Histoires de morts au cours de la vie

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Les morts de proches et les frôlements de la sienne sont des événements biographiques qui bousculent profondément les cours de vies, sociale, relationnelle, personnelle. Et pourtant les vies reprennent leur cours, survivent. Pourquoi ? Et comment ? Autant de luttes pour la vie, péri et post mortem, intrigantes, riches d'acquis expérientiels vitaux à reconnaître, connaître, pour apprendre à vivre au mieux avec la mort. Tout un chantier de formation permanente à ouvrir, dans le prolongement complémentaire de celui des histoires de vies en formation.
Publié le : vendredi 1 avril 2011
Lecture(s) : 64
EAN13 : 9782296457775
Nombre de pages : 326
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HISTOIRESDEMORTS
AUCOURSDELAVIE

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54556-4
EAN : 9782296545564

Gaston Pineau
Martine Lani-Bayle
Catherine Schmutz
(Coord.)

HISTOIRESDEMORTS
AUCOURSDELAVIE

Préface d’Edgar Morin

L’Harmattan

Histoire de Vie etFormation
Collection dirigée parGaston Pineau
avec la collaboration deBernadetteCourtois, PierreDominicé,
Guy Jobert,Gérard Mlékuz,André Vidricaire etGuy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la
formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler
"histoire de vie" et "formation".Elle comporte deux volets
correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet
anthropologique.
Le voletFormations'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant
des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de
vie. Le voletHistoire de vie, plus narratif, reflète l'expression directe
des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme
et en sens.

Volet :Formation

Dernières parutions

ChristineCAMPINI,JacquesArdoino, entre éducation et dialectique, un
regard multiréférentiel, 2011.
Pierre LAMY,D’un quartier ouvrier… aux quartiers de la finance.
Itinéraire d’un Montréalais, 1938-1983, 2010.
Marie-France ROTHÉ,Vivre avec le mal de mère ou qu'est-ce qui fait courir
Julie?, 2010.
MurielDELTAND,Les musiciens enseignants au risque de la formation :
Donner le la, 2009.
Sabine SENE,Trajets de salariés et bilan de compétences. Quelles
transformations ?, 2009.
Marie-Odile deGISORS,Veilleurs de vie. Rencontres en tendresse, 2009.
Annemarie TREKKER,Des femmes « s’ » écrivent.Enjeux d’une identité
narrative, 2009.
D.BACHELART etG. PINEAU,LeBiographique, la Réflexivité et les
temporalités, 2009.
FrancoFERRAROTTI,Les Miettes d’Epulon, 2009.
IsabelleGRAITSON,L’Intervention Narrative en Travail Social.Essai
méthodologique à partir des récits de vie,avec la collaboration d’Elisabeth
Neuforge, 2008.

SOMMAIRE

PréfaceLes morts vivantsEdgarMorin........................................................ 9
Fenêtre 1:A terreCatherine Schmutz............................................... 14
IntroductionLes temps du mourir à la troisième, deuxième et
première personneGaston Pineau............................................................ 17

PREMIERE PARTIE:AVANT ............................................29
Chapitre 1 :Expérience africaine et prémices d’une éthique de la
mortMichel Fontaine....................................................................................31
Chapitre2:Aux frontières de la vie, la formation aux soins palliatifs
Caroline Gallé..................................................................................................... 43
Chapitre3:Vers un apprentissage d’une pratique éthique de
l’accompagnement de fin de vieNicole Croyère....................................... 55
Chapitre 4 :Trauma dans l’histoire d’une vieMonique Viviane Hervy.67
Chapitre 5 :Écrire le droit de mourir ou de vivre : Analyse de deux
expériences extrêmesCatherine Schmutz....................................................79
Chapitre6Mourir en curieuse… avec les livres des morts
Denyse Perreault.................................................................................................. 93
Fenêtre2Si le grain ne meurtPatrick Brun............................ 101
Chapitre7Nuits agonistiquesGaston Pineau....................................... 105
Fenêtre3:NDEune aventure ordinaireJido Erratxou, moinezen
basque..................................................................................................... 112

DEUXIEME PARTIE:PENDANT......................... 115
Chapitre 8Aux limites du récit de vie… Le moment de ta mort
Martine Lani-Bayle........................................................................................... 117

Fenêtre 4En hommage à l’écrivain vaudois : Jacques
ChessexCatherine Schmutz-Brun............................................... 133
Chapitre 9Les rêves et la mortPat ri c k P aul..................................... 135
Chapitre 10:Les Annonces nécrologiques comme instant
biographiquePatrick Legros........................................................................ 145
Chapitre 11Survol des pratiques funéraires modernes. Rencontre
avec un professionnel, Monsieur B.Cath erS c h mi n e u t z- Br un...... 155
Chapitre 12:et complexification duCrémation des corps en Inde
vivreHervé Breton........................................................................................... 165

TROISIEME PARTIE:APRES................................ 179
Chapitre 13Quand la mort nous interpelleDanièle Renault.............. 181
Fenêtre 5Chute et rebondissements…Johanne de Montigny... 192
Chapitre 14Double deuil de jeunesseValériane Lecoq....................... 195
Chapitre 15 :Les mots du silenceFabienne Leblond...............................201
Chapitre 16:Les deuxièmes funéraillesEcrire pour « causer » ?
Monique Gaigneux............................................................................................207
Chapitre 17après avoir donné laComment et pourquoi survivre
mort ?Gaston Bourdages................................................................................217
Chapitre 18 :Deuil collectif et création institutionnelle
Ja m esJ a b ou re c k...........................................................................................227
Chapitre 19Les plaques commémoratives, trace d’histoires de vie
collectivesNicolasFasseur............................................................................247
Fenêtre6Expériences de la mort et art selon R. Wolfe
André Vidricaire....................................................................................262
Chapitre20Des photographies comme survieAneta Sowik..........265
Chapitre21 :Expérience de mort, autobiographie et formation
Eric Beaudout....................................................................................................275

6

EPILOGUES..........................................................285
Epilogue 1Comment apprendre personnellement et socialement
la mort ?Catherine Schmutz-Brun.................................................................287
Epilogue2Ecrire la mort pour vivre sa vieMartine Lani-Bayle........299
Epilogue3:fin du fin de laVivre au plus près, l’apocalypse du «
fin »Gaston Pineau.........................................................................................307

BIBLIOGRAPHIE..................................................317

7

Préface
Les morts vivants
EdgarMorin
à Martine
Àvrai dire, ce n’estniune préface niune postfaceque je propose, mais une
contribution, faite deréflexions qui ontjailli à la lecture de ces textes,réflexions
d’unvieil hommesurla mortdans savie.
Toutd'abord, jesuisde la catégorie dite deséchappésde bidet, autrementdit
des rescapésdetentative d’avortements, maisplus rares, desmortsnés. Jesuis
bêtementfierde cettesingularité. Ma mèrequi avait une lésion aucœur
occasionnée parla grippe espagnoles’étaitmariéesansen informer son époux.
Aussitôtenceinte, elle consultaune « faiseuse d’anges» (ancêtresde l’IVG),qui
la fitavorterde façon clandestine. Mon père la mità nouveauenceinte, maisla
faiseuse d’angesneréussitpasà éliminerle polichinelle. Celui-ci futpourtant
fortéprouvé, caril futextraitdesflancsdesa mère parlesiège (faisantdéjàtout
à l’envers) étranglé parle cordon ombilical autourducou, asphyxié, dénué de
touterespiration. Le gynécologue pritle nouveau-né parlespieds, le giflant
sansinterruption pendant une demi-heure. Aumomentoùil allaitabandonner,
le bébé cria. Il naissaità lavie après unséjourdansl’empire desmortsdontil
n’a malheureusementaucunscoop àrapporter. Maisde l’asphyxie, j’ai gardé
jusqu’à présent unesensation d’étouffement, comme de pré agonie,reconnue
médicalementcomme angor, fausse angine de poitrine,qui me prendtrès
souventavec ou sansangoisse, et qui ne m’a jamais quitté. C’estmonseul
souvenir, inscritdansmon organisme, de ma mort. (Cetangorm’est revenu très
fortementdansla nuit, aprèslarédaction de cetexte)
C’estbien plus tardque mon père merapportaque lavie de ma mère
nécessitaitma mortet que mavie nécessitaitla mortde ma mère. Detoute
façon, onsauve la mère avaitditle gynécologue. Nonseulementnousavons
survécu tousdeux, maismiraculésl’un etl’autre, etmoi, filsinévitablement
unique, je fusadoré parma mère etje l’ai adorée.
Ma mère estmorte dans untrain de banlieue dixansplus tard, et toute mavie a
été déterminée parcette mort. Ce ne futpas seulement une perte infinie, ce fut
aussi l’isolement total à l’égard de mon père etde lasœurde ma mère (qui nous
avaithébergés) etma haine pourleurimbécile dissimulation. Le jourde
l’enterrementde ma mère,qu’on me disait soi-disantpartie en cure à Vittel, ce
que j’avaiscandidementcru, l’on m’avaitmisau square Martin Nadeau,voisin
duPère La Chaise, avec mespetitscousins. J’étaisassis surl’herbe. Soudain je
visdes souliersnoirs,un pantalon noir,un habitnoir,une cravate noire : mon
père. Je compris toutenun éclair. On ne joue pas surle gazon, ditmon père, je

fis semblantd’être mécontentde cetteremarqume. On ’avaitcaché la mortde
ma mère, je cachaisma douleuretm’enfermaisdanslescabinetspourpleurer
cequi faisaitcroire à mon pèreque j’avaisla colique. Quelquesjoursplus tard,
matante meracontaque ma mère avaitfait unvoyage auciel,qu’on enrevient
parfois, parfoispas. Cette imbécillité me futodieuse. Puis un jourelle me dit
« considère-moi commet»a maman sanscomprendre,que cette phrase en
faisaità mes yeux uneusurpatrice. J’ai haï mon père etmatante,touten les
aimant, cette haines’estévidemmentdissipée danslesannées quisuivirent,
maisceque je ne leurai jamaispardonné, c’estde m’avoirprivé de dire « au
revoir» à ma mère. J’ai gardé jusqu’à l’âge de 48 anscette frustratelle neion :
s’estatténuéeque lorsque dans unrêve en 1969 (j’étaisen Californie)un convoi
de femmes quitteun busen hautd’une colline, la descend en direction d’une
gare pourprendreuntrain,qu’unevoixme dise «ta mère estlà,ta mère estlà »,
que jescrute cette foule en mouvement, etdécouvre ma mèreque je cours
embrasseravant qu’elle prenne letrain. Je crusalors que la blessure était
cicatrisée, maisdansdeschagrinsetdesdésespoirs ultérieurs, merevenait, je ne
pouvaism’empêcherde murmurer« maman » dansleslarmes. Aujourd’hui à 88
ansla plaie demeuresousla cicatrice, bienque lesfemmes qui m’ontaimé aient
touteseu une dimension maternelle dansleuramour.

Ce n’estpas seulementl’absence/présence de ma mèrequi m’a marqué (ausença
piuacuta presenciaditle poète Attilio Bertolucci) c’estma façon devoirlavie etle
monde. Le désespoiroriginel m’incita à douterdetoutetla propension à
douterestà jamaisenracinée dansmon esprit ;maisaussi le besoin d’amour
m’a fait rechercherfoi etcommunion;dans unsens, jesuis un cas
pathologique carj’aiun besoin extrême d’amouretd’amitié;dans un autresens
peut-êtresuis-je plushumainement sainque ceux quise nourrissentpetitement
d’amouretd’amitié.

Death in Life, comme dansthe ancientmariner. Biensûrla mortde nosaimé(e)sest
en nos vies. J’ajoute : nos viesfont revivre leurs vies, nonseulementni
principalementparlesouvenir, maisaussi parleurprésence active en nous. Les
gènesde mon père etceuxde ma mèresontprésentsdansmesgènes
évidemment, maiscequi pourmoi estnon moinsévidentest quetantôtles
gènespaternels,tantôtlesgènesmaternels sontactivésetjesensbienquand
mon père estprésenten moi avecson (mon) caractère débonnaire,sa (ma) joie
devivre,sa (ma) propension permanente à chanter,son (mon) gourmand
amourdesbonnesnourritures ;etjesensbienquand ma mère esten moi, avec
sa (ma) mélancolie,son (mon) insatisfaction. J’aitoujourspenséqu’ilyavaiten
chacun deuxouplusieurspersonnalitésalternant selon lescirconstancesou
bien descyclothymiesinternesmystérieuses(comme la maniaco-dépressive). Je
pense aussique la personnalité de nosparents(l’un oul’autre, parfois
alternativement) habite notre personnalité. De plus, jeremarqueque mon
visageressemblesouventà celui de mon grand-père maternel, et très rarementà
celui de mon grand-père paternel… Comme mon père etma mèresontlogés

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en moi (mémorisésdansmesgênes) leurspère etmèresontlogésen eux, etles
pères-mèresde leurspères-mères, cequi fait que nosancêtres sont
virtuellementen nous, etje peuxcomprendre l’importance duculte desancêtresdans
detrèsnombreusescivilisations(encore aujourd’hui Chine, Japon)qui est
l’expression extérieure de lareconnaissance de leurprésence intérieure en nous.
J’enreviensà mes rencontresavec la mort. L’annéequi asuivi le décèsde ma
mère, je fusatteintpar une maladie étrange, me donnantdetrèsfortesfièvreset
desaphtesdansla gorge. Je fus traité pardesblocsde glace pourla fièvre, parla
main detante Corinne (lasœurde ma mère) meretirantlesmucositésde la
gorge. Lesmédecinsdéconcertésdécidèrent que j’étaisatteintparla fièvre
aphteuse,qui pourtantn’affecteque lesbovins. Est-cequequelque chose ou
quelqu’un en moi avait voulumourirparceque privé de mère?Uneseconde
fois, j’échappaisà la mort.
Puisje mesuis senti le besoin de narguerla mortlorsque je décidai, dixansplus
tard, d’entrerenrésistance. J’avais trèspeurde mourirà20ans, jevoulais vivre,
maisj’ai comprisalors quevivre n’estpas survivre,qu’il estdesconditionsoù
vivresignifierisquer savie.
Puis très tôt, à23ans, je fusfrappé parla mortd’amischers, Jean abattudans
une cave parla Gestapo, Claude mortd’épuisementà Dora-Ellrich. J’ai pu
échapperà desarrestationsà Lyon en 1943et surtoutàun piège de la Gestapo
dansla chambre de mon ami Jean à l’hôtel Toullierà Paris. Elle était située au
second étage, etje montaisl’escalierpourm’y rendre. Soudain aupremierétage,
un étonnant sentimentde paresse mesaisit, je m’arrête, faisdemi-touretlaisse
aubureaude l’hôtel,tranquillement,un motfixantà Jean notrerencontre pour
le lendemain. Puisavec lesannéeset surtoutà partirde 1980 sont venuesles
mortsdesamislespluschers, lesmortsdesfemmesaimées, la mortde mon
père, puis ultime douleuren2008 la mortd’Edwige, matroisième épouse.
J’ai écrit un livresurmon père après sa mortet un livresurEdwige après sa
mort. D’une certaine façon je lesai fait revivre en moi, etd’une autre façon, je
lesai fait vivre pourdeslecteursle plus souventinconnus. Enrestituantleur
vie, j’aivoulu qu’ils soient reconnusetaimés. En mêmetempsje leurfaisais un
tombeau,qui, comme aucimetière de Gênes, portaitleur statue (mais sansles
statufierde façon – je disle motdans sonsenslittéral : obséquieuse.)
C’esten 48que j’avaisdécidé d’écrireL’homme etla mortpourconsidérerles
différentesattitudeshumainesface à la mort,qui dèsla préhistoire està la fois
reconnue, comme décomposition irrémédiable ducadavre, maisest surmontée
danslasurvie du« double »spectre immatériel ouplutôt surmatériel oubien
dans unerenaissance en humain, animal ouplante. Cetravail me miten face du
paradoxe humain : l’horreur universelle de la mort, etnon moins universel le
sacrifice desavie pourles siens, la patrie, Dieu, le parti, etc. Je neveuxpasici
résumerletriptransdisciplinaireque marecherche me fiteffectuer, dansla
biologie, la préhistoire, l’ethnologie, l’histoire, les religions, lesphilosophies, les

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psychologies, dontla psychologie de l’enfant, lespsychanalyses. Je conclusmon
livresurl’idéeque lesprogrèsde la biologie permettentd’envisager
l’allongementindéfini de lavie (maisnon infini) ceque j’ai appelé l’amortalité,
cequi n’éliminaitniune mortfinale, ni la mortparaccident, noyade,
incendie, etc. . Dans une éditionultérieure, après1970, j’ai changé ma
conclusion (touten conservantl’ancienne parautodérision);j’avaisdécouvert
querien ne peutéchapperauprincipe de dégradationqu’estlesecond principe
de la cybernétique, etadopté lathéorie de Leslie Orgel,que la mortestle
produitfinal etfatal d’une accumulation d’erreursdanslescommunications
ADN—ARN—protéines. Puis récemmentla découverte descellules souches,
endormiesdanslesorganismesadultes, conduità l’idéequ’ilsera possible de les
revitaliser, cequi leurpermettrait remplacer tousles tissusouorganesenvoie
de dégénérescence. Jerevinsdonc à la prolongation indéfinie de lavieselon
unerégénération ininterrompue, maisje donne ma convictionque dansces
conditions une mortaccidentelle estencore plushorriblequ’une
mortfatalitéde-l’âge, et surtoutj’insistesurlatriple inéluctabilité de la mort: la mortde
l’espèce humaine, la mortde la planète dansl’agonie du soleil, la mortde
l’universà laquelle n’échapperaitnulle colonieterrienne ayant réussi às’installer
dans une galaxie juvénile. Contrairementà ceque pense lasympathique mais
binaire Québécoise, jesuisloin d’escamoterla gravité duproblème de la mort.
J’inscrisla morthumaine dans une mortalité généralisée, mortde la planète,
mortde l’univers.
C’estdanslesecondvolume deLa Méthode, Lavie de lavie, paruen 1981que je
traite de frontlarelationviemort. Je montreque la formule d’Héraclite,
vivre de mort% ##"mourirdevie, illustre lavie de nosorganismes,quise
régénèrenten produisantcontinuellementdescellulesjeunesenremplacement
descellulesmortes, doncviventde la mortde noscellules, en mêmetemps que
nous vivonsde la mortdesanimauxet végétaux que nousconsommonspour
reconstituernosénergies. Je montre aussique conformémentau second
principe de lathermodynamique, le mouvementderégénération ne peutêtre
perpétuel, et que finalementon meurtdevie. D’oùmon complémentà la
formule de Bichatla: « vie estl’ensemble desfonctions qui luttentcontre la
mort ycomprisparl’utilisation de la mort»(Lavie de lavie). Je montreque ce
qui estirrémédiable dansla mortc’estl’anéantissementduJe, c’est-à-dire de
notre existence commesujet. C’estpourfuircetanéantissement que l'on a
conçul’immortalité de l’âme oularésurrection descorps.
Enfin dansdiverslivresdontAmourpoésiesagesse,j’affirme mon credo. On ne
peut supprimerl’angoisse de mort sinon pardesmoyensartificiels, maison
peut résisterà cette angoisse parl’amour:le Cantique descantiquesdit que l’amour
estfortcomme la mort. Pasaussi fort, mais trèsfortpour refoulerl’angoisse :
c’estdonc dansl’amour, la communion, l’exaltation, l’extasequ’il procurequ’ily
auneriposte, nonréponse à la mort.

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Ainsi, j’ai constamment retrouvé la mortdansmavie etdansma philosophie de
lavie, comme ennemie certes, maispas seulementennemie, puisque cette
désintégrante peutêtre intégréesanscesserd’être désintégrante.
Maintenantdeuxmots surl’escamotage moderne de la mort. D’une part, le
refoulementde laréalité de la mort(relégation desmourantsdansleshôpitaux,
salonsmortuairesoùle défunthabillé etparé atouslesaspectsdu vivant sauf le
mouvementetla parole) commence à être lui-mêmerefoulé. Le premier recul
s’estmanifesté dansla publication de livresdontle mien futle précurseur(en
1951 : en dépitdesexcellentescritiques, il ne pouvaitalors sevendre) puisily
eutdans une mortlaïcisée et vide, l’apparition deritesimprovisés(roses que
l’on jettesurle cercueil, discoursd’adieud’un proche, musique). On commence
à comprendrequetoutmomentcapital devie, dontla mort, nécessiteriteset
cérémonies. Le plusbel exemple futcelui dudécèsde Castoriadis, oùdans
l’enceinte d’untemple protestantprêté pour une cérémonie laïque, on entendit
lesmusiques qu’il aimait, lesprochespurentlui dire adieu ;puisaucimetière,un
pâtrevenud’Epire joua à la flûteune mélodie de funérailles.
L’abandon desmourantsdanslasolitude d’hôpitalrecule avec
l’accompagnement, oùcesontdeslaïques, inspirésparfraternité etamour,quisuccèdent
aux religieuses.
Je crois qu’on a commencé à désescamoterla mort. Je crois qu’il faudra
poursuivre dans toutcequi arrache le mourantà lasolitude,tant toutcequi
peut reconstituer rite etcérémonie, dontles survivantsont tellementbesoin,y
comprisle cérémonial du repasde funéraillesou, de façonsymboliquement
anthropophage, onseréapproprie le mortchéri en le consommant. La mort
aura le derniermotcertes, maisnouspouvonsavoirl’avant-dernier.
Edgar Morin

13

Fenêtre 1
A terre
Catherine Schmutz
A Camillev. D

Antigone aufond de la fosse
Condamnée à mourirpouravoir
Enterré le frère parjure
Souventje mesuisdemandée
la mortaufond du trou
de cellequi allaitnoble etdroite
TERRIBLE

A TERRE, accablée
Tête poséesurlesgenoux repliés
Brasimmensesabandonnées

Etpourtantmainsouvertes
auCIEL, obole devie meilleur
Auxenfants qu’elle neverra pasnaître.

Aufils unique morten croix,
Plaies vives sousnos yeux,
coulant rouge pournous

Elleréplique l’ombrerecroquevillée
Aterre, de la femme-fille, icône blanche
refusantla justice deshommes

Zinal,25 octobre2009

INTRODUCTION
Les temps du mourir
à la troisième, deuxième et première personne
Gaston Pineau

Le coursde lavie estengagé dans unerévolution bio-éthique etbio-politique
oùla naissance etla mortnesontplus vuescomme desimplesdonnéesà
recevoirde façon passive, maiscomme desœuvrespersonnellesà construire de
façon active. Naissancesetmortsfontpartie d’une formation permanente
existentiellequi développe
plusoumoinsconsciemmentdesapprochesbioformativesinéditespour relevercesdéfis vitaux. Leshistoiresdeviesontde
celles-ci (Pineau, Le Grand,2007).
En juin2008, Martine Lani-Bayle a organisé à l’Université de Nantes une
journée d’étudesur«LesHistoiresde Vie audéfi des situationsextrêmes». Cette
initiative a faitoserlancerce projet qui couvaitdepuis un certaintemps:
«Histoiresde mortsaucoursde lavie ». Ce chapitre enquatre parties vise à en
présenterla problématique :
-situerle contexte derecherche-action existentielle de formation humaine des
histoiresdevie;
-isolerle défivital d’apprendre lasituation extrêmequereprésente la mort
-survolerla mortcomme champ derecherches très vivant ;
- etenfin esquisser une méthodologie derecherche-formationsurleshistoires
de mortsaucoursde lavie.

1. Les histoires de vie comme art formateur de l’existence
Lesadultesen formation – dontj’espère faire partie – ne cherchentpasà
construire leurhistoire devie pourfaire de la littérature etencore moinsde la
recherche disciplinaire. Ilsessaientd’exprimerleurhistoire pourconstruire du
senset survivre, c’est-à-dire d’abord ne pasperdre lavie à gagnerla leur, la
faire etlarefaire ententantde la comprendre etde la piloter un peu.
Opérations vitalesderecherche-action existentielle (Barbier, 1996) etde
formation humainequi depuis unetrentaine d’années, ontgénéréun mouvement
socio-éducatif deshistoiresdevie comme artformateurde l’existence. (Pineau,
1996 ;Bachelart,2009)
Un pôle pionnierde l’émergence de ce mouvementestl’Université de Nantes
avec Martine Lani-Bayle etla formation continue : production audiovisuelle
d’unesérie de 9 heures surleshistoiresdevie en formation en 1991;création
dupremierDiplôme Universitaire desHistoiresde Vie en Formation

(DUHIVIF) en2002. Chaque fin d’année, cette formation estponctuée d’un
séminairequi exploreun problèmesocio-éducatifsouventencore peuabordé.
Etles résultatsconstituenten général le grosducontenud’un numéro de
Cheminsde formation aufil du temps,revue créée parMartine danscette dynamique
derecherche-action-formation existentielle. Ainsi de2001 à2010,sontparusles
écrituresdesoi;lescarnetsde bord;lesbasculesde lavie;latransmission
intergénérationnelle;la démarche clinique;lerécitde (sa)vie : objectifseteffets.
En2004, auQuébec,s’est tenu un premieratelier surleshistoiresde fin devie
dansla dynamique de lathématique du symposium duRéseauQuébécoispourla
Pratique desHistoiresde Vie(RQPHV) : « Les récitsdevie à l’heure desnouvelles
frontièresde lavIl mie ». ’a fallulethème provocantde cette année pourme
déciderà aborderfrontalementetpubliquementl’archétype des situations
extrêmes: la mort. Après 25 ansd’ouverture duchantierdeshistoiresdevie, il
estgrandtempsd’ouvrirexplicitementcelui deshistoiresde mort.
Non pas qu’on aitcomplètementignoré la mortavant. Avecsathèse d’Etaten
1991,sur«Le message généalogique. Étude de latransmission intergénérationnelle
familiale », Martine Lani-Bayple, la remière, a abordé de façon ample, àtravers
etau-delà de lavie individuelle, la place desmortsdansles viesindividuelles.
En me demandantd‘écrire la postface de l’ouvrageL’histoire devie généalogique :
D’Œdipe à Hermès, elle m’initiaità cette présence agissante, mais très
inconsciente, desmortsdansle coursde lavie: « Unevies’origine dansdesmorts
quisurviventen elleselon des transmissionsintergénérationnelles vitales, basiques,
énergétiques, multidimensionnelles, à la foisen gênesetensymboles, maisle plus souvent
inconsciemment. Notre inconscience est structurée parlavie de cesmorts. Inconscientfamilial
générateur» (Pineau, 1997, p. 144). L’exploration de cette action pérenne des
mortsparlatransmission intergénérationnelle familiale est un desesprincipaux
axesderecherche :Histoiresdevie etliaisonsgénéalogique, générationnelle etgénérante
(2006);les secretsde famille. Latransmission de génération en génération (2007).Dans
cette dynamique, il fautaussi mentionnerlarecherche de fond de Ronald
Müller qui inscritla pratique deshistoiresdevie dans une anthropologie
générative (2007).
Leshistoiresdevie généalogique essaientde prendre en compte lavie etla
mortdesautresdumême arbre généalogique, maisde façon indirecte, à partir
de cequ’ilreste de ces vivants, àtraversetau-delà de leursmorts: gênes,
souvenirs, héritages.
L’histoire de la mort vécue de prochesetde lasienne entrevue, ouvreun autre
champ parentmais trèsdifférent. C’est une expérience dramatique et tragique
desituationsextrêmesen direct, auxlimitesdudicible etdu vivable. Aquoi bon
tournerle ferdansla plaie?Pourquoi?Commentest-ce possible?Autantde
questionsmajeures qui font que leshistoiresde mortsaucoursde lavierestent
marginales, clivées,refoulées. Lesévoquerpeutmême paraîtresaugrenu,
suspect, pathologique, mortifère.

18

Etcependant, lavariété desexpériencesde mortaucoursd’unevie, la
multiplication etl’allongementdesformesde fin devie, le développementde
besoinsinéditsd’accompagnementensoinspalliatifs, fontémergerdes
recherchesde plusen plusnombreusesd’expressions. Je ne citerai, àtitre
d'exemple,quequelquesproductions récentesde la collectionHistoiresdevie et
formationquireçoitde plusen plusde manuscritsde ce genre :Un instantpour
toujours. Parolesde fin devie(2008) de Marie-Thé Laclaverie, bénévole d’une
association desoinspalliatifsde Tarbes,quirapporteseséchangesaux
frontièresde lavie etde la mort. Et une autobiographie en directdesdernières
annéesd’une femme atteinte d’un cancer:Le couchantde lavie. Journal d’une
cancéreuse croyante etcoriace.(2007) parMichèle Peltier.
Vingtansaprèsle colloque de Toursen 1986 surleshistoiresdevie en
formation, deuxcommunications surla mortontmarqué le colloque
international de2007Le biographique, laréflexivité etles temporalités: celle d’un
jeunesociologue, Parick Legros,«Unevie danslavieillesse,unevue de la mort.
Lareprésentation du trépasen fin devie institutionnalisée. » Et une autre d’un
jeuneresponsable de formationquirésumait sathèse de maîtrise, « Histoire de
vie-formation. Essai de modélisation éducative de l’épreuve de la mortd’un
proche dansl’acte d’écriresavie. Exploration ethno-socioanalytique de la
production autobiographique ». (Beaudout,2007)
Dans sa bellethèsesurl’œuvre devie comme lien à la fois ténuetfondamental
àtoutprojetexistentiel etpouvant relieraussi bien desauteurs reconnus
(GeorgesHaldasen l’occurrence)que des sans-paroles(p.264), Catherine
Schmutz-Brun (2005) développeune analyse comparative précieuse de
l’inventivité incroyable d’expressionque le présentde l’amourpeutprovoquer
auxfrontièresde la mort, avec deuxaccidentésmortelsde lavie dontles
œuvresontété médiatisées:Jevousdemande le droitde mourirde VincentHumbert
(2002) etLescaphandre etle papillonde Jean-Dominique Bauby(1997)
Cesexpressions rappellent untruisme, plusfacile à direrapidementcomme
évitement qu’à intégrer vitalement:la mortfaitpartie de lavie.Quelles qu’en
soientlesdifficultésà lerelever, la mortestle grand défi deshistoiresdevie. La
façon dontla mortestprésente/absente, à demi-mot, est un grand
discriminateurimplicite de l’ampleurbio-cognitive des récitsdevie :une histoire devie
qui neva pasjusqu’à la mort, jusqu’àsonvoisinage et son décapage, est une demi-histoire de
surface, à peine entamée. Elleraconte,relate,renarre,ressasse lesgestesetles vestes. Elle les
tourne, les retourne, les repasse, leslisse pourle passage enrevue, aupublic. Il manque de
corps, de cris, de bégaiement, desilence, de blancs, de noirs. De butéesde langues
surdunonlinguistique, dunon-su, dunon-sens. Autantd’indiceslinguistiques, discriminant unrécità
dominante conventionnelle, d’un autre àtension expressive. Le premierempile facilement
élémentsetévénements selon desformulesapprises ;lesecond estauxprisesavec l’épreuve
d’une expériencevitale à formuler(Pineau1994 p. 10).

19

ème
Dilthey, audébutdu 20 siècle, disaitdéjà : «L’histoire d’unevie n’estpas une
somme ou une addition de mouvements successifs, maisc’est uneunité constituée pardes
relationsquirelient tousleséléments» (Dilthey, 1910p. 85)
Lesauteursde ce livre nousen donnentde magnifiquesexemples. Tous sesont
trouvésauxprisesavec l’épreuve d’un négatif de lavie, ont senti lesfeuxde la
mort. Etils réussissent, enun langage parfoisbalbutiant, à exprimeretnous
faire partagerlesnouvelles relationsbio-cognitivesnouées, formant une
nouvelleunité existentielle. Qu’ilsensoientprofondément remerciés.

2. Apprendre la mort : un défi vital
Le mouvement socio-éducatif deshistoiresdeviesemble donc amener
pratiquementàreleverle défi d’expression d’expériencesde la mort, au-delà des
traumas,silenceset refoulements. Non pas,si possible, d’une façon mortifère,
pathogène ou thérapeutique, maisformative de l’humain, anthropo-formative.
Entre l’euthanasierapidesouhaitée presque naturellementetle mythe de
l’homme amortel d’unesociété postmortelle (Lafontaine Céline,2008), il
semblevital de développerlavigilance existentielle jusqu’à entreprendre
d’apprendre à mourir(Hirsch,2008), pourréussir sa mort(Hadjadj,2005).
Pourdéfinirlavie, nous sommespartis, avec Jean-LouisLe Grand (2007, p.61),
d’approchesbiologiques qui peuventêtrequalifiéesde dialectiquesdansla
ème
mesure oùellesincluentla mort. D’abord celle de Bichataudébutdu19
siècle : « Lavie estl’ensemble desfonctions quirésistentà la mort». A la fin du
ème
20, Atlan lareprend de façon pluspro-active : « Lavie estl’ensemble des
fonctionscapablesd’utiliserla mort» (1979, p.278).
Pourêtre capable d’utiliserla mort, il fautaumoinsêtre capable dereconnaître
son existence. Ne pas toujours se défileroula fuir. Detoute façon, elle nous
rattrapetôtou tard,sous une forme ou une autre. Etnousattrape. L’enjeuest si
vital etle défisi grandque l’hypothèse peutêtre faiteque la façon dontchacun
réagitface à la mort, accepte ounon de la prendre avec lui pourapprendre
d’elle, avec elle, estindicateurmajeurde l’amplitude desmoyensmobiliséspour
produiresavie.
Cette hypothèsesous-tend l’objet/objectif de l’ouverture de ce chantierde
recherche-formation deshistoiresde mortsaucoursde laveie : xpliciter
l’utilisationque nousfaisonsde la mortetdesmortsdansnos vies, pour
apprendre àvivre aumaximum.
Le coursde lavie comme fluxestjalonné de morts. Que nousenseignentces
jalons ?Nousenseignent-ilsdeschoses semblablesetdifférentespourchacun?
Lesquelles ?Comment ?
Damien Le Guay-un beaunom pouraborderla mortde façonvitale etnon
pasmortifère - distinguetrois typesd’apprentissage dans un livre au titre
provocateur: «Qu’avons-nousperduen perdantla mort?(2003) :

20

- L’apprentissagesocial du savoir-vivre la mortensemble, de façon humaine,
civilisée, parl’invention derituelspertinents, avant, pendantetaprèsla mort.
- L’apprentissage interpersonnel d’accompagnementde mortde proches ;
- L’apprentissage existentiel desa propre mort.
Ces troisapprentissagesdistinctsde la mort- desavoir-être,savoir-faire et
savoir-vivre -sontliéset se nourrissentmutuellement,selon lesépoquesetles
sociétés. Le passage à la modernité entraîne detoute évidenceune crise du
mourir. Cesapprentissages sontlargement sous-développés,voirerefoulés. La
mortn’estpasauprogramme. Cequi ne l’empêche pasdesurvenird’autant
plus soudainement, nousfrappantdestupeur, d’effroi. De détresse. Nous
laissantbouche bée.
Comme exemple de cettesituation d’impuissance etde désarroitragique, je
citeraiun passage de la fin duVoyage auboutde la nuitde Louis-Ferdinand Céline
(1952). Cetexte me poursuitdepuispratiquement sa parution :
Ferdinand, l’auteur, estauxprisesavec l’agonie d’unvieuxcopain, Léon :« Je
L’avaisdéjàvubien malade moi etdansdesendroitsbien différents, maiscette fois-ci c’était
une affaire où toutétaitnouveau, les soupirsetles yeuxet tout…. Danscesmoments-là, c’est
un peugênantd’être devenuaussi pauvre etaussi durqu’on estdevenu. On manque de
presque detoutce qu’il faudraitpouraiderà mourirquelqu’un. On n’a plusguère ensoi que
deschoses utilespourlavie detouslesjours, lavie duconfort, lavie àsoiseulement, la
vacherie. On a perdula confiance enroute. On l’a chassée,tracassée la pitié qui nous
restait…
Etjerestais, devantLéon, pourcompatir, etjamaisje n’avaisété aussi gêné. Je n’yarrivais
pas… Il ne metrouvaitpas… Il devaitchercher un autre Ferdinand, bien plusgrand que
moi, biensûr, pourmourir, pourl’aiderà mourir… Il faisaitl’inventaire, le grand
malheureux, dans sa conscience… S’ilsn’avaientpaschangéun peuleshommes, en mieux…
Il manquaitce qui ferait un homme plusgrand quesasimplevie, l’amourde lavie des
autres… Je n’étaispasgrand comme la mort, moi. J’étaisbien pluspetit. J’avaispasla
grande idée humaine, moi. (496-497) »
Est-ceque L’humanité aun peuchangé devantla mort ?Mégaquestion à
déglobaliser suivantlesculturesetlesépoquespourlatraiter. Pourenresterà
notre culture occidentale, ilsetrouveque danscesannéescinquante, paraît un
autre livretraitantlaquestion :L’homme etla mort(1951) d’EdgarMorin.
La crise moderne de la mortentraitdans une phase aigüe etalimentaitla
naissance d’un champ derecherchetrès vivant. Sanspouvoiren faire iciune
analyse exhaustive -un inventaire, comme diraitLéon -, il estnécessaire d’en
dégager quelquesgrandeslignespourcommenceràs’alphabétiserà l’orée de ce
chantierdeshistoiresde mortsaucoursde lavie.

21

3. La mort, un champ de recherches très vivant.
Le livre d’EdgarMorinL’homme etla mort, paruen 1951 et rééditéune première
foisen 1971, peutêtre priscomme livre pionnierouvrantce champ de
recherches transdisciplinaires surla mort, d’où veutmêmese dégager une
slacience : thanatologie. Donc plusde cinquante ansderecherchesoriginales
qui commencentà être analyséesetd’oùcertainesgrandeslignespeuventêtre
dégagées. J’enretiendraiquatre : la crise moderne de la mort ;l’histoire humaine
desgrandsmomentsdumourir ;l’importance postmoderne de l’expression
réfléchie desexpériencespersonnellesde la mort ;etenfin la construction d’une
matrice d’exploration à grande échelle, croisantdifférentesmortsà différents
momentsduprocessus, avant, pendantetaprès.
3.1 La crise moderne de la mort
Dans un numéro de laRevue de l’Institutde Sociologie(2005, n°3-4)surla
socioanthropologie de la mort, Nadia Veyrie opèreunsurvol des travauxdes
pionniers50-70. Elle l’introduitde la façonsuivante :
« Lesannées1950-1970 rassemblentde multipleschercheursenscienceshumaines surla
thématique de la mort- EdgarMorin, GeoffreyGorer, Philippe Ariès, Louis-Vincent
Thomas, Jean Baudrillard etMichel Vovelle - qui fontétatd’une même constatation : les
ème
sociétésoccidentalesdsu 20 iècle cachentla mortetlesmorts. En effet, la mortestniée dans
le quotidien – éloignementdesmourantsetdes vieillardsdansdesinstitutions spécialisées,
pauvretésymbolique des rituelsfunéraires, distinction dudeuil ensocial etpsychologique,
crainte démesurée ducadavre – etparadoxalementdescomportementsmortifèresapparaissent.
La mort yestalors réduite nonseulementàunspectacle – mortbanalisée dansles sérieset
journaux télévisés, morts socialementfilmées surinternet, etc. – maisaussi àunerecherche
effrénée deslimitescorporelles–toxicomanies, dopage,sportsextrêmes, etc. » (Veyrie,2005
p.35).
En2003, le livre de Damien Le Guaypose paradoxalementlaquestion :
Qu’avons-nousperduen perdantla mort ?Etil persiste dansl’introduction :
« Commentmeurt-on en France aujourd’hui?» Mal. La mortestdevenue
inhumaine : elle estde plusen plusavilie, aseptisée, anonyme, aphone, avecune
perte des rituelsfunérairesetdescadres traditionnelspourla dire. Donc en
pleine crise, maisaussi en pleines recherches,qui indiquent que les rapportsde
l’humanité à la mortnesontpas si immuables que notre ignorance peutle faire
penser. Ces rapportschangent, évoluent. Etdonc, ilspeuventêtretravaillés,
formés,transformés. Avoir unevue d’ensemble de l’évolution historique de ces
rapportspermetde lesdétendre, de prendre du recul etdonc dese mettre en
position d’apprentissage etde formation.

22

3.2Evolution historique des rapportshumainsà la mort
L’évolutionquetrace à grands traitsEdgarMorin dansL’Homme etla mortest
toujourséclairante. Suivantles sociétés qu’il appelle naturelle, métaphysique et
moderne, il distinguetroisgrands typesderapports.
– Dansles sociétéspremières,trèsprochesde la nature, lesfrontièresentrevie
etmortnesontpasétanches. Les rapportsentre lesdeux sont trèsprésentset
imbriqués. Vie etmort sont rendues visiblesparlescyclesdevievégétale et
animale oùnaissance etmort sontliées. «La mortfaitpartie de lavie». Cette
formulesentencieuse, produitd’une expérience naturelle première, condense
sansdoute plusdesagessevitale concentréeque beaucoup de discours
métaphysiquesoumodernes ultérieurs. Le contraire de la mortn’estpaslavie,
maisla naissance. De duels, les rapports sont triangulés. Lavie estl’ensemble
desfonctions quiutilisentla mortpournaître et renaître.
D’ailleurs, dansces sociétés, lesmorts restentprésents sousforme de double,
analysetoujoursMorin.« Lesmorts viventde leur vie propre» (p.132),sousforme
d’ombres, d’esprits, de fantômes. «Ce double n’estpaslareproduction, la copie
conforme postmortem de l’individudécédé : il accompagne levivantdans touteson existence, il
le double;etce dernierlesent, le connaît, l’entend, levoit selonune expérience quotidienne et
quotinocturne, dans ses rêves,son ombre,ses reflets,son écho,sonsouffle…son pénisetmême
sesgazintestinaux» (p. 133)
- Dansles sociétés que Morin appelle métaphysiques, lesfrontièresentrevie et
mort se précisentpourbien distinguerl’une de l’autre etassurer une meilleure
communication entre lesdeuxenritualisantleséchangesetlespassages. Il faut
éviterlesinterférencesinduesenréduisantaumaximum les zonesd’ombre. De
deuxfaçons. Le monde desmortsestorganisé, hiérarchisé en bonsetmauvais
morts quivontdansdesendroitsdifférents: paradisouenferavecun lieu
intermédiaire, le purgatoire, pourlaisser uneseconde chance. Morin étudie ce
qu’il appelle lescristallisationshistoriquesetculturelles, métaphysique de la
mort. Il atout un chapitresurla mortcosmique etla construction duNirvana
parlatradition dubouddhisme. Maisil explore aussi lesconstructions
philosophiquesde la mortdepuislesGrecsjusqu’auxmodernes.
Laseconde façon d’organiserles rapportsentre lesdeuxmondes, ainsi bien
différenciés, estderitualiserlespassages. Chaque philosophie, chaquereligion
s’attachentà formaliseraumieuxlespratiquesde passage pourconstruireun art
de mourir: exercicesdestoïcisme, d’abandon, extrême-onction…
- Les sociétésmodernesessayentd’évacuer toutescesconstructions
métaphysiquesetmême naturelles. Ellesles voientcomme non etmême
antiscientifiquesetirrationnelles. Ellesouvrent une nouvelle ère dontnous
avonsdumal à prendre la mesure puisque nous y vivonset… mourons. Pour
signifierlarévolutionradicale de cette ère, Morin parle de la nécessité de
« coperniser» la mort.

23

« Si donc onveut sortirdu rabâchage de la mort, de l’ardent soupirqui attend la douce
révélationreligieuse, dumanuel desereinesagesse, de l’essai pathétique, de la méditation
métaphysique…,si l’onveut sortirdumythe, de la fausse évidence comme dufauxmystère, il
fautcoperniserla mort…
L’homme, qui atrop négligé la mort, a également tropvoulularegarderen face, aulieu
d’essayerde l’envelopperavecsaruse…
Il fautdoncrenverserl’optique,renverserlesévidences, chercherla clef là oùl’on croyaitla
serrure, frapperauxportesde l’homme avantde frapperauxportesde la mort. Il fautdéceler
lespassionsprofondesde l’homme devantla mort, considérerle mythe dans son humanité et
considérerl’homme lui-même comme gardien inconscientdu secret… (p. 15-16)
Pournous, cetterévolution copernicienne de «frapperauxportesde l’homme avant
de frapperauxportesde la mort» implique de passer, de laréférence première aux
grandsmodèlesformelsde la mort, à l’expression, même balbutiante, des
humainsauxprisesavec elle. D’oùnotretroisième grande ligneretenue.
3.3Importance desexpériencespersonnellesde mort, expriméeset réfléchies
La crise moderne de la mortainsique lavariété, la complexité etl’importance
vitale des rapportspossiblesentrevie etmortentraînent, pourchaque
personne, la nécessité des’approprieraumieuxlesexpériencesde mort qu’elle
peut vivre. Réaliserlarévolution copernicienne des rapportshumainsà la mort
quesemble appeler une bioéthique postmoderne, nécessite, pourchacun,
d’entreprendre pourlui-même les troisapprentissagesdéjà mentionnés:savoir
vivresocialementla mortdesautres,savoiraccompagner relationnellementla
mortde proches,savoirêtre personnellementavecsa propre mort. Ces
apprentissagesnese ferontni automatiquement, ni enun jour, ni pardes
enseignementsdidactiques. Maispar une lente initiatiquerusée à l’école
expérientielle de lavie etde la mort, à condition de pouvoiren parlerpour
réfléchireten apprendre lesleçons, lesacquis.
Cette expression desexpériencespersonnellesde morts semble nécessairetout
simplementpour survivre, audoublesensdu terme,vivre aprèset vivre
audessus. Le premier sensestderesterenvie aprèsle choc mortifèresubi plusou
moinsfrontalement. Sortird’une pression mortelle faisantéclaterlavie en mille
morceaux. L’expérience de la mortestl’expérience déconstructivetype, limite,
qui déconstruit touteslesconstructionsantérieures, lesnéantise. Comment
survivre aprèscette néantisation?
Toutesles réponsesformelles qui neviennentpasde personnesayant survécuà
cette épreuve-limite, j’oseraisdire,sontnullesetnon advenues. Ellespeuvent
être nonseulementdesinjuresà cequi est vécu, mais surtoutdesobstaclesà ce
qui peutet veut vivre encore,survivre. Pour sortirde la pression mortelle, dans
nulle autresituation n’estaussi nécessairevitalement, l’expression de l’auto -ce
foyerorganisationnel invisible-oucequ’il enreste :battementde cil, pression de
doigt… indicesimperceptiblesd’expressionvitalequeseuleune
présencesilen

24

cieuse, empathique etattentive peutlibérer. Emergencesexpressives qui
prendrontd’autantplusdetempsàs’articuler que la pression aura été forte
(Semprun, 1993).
Maiscetteré-articulation expressive,quand elle estpossible,reconstruit une
nouvellesensibilité, desnouvellesorientationset significationsdevie. Cette
expression faitacquérir une position méta –sur-vie – par rapportà lavie, àsa
vie. Cette position méta donneun pointdevue plusampleque le point
d’ancrage desemploishabituelsdu temps quotidien. Comme celuique donne le
décollage dans un avion. Ce décollage faitdécouvrir soudainement un paysage
et un environnementbeaucoup plus vaste,varié et relié,que celui donné parla
positionterre àterre. Pierre Hadot(2008) étudie - à l’occasion de l’exercice
spirituel du voyage cosmique de Gœthe - lesdifférentesformes qu’a prises, au
coursde l’histoire humaine, leregard d’en haut.
L’expressionréfléchie d’expériencesmortifèresne produitpasdetelsacquis
aussisoudainement. Etl’on peut sansdoute direque pluslimite estcette
expérience, pluslong estletempsdesatransformation en acquisdesensde la
vie, desagesse expérientielle de l’existence.
Cesontlesacquisde cettesagesse expérientielle de l’existence dontlasociété
postmoderne a cruellementbesoin actuellementpour traiterhumainementla
crisesociale etpersonnelle de la mort. Enorme enjeubio-éthique
etbiopolitiquequi plaide pourouvrirce chantierdeshistoiresde mortsaucoursde la
vie.

4. Une carte d’exploration à grande échelle
Comme nousl’avons vu, ce chantierestdéjà d’ailleursouvert. En dehorsdes
quelques recherchesdumouvement socio-éducatif deshistoiresdevie eten
plusdes travauxà dominantethéorique des socioanthropologues, le champ de
recherchesurla mort se construitaussi expérientiellementavectoutescelleset
tousceux quitravaillentavec lesmourants, en amontplusoumoinsproche de
la mort, ouavec les survivantsen deuil. Travail d’accompagnementde fin devie
quitend àse professionnaliseravec le développementdes soinspalliatifs ;
travail d’accompagnementmortuairequi devient unevéritable industrie
funéraire;et travail d’accompagnementpostmortuaire pour vivre aumieuxles
conduitesde deuil. De nombreuxouvrages rendentcompte de ces
recherchesactionsinvivo avec lespersonnesen fin devie ouen deuil de morts.
Le beau titre et sous-titre de l’ouvrage deréférence en ce domaine de Marie de
Hennezel, affiche bien cette montée d’un nouveau regard :La mortintime. Ceux
quivontmourirnousapprennentàvivreCommen(1995) « tmourir ?» commence
FrançoisMitterrand dans sa préface. Etiltermine en osantisolerle plusbel
enseignementdulivreselon lui : «La mortpeutfaire qu’un être devienne ce qu’il était
appelé à devenir ;elle peut-être aupleinsensdu termeun accomplissement» (p. 11), la
dernière étape de la croissance (Kubler-Ross,1993).

25

Mitterrand estmortpeuaprès. Il est un exemple d’acteurs/auteurs que
l’approche de la fin devie fait s’exprimerde façon plusimpliquée. Paul Ricœur
en est un autre dans un ouvrage posthume :Vivantjusqu’à la mort(2007). Le
souci deséditeursderespecter scrupuleusementla dynamique inchoative du
texte manuscrit(plan prévu, paragraphesbiffés, ajouts…) estprécieuse pour
suivre lesdébats/combatsd’un grand chercheurdesensentre les références
reçues,religieusesetchrétiennesprincipalement, etla dure épreuve
expérientielle personnelle.Derniersfragmentsd’un longvoyagea aussi été écritpar
l’auteure, Christiane Singer(2007) danslesderniers sixmoisannoncésdesavie.
Personnellement, j’ai eula chance d’accompagner quelquesmémoires surles
accompagnementsde fin devie (Brune F.,2004, Gallé C.,2008) etletravail de
deuils(RenaultD.,2002). Unsavoir scientifiqueveut se construire
systématiquement– lathanatologie – avec descomposantes universitaires, des
revuesetdesprofessionnels spécialisés. L’Université duQuébec à Montréal a
crééun départementet unerevueFrontières. Desassociationsde bénévoleset
professionnelles se créent,telleJALMAV (jusqu'à la mortaccompagnerla Vie).
Donc le champ estdéjà complexe.
Pour situerle chantierdeshistoiresde mortsaucoursde lavie dansce champ
complexe, dresser une carte à grande échelle de cette complexitésembleutile.
Celle-ci a été construite en croisantles troisgrands typesde mortdistinguéspar
VladimirJankélévitch avec les troisgrandsmomentsdetoute mort(cf.tableau).
Dans un desgrandsouvragesderéférencesurla mort, VladimirJankélévitch
(1966), introduit trois typesde mort trèsdifférentsàvivre età conjuguer: la
mortdesautresen généralqu’il appelle la mortà latroisième personne, du
singulieroudupluriel, il(s), elle(s), oueux ;la mortd’un proche, d’untu qui
peut se multiplieretconstituer un ensemble personnel plusoumoinspeuplé;
etenfin la mortà la première personne,sa propre mort. Nousavonsajouté la
catégorie de la morten général, non personnalisée, celle de l’idée de mort. Le
même auteur structuresarechercheselon la dimensiontemporelle de la
confrontation avec la mort: avant, pendant, après.
De cetavantlui-même,se détache nettement une période auxfrontièresfloues
et variablesde fin devie et untempsplus rapproché d’agonie. Dansces
moments-là,toutestnouveau, constate Céline dans sonVoyage auboutde la nuit
relaté plushaut. Dissocierl’agonisantdumoribond faitappel àun
renouvellementdu regard développe Paul Ricœurdans son livreVivre jusqu’à la
mort(2007) :« Leregard quivoitl’agonisantcomme encorevivant, comme porté par
l’émergence de l’Essentiel dans sonvécudevivantencore est un autreregard. C’estleregard de
la compassion etnon du spectateurdevançantle déjà-mort.» (p. 46)
Le pendantconcerne letempsdesobsèquesoufunéraillesen pleine
redéfinitionsociale actuellement. Paradoxalement, aprèsl’intime individuel, il
confronte au social institué. C’estle momentinstitutionnel où se développeune

26

industrie florissante des servicesentourantla mort, parfoisavec obséquiosité,
selon lesenslittéralrappelé parEdgarMorin dans sa préface.
Tableau 1
Champ de recherches sur la mort
Temps du Avant Pendant Après
mourir (Fin de vie (Obsèques) (Deuil)
………………agonie)
Types de
morts

La mort en
général
(mort/vie)

La mort sociale
à la troisième
personne
(Il(s)/elle(s)/eux)

La mort
d’autrui
à la seconde
personne
(Tu/vous)

La mort de soi
à la première
personne
(Je/nous)

T H A N A
A N T H R O

Infor

pratiques

Accompagnement
en fin devie
et soinspalliatifs

Expériences
agonistiques
(NDE)

–T H O–
– P O–

mationsmédia

pro

Organisations
des
obsèques

L O G I E
L O G I E

tiques.

fessionnelles

Conduitesde deuil

L’après regroupe lesconduitesde deuil ellesaussi en pleineredéfinitionsociale
etdonc individuelle. La modélisation de Eric Beaudout(2007) est une desplus
avancées que je connaisse. En2009, l’Université Blaise Pascal de
Clermontème ème
Ferrand a organiséun colloquesurEcrire le deuil dansleslittératuresdes 20et 21
siècles.(contact: hidalgo.bachs@yahoo.fr)
Le croisementde cesdifférentsmomentsavec lesdifférents typesde mort
différencie lerapportà la mort: il n’ya pas unrapportà la mortmaisdes
rapports quise présentent sousdesformes variéesà des tempsdiversaucours
de lavie. Mieuxlesidentifierdéglobalise lesapprentissagesà faire pourles vivre
aumieux, en eux-mêmesetdansleurliaison possible.
Cesapprentissagesexpérientielspeuvent seréférerà desensemblesdesavoirs
formelsévoquésdansnotresurvol de la mortcomme champ derecherches très

27

vivant. Lathanatologiese construitcomme lascience de la mort. Un autre
courant veutl’aborder reliée à lavie, dans une anthropologie complexeque
Morin appelle générique (1971, p.16). Dans une perspective d’apprentissages
existentiels toutaulong etdans tousles secteursde lavie etde la mort, nous
parlonsd’anthropo-formation.

Conclusion
Dans une premièrerecherche-formation effectuée audébutdesannées80avec
une jeune femmequébécoise de35 anspourexplorer son processus
d’autoformation aucoursdesavie, cinqmortsde prochesavaientété évoquées
(Pineau, Marie-Michèle, 1983p.349-350). Cescinqmortsfontpartie d’un
ensemble majoritaire d’événementsbiographiques qualifiésd’agressants, par
rapportà d'autres, plusgratifiants(p.345). Marie-Michèlerelatetrès sobrement
leur transformation en événementsd’apprentissage. Nousavionsalorsété
surprisde l’effetdesensprovoqué parlerapprochementde l’expression de ces
événementsmortels, parfois vécusavec desannéesd’intervalle. C’estcommesi
s’effectuait une prise de conscience detransactions singulièresdesurvie, avivées
à l’occasion de ces rencontresavec la mortà laseconde personne,une manière
personnelle de lesconjuguerpourlesconjurer.
L’objectif d’ouvrirce chantierdeshistoiresde mortsaucoursde lavie est
d’opérercette mise ensemble narrative et réflexive d’expériences variéesde
morts, échelonnéesdansletemps, pour tenterde lesmettre ensens. Comment
s’articulent-elles ?Etcomment s’articulent-ellesavec lavie présente etfuture?
Dans sa préface, EdgarMorin,toujourspionnier,réalisevitalementcetobjectif.
Etnousleremercions vivementde nousmontrerlavoie,voie de 90ansde
conjugaison combien fructueuse, de naissancesetde morts. Ce livre n’atteindra
pascette performance exceptionnelle. Il ne conjugue pas. Il épelleseulement
différentsmomentsde différentesmorts, pour si possible aider ultérieurementà
conjuguer. Il ne fait qu’ouvrirle chantierpourcellesetceux quiveulent vivre à
en mourir.

28

PREMIERE PARTIE

AVANT

Cet« avant» commence parla confrontation de jeunesse d’un professeur suisse
(Michel Fontaine) àune façon africainetrèsdifférente de préparer socialement
le franchissementdu« Grand passEage ». xpériencesocio-professionnelle de
dépaysementface à l’annonce d’une mort« à latroisième personne dupluriel » :
Ilsfontautrement. L’expérience de cette différence anthropo-culturelle ouvre
larecherche d’une éthique de la mort.
Lesdeuxchapitres suivants rendentcompte de l’expérience
derechercheformation de deuxprofessionnellesde la formation aux soinspalliatifs
(Caroline Gallé) etde l’accompagnementde fin devie (Nicole Croyère).
Commentaccompagneret se formerà accompagnerla mortd’autrui – à la
seconde personne?Comment s’en approcheren construisant unerelation
interpersonnellespécifique etnons’en éloigner, en larejetantetlatuant
prématurément?
Cet« avant» encore plusinéditetangoissantd’une mortpersonnelle « à la
première perseonne » stabordé parCatherine SchmützetMonique
VivianeHenry. Parl’analyse de deuxexpériencesextrêmesde deuxpersonnes(Vincent
HumbertetJean-Dominique Bauby)qui ontpuécrire leur« droitde mourirou
devivre ». Et quisontmortes. Parl’histoire devie d’untrauma provoqué par
un coma,que Monique a misplusdevingtansà intégrer.
Denyse Perreault témoigne de la façon dontelle a apprivoisé cet« avant»
personnel. Avec leregard de mourantsetleslivresdesmorts tibétainset
égyptiens,qui lui font relire ceuxdesa jeunesse.
Deuxcourtes« fenêtres» ouvrent surdeuxexpériences trèspersonnalisées:
l’accompagnementd’une longue fin devie d’un ami (Patrick Brun) et une NDE
- expérience proche de la mort-que Jean Erratxouprésente commeune
aventure ordinaire.
Enfin, la phaseultime, l’agonie, estabordée parGaston Pineau, à partird’une
épistémologie dunocturne.

Chapitre 1
Expérience africaine et prémices d’une éthique
de la mort
1
Michel Fontaine

Revenir sur une expériencequi a marquésavie nous renvoie à la manière dont
nous saisissonsnotrerapportà laréalité. Notre narration dit quelque chose de
notrerapportaumonde, à lasociété, auxautresetà nous-mêmes, donc peut
ouvrirà cettequestionque certainsphilosophesdéfinissentcomme
fondamentale dansle domaine de l’éthique « devant qui etdevant quoi jevis ?»
Il estclair que l’éthique estici comprise commeun chemin d’explicitation et
d’élucidation d’une histoire devie assumée par u[…]n « être humain mûpar un
projet,une intentionnalité, des valeurs,une certainevisée de l’existence. L’éthiquese pose là,
au surgissementd’une liberté quiveutêtre. Cependant, nese possédantpaselle-même, cette
libertérequiert, nonseulementl’estime desoi, maisencore lareconnaissance d’autrui, et,
2
comme le précise Ricœur, la place d’institutionsjustes.»
Nousgarderonscette approche de Ricœur toutaulong de cetitinéraire. En
effet, cette compréhension de l’éthique merenvoie à l’idée de projet,
d’intentionnalité, devaleurs, d’une certainequête desens, maisaussi à l’idée
d’une libertéqui apprend la confrontation àsoi-même, à l’autre età l’espace
institutionnel.
Toutcelavatrouver son lieuderéalisation dansl’expériencevécue au
Camerounque jesouhaite présenteret questionneraujourd’hui.

1. L’expérience comme lieu privilégié d’une quête de sens…
Françaisd’origine, je mesuis trouvé audébutdesannées soixante-dixcomme
beaucoup d’autresjeuneshommesà faire le choixde partirau titre de la
coopération pour satisfaire mesobligationsmilitaires. Ce choixm’a conduit
toutd’abord en Côte d’Ivoire (18 moisavecunstatutde coopérantmilitaire
puis18 moiscomme coopérantcivil détaché comme professeurauprèsde
l’enseignementcatholique dans un Collège d’Abidjan). Aprèscette première
expérience africaine, il m’a été donné ensuite de pouvoir repartiraunord du
Cameroun pourdes séjoursde plusieursmoisdans un projetde développement
global etceci danslesannées quatre-vingt.

1
Dominicain, engagé dansla formation des soins, des sciences socialesetde la bioéthique,
professeurHES-SO etchargé de coursà l’Université de Lausanne, membre de la commission
d’éthique clinique duCHUV etaumônierdans un EMS.
2
Marie-Jo Thiel, XavierThévenot,Pratiquerl’analyse éthique, Ed. Cerf, Paris, 1999, p. 8.

Aunord duCameroun avec larencontre d’hommesetde femmesde culture et
d’horizonsdifférents, médecins,soignants, prêtres, enseignants, paysans,
entrepreneurs, architectes un projetde développement se mettaitenroute.
Nousétionsdanscetterégiontoutprèsde la frontièretchadienne, à
Tokombéré.
Danscette mouvance, marencontre avec ce projetde développementdevenait
unesituationsignifiante, c’est-à-dire porteuse desenspourceque jevoulais
vivre.
C’estprécisément toutcelaque nous voudrionsexplorer,sachant que cet
itinérairese présente commeun essai dans un domaine complexe comme
3
l’éthique oula morale etnon commeun aboutit…
Il nousfaudra aussi nousarrêter surce point que Ricœurla placenomme «
d’institutionsjustes», d’autantplus que ce projetde développementauquel je
meréfèresoulève entre autres, la problématique de notrerapportaux
engagementsinstitutionnels. Aujourd’hui, nosinstitutions quelles qu’elles soient
etnotrevivre ensemblesont questionnésparlesens que nousdonnonsà lavie
età la mort. Dequjelle « ustesse »,voire de justice, nosinstitutions sont-elles
capablespour que nosdécisionsd’accompagnerlavie jusqu’à la mort rendent
compte pleinementde notre humanité?
Entronsdanslesarcanesd’une histoire
Je partirai donc de cette expérience africainequi m’a profondémentmarqué et
quisesitue entre 1972et1992. Letempsestimportantcaril fixe desétapespar
sonchronosmaisaussi par sonkairosqui, l’un comme l’autre,serventde matrice
àune étonnante gestationquisûrementnouséchappe encoreun peu.
Ils’agitd’une expérience de plusde20ansetaujourd’hui, ceque jesuis, ma
manière devoirlesautres, de penserle monde, de chercheràvivre
spirituellementavec Celuiqui estmasource, est toujoursdansle prolongement
de cesouffle.
C’estcequis’estpassé lorsque jesuisallé auCameroun,que j’yaitravaillé
comme infirmiermaisaussi comme chercheurensciences sociales.
L’élaboration etla construction detoutcequi constituaitmesactivités
s’appuyaientcommeune évidencesur unesimple phrase : « lesproblèmesde
santé dansle monde nesont-ilspasen fait un problème de foi?», prononcée
en 1988 parle docteurMahler, directeurgénéral de l’OMS, lorsde laremise du
prixSasakawa auprojetde développementde Tokombéré.
Questionnement que je mesurprends souventàrepensercommeuntopos
paradigmatiqueque nos sociétésoccidentalesontdumal à investiretà

3
Je m’inscrisdans une perspectivequi ne distingue pasfondamentalementlesdeux termes,
éthique etmorale,sachant quetoutesdeuxontla même origine étymologique.

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