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Homosexualité et procréation: les prémices d'un matriarcat?

De
308 pages
Cette étude cherche à comprendre l'influence du contexte social dans le processus d'avoir un enfant dans un couple homosexuel et d'en analyser les répercussions sur le plan social. La question centrale étant ici celle de l'engendrement qui reste un point mort de la sociologie française. Spontanément rattaché à la biologie et à la psychologie, il n'est pas pour autant sans signification sociale.
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Homosexualité et procréation : les prémices d’un matriarcat ?

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr © L’Harmattan, 2006 ISBN : 2-296-01650-2 EAN : 9782296016507

Cyril DESJEUX

Homosexualité et procréation : les prémices d’un matriarcat ?
Analyse stratégique du processus de décision d’avoir un enfant dans un couple homosexuel

L’Harmattan 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Könyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L’Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa – RDC L’Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L’Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.
Dernières parutions

YANG Xiaomin, La fonction sociale des restaurants en Chine, 2006. Gérard DESHAYS, Un illettrisme républicain, 2006. Alain CHENEVEZ, De l’industrie à l’utopie : la saline d’Arcet-Senans, 2006. Yolande BENNAROSH, Recevoir les chômeurs à l’ANPE, 2006. Nicole RAOULT, Changements et expériences, expérience des changements, 2006. Hélène BAUDEZ, Le goût, ce plaisir qu’on dit charnel dans la publicité alimentaire, 2006. Stéphane JONAS, Francis WEIDMANN, Simmel et l’espace : de la ville d’art à la métropole, 2006. Pauline V. YOUNG, Les pèlerins de Russian-Town, 2006 (édition originale 1932). Evelyne SHEA, Le travail pénitentiaire : un défi européen, 2006. Régine BERCOT, Frédéric DE CONNINCK, Les réseaux de santé, une nouvelle médecine ?, 2006. Gérard REGNAULT, Valeurs et comportements dans les entreprises, 2006. Keltoum TOUBA, Le travail dans les cultures monothéistes, 2006. Maryse BRESSON (dir.), La psychologisation de l’intervention sociale, 2006.

Remerciements

Ce travail a été le fruit de six années de réflexion sur la question homosexuelle et je tiens à remercier les personnes qui ont contribué à mener à bien ce travail sur les parents homosexuels : François de Singly (directeur de mémoire) et Olivier Schwartz (deuxième membre du jury) qui m’ont guidé dans ce travail, les professeurs de l’IPSA à l’Université Catholique de l’Ouest, en particulier Pascale Moulévrier (directrice de mon mémoire de maîtrise), Dominique Desjeux qui m’a toujours soutenu dans mes démarches, Sophie Alami pour ses conseils méthodologiques, Éric Fassin et Éric Verdier pour avoir concédé à me donner de leur temps, les personnes interrogées qui ont accepté de témoigner, mon entourage pour leur douloureux travail qui a été de corriger mon orthographe.

Sommaire
INTRODUCTION LE CONTEXTE DE LA RECHERCHE 15

I. DEFINITION DU THEME DE RECHERCHE 17 II. L’APPROCHE DU TERRAIN 19 A. CORPUS D’ENTRETIEN 19 B. LA METHODE D’INVESTIGATION 24 III. ANALYSE DE LA PRATIQUE 29 29 A. LIMITE DES OUTILS D’INVESTIGATION 1. L’approche qualitative pour une approche de la diversité 29 2. Les données statistiques de l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens : quelle représentativité ? 30 3. Cinq couples suffisent-ils pour étudier la diversité des 35 pratiques ? 4. L’entretien et l’observation pour une description des pratiques 37 5. L’influence théorique pour une sociologie empirique 38 B. LE SOCIOLOGUE COMME SHAMAN DES PAYS OCCIDENTAUX : ENTRE IMPLICATION PERSONNELLE ET 39 REGARD CRITIQUE 47 IV. MORPHOLOGIE CONJUGALE DES ENQUETES A. SIMONE ET FRANÇOISE OU L’HOMOPARENTALITE D’HIER 47 B. PAUL ET JEAN-CHARLES OU ENTRE HOMOPHOBIE ET 51 HOMOPHILIE 52 1. Le genre : socle de l’homophobie 2. « Culture homosexuelle » : représentation ou réalité 54 sociale ? 9

FEMININ

58 1. La théorie Queer : un outil de déconstruction du social 58 61 2. L’homoparentalité comme famille D. LUCIEN ET MARCUS OU LA FAMILLE CONTRE LE 64 COUPLE E. ÉDOUARD ET THIERRY OU L’ENGENDREMENT A LA 67 MODE HOMOSEXUELLE V. OBJECTIF PRINCIPAL DE L'ETUDE 71

C. CLARISSE ET GLADIS OU L’HOMOPARENTALITE AU

CHAPITRE1 PROCESSUS DE DECISION D’AVOIR UN ENFANT DANS UN COUPLE HOMOSEXUEL 75
I. LES PETITES ANNONCES COMME MIROIR DE 77 L’HOMOPARENTALITE II. EVALUER LES POSSIBILITES 83 A. IMPOSSIBILITE BIOLOGIQUE 83 B. IMPOSSIBILITE JURIDIQUE 84 III. L’EXPRESSION DU DESIR D’ENFANT : DESIR 86 D’ENFANT OU DESIR D’ETRE PARENT ? IV. LA CONSTRUCTION D’UNE OPINION POSITIVE OU 91 NEGAVITE A. DEUX POLES D’OPINION : ENTRE LE POUR ET LE 91 CONTRE B. MODELE D’EVALUATION « INDIVIDUELLE » : ENTRE 92 COUT ET BENEFICE V. PRISE EN COMPTE DES CONTRAINTES 97 A. LA CONTRAINTE DE L’ENGENDREMENT 97 B. LA CONTRAINTE DE LA FILIATION 99 C. LA CONTRAINTE DU COUPLE 101 D. LA CONTRAINTE ECONOMIQUE 103 10

E. LA CONTRAINTE SPATIO-TEMPORELLE 106 VI. LE CHOIX DE CONCEPTION 109 A. LA PROCREATION MEDICALEMENT ASSISTEE : DU 109 GENITEUR CONNU AU GENITEUR INCONNU B. LE RAPPORT SEXUEL : LA RENCONTRE D’UN SPERMATOZOÏDE ET D’UN OVULE OU LA RENCONTRE D’UN 111 HOMME ET D’UNE FEMME ? C. L’ADOPTION : UNE ALTERNATIVE A L’ENGENDREMENT 114 BIOLOGIQUE D. MATERNITE POUR AUTRUI OU UN ENFANT A TOUT PRIX 116 VII. LA CONFIGURATION PARENTALE CHOISIE POUR 119 ELEVER UN ENFANT A. UNE FAMILLE DE « QUATRE PARENTS » 119 B. UNE FAMILLE « SANS SECOND PARENT » 122 125 C. UNE FAMILLE « SANS PERE » 127 D. UNE FAMILLE « RECOMPOSE » E. UNE FAMILLE « SANS PARENT BIOLOGIQUE » 129 F. UNE FAMILLE « SANS MERE » 130 VIII. AVOIR UN AUTRE ENFANT 132 132 A. UN PROJET HOMOPARENTAL « REUSSI » B. LES FONCTIONS DE LA PARENTE 135 1. Concevoir et/ou engendrer l’enfant 136 137 2. Nourrir et protéger 3. Instruire et former 138 4. Avoir des droits et des devoirs vis-à-vis de l’enfant 139 5. Doter l’enfant à la naissance d’un nom, d’un statut social, de droit 139 6. Avoir le droit d’exercer certaines formes d’autorité sur l’enfant et de le punir 140 7. S’interdire d’entretenir des rapports sexuels avec cet enfant 141 C. UN PROJET HOMOPARENTAL « RATE » 141 IX. CONCLUSION CHAPITRE 1: UN PROCESSUS MARQUE 144 PAR LA MERE Transition: 147 11

CHAPITRE2 L’INFLUENCE DU CONTEXTE SOCIAL SUR CE PROCESSUS DE DECISION : ENTRE LEGITIMITE ET ILLEGITIMITE 151
I. A. 1. 2. 3. 4. 5. 6. B. C. D. II. A. ESPACE FAMILIAL LE COMING OUT AUPRES DE LA FAMILLE Réaction de type violente Réaction de type rationnel Réaction de type passive Réaction de type complexe Réaction de type bienveillante L’influence des frères et sœurs DEPART DE CHEZ LES PARENTS : LE POIDS DE LA RELIGION: UNE SOCIALISATION SEXUEE AMBIGUË ESPACE PROFESSIONNEL LE TRAVAIL COMME ESPACE DE SOCIABILITE 153 153 153 158 159 160 160 162 163 166 169 175

176 III. ESPACE AMICAL A. « S’INCLINER VERS UNE NOUVELLE FAMILLE » B. LA VIE SOCIALE COMME VECTEUR « D’HOMOSOCIALISATION » IV. CONCLUSION CHAPITRE 2 : VERS UNE
RECONNAISSANCE SOCIALE A. MECANISME DE LEGITIMATION SOCIALE B. INEGALITE D’ACCES A L’ENGENDREMENT

175 NORMATIF B. STIGMATISATION ET IDENTITE SOCIALE AU TRAVAIL 183 183 187 191 191 196 201

Transition :

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CHAPITRE3 ENTRE MIMETISME ET INNOVATION 205
I. UN PROCESSUS MARQUE PAR LA NEGOCIATION 207 A. ENTRE INCERTITUDES ET NORMES SOCIALES 207 1. La dynamique de décision : entre le rationnel, l’imaginaire et les contraintes de situation 207 2. (Homo)sexualité et (homo)parentalité : une alliance contraignante 211 B. LE CONJUGAL ET LE FAMILIAL : UN MARIAGE DE 214 RAISON ? C. LE SECOND PARENT : LE PRIMAT DU BIOLOGIQUE ? 218 II. L'ARTICULATION ENTRE SEXE ET SEXUALITE 224 A. L’EXPRESSION DU GENRE DANS UN COUPLE DE MEME 224 SEXE 227 B. L’ARRANGEMENT DU SEXUEL C. L’EXEMPLE DES PAYS-BAS 229 II. UN NOUVEAU CONTROLE DE LA FECONDITE 231 A. UNE BATAILLE DE PERDUE POUR LE PATRIARCAT ? 231 B. LE DEGRE DE PARTICIPATION DE L’HOMME ET DE LA 235 FEMME DANS L’ENGENDREMENT III. L’HOMOPARENTALITE : LES NOUVEAUX HABITS DE 241 LA FAMILLE CONTEMPORAINE A. LE MATRIARCAT « PRIMAIRE »: DU MYTHE A LA 241 REALITE B. LE MATRIARCAT « SECONDAIRE » : VERS UNE NONDOMINATION DES SEXES 244 C. LE CAS DE FAMILLE « SANS MERE » : UN CONTRE EXEMPLE ? 248 IV. CONCLUSION CHAPITRE 3 : DE LA CONTRADICTION 251 THEORIQUE A LA REALITE EMPIRIQUE A. LE GENRE : ENTRE LE SOCIAL ET LE BIOLOGIQUE 251 B. LA DECISION D’AVOIR UN ENFANT : ENTRE CHOIX 255 STRATEGIQUE ET CHOIX CONTRAINT 13

C. L’HOMOPARENTALITE COMME SYSTEME D’ACTION
CONCRET PRIS DANS DES CONTRAINTES SOCIETALES

258

CONCLUSION PERSPECTIVE ET OUVERTURE 265

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES 272 REFERENCES DE MAGASINES, CINEMATOGRAPHIES ET 284 AUTOBIOGRAPHIES HOMOSEXUELS REFERENCES INTERNET, CONFERENCE ET JOURNAUX 285 REFERENCES DE TRAVAUX DE RECHERCHES 287 UNIVERSITAIRES NON PUBLIE ANNEXE 1 : COUPLES INTERROGES 288 ANNEXE 1 BIS : CONVERSATION INFORMELLE 290 ANNEXE 2 : GRILLE D’ENTRETIEN 292 ANNEXE 3 : EXEMPLE DE CHARTE D’ENGAGEMENT PARENTAL SIGNE EN 2003 PAR UN ANCIEN ADHERENT DE 295 L’APGL ANNEXE 4 : LE GENRE SENS DESSUS DESSOUS (ARTICLE
TIRE DU MEMOIRE DE MAITRISE FAIT SOUS LA DIRECTION 296 DE PASCALE MOULEVRIER)

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Introduction Le contexte de la recherche

. Définition du thème de recherche
Cette étude a pour but de comprendre l’influence du contexte social dans le processus de décision d’avoir un enfant dans un couple homosexuel et d’analyser quelles peuvent en être les répercussions sur le social. La question centrale de cette étude est celle de l’engendrement ou, d’une manière plus générale, celle d’avoir un enfant (impliquant aussi la possibilité d’adoption). Ce thème reste, en grande partie, un point mort de la sociologie française. L’engendrement que l’on rattache spontanément à la biologie ou à la psychologie, n’est pas sans signification sociale. Bien au contraire, c’est une action collective qu’il convient d’analyser pour comprendre le passage du couple à celui de famille. D’autant plus dans le contexte homosexuel qui apparaît comme quelque chose de plus atypique. Mais c’est en travaillant sur ce type de population que l’on peut mettre en lumière des éléments sociaux que l’on n’arriverait pas forcément à faire apparaître en travaillant dans un contexte hétérosexuel. Les éléments sociaux que fait apparaître ce processus ne sont pas tant les rôles parentaux (bien qu’étant liés, ils peuvent transparaître en second plan) que les rapports du couple à l’engendrement ou au fait d’avoir un enfant. En outre il est important de contextualiser ce processus de décision et de ne pas l’autonomiser du social. Cela demande de saisir le contexte social et de comprendre dans quelle mesure la famille, les amis et le travail jouent un rôle dans le passage de couple homosexuel à celui de « famille homoparentale ». Si ce travail limite le questionnement du contexte social à l’étude de l’environnement familial, professionnel ou amical, c’est qu’il fait suite à un travail mené en maîtrise qui mettait ces contextes en avant comme les principales instances de légitimation (ou de non légitimation) du couple homosexuel et homoparental. En fonction de la 17

tolérance de ces différents espaces sociaux vis-à-vis de l’homosexualité, il y aurait un impact sur le désir d’enfant, l’opinion positive ou négative d’avoir un enfant, la manière de percevoir les contraintes, le choix de conception, la « configuration » parentale que l’on voudrait pour élever l’enfant et le fait d’envisager un autre enfant. Les 6 éléments qui viennent d’être énumérés font partie du processus de décision d’avoir un enfant. Ce processus marquerait un changement ou une transformation sociale. L’intérêt de cette étude est de comprendre en quoi l’homoparentalité produirait à la fois des formes innovantes et mimétiques de la famille.

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II. L’approche du terrain
. Corpus d’entretien
Pour réaliser cette étude, des couples homosexuels hommes et femmes ont été interrogés sur le processus de décision d’avoir un enfant. Cela implique que les homosexuels qui ne se considèrent pas en couple, ou ceux qui se considèrent en couple mais n’ont pas de logement commun, ne sont pas pris en compte (le corpus est simplifié pour mieux cerner les différences qui peuvent exister entre les gays et les lesbiennes). De même les couples homosexuels ayant eu un enfant issu d’une union hétérosexuelle antérieure, (la décision est antérieure au couple homosexuel) ne sont pas pris en compte. Par contre, des couples qui ne veulent pas d’enfant ont été interrogés pour tenter de comprendre ce qui pourrait être un frein à la décision d’avoir un enfant. Pour construire ce corpus d’entretien, il était important de faire attention à deux choses. D’une part il faut bien voir que le terme d’« homosexualité » est récent. Selon Michel FOUCAULT, ce sont les discours scientifiques, surtout médicaux, du siècle dernier qui ont contribué à transformer la vision de pratiques sexuelles, qui avant ne relevaient pas d’une catégorie spécifique, en une catégorie sociale : l’ « homosexualité ». Ce qui donne ainsi naissance à un nouveau personnage, « l’homosexuel »1. Il est donc important de prendre en considération ce que suggère Rommel MENDES-LEITE 2:
MENDES-LEITE. R s’interroge sur la sexualité et l’homosexualité(s) dans Le Sens de l’altérité. Penser les (homo)sexualités. L’Harmattan, Paris, 2000, p. 19-23 2 il envisage la construction sociale des sexualités comme un processus dynamique, lié aussi bien à l’imaginaire socioculturel (rattaché à la moral social) qu’aux transformations subies par les sociétés par l’action de variables diverses (exemple : le SIDA). MENDES-LEITE. R, Le sida et la (re)construction de l’imaginaire
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il faut distinguer comportement ou pratique homosexuel(le) et identité homosexuelle. Les pratiques et l’identité sont bien évidement liées, cependant cette distinction est faite pour dissocier les individus qui ont des pratiques sexuelles avec des personnes de même sexe mais qui ne se disent pas homosexuels, et ceux qui ont des pratiques sexuelles avec des personnes de même sexe et qui se disent homosexuels. On prendra plus en compte l’identité dans le sens où un individu s’insère dans un groupe, en partageant ou en créant un ensemble de marques culturelles, une identité. D’ailleurs par cette définition, nous nous rapprochons de la notion de « communalisation » de Max WEBER1. Une personne homosexuelle serait donc une personne ayant des relations sexuelles avec des personnes du même sexe et se considérant homosexuelle. Cette définition insiste sur le sens que l’individu donne à sa pratique. De là découle l’importance que le couple interrogé se reconnaisse en tant que couple. D’autre part, on peut noter que la notion de couple homosexuel est quelque chose de nouveau qui se cristallise en 1999 avec le PACS. De la même façon, l’existence du couple (pas seulement homosexuel, mais aussi hétérosexuel), à notre époque, n’a rien à voir avec son existence à un autre moment de l’histoire. La notion du couple comme nous le concevons aujourd’hui est propre à notre contexte spatio-temporel. Par exemple, il est anachronique de parler de couple à l’époque de l’antiquité grecque. Agnès FINES précise qu’à cette époque, seuls les hommes pouvaient adopter et que ce n’était pas un projet de couple2.
social des sexualités. In L'insertion sociale, GUTH. S (sous la dir.), l’Harmattan, Paris, 1994. p. 143-156 1 WEBER. M, Économie et société. Plon, Paris, tome1, 1972. p. 78-79 2 FINE. A, Adoption, filiation, différence des sexes. In homoparentalité, état des lieux, GROSS. M (sous la dir.). Eres, Ramonville Saint-Agne. p. 31-44

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Afin que les entretiens soient comparables, il fallait interroger des couples qui ne soient pas trop récents. Un couple homosexuel interrogé avait eu un enfant au bout de trois ans et demi de couple. De même il serait inapproprié d’interroger des personnes trop jeunes. La plus jeune mère interrogée avait 25 ans au moment de la naissance de l’enfant. Ces éléments ont alors été pris comme référent et les couples interrogés sont donc ensembles depuis au moins 3 ans et ont plus de 25 ans. En effet, on peut supposer qu’un couple où les conjoints auraient moins de 20 ans ou qui vivraient ensemble depuis moins d’un an, ne se positionnerait différemment face à la décision d’avoir un enfant. Il serait alors plus difficile de comprendre l’influence du contexte social sur ce processus de décision. En effet, les divers âges de l'existence sont marqués par l'enfance, l'adolescence, la jeunesse, l'âge adulte, la vieillesse. Chaque étape marque un moment de la vie, mais le passage de l'une à l'autre est souvent une frontière floue qu'il est difficile de définir précisément. La jeunesse est un passage transitoire, une période de nomadisme entre deux pôles de sédentarisation (adolescence et âge adulte)1. Les signes qui marquent le passage de la jeunesse à l'âge adulte sont l'entrée dans la vie active, le départ de chez les parents, la mise en couple2. Cependant cette vision empruntée à Olivier GALLAND est réductrice de la complexité sociale qui entoure ce moment si particulier de la jeunesse. C'est une
Enquête sur la sociabilité des jeunes et leurs rites de passage à travers le café OZ à Paris. DESJEUX. D, TAPONIER. S, JARVIN. M, Regard anthropologique sur les bars de nuit. PUF, sciences sociales et sociétés, Paris, 1998. p. 113-121 2 En utilisant le concept d’ « entré dans la vie adulte » GALLAND. O cherche à éviter les pièges d’une démarche nominaliste. Cependant, en contre partie, il tend vers une approche qui apparaît, semble-t-il, comme trop essentialiste et peu adapté à une population homosexuelle (en particulier pour le départ de chez les parents et la mise en couple). GALLAND. O, Sociologie de la jeunesse. Armand Collin, Paris, 1997. p. 135-170
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phase d'instabilité où l'on expérimente les choses de la vie, où l'on transforme ses repères de l'adolescence pour créer ceux qui constitueront ceux de l'âge adulte. C'est aussi dans cette période que l'on expérimente les essais conjugaux. C'est un moment d'apprentissage de la vie en couple. Le choix de la population interrogée a été fait en sorte qu’il n’y ait pas une amplitude d’âge trop forte. Cependant le terrain fait, malgré tout, que les enquêtés vont de 25 ans à 47 ans. Il sera important de faire attention à cette variable dans l’analyse, en particulier pour le désir d’enfant. Par la suite, d’autres critères qui paraissaient importants, pour avoir un corpus diversifié, ont été sélectionnés1. Le sexe a été la première donnée à ne pas perdre de vue : il était intéressant d’interroger aussi bien des hommes que des femmes. Il était important aussi d’avoir des couples qui s’inscrivent différemment dans le processus de décision d’avoir un enfant avec des projets de parentalité différents : un couple d’hommes ne veut pas d’enfant (Jean Charles et Paul) ; un couple d’hommes a eu un enfant avec un couple de lesbiennes (Édouard et Thierry) ; une personne en couple a décidé d’avoir un enfant sans l’accord de son conjoint (Lucien et Marcus) ; un couple de lesbiennes a eu un enfant sans que le père soit présent (Clarisse et Gladis) ; un couple de lesbiennes, aujourd’hui séparé, a eu un enfant qui a actuellement 25 ans (Simone et Françoise). Les éléments sociaux comme la religion ou le milieu social… doivent être présents dans l’élaboration du corpus pour avoir des couples variés. Tous ces couples interrogés, sauf un, habitent Paris ou la région parisienne. Cinq couples qui paraissaient pertinents pour l’analyse, ont été sélectionnés. Cependant, sont aussi utilisés, l’autobiographie de Claire Altman2, Myriam
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Annexe 1 : couples interrogés ALTMAN. C, deux femmes et un couffin. Ramsay, Paris, 2005

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Blanc1 et un entretien de seconde main, fait auprès d’un avocat, pour affiner certaines de mes analyses dans le processus de décision d’avoir un enfant dans un couple homosexuel. Il ne faut pas considérer ces autobiographies comme des écrits scientifiques, mais plus comme des entretiens non-directifs. Ces récits sont alors décortiqués à partir de la grille d’analyse utilisée pour les entretiens. L’analyse des pratiques est alors moins précise car elles peuvent être romancées ou enjolivées, cependant une autobiographie implique une certaine introspection sur soimême qui permet de faire ressortir des éléments sousjacents au processus de décision. Les entretiens permettent aussi de les faire ressortir, mais plus difficilement ou de manière moins précise. En outre une vingtaine de couples homosexuels ayant des enfants ou disant en vouloir, et moins d’une dizaine n’ayant pas d’enfant et n’en voulant pas, ont été entretenus. Ces « conversations » n’ont pas été officialisées en entretien, cependant, elles ont contribué à la construction de l’objet d’étude et à l’analyse qui a pu être faite2. Elles ont été recopiées de mémoire sur un carnet de terrain. Il est alors difficile d’avoir les mots exacts qui ont été prononcés, cependant cela permet de réunir d’avantage de précisions sur certaines pratiques qui participent au processus de décision d’avoir un enfant. En outre, l’un des intérêts majeurs de ces conversations est justement leur côté informel. Elles laissent la personne dans son environnement, entourée de ses repères, tels que des personnes qu’elle connaît qui peuvent la mettre en confiance. Cela peut minimiser le statut de sociologue du chercheur et renforcer son statut d’être humain en donnant à ses questions la forme d’une conversation plus que d’un entretien. Bien que ces questions soient en lien direct avec
BLANC. M, et elles eurent beaucoup d’enfants…Le bec en l’air, Paris, 2005 2 Annexe 1 bis : conversation informelle
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l’objet d’étude (et ne sont donc pas une simple conversation au sens commun du terme), l’enquêté ne matérialise pas forcément le but de ces questions de manière aussi consciente que lors d’un entretien approfondi. Il peut alors se sentir moins disséqué ou analysé dans son intimité et livrer plus facilement certaines informations qui auraient été plus compliquées à obtenir en entretien formel. Afin de différencier ces conversations informelles, des entretiens, elles seront mises au discours indirect et il sera indiqué en bas de page le couple auquel cela renvoie.

B. La méthode d’investigation
Différentes entrées ont été utilisées pour accéder au terrain et interviewer ces couples. Premièrement une annonce a été passée auprès du CGL (Centre Gay et Lesbien) et un contact a été pris avec l’APGL (Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiens). Cependant cela n’a pas abouti. Deuxièmement, la 3ème conférence sur l’homoparentalité organisée le 25 et 26 octobre 2005 par l’APGL a permis de faire la connaissance de couples homosexuels désirant avoir des enfants. Troisièmement le réseau social de quelques personnes a permis d’accéder à d’autres couples homosexuels avec des enfants. Le site Internet www.gayvox.fr (site homosexuel de rencontre) a été utilisé pour avoir un contact avec un autre couple. Ces entretiens ont tenté d’être menés selon la méthode que préconise Hubert TOUZARD : chaque conjoint doit être interrogé séparément puis ensemble.1 Cependant, il n’a pas été possible de le faire pour chaque couple en raison du temps qu’étaient prêts à accorder certains interviewés. Tous ont accepté d’approfondir, après l’entretien, certains thèmes par le biais d’internet. Il
1

TOUZARD. H, Enquête psychosociologique sur les rôles conjugaux et la structure familiale, in monographie française de psychologie N°13, centre national de recherche scientifique, Paris, 1967. p. 19-50

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est arrivé de n’interroger qu’une seule personne du couple ou les deux conjoints du couple ensemble. Les informations obtenues dans le premier cas, sont plus centrées sur ce qui peut être caché à l’autre et le vécu personnel de l’interviewé. L’entretien est alors plus fluide et plus précis au niveau des pratiques (exemple : Clarisse). Dans le second cas, cela permettait de saisir au plus près la vie privée du couple et ses rapports de communication avec une plus forte interaction. Mais l’entretien est alors plus difficile à diriger et pouvait perdre en précision (exemple : Paul et Jean Charles). Les deux approches étaient très intéressantes, mais cela aurait été plus complet s’il avait été possible d’interroger, séparément, tous les membres qui participaient aux processus de décision. C'est-à-dire qu’il aurait pu être pertinent d’interviewer les deux conjoints, mais aussi, dans le cas de projet de coparentalité, d’interviewer le père biologique, la mère biologique et leurs compagnons. Enfin il n’est arrivé qu’une fois que chaque membre du couple soit interrogé séparément puis ensemble. Les réinterroger est discutable : cela ne fonctionne pas forcément et cela peut même desservir. Il est important de bien amener les raisons d’un troisième entretien. En effet pour Lucien et Marcus, il a semblé nécessaire de faire un troisième entretien qui les réunissait tous les deux (ce qui n’était pas forcément nécessaire pour les autres couples) car ils avaient un désaccord évident sur le projet d’avoir un enfant. Les réinterroger ensemble a permis de mieux comprendre les difficultés que ce projet avait posées et mieux comprendre la participation de chacun dans l’éducation de l’enfant. Cette raison n’a pas été donnée pour refaire un entretien, afin d’éviter de les « fermer » ou de les rendre suspicieux. Il a fallu donner une tournure positive qui ne laisserait pas penser à un jugement négatif. Il a été dit que leur situation était intéressante et originale et que cela méritait un approfondissement pour avoir une bonne analyse. Ils ont 25

accepté, apparemment, assez spontanément et sans réticence. La grille d'entretien a été élaborée1 à partir de la délimitation de l’objet d’étude, et deux entretiens de couples homosexuels avec enfant qui ont été fait l’an dernier. Bien que les questions puissent apparaître comme directives, les entretiens ont été semi-directifs. Par exemple, pour la famille, il est difficile de savoir s'il faut prendre en compte les grands-parents. Pour cela, on peut partir des interviewés pour saisir la place des grandsparents chez les personnes interrogées et approfondir si cela semble pertinent pour comprendre le processus de décision d’avoir un enfant. Les entretiens ne se limitent donc pas à la famille nucléaire au sens de François de SINGLY2, mais ils ne prennent pas forcément en compte la famille souche au sens de Martine SEGALEN3. Bien qu’en sciences sociales, parenté (qui prend plus en compte les relations familiales dans la famille étendue) et famille (qui prend plus en compte l’unité conjugale) ont longtemps été opposées, il apparaît qu’empiriquement, ces deux notions peuvent être complémentaire.4 On peut aussi noter que dans la grille d’entretien il y a des questions qui concernent l’éducation de l’enfant (afin de mieux cerner la configuration parentale choisie) et la possibilité d’avoir un autre enfant. En terme de processus de décision, avoir un enfant pourrait s’arrêter à la naissance de celui-ci. Un processus s’inscrit dans la continuité et il est difficile d’en déterminer le début. Cependant, en ce qui concerne la fin, il est important de boucler la boucle. Il faut donc interroger jusqu'après la
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Annexe 2 : grille d’entretien SINGLY (de). F, Sociologie de la famille contemporaine. Nathan (collection sociologie 128), Luçon, 1993 3 SEGALEN. M, Sociologie de la famille. Armand Collin, Paris, 2000 4 LA PAGE. M-C, Le couple et ses lignées. Mémoire et enjeux de filiation en milieux populaires. Mémoire de DEA sous la direction de DECHAUX. J-C. Dossier d’étude N°64, CNAF, 2005

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naissance de l’enfant pour comprendre s'il pourrait y en avoir un deuxième et donc recommencer un processus. C’est dans ce sens qu’il parait pertinent de poser ces questions. L’approche de l’étude est donc qualitative et se veut compréhensive. Le but est de comprendre la rationalité que les enquêtés donnent à leur décision et la réinterprétation qu’ils peuvent en faire : « la rationalité se diversifie en fonction de la dynamique de décision »1. C'est-à-dire qu’elle peut paraître rationnelle pour l’individu qui prend la décision et irrationnelle ou « absurde » pour quelqu’un d’extérieur à la décision. Afin de se détacher du discours et de saisir le sens social qui s’en dégage, il a été mené en parallèle des recherches théoriques. La majorité de ces références est sociologique, bien que certaines touchent à d’autres domaines des sciences sociales tels que l’histoire, la philosophie ou la psychologie. Ces autres références ont pour but de donner un autre éclairage permettant ainsi d’affiner l’analyse et d’éviter certaines erreurs. Puisqu’en terme d’analyse sociologique, ces autres références sont discutables, il est important de les manier avec parcimonie. D’ailleurs Stéphane BEAU met bien en garde sur le fait qu’« il existe de nombreux ouvrages parascientifiques, inutiles à consulter, ou pis encore, dangereux, parce qu’ils légitiment certains préjugés, en général constitués politiquement, en les faisant passer pour des hypothèses sérieuses. »2 En outre, cette étude s’appuie aussi sur des magazines homosexuels afin d’avoir un meilleur aperçu de la population homosexuelle et de mieux s’en imprégner. Cependant, en aucun cas, ces textes n’ont de valeur sociologique. Ils sont à prendre comme des matériaux de
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DESJEUX. D, Les sciences sociales. PUF (collection Que sais-je ?), Paris, 2004. p. 15-38 2 BEAUD. S et WEBER. F, Guide de l’enquête de terrain. La découverte, Paris, 1997. p. 75

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seconde main traduisant des représentations, et non comme des analyses sociologiques de la réalité. Pour que les matériaux de description sociale soient les plus pertinents possible, il est important de les lier aux apports théoriques. En effet le courant pragmatique souligne bien le fait que la production sociologique soit inscrite dans la connaissance de l'objet et non dans la description de l'objet.

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III. Analyse de la pratique

Stéphane BEAU et Florence WEBER1 expliquent que l’enquêteur « doit sans cesse analyser ce qui se passe en le rapportant à ce qu’il fait ». C'est-à-dire qu’il doit expliciter les conditions objectives qui rendent de son point de vue. Afin d’avoir une analyse la plus objective possible, il est donc important que je m’arrête sur les limites méthodologiques de mon travail. En essayant d’objectiver ma pratique, deux difficultés principales ressortent : mon rapport personnel à l’objet d’étude et la manière d’utiliser mes outils d’investigations.

A. Limite des outils d’investigation
1. L’approche qualitative pour une approche de la diversité

Lors de la soutenance de thèse d’Emmanuel GRATON le 25 janvier 2006 sur la paternité gay, un élément important de la méthode qualitative semble avoir été mal employé ou, du moins, mal exprimé par Emmanuel GRATTON. Ce dernier parle de ses entretiens en terme « d’échantillon représentatif » par rapport aux données chiffrées de l’APGL. Cependant deux termes paraissent mal utilisés ou pouvant prêter à un contre sens. D’une part le mot « échantillon » est davantage utilisé pour les méthodes quantitatives fournissant des éléments statistiques pouvant être analysés en terme de quantité, c'est-à-dire de « plus » ou de « moins ». Pour des entretiens, il peut être plus approprié de parler de corpus. D’autre part, les entretiens n’ont pas pour prétentions d’être représentatifs, bien au contraire, le but est d’interroger le plus de cas de figures différents que l’on retrouve dans la population étudiée. Ainsi les entretiens ne
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BEAUD. S et WEBER. F, Guide de l’enquête de terrain. Op. cit. p. 296-298

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font pas apparaître une quantité, mais une diversité de pratiques. Emmanuel GRATTON a interrogé 27 hommes homosexuels qui ont désiré et/ou réalisé leur paternité, ou bien se sont impliqués, à un titre ou à un autre, dans une forme de paternité sociale. Ces entretiens à eux seuls ne lui permettent aucunement de dire que les gays sont « plus » ou « moins » comme cela vis-à-vis de la paternité. À eux seuls, ils lui permettent uniquement de parler des différentes manières d’envisager la paternité gay. Ensuite, pour découvrir laquelle de ces pratiques est la plus courante dans la société, on ne peut se référer qu’à des données statistiques, 27 hommes ne suffisant pas à faire une analyse quantitative. Dans ce sens, l’échantillon est trop faible. Bien que sa formulation, pour parler de ses entretiens, paraisse inappropriée, ses analyses sont exploitables et même pertinentes car il ne s’appuie pas uniquement sur ces 27 hommes pour quantifier mais aussi sur des données chiffrées. Mais lorsqu’il sera cité, et c’est le cas pour toutes les enquêtes qualitatives qui seront citées, il sera important de garder en mémoire que les adverbes de quantité (souvent, rarement, beaucoup, peu…) n’ont pas forcément la portée générale qu’ils sousentendent. Lorsqu’il sera précisé que le référent est le nombre d’enquêtés, sans autre apport statistique, il ne sera pas possible d’en conclure que c’est le cas pour toute la population dans laquelle sont pris ces enquêtés. Sous couvert de statistique, on pourra au mieux le supposer, mais pas l’affirmer.
2. Les données statistiques de l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens : quelle représentativité ?

Même si Emmanuel GRATTON peut s’appuyer sur des données chiffrées, il est important de souligner que

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