//img.uscri.be/pth/3a2a8f59c570cab5f1d78341270dbad8364c407c
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

HOMO SCHIZOPHRENICUS

De
158 pages
Notre société diffuse à un niveau mondial le modèle d'un bonheur matériel qui créé quelques difficultés mentales chez certains d'entre nous. Des produits nouveaux viennent nous obséder tous chaque jour. Dans le même temps des scissions s'installent dans nos esprits, nos coeurs; Les relations avec nos proches s'exaspèrent, deviennent cahotiques. Notre société semble conduire l'être humain vers une situation pathologique, schizophrénique.
Voir plus Voir moins

HOMO SCHIZOPHRENICUS

Collection Conversciences dirigée par Philippe Brenot
A l'aube du troisième millénaire, le champ scientifique éclate, les-disciplines en mutation s'interpénètrent, convergence d'attitude pour le décloisonnement des connaissances. « conversciences » se veut le carrefour de réflexion dans, sur et au-delà de la science, lieu d'élaboration pluri- et transdisciplinaire. « conversciences » accueille ainsi des ouvrages de synthèse multi-auteurs (la Mémoire, tomes l et II), des actes de réunions à thème (les Origines, Langage, Sociétés), ainsi que des essais transdisciplinaires. Au-delà du clivage des disciplines et de la dichotomie sciences exactes-sciences humaines, « conversciences » crée un espace d'interaction pour que conversent les sciences en conversion. Les Origines Langage Sociétés La Mémoire (Tome I) La Mémoire (Tome II) La Lecture (Tome I) La Lecture (Tome II) La Lecture (Tome III) L'analyse critique des sciences Le statut du malade Les rythmes Lesfigures de la forme La théorie générale de l'évolution Faut-il brûler Darwin? Le recours de la science au mythe Le paradigme de la filiation Le corps et ses discours Du "système" à la torah Le singe, l'enfant et l'homme. Essai d'éthnopsychanalyse des interactions sociales Jacques JAFFLIN, Critique de la raison scientifique Marc de CECCAITY, L'aube des savoirs et des dieux, 1997. Christian POIREL, Le cerveau et la pensée. Critique des fondements de la neurologie, 1997

@ L'Harmattan, ISBN:

1997

2-7384-5851-3

Jean-Claude BENOIT

HOMO SCHIZOPHRENICUS
Mais où sont passés les gens normaux?

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Hommages

C'est tout d'abord à vous, lectrices et lecteurs, que j'exprime une -sincère gratitude. Vous qui acceptez ce voyage au pays difficile d'aujourd'hui. Chacun des éditeurs rencontrés au cours de mes efforts pour passer du manuscrit au livre - l'expérience d'une quinzaine d'ouvrages antérieurs - m'a enseigné à sa façon que ma tâche était de convaincre à l'achat le maximum de gens. Je souhaite un peu plus: votre lecture. Merci de le comprendre. Je précise que ce livre est fait pour une lecture rapide.

Dans le brouhaha contemporain, il faut aller vite, "au plus pressé". La confusion ambiante tient à ce que nul n'échappe à ce fait: l'explosion de la Vérité sous l'afflux illimité de multiples vérités. Nul n'est prophète en son pays, et il n'existe plus aujourd'hui qu'un seul pays, le monde, où mille prophètes se confrontent. Alors? Alors, l'amitié reste notre planche de salut, limitée, mais que chacun peut ou doit consolider, par exemple grâce à l'humour. L'amitié, et son soutien, l'humour, se développent dans la chance de la rencontre et l'effort de la réciprocité. J'exprime donc ici ma reconnaissance à la chance et aux efforts en commun qui ont créés pour moi de tels liens clairs et amicaux, en particulier avec les autres membres du Comité de rédaction de la revue Thérapie Familiale, Guy Ausloos, Yves Colas, Daniel Masson, Maggy Siméon, comme avec mes compagnons de l'Institut d'Etude des Systèmes Familiaux, des plus anciens, Jacques Beaujean, Denis Roume et Brigitte Waternaux, aux plus récents, Ignacio Garcia Orad. Anne-Marie Gamier, Anna Kaplan, Francesca Mosca.
Ce livre est un hommage à l'oeuvre de Gregory Bateson (1904-1980), anthropologue de génie, créateur de la théorie écosystémique. Il sut découvrir les lois de la communication, tant en anthropologie ou en éthologie que dans la pathologie mentale. Nous lui devons les notions nécessaires au décodage psychologique et social du monde contemporain. Mes remerciements les plus vifs vont au Professeur Edouard Zarifian pour son aide dans mon projet et au Docteur Philippe Brenot qui permit sa réalisation.

6

AVIS

Psychiatre, j'ai fait carrière dans les services publics pour adultes. Le besoin fondamental des patients, plus ou moins graves, s'exprime ainsi: "Je désire être compris." Mille obstacles se dressent entre eux et nous. L'angoisse, la dépression, l'excitation, le délire, l'ambivalence et les bizarreries. S'ajoutent souvent la pauvreté, la laideur et l'âge, sans omettre d'autres éléments dans l'aspect physique, le ton et la mimique, repoussant toute bonne volonté. La simplicité de leur demande latente - "je désire être compris" - et la façon repoussante dont cette démarche s'exprime vis à vis de médecins, de psychologues et de soignants secourables, caractèrise la spécialité psychiatrique. Comment un thérapeute peut-il écrire à propos d'un malade qu'il est repoussant? Un mot qui arrête. Qu'existe-t-illà, qui fait si peur?

La douleur est un fait médical. Elle incite à rechercher une maladie. Même une souffrance locale a tendance à diffuser à tout mon être. Je ressens celui-ci comme lieu global de cette peine. Le médecin l'apaise dés que possible. Antalgiques. Et cette autre douleur, la douleur morale et l'angoisse avec ses "somatisations" ? Est-elle médicale, cette menace qui envahit mon corps et mes relations? Un danger intense menace donc ma vie; mon "tissu relationnel" part en lambeaux. Seul! Seul, on ne peux plus rien. On n'a plus la ressource de sortir de soi-même. On ne se comprend plus. A qui se raccrocher d'autre quand on perd les liens sûrs, l'attention des proches, les réponses d'autrui? "Plus personne à qui me raccrocher", montrent-ils, ces "malades-là". Dans ce livre, je m'inspire de ces rencontres avec eux et elles, et de ce qui rend leur douleur repoussante. Contrairement à ce que des Savants affirment, cette douleur-là n'appartient pas au Cerveau. Ce n'est pas une vraie "maladie", pour laquelle il suffira d'obtenir un diagnostic, une ordonnance, ou une opération. Cette douleur-là, invraissemblable, c'est la panique ou la rage d'être repoussé, la folie. Le monde de notre temps, est out of joint, complètement disloqué selon l'expression de mon gourou, l'anthropologue anglo7

américain Gregory Bateson, dans son livre Mind and Nature. A necessary Unity (Trad.. fr.: La nature et la pensée). Il a-poussé ce cri d'alanne écologique à la fin de sa vie, en 1978. Avec lui, et avec bien d'autres, nous constatons que nous évoluons tous vers un modèle anti-humain, catastrophique. lei, je donne à ce modèle contaminant l'étiquette d'une fonne extrême de la pathologie mentale, la schizophrénie. Nous nous dirigerions vers une nouvelle espèce humaine, l'homo sapiens sapiens schizophrenicus. Plus simple, plus clair: homo schizophrenicus. Voiei notre nouvelle écologie humaine: une écologie inhumaine. Cette question: "mais où sont donc passés les gens normaux?" tente de préciser ce diagnostic avec humour. Humour, quand même. Un de nos penseurs, Alphonse Allais, écrivait il y a plus de cent ans: "Dieu a sagement agi en plaçant la naissance avant la mort; sans cela que saurait-on de la vie." Hâtons-nous donc ensemble. Les Savants et les gens normaux Les Savants nous gâtem de leurs milliers d'inventions. Ils foncent vers de nouvelles découvertes, à la vitesse du progrès, sans se poser les questions que se posent les gens nonnaux, vous et moi. Les Savants ne découvrent pas le savoir utile à ceux qui veulent rester panni les gens normaux, liés à un réseau relationnel vivant. Les gens normaux: ce sont ceux qui savent comment la vie s'apprend par des relations entre humains, dans des liens fiables. Certes, n'oublions pas le confort moderne, nécessaire: la vie s'apprend mieux dans de liens confortables. Et les Savants créent les Robots qui nous assistent et nous donnent le bien-être du consommateur de tant de Produits. Les Savants sont-ils responsables de la raréfaction des gens normaux? Le fait est - vous le constatez - que les gens normaux diminuent en nombre tandis que les Savants se multiplient. Ayant voulu comprendre mes malades, je perçois une hypothèse face à ce phénomène inquiétant, repoussant en quelque sorte, lui comme eux. La causalité de ce fait indiscutable est multifactorielle, difficulté principale de nos sciences humaines, dites d'ailleurs sciences molles pour les séparer des sciences sérieuses, pures et dures. Le travail du Savant se soumet à la méthode expérimentale, aux vérifications objectives et à l'honnêteté des propos. Pour lui, par principe, seules existent des Sciences pures et dures. Leur loi crueHe dit que toute découverte sera dépassée par une découverte ultérieure. Tout problème est à régler scientifiquement. S'il ne l'est pas aujourd'hui, il le sera demain. Le Savant ne s'occupe pas de l'humain. Les gens normaux ne sont pas un problème scientifique mais un problème anthropologique... du grec anthropos, humain. Les sciences humaines et molles, ce sont des histoires humaines. L'intérêt affectif découvert dans mon métier est 8

né de cas rencontrés et vécus en tant qu'êtres humains. Pour comprendre une histoire humaine, le thérapeute doit s'approcher de ces gens a priori repoussants, les avoir accompagnés en eux, et chez eux d'une cenaine façon. Autres sciences molles: pédagogie, sociologie, et médecine, je crois. Chacun de nous peut et doit sans doute accepter une cenaine dose de souffrance mentale. Pour Bateson, les comportements pathologiques qui surviennent chez des gens normaux sont des créations personnelles, proches de faits tels que l'humour, l'an, la poésie, etc.: "Ma théorie ne distingue pas entre elles ces sous-espèces. Dans mes concepts, rien ne détermine si un tel individu deviendra un clown, un poète, un schizophrène, ou telle composition des trois". Notre seul recours, ce genre d'humour. "Fin et spirituel sous une apparence de niaiserie et d'obscurité" Comment améliorer la défense et l'emploi des sciences humaines? Dans ce livre, je propose la méthode de l'oxymore. Oxymore? Une formule chimique, un animal antédiluvien ou une plante rare des tropiques? Non. L'oxymoron, en grec appanient à la rhétorique, à l'an du discours. Il désigne un propos fin, spirituel, sous une apparence de niaiserie ou d'obscurité. Il naquit de l'ingénieuse alliance de deux sens opposés: oxy, c'est-à-dire aigu, pointu, parfaitement juste et môros, c'est-à-dire lourd et absurde. Mes chapitres auront donc cette apparente niaiserie, pour un lutte à conduire avec votre alliance contre un nombre immense de majuscules. Vous et moi, nous panageons aveuglément l'espoir que l'espèce humaine garde une pan de son âme sur notre petite terre. Mais la maladie Majuscule nous menace tous. Elle se répand comme une épidémie foudroyante. Que la pointe acérée de l'oxymore vienne à notre secours! En vrac quelques formes de la peste moderne: Progrès, Savoir, Sciences Exaçtes, Information, Express, En Temps Réel, Mondial, Mégapole, Ethique (eh oui !), Pragmatique, Technologique, Rénovation, Investissement, Mutati0l), Participat,ion, Expansion, Performance, Contrôle, Convergence, Evénement, Epoque, Besoins, Interrogations, Dérive, Hard, Opinion, Superproduction, Free, Best, Méga... et mille autres actuels et à venir. De plus, les "combinés" : Performance- Rénovation, Tempête-d'Opinion, Rigueur-dans-Ia-Dérive, Hard-Technologies, etc. On voit même parfois trois ou quatre fragments s'assembler, stade pré-monem de la maladie: Performancepar-Tern pête-de-Rigueur -Soft...

Vous découvrirez l'oxymore dans Prédire n'est pas expliquer, petit ouvrage du mathématicien René Thom, qui propose la Théorie des Catastrophes. Il intitule cette dernière une semi-philosophie, modestie rassurante chez un grand mathématicien. Les images et les 9

métaphores, que redoutent tant les Savants des sciences dures, René Thom les accueille avec sympathie. Promenez-vous dans le diagramme de la page 137 de son livre, dessin de ce que l'humain vit et pense. Montez depuis la mer de l'Insignifiance et depuis les forces inhumaines des sciences pures jusqu'aux sommets de la Signifiance, là-haut. Ici les majuscules ont un Sens. Constatez sur ce dessin que La Vérité a pour une part son origine dans Lessommets de L'Absurde, du Paradoxe et de

LaPoésie. Au dessous du sommet, La crête de L'Oxymore domine le torrent des sciences expérimentales et de la biologie faite dans les cages des laboratoires. Avec l'oxymore, nous restons à mi-chemin entre métaphore et réalité, et proches des sources du Fleuve du Sens. René Thom est un savant pour qui les sciences humaines existent ! Proche du paradoxe et de l'absurde mais aussi de la poésie, la fausse naïveté de l'oxymore clarifie notre regard. L'aide dialectique Le subtil et le spirituel se cachent donc derrière une apparence de niaiserie. Paradoxe? Absurdité? Poésie: le poète crée un langage personnel mais il sait l'offrir à autrui. Mais: ce petit mot nous signale l'appui de la pensée dialectique, opposition volontaire et active des contraires, qui se dépassent pour nous livrer un sens neuf. L'humain conteste la logique trop froide des grands Mots qui éloignent du concret et il conteste les Certitudes du Savant. Mais, il aime les jeux, et l'humour et la poésie. De Gaston Bachelard, savant et poète, cette brève formule: "L'homme est l'être entrouvert." Les humains peuvent communiquer ouvertement et s'émouvoir en réciprocité. Encouragé par Bachelard, je répète: L'âmeest L'organehumain de la croissance de notre vie, humaine et individuelle, parmi d'autres humains. La théorie éco-systémique de Gregory Bateson explore l'intensité disparate des rclations dans lesquelles nous sommes plongés, et qui exige de nous en effet une "pensée complexe", selon Edgar Morin. Cette théorie conduit vers une pragmatique: elle aide dans les actions humaines. Elle facilite les réponses aux pressions excessives de l'environnement. Le chapitre suivant est consacré à Gregory Bateson. Seul chapitre sérieux de ce livre, il vous incitera peut-être à voir immédiatement au-delà: Ivresse, Rêve ou Sexe. Pourquoi pas. Soyez libres.

la

BA TESON, Gregory:

L'être humain, lorsqu'il est saisi dés l'enfance dans des messages paradoxaux et des contextes discordants, est entraîné vers un "état pré-schizophrènique", comme celui observé chez les enfants qui sont en risque de passage vers l'autisme. Cet état fut décrit pour la première fois en 1956, par Gregory Bateson et une équipe de chercheurs (Don Jackson, Jay Haley, J. Weakland) à l'hôpital psychiatrique de Palo Alto, en Californie ("Vers une théorie de la schizophrénie"). Au passage, voici la définition courante du terme autisme: "repliement sur soi-même, pensée détachée de la réalité extérieure" (Le Robert). Elle me convient ici. Le savoir psychologique nous rapproche-t-il de la sagesse personnelle? Chaque science humaine est-elle un savoir pour vivre avec autrui? Prenant en considération "l'être humain et son environnement", encouragé par le message des chercheurs de Palo Alto, l'oxymorien s'intéresse à l'individu et à ses relations créées, relations humaines, ambiguës puisque souvent dubitatives, angoissantes ou ironiques. Les gens normaux onL pu franchir heureusement l'initiation pré-schizophrènique, caractéristique de notre civilisation, dominée par les Savants, les Robots et les Produits. Nous essaierons de le comprendre ensemble, si vous Ie vouIez bien. Le chemin caché qui découvre l'humain tout en accueillant les sciences de l'homme - biologie, neurologie, psychologic, sociologie, éthologie - est celui où Gregory Bateson a plongé sa lucidité, parcourant leurs territoires depuis son adolescence à Cambridge auprès d'un père généticien, la jungle de Nouvelle Guinée, puis celle des Etats-Unis, avec la sociologie et des échanges sur la cybernétique naissante, et ces champs de son travail de psychothérapeutechercheur à l'hôpital psychiatrique pendant dix années, puis au Pacifique, avec son oeuvre éthologique. De nombreux articles et quatre livres - ma-gni-fi-ques - ont inscrit définitivement ce long et complexe voyage dans les sciences de la vie, au niveau communicationnel. Dans sa vision foncièrement évolutionniste, il prend à son compte la formule philosophique des classiques:natura naturans et natura naturata, la nature naturante et la nature naturée. Les auteurs 11

scolastiques du XIlème siècle avaient emprunté cette fonnulation dialectique au philosophe rationaliste arabe Averroës. Celui-ci distinguait les vérités révélées et les vérités rationnelles, ,mais les plaçait sur le même plan. Cette thèse fut condamnée par l'Eglise au XIIIème. L'anthropologue sans chaussettes. Gregory Bateson a de l'humour. Le channe de son oeuvre écrite tient à cette compréhension d'une complexité humaine naturelle, attitude propre à un "observateur-participant" de ces êtres étranges, les humains. Son biographe David Upset (Gregory Bateson. The legacy of a scientist) nous donne ce détail pittoresque: Bateson n'a porté de chaussettes que le jour où il maria sa fiIJe Marie-Catherine, née de son propre mariage avec Margaret Mead, cette autre anthropologue d'excellence. Habitude du terrain sauvage. Né le 9 mai 1904, il est appelé à sa naissance Gregory en hommage à Gregor Mendel. Confère l'agenda de sa mère, Béatrice: "Fils né. Gregory, d'après Gregor Mendel. Beau. Yeux bleus. Excellente santé." William Bateson, son père, est l'un des premiers généticiens. On lui doit le nom de cette science. A 21 ans, le jeune biologiste devient anthropologue. Il part à 23 ans en NouvelleGuinée. Après deux séjours chez les Jatmul de la rivière Sépik, il publie Naven, à Cambridge (La cérémonie du Naven) en 1936. En 1940, il s'installe définitivement aux Etats-Unis. Son anticonfonnisme, dans le domaine scientifique et social, n'eut d'égal que la réussite de son projet: l'étude des façons dont les êtres humains apprennent à communiquer. Non seulement nous, les humains, mais aussi les mammifères supérieurs, ces "domestiques" qui nous sont proches. Un animisme affectif foncier nous incite, dés l'enfance, à ce "totémisme": "En tant qu'analogie, le totémisme est à la fois plus approprié et plus sain que l'analogie, qui nous est familière, qui voudrait relier gens et société aux machines du dix-neuvième siècle" (Mind and Nature ). Puisqu'il est question d'analogies vécues, voici l'exemple de l'ordinateur: "Maintenant considérons un moment la question de savoir si un ordinateur pense. J'affinnerai qu'il ne le fait pas. Ce qui «pense» et s'engage dans «les essais et erreurs» Ide la penséel c'est l'homme plus l'ordinateur plus l'environnement. Et le lignes Itracéesl entre homme, ordinateur, et environnement sont purement artificielles, des lignes fictives. Ce sont des lignes coupant les voies au long desquelles infonnaLion ou différence sont transmises. Ce ne sont pas des frontières dans le système pensant. Ce qui pense est le système total qui s'engage dans l'essai et l'erreur, lequel est l'homme plus l'environnement." (Steps to an ecology of mind; trad.. fr.: Vers une écologie de l'esprit, T. II) 12

L'espoir de comprendre, chez une enfant curieuse. "Vers une écologie de l'esprit" débute par des métalogues. Allusion au dialogue socratique, les métalogues bat~soniens consistent en huit entretiens, dialogues entre une fillette et son père, avec la grâce et l'échange face aux complexités du savoir. Ceci évoque la situation familiale. Bateson a rencontré Margaret Mead, sur le terrain, en Nouvelle-Guinée. Ils se marient en 1936 et mènent une oeuvre commune jusqu'en 1946, puis se séparent. Marie-Catherine, née en 1939, vit intensément le climat intellectuel où sont plongés ses parents. Elle deviendra plus tard anthropologue elle-même. Six de ces textes correspondent à la période de 1948 à 1954, durant laquelle Gregory Bateson et Margaret Mead participent à des groupes de travail pluridisciplinaires consacrés en particulier à la cybernétique. Le septième date de 1969. Le dernier conclut Mind and Nature. Bateson précise ainsi sa définition du "métalogue": un dialogue où deux participants discutent d'un thème délicat et la structure de cette
conversation est en conformité avec le sujet traité.

Bateson propose un exemple qui lui est cher: "On peut noter que l'histoire de la théorie de l'évolution est inévitablement un métalogue entre l'homme et la nature /qui se mettent à dialoguer/, dans lequel la création et l'interaction des idées doivent nécessairement être un exemple de processus évolutionnaire,"

Why do things get in a muddle? "Pourquoi les choses se mettent-elles en fouillis ?", telle est la première question de la fillette curieuse à son père si savant. Le père, surpris: "Que veux-tu dire? Choses? Fouillis ?" Certes, il s'agit de cette chambre où naît le fouillis tout naturellement, chez une fillette. Celle-ci reconnaît n'être pas si ordonnée que ça. On oppose "en fouillis" à "bien rangé". Oui, mais quand les parents rangent, ils ne donnent pas toujours la bonne place à la chose qu'ils rangent, telle poupée ou tcllivre favori, par exemple. Selon le père, il y a plus de façons pour les choses d'être mal rangées qu'elles n'en ont d'être bien rangées. Toute la science s'accroche à cela. Dans le cinéma, celui qui fait le film est capable de mélanger les lettres de DONALD, par exemple, puis comme par magie les faire se ranger à leur bonne place. Alors ce fouillis devient un nom. Oui, mais la fillette dit qu'il yale truc de faire le film à l'envers. Le père répond qu'il voulait seulement préciser que dans la vie réelle cela ne se passe pas ainsi. Oui mais, dit la fillette, pourquoi font-ils ça, les gens du cinéma? Le père s'irrite. Il ne pensait pas à ces gens-là. Il voulait dire que les choses ne sont jamais filmées à l'envers dans la vie. Alors,

13

automatiquement, on pense qu'il y a une vraie raison pour que les choses se passent comme elles se passent. Et ça surtout quand on peut montrer que cette manière-là est la plus fréquente. Et de plus les six lettres de DONALD, jetées sur la table, on peut les avoir en des millions de fouillis différents. Face à cela, on peut opposer ce mot DONALD, lui tout seul. Mais, dit la fillette, les cinéastes pourraient faire un autre mot avec ces lettres, par exemple OLD DAN. Mais ce n'est pas le problème, s'irrite le père: "J'essayais de te dire pourquoi les choses surviennent de la façon pour laquelle il y a plus de façons qu'elles arrivent. Et maintenant, c'est le moment de se coucher". Rangeons! La fillette prolonge un peu. Le père reconnaît qu'il faut que quelqu'un ait dit d'abord comment les choses étaient désignées comme "rangées", ou "en ordre". Peut-être était-ce des gens qui espéraient gagner à coup sûr, comme les parieurs pour les courses. Mais nous savons qu'il y a une infinité de voies pour le fouillis et qu'ainsi les choses vont toujours vers le mélange et le fouillis. Qu'en pensez-vous? Si besoin, lisez ici le chapitre Ordre, ou Ivresse.
Why do Frenchmen? Cinq ans plus tard, 1951, la loi de l'entropie évoquée ci-dessus le désordre et, avec la néguentropie, l'ordre - est bien apprise. La cybernétique dans les échanges entre nous, ce n'est pas seulement tourner en rond, mais c'est aussi s'apprendre réciproquement des idées, ou plutôt s'apporter des informations, en montrant des
différences.

Le nouveau sujet, c'est la complexité de la communication. Par exemple, les Français quand ils parlent agitent leurs bras. Pourquoi? demande la fillette qui a bien grandi. Ils pourraient s'arrêter de le faire, comme elle peux s'arrêter de sourire? Elle les trouve ridicules et même excités! Le père ne pense pas qu'ils sont tout le temps excités! Mais, que penserait-elle si soudain, en lui parlant, le Français s'arrête de bouger les bras? Elle dit qu'elle aurait un peu peur, le croyant en colère. Pour le père, la question est: que dit un Français à un autre Français en agitant les bras? Il dit peut-être à l'autre type qu'il n'est pas en colère, en effet. Plus compliqué: quand on sourit, par exemple, ne peut-on mentir avec le visage, comme au poker, De quoi parle-t-on en général? Du temps, des ice-cream, du sport? La fille sait que ce sont des informations. Mais qu'est-ce qu'une information? Quant le père revient de la pêche, on ne parle pas du poisson qu'il aurait attrapé ou non. Sujet délicat, qui crée souvent un silence entre eux. Le père n'aime pas beaucoup les blagues sur les poissons qu'il n'a pas pêché. Quittons ça. On dira que les conversations peuvent aussi porter 14

musique.Créativité?

sur autre chose que des politesses ou des regrets. Les gens peuvent parfois découvrir ainsi quelque chose qu'ils ne savaient pas auparavant. Donc il y a les "simples mots", et puis les autres, ceux qui s'accompagnent de gestes, ou d'un sourire, ou d'une grimace. Mais existe-t-il vraiment de "simples mots" ? Après tout, les animaux se contentent de gestes et de sons. Les mots furent inventés par nous. Et puis vinrent ensuite la grammaire et les maîtres d'école. Qu'arriverait-il si on repartait en arrière? Selon le père évidemment, on ne pourrait qu'aboyer ou miauler, agiter les bras, et rire, grogner ou pleurer. Certes, cela pourrait être drôle, si l'on en faisait une sorte de ballet, avec des danseurs qui font leur propre
.

(Cf. le chapitre Communication, ou Marchands. Sans doute: Duo conjugal.) Papa, ces conversations sont-elles sérieuses? "About games and being serious", ce métalogue nous entraîne vers une épistémologie... souriante. Les Anglais utilisent deux mots,
game et play pour un seul mot français, jeu. Disons alors: game

"un jeu", et play = jeu, et to play = jouer. Les gens trichent, dit la fille, quand ils ne savent plus comment jouer. Cela prouve bien que jouer, c'est sérieux, répond le père. Mais alors nous sommes en plein fouillis, s'exclame-t-elle. Le père répond que leurs conversations lui plaisent beaucoup. Elles évitent les clichés. Ce vieux mot français concerne les phrases et les idées toutes faites que l'on se contente de répéter. Mais d'ailleurs sans ces clichés nous deviendrions fous. Ce n'est pas tricher, non plus, que de jouer avec des idées et des pensées. Le père et la fille sont d'accord pour jouer ensemble plutôt que contre, certes un peu en compétition mais seulement contre des idées toutes faites, déjà trop construites. La fille demande s'ils ont des règJes, comme dans tout "jeu"? Le père pense qu'elles leur sont imposées par ces formules toutes faites qu'ils ont critiquées, avec l'espèce de glu qui les fait tenir debout, on peut dire de la logique. Alors, comment s'en sortir? Il nous faudrait découvrir ces autres règles qui empêchent de tomber dans le fouillis qui rend fou. Mais Je père dit ne pas savoir à quel "jeu" ils jouent en ce moment. Réponse de la fille: "Papa, n'est-ce-pas toi qui les fabrique, nos règles ?" Le père le reconnaît et même sait qu'il les change constamment. Mais pas toutes à la fois, certaines seulement. Ne doit-il pas le dire, alors? Il répond que c'est compliqué, parce qu'il faudrait savoir quelles sont les règles qui permettent de changer de règles du jeu. Le thème de leur "jeu" est justement de découvrir ses règles, tout en jouant: "C'est comme la vie, avec son "jeu" qui se 15

=

propose de découvrir ses règles, toujours changeantes et hors d'atteinte." Pour la fille, cela ressemble au jeu des jeunes animaux. Mais: "Dis, Papa, pourquoi jouent-ils les jeunes animaux? Réponse: "Je ne sais pas." (Cf. de nombreux chapitres: Sexe, Rêves, sans doute.)
Papa, "combien" tu sais?

Dady, how much do you know? A cette question directe, il faut répondre précisément. Voilà tout Bateson: "D'après le poids de mon cerveau, j'ai une livre de savoir, ou peut-être seulement une demilivre. Mais je préfère parler de mon savoir et des savoirs comme quelque chose de tricoté, des idées qui forment ensemble une toile." La fille propose alors de mesurer ce tissu. Peut-être mais il s'agit plutôt d'un tissu à trois ou quatre dimensions. On ne sait pas bien. Les choses s'ajoutent les unes aux autres, mais les idées, les morceaux de savoir se multiplient entre eux, dirait-on. C'est de l'arithmétique, proteste la fille! Pourquoi pas. Rappelons-nous le "jeu" des vingt questions. On pense à une personne ou une chose et l'autre est sûr de trouver quoi avec ses vingt questions, parmi plus d'un million de choses. Avec le jeu des vingt questions, le plus important est de poser d'abord les questions les plus larges, vivant ou chose, animal ou humain, etc. et ensuite d'aller toujours vers les plus précises. Ils reviennent à l'arithmétique. Celle-ci interdit par exemple d'additionner des oranges et des kilomètres, parce que ce sont des idées différentes, dit le père. Mais on peut les multiplier ou les diviser, les unes par les autres. Cela fait tant d'oranges par kilomètre. Autre exemple, plus clair: des kilomètres multipliés par des heures. Cela s'appeJle un voyage. La fiJle: peut-on aussi les diviser? Pour le père cela va de soi: des kilomètres divisés par des heures, cela fait des kilomètres-heure, la vitesse. Ou, quand le taximètre les multiplie, cela fait des dollars. La fille a fait l'expérience, une fois, d'ajouter deux pensées ensemble, "c'est le printemps" et "c'est l'été". Cela n'a pas marché. Elle a obtenu cette idée seulement d'ajouter les deux idées. Le père: tu ne peux pas additionner deux idées, tu peux seulement les combiner. Lafille : et toi, pourquoi n'utilises-tu pas les trois autres quarts de ton cerveau? Le père: tu vois, j'ai eu moi aussi des professeurs. Ils m'ont rempli un quart de mon cerveau de brouillard. Et j'ai lu des journaux, avec les idées des autres dedans, encore un quart. Je crois que le dernier quart manquant tient au fait que, moi aussi, j'ai essayé de penser. (Cf.: Journaux, bien sur, ou retour vers Avis.)

16

Pourquoi les choses ont-elles des contours? A la question de la fille: "Why do things have outlines?", le père se demande si leurs conversations ont elles aussi des contours? Absurde, pour la fille: "Je parle des choses, bien sûr." Selon le père, le poète William Blake, qu'il admire beaucoup, disait que les hommes sages voient les contours et alors qu'ils les dessinent. Mais il disait aussi la même chose pour les fous! Il avait très mauvais caractère et injuriait les uns et les autres. D'ailleurs le père s'irrite, lui aussi: "Il avait bien raison, la tolérance mélange tout, ah oui!" La fille pleure. Le père la console et ajoute: "Je parle seulement des gens qui prêchent leur fouillis et qui appellent cela de la tolérance." Calmée, la fille reprend: "Pourquoi cette question des contours vous irrite-t-elle autant lui et toi? " Selon le père, la Science veut rendre les choses claires et c'est bien, mais quand on essaie de dessiner les contours des conversations, on ne trouve que des exemples du genre de la partie de croquet d'Alice aux pays des merveilles. La fille se souvient en effet que les boules étaient des hérissons, les maillet,> des flamants roses, et aussi que les arceaux étaient formés par les cartes-soldats. Et tout le monde bougeait. Pauvre Alice! "Mais, voilà, dit-elle: ils étaient vivants! Le père, content de cette bonne réponse: "Vois-tu, s'il s'était agi de boules pas bien rondes, ou demailletstordus.Alice aurait pu apprendre, malgré tout. Mais avec les choses vivantes, cela n'allait pas du tout. D'ailleurs, c'est bizarre. On dirait que le fait de pouvoir apprendre rend ceux qui apprennent encore plus imprévisibles! Voici donc, nous avons Lracé un nouveau contour, avec cette ligne qui sépare les choses vivantes des auLres, les machines, les pierres, les autos. " Alors cette conversation aujourd'hui a-t-elle un contours? Pour le père, c'est certain, mais ils ne le sauront qu'à la fin. (Cf: Logis, ou Rêves.) Pourquoi un cygne?

Une jeune fille s'intéresse aux ballets. Alors: Why a swan? "Papa, dans le ballet du lac, la danseuse est une vraie personne. Elle n'est pas un vrai cygne. Et dans Pétrouchka, la poupée devient une personne, qu'en penses-tu ?" Pour le père, la danseuse paraît plutôt être une sorte de personne. Et elle est en même temps une sorte de cygne. La fille commente: est-ce ainsi qu'on peut comprendre les ballets, l'art et tout ça ? On peut s'embrouiller avec ces jeux de mots. Le père dit que pour les Français, par exemple, «espèce de "chameau"!» est plus injurieux que "chameau !" tout seul. 17