Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,89 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Partagez cette publication

HOMMES ET FEMMES AU TRA VAIL

Collection"

Logiques Sociales"

Dirigée par Dominique DESJEUX

AmIOt M., Les ffilsères du patronat, 1991. Barrau A., Socio-économie de la mort. De la prévoyance aux fleurs du cimetière, 1992. Belle F., Etre femme et cadre, 1991. Blanc M. (textes présentés par), Pour une sociologie de la transaction sociale, 1992. Boyer H., Langues en conflit, 1991. Boyer H., Langage en spectacle, 1991. Calogirou C., Sauver son honneur. Rapports sociaux en milieu urbain défavorisé, 1991. Castel R. et Lae J.F. (sous la direction de), Le revenu minimum d'insertion. Une dette sociale, 1992. Dayan-Herzbrun S., Mythes et mémoires du mouvement ouvrier. Le cas Ferdinand Lassalle, 1991.De Lajarte J., Les peintres amateurs, 1992. Denantes J., Les jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive, 1991. Dourlens c.. Galland J.P.. Theys J.. Vidal-Naquet P.A., Conquête de la sécurité, gestion des risques, 1991. Duclos D., L'homme face au risque technique, 1991. Dulong R.. Paperman P., La réputation des cités HLM, 1992. Duprez D.. Hedli M., Le mal des banlieues? Sentiment d'insécurité et crise identitaire, 1992. Ferrand-Bechman D., Entraide, participation et solidarités dans l 'habitat, 1992. Filmer R. (Sir), Patriarcha ou le pouvoir naturel des rois et observations sur Hobbes (sous la direction de P. Thierry), 1991. Genard J.L., Sociologie de l'éthique (préface de C. Javeau), 1992. Gras A.. Joerges B.. Scardigli V., Sociologie des techniques de la vie quotidienne, 1992.

Nicole GADREY

HOMMES ET FEMMES AU TRAVAIL
Inégalités, différences, idendités

Éditions L'Harmattan 5-7,rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@

L'Harmattan, 1992.

ISBN: 2-7384-1782-5 ISSN : 0993-8591

Pour Thérèse

REMERCIEMENTS

Cet ouvrage fait suite à une série de recherches menées en équipe au sein du LASTRÉE (Laboratoire de Sociologie du Travail, de l'Éducation et de l'Emploi), équipe du CLERSE (Centre Lillois d'Études et de Recherches Sociologiques et Économiques). Mes remerciements vont tout particulièrement à Élisabeth Charlon, Sylvie Engrand et Marie-Christine Vermelle qui ont mis à ma disposition l'ensemble des données qu'elles avaient recueillies dans plusieurs entreprises. Ils vont aussi à Véronique Testelin qui a assuré la saisie et la mise enforme définitive du manuscrit.

INTRODUCTION
La catégorie de sexe a une place ambiguë en sociologie: omniprésente si on tient compte du nombre d'études empiriques qui utilisent de façon descriptive cette variable pour présenter les données; quasi-absente si on s'intéresse à la façon dont elle intervient dans la plupart des grands courants théoriques. Marcel Mauss le reconnaissait déjà: "On peut dire à nos étudiants que nous n'avons fait que la sociologie des hommes, et non pas la sociologie des femmes ou des deux sexes" 1. La sociologie du travail n'a guère échappé à cette tradition. En dehors des études pionnières de M. Guilbert ou de V. Isambert-Jamati par exemple, il a fallu attendre les années soixante-dix pour que se développent de nombreuses recherches concernant le travail féminin. Jusque là, les débats portent surtout sur la différenciation des rôles masculins et féminins et se situent dans le champ de la sociologie de la famille ou de la psychosociologie. Dans les vingt dernières années, des tentatives visent à dépasser les clivages entre sociologies spécialisées: travail, famille, éducation... et à étudier conjointement travail professionnel et travail domestique. Reprenant et transformant le concept de division du travail, privilégié par nombre de sociologues, ces recherches tentent de situer la place des hommes et des femmes dans l'ensemble des structures sociales. L'analyse du travail domestique, exclue dans la problématique dominante des rapports sociaux de classe, sert de déclencheur à cette tentative de reconstruction théorique qui déborde le cadre de la sociologie du travail pour comprendre comment se construisent des systèmes d'actions et de représentations au coeur d'une division qui apparaît comme étant "dans l'ordre des choses".

La démarche de cet ouvrage se situe dans le cadre de la
sociologie du travail. TIs'agit de nous interroger sur les différents modes d'approche qui permettent de prendre en compte la
1

M. Mauss, Essais de sociologie,

Paris, Editions de Minuit, 1968.

9

catégorie de sexe, de mieux comprendre le sens des évolutions actuelles où se conjuguent pernlanences et changements, et d'analyser ainsi les résultats de plusieurs enquêtes menées au cours des cinq dernières années, par une équipe de sociologues lillois. Trois grands modes de traitement de la catégorie de sexe émergent dans la littérature sociologique et correspondent à trois problématiques: celle des inégalités, celle des différences, celle des rapports sociaux de sexe. La problématique des inégalités est la plus courante. Sur la base de descriptions quantitatives des situations comparées des hommes et des femmes, et à partir d'une abondance de données statistiques peu commentées, le constat d'inégalités donne rarement lieu à des interprétations autres que tautologiques. A titre d'illustration, la place des femmes dans les différents secteurs d'activité est alors expliquée par l'existence de qualités et de défauts spécifiques à la main-d'oeuvre féminine, comme la dextérité ou la minutie, l'absentéisme ou le manque de motivation. TIexiste d'autre part une tradition culturaliste qui privilégie l'analyse des différences. L'étude anthropologique des variations multiples de la répartition des rôles sociaux entre hommes et femmes pose le problème de la construction sociale de ces différences. En étudiant dans une perspective comparative les modalités très différentes d'apprentissage des rôles sociaux masculins et féminins, le projet poursuivi par un auteur comme M. Mead, est de comprendre ce qui lia conduit tantôt un sexe, tantôt l'autre, à s'arroger, à négliger ou même à abandonner une partie de son humanité commune si chèrement acquise"2. Enfin, dans la période récente, la perspective adoptée vise à dépasser les deux approches précédentes, à sortir du cadre de la description des inégalités et de l'ambiguïté d'une analyse de différences tantôt naturalisées, tantôt attribuées à une tradition culturelle très ancrée. TIs'agit alors de comparer les trajectoires masculines et féminines, et au-delà de s'interroger, d'une part sur les interactions entre hommes et femmes dans les sphères
2

M. Mead, L'un et l'autre sexe, Paris, Editions Denoël/Gonthier, 1966 (1ère édition 1948), p. 344. 10

familiales et professionnelles à un niveau microsociologique, d'autre part sur la construction des systèmes d'actions et de représentations qui aboutissent au partage entre univers masculin et féminin à un niveau plus macrosociologique. Notre démarche a consisté à suivre chacune de ces trois pistes de recherche dans le cadre d'une réflexion sur les femmes et le travail, en privilégiant la perspective de comparaison entre hommes et femmes qui nous paraît utile pour ancrer ce type d'études dans les grands courants de la sociologie. Pour analyser les évolutions du travail féminin, on peut a priori faire deux hypothèses relativement contradictoires: 1- Il existe des formes de gestion différenciée, de la maind'oeuvre féminine et masculine. Les politiques d'entreprise reconstruisent sans cesse des différences entre les sexes lorsque des évolutions technologiques et organisationnelles tendent à les atténuer. Cette hypothèse est proche de celle de M. Maruani et C. Nicole, dans l'analyse qu'elles font par exemple du travail des employéee)s du secteur de la presse et de l'imprimerie 3. 2- La montée de l'activité féminine s'accompagne d'une transformation des identités qui se traduit par le rapprochement des rapports au travail des hommes et des femmes. On irait alors vers une atténuation des différences qui conduirait progressivement à la disparition des inégalités. Pour prendre en compte la diversité des approches sociologiques et analyser la réalité des situations observées à la lumière de ces deux hypothèses, l'ouvrage comporte trois grandes parties. La première partie, qui adopte la problématique des inégalités, précise et commente quelques données de base concernant l'activité féminine et son évolution. Elle fournit le cadre statistique des réflexions développées dans la suite. Alors même qu'on constate d'importants changements, la plupart des inégalités subsistent. Comment expliquer ces permanences? Sont-elles à situer plutôt du côté des politiques d'emploi et de gestion du personnel ou plutôt du côté des comportements des salariées?

3

M. Maruani, C. Nicole, Voyages à l'ombre d'un doute. Recherches sur l'év,olution de la mixité dans le travail et l'emploi, IRES, 1986.

11

La deuxième partie est construite à partir d'une relecture de différentes enquêtes empiriques concernant les politiques d'entreprise. Confrontées aux transformations technologiques et à la montée de l'activité féminine, comment les directions modifient-elles leurs pratiques de gestion du personnel? Comment se déconstruisent et se reconstruisent les différences entre hommes et femmes dans l'entreprise? A partir d'analyses de cas, on met en évidence des types différents de prise en compte de la catégorie de sexe dans les politiques d'entreprise. Enfin, la troisième partie utilise des entretiens biographiques auprès de salariés pennettant de connaître leurs situations de travail et leurs trajectoires, pour comparer les identités professionnelles d'hommes et de femmes appartenant à différentes catégories et analyser les interactions dans la sphère du travail. Dans un contexte économique et social changeant, les identités professionnelles masculines et féminines tendent-elles ou non à se ressembler davantage? Le rapport au travail et à la fOffilation, la vision de l'avenir diffèrent-ils selon le sexe? De quelle manière? Comment hommes et femmes coopèrent-ils dans l'entreprise? Comment peut-on alors confronter l'élaboration des politiques d'entreprise et la construction des identités professionnelles? En comparant les trajectoires d'hommes et de femmes d'un même groupe professionnel dans des contextes différents de gestion du personnel, on mesure mieux les obstacles rencontrés par des politiques égalitaires qui n'ont encore qu'un faible impact sur la division sexuée du travail. Une hypothèse relie entre elles les trois parties de l'ouvrage. La compréhension des évolutions actuelles de l'emploi féminin n'est possible qu'à partir d'un va-et-vient des démarches de recherche. Dans des entreprises qui construisent différemment la gestion de leur main-d'oeuvre, dans des situations diverses où le personnel féminin occupe une place majoritaire ou minoritaire, les identités professionnelles masculines et féminines tendent à se

rapprocher ou au contraire à diverger. Du constat de
l'infériorisation des femmes au plan macrosociologique, on passe alors à des analyses plus fines de la production des différences et de la construction des identités au sein de l'entreprise.

12

PREMIERE PARTIE INÉGALITÉS

TIexiste de nombreuses données statistiques pennettant de comparer la situation sur le marché du travail des hommes et des femmes, mais elles sont généralement éclatées et partielles, produites à l'occasion d'enquêtes dont l'objectif est autre. On ne manque donc pas de chiffres; la difficulté'consiste plutôt à les trier et à les commenter. L'analyse quantitative des évolutions de l'emploi féminin emprunte généralement deux voies distinctes et utilise deux types d'indicateurs: le taux d'activité et le taux de féminisation. 1- Dans la majorité des publications, c'est le niveau de la participation féminine à l'emploi (mesuré par le taux d'activité) qui est privilégié indépendamment des types d'emploi occupés par les femmes 4. Sont alors étudiées les évolutions au cours du temps du taux d'activité et ses variations selon l'âge, la situation familiale, le nombre d'enfants, la catégorie socio-professionnelle du conjoint. Les femmes sont alors envisagées comme membres d'un ménage où leur place est spécifiée, non par leurs caractéristiques personnelles, mais par celles de leurs maris et de leurs
enfants. La sphère familiale est mise en rapport avec la sphère de

l'emploi: les femmes sont présentées comme insérées dans des
rapports familiaux explicatifs de leurs comportements d'activité.

D'autres données pennettent d'étudier les variations du taux d'activité selon le niveau de fonnation ; sont ainsi mises en
4 L'INSEE a publié en 1991 une série de résultats concernant l'activité féminine qui privilégie ce point de vue. Toutefois, la publication comporte quelques données croisant la catégorie socioprofessionnelle (actuelle ou ancienne) avec les caractéristiques de l'activité.

13

rapport les sphères de la fonnation et de l'emploi. Les femmes sont alors considérées comme individus diversement employables selon leur niveau scolaire initial. Mais l'absence de statistiques croisant l'activité, les expériences de fornlation et les expériences professionnelles est significative d'une conception de remploi féminin qui fait l'impasse sur les trajectoires et néglige la prise en compte des carrières et la mesure de la mobilité. Dans cette première approche, la statistique saisit d'abord les femmes en tant que membres d'un ménage. Rares sont les données qui croisent niveau de diplôme, catégorie socio-professionnelle de la femme, nombre d'enfants et type d'activité. Les trois sphères de la fonnation, de la production et de la reproduction ne sont guère étudiées conjointement dans le cadre d'enquêtes quantitatives. 2- Pour comprendre la progression de l'activité féminine, l'autre voie d'accès consiste à évaluer la place des femmes dans les différentes activités. La question "qui a un emploi ?" renvoie ici à la question: "Quel type d'emplois occupent les femmes ?". Les taux de féminisation mesurent la répartition très contrastée des hommes et des femmes selon les catégories socio-professionnelies et les secteurs d'activité. D'autres données concernant les statuts d'emploi et la précarité donnent lieu à des exploitations de plus en plus nombreuses (cf. Chap.lI). Les interrogations sur les fonctions spécifiques que remplit le travail féminin dans les transfonnations de l'appareil productif se développent dans les dernières années. L'intégration de plus en plus forte des femmes dans l'activité salariée s'accompagne d'une évolution de leur place et de leur rôle sur le marché du travail. L'analyse structurelle des taux de féminité se complète alors d'une réflexion sur la précarité et sur les flux de main-d'oeuvre. Il existe ainsi une dualité de points de vue sur l'emploi féminin. Le niveau d'activité des femmes apparaît alors lié principalement à des variables de comportement familial ou individuel, alors que leur répartition dans des emplois de statut et de qualification divers apparaît liée principalement à la structure des activités. On pourrait s'interroger sur les fondements théoriques de cette dualité, où l'on étudie séparément d'une part l"'offre de travail" à l'intérieur d'une équation où la variable "demande de tra14

vail" est considérée comme exogène (approche par les taux d'activité) ; et d'autre part la "demande de travail" dans un marché structuré par les entreprises où la variable "offre de travail" joue un rôle secondaire (approche par les taux de féminisation). Certes la coexistence pacifique des statistiques est facilitée par l'apparente neutralité des calculs de taux d'activité ou de féminisation. Certes la difficulté des analyses multivariées et la complexité du jeu des facteurs influant sur l'emploi des femmes poussent à privilégier quelques variables. Mais le caractère partiel de la plupart des analyses statistiques de l'emploi féminin n'est.il pas révélateur d'une réticence théorique à articuler les champs de la formation, de la production et de la reproduction? Les analyses des taux d'activité, comme celles des taux de féminisation ont cependant un point commun. Elles étudient la situation des femmes sur le marché du travail dans une approche synchronique. La mise en perspective des trajectoires masculines et féminines est une démarche peu fréquente. Les données sur les expériences formatives, sur la mobilité professionnelle, restent peu utilisées dans une perspective comparative. Cette lacune est significative. La croissance de l'activité féminine est un phénomène reconnu, même s'il donne lieu à des interprétations divergentes. Par contre, la prise en compte des carrières féminines et leur comparaison avec celles des hommes restent des domaines largement inexplorés. Peut-on alors dire que les femmes occupent des emplois, alors que les hommes exercent des métiers ?5 Comment, dans ces conditions, construire un bilan chiffré des inégalités entre les sexes dans la sphère du travail? Parmi la masse des données disponibles, on a opéré une sélection et présenté seulement celles qui fournissent un cadre statistique indispensable à la compréhension des deux questions abordées par la suite: Existe+il des modes de gestion du personnel, différenciés selon le sexe dans les entreprises? Comment se construisent les trajectoires professionnelles masculines et féminines?

5

Cf. M. Maruani, C. Nicole, Au labeur des dames, Métiers masculins, emploisféminins, Paris, Syros, 1989.
15

Le premier chapitre fournit les données essentielles concernant les transformations de la place des femmes dans la sphère du travail. Il analyse les changements et permanences concernant l'activité, les évolutions de la structure par sexe des professions. Il montre comment la pénétration massive des femmes dans l'emploi reste compatible avec la non-mixité de nombreuses professions. Il débouche sur une question: Comment expliquer cette double tendance: afflux/ségrégation, que les statistiques révèlent? Le deuxième chapitre fournit des données sur les statuts d'emploi et les mouvements de main-d'oeuvre. En mettant l'accent sur la comparaison systématique entre hommes et femmes, il met en évidence des différences sectorielles dans la gestion des deux catégories de personnel et débouche sur la question de la construction sociale des différences entre les sexes, à travers les politiques d'entreprises ou de branches professionnelles. Le troisième chapitre rassemble des données portant sur la formation et la mobilité. S'il ne fournit pas d'outil approprié pour la comparaison des trajectoires masculines et féminines, il met en évidence l'intérêt d'approches diachroniques et débouche sur la question de la construction des identités professionnelles. Ce bilan des inégalités entre les sexes est établi à partir des données nationales produites par l'INSEE: recensements, enquêtes emploi, enquêtes formation-qualification professionnelle, déclarations de mouvements de main-d'oeuvre (DMMO)...

16

CHAPITRE ACTIVITÉ

I

ET PROFESSION

Quelle place occupent les femmes dans la sphère du travail dans une période d'accroissement de leur niveau de participation? On mesurera d'abord l'évolution des taux d'activité et ses variations selon la situation familiale, le niveau de formation et les expériences professionnelles des femmes. On étudiera ensuite l'évolution de la structure des emplois masculins et féminins et de la place des femmes dans les différentes professions (taux de féminisation). Cette approche sera complétée par une analyse de la spécialisation sectorielle des emplois selon le sexe. Enfin, on fournira quelques données sur les inégalités de salaire. On met ainsi en évidence une double tendance, la participation croissante des femmes à l'activité ne s'accompagnant que très partiellement d'une augmentation de la mixité des emplois. L'ÉVOLUTION DES TAUX D'ACTIVITÉ

Sur longue période, les fluctuations du taux d'activité féminine6 sont de faible anlplitude jusqu'aux années 70. C'est dans les vingt dernières années qu'on constate une augmentation continue, qui s'est poursuivie en dépit de la crise économique et de l'aggravation du chômage.

6

Le taux d'activité féminine est ici le rapport du nombre de femmes actives à l'ensemble de la population féminine. 17

Ce premier constat global suscite deux remarques. Premièrement, la relative constanœ du taux d'activité féminine avant les années 70 que le tableau met en évidence dissimule des mouvements importants d'afflux et de retrait des femmes du marché du travail, en particulier à l'occasion des deux guerres mondiales. Venues en masse remplacer les hommes dans toutes sortes d'emplois pendant la guerre de 1914-18, elles sont encore 8606000 actives en 1921, mais leur nombre chute rapidement (7 838 000 en 1926). Le même phénomène s'observe à l'occasion de la deuxième guerre mondiale. Jusqu'aux années soixante-dix, les fluctuations de l'activité féminine semblent assez étroitement liées aux évolutions de la conjoncture économique: appel à la main-d'oeuvre féminine dans les périodes d'expansion, restriction de l'emploi féminin dans les périodes de récession. Evolution Année 1901 1911 1921 1931 1946 1954 1962 1968 1975 1982 1989 du taux d'activité féminine Taux d'activité féminine 31 31 32 32 32 30,1 29 29,5 30,3 33,5 37,4

Sources: Recensements et enquête emploi de 1989

Deuxièmement, depuis les années 70, la montée de l'activité féminine s'observe dans un contexte de crise économique. Les interprétations des fluctuations en termes d'appel ou de rejet d'une main-d'oeuvre de réserve sont remises en cause. Comment expliquer l'afflux des femmes sur le marché du travail dans un contexte d'augmentation du chômage et de restrictions d'emploi? De même l'examen des données comparatives attire l'attention sur l'ampleur des écarts entre les niveaux de l'activité 18

féminine dans des pays dont les caractéristiques économiques sont voisines. Taux d'activité féminine dans divers pays en 1989 Taux d'activité féminine 42,1 35,7 59,9 46,0 34,6 41,7 51,4

Allemagne Belgique DanemaIk France Italie Pays-Bas Royaume-Uni

Souree : Tableaux de l'économie française 1981-1992, p. 61 Taux d'activité en poureentage de la population de 14 ans et plus

Peut -on interpréter les différences entre pays voisins dans un cadre théorique purement économique et marchand? Ne fautil pas analyser beaucoup plus finement les comportements d'activité, dans des sociétés dont l'histoire, les institutions, la culture restent profondément différentes, au-delà d'une relative homogénéisation des conditions technologiques et économiques ? Sur le plan des données statistiques, il s'agit d'abord d'approfondir la connaissance de la population active féminine. Qui sont les femmes occupant un emploi ou chômeuses? Comment rendre compte des variations de la participation féminine à l'activité professionnelle? L'âge apparaît comme un premier critère fortement discriminant. Entre 1983 et 1989, les taux d'activité masculine et féminine varient en sens inverse dans toutes les tranches d'âge, excepté pour les plus jeunes et les plus âgées. Il est décroissant chez les hommes et croissant chez les femmes. Si l'allongement de la scolarité et l'abaissement de l'âge de la retraite se traduisent, pour les deux sexes, par une diminution des taux d'activité des moins de 25 ans et des plus de 60 ans, dans toutes les autres tranches d'âge, le léger recul de l'activité masculine est largement compensé par la progression de l'activité féminine.

19

Taux d'activité par sexe et groupes d'âge
Age 7 15-19 ans 20-24 ans 25-29 ans 30-34 ans 35-39 ans 40-44 ans 45-49 ans 50-54 ans 55-59 ans 60 ans et + 8 Ensemble Taux d'activité masculine 1983 1989 20j 69,5 94,9 97,5 98,0 97,5 95,8 91,6 71,0 14,1 13A 60,1 93,8 97,2 97,3 97,2 95,6 90,1 68,1 10,4 Taux d'activité féminine 1983 1989 15» 66,7 72,9 70,0 67,8 67,5 64,1 56,7 43,7 6,8 9A 59,7 76,2 73,3 73,3 74,0 69,0 62,2 44,7 5,8 45,8

677 64 4 448 Sources: Enquêtesemploi de 1983 et 1989

Entre 1983 et 1989, l'écart entre hommes et femmes est passé de 22,9 points à 18,6 points. Chez les 20-24 ans, on assiste à une quasi-égalisation des taux d'activité masculine et féminine. Dans toutes les tranches d'âge entre 25 et 54 ans, la progression des taux d'activité féminine entre 1983 et 1989 dépasse 3 points; elle est particulièrement forte chez les 40-44 ans (6,5 points). Les évolutions récentes les plus marquantes ne concernent pas l'insertion professionnelle initiale, mais les comportements de maintien sur le marché du travail quand les charges fan1iliales augmentent. Au cours des vingt dernières années, la courbe représentant les variations de l'activité féminine a changé de forme: elle était nettement bimodale en 1968 et tend à devenir unimodale à partir de 1982.

7

Le taux d'activité par tranche d'âge est le rapport du nombre d'actifs appartenant à une catégorie d'âge et de sexe au nombre d'individus de la même catégorie. Le taux d'activité est calculé ici en rapportant le nombre d'actifs au nombre d'individus âgés de 15 ans et plus (considérés comme en âge de travailler).

8

20

Taux d'activité des femmes par âge

Taux
d'activité (en %)

80
70

>::~.. (.::.::~. ;l ::~~:::.. :=>.
'" ..o _. 19B:? 1985 "'"

".

...~'-

"-

1989 .''-,-

60
50 40 30 20 10

o
10 20 30
40 50 60

--------r AGE

~: L'activité féminine. INSEE. résultats n° 10. Janvier 1991. p. 10 [Le graphique donne également l'évolution des taux d'activité des femmes qui ont atteint respectivement l'âge de 30,40, 50 et 60 ans en 1989J

Le comportement professionnel des femmes a donc subi d'importants changements depuis 1968. L'étude de ces changements exige la prise en compte de la situation familiale des femmes. Le taux d'activité des femmes mariées progresse plus rapidement que le taux global d'activité féminine: il passe de 33,7 % en 1968 à 49,5 % en 1989. Ce sont donc les comportements d'activité des femmes mariées avec enfants qui ont connu l'évolution la plus sensible dans la période récente.

21

Taux d'activité des femmes selon le nombre d'enfants Nombre d'enfants Taux d'activité féminine 1968 1989 o 35,8 39,0 1 45,3 75,6 2 29,6 70,5 3 47,8 17,2 24,7 40u+
~: RecensemenJ de 1968 et enquête emploi de 1989 [Pour 1968, il s'agit du nombre d'enfants à charge, pour 1989, du nombre d'enfants de moins de 18 ans]

Les femmes arrêtent de moins en moins souvent de travailler malgré leurs charges familiales, sauf lorsque le nombre d'enfants atteint ou dépasse trois. La hausse du taux d'activité des femmes mariées avec enfants est particulièrement forte dans les tranches d'âge les plus jeunes. Tous les chiffres concordent donc pour indiquer une évolution très profonde, voire irréversible, de la place des femmes sur le marché du travail. Au modèle de trajectoire féminine caractérisé par la chronologie : insertion professionnelle, retrait d'activité, éventuelle reprise d'activité lorsque les charges familiales diminuent, ont succédé des types de trajectoires féminines plus diversifiées et plus complexes où sont associées activité professionnelle et tâches domestiques et familiales, selon des modalités qui varient selon l'âge, mais aussi selon le niveau de diplôme ou la profession. Le taux d'activité féminine croît et l'écart entre hommes et femmes diminue quand le niveau de diplôme s'élève. Au niveau VI, une femme sur trois seulement est active; aux niveaux II ou I, quatre sur cinq le sont9.

9

Niveau VI : sans diplôme, niveau V : CAP, BEP, BEPC, niveau IV: baccalauréat, niveau III: bac+2, niveaux I et II : bac+3 au moins.

22

Taux d'activité selon le sexe et le niveau de diplôme Niveau de Taux d'activité masculine Taux d'activité féminine diplôme 1983 1989 1983 1989 63,7 57,2 36,4 34,6 Niveau VI 78,7 75,9 55,4 56,2 BEPC 90,0 88,0 72,2 CAP ou BEP 71,4 67,8 81,9 79,9 70,2 Niveau IV 87,0 89,2 75,0 Niveau III 77,4 83,1 79,2 Niveaux II ou I 84,6 77,4 67,7 44,8 45,8 ENSEMBLE 64,4
~: Enquêtes emploi de 1983 à 1989

Aux niveaux II ou I (second ou troisième cycles des études universitaires), les taux d'activité féminine et masculine sont presque égaux. Entre 1983 et 1989, la tendance est à l'augmentation des taux d'activité féminine pour tous les niveaux de diplôme (sauf pour celles qui n'ont aucun diplôme ou seulement le certificat d'études primaires), cette augmentation étant d'autant plus forte que le niveau de diplôme est plus élevé. Au contraire, pour les hommes, la tendance est à la diminution des taux d'activité pour tous les niveaux de diplôme (à l'exception des diplômes universitaires de premier cycle) et la diminution est d'autant plus forte que le niveau de diplôme est plus faible. Les femmes diplômées, plus souvent actives, occupant des emplois plus qualifiés avec des salaires plus élevés, interrompent moins souvent leur activité professionnelle que les femmes non diplômées. Bien qu'il n'existe pas de statistiques nationales pennettant de continuer cette hypothèse, une enquête de l'Institut National d'études démographiques fournit des données sur les comportements d'interruption d'activité à la naissance d'un 1 enfant selon la catégorie socio-professionnelle de la femme 0. 33 % des ouvrières interrompent leur activité à la naissance du premier enfant, ce qui n'est le cas que de 29 % des employées et de 12 % des cadres. La tendance est encore plus nette à la naissance du deuxième enfant: 61 % des ouvrières actives ayant un
10 Enquête INED, 1974, voir Données Sociales, Troisième Edition, Paris, INSEE, 1978, p. 356. 23

enfant quittent le marché du travail à l'occasion de la deuxième naissance, ce qui n'est le cas que de 29 % des employées et de 12 % des cadres. La possibilité de cumuler l'activité professionnelle et la prime éducation des enfants dépend fortement du salaire, des conditions de travail, des perspectives de carrière. Si les interruptions d'activité ont tendance à diminuer, la distinction entre actives continues et actives discontinues reste un facteur de différenciation important pour analyser les trajectoires féminines. Si on ne dispose pas de données concernant les variations du taux d'activité des femmes selon l'âge et selon la catégorie socio-professionnelle de leur premier emploi permettant d'évaluer les interruptions d'activité, on dispose par contre de données croisant l'activité professionnelle des femmes mariées avec la catégorie socio-professionnelle du conjointll. Les épouses d'employés ou de cadres moyens ont des taux d'activité supérieurs à ceux des épouses d'ouvriers ou de cadres supérieurs. En résumé, s'il existe des variations fortes des taux d'activité féminine, se dessine une tendance au rapprochement des comportements masculins et féminins, particulièrement marquée chez les plus jeunes et les plus diplômés. Est-ce à dire que l'égalité en droit entre les sexes tendrait à devenir une égalité en fait? Qu'il s'agisse de la profession, du salaire, de la promotion, les données chiffrées indiquent au contraire la pernlanence, et dans certains cas l'augmentation des différences entre emploi masculin et emploi féminin.

Il

Ces données sont présentées à propos d'études ou de recherches sur l'évolution de la famille, où le travail féminin n'est pas l'objet central, mais plutôt un indicateur des transformations de la cellule de base qu'est le "ménage".

24

LES CATÉGORIES

SOCIO-PROFESSIONNELLES

1- Alors même que les niveaux d'activité ne fluctuent que faiblement, les structures économiques et sodo-professionnelles connaissent des transfonnations massives. Entre 1954 et 1982, la répanition en groupes sodo-professionnels des femmes comme des hommes a été profondément modifiée. Répartition de la population active en groupes socio-professionnels
1954 24,6 2,6 12,8 1,1 6,1 16,4 22,1 12,3 2,0 100 Femmes 1968 1982 13,1 5,7 0,9 0,5 9,6 6,3 2,6 5,0 11,5 16,6 25,8 32,0 22,0 20,7 13,0 12,6 1,5 0,7 100 100

Hommes 1954 1968 1982 Agriculteurs exploitants 18,6 Il,5 6,5 Salariés agricoles 7,9 4,0 1,8 Patrons de rind. et du Corn. 11,6 9,6 8,1 Profes. libér. et Cadres Sup. 3,8 6,1 9,5 Cadres moyens 5,6 9,0 11,9 Employés 7,8 8,9 11,6 Ouvriers 40,1 46,0 45,0 Personnels de service 1,6 1,8 2,3 Autres catégories 3,0 3,1 3,1 TOTAL 100 100 100

Groupes socio-professionnels

Sources: Recensements de 1954, 1968, 1982

La plupan des changements concernant les deux répanitions sont de même sens, mais ils ont une ampleur plus forte pour les femmes que pour les hommes. Ainsi, la proponion d'agriculteurs passe de 18,6 % à 6,5 % et la proportion d'agricultrices, de 24,6 % à 5,7 % ; de même, pour les patrons de l'industrie et du commerce, leur proportion chez les hommes passe de 11,6 % à 8,1 %, alors que chez les femmes, elle passe de 12,8 % à 6,3 %. Dans l'autre sens, la pan des employés augmente beaucoup plus rapidement chez les femmes que chez les hommes: elle passe de 16,4 % à 32 % pour les premières, de 7,8 % à 11,6 % pour les seconds. De même pour les cadres moyens: leur proponion chez les femmes passe de 6,1 % à 16,6 %, chez les hommes de 5,6 % à 11,9 %. Sur une période d'à peine 30 ans, on assiste donc à un bouleversement de la structure sodo-professionnelle féminine, en

25

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin