chambre où nous couchons. Lorsque j’y serai entré, ma femme à son tour viendra se mettre au lit. Or, il y a, non loin de la porte, un siège sur lequel elle déposera ses vêtements, à mesure qu’elle les ôtera ; tu auras donc l’occasion de la contempler à loisir ; puis, tandis qu’elle se dirigera de ce siége vers notre couche, comme tu te trouveras derrière elle, fais en sorte qu’elle ne te voie pas sortir de la chambre. »
  • X. Gygès, ne pouvant se tirer d’affaire, se tint prêt. Candaule, l’heure du repos venue, l’introduisit dans l’appartement ; presque aussitôt la reine aussi entra ; Gygès la contempla pendant qu’elle déposait ses vêtements ; puis, tandis qu’elle lui tournait le dos et se dirigeait vers le lit, il s’esquiva et se glissa dehors, mais elle l’aperçut au moment où il sortait. Elle comprit ce que son mari avait fait ; mais elle dévora l’outrage en silence et feignit de ne rien savoir, résolue en son âme à se venger de Candaule. Car, chez les Lydiens et chez presque tous les barbares, on tient à grande honte, même pour un homme, d’avoir été vu nu.
  • XI. Ainsi, sans rien laisser voir pour le moment, elle garda son sang-froid ; mais, dès que le jour eut paru, elle appela près d’elle les serviteurs qu’elle savait les plus fidèles, et ensuite fit venir Gygès ; celui-ci, ne soupçonnant pas qu’elle sût rien de ce qui s’était passé, se rendit à son appel ; car, “dès longtemps, il avait coutume d’accourir lorsque la reine le mandait. Aussitôt qu’il fut arrivé, la reine lui dit : « Maintenant, Gygès, de deux chemins ouverts devant toi, je te donne à choisir celui que tu voudras suivre : tue Candaule et possède le royaume de Lydie et moi, ou résigne-toi à mourir à l’instant même, afin que tu ne voies plus, par complaisance pour Candaule, ce que tu ne dois point voir. Oui sans doute, il faut que celui-là périsse qui a conçu un tel dessein, ou toi qui m’as vue nue au mépris de toutes les convenances. » A ce discours, Gygès d’abord fut frappé de stupeur, puis il supplia la reine de ne le point forcer, par la violence, à faire un pareil choix. Il ne put la fléchir ; il vit imminente la nécessité de tuer son maître ou de périr par la main d’autrui ; il se décida donc à vivre et il fit cette question : « Puisque tu me contrains, malgré ma volonté, à faire périr mon maître, parle, apprends-moi comment tu entends que nous portions les mains sur lui. — C’est, répondit-elle, de l’endroit même où il m’a montrée nue, que tu dois marcher contre lui ; le coup sera porté pendant son sommeil. »
  • XII. Selon le dessein qu’ils avaient concerté, à la nuit (car elle n’avait point permis à Gygès de s’éloigner ; il lui était impossible dé s’échapper, et Candaule ou lui devait périr), il suivit la reine dans la chambre nuptiale ; elle l’arma d’un poignard et le cacha derrière la même porte. Ensuite, lorsque, Candaule fut endormi, Gygès s’élança, le tua et prit possession de sa femme et de son royaume. De quoi Archiloque de Paros, qui vivait en ces temps-là, fit mention en des iambes trimètres.
  • XIII. Gygès fut donc roi, et son pouvoir fut, confirmé par l’oracle de Delphes. Car comme un grand nombre de Lydiens, révoltés du meurtre de Candaule, avaient couru aux armes, le parti de Gygès et le reste du peuple convinrent que, si l’oracle le reconnaissait roi de Lydie, il régnerait ; que, dans le cas contraire, il remettrait le trône aux Héraclides. L’oracle se prononça pour lui, et ainsi Gygès régna. Toutefois, la Pythie annonça en même temps que les Héraclides seraient vengés sur le cinquième descendant de Gygès. Mais ni les Lydiens ni leurs rois ne tinrent compte de cette prophétie, jusqu’au moment où l’événement la vérifia.
  • XIV. Ainsi les Mermnades, ayant ôté le pouvoir aux Héraclides, le conservèrent. Gygès, affermi sur le trône, envoya à Delphes.de riches présents : car de toutes les offrandes d’argent qui s’y trouvent, le plus grand nombre provient de lui. Il dédia aussi une immense quantité d’ouvrages en or, parmi lesquels six cratères surtout méritent d’être cités Ils font maintenant partie du trésor des Corinthiens et pèsent trente ta- - lents3. Mais, pour dire la vérité, ce trésor est un don de Cypsèle, fils d’Éétion, et non du peuple de Corinthe. Gygès est, à notre connaissance, le premier des barbares qui ait fait des offrandes à Delphes, après Midas, fils de Gordius, roi de Phrygie. En effet, Midas consacra le trône royal sur lequel il s’asseyait pour rendre la justice ; ce trône est d’une beauté remarquable ; il est placé au même lieu que les cratères de Gygès. L’or et l’argent que dédia celui-ci sont appelés, par ceux de Delphes, Gygéens, du nom du donateur. Gygès, aussitôt roi, conduisit une armée contre Milet et Smyrne, et prit la ville de Colophon. Mais comme sous son règne, qui dura trente-huit ans, il ne s’accomplit aucune autre action mémorable, nous nous contenterons de ce que nous venons de rapporter, et nous passerons outre.
  • XV. Je ferai mention d’Ardys, fils et successeur de Gygès ; il s’empara de Priène et envahit le territoire de Milet. Pendant son règne, les Cimmériens, chassés de leurs demeures par les Scythes nomades, émigrèrent en Asie et prirent Sardes, sauf la citadelle.
  • XVI. Ardys régna quarante-neuf, ans et son fils Sadyatte en règna douze ; Alyatte succéda à ce dernier. Ce roi fit la guerre aux Mèdes et à Cyaxare, petit-fils de Déjocès ; il chassa les Cimmériens de l’Asie, prit Smyrne, dont ceux de Colophon s’étaient jadis emparés, et envahit le territoire de Clazomène, dont il se retira, non comme il l’eût désiré, mais après un rude échec. Son règne fut encore signalé par d’autres événements, dont je rapporterai les plus mémorables.
  • XVII. Il continua contre les Milésiens la guerre que son père avait commencée ; voici comme il dirigeait ses hostilités contre cette ville. Quand les fruits de la terre étaient en pleine maturité, il se mettait en campagne ; ses troupes marchaient au son des chalumeaux, des cithares et des flûtes4. Arrivé sur le territoire de Milet, il ne détruisait ni ne brûlait les maisons des champs ; il n’en arrachait pas les portes ; il laissait chaque chose à sa place. Mais il détruisait les moissons et les fruits, après quoi il se retirait : car les Milésiens étant maîtres de la mer, il n’eût servi à rien de les assiéger avec une armée. Or, le Lydien ne démolissait pas leurs habitations, pour qu’ayant où s’abriter, ils pussent labourer et ensemencer encore, et pour que lui-même, dans ses incursions, eût encore des travaux à bouleverser.
  • XVIII. C’est ainsi que la guerre se continua jusqu’à la onzième année ; cependant les Milésiens essuyèrent deux grands désastres, l’un à Liménium, dans une bataille livrée sur leur propre territoire, l’autre dans la plaine du Méandre. Pendant six de ces onze années, Sadyatte, fils d’Ardys, régnait encore, et c’était lui qui, ayant engagé cette guerre, conduisait son armée contre les Milésiens. Pendant les cinq autres années, ce fut Alyatte, fils de Sadyatte, qui dirigea les hostilités, continuant, comme il a été dit, la guerre commencée par son père et y consacrant tous ses efforts. Nul des Ioniens ne porta secours aux Milésiens, hormis ceux de Chios, qui ne firent que rendre service pour service, car précédemment les Milésiens avaient été leurs auxiliaires contre les Érythréens.
  • XIX. La douzième année, tandis que l’armée mettait le feu à la moisson, la flamme, excitée par la force du vent, consuma rapidement les blés et gagna le temple de Minerve-Assésienne, qui fut incendié. Pour le moment, on ne se préoccupa pas de cet accident ; mais au retour de l’armée dans Sardes, Alyatte tomba malade. Il languit longtemps et résolut enfin d’envoyer à Delphes, soit qu’on le lui eût conseillé, soit que de lui-même il eût songé à consulter le dieu sur cette maladie. Or, la Pythie ne voulut point rendre d’oracle à ceux qui étaient allés à Delphes, avant qu’ils n’eussent relevé le temple de Minerve qu’ils avaient brûlé en Assésos, sur le territoire de Milet.
  • XX. Je sais moi-même que les choses se sont ainsi passées pour les avoir entendu raconter à Delphes. Mais voici ce que les Milésiens ajoutent : Périandre, fils de Cypsèle, hôte très-aimé de Thrasybule, alors tyran de Milet, ayant été informé de la réponse faite aux Lydiens, envoya un messager pour la lui rapporter, afin qu’il avisât à ce qu’exigeait la circonstance.
  • XXI. Alyatte, dès qu’il eut ouï la réponse de Delphes, fit partir pour Milet un héraut chargé de proposer à Thrasybule et aux Milésiens une trêve qui durerait tout le temps nécessaire à la reconstruction du temple ; son messager se mit donc en route. Cependant Thrasybule, qui était instruit de la chose et savait clairement ce que voulait Alyatte, imagina ce qui suit : après avoir fait porter sur la place publique tout le blé qui se trouvait dans la ville, tant chez lui-même que chez les particuliers, il prescrivit aux Milésiens, de se mettre, quand il leur en donnerait le signal, à boire et à se traiter les uns les autres.