Humanisme et psy : la rupture

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L'universalité, l'égalité, le progrès sont contestés par des mouvements pour qui les différences culturelles fixent les identités. La notion de liberté de l'esprit s'effrite sous les coups de boutoir assenés par la biologie, le neuro-cognitivisme. Le consumering dans le magasin des techniques du mieux-être ne privilégie que "ce qui marche". Ce Moi triomphant, délié du collectif, qui ne tolère aucun frein dans la gestion de sa vie résume-t-il l'humanisme de ce jour ? Ou, au contraire, n'est-ce pas la vulnérabilité de l'homme qui en exprimerait son paradoxal noyau dur ?
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782296251618
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Humanisme et psy : la rupture ?

Albert LE DORZE

Humanisme et psy : la rupture ?

Du même auteur Vagabondages psy... il importe pourtant d’avoir des certitudes, L’Harmattan, 2006. La politisation de l’ordre sexuel, L’Harmattan, 2009.

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«Il faut une grande maturité pour comprendre que l'opinion que nous défendons n'est que notre hypothèse préférée, nécessairement imparfaite, probablement transitoire, que seuls les très bornés peuvent faire passer pour une certitude ou une vérité.» Milan Kundera. « Son humanisme têtu, étroit et pur, austère et sensuel, livrait un combat douteux contre les évènements massifs et difformes de ce temps. Mais inversement, par l’opiniâtreté de ses refus, il réaffirmait, au cœur de notre époque, contre les machiavéliens, contre le veau d’or du réalisme, l’existence du fait moral. » Jean-Paul Sartre, à la mort d’Albert Camus.

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En mai 1968, il n’était pas rare, lors d’une assemblée générale quelconque devenue passive après quelques féroces empoignades et invectives idéologiques, d’entendre un agitateur aguerri lancer à la cantonade, afin de touiller des esprits dissipés, l’invite suivante : « Qu’est-ce qu’un humaniste ? » et les impétrants de répondre mécaniquement : « C’est de la m… » Pensée 68 que L. Ferry et A. Renaut1 ont crucifiée sur le bois de l’anti-humanisme. Sloterdijk annonce lui aussi la fin de l’humanisme. Mais ce mot d’humanisme résonne encore puissamment au cœur des consciences individuelles et collectives, signifiant tantôt la défense de l’Homme, de ses libertés, de sa dignité, la croyance dans le Progrès possible de cet Homme et de l’Humanité vers plus de bonheur, d’égalité et de fraternité – les Droits de l’Homme s’affichant aujourd’hui comme le bastion ultime où se loge l’humanisme –, tantôt apparaissant sous la forme de la redingote radsoc IIIe République, à bas la calotte, banquets prolongés et vive l’école méritocratique, oubliant au passage féminisme, tiers monde et question sociale… Oscillation entre parlementarisme et action directe, vertu publique et vices privés. Ce qui n’est pas sans conséquence pour la sphère psychiatrique qui, comme l’humanisme, a cessé de déposer son avenir entre
1 Ferry L., Renaut A. ! #$%&'$ ()* +&&!, &-. /0!%1,23-4!%,&4$ 56%1$42 #6.!,%. Paris : Gallimard ; 1985.

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les mains des dieux et qui maintient, contre vents et marées, que la guérison de l’homme malade est possible si ce dernier puise des forces dans ses propres tréfonds. L’antihumaniste constatera, désolé, que l’homme souffrant et audelà l’Homme tout court n’est que le jouet de forces, de structures qui lui sont totalement extérieures. Condescendance pour les humanistes, condoléances pour cet humanisme, et retirez les doléances, n’en resterait que l’essentiel.

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Dénominateur commun de l'humanisme : toute pensée qui souligne le rôle central de l'homme dans la cosmologie, l'ontologie, doué de facultés d'autoréflexion qui visent à son émancipation et à son autodétermination. D'où l'importance de l'éducation. La défense de la dignité humaine fait rédiger les déclarations des Droits de l'Homme et du Citoyen. La « philanthropie », quasi-synonyme d'humanisme, concerne la culture de l'humain en général. L'ontologie concerne cette partie de la métaphysique qui s'applique à l'être en tant qu'être, indépendamment de ses déterminations particulières. Il s'agit d'une science de l'être, de la recherche de l'essence de l'être, de sa « substantifique moelle » comme le dit Rabelais. La quête de l'identité profonde de l'homme vise à repérer ce qui en fait sa singularité, l'usage du concept d'ontologie implique la recherche de ce qui est unique en l'homme et qui le définit mais en assure aussi l'unité, son "noyau infracassable de nuit" (A. Breton). La métaphysique qui souhaite, aussi ardemment que rationnellement, rechercher les causes premières de l'univers, les principes de la connaissance, ou découvrir l'Etre absolu, se clive en principes transcendantaux qui placent l'origine de ces causes à l'extérieur de l'homme ou selon des lois immanentes pour lesquelles un

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au-delà de la pensée est justement impensable : l'homme est la mesure de toute chose. L'humanisme naît en Italie vers les XIVe, XVe siècles. La lecture des textes anciens gréco-latins profanes permettent un écart – l’hypolepse – par rapport aux textes canoniques, à la Bible, un affranchissement des lettres sacrées. Dans la recherche de la vérité chacun doute de son interprétation des textes canoniques. Erasme, Rabelais considèrent que les « belles-lettres », les « humanités », l'étude des arts libéraux, l’intertextualité, enrichissent toujours davantage la culture humaine. Les textes ne s'interprètent plus de manière autoritaire et l'on constate que la connaissance du passé est bien lacunaire. On découvre l'Histoire et la Politique. Nous quittons la contemplation. L'humanisme se veut actif. Son premier principe arrache l'homme à sa nature animale – appelons nature ce qui se produit spontanément dans l'univers sans intervention propre de l'homme –. Dans la pensée, dans les mentalités gréco-latines, il s'agissait plutôt d'aider la nature à s'accomplir : les êtres humains se tiennent bien à leur place dans le cosmos, sans rivaliser avec les dieux. Tout au plus l'homme devient plus humain, cultivé, s'il progresse en politesse, civilité, savoir-vivre. P. Descola2 définit la politique comme ce que les collectifs humains ont conçu pour rendre compte des relations entre les humains et entre les humains et les non-humains. Pour les humanistes elle vise au bonheur des hommes. La singularité de l'homme résiderait dans la conscience, cette faculté qu'a l'homme de connaître sa propre réalité et de la juger – le surmoi freudien –. L'homme ? Une intériorité,

2 Descola P. « Pour un universalisme relatif. » 7$8-$ 9$& :$-; <6%2 9$&. Paris : mars 2009 ; p 101.

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une réflexivité, la capacité de signifier le langage, une volonté d'agir, l'intentionnalité. A l'opposé de la machine ? Les Lumières du XVIIIe siècle sont indissociables de la critique de la « Révélation » et de l’empirisme. L’Etre, l’essence des choses ne sont pas visibles. Seuls la Raison humaine, l’entendement de Kant méthodique, mathématique, l’expérimentation peuvent rendre compte du réel. La théorie balaie la contemplation, l’expérience, les coutumes. L’homme ne connaît des choses que ce qu’il y a mis luimême, le réel n’existe qu’au travers du prisme de la curiosité humaine. Cet humanisme actif, volontaire ne peut que s’arracher à la géographie, à la tradition, aux normes préexistantes. Bayle invoquera une « conscience errante » et l’on se réfèrera au cosmopolitisme kantien. Les Lumières naissent en 1715, année de la mort de Louis XIV, le Roi Soleil. Elles se réclament de Rome et de la Grèce plutôt que de la chrétienté. Et l’Europe du XVe siècle qui bénéficie de l’imprimerie passe dans un univers mental différent de celui du manuscrit. Le mouvement humaniste, les Lumières ont été précédés par des éclaireurs qui, souvent, risquaient beaucoup s'ils s'opposaient aux théocraties ambiantes. « Que des penseurs comme Goethe, Hegel, Heine, Marx, Nietzsche, Freud et Einstein se soient considérés en quelque sens essentiel comme spinozistes n'est pas dénué de signification. »3 (Y. Yovel). La figure de Spinoza (16321677) s'impose en effet, qui affirmait que la Raison est la puissance du vrai. Mais l'essence de l'homme c'est le désir. C'est l'insatisfaction qui nous fait chercher le vrai Bien. Ce désir est naturel, en outre il est actif et intelligible. L'Etre, pour Spinoza, c'est la nature qu'il appelle la Substance, il
3 Yovel Y. =#,%6>! $1 !-1.$& 3'.'1,?-$&. Paris : Le Seuil ; 1991, p 9.

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est non anthropocentré car la nature n'est pas à l'image de l'homme. Cette nature est une totalité, une structure dont l'homme n'est qu'une partie. Le monde est un système logique qui équivaut au réel. Le monde des idées et le monde des choses sont identiques. Il n'y a pas d'un côté le corps, de l'autre l'esprit, mais un corps-esprit matérialiste et naturel. La Raison est le propre de l'homme. La servitude c'est le désir livré à lui-même, spontané, qui ignore ses aliénations extérieures : passions, envie, jalousie, orgueil, cupidité, superstitions, délires, mythe, monarchie… Des erreurs imaginaires prennent la place de la vérité rationnelle qui définit la liberté de l'homme. Pourtant la nature toute entière se réfléchit dans la conscience humaine, faisant retour sur elle-même. La Substance rationnelle égale un dieu non transcendant, égale conscience, égale liberté. Les plans de la conscience, de l'esprit doivent s'identifier aux idées éternelles qui sont autant d'essences singulières. L'identification du Monde à Dieu a pour vertu d'octroyer un statut divin à la réalité immanente comme le marque fortement Yovel4. Pour Spinoza, en effet, la tâche de la Raison est non seulement de connaître le monde mais également de mener à ce but éthique et spirituel suprême que la religion appelle le salut. Mais ce salut est séculier. C'est une affaire immanente et non transcendante, vouée au terrestre. C'est le même raisonnement qui nous fait écarter l'imaginaire et nous rend vertueux, la vertu étant à ellemême sa propre récompense, « rare et difficile ». Dans la lignée du post-spinozisme, retenons les noms de La Mettrie (1709-1751) et de d'Holbach (1723-1789) détesté par Rousseau. La Mettrie, avec L'Homme-machine, présente une vision mécaniste, matérialiste du monde : l'âme n'est que la faculté de penser. D'Holbach dans son Système de la
4 Yovel Y. Ibid. p 229.

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nature, s'appuie sur Spinoza pour affirmer un athéisme radical. Ces deux auteurs défendent et la liberté du citoyen et la nécessaire autorité de l'Etat. Thomas Hobbes (1588-1679) publie en 1651 Le Léviathan ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d'une république ecclésiastique et civile. Contemporain de Descartes, Hobbes tente d’appliquer au politique un rationalisme absolu. A l’opposé de Rousseau, il voit, comme Freud, l’homme comme un loup pour l’homme, il évoque « la méchanceté de la nature humaine ». L’état de nature, c’est la guerre de tous contre tous, chacun ayant un droit illimité sur l’autre et les choses, « le jus in omnia ». La peur de la mort oblige à la recherche d’une protection, de la paix, de la sécurité, jamais vraiment garanties ; la méfiance persiste toujours. Les sujets renoncent à leurs droits, par intérêt personnel, par le consentement, et ceux-ci sont transférés au Souverain Absolu, le Léviathan – Etat, république ou tyran – qui devient source de la loi, de la légalité devenues extérieures aux sujets, désormais soumis. Ce souverain au-dessus des lois et des devoirs agit au nom des sujets. Ceux-ci peuvent se révolter lorsque le Souverain ne les protège plus vraiment : Hobbes est ainsi l’un des fondateurs de ce droit inaliénable de l’homme. Mais il n’existe pas de droits naturels individuels, au sens strict, attachés à la personne en tant que telle, il n’y a guère de place pour la morale ou l’exigence de justice. Chez Hobbes, il ne s’agit que d’artifices : la loi naturelle est un équilibre instable, insécurisé et cruel, d’où la nécessité du contrat. Ordre et paix marchent de conserve et le Souverain se devrait de suivre la voix de la Raison. Paradoxalement, Leibniz (1646-1716) peut être considéré comme un autre philosophe précurseur des Lumières. Paradoxalement, car il voulut faire brûler les livres de Spinoza. Pour lui, la Raison s'est faite existence et rien 13

dans l'existence n'est sans raison. Mais Dieu est la raison nécessaire et suffisante de la création. L'esprit, l'âme ou la réflexion, nous font connaître des vérités nécessaires et éternelles qui sont celles de la Raison, de la science et en dernier lieu, il s'agit, au-delà de nos connaissances, de Dieu. Pour Leibniz, nous agissons, dans les trois quarts de nos actions, empiriquement comme de simples animaux alors que nous devrions juger en raison. Cette Raison, c'est la capacité universelle à l'intelligibilité ou à l'universelle démonstrabilité. Il y a harmonie entre la Nature, la grâce et la mathématique. Voltaire, de même, ne pouvait concevoir l'ordre du monde sans un grand horloger de l'univers. Les préceptes sont garantis par un Dieu éternel, siège de la vérité, garant d'une société théocratique et de l'élitisme. Si le doute est suspect, le sensible récusé par l'intellect et l'abstraction, la mathématique autorise la permanence des hiérarchies sociales, la science du beau, la géométrie dans l'art et l'harmonie musicale. Mais c'est l'œuvre de Rousseau (1712-1778) qui signe la fin du règne du classicisme. Ce qui est immuable, c'est la nature, paradis, âge d'or à jamais perdu car corrompu par la civilisation. Le modèle, c'est la vie simple des montagnards. Mais l'homme n'est pas un animal, il est perfectible par une bonne éducation. C'est un être moral, libre, qui ne saurait être déterminé, à la naissance, par une appartenance familiale, ethnique, religieuse. L'homme est un citoyen abstrait et non plus un individu concret, incarné. Il est à construire, il doit se déraciner. Ce n'est plus le roi mais la volonté générale du peuple, le contrat démocratique qui désormais élaborent les lois. L'homme est naturellement bon mais le citoyen, fruit de la démocratie, l’est aussi. Il est vertueux mais la déstructuration de son Moi aboutit à la restauration de l'Ancien Régime de droit divin, à l'esclavage, au désir d'un maître. Alors qu'il doit accéder à 14

l'instinct collectif naturellement bon. La démocratie est le régime naturel des citoyens non corrompus, ce qui peut mener à la dictature de la vertu. L'éducation classique par dressage fabriquait des monstres stupides et bornés, l'homme par son adhésion au Contrat Social peut devenir plus intelligent, plus humain. L'homme possède en luimême des potentialités qu'il lui faut réaliser. Il devient ce que l'on conquiert, volonté et intentionnalité, en entrant dans une communauté historique et politique, par exemple la Nation. J-J. Rousseau : l'homme vertueux c'est celui qui sait vaincre ses affections. Et ce sont les philosophes de l'histoire qui donnent son sens à l'humanisme. Emmanuel Kant (1724-1804), philosophe des Lumières, du Droit. En 1784, E. Kant écrit un petit texte : Qu'est-ce que les lumières ? Constat de J-J. Rousseau, l'inspirateur de Kant, « l'homme est né libre, partout il est dans les fers. » Il existerait des inégalités de nature : certains hommes sont nés doués pour penser, agir, et d'autres non, les hiérarchies dites naturelles sanctionneraient cet état de fait. Ou à l'opposé : ce sont des contraintes extérieures qui interdisent la liberté d'expression, de pensée et justifient faussement la conservation des inégalités. Mais, pour Kant, l'origine de l'énigme n'est pas là : c'est par paresse et lâcheté qu'un grand nombre d'hommes n'utilisent pas la Raison, cette lumière naturelle qui permet de distinguer le vrai du faux, le bien du mal. Tous les hommes, dit Kant, disposent du pouvoir de penser mais peu l'utilisent, veulent sortir de leur minorité, de l'hétéronomie, soit de la situation morale de celui qui se soumet à la loi édictée par un autre. Les tuteurs existent à la demande du public, des adultes restés minoritaires, faisant mentir Descartes pour qui le bon sens était la chose la mieux partagée. C'est pourquoi Descartes rajoutait : « Mais ce n'est 15

pas assez d'avoir l'esprit bon, le principal est de l'appliquer bien. » Les hommes préfèrent la servitude volontaire, comme le disait La Boétie. Pour Kant, il faut risquer, faire l'effort de penser par soi-même. « Aie le courage de te servir de ton propre entendement, voilà la devise des Lumières ! » La liberté ne devient réelle que dans son exercice même, elle est projet, action volontaire, d'où le principe de la responsabilité individuelle. Il nous faut apprendre à devenir libres, rationnels et raisonnables. L'Homme possède une inclination, selon Kant, à s'associer car dans un tel état il se sent plus homme, il ressent le développement de ses dispositions naturelles. Mais aussi il a une forte tendance à se singulariser, à s'isoler : il veut diriger seulement de son point de vue, de ses inclinations sensibles. Il s'attend à des résistances qu'il surmonte. Il existe une disposition originelle au bien chez l'homme, sujet moral. La Raison écarte les inclinations sensibles. Convaincre en argumentant plutôt que persuader en recourant aux émotions. La loi morale ne peut être que celle du Souverain Bien : « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d'une législation universelle. » Et ce sont l'ambition, la cupidité, la soif de domination qui mènent aux valeurs sociales, à la culture. Position proche de celle de Freud pour qui la rivalité, les haines fraternelles peuvent se sublimer en amour de l'humanité. Le moteur de la civilisation c'est le Mal, les passions négatives, l'envie, la jalousie éveillés par l'insociable sociabilité de l'Homme. « Dès qu'il vit au milieu des hommes il y a corruption, le fait qu'ils soient des hommes suffit. » L'une des expressions les plus pures de la nature humaine c'est l'état de détresse, principalement celle qui résulte des échanges entre humains. D'où la nécessité contraignante, ci ceux-ci ne veulent pas s'entretuer, d'élaborer des règles, des normes. 16

Nous ne pouvons pas nous passer du droit, il existe une contrainte au droit qui doit permettre la coexistence de la liberté de tous. La morale est extorquée à la pathologie. Le déchaînement sauvage des pulsions, les antagonismes, les oppositions suscitent le recours juridique à la Loi afin d'assouvir le besoin sécuritaire, le plus archaïque des affects humains selon Freud. La violence appelle l'Etat mais un Etat né d'un Contrat Social adossé à une constitution civile juste. Kant est optimiste. Il existe dans sa philosophie une téléologie, une finalité. La vie en société nous oblige à nous améliorer. Kant juge la fonction pratique de la Raison supérieure à sa fonction théorique. Les saines convictions du bon sens condamnent le criminel même si celui-ci, de par son hérédité, sa mauvaise éducation, peut invoquer des circonstances atténuantes. Il n'en demeure pas moins, qu'à priori, il s'agit d'un être doué de raison donc punissable. Cette Raison détermine la volonté et donne sa loi à l'agir. L'utilisation de la Raison, de l'entendement est limitée, dans son usage privé, lorsque l'homme raisonne, fonctionne comme pièce d'une machine qui définit les rôles sociaux ; l'homme doit alors obéir : il doit payer ses impôts mais, dans la sphère publique, il utilise sa Raison pour dire ce qu'il pense du régime fiscal dans lequel il vit. Le mal c'est de faire passer le sensible ou l'observance des rites avant l'intelligible. L'emploi du temps, rigoriste, de Kant n'était troublé que par la parution d'une nouvelle œuvre de Rousseau ou par les évènements de la Révolution Française. Pour Rousseau, la croyance en un homme naturellement bon nous mène à l'application politique de la volonté générale de citoyens jugés vertueux. Chez Kant, la sublimation des mauvaises passions érige le Droit en surplomb de la politique. Hegel (1770-1831), l'Homme ontologiquement inscrit dans la Raison historique. 17

La Raison quitte les fanges de la subjectivité pour s'enraciner dans la réalité objective. Rien de ce qui est réel ne l'est qu'en étant rationnel. C'est la Raison désincarnée qui, ontologiquement, donne son sens à l'Etre. La Nature ne compte plus. Il s'agit d'un pur idéalisme. A tout prix, la rationalité de l'Histoire se doit d'être saisie ; elle devient totalement compréhensible par l'introduction du concept de dialectique. Cette « science de la logique » équivaut à une « science de la vérité ». Il existe, en premier, un sens commun partagé par la majorité d'un groupe, des racines communes. En second, un esprit critique, ironique, sceptique, dénie ces valeurs, les dissout plus ou moins. En troisième, il s'agit de lire dans ces processus le rationnel, le spéculatif, la totalité des déterminations. Tout revient à tout, il y a de la contradiction dans l'unité et de l'unité dans la contradiction. Ce Savoir Absolu est à acquérir. Pas de contingence, que de la nécessité. Il faut à tout prix refuser la défaite de la pensée… Admirateur de la Révolution Française, Hegel considère l'abolition de la monarchie et du religieux comme un évènement majeur. Même si celleci lui apparaît comme des bacchanales dans lesquelles aucun de ses membres n'est ivre. Chaotique, cette révolution doit néanmoins obéir à une logique, celle de la raison dialectisée. Il ne s'agit pas d'une ontologie de l'Etre dans l'étant mais de l'Etre dans la Raison. Mais y a-t-il une différence entre cette Raison qui donne sens à l'histoire, qui explique tout et son contraire, et la Providence divine ? Dans les deux cas, téléologie revendiquée. Ecart marxiste : ontologie extérieure à l'Homme, c'est la lutte des classes, résultat du procès des forces de production économiques, qui assujettit l'homme à une place donnée, ce procès se réfléchissant dans le cerveau des producteurs. Hegel admirait l'œuvre de Pinel, le médecin aliéniste de Bicêtre puis de la Salpêtrière. Car il soutenait, comme 18

Esquirol, son élève, comme Freud plus tard, qu'il existait toujours une partie raisonnable dans la personnalité de l'aliéné qu'il faut soutenir par un traitement moral, que l'on qualifierait aujourd'hui d'éducation citoyenne. « La folie n'est pas une perte abstraite de la Raison, ni du côté de l'intelligence, ni du côté de la volonté mais un simple dérangement de l'esprit, une contradiction de la Raison qui existe encore. » Et, pour Hegel, la peine est un droit pour le criminel lui-même car, en le punissant, on l'honore comme un être raisonnable. L'inconscient n'est pas de mise et l'asile est conçu comme une protection de l'aliéné contre le monde extérieur. Il existe certes une historicité des Lumières, comme l'affirmera Foucault, mais son idéologie perdure. La Révolution Française, fille des Lumières, inaugure cet horizon nouveau : ce sont les idées qui mènent le monde. Baltasar Gracian affirmait dès 1647 dans L’Homme de cour : « L’homme naît barbare, il ne se rachète de la condition des bêtes que pour être cultivé. Plus il est cultivé, plus il devient homme. » Croyance en la toute-puissance des idées. Double sillon, le voltairien, anticlérical, libéral qui lutte contre l'infâme, la tyrannie, qui prône la tolérance et celui, incarné par Rousseau, plus radical, plus populaire. La démocratie « libérale » d'un côté, avec les choix naturels, le suffrage universel, les libertés individuelles, la République de l'autre, cimentée autour des valeurs contraignantes de la vertu publique. Emancipation ou révolution ? D’un côté, les Lumières modérées qui peuvent abriter despotisme éclairé et déisme : Locke, Newton, Hume, Montesquieu, Voltaire ou le jeune Jean Jaurès pour qui Dieu est « pour l’homme, la plus simple, la mesure et

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l’essence de la réalité »5 et de l’autre, depuis Spinoza, les Lumières radicales, matérialistes et athées qui luttent contre toute domination, tout assujettissement, pour une démocratie républicaine, sceptiques envers la loi qui n’est pas première mais qui privilégient les passions, intérêts et rapports de force. Louise Michel au quatrième Conseil de Guerre : « Libérés, libertins, libertaires, libres, Messieurs ne distinguez pas. Nous sommes athées car nous souhaitons être libres. »6 Tentation d’un humanisme « machiavélien » qui quitte les rivages de la morale individuelle, de l’entendement pour des valeurs politiques qui discutent, imposent un système, une fonction, un régime qui permet, comme le dit Laurent Bove, « l’agencement stratégique des affects et des institutions »7, une rationalité du Corps commun de la Nation, oubliant parfois ou les sacrifiant, au nom d’une cause, les libertés individuelles rapidement qualifiées de bourgeoises ou de formelles. Le concept de Nature Humaine implique l’idée d’immuabilité, de structure anthropologique invariable, insensible au vent de l’Histoire, quasi-synonyme d’organicité. Dans le fond, la Nature serait ce sur quoi on ne pourrait agir : assertion idéologique, religieuse, nonréfutable, parole d’évidence, d’Evangile. Le progrès est en marche. Mais ce progrès peut s’intéresser davantage à l’Humanité dont font partie des citoyens dénaturalisés qu’aux hommes concrets, incarnés. L’histoire devient un outil politique pour des changements conscients et délibérés avec un impératif d’autoréflexivité comme le dit
5 Jaurès J. $& !%%'$& 9$ @$-%$&&$ A)BC2A))C* Edition établie par M. Rebérioux et G. Candar. Paris : Fayard ; 2009. 6 Citée par Quignard P. ! D!.?-$ &,/$%5,$-&$. Paris : Seuil ; 2009, p 193. 7 Bove L. « Lumières "radicales" ou "modérées" : une lecture à partir de Spinoza. » +&#.,1 : aoûtseptembre 2009 ; p 132.

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