Hommes voilés et femmes libres: les Touareg

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Installés dans l'éternité, inaccessibles dans l'immensité du Sahara, les Touareg nous sont restés longtemps inconnus. Le repli de leur société sur elle-même, leurs habitudes de garder pour eux leurs sentiments et de se voiler le visage ajoutent encore à leur mystère. Après avoir tracé à grands traits leurs origines lointaines, l'auteur nous invite à découvrir leur culture où la femme occupe une position privilégiée en contradiction totale avec le droit coranique.
Publié le : mardi 1 juillet 2008
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EAN13 : 9782296198784
Nombre de pages : 281
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Hommes voilés et femmes libres: les Touareg

Histoire et Perspectives Méditerranéennes Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Déjà parus

Belaïd ABANE, L'Algérie en guerre. Abane Ramdane et les fusils de la rébellion, 2008. Rabah NABLI, Les entrepreneurs tunisiens, 2008. Jilali CHABIH, Lesfinances de l'Etat au Maroc, 2007. Mustapha HOGGA, Souveraineté, concept et conflit en Occident, 2007. Mimoun HILLALI, La politique du tourisme au Maroc, 2007. Martin EVANS, Mémoires de la guerre d'Algérie, 2007. Tarik ZAIR, La gestion décentralisée du développement économique au Maroc,2007. Lahcen ACHY et Khalid SEKKAT, L'économie marocaine en questions: 1956-2006, 2007. Jacqueline SUDAKA-BENAZERAF, D'un temps révolu: voix juives d'Algérie, 2007. Valérie ESCLANGON-MORIN, Les rapatriés d'Afrique du Nord de 1956 à nos jours, 2007. Mourad MERDACI, Enfants abandonnés d'Algérie. Une clinique des origines,2007. Ahmed MOAT ASSIME, Itinérances humaines et confluences culturelles en Méditerranée, 2006. François CLÉMENT, Culture Arabe et Culture Européenne, 2006. Vincent STAUB, La Libye et les migrations subsahariennes, 2006. Ahmed MOAT ASSIME, Langages du Maghreb face aux enjeux culturels euro-méditerranéens, 2006. Ahmed MOAT ASSIME, Dialogue de sourds et communication langagière en Méditerranée, 2006. Serge LA BARBERA, Les Français de Tunisie (1930-1950),2006. Pierre-Alban THOMAS, Pour l 'honneur de l'armée. Réponse au général Schmitt sur la guerre d'Algérie, 2006. Maâmar BENGUERBA, L'Algérie en péril, 2006. Abderrahim LAMCHICHI, Femmes et islam: l'impératif universel d'égalité, 2006.

Marcel BAUDIN

Hommes voilés et femmes libres: les Touareg

L'Hartnattan

Du même auteur:

Les derniers méharistes, carnets de route, L'Hannattan ; préface de Théodore Monod Prix de la fondation Fayolle, décerné par l'Académie des jeux floraux Prix Robert Cornevin, décerné par l'Académie des Sciences d'Outre-mer Fontaine, je boirai de ton eau, Éditions des Écrivains (épuisé) ou chez l'auteur Le Dit de Cornay, chez l'auteur

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05688-6 EAN : 9782296056886

à tous les Touareg, hommes, femmes et enfants du Timétrine, de l'Adrar des Ifoghas, du Tamesna, de l'Azaouak, de l'Aïr et tous les nomades immigrés du Ahaggar et des Adjers qui ont soulevé le voile qui dissimulait leur âme et me l'ont fait découvrir et comprendre à travers leurs propos, récits, anecdotes, chants et tous les gestes et attitudes de chaque jour.

Illustrations
N° 1 Carte: l'espace saharien des touareg N° 2 Périodes d'aridité et d'humidité (A. Muzzolini) N° 3 Carte: migrations de l'Homo sapiens N° 4 Étoile à 8 branches de Zarathoustra N° 5 Gravure rupestre: fauconnerie N° 6 Image rupestre de chars attelés N° 7 Carte: invasions des Peuples de la mer N° 8 Chariots à bœufs des Peuples de la mer N° 9 Bataille navale de Ramsès III N° 10 L'homme au bouclier rond N° Il Carte: les peuples de Libye vus par Hérodote N° 12 Gravure rupestre: bœuf garamante N° 13 Coiffure des enfants N° 14 Carte des migrations touareg N° 15 Carte: conquête du Sahara par la France N° 16 Combat de Tit: ... 130 corsaires N° 17 Cadenas de sac de campement et de méharée N° 18 Inscription pariétale de Nechmaya N° 19 Gravure pariétale (Th. Monod) N° 20 Ecriture sabéenne (?) du Ouadi Roum N° 21 Alphabet tifinagh N° 22 Déclarations d'amour en tifinagh N° 23 V oyelles de l'alphabet tifinagh N° 24 Guerrier touareg N° 25 Takalmoust N° 26 Femme de Chéboun N° 27 Bijoux touareg N° 28 Bijoux pendentifs de poitrine N° 29 Alécho et maquillage N° 30 Takalmoust de Kano N° 31 Takalmoust en bleu de Guinée N° 32 Takalmoust et vêtement en indigo de Kano N° 33 Coupe de cheveux de l'homme page 10 40 43 47 52 54 56 57 58 59 61 62 64 82 106 109 132 142 143 144 145 147 148 149 166 178 189 190 191 205 207 208 211

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Sommaire
Illustrations Carte Avant-propos Prologue Identificati on
C'était autrefois Les "Peaux rouges" et les autres Les Lébou et les Égyptiens Les Garamantes et les Grecs et Romains Les Touareg et les Arabes Les hommes du voile et les Français

page 8 10 Il 13 19

31 51 61 73 85

C'était hier La société La langue et l'écriture L'homme de guerre Les comportements
Les fes ti vi tés

Les traditions vestimentaires L'homme et le chameau C'est aujourd'hui L'épreuve L'épreuve L'épreuve L'épreuve

125 139 149 165 189 203 213

de la colonisation de Dieu des hommes des temps modernes

219 227 231 245

Notes: les contingences L'économie La nourriture L'habitat L'hygiène et la santé Glossaire Bibliographie 9

265 271 274 277 280 282

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Avant-propos
'De ['observation du peupfe 'Touareg en son état actue0 i{ ressort que sa manière de vivre, ses attitudes, ses comportements et {iensembfe de ses vafeurs propres sont en cours de profonde mutation. marginalité, voire de disparition. et mette en mémoire (e ma~mum Sa cu[ture, tessence même de son identité, est en voie de f£,{{e mérite donc qu'on s'y attarde d'observations, renseignements et

témoignages pour en comp{éter, affiner et proronger fa connaissance avant qu'erre ne disparaisse.

Pour des raisons professionne{res) j'ai partagé si~ années durant fa vie et {Jintimité des tribus nomades du Sahara. CJest ainsi de {Jintérieur quej'ai observé fa société touareg et (eprésent ouvrage est fe fruit de cette ricfœ e~érience et œ{ui de mes études. Sans prétention ni scientifique ni dJe~haustivité) i{ a fa modeste
ambition d'apporter compféments et précisions au~ connaissances déjà acquises et de confronter œ{res-ci à mes propres observations. Les études sur [e monde touareg abondent) souvent très techniques ou dJun intérêt spécifique limité à ter évènement historique ou te[fe tribu, c'est pourquoi j'ai vou{u que ce{fe-ci soit à fa fois accessibfe au p[us grand nombre et une vue d'ensemb{e sur fa société sans pour autant nég{iger (es détailS qui font sa personnaûté.

Parmi d'autres) cet ouvrage est d'abord un témoignage) mon témoignage et mon point de vue sur [a société touareg dans ce qU'erre a d'essentie[ et terre quJe{{e el\fstait encore au début des années 1960. Vouroir embrasser fe monde touareg est une tâcfœ délicate car i{ est aussi divers que sa zone de parcours et dJhabitat est vaste) soit trois fois fa superficie de fa :France. Vne terre dispersion) res différences nature{res qui en résu{tent) (es inf{uences et res apports ethniques des peupres voisins engendrent de mu{tipres

spécificités) particu[arismes ou nuances dans res coutumes)
diafectes, droit coutumier,

... L'étab[issement

d'une "moyenne"

n'aurait pas de signification. Je n'ai retenu ici que res é{éments qui feur sont res p{us représentatifs ou res p{us communs et, en cas de grande différencel ceu~ sJétab{issant sur {e p{us grand nombrel res

p[us fortes

concentrations

humaine5} ce[fes dont [es migrations

ont

atteint fe Safœ£ au~ confins méridionau~ du Saliara : :Jagui6ine} Yldrar des Ifoghas et Tamesna au Maû} Ylir et Vamergou au 9\{jger pour [es régions} soit Tom6ouctou} qao} Tahoua} Tanout} Ylgadez.

Le peup[e touareg n'a déjà p[us qu'un seu[ pied dans fe pass~ dans sa cu[ture. Son autre pied est en suspension et i[ n'est pas certain qU'if trouve un so[ sta6[e où [y poser.

Je tiens à e~rimer mes remerciements} en premier ûeu} à Madame C[aire Targue6eyre qui a tant aimé son métier quand erre avait [a no6fe tâcfœ d'ouvrir et de meu6fer éesprit des jeune5 Yl[gériens du 6[ed et si curieuse et ouverte à fa connaissance des peupfes de ['5lLfriquedu !7\[prd.Je fa remercie de m'avoir incité et encouragé à entreprendre ces recfœrc/ie$ sur fes Touareg} d'en confronter [es résu[tats à mon e~érience et d'en écrire [es conc[usions. Son enthousiasme cfta[eureu~ et communicatif m'a convaincu. Vieu nous éa enfevée trop tôt pour qU'errepuisse me faire 6énéficier de son point de vue critique mais je veu~ rendre hommage à sa mémoire.
Merci aussi à vous} mes amis} f})aniè[e et 'Édouard .9lmardei[ qui m'avez apporté une aide précieuse pour fa 60nne présentation de cet ouvrage même si par modestie vous refusez de [e reconnaître. Merci encore à vous fes cftameau~ qu, do cifeme nt} en toute quiétude} sans jamais rechigné à [a tâcfœ ni vous départir de votre pfacidit~ partageant fa fatigue de vos maîtres mais en en prenant [a p[us [arge part} m'avez transporté et accompagné dans toutes ces régions} auprès de tous ces hommes. qrâce à vous} j'étais un peu des feurs. Sans vous} arrivant en véhicu[e automo6ife} je n'aurais été qu'un étranger et n'aurais pu 6énéficier de cette e~érience.

Merci enfin à mon épouse qui a supporté fes nom6reuses fœures que j'ai dû consacrer à éétude et à éécriture de ce document qui ont été autant d'a6sences à ses cotés.

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Prologue
Dans l'avion de la ligne France Niger. Je ressens un vague malaise, partagé entre le plaisir d'aller les retrouver et un lourd sentiment d'incertitude, de doute, voire d'inquiétude, sur ce retour. S'y ajoutent des questions pour lesquelles je n'ai pas de réponse: - combien sont-il encore en vie? - vont-ils me reconnaître, moi-même les reconnaîtrai-je? - comment vont-ils apprécier mon retour? m'accepter? Toutes ces interrogations, un peu angoissées, me ramènent loin en arrière et me remettent en mémoire nombre de faits, gestes, paroles et situations vécues. Tout jeune officier, j'ai su saisir l'opportunité de servir dans les unités méharistesl et j'en fus ainsi l'un des derniers. C'est en 1955, il y a un peu plus de cinquante ans, que j'ai commencé cette partie de ma carrière. La conquête du Sahara était accomplie depuis un bon moment et ses faits d'armes appartenaient dorénavant à l'histoire. Mais, la pacification achevée, il convenait alors d'entretenir la paix dans ces immenses territoires parcourus par les tribus de pasteurs nomades dont la
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Méhariste: homme, et plus spécialement militaire, monté à chameau,
du nord.

le méhari en arabe d'Mrique

tradition et la vocation guerrières étaient bien affirmées. Mon chef était dans un poste, le plus souvent à des centaines de kilomètres, à plusieurs jours ou semaines de marche à pied et à chameau. Ma garnison? C'étaient les horizons vastes et dégagés sans cesse renouvelés du désert et je n'avais aucun mur de bordj ou de caserne pour me limiter les vues et les mouvements. Comme tous les officiers méharistes, j'étais donc isolé et devais agir en toute liberté, initiative et responsabilité pour prévenir tout conflit et interdire toute agression entre les tribus2, montrer l'âme et la grandeur de la France, apporter son assistance et la faire respecter. C'est tous les jours, pour chaque décision, et sans filet de sécurité, que je prenais des risques. Fortes de cet état d'esprit, nos unités méharistes ont rempli leurs missions au Sahara sur des

millions de km2 avec une poignée d'hommes, mais des
hommes de terrain et tout entiers dévoués à leur tâche. Je fus ainsi officier méhariste dans une unité montée à chameaux et pendant six années, immergé dans le monde nomade, j'ai été amené à partager la vie et l'intimité des populations sahariennes: les Maures, en particulier ceux du nord, les R'Gueibat, quelques Arabes mais surtout les Touareg. Six années à partager les mêmes préoccupations et soucis, la recherche permanente des pâturages pour nos chameaux et de l'eau pour tous, à partager les mêmes fatigues, les mêmes joies et les mêmes fêtes, à partager les mêmes sentiments, en communion aussi dans les mêmes silences. Six années à partager les mêmes gamelles, les mêmes verres de thé sous la tente en poils de chameau ou en peaux de mouflon, sur la dune ou entre les rochers ou au milieu du néant. Six années à partager le même lit de sable ou de pierraille. Six années pour des milliers de
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Je sais ainsi, d'expérience, qu'il n'est pas facile d'imposer la paix

entre des gens qui ne rêvent que d'en découdre les armes à la main.

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kilomètres que nous avons parcourus ensemble, au même rythme, celui du pas lent du chameau, une allure qui permet les observations en profondeur, les échanges humains, la saisie de l'âme des hommes et donne le temps à la réflexion. Au bivouac de repos, notre garnison nomade, le "Carré" comme nous l'appelions toujours, outre mes gens sous les armes il y avait là leurs femmes, enfants, parents, leurs amis, les commerçants, les marabouts, les serviteurs, les forgerons, les bergers et tous les visiteurs. C'est la coutume, la loi du pays qu'on offre l'hospitalité à tous ces passagers visiteurs. Outre mes centaines de "chameaux militaires", il y avait là aussi des milliers d'animaux "civils" : chameaux, chèvres, moutons, vaches et ânes. C'est ainsi que, au-delà de ma fonction militaire, j'étais dans la pratique une sorte de chef de tribu. Du peuple touareg, j'ai beaucoup aimé son ouverture, sa science du désert, son énergie, sa parfaite adaptation au milieu désertique, le devoir d'hospitalité des hommes, le sourire de leurs femmes, le regard curieux et interrogateur de leurs enfants. J'ai apprécié le dévouement de mes hommes sous les armes, mes goumiers, qui étaient aussi mes compagnons, attentifs et serviables mais sans esprit servile, leur affinité cordiale et l'aide précieuse, irremplaçable, qu'ils m'ont apportée pour me faire connaître leur pays, ses populations et la bonne utilisation du chameau. Personnellement, responsable de la réussite de la mission qui m'était confiée, j'ai connu là, dans les moments difficiles, et il y en a eus, l'incertitude sur les bonnes décisions que je devais prendre et qui pouvaient parfois engager la survie de tous. Toute une vie d'exception, retranchée du monde occidental, une vie hors du temps, presque monacale dans l'âpre rudesse d'un pays difficile, oublié de Dieu, où les hommes vivaient dans la

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vérité d'une nature avare et hostile et d'où s'excluaient eux-mêmes hâbleurs, tricheurs et frimeurs. Une vie aux moments très forts qui m'a marqué en profondeur. Après trois ans d'expérience, à la fin de l'année 1958 donc au lendemain du référendum sur la constitution de la Ve république qui, dans le même temps, proposait l'indépendance à nos colonies, j'arrivais à Agadez, en pays touareg. Nos années, sinon nos mois de présence ici étaient dorénavant comptés. Le colonel qui me reçoit, mon chef direct, me tient alors le propos suivant dont je me souviens avec exactitude: "Vous allez prendre le commandement du Groupe Nomade de l'Aïr3. Voici votre mission: maintien du prestige de la France en pays nomade". Ma zone d'action? c'était près de 400 000 km2. Mais j'étais jeune, dévoué à ma tâche, j'aimais ce que j'avais à faire, ne ménageais pas mon engagement ni ne comptais ma dépense même si cela ne me rapportait rien si ce n'est la satisfaction du devoir bien accompli. Bien sûr, à vivre en permanence avec les nomades, je me suis profondément attaché à leurs peuples et à leurs cultures respectives. Ma carrière saharienne s'est terminée ici, au Niger, en 1961, il y a 45 ans, au moment de la décolonisation. Depuis, je n'ai cessé d'avoir de pensées, non de regret ni de nostalgie, mais faites des souvenirs très précis de tous les moments riches que j 'y ai vécus, nourris des fortes relations humaines que j'y ai entretenues, en particulier avec le peuple touareg, et forgés par les difficultés et les rigueurs journalières. Quarante cinq ans: une longue séparation pendant laquelle nous n'avons échangé aucune nouvelle et j'ai tout ignoré des destinées individuelles de mes hommes. J'ai su que leur peuple avait beaucoup souffert de la sécheresse,
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Aïr : région montagneuse au nord d'Agadez. 16

de la faim qui l'accompagne, de la misère, de la perte de leurs troupeaux, leurs seuls biens matériels, des hostilités armées avec le pouvoir établi et surtout de la dégradation de sa personnalité, de sa dignité et de sa liberté. Depuis 45 ans, j'espérais ce voyage, ce retour sur mon passé. Je l'espérais intensément mais sans me décider à l'entreprendre, ne parvenant pas à me convaincre de son opportunité. TI est difficile et hasardeux de revenir aux endroits où l'on a eu une position sociale forte, au risque de grande déception ou désillusion. De surcroît, retrouvant mes compagnons d'armes, avec qui j'avais vécu une grande complicité et sur lesquels je pense avoir eu présence, prestige et autorité, n'y avait-il pas le risque, dans ces moments de rébellion armée, de leur porter préjudice en les rendant encore plus suspects en l'esprit des autorités politiques de leur pays? C'est pour répondre à la demande de Martine que je me suis persuadé devoir revenir dans le pays d' Agadez. En dépit de nos différences d'âge, ma femme et moi avons beaucoup de sympathie, voire d'amitié, pour Martine et son mari et nous nous fréquentons beaucoup. TI y a environ 25 ans, ses diplômes universitaires de géologie obtenus, Martine est allée en mission dans la région d'Agadez. Conquise par l'austérité du pays, par la pureté du peuple touareg et de son genre de vie, conquise aussi par le dévouement, la fidélité et la fraîcheur mentale d' Ékéouel, son guide, Martine l'a épousé très bientôt. fis ont eu un enfant, une petite fille, et lui ont donné un nom touareg, Takadêit. Mais Ékéouel est mort peu de temps après et Martine est revenue en France avec leur fille. Plus tard, elle a rencontré et épousé Bernard, un chic garçon, responsable, un homme de qualité qui a tout de suite traité Takadêit comme sa propre fille. Takadêit a maintenant 20 ans et nous la considérons un peu comme notre petite fille. Elle est très belle, le port noble, le teint mat et le cheveu 17

brun et lisse comme ceux des Touareg, le caractère affirmé, sérieuse dans ses études universitaires, élevée dans la culture occidentale. Cependant, Martine l'a aussi élevée dans le culte de son père, de son origine touareg et dans le respect de ses valeurs, lui faisant valoir tout le bien qu'elle en pensait. C'est ainsi qu'elle m'a demandé, compte tenu de ma vie au milieu d'eux, de mes longues observations, en somme de mon expérience et pour avoir apprécié leur mode de vie et leur comportement, si je pouvais compléter les informations qu'elle lui a dispensées sur le peuple touareg, apporter un témoignage vécu sur les hommes et leur culture, elle-même ne se sentant pas suffisamment compétente pour le faire. Par amitié pour Martine et Takadêit et en raison de mon affinité pour ce peuple, j'ai accepté mais ai voulu préciser et actualiser mes connaissances. Ma femme m'accompagne dans ce voyage d'Agadez, une occasion pour elle de découvrir enfin ce pays et ses hommes dont je lui ai tant parlé et dont elle sait qu'ils occupent beaucoup de mes pensées.

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Identification
Je reviens du Sahara où j'ai passé plus d'un mois. Takadêit est très curieuse de la société touareg et à priori intéressée par tout ce que j'ai à lui raconter. J'ai en elle un bon public, une oreille très attentive. Alors, ce sera facile de lui expliquer et de répondre aux questions qu'elle doit se poser, comme beaucoup d'autres: - qui sont donc les Touareg, - d'où viennent-ils, - quel est leur avenir? Caractères somatiques généraux Takadêit : Comment peut-on identifier les Touareg, quels sont les traits physiques qui permettent de les distinguer des autres hommes? Les Touareg n'ont pas de caractéristiques physiques qui leur seraient propres. TIsne constituent pas une race, leur peuple n'a pas été créé mais résulte de métissages, de brassages génétiques. Cette communauté, cette ethnie, je n'ose pas dire" cette nation", se distingue essentiellement par une culture très originale. C'est elle qui lui donne son âme. J'en détaillerai la nature mais déjà:

- leur attachement à la liberté et leur extrême

indi vidualisme, - la dignité de leurs attitudes et la rigueur de leurs comportements, - leurs principes moraux eux aussi très rigoureux, - une langue commune et une écriture propre, - la position sociale de la femme, tout à fait éminente, très originale, en sont les points principaux et les plus caractéristiques. C'est tout cet ensemble qui fait leur identité, une identité à laquelle le peuple est très attaché. Géographiquement, les Touareg occupent le centre du Sahara, un milieu bien connu pour l'hostilité de son climat et l'extrême faiblesse de ses ressources qui a imposé, dans le passé, depuis toujours et jusqu'à aujourd'hui, un type d'économie très rudimentaire, à base d'élevage, de troc et de rapine. Puisque nous sommes en Afrique, il faut encore préciser que les Touareg sont de race blanche d'origine encore qu'il convienne d'être très réservé à cet égard, même si beaucoup sont restés blancs de peau. En effet, au cours de l'histoire, Touareg et hommes de race noire se sont côtoyés en de multiples occasions et tout naturellement leurs sangs se sont parfois mélangés: - cohabitation avec ceux-ci qui occupaient le Sahara avant eux, avant qu'ils n'investissent le pays, au début de l'ère chrétienne, et qu'ils n'y réduisent les hommes en esclavage.
- contiguïté, dans les confins méridionaux, des zones

de parcours de ceux-ci et d'agriculture de ceux-là. - vie en commun dans les campements à l'origine de mésalliances de Touareg, en général des hommes de condition modeste, très pauvres, avec des esclaves affranchies, ou l'engrossement de captives par leurs 20

maîtres ou des étrangers de passage, enfin des moments de faiblesse de femmes libres à l'égard d'un esclave. Dans ce dernier cas il était courant de cacher la faute en supprimant l'enfant ou de tuer, tout ensemble, l'esclave, la femme et l'enfant, surtout s'il y avait eu adultère.

- enfin, trafic commercial avec le Soudan où les
caravaniers vont troquer leurs produits. Leur absence pouvant durer plusieurs mois, certains Touareg y fondaient un foyer. Selon les tribus et leur rang social, ces métissages ont été plus ou moins nombreux, plus rares chez les aristocrates qui ont pris soin de s'en garder. Si les Touareg ne constituent pas une race, ils ont cependant en commun des traits physiques dont les tendances sont les suivantes:
- caractère dolichocéphale prononcé très fréquent

mais absence de prognathisme lequel est propre aux hommes de race noire. Ce caractère dolichocéphale les différencie des Berbères dont beaucoup sont brachycéphales, - face longue, pommettes saillantes, menton allongé,
- nez mince à la racine, long, légèrement aquilin,

aux ailes peu larges, comme dans les types qui les différencie très nOIrs, - lèvres minces, jamais

jamais convexe en totalité sémites et jamais écrasé ce nettement et les éloigne des lippues,

- cheveux noirs et lisses.

Le Père de Foucauld, certainement le meilleur connaisseur des Touareg, les décrit ainsi: "... très blancs, élancés, le visage long, traits réguliers, grands yeux, front un peu fuyant, bras et jambes un peu longs, un peu grêles: les Égyptiens des anciennes sculptures". Leurs caractères somatiques les rapprochent ainsi du type des Égyptiens 21

très anciens auxquels ils pourraient être apparentés, ceuxci ayant ensuite évolué par métissage avec les peuples d'Asie mineure, conséquence de multiples migrations. S'ils sont différents des peuples de race noire, les Touareg le sont autant de ceux d'Afrique du Nord, tant au plan somatique qu'au plan culturel, en dépit d'une langue commune laquelle peut provoquer des confusions quand on emploie le mot "berbère" au lieu et place de "berbérophone" . Lhote, qui a fait une étude poussée de ces caractères raciaux, précise encore que les nouveaux-nés touareg n'ont pas de tache mongolique (tache pigmentaire bleu noir, congénitale, située à la naissance des fesses) laquelle est courante chez les Mongols, d'où son nom, et fréquente chez les noirs. Cette absence totale les rapproche des Européens qui ne la présentent qu'à raison de 2%. .Lhote poursuit: "Il nous faut reconnaître l'existence d'un grand dolichocéphale brun, dont les origines et les affinités nous sont jusqu'ici inconnues. Il représente un Berbère ancien dont il est un vestige resté assez pur en raison de leur isolement et de la préservation rigoureuse de la caste". Selon l'image très répandue que l'on s'en fait, le Touareg apparaît toujours de stature très élevée. Mais dans cette image on le voit alors dans le prolongement des grandes jambes de son chameau ce qui peut le faire paraître plus grand qu'il n'est. En réalité, selon les tribus, la taille moyenne des hommes peut varier de 164 à 175 centimètres, la classe sociale n'intervenant pas, certains irnrad (les vassaux) pouvant être plus grands que certains imajeren (les aristocrates). Le Touareg type est d'une belle race. TI est plutôt grand, mince, sec, jamais gros ni gras, les membres longs, les muscles allongés. Il a les extrémités et attaches fines, 22

des mains longues, étroites, non déformées par le travail manuel (et pour cause), énergiques pour tenir bien ferme la poignée de son épée et la rêne de son chameau. il est blanc de peau, un blanc mat, laiteux, non bronzé par l'exposition au soleil car un Touareg ne se dévoile jamais le corps. Cependant, lorsque des hommes sont à l'abreuvoir de 250 ou 300 chameaux, c'est 30 à 40 000 litres d'eau qu'ils doivent tirer à bout de bras depuis une nappe située à quelques 5 à 12 mètres plus bas4. Pour être plus à l'aise dans cette tâche physique, ils peuvent enlever leur tunique et j'en ai vu certains y avoir la peau brûlée par Ie soleil. Le Touareg a le cheveu lisse, ondulé, d'un noir profond, les yeux marrons, parfois noisettes, jamais de cheveux blonds, ni d'yeux bleus malgré quelque légende5. il a le regard vif, profond, pénétrant et d'une grande distinction naturelle faisant ressortir intelligence et énergie. TI a une individualité très marquée, le port majestueux, une démarche élégante. Quand il est monté à chameau, ce qui est le cas général car il est vulgaire d'aller à pied, il arrête sa monture à quelques mètres de son interlocuteur et entreprend ainsi la conversation. Quand il

fait baraquer son chameau c'est avec une lenteur bien
calculée et met pied à terre avec ostentation. Tous ses gestes sont lents, calmes, mesurés. En présence d'un étranger, il se garde toujours le visage soigneusement voilé. En raison de leur déficit alimentaire, les imajeren ont une masse musculaire toujours très faible ce qui les rend peu aptes au travail de force régulier pour lequel, par parenthèse, ils n'éprouvent aucune inclination. Cette faible corpulence et une sélection naturelle très sévère, leur donnent une parfaite adaptation aux rigueurs du désert et
4 Au delà de 12 mètres, on utilise si possible la traction animale. S Cependant le lieutenant Jean signale, au début du XXe siècle, des chevelures châtaines dans le nord de l'Aïr.

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une grande résistance. TIssont donc faits pour être éleveurs ou ... faire la guerre. Le professeur Gautier décrit ainsi les nomades: "Ces randonnées éternelles au désert qui imposent à l'organisme un extrême effort physique, uni à une extrême sobriété, entraînent des corps magnifiques, minces et musclés".

Appellations du peuple touareg Takadêit : Quand tu parles des Touareg pourquoi dis-tu paifois "Les lmajeren" ? Pour répondre à ta question, les Touareg (Targui au singulier) n'étaient appelés ainsi, avec d'ailleurs un certain mépris, que par les Arabes. On n'est pas sûr de l'origine de ce mot: selon certains auteurs, il se déclinerait de "erg", la dune, "areg" au pluriel. Les Touareg: "Les hommes de la dune", dans le sens sous-entendu de primitif, exclus, soushomme. Au moyen âge, les Arabes disaient d'eux qu'ils étaient abandonnés de Dieu en raison de leur peu d'empressement à embrasser l'islam et l'appellation de Touareg pourrait être aussi déclinée de "Terekou dénikoum" (ils ont renié leur foi). L'une et l'autre de ces explications dénotent un sentiment d'hostilité. Cela ne doit pas étonner puisqu'elles sont d'origines arabes. Selon le géographe Charbonneau, cité par Le Rumeur, le terme de Targui viendrait du mot "taraka" signifiant "attaquer la nuit". Cette explication est intéressante. En effet, dans l'histoire des peuples et de leurs attitudes militaires, les attaques de nuit sont l'exception car difficiles à conduire et pouvant être très dangereuses pour l'attaquant lui-même en raison des risques de méprise. Les Touareg sont de cette exception comme l'avait remarqué le lieutenant Gouraud à Tombouctou: "On sait maintenant que les Touareg attaquent la nuit" après qu'ils eussent

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détruit la colonne du colonel Bonnier et tué les Il officiers de sa troupe. Au XVe siècle, l'historien berbère Ibn Khaldoun cite les tribus berbérophones installées au Fezzan et en Cyrénaïque: Sanhadja, Lemta, Haouara, Louata mais aussi "Targa". L'appellation Touareg pourrait être encore dérivée du nom de cette tribu. Les Touareg, eux-mêmes, n'ont pas de nom propre courant pour désigner leur peuple. Quand ils le veulent, ils disent "Kel tamacheck" les gens qui parlent la tamacheck6, leur langue, ou "Aw tamacheck", les fils de la tamacheck, ou "Kef takafmoust,,7, les "Gens du voile", le voile de visage que portent tous les hommes, ou "Kef takouba". La takouba est cette épée très caractéristique que tous les Touareg de sexe masculin portent au côté à partir de l'adolescence. TIspeuvent aussi se dire: "Les rouges". TIne faut pas prendre ce terme dans un sens politique assimilable au communisme mais dans celui de "Peau rouge". En effet, ils partagent les hommes, selon leur race et leur couleur de peau, en "Hommes noirs" (ouakaouallen) et "Hommes rouges" (ichagaren ou izzagaren). À l'exception de la robe de leurs chameaux, les Touareg ont un vocabulaire peu étendu pour préciser les couleurs. TIs confondent ainsi dans la même appellation de couleur tout ce qui est rouge, brun, cuivré, roux, ... les arbres quand ils ont perdu leur feuillage et dont on ne voit plus que l'écorce brune, les 8 peaux b ronzees,.. . Ou alors, comme nous en France on est Français comme si nous descendions tous des Francs, ils
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Tamacheck ou tamajeq ou tamahaq selon les dialectes. Takalmoust ou tadjelmoust ou taguelmoust selon les dialectes. 8 Les Maures ne disent pas "rouges" mais "blancs". Ils se nomment "Beïdane", de beïd : blanc.

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s'identifient à la classe dirigeante de leur société, la caste des "Imajeren" (ou imouchar, imouhar, imazighen, ... selon les régions et leur dialecte, au singulier amouchar, amahar amajeq, amazigh, ...). Ce mot "Imajeren" signifie "Les hommes" dans le sens de "Hommes libres", libres de leur destin, libres de leurs faits et gestes, sans assujettissement à d'autres hommes, et capables de défendre leur liberté par les armes. Les Touareg font ainsi une association étroite entre les notions d'homme libre, d'aristocrate et d'homme de guerre, mais cela n'est pas particulier à leur société. Cependant, à l'occasion de mon voyage récent, j'ai constaté que l'appellation "Touareg" leur est maintenant très connue et couramment employée par eux-mêmes. C'est nouveau. TIy a seulement 50 ans, ils ignoraient qu'on les identifiait sous ce nom. Cela résulte probablement des nombreux contacts qu'ils ont eus avec les Français, scientifiques, coopérants, touristes, promeneurs et sportifs qui n'utilisent que cette appellation, très courante, souvent à défaut d'en connaître d'autres. Au total, quand tu leur parles, tu peux employer ces différentes appellations qu'ils comprendront: Touareg, kel tamacheck, Ichagaren, Imajeren et même kel takalmoust ou kel takouba. En dépit de ces précisions, je désignerai cependant les hommes et leur langue le plus souvent par le terme de Touareg, sans marques de féminin ni de singulier ni de pluriel, qui présente l'avantage d'être bien connu de tous. Je n'emploierai donc ce mot que dans le seul souci de la simplicité. Je dois cependant te mettre en garde contre une généralisation abusive de ce mot, souvent employé dans beaucoup d'autres acceptions. Aujourd'hui, certains autochtones du sud du Maroc, par souci de couleur locale 26

et pour plaire aux touristes, se disent volontiers Touareg, alors qu'ils ignorent tout de ce peuple, en sont géographiquement fort éloignés et n'ont aucun point commun avec lui. À moins qu'ils ne l'emploient dans sa signification d'origine, Touareg "les hommes de la dune", mais on peut en douter. Certaines personnes, peu initiées au monde saharien et peu soucieuses de précision, adoptent volontiers cette appellation, sans chercher plus loin, et désignent ainsi, dans une même confusion, tout nomade du Sahara: les Touareg, bien sûr, mais aussi les Berbères du sud du Maroc, les R'Gueibat et les Maures et tous ceux qui, ici ou là, portent le voile: Haoussas, Peulhs, Songhaïs, Djermas, Arabes, ... Cela fait beaucoup de monde. Un certain journaliste, accompagnant le "Rallye avions" sur l'ancienne ligne de l'aéropostale, avait écrit à l'escale de Goulimine, dans le sud du Maroc: "Les Touareg sont là". Une approximation de près de 2 000 kilomètres car je ne pense pas que Goulimine ait jamais vu un seul Touareg si ce n'est, autrefois, quelque razzieur en opération de guerre ou fait prisonnier. Des familiers du Sahara algérien emploient aussi le terme de Targui pour désigner un beau et grand chameau comme beaucoup de chameaux touareg le sont. A force d'être employé de manière un peu anarchique, le mot Touareg ainsi galvaudé en est arrivé à n'avoir plus grande signification pour en avoir beaucoup trop. Nous sommes en pleine confusion, en pleine déviance de vocabulaire, bien dans l'esprit du siècle où beaucoup réclament le droit de s'exprimer, même s'ils n'ont rien à dire, et avec une terminologie qui n'appartient qu'à euxmêmes. Par respect de la dignité des uns et des autres, il me semble qu'il serait bien de ne pas les confondre et de restituer à chacun leurs propres nom et personnalité.

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C'ÉTAIT AUTREFOIS

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