Humanitaire et travail social

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Militant du social depuis plus de quarante ans, l'auteur rassemble ici la gerbe des témoignages et des questionnements qu'ont suscités ses expériences. Il offre des esquisses d'historicité, telles qu'elles furent rêvées et vécues dans son action professionnelle, humanitaire, sociale et politique, en France, en Afrique, en Amérique latine. Ce livre entend ainsi présenter les multiples facettes conflictuelles de l'engagement en interrogeant la philosophie de la vie.
Publié le : mercredi 1 décembre 2004
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EAN13 : 9782296380707
Nombre de pages : 183
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Humanitaire et travail social
Les échos du chemin

(Ç)L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-7482-2 EAN : 9782747574822

Régis LAP AUW

Humanitaire

et travail social

Les échos du chemin

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

Du même auteur:

Éducateurs... inadaptés, Paris, Épi, 1974 (DDB). Changer... mais le pouvoir, Paris, Épi, 1977 (DDB).

Les enjeux de la direction des institutions sociales, Toulouse, Érès, 1983. La pratique du management des entreprises sanitaires et sociales, Toulouse, Privat, 1993.

à Flore et Juliette Timothé, Maxime et Eliott

1- D'un siècle à l'autre

Les premiers pas de ce siècle portent les séquelles d'un mal étrange, hérité des dernières décennies de son prédécesseur. Un brouhaha d'insatisfactions querelleuses se transmet entre les individus et les groupuscules identitaires. Une majorité de repus pourvus de l'essentiel, revendique les «plus» de notre société de consommation, sans se préoccuper d'autres valeurs et surtout pas de ces étrangers de pays sous-développés ou de ceux qui survivent dans les marges de notre économie. Dans cet univers de profusion sans saveur, ils en viennent à tuer le temps, par mal d'amour, sans la moindre pensée positive pour l'immensité des démunis qui les entourent. Intolérants, préoccupés de leur « ego », ils rendent les étrangers responsables de tous leurs malheurs. Leurs exigences individualistes se placent au-dessus des valeurs solidaires en voie de disparition. Et pourtant, il y a simplement cent ans, les perspectives semblaient toutes différentes. Que s'est-il passé? 7

Nos parents aussi étaient des immigrés Dans la première moitié du vingtième siècle, le Nord de la France a vu arriver des vagues d'immigrés: Italiens dans le bâtiment, Polonais dans les mines de charbon, paysans flamands dans le textile. C'était le cas de mes grandsparents. Je suis l'héritier de cette migration. Laïcs ou catholiques, ces étrangers contribuèrent à forger une culture ouvrière forte qui construisit le tissu social sur des valeurs de solidarité et d'humanisme. Ils payèrent un large tribut aux deux guerres mondiales qui se déroulèrent sur leur sol d'adoption. A la violence guerrière se joignait la violence économique qui leur fit écrire les pages les plus dures de la lutte syndicale avant que le drame du charbon, de la sidérurgie et du textile en déliquescence, n'étende ses ravages. Mais, ne rêvons pas, l'arrivée des étrangers: Turcs, Serbes, Italiens, Polonais a toujours donné lieu à de l'ostracisme, à l'apparition de ghettos, tant dans le Nord qu'en Basse-Loire ou dans le Sud-Ouest. Le rejet est pennanent et lorsqu'il semble disparaître, il renaît de ses cendres avec toujours autant de virulence qu'aux premiers jours. Il en est de même d'une région à l'autre entre le Bougnat, le Ch'tÎ, le Breton, l'Alsacien. L'identité s'accompagne d'une difficile intégration. Dès l'enfance, j'ai été immergé dans ce bain social. J'ai coutume de dire que mes parents fi' ont conçu « symboliquement» sur les barricades de 1936. Symboliquement car pour ces syndicalistes chrétiens, la conception ne pouvait découler d'une étreinte triviale en un lieu public fût-il de combat, cette relation étant réservée à l'intimité de la cellule familiale. Mais symboliquement surtout parce que, premier fruit de leur amour, je serais le futur citoyen du monde nouveau qu'ils édifiaient. 8

Malheureusement pour nous, trois ans plus tard, le bruit des bottes guenières résonnait de nouveau sur les pavés du Nord. Dès mon plus jeune âge, mes parents m'inculquèrent de manière indélébile les valeurs de l'altruisme, tout en questionnant les inégalités de l'ordre établi. Adolescent, j'ai naturellement rêvé de transformer leurs cris d'espoir et de construire un monde meilleur. Une enfance marquée par la guerre, la pauvreté et les injustices sociales, donne soif de paix dans un monde plus juste et fraternel. Il faut de l'utopie dans le moteur de la vie. Mon père qui luttait pour des rapports harmonieux entre ses semblables m'a légué cette utopie et l'histoire de mon action professionnelle et sociale en fut imprégnée.

Exhiber les odeurs et les couleurs d'un itinéraire Sans doute faudra-t-il fouiller ma mémoire pour écrire ici les bribes marquantes d'un itinéraire parsemé d'illusions. Chacun sait que la mémoire est sélective lorsqu'elle construit le discours. Comment dire l'expérience sans tomber dans les pièges de la transmission d'un prétendu savoir? Mes cris d'amour ont constellé l'expérience et lui ont donné ses lettres de noblesse. Je les ai accumulés au fil des années. Il est temps de les exhiber avec leurs odeurs, leurs couleurs. Ils vivaient étouffés dans le fleuve de l'oubli qui traverse les champs d'illusions fanées. De quoi faut-il se souvenir? Des flux de lumières, d'ea~ de sang, de vin? Les souvenirs s'estompent derrière l'horizon d'un terrain devenu incertain. Le tableau allégorique de l'éducation, du travail social, de 1'humanitaire s'est habillé de spécialisation et d'administration à la langue de bois. C'est là que passent les paroles mortes d'une comédie qui se 9

transforme parfois en tragédie.

Faire sauter quelques pâtés de maisons dans un quartier de taudis Depuis quelques années, je suis retraité et fervent défenseur de la retraite par répartition. Solidarité oblige, vous l'aurez deviné. Mais «retraite» quel vilain mot «hors circuit », «out... » alors que s'ouvre le temps de l'activité librement choisie au rythme qui me convient. Je lui préfère de beaucoup sa traduction espagnole j"ubilacion. Une part de mon activité n'a pas quitté le champ social. Je suis encore à ce jour, administrateur d'une association à implantation nationale d'établissements et services éducatifs spécialisés pour inadaptés sociaux et délinquants. Dans ces établissements et services, nous sommes confrontés à des problèmes de violence. Pour ma part, en réfléchissant à ces manifestations irrationnelles, je ne peux m'empêcher d'interroger l'augmentation de la violence institutionnelle et économique, tant il me semble évident que, derrière tous les phénomènes sociaux nous trouvons des explications économiques. La violence institutionnelle appelle la violence des individus. Je ne fais pas pour autant l'amalgame facile et dangereux qui consiste à considérer que les jeunes délinquants violents sont d'abord victimes. Ce type de raisonnement fait le lit de l'extrême droite qui se charge d'associer délinquants et immigrés. Dans le cadre des missions de cette association, nous fûmes dernièrement instamment sollicités pour créer des Centres Fennés. Dans la vague sécuritaire qui est politiquement de mise aujourd'hui dans une certaine France, je ne suis pas étonné. Si en plus, vous situez cette 10

demande dans le cadre administratif où pullulent ceux qui ouvrent trop facilement le parapluie pour éviter les averses orageuses, il y a lieu de se poser des questions avant d'agir. Le problème n'est pas vraiment nouveau; les éducateurs spécialisés, qu'ils soient du secteur privé ou de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, le savent bien. Ils ont, pour beaucoup et à maintes reprises, manifesté haut et fort leur désaccord sur ce mode de traitement de la délinquance. Que fait-on pour prendre en compte ces sollicitations et se positionner face à cette demande qui prend parfois des allures d'oukases? Nous avons pris le temps de la réflexion et sollicité le témoignage de deux expériences conduites dans le Nord et la région Rhône-Alpes. Le bilan nous a semblé mitigé. Nous avions affaire à des professionnels expérimentés et passionnés. Lorsque nous leur parlions d'identification des besoins, la réponse tombait: les besoins sont identiques à ceux de 1898. Je le crois volontiers. Seul le mode d'expression a évolué. Le débat Centres ouverts et/ou Centres fermés est un très vieux débat. L'enfennement comme moyen pédagogique fut utilisé dans les centres appelés « de redressement ». Plus tard on décida de les supprimer. Dernièrement, pour échapper aux méfaits de l'incarcération dans les quartiers de mineurs, à défaut de prisons spécifiques pour mineurs, on tenta la création de Centres éducatifs renforcés. A la sortie, les mineurs devaient être orientés vers des Centres spécialisés. Un changement de majorité politique et une erreur de communication poussèrent à la création de Centres fennés pour satisfaire les besoins d'une population qui raisonne de manière binaire et prône l'exclusion. L'erreur de communication tient au fait que le concept de centre fermé est inadéquat. S'il est réellement fermé, il faudrait plutôt parler de prison pour mineurs. Si on parle des effets observés dans les Centres d'éducation renforcée, il n'y a Il

pas eu de miracle. Dans l'exemple qui nous fut présenté, trois jeunes sur six sont retournés en prison. Etaient-ils récupérables ? Mieux vaut ne pas s'étendre sur les coms de ces institutions: onze adultes pour six jeunes, ça fait un prix de journée très élevé. Tout cela n'aurait-il pas des relents de stratégie politico-médiatique ? Les décideurs politiques veulent parfois changer les fonnes de prise en charge pour donner l'impression d'agir, mais sur le fond, les attitudes éducatives et thérapeutiques des professionnels n'ont pas vraiment évolué dans le traitement des comportements délinquants. Par ailleurs, les pourcentages de crimes et délits, tout comme les pourcentages d'immigrés par rapport à la population globale n'ont pas sensiblement augmenté depuis un siècle. « Oui, mais leur nature! » dira-t-on.

J'ai commencé mon action - humanitaire, si j'ose dire durant la guerre d'Algérie. Dans un village de regroupement entouré de barbelés et de miradors, il fallut dispenser les soins infirmiers en l'absence de médecin et construire une école pour y donner un minimum d'enseignement occupationnel. Avant le service militaire, j'avais travaillé comme moniteur dans un foyer de semiliberté, à Tourcoing dans le Nord. A mon retour je l'ai rejoint pour entrer en formation à L'Institut d'Etudes de l'Inadaptation à Lille et devenir éducateur spécialisé. Le premier pionnier qui impressionna mes réflexions socio-éducatives s'appelait Fernand Deligny. Avant de se retirer dans les Cévennes pour vivre et travailler avec des autistes, il avait exercé ses talents éducatifs au Centre d'Observation et de Triage de Lambersart près de Lille, dans les années 1945. Dans le petit fascicule qu'il publia cette année là, réédité en 1960 et intitulé «Graine de 12

Crapule »1 il écrivait alors: quand tu auras passé trente ans de ta vie à mettre au point de subtiles méthodes psychopédiatriques, médico-pédagogiques, psychanalo-pédotechniques, à la veille de la retraite, tu prendras une bonne charge de dynamite, et tu iras discrètement faire sauter quelques pâtés de maison dans un quartier de taudis. Et en une seconde, tu auras fait plus de travail qu'en trente ans. Ce n'est pas par hasard si, au crépuscule d'une vie professionnelle, ces propos frémissent encore dans mes oreilles. A quoi et à qui sert notre tâche dans un I110ndequi se désagrége sous la pression du pouvoir financier qui nous asservit?

Les expériences rêvées et vécues Les pages qui suivront parleront des marges où il reste possible de construire de l'humain malgré l'ordre inexorable des choses financières. La solidarité, l'amitié, l'entraide, cela existe encore: l'important étant de placer l'homme au centre des projets. Aujourd'hui l'idée de prendre la plume pour témoigner et revisiter ces interrogations sur le sens, peut paraître insolite. Dans notre monde, nombre d'individus, indifférents aux hommes qui passent, se croient devenir dieux. Ils se placent au centre du monde et célèbrent leur propre puissance dans le commerce du sport, de la politique dévoyée ou de toutes choses qui se monnayent. Parler de travail social, de bénévolat, d'humanisme doit leur sembler anachronique. Jaillissant de cette terre de mon enfance, alors que je participais au colloque «Femmes du Nord» organisé en
1 Graine de crapule, Fernand Deligny, CEMEA

- Editions du Scarabée,

1960. 13

novembre 2000, à l'Institut Régional du Travail Social (IRTS) Nord - Pas de Calais, par le « Conservatoire National des Archives et de l'Histoire de l'Éducation Spécialisée»~ l'envie d'écrire à nouveau, s'est imposée à moi. Elle s'est ensuite canalisée en septembre 2001 à l'occasion du cinquantenaire de l'Association: « Le Gîte» où j'avais commencé à travailler en 1958. Cela n'a somme toute pas beaucoup d'importance, mais pour moi, ce désir s'est transformé en besoin. Nous sommes en 2004. Il a fallu un peu de temps pour que mûrissent les choses. Pourquoi relier par des lTIotsles individus partagés et confus que nous sommes? Faut-il voir là un besoin de sens, loin des méfaits de la culture dominante diffusée pour uniformiser le correctement pensant? Revenu avec les acteurs des années 60 sur le terrain qui avait vu naître mon premier livre: Éducateurs... Inadaptés~ je me suis interrogé sur les raisons de l'intérêt exprimé alors pour ce type d'ouvrage. Dans les années 1968-1970, Yvon, éditeur-militant qui allait devenir un ami dont je parle encore avec beaucoup d'émotion bien des années après sa disparition, m'a beaucoup poussé à écrire. Je dus mettre en fonne mes interrogations chaotiques de jeune professionnel. Les éducateurs agissaient et ne prenaient pas le temps de faire une pause pour écrire. La gestation de ces réflexions donna le livre que l'on sait. A dire vrai, c'est bien loin tout cela. La vue se perd, se mouille de brouillard et l'hésitation triomphe. Je me rappelle que dans les paradoxes de l'idéologie de l'éducation spécialisée, je léguais des choses sensibles, avec du corps, de l'émotion, des parfums, des bruits situés entre clairvoyance et aveuglement. Le champ d'expérience n'était pas encore défini comme celui du Travail social, mais le livre intéressait tous ceux qui, à la recherche de sens, s'engageaient alors dans ce secteur en plein développement. 14

En quelque sorte, il s'agissait de la parole engagée (et soit dit en passant, non pas du langage) beaucoup plus que de théories sur l'acte éducatif. Des ombres dansaient derrière les mots qui se donnaient en partage. Les ouvrages suivants, plus techniques, touchant aux questions de l'organisation, de la direction des organisations du secteur sanitaire et social n'eurent pas le même écho. Ils tentaient de répondre à la question: comment organiser pour permettre la vie et favoriser l'émergence du changement social? Ils étaient porteurs d'illusions motrices à l'heure où se profilaient la mondialisation et la pensée unique. Volontaristes au vu du « bien faire », ils furent d'une nature plus explicative sous l'angle de la psychosociologie. Aujourd'hui dans l'humanitaire et le secteur social, nous disposons de nombreux écrits à visées théoriques, psychologiques, thérapeutiques et sociologiques qui séduisent souvent le public restreint des différentes disciplines ou chapelles qui traitent de cette approche. Peutêtre n'avons nous pas assez d'écrits offrant les expériences telles qu'elles furent rêvées et vécues et par-là même, de témoignages donnant la possibilité au lecteur de reconnaître et d'interroger son propre cheminement et sa philosophie de la vie. - Silence! Le projet dont je rêve pour ce nouvel écrit est celui d'un repas partagé, informel et convivial, d'un moment d'échange et d'émotion qui passe furtivement. Où cela se niche, le secret de la vie? Allez savoir. .. En revenant sur mon parcours, sous les angles de l'éducation, de la fonnation, du développement, du 15

politique et de la citoyenneté, j'interroge des souvenirs avec leurs circonstances et leurs compléments de lieux. Le regard s'échappe dans la mémoire, cherche ce qui reste à dire. Ayant parcouru le secteur social et sanitaire comme celui du développement dans différents pays, j'ai le sentiment d'avoir occupé des fonctions privilégiées. Toutes étaient centrées sur l'homme. Elles m'ont comblé en donnant un sens à ma vie professionnelle.

Aujourd'hui, j'ai interrompu mon travail

d~ écriture

pour

me promener avec Eliott, le dernier de nos petit-fils, dans le chemin qui jouxte la maison et s'enfonce entre les prairies qui embaument le foin fraîchement coupé. Nous avons cheminé une petite heure. Sa petite main était blottie au creux de la mienne. J'ai vécu intensément cet instant d'harmonie entrecoupé de questions simples et d'émerveillement. - Papy, c'est quoi ça ? Dans cette mélodie, un bref instant de silence. Je m'arrête avec la tentation d'un regard en amère, avant de boucler la balade. Une phrase du poète Antonio Machado me poursuit: « Y a volver la vista a/ras, se ve la senda que nunca se va devo/ver a pisar » - et à regarder derrière, on voit le chemin qu'on ne foulera plus jamais. J'ai repris mon travail d'écriture. Ce témoignage je le voudrais aussi réflexion et poésie, cet autre accès à la transcendance. C'est un voyage parlant d'éducation et de vie, une démarche intime qui réveille des émotions, des intuitions, soulève des interrogations. L'odorat, le goût et le toucher se mêlent dans cette recherche de sens. Nous avons à apprendre d'un passé qui n'est jamais neutre. Commémorons le temps, les corps, les êtres, les obstacles, les beuveries de l'expérience vécue. Goûtons la satisfaction mentale et physique d'une quête spirituelle dans cette 16

société néo-libérale abandonnée au culte de l'argent roi, notre berceau, notre tombeau.

Voyager au-delà des évidences Derrière le guichet du travail éducatif spécialisé pour contenir ceux que nous avons marginalisés, le savoir fonnel ne suffit pas et « love is not enough ». Que faire? Le repli sur soi, tourné vers la spiritualité refuge, n'est sérénité qu'en un mortel isolement. Les religions, au nom desquelles les hommes ont répandu tant de sang, depuis des siècles asphyxient notre univers qui poursuit sa route dans la barbarie. Laïc, républicain et citoyen du monde, je pressens que nous avons besoin d'autre chose que le matérialisme, cette platitude extrême. C'est là aussi un paradoxe que le temps a dénudé pour moi. Face à la crise de la société, nous devons opérer la recherche d'une éthique, d'une sagesse intelligente, vive et libre, qui donne sens à l'être et donc à l'éducation. La vie nous conduit de projets en illusions qui sont autant de voiles qu'il faut déchirer pour essayer d'atteindre une vérité provisoire plus authentique que les précédentes. Ce travail m'impose d'approfondir les savoirs, les croyances qui fondent les communautés, les idées qui me semblent porteuses de vérités, pour notamment échapper à l'esclavage imposé par des modèles dominants confortables, mais désertiques et désolants. L'avoir, la consommation, les communications virtuelles, les technologies nouvelles masquent les richesses d'une humanité qui balbutie derrière le chaos des gadgets, oubliant la recherche du plus-être, du besoin de beauté, de l'intelligence partagée.

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A quoi bon fortune et puissance si nous devons les payer d'une apparence mortelle? La réalisation de soi est longue, complexe, jamais achevée. Elle demande un effort constant pour s'extraire de conditionnements stressants, pour voyager au-delà des évidences, des certitudes, pour se recentrer sur l'essentiel qui reste invisible au premier regard. Il faut s'asseoir. D'étapes en étapes, nous sommes amenés à vivre des accomplissements successifs, autour des choses quotidiennes: parler à un enfant, l'écouter surtout. Il nous conduira peut-être vers une plénitude d'être qui n'est jamais totalement gagnée. Il nous faut parlementer avec nousmêmes. Nous sommes alors intarissables, dialectiquement bousculés entre la solitude de l'écoute intérieure et les rôles, les identités extérieures que nous voulons préserver. Les relations sociales visibles sont codifiées par des idéologies, des cultures, des religions. Beaucoup de contemporains n'éprouvent aucun intérêt pour ces concepts auxquels ils n'ont souvent pas accès. Mais, certains individus sont demandeurs de culture, d'autres de symboles, de références, de cultes. L'homme semble avoir besoin de transcendance qu'il n'acquiert qu'au prix d'un effort soutenu. En même temps, il cherche le confort dans les réponses structurées des groupes sociaux, en des modes de vie finalement insatisfaisants. Cette évidence devrait pourtant l'alerter par la passivité requise. Il semble qu'il n'en soit rien. Qu'observe-t-on aujourd'hui? Les idéologies sociales, politiques, religieuses sont battues en brèche ou renaissent de leurs cendres avec fanatisme pour rétablir par la violence, l'ordre et le silence. Les cultures chancellent sur leurs bases et sont remises à l'ordre du jour des stratégies économiques. 18

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