//img.uscri.be/pth/f65a4622f66ed2f5692895b85287d52c9aeb5306
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 20,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Homosexualité intime

De
279 pages
Existe-t-il un lien entre viol et désir homosexuel ? C'est fort possible, à en voir le vécu de certaines personnes homosexuelles, même si cela ne fait pas plaisir à notre société de le reconnaître. Cependant, comme celles qui ont subi un viol dans leur enfance sont en minorité, mais qu'en revanche la thématique du viol est particulièrement présente dans l'imaginaire homosexuel, c'est en termes de désir, de fantasmes non actualisés et de coïncidences qu'il convient de considérer ce lien. Complété par le Dictionnaire des codes homosexuels, ce volume est suivi par une deuxième partie : Homosexualité sociale.
Voir plus Voir moins

Homosexualité intime

Questions Contemporaines Collection dirigée par JP. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Série « Globalisation et sciences sociales» dirigée par Bernard Hours
La série «Globalisation et sciences sociales» a pour objectif d'aborder les phénomènes désignés sous le nom de globalisation en postulant de leur spécificité et de leur nouveauté relatives. Elle s'adresse aux auteurs, dans toutes les disciplines des sciences humaines et sociales, susceptibles d'éclairer ces mutations ou évolutions à travers des enquêtes et des objets originaux alimentant les avancées théoriques à réaliser et les reconfigurations disciplinaires consécutives. Derniers ouvrages parus Olivier LIETARD, La fin des inégalités. Manifeste du Parti pour l'Abolition de l'Usure (PAU), 2008. Michèle MILLOT, Jean Pol ROULLEAU, Le syndicalisme autrement, 2008. Philippe ARI1\JO, Dictionnaire des codes homosexuels (Tome 1, de A à H), 2008. Philippe ARmO, Dictionnaire des codes homosexuels (Tome 2, de I à Z), 2008. Fabien GALZIN, La dictature du chiffre. Le libéralisme, la science et le « psy », 2008. Clotilde CHABUT, Parents et erifants face à l'accouchement sous X, 2008. A. B. LENDJA NGNEMZUE, Les étrangers illégaux à la recherche des papiers, 2008. E. BAUMANN, L. BAZIN, P. OULD-AHMED, P. PHELINAS, M. SELIM, R. SOBEL L'argent des anthropologues, la monnaie des économistes, 2008. Helmut F. KAPLAN, Fondements éthiques pour une alimentation végétarienne, 2008. Claudie BAUDINO, Prendre la démocratie aux mots, 2008. Pierre LUMBROSO, Libre d'être putain? Manifeste pour une prostitution choisie, 2008.

Philippe

ARI1\JO

Homosexualité intime
Le Couple homosexuel par-delà le bien et le mal

L'Harmattan

2008 <D L' Harmattan, 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://w\\\\.librairicharmattan.com di tlusion. harmattaniÎ~wanadoo. harmattan 1rÛ;wanadoo.fr

fr

ISBN: 978-2-296-06666-3 EAN : 9782296066663

À mes parents (qui s'aiment d'un amour imparfait... beau, solide, et non-hétérosexuel).

mais ô combien

Un merci spécial à Lorie, à Priscilla, à Céline Dion, aux Spice Girls, aux Drôles de Dames, à Antonia Malinova, et surtout à Claire Litvine, pour leur importante collaboration. Sans elles, ce livre n'aurait jamais vu lejour.

INDEX

INTRODUCTION Le désir homosexuel en priorité L'importance de la coïncidence La violation des trois différences de la Réalité Une peur méprisante de la culture homosexuelle L'intérêt de la réflexion sur le désir homosexuel

...

...

13 14 15 16 17 19

Chapitre I-L'HOMOSEXUALITÉ, 1 - L'inexistence de « l'homosexuel» une réalité fantasmée

C'EST QUOI AU JUSTE ? ; la personne homosexuelle,

25

..26 26 27 32 33 33 34 36 37 39 .4 ..43

Définition de « l'homosexuel» et de « la personne homosexuelle » Genèse gémellaire des termes « homosexuel» et « hétérosexuel » « L'homosexuel» est un être mythique: l'androgyne Retour à la Réalité a) La Réalité b) La réalité concrète, un mélange hybride de réalités positives et de réalités fantasmées La réalité fantasmée du couple homosexuel La réalité fantasmée de la personne homosexuelle L'identité sans preuves À vos ordres, les regards! L'auto-persuasion d'une différence fondamentale 2 - La Queer Theory: sous-entendre poétiquement « l'homosexuel» pour se soumettre à son désir homosexuel sans en assumer la responsabilité 3 - La chanson de l'évidence Justification de l'essence homosexuelle par la science Justification par l'évidence irrationnelle saupoudrée d'expérimentalisme génital

46 50 51 51

8

Coming out : a) Le coming out sur les écrans b) Les coming out dans les faits c) Faut-il faire son coming out ? 4 - Si« l'homosexuel»
existe ... ... ... ...

54 54 57 58

n'existe pas, en revanche, le désir homosexuel
... ... 62

5 - Réflexions générales sur le viol Liens entre désir homosexuel et viol: uniquement de coïncidence Plus qu'un viol réel, un fantasme Le viol fantasmé, un avant-goût improbable du viol rée1...

65 65 66 68

Chapitre II - LE DÉSIR HOMOSEXUEL. VIOL PAR L'IMAGE

TÉMOIN D'UN POSSffiLE 73

1 - Le culte des images L'adoration des images déréalisantes L'overdose 2 - Le désir de fuite de la Réalité 3 - Se prendre pour Dieu La divinité égoïste et désincarnée Le désir d'être l'androgyne Le divin artiste 4 - L'a uto-engendremen t Fabriquer de la Nature et de la Réalité Se fabriquer soi-même.. 5 - Le contre-coup désagréable de l'extase: la schizophrénie Le massacre du corps mi-icône mi-biologique L'extase La chute (libre ?) . Le nomadisme dans l'immobilité 9

74 74 77 81 82 82 84 86 89 89 90 93 93 94 96 97

Je me reconnais à peine dans ce que je me vois faire L'impression d'unité dans la cassure Le doux enfer du rêve éveillé L'absence à soi, un avant-goût de l'enfer 6 - La résolution tragico-laide de l'écartèlement schizophrénique

98 101 l 02 104 108 l 08 ..110 112

L'attraction vers la mort et la souffrance La passion destructrice pour la beauté Le désir de mort décliné en goût de la merde: le kitsch et le camp « queer »

Chapitre III - LE DÉSIR HOMOSEXUEL. TÉMOIN D'UN POSSIBLE VIOL DE LA DIFFÉRENCE DES GÉNÉRA nONS ET DE LA DIFFÉRENCE DES SEXES ...123

1 - Les masques de l'homosexualité 2 - Inceste Telle famille, tel fils homosexuel? Inceste et homosexualité Le désir d'union chamelle entre l'apprenant et son éducateur Liens entre pédophilie et homosexualité? L'adoration des enfants Les images diabolisatrices des enfants La politique « sécuritaire »envers les enfants 3 - Viol génital et fracture sociale entre les femmes et les hommes

124 ..127 127 129 129 130 .131 132 134 139

La phobie de la sexualité ..140 Les contre-coups de l'absence de séparation des sexes ou de l'excès de séparation entre les sexes ..141 La validation, et parfois la construction homosexuelle, du couple hétérosexueL ..143 4 - L'intériorisation des hommes du viol en machisme et en rejet brutal 147

L'abandon des vrais hommes; l'idéalisation homosexuelle des « machos» 10

.147

La diabolisation des hommes par les hommes gay Ces femmes lesbiennes misanthropes ou hommephobes La victoire des femmes phalliques Maman se la pète La fausse résistance à la mère 5 - Le mépris ambigu des femmes La célébration de la femme imagée a) La passion homosexuelle pour la femme violée b) La sanctification de la pin up par l'adoption/création de sa version vengeresse, Catwoman... La faute impardonnable.. La misogynie homosexuelle inattendue La misogynie enrubannée de rose a) Les bonnes intentions
b) Le tri 0

148 150 ..151 ..153 .154 156 156 158 .159 ..161 .165 167 167

... .. .. ...

.. ..

.. .. .. ... .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ... .... ... ... .. ... .. .. .. ..

168

c) L'amitié« fille à pédé »/« l'homosexuel» d) L'amitié femme lesbienne/homme gay 6 - La dualité de l'amour homosexuel L'amour homosexuel a-t-il la force de l'amour femme-homme non-hétérosexuel? Une réalité connue mais peu affrontée L'extériorisation des problèmes conjugaux 7 - L'amour merveilleusement irréel

169 173 176

.176 182 187 191 191 194 ..198 202 206 ..206 218 220 221

Beau comme un film (?) La violence du rêve fusionnel des jumeaux L'amant-objet.. Le désir fou de se substituer à l'amant réifié 8 - Le revers de médaille de la sincérité Le désir cannibale. Sije t'aime, prends garde à toi... Les Fils de Valmont et de Merteuil.. A - Les stratégies d'amour élaborées 11

a) La stratégie de la folle perdue b) La stratégie de la peste B - Les stratégies d'amour peu élaborées a) La stratégie de la consommation sexuelle b) Le fascinant paradoxe du libertin homosexuel C - Les stratégies sincèrement et intellectuellement bien élaborées, pratiquement et inconsciemment mal élaborées a) Les caprices du désir homosexue1... b) Le désir amoureux sincèrement théâtral 1 - Une théâtralité à prendre au sérieux 2 - Une sincérité dont il faut se méfier

221 .224 226 226 229

230 231 232 232 233

BIBLIOGRAPHIE.

...

..237

« Le prologue fut la clairière des chênes. »(Catherine l'été dernier» de Joseph Mankiewicz, 1960)

dans le film « Soudain

«À les écouter, il n'est pas abusif de parler de TABOU. Il ne s'agit pas seulement de honte. (...) Comment expliquer que des hommes - qui pour certains ont lutté des années ensemble, revendiquant le droit de disposer de leur corps, de leurs désirs, des hommes qui, contrairement à d'autres mâles, ont pris l'habitude de se rencontrer pour parler d'eux, de leur vie la plus intime n'aient jamais parlé de ces scènes de viol entre eux ? Énoncent même qu'ils n'en ont jamais discuté avec leurs compagnons après plusieurs années de vie commune... Quel est le sens de ce tabou? » (Daniel WelzerLang, Le Viol au masculin, 1988)

L'homosexualité est une réalité concrète de nos sociétés contemporaines. Nous en entendons fréquemment parler dans les media, commençons à connaître de plus en plus de personnes se définissant comme « homosexuelles» parmi nos proches, ou bien nous-mêmes nous sentons homosexuels. Ceux qui veulent éviter le sujet épineux sont mis devant le fait accompli du coming out, l'annonce publique officielle de son homosexualité, bénéficiant presque du statut d'institution sociale. Si, il Y a encore cent ans de cela, certaines personnes ignoraient jusqu'à son existence, à présent la communauté homosexuelle ne nous permet plus l'indifférence, et nous invite à nous forger notre propre opinion sur un débat de société dont nous ne mesurons pas toujours les enjeux. Beaucoup de nouvelles questions se présentent à nous. L'homosexualité est-elle un fantasme ou une réalité, une identité innée ou acquise après la naissance, une différence fondamentale écartant certains individus du reste de l'Humanité? Ou bien, est-elle une étape comme une autre dans toute sexualité humaine, un amour équivalent à l'union dite «hétérosexuelle », une vérité fondamentale de l'individu ou un désir-annexe? Quel discours tenir devant les personnes homosexuelles? Quel sens a le désir homosexuel? Faut-il faire du couple homosexuel ou du couple hétérosexuel un modèle d'union conjugale comme un autre, universalisable? Autant de problématiques que je vous propose d'aborder dans ce livre pour éclaircir ce qui reste avant tout une énigme désirante que les personnes homosexuelles ont elles-mêmes du mal à défmir. Cet ouvrage a pour objectif de donner quelques clés afin de comprendre davantage la nature du désir homosexuel, nature restant avant tout liée au fantasme (et plus rarement à la réalité) du viol, tout comme pour le désir hétérosexuel.

Le désir homosexuel en priorité: Il n'est pas facile de délivrer une parole sur le désir homosexuel, surtout depuis que la majorité des personnes homosexuelles ont pris l'habitude, sûrement parce que la société les y a encouragés, de le personnifier en elles, et de le réduire à une certaine catégorie d'actes généralement sensuels et génitaux qu'il ne provoque pas systématiquement. Or, parce qu'un désir ne compose pas à lui tout seul une identité figée et une réalité (tous nos désirs ne sont pas des réalités, et sont par nature évolutifs: nous en faisons suffisamment l'expérience au quotidien), j'essaierai donc de me concentrer en priorité sur le désir homosexuel en tant que tel, et sur ses supports iconographiques, en les laissant prioritairement dans l'univers des fantasmes et des mythes, même s'il m'arrivera d'aborder les répercussions tangibles qu'ils peuvent avoir dans la réalité concrète. Quand nous parlons d'homosexualité, il convient de distinguer quatre notions que le terme englobe dans le langage courant et qui, pourtant, ne désignent pas les mêmes choses: «l'homosexuel », la «personne homosexuelle », le «désir homosexuel », et la «personne humaine qui se cache derrière la personne homosexuelle ». Le désir homosexuel et l'individu qui se cache derrière la «personne homosexuelle» existent réellement et feront l'objet d'une étude plus approfondie dans cet ouvrage. En revanche, je crois que « l'homosexuel» - tout comme « l'hétérosexuel» d'ailleurs - n'existe pas, mais que la personne homosexuelle et la personne hétérosexuelle existent partiellement en tant que réalités fantasmées; je tenterai d'éclaircir ces notions dans le chapitre 1. Le désir homosexuel, quant à lui, est à la fois ce qui relie la personne homosexuelle à l'étiquetle de « l'homosexuel », et l'amour authentico-artificiel qui unit deux individus de même sexe. C'est un désir sexuel passionnant car il effectue de manière nonsystématique un va-et-vient entre le mythe et la Réalité. Il occupe l'essentiel de mon étude, même si, fmalement, il me semble que l'Homme occulté par le désir homosexuel compte infiniment plus que lui!.

1

Je mets homme avec un «H}) majuscule dans le sens d'« humain}) (pas de «surhomme}) fier de sa
avec

virilité). Cette dénomination inclut donc également les femmes. Tout au long de ce livre, l'homme }) un « h minuscule désignera simplement les êtres humains de sexe mâle.

14

L'importance de la coïncidence: L'étude cherchant les points communs entre les différents vécus et œuvres des sujets homosexuels et nous permettant de définir le désir homosexuel déplaît à certaines personnes homosexuelles, d'une part parce qu'elles ont à juste raison peur de se voir réduites à un portrait-robot de « Monsieur l'Homosexuel» ou de «Mademoiselle la Lesbienne» qu'elles ne sont pas, et également parce que le désir homosexuel, comme il n'unifie pas pleinement l'individu qu'il habite (tout comme le désir hétérosexuel), pointe du doigt un drame qu'elles ont/auraient vécu, à savoir un viol. Vu de l'extérieur, l'usage du terme « viol» concernant l'homosexualité peut paraître excessif et choquant. Vous verrez à la lecture de cet ouvrage qu'il ne l'est pas. Par viol, je n'entends pas nécessairement le viol génital ou physique, puni à raison par la loe, mais prioritairement la captation agréable de la réalité concrète par le paraître, l'envahissement du fantasme sur les actes, les effets brutaux d'un désir réifiant, le devenir-objet ou image. Il me semble particulièrement erroné de considérer le viol comme un fait qui apparaît toujours affreux à la personne qui le subit, le commet, ou le désire. L'un des objectifs de ce livre est de tenter de comprendre, jusqu'à une certaine limite, le viol. C'est en le diabolisant que nos sociétés actuelles ne le considèrent plus tel qu'il est, à savoir comme un acte inhumain mais aussi plaisant, magique, et désirable aux yeux de certaines personnes en panne d'identité et d'amour. La difficulté qui se pose dans le traitement de ce rapport de contiguïté entre désir homosexuel et viol est que les liens qui les unissent ne sont pas de causalité mais uniquement de coïncidence. La différence entre les deux est de taille. Pour prendre un exemple simple, si je peux assurer qu'un gros nuage noir provoque presque toujours la pluie, jamais je ne pourrai dire qu'un baromètre a le pouvoir de faire pleuvoir, même s'il indique parfois l'avènement probable de la pluie. Il n'y a pas lieu de confondre les signes et les causes. Contrairement aux liens de causalité établissant des chaînes linéaires de causes et d'effets entretenant les déterminismes moralisants, nous observons dans la logique de coïncidence des faits en tant que faits existants sans pour autant dire qu'ils sont/seront systématiquement là ou réels, «bons» ou «mauvais ». C'est pourquoi on peut considérer que le désir homosexuel (tout comme le désir hétérosexuel) n'est ni tragique ni banal, qu'il n'est pas en soi causalement violent, même si, en coïncidence, il est par nature violent. Le fait même qu'aujourd'hui
2 Le viol est défini par l'article 222-23 du code pénal comme « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol. » En France, la peine encourue est de 20 ans de réclusion jusqu'à la réclusion criminelle à perpétuité.

15

l'opinion publique oscille entre dédramatisation relativiste et catastrophisme concernant l'homosexualité montre que la réalité du fantasme de viol est bien souvent déniée et causalisée dans notre monde actuel. En montrant que le désir homosexuel d'une part n'est pas constitutif d'une identité figée, et, d'autre part, qu'il n'est pas le Désir3 profond des Hommes parce qu'il est né d'un fantasme de viol (et plus rarement d'un viol réel), les personnes homosexuelles pourront découvrir qui elles sont vraiment et quels sont les cadres des désirs qui les unifient et les humanisent le plus.

La violation des trois différences de la Réalité: Retracer imparfaitement la genèse du désir homosexuel permet d'identifier des écrans-miroirs qui barrent l'accès aux options diverses et variées proposées par le Désir profond. Mon propos n'est pas de définir précisément l'origine du désir homosexuel, puisque je la crois indéfinissable. Il me semble plus utile d'avancer des hypothèses sur les supports du désir homosexuel, supports que je tenterai de décrire relativement aux trois « roCS» de la Réalité définis par les sciences humaines et sur lesquels se fondent toute société humaine: la différence des sexes, la différence des générations, et la différence des espaces4. La différence des sexes (qui est autrement plus positive que la « différenciation des sexes» décrite par Dominique Fernandez5) veille à la reconnaissance des différences entre femme et homme: nous sommes tous nés de cette différence qui nous a faits êtres sexués, c'est-à-dire garçon ou fille, et de l'union génitale entre deux êtres différemment sexués. La différence des générations, quant à elle, marque la frontière entre adultes et enfants. Enfin, la différence des espaces s'assure du respect de la distinction entre les espaces publics et les espaces privés, et donc de la sauvegarde de la liberté et des droits de chaque Homme dans le monde. Ces trois piliers ne sont pas posés arbitrairement: ils servent de repères nous rappelant où se trouve la Réalité humanisante. Ils sont sans cesse redéfinis, étudiés, adaptés à la malléabilité des configurations humaines et des cultures, et dans le respect de la dignité des individus. Ils s'appuient sur l'expérience et les leçons que nous pouvons tirer de l'histoire
3

Je distinguerai

dorénavant

le Désir avec un « D

)}

majuscule

et la perception

subjective

du Désir énoncée

par les individus possédant cette fois des désirs avec un «d)} minuscule, plus ou moins unifiés et unifiants.
4

5 «À partir des années 1820 et jusqu'à la fin du XIX' siècle, le culte de l'argent, du rendement, de l'efficacité, lié à l'essor de la bourgeoisie, impose une différenciation des sexes.)} (Dominique Fernandez, L'Amour qui ose dire son nom, Éd. Stock, Paris, 2001, p. 214)

Je vous renvoie à Janine Chasseguet-Smirgel,

dans la revue La Nef, n° 58, 1975, p. 209.

16

de l'Humanité. Les interdits moraux que posent ces trois « rocs» nous aident à mieux vivre ensemble et à être libres. L'interdit de l'inceste par exemple, prescrit par la différence des générations, ne se montre pas favorable aux actes pédophiles, aux sévices opérés sur les enfants, à la soumission des parents à leurs enfants autoritaires, etc.. L'interdit que pose la différence des espaces vise à empêcher la violation des droits de l'Homme, les actes de violence et de voyeurisme, la censure de la presse, les meurtres, les abus de pouvoir, l'irrespect des dirigeants politiques, toute forme d'esclavage, etc.. Certains interdits nous semblent évidents. D'autres moins. Actuellement, ce sont ceux que pose la différence des sexes qui sont le plus remis en cause dans nos sociétés contemporaines. Une certaine pratique de l'homosexualité en fait partie, car l'inceste est à la différence des générations ce que certains actes homosexuels sont à la différence des sexes. Cela nous étonne, car nous n'aimerions voir dans tout ce qu'englobent les termes flous d' « homosexualité» et d' « amour» que les aspects positifs. Ce livre tente d'expliquer les raisons pour lesquelles certaines personnes cherchent à dédramatiser un désir particulier et des actes homosexuels qui ne sont ni catastrophiques ni ordinaires puisqu'ils portent atteinte à la Réalité. Homosexualité intime, le premier tome de ma réflexion sur le désir homosexuel, va aborder l'homosexualité sous l'angle de la sphère intime, et donc traiter plus spécifiquement de la différence des sexes et de la différence des générations. Le second tome (Homosexualité sociale), quant à lui, s'attachera davantage à décrire l'homosexualité d'un point de vue social, en relation avec la différence des espaces. Une peur méprisante de la culture homosexuelle: Pour décrypter le désir homosexuel, je me suis prévalu de quelques ouvrages scientifiques. Mais plutôt que d'axer mon étude à partir des livres de réflexion sur les personnes homosexuelles sans elles, j'ai préféré me limiter majoritairement aux œuvres réalisées par des auteurs qui se présentent en tant qu' « homosexuels », et à mon expérience de terrain (bars, associations, chat Internet, rencontres, sorties culturelles, etc.), tout d'abord par souci d'objectivité (ceux qui ressentent le désir homosexuel sont quand même les mieux placés pour en parler eux-mêmes), mais aussi pour montrer aux personnes homosexuelles que ce sont surtout elles qui créent leurs propres clichés et qui connaissent le mieux leurs vérités. Je suis toujours surpris de voir que beaucoup d'individus qui se disent « homosexuels» se désintéressent autant de la culture homosexuelle. Même ses plus fervents défenseurs soutiennent qu'il n'y a pas de raisons d'y croire: « La culture gtry, ça n'existe pas. Tout ça, c'est des clichés!»

17

déclare le directeur du magazine Têtu, Pierre Bergé6. Les artistes homosexuels connus passent pour des gens en général très atypiques auxquels la plupart des personnes homosexuelles refusent de s'identifier. Il est vrai qu'ils répondent rarement à leur questionnement existentiel (leur message est sensiblement le même et se distingue par sa platitude: « Il faut accepter la différence. L'important, c'est d'aimer qui on veut et d'être heureux »). Elles sont nombreuses à se sentir en total décalage avec leurs frères communautaires. Comment peut-il en être autrement? « L'homosexuel» et « l'hétérosexuel» - ces nomenclatures scientifiques créées à la fin du XIXe siècle par une certaine confrérie de savants pro-gay n'existant pas, les liens humains qui se tissent autour d'eux se basent donc fatalement sur un mensonge identitaire. L'homophobie des personnes homosexuelles envers elles-mêmes et leurs propres images les invitent sans cesse à se croire différentes de leurs jumeaux d'orientation sexuelle et à se désolidariser de la créature homosexuelle, tout en cherchant paradoxalement à s'y identifier en actes. Les références cataloguées « homosexuelles» (mère possessive, infidélité, Sida, opéra, coiffeur, etc.), et dont mon livre regorge, agaceront sans doute. C'est fatal... et peut-être tant mieux: cela dit que le désir homosexuel est un élan idolâtre du paraître plus que de l'être, s'exprimant par l'attraction-rejet de ce qu'il cherche à incarner en vain. Ainsi, se risquer à parler sérieusement du désir homosexuel signifie forcément se condamner à rentrer dans la caricature. Plus quelqu'un le définit comme une réalité personnifiable, ce qu'il n'est pas prioritairement, et plus on est tenté de lui rire au nez en lui disant que ce ne sont pas Mylène Farmer (la plus célèbre icône gay actuelle en France), le visionnage de « La Cage aux Folles », ni un entourage amical homosexuel, qui suffisent à favoriser une juste approche de la réalité désirante homosexuelle. L'homosexualité est un mélange inextricable entre un sujet sérieux qui ne se prend pas au sérieux et un sujet léger qu'il faut prendre un minimum au sérieux. Cette indétermination suffirait-elle à ne pas en parler du tout? Oui, si le désir homosexuel n'illustrait pas sur la durée l'avènement (ou l'existence) de souffrances réelles. Or, il est souvent le signe avant-coureur d'une blessure, d'une division schizophrénique du psychisme humain, comme nous le verrons plus tard. Rares sont les ouvrages où ce désir est réellement questionné par ses images sans que celles-ci soient ensuite récupérées en vue de la diabolisation d'un ennemi, ou pour la justification d'une identité éternelle déshumanisée et de l'intensité des amours homosexuelles. Par ce livre, je ne compte pas détruire les images négatives de l'homosexualité. Au contraire, j'ai envie de défendre leur existence. Je ne me positionnerai pas contre la Gay Pride, les drag-queen, la visibilité
6 Pierre Bergé, dans la revue TÉLÉRAMA p.14. (article « Y a-t-il une Culture gay? », n° 2893, le 22 juin 2005,

18

médiatique des personnes homosexuelles, le «ghetto marchand» gay, les back room, l'infidélité au sein des couples homosexuels, le PaCS et autres projets de lois en faveur de la communauté homosexuelle, l'invasion du porno dans le monde gay, etc.. Le lynchage systématique du «milieu homo» et des personnes homosexuelles est généralement utilisé en vue de la démobilisation et du procès. Il ne sert à rien: la majorité des personnes homosexuelles le pratiquent allègrement. Non seulement il ne reconnaît pas des pratiques, des modes de vies, des comportements, des souffrances, des réalités mais, en outre, il déplace le débat du désir homosexuel au décorum qui l'entoure. Au lieu de juger si tout ce qui fait la culture homosexuelle est « bon» ou « mauvais », «moral» ou « immoral », «vrai» ou « faux », au lieu de nier des réalités dans la défense ou l'opposition, il me semble plus intéressant de chercher comment un désir se symbolise en images, se manifeste parfois en actes beaux et violents, et pour quelles raisons.

L'intérêt de la réflexion sur le désir homosexuel: Parce que les personnes homosexuelles ne fantasment pas sur les individus de même sexe qu'elles par simple décision ou pur caprice, tout nous encourage à penser que le désir homosexuel est réel. Il suit une certaine logique, que nous retrouvons de manière similaire dans les couples hétérosexuels, et beaucoup moins dans les couples femme-homme unis par un vrai désir d'amour7. Il possède donc ses propres représentations et actualisations. En lisant la vie des auteurs homosexuels, en observant les échos inattendus entre leurs œuvres, en échangeant avec des personnes homosexuelles du monde entier et de tous les âges, on a l'occasion de reconnaître un même rapport désirant aux drames et aux joies de l'existence humaine, en dépit des fossés culturels préexistants. On découvre beaucoup de coïncidences troublantes: par exemple, la sur-représentation des jumeaux dans le «milieu homosexuel », une attraction pour les marionnettes, un nombre important de personnes homosexuelles parmi les cinéastes de films d'horreur, etc.. On observe des similitudes thématiques entre deux artistes que pourtant rien ne semblait rapprocher. Et celles-ci, loin d'être inquiétantes, ne font que légitimer l'existence et la réalité incertaine d'un désir homosexuel singulier. Un jour, je suis tombé par hasard sur un extrait du roman Le Baiser de la Femme-Araignée (1976) de l'écrivain argentin Manuel Puig où est décrite «une jeune fille qui monte admirablement à
7

Je développerai par la suite cette distinction capitale que je fais entre le couple dit « hétérosexuel» et le couple femme-homme désirant, car différence de taille il y a. Sur la photo instantanée, elle est à peine perceptible; sur la durée, dans la Réalité et au niveau du Désir et de la beauté, elle se repére davantage.

19

cheval, une fille qui ne parle presque pas, une jeune fille timide ou sournoise, une jeune fille qu'on utilise et qu'on laisse ensuite, une jeune fille qui raconte comment l'ancien administrateur de la propriété l'a violée, une jeune fille qu'on gifle et qu'on insulte parce qu'elle dit de terribles vérités... »8 Et j'y ai reconnu un portrait similaire de la Libertine de Mylène Farmer dans le vidéo-clip de la chanson «Pourvu qu'elles soient douces ». Incroyable. Deux mondes différents se faisaient écho sans s'être préalablement consultés, et j'en ignorais les raisons. Pourtant, tout concordait. J'en suis donc arrivé à penser que les liens qui unissent les personnes homosexuelles entre elles sont en réalité très nombreux, et que l'homosexualité est un désir beaucoup plus universel et définissable que la communauté bisexuelle ne le voudrait. C'est la non-reconnaissance de ce que j'appelle les «codes homosexuels» (encadrés dans les notes de bas et que vous trouverez répertoriés dans le Dictionnaire des codes homosexuels, un petit guide de lecture joint en annexes de ce livre) qui fait que la majorité des personnes homosexuelles ont tant de mal, aujourd'hui comme hier, à se rencontrer, à faire communauté, et à vivre l'amour. Même si l'homosexualité est aussi diverse qu'il y a de personnes homosexuelles, qu'elle est vécue et gérée de manière singulière par chacun des individus qui ressent en lui des attirances homo-érotiques, qu'elle restera une énigme à redécouvrir sans cesse, que les coïncidences homosexuelles ne pourront jamais être érigées en causalités et en grille de lecture « des homos », je soutiens malgré tout cela que le désir homosexuel se laisse partiellement élucider par ses images, et parfois par les actions qu'il impulse. Je vais donc essayer de dresser un petit panorama non-exhaustif des nombreux symboles dessinant les contours d'un même désir homosexuel, et d'expliquer pour quelles raisons certaines personnes homosexuelles partent en croisade iconoclaste/iconodule contre l'existence de leurs signes. Je dis « leurs» signes, non dans une optique minorisante et déshumanisée, mais pour prendre en compte les effets d'un réductionnisme identitaire qui existe malgré moi, et sans lequel je ne pourrais pas universaliser le désir homosexuel. Juger d'une œuvre au seul regard de l'homosexualité de son auteur est tout à fait regrettable: humainement et éthiquement, il n'y a pas à proprement parler d'« œuvres homosexuelles» (au même titre qu'il n'y a pas de « littérature féminine» stricto sensu, de « droits des enfants », ni de « culture nord-américaine» : ces dénominations catégoristes deviennent vite aberrantes et détestables une fois qu'elles servent à isoler et à déshumaniser une minorité d'individus, y compris pour prendre leur défense). Mais
8

Manuel Puig, Le Baiser de la Femme-Araignée,

Éd. Seuil, Paris, 1979, pp. 128-129.

20

sachant que la croyance au désir homosexuel peut parfois se concrétiser de manière singulière par l'action d'individus qui font tout pour le rendre effectif, je suis bien obligé de reconnaître malgré tout ses actualisations (artistiques, relationnelles, légales, sociales, etc.) en tant qu'« homosexuelles ». J'abonde dans le sens d'Emmanuel Cooper quand il écrit dans La Perspective Sexuelle (1986) que « le fait qu'un artiste soit ou ne soit pas homosexuel n'explique ni sa création ni une façon de la regarder (mais qu'en revanche), ce que nous pouvons faire avec profit, c'est de réexaminer la vie et le travail de l'artiste au-delà du secret, des préjugés et du mythe, et de chercher la présence de l'homosexualité et sa signification »9. Cooper n'invite pas à gommer l'homosexualité mais précisément à la redécouvrir telle qu'elle est, dans une perspective qui dépasse la simple condamnation du « milieu» et des personnes homosexuelles, un regard plus large et plus universellement humain qui observe des faits et des images sans en tirer des conclusions déterministes et moralisantes sur « les homos ». Une fois qu'on a commencé à reconnaître des codes en tant qu'« homosexuels» - parce que le désir homosexuel existe vraiment et agit parfois - sans les assigner systématiquement « aux homosexuels» - parce que les individus homosexuels ne sont pas que leur désir homosexuel: ce ne sont pas certaines choses qui sont vraies sur le désir homosexuel qui font « les homosexuels» -, il est impossible de ne pas dévorer le rayon gay des librairies, de ne pas lire Têtu comme une bible, de s'ennuyer lors d'un spectacle de Marcial Di Fonzo Bo, de mépriser la culture homosexuelle et les personnes homosexuelles, de ne pas s'enthousiasmer pour la Marche des Fiertés et les débats télévisés sur l'homosexualité, d'avoir honte de se balader avec ses amis « folles» dans la rue, de se réduire à son orientation sexuelle. Les personnes homosexuelles doivent honorer et aimer ce qu'elles font, se passionner pour la complexité de leur désir homosexuel exprimée en motifs. Femme endormie par-ci, vampire par-là, balcons, chats, fêtes foraines, tauromachie, chocolat, piscine, viol un soir de carnaval en été, Homme invisible, ... tout est là. Souvent, elles connaissent mal leurs vérités puisqu'elles ne désirent pas analyser leurs codes, alors que pourtant, ce sont elles-mêmes qui les ont créés. Les critiques littéraires nous orientent en général vers une «lecture second degré» de leurs œuvres, invitent à la distance presque totale en nous imposant l'idée d'un «Mystère homosexuel» insoluble. Je vous propose au contraire de prendre les personnes homosexuelles un peu plus au sérieux qu'elles - leurs œuvres et leur vie ne sont pas que de simples bouffonneries - et un peu moins au sérieux - elles ne sont pas aussi divines et monstrueuses qu'elles le
9 Emmanuel Cooper, La Perspective Sexuelle, 1986, cité dans l'article «Queer Impressions of Gustave CaiIIebot» de Jim Van Buskirk, sur Ie site www.travelstoremexico.com consulté en juin 2005.

21

voudraient. Dans le passage artistique à la parodie provocatrice ou à la tragédie mimée est exprimé un appel. Et nous avons à y répondre. Si, comme l'affirment Marc Daniel et André Baudry, «la condamnation de l'homosexualité est névrogène »10, en revanche, son explication ne me semble ni homophobe ni transférentielle. C'est justement le refus de cette dernière qui est névrogène et facteur d'homophobie, même et surtout parmi les personnes homosexuelles. La gêne concernant le désir homosexuel pourrait être uniquement de nature individuelle et culturelle, auquel cas elle n'aurait pas sa raison d'être. Mais à mon avis, elle ne se réduit pas à une simple histoire de culpabilité malsaine ou d'intériorisation de l'homophobie puisqu'on peut la voir exprimée par des personnes heureuses - dont un certain nombre de personnes homosexuelles -, bien dans leur peau, qui aiment la vie, et qui ne s'attachent pas dans leur quotidien à satisfaire un protocole social. Je pense qu'amorcer un questionnement sur le désir homosexuel permet de dépasser certains clivages identitaires manichéens (homolhétérolhomophobe), et donc de dessiner les contours d'une révolution. J'essaierai à la fm de l'essai Homosexualité sociale (qui fait suite à Homosexualité intime) de mettre un nom sur ce que je crois être la véritable «révolution homosexuelle» et plus largement la «révolution humaniste ». Le concept de révolution me tient particulièrement à cœur, d'une part parce qu'il est fortement malmené par les media en ce moment, qui l'utilisent à tort et à travers, et d'autre part, parce que je reste convaincu qu'un Homme sans combat devient un mort-vivant qui dort les yeux ouverts. Il est encore temps pour les personnes homosexuelles de découvrir que leur simple existence et leur homosexualité portent les germes d'une révolution sans précédent visant à dénoncer la manipulation médiatique qui leur impose l'imitation d'un seul modèle d'amour, « le Couple» désuni et fusionnel (le couple hétérosexuel en particulier, mais aussi le couple de semblables homosexuels), et à mettre en lumière ce que ceux que nous désignons habituellement comme «hétéros », qui sont en réalité des individus qui cherchent à imiter l'image scientifique puis médiatique du couple hétérosexuel, veulent les empêcher qu'on leur révèle sur eux-mêmes: le manque d'amour dans leur union, qui s'est parfois traduit chez elles en identité homosexuelle. Les personnes homosexuelles sont les mauvaises consciences de la société, de magnifiques araignées. Par leur désir et ce qu'elles sont, elles ont le pouvoir de dévoiler des conflits enfouis dans les familles, la communauté humaine, et le monde. Elles n'ont pas à avoir peur de jouer leur rôle de dénonciateurs des faux-semblants sociaux, avec justesse, humour et douceur, pour faire connaître le réductionnisme actuel
JO

André Baudry, Marc Daniel, Les Homosexuels,

Éd. Casterman,

Paris, 1973, p. 59.

22

opéré sur la sexualité. Ce n'est pas l'homosexualité qui est scandaleuse: ce qui est inadmissible, c'est uniquement le fait de reconnaître l'hétérosexualité comme la Vérité (identitaire, amoureuse, universelle) d'abord de tous les couples femme/homme, et ensuite des personnes homosexuelles. Je ne doute pas que les couples homosexuels et hétérosexuels soient des chemins de bonheur possibles pour certains Hommes. Mais ils ne sont pas les seuls, ni, à mon avis, les meilleurs: il existe en effet d'autres options de sexualités (le mariage monogame, la fondation d'une famille, le célibat choisi ou consacré, l'amitié, l'engagement dans le monde, etc.) tout aussi belles, voire plus belles que l'unique modèle standard du « Couple» égoïste que les personnes homosexuelles et hétérosexuelles s'imposent dans une course effrénée au bonheur. L'heure est venue pour les personnes homosexuelles de refaire leur coming out... mais le bon cette fois! En analysant leur désir homosexuel, elles peuvent prendre le temps de s'interroger sans peur sur ce qu'elles désirent profondément, se donner les moyens d'atteindre ce qui leur ferait vraiment plaisir. Car ce qui compte, au final, dans une existence, c'est bien principalement le plaisir, non? À elles de se prendre au mot!

23

Chapitre I L'HOMOSEXUALITÉ, C'EST QUOI AU mSTE ? « L'HOMOSEXUEL» (TOUT COMME « L'HÉTÉROSEXUEL ») N'EXISTE PAS;
LES PERSONNES HOMOSEXUELLES ET HÉTÉROSEXUELLES EXISTENT PARTIELLEMENT EN TANT QUE RÉALITÉS FANT ASMÉES

1 - L'inexistence de « l'homosexuel» réalité fantasmée:

; la personne homosexuelle,

une

Définition de « l'homosexuel» et de « la personne homosexuelle» : Avant de commencer l'étude sur le désir homosexuel à proprement parler, il me semble nécessaire dans ce premier chapitre de définir ce que nous entendons par «homosexualité ». Le monde, surtout médiatique, en parle de plus en plus comme une option de sexualité comme une autre, pouvant figurer sur le catalogue des amours et des identités humaines possibles, une réalité désirante plus ou moins incarnée en la personne de « l'homosexuel ». Mais quand on commence à demander aux gens de préciser leur pensée, on se rend vite compte que ce terme passe-partout englobe des perceptions et des conceptions très différentes voire opposées les unes aux autres. Nous avons tendance à mélanger l'étiquette « l'homosexuel» avec les personnes qui se confondent avec cette étiquette (les personnes homosexuelles), le désir qui les fait s'identifier à celle-ci et tomber amoureuses de leurs semblables sexués (le désir homosexuel), et l'identité réelle des personnes qui se cachent derrière « l'homosexuel» (des Hommes avant tout). En disant « les homosexuels », terme substantivé qui dans le langage courant a largement supplanté l'adjectif « homosexuel », nous pouvons percevoir la tendance humaine à prendre ses désirs pour des réalités. Dans son acception sociale la plus communément admise, « l'homosexuel» est un Homme réel qui se désigne en tant qu'homosexuel, c'est-à-dire comme une personne attirée sexuellement par d'autres individus du même sexe qu'elle et qui se défmit identitairement par cette dimension homophile de son désir sexuel. Mais cette définition de « l'homosexuel» ne me semble pas complète. J'en ajouterais encore une autre. «L'homosexuel» est aussi un être mythique à apparence humaine, amoureux de son double et de lui-même, créé depuis très longtemps par la littérature et l'imaginaire humain (il est parfois appelé « l'androgyne », une créature qui selon Platon dans son Banquet cherche sa moitié perdue, homme ou femme - nous y reviendrons surtout dans la partie 3 du chapitre II), cristallisé par la médecine à la fin du xrxe siècle, et que certains Hommes contemporains (les personnes homosexuelles) se reconnaissant dans ce reflet idéalisé d'euxmêmes ont décidé d'incarner. À dire vrai, je trouve l'étiquette de « l'homosexuel» assez gênante car la sexualité est une réalité évolutive et complexe, qui n'est pas fixée une bonne fois pour toutes au sortir de l'adolescence. N'étant ni linéaire ni 26

parfaite, elle ne peut se figer en races d'individus (<< l'homosexuel », «la lesbienne », « l'hétérosexuel », etc.). Une personne est bien autre chose que son orientation sexuelle et que les personnes sexuées qu'elle dit aimer durablement ou un moment: un homme homosexuel reste avant tout un homme en construction, et une femme lesbienne, une femme en construction. Il n'y a pas d'homme pleinement homme ni de femme complètement femme (sauf dans un certain monde télévisuel et scientifique): nous sommes tous des mélanges, et des mystères à nousmêmes. Le désir homosexuel exprime une modalité singulière du désir humain, et rien de plus. C'est pourquoi je remplacerai le nom commun« l'homosexuel» par la périphrase « personne homosexuelle », qui a le mérite de reléguer le terme «homosexuel» au statut d'adjectif, comme c'était initialement le cas, même si sa longueur passe parfois pour une inutile coquetterie (c. f. le film « Le Club des Cœurs brisés» (2000) de Greg Berlanti). Tant pis si je rentre dans

la caricature.Je l'utiliserai abondammenttout au long de ce livre (oo. j'aurais
même pu faire pire en poussant le purisme langagier jusqu'à dire que dans l'idéal, l'individu qui se dit « homosexuel» devrait affirmer qu'il est « une personne d'orientation homosexuelle pour un certain temps qu'il ignore »...).

Genèse gémellaire des termes « homosexuel» et « hétérosexuel» : «L'homosexuel» n'existe pas en tant qu'Homme, contrairement aux êtres humains qui désirent s'y identifier. Les personnes homosexuelles sont des réalités hybrides, des actualisations partielles et humanisées d'une étiquette. En effet, «1 'homosexuel» allégorise une créature mythique inventée à la fin du XIXe siècle par des scientifiques pro-gay (Kertbeny, UIrichs, Hirschfeld, etc.) qui désiraient offrir un statut médico-légal au désir entre semblables sexués et avancer que ce dernier n'était ni « contre-nature» ni « anormal », afin de concurrencer l'espèce « hétérosexuelle» créée un an plus tard, en 1870, et répertoriée pour la première fois par l'Oxford English Dictionnary. Comme l'a largement illustré Michel Foucault dans La Volonté de Savoir (1976), la naissance de l'hétérosexualité comme de l'homosexualité marque la place grandissante qu'ont occupée dans le monde la médecine légale, la psychologie, la psychiatrie, la sociologie, la littérature sentimentale et le cinéma entre 1830 et les années 2000. L'homosexuel et l'hétérosexuel du XIXe siècle sont des personnages qui ont un passé bien précis, une histoire pré-défmie, un caractère privé de mystère et de joie, une morphologie glacée, une anatomie pouvant être disséquée par la science. Bref, ils ont tout des statues animées des films pornographiques ou des 27