Histoires de famille - Les récits du passé dans la parenté contemporaine

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Comment l’histoire se transmet-elle en famille ? Que retient-on du passé ? Comment des frères et sœurs peuvent-ils avoir des visions si différentes de leur histoire familiale ? De quelle manière le passé est-il mobilisé dans les conflits familiaux ? Quelle influence a-t-il sur les opinions politiques ?
À travers six enquêtes menées en France métropolitaine, en Nouvelle-Calédonie et en Allemagne, cet ouvrage analyse les heurs et malheurs des histoires de famille. De l’observation de fêtes et de repas familiaux à la conduite d’entretiens individuels, les auteurs relatent au plus près les pratiques des acteurs et montrent que, si ces processus se jouent apparemment dans l’intimité, il faut en dévoiler les conditions matérielles, symboliques, politiques et sociales. On comprend ainsi comment les histoires familiales se produisent, se racontent et se transmettent dans la parenté contemporaine, et composent l’histoire de nos sociétés.
Publié le : vendredi 30 octobre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782728827022
Nombre de pages : 208
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intrOductIOn
prOduIre l’hIstOIre en fàmIlle
SIbylle gOllàc et alexàndrà oeser
et ouvrage est l’aboutissement d’un travail collectif mené pendant C cinq ans à l’École normale supérieure de Paris par une dizaine de jeunes chercheuses, et consacré à ce que nous allons appeler la production d’histoires en famille. Il est né de l’organisation d’un atelier de recherche sur la « mémoire familiale », qui a d’abord bénéficié du regard transversal de jeunes chercheuses porté sur un objet périphérique à leurs recherches personnelles qui concernaient l’incidence biographique de l’expérience d’évènements historiques (Julie Pagis), les transmissions familiales patri moniales (Sibylle Gollac) ou encore l’enseignement de l’histoire à l’école (Alexandra Oeser). Il a ensuite été enrichi des contributions originales d’étudiantes de master participant à cet atelier, qui ont mené des enquêtes de terrain spécifiquement destinées à être analysées dans ce cadre (Solène Billaud et Séverine Chauvel). Enfin, il bénéficie aujourd’hui de l’éclairage de l’étude menée par Benoît Trépied dans d’autres circonstances, mais dont les résultats se sont révélés complémentaires.
Au commencement de ce projet, nous voulions travailler sur les « mémoires familiales », afin d’analyser les rapports entre le présent des relations de parenté et la mise en récit du passé. Ce concept est rapidement 1 apparu comme problématique, tant du côté de la « mémoire » que de 2 celui de la « famille ». Ces deux notions de sens commun, aux usages scientifiques et profanes trop hétéroclites, se sont montrées peu adaptées à notre recherche. Utilisées côte à côte, elles véhiculent effectivement des définitions implicites de la parenté et de l’histoire qu’il nous fallait justement questionner. Nous revenons dans cette introduction sur ces interrogations théoriques et leurs implications méthodologiques, communes aux différents
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INTRODUCTION
travaux présentés ici. Il s’agit ainsi de montrer à quelles conditions il a été possible d’inscrire l’étude de la production et de la transmission d’histoires familiales dans l’analyse des rapports sociaux de domination – de classe, de sexe, de race – qui se jouent dans nos sociétés.
L’ensemble de ces recherches propose une approche sociologique et ethnographique originale de la transmission des passés familiaux, qui insiste tout d’abord sur les relations entre les manières de raconter des histoires familiales et les caractéristiques sociodémographiques de leurs narrateurs : les histoires familiales sont prises dans les transformations historiques que les apparentés ont traversées et sont étroitement liées aux stratégies mises en œuvre pour assurer, audelà de ces transformations, et avec plus ou moins de succès, la reproduction du statut social d’une famille et de ses membres. Réintroduire des variables sociales dans l’étude de la production d’histoire en famille permet ainsi de montrer comment ces passés s’inscrivent dans des configurations de parenté particulières prises dans des rapports sociaux plus larges. La « famille » ne renvoie pas, dans ce livre, aux relations d’un individu à chacun de ses apparentés, constitutives d’un « soi intime » qui tente de s’affranchir des rôles sociaux 3 imposés à l’extérieur de cette sphère privée . Les relations de parenté seront ici considérées comme des rapports de production (production domestique variée, dont font partie les récits et les biens matériels sur lesquels la transmission s’appuie – maisons de famille, photographies, meubles, bijoux, médailles, lettres) et de reproduction (reproduction de la position de la lignée au sein des rapports sociaux de classe).
Nos travaux partagent par ailleurs le souci d’étudier les rapports entre la construction de ces histoires familiales et l’élaboration de ce que l’on 4 peut appeler desrécits historiques officiels dans les champs scientifiques, médiatiques ou politiques, que le sens commun identifie habituellement à l’« Histoire ». L’usage de la notion de récit historique nous permet de rappeler que l’histoire n’est pas donnée mais construite, à différents niveaux – de l’international au microlocal –, par des acteurs multiples, personnes 5 et institutions. La famille en fait partie . Il permet également de penser l’articulation entre les récits qui circulent dans les champs universitaire et politique et ceux qui sont produits en famille. Il s’agit donc non seulement de montrer que l’histoire se construit autant dans la sphère privée que dans
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pRODUIRe l’hIsTOIRe eN famIlle
la sphère publique, mais aussi de contribuer à une approche critique de 6 cette frontière entre public et privé . Cette étude a tout d’abord été rendue possible par une appréhension spécifique des relations familiales, s’appuyant du point de vue théorique et méthodologique sur les apports de l’anthropologie de la parenté plutôt que sur la sociologie classique de la famille. Nous présenterons dans un premier temps les outils conceptuels que nous avons mobilisés pour analyser la parenté et l’outil méthodologique que nous avons privilégié pour l’observer – la monographie de famille. Notre travail a également nécessité l’élaboration d’un cadre conceptuel particulier pour appréhender différentes définitions de ce qu’est l’histoire, selon le niveau d’observation : la famille, le champ politicomédiatique, le champ universitaire. Nous montrerons ainsi dans un deuxième temps de quelle façon nous avons mobilisé certains travaux historiques, comme l’histoire allemande du quotidien (l’Alltagsgeschichte) ou lesgender studies, qui ont remis en cause la vision de l’histoire imposée par l’histoire politique et l’histoire sociale classiques, et permis d’inclure les pratiques des acteurs historiques dans l’analyse des processus de production de l’histoire. Nous montrerons 7 à quelles « ficelles » empiriques nous avons eu recours pour opérer cette double prise de distance par rapport à ce que le sens commun entend par « histoire » et par « famille ». Nous reviendrons enfin sur les outils théoriques que nous avons utilisés pour inscrire les relations de parenté que nous observions au sein de rapports sociaux plus larges, de sexe et de classe notamment, avant de présenter succinctement le plan de l’ouvrage.
Travaillersurlafamille
Ce sont les premiers travaux de sociologie de la mémoire, ceux de Maurice 8 Halbwachs , qui ont durablement imposé un cadre théorique pour les recherches sur la production et la transmission du passé au sein de la famille, en termes demémoire familiale. Halbwachs a en particulier établi une distinction fondamentale entre deux niveaux interdépendants de mémoire, mémoire individuelle et mémoire collective. Il associe une mémoire collective spécifique à chaque groupe primaire, rapportée à ce qu’ont vécu en commun les membres de chacun de ces groupes : la famille, le village,
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INTRODUCTION
le couple, le groupe d’amis ou ceux qui partagent une activité collective. Chaque individu appartient à une multitude de groupes. Sa mémoire se trouve ainsi à la croisée de plusieursmémoires collectives, en nombre croissant dans les sociétés complexes. Le point central de l’œuvre de Halbwachs sur la mémoire collective, pour notre projet, consiste à dire que l’individu, tout comme ses souvenirs, existent uniquement en relation avec autrui. Les souvenirs d’un individu sont imprégnés par ses interactions avec d’autres individus et, à travers eux, avec des groupes d’appartenance. Ces groupes d’appartenance, avec leurs idiomes et leurs connaissances particulières, vont orienter les perceptions, les interprétations et, finalement, les réappropriations de l’expérience. Paradoxalement, ce sont des chercheuses et des chercheurs s’inscrivant dans le courant de la sociologie de la famille française classique (notamment 9 celle de François de Singly ), qui ont repris le concept de mémoire familiale pour étayer l’hypothèse d’une individualisation croissante des liens 10 familiaux , plaçant au second plan les logiques collectives sur lesquelles 11 se centrait l’œuvre de Halbwachs . En renonçant à mobiliser le concept de mémoire familiale, qui renvoie peu ou prou aux activités cognitives d’un individu, qu’elles soient prises ou non dans des enjeux collectifs, nous avons pu au contraire saisir les rapports sociaux de production et de reproduction dans lesquels la construction des histoires familiales est prise. Nous nous sommes d’abord appuyés pour cela sur les apports théoriques et méthodologiques de l’anthropologie de la parenté.
Maisonnée et lignée
Nous avons suivi la démarche de Florence Weber, en utilisant deux concepts anthropologiques classiques pour analyser la parenté contemporaine : la 12 maisonnéeet lalignéeLa . maisonnée, concept inspiré de l’anthropologie 13 marxiste , désigne une unité de coopération productive réunissant plusieurs personnes plus ou moins apparentées et éventuellement corésidentes, 14 autour de causes communes . Ces causes communes peuvent en parti culier consister en l’entretien et la conservation de médias matériels et immatériels qui permettent d’actualiser des histoires familiales : maison de famille, meubles, photos, anecdotes (entretenues à travers l’organisation de repas familiaux par exemple). En recourant au concept de maisonnée,
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nous avons porté notre attention sur la mobilisation concrète des apparentés autour de ces causes communes, sur le partage des tâches qui s’établit pour les servir, sur la circulation des biens entre parents et sur les rapports de pouvoir qui les déterminent. On emploiera le concept delignéepour désigner un groupe de personnes, et l’ensemble des ancêtres auxquels elles se rattachent, se sentant collectivement responsables de la transmission, d’une génération à l’autre, d’un patrimoine commun (économique, social et symbolique, dont le nom 15 fait partie) . Les frontières de la lignée peuvent être le résultat d’une forme de cristallisation de certaines maisonnées, d’abord construites autour de causes communes, puis dont les membres, unis par des pratiques d’entraide quotidiennes, finissent par partager le souci de maintenir collectivement un 16 patrimoine commun (notamment une réputation) . Le concept de lignée permet avant tout de saisir des logiques collectives de reproduction sociale : en entretenant et en transmettant un patrimoine commun, c’est bien une position sociale qu’il s’agit de maintenir. Ce concept est ici mobilisé pour mettre en évidence des enjeux particuliers de la production d’histoires familiales, relatifs aux trajectoires sociales collectives et individuelles. Comme nous le verrons, des ascendants entretiennent ces histoires et les transmettent (que ce soit par des discours ou des pratiques) pour affilier leurs descendants à une lignée et donc s’assurer la reproduction du patrimoine familial. Inversement, la mobilisation individuelle et/ou collective de certaines histoires familiales constitue un moyen de choisir à qui et à quoi l’on s’affilie et d’infléchir ainsi sa propre trajectoire. Il s’agit donc d’étudier la façon dont la mise en récit du passé familial dépend de l’état des relations de parenté mais aussi, réciproquement, de comprendre comment les usages de ces histoires influent sur la dynamique des relations de parenté : leur activation peut servir de ciment aux groupes ou réseaux familiaux, provoquer leur éclatement, contribuer à leur reconfiguration et à l’entretien ou à la transformation des relations de pouvoir en leur sein.
Monographies de famille
Nos protocoles d’enquête ont tous écarté l’option de la constitution d’un corpus d’entretiens sur un échantillon large de personnes sans lien d’inter connaissance entre elles, qui ne nous aurait permis de saisir ni les rapports
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INTRODUCTION
de production et de reproduction qui se jouaient dans la famille, ni les rapports de domination dans lesquels les processus de production d’histoires familiales étaient pris. Encore une fois, nous nous sommes plutôt inspirés de l’approche ethnographique de l’anthropologie de la parenté, expérimentée à l’origine par 17 W. Rivers en terrain d’outremer et déjà éprouvée pour l’étude de la parenté 18 occidentale contemporaine, en constituant des monographies de famille . Une monographie de famille est constituée à la fois d’entretiens approfondis avec plusieurs membres d’une même famille de génération, d’âge, de sexe et de positionnement dans la fratrie différents, d’observations du quotidien de cette famille (ainsi que, si possible, d’évènements plus exceptionnels comme un anniversaire, un enterrement ou un mariage) et du recueil d’éventuelles archives (actes notariés, photos, lettres, etc.). L’accumulation des entretiens et des archives est indissociable des observations : l’étude fine de la circulation de l’ethnographe d’un enquêté à l’autre, de l’accès aux différentes archives, et, en particulier, de toutes les difficultés rencontrées, fait partie intégrante de l’observation des relations de parenté. Ce procédé s’écarte du recueil de « mémoires familiales » individuelles. Il vise plutôt à saisir les histoires sur le passé en situation, dans le cadre d’interactions entre des acteurs socialement situés, et à les considérer comme le résultat de processus collectifs de production et de transmission. L’accumulation des entretiens permet de repérer les récurrences dans les discours ; les observations et le recueil d’archives, de mettre en évidence les pratiques de production et de perpétuation d’histoires familiales et les supports collectifs concrets du travail de transmission et d’appropriation (organisation de repas de famille, d’évènements commémoratifs, entretien d’une maison de famille, conservation d’objets, etc.). La pratique de l’entretien approfondi permet en même temps de recueillir l’expression d’un point de vue personnel et des formes d’appropriations individuelles des histoires familiales. Audelà, la constitution d’une monographie de famille vise à restituer les relations de parenté telles qu’elles s’inscrivent dans des espaces sociaux plus vastes. L’élaboration d’une monographie de famille constitue d’ailleurs en soi une forme d’entrée au sein de l’espace social englobant. Pour Rivers, déjà, la méthode généalogique offrait un cadre dans lequel pouvaient
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