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Humeurs, passion, pulsions

De
182 pages
J'ai exercé la psychanalyse pendant près de 40 ans. J'ai potassé Freud dans les traductions et le texte original. Toutes mes réflexions ont gravité autour de la psychanalyse comme thérapeutique et seulement comme thérapeutique. La psychanalyse ne peut-être une culture, même une néo-culture. Elle est une interprétation vivante de la vie et de la mort. Non, l'homme n'est pas un être de pulsions, pas plus qu'il n'est un être de production. Un ensemble de textes qui discutent psychanalyse et psychiatrie.
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HUMEUR,

PASSION,

PULSIONS

DEPUIS QUE j'ÉCOUTE...

2004 ISBN: 2-7475-6526-2 EAN 9782747565264

@ L'Harmattan,

JEAN GILLIBERT

HUMEUR, PASSION, PULSIONS
Depuis que j'écoute...

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

DU MPME AUTEUR ESSAIS DE PSYCHIATRIE ET DE PSYCHANALYSE

L'Œdipe maniaque

(4 vol.)

Payot, « Science de l'homme» Vol. 1 : L'Œdipe maniaque, 1978 Vol. 2 : Une quête phallique, 1978 Vol. 3 : Le Moi soulagé, 1979 Vol. 4 : LImage réconciliée, 1979 Le Psychodrame de la psychanalyse Champ Vallon, «LOr d'Atalante», 1985 Ça n'est plus ça : notes cliniques et méta psychologiques Césura, 1987 Guérir en psychanalyse Privat, «Domaine de la psychiatrie», 1988 Folie et création, sur l'autre théâtre de l'être

Champ Vallon, « LOr d'Aralante )', 1990
Dialogue avec les schizophrènes PUF,« Le fait psychanalytique », 1993

Conversion Calmann-Lévy, 1995

Je cherche le lieu où je n'existe pas.
ALLAN EDGAR POE

Ainsi, à la surface de la terre, tout se dénoue et se renoue. La loi de la vie est un accord animé accord mélancolique et gai, la loi de la mort un Le choeur des êtres

qui l'accompagne.

règle ses pas sur cette mélodie.
MAURICE DE GU~RIN,

Méditations sur la mort de Marie
Une erreur originale vaut peut-être mieux qu'une vérité

banale. La vérité se retrouve toujours, être enterrée à jamais:

tandis que la vie peut DOSTOIEVSKI, Crime et châtiment

on en a vu des exemples.

Le plus triste reste qu'il (le monde) se voit avéré tout à fait
conforme à ce que dans nos prévisions psychanalytiques nous

avions deviné devoir être l'homme et son comportement. De ce point de vue, je ne pouvais partager votre joyeux optimisme. Ma conclusionsecrèteétait que dans la mesureoù il nous est impossible de ne pas tenir l'actuelle civilisation très développée comme pervertie par une monstrueuse hypocrisie, il découle que nous lui sommes organiquement inadaptés. Nous devons la rejeter et le Grand Inconnu, celui ou ce qui se dissimule derrière le destin, reftra un jour une expérience identique avec quelque autre espèce. S. FREUD, Lettre à Lou Andréa Salomé, décembre 1914

INTRODUCTION

J'ai exercé la psychanalyse pendant près de quarante ans. J'ai potassé l' œuvre de Freud dans les traductions et le texte original. Toutes mes réflexions antérieures et, ici mes vaticinations, ont gravité autour de la psychanalyse comme thérapeutique et seulement comme thérapeutique. Donc je ne serai pas un psychanalyste bon teint. J'ai mis de côté et rejeté la psychanalyse appliquée à l'art et à la religion. Je n'ai pas voulu de la psychanalyse fondamentaliste, théologique, ontologique et... dogmatique. universaliste,

La psychanalyse ne peut pas être une culture, même une néoculture. Ceux qui le pensent, le prônent, n'ont rien à dire autrement: sans la psychanalyse que seraient-ils? Elle est une interprétation vivante de la vie et de la mort des une spécification. Contrairement à Freud, je crois à une essence « humaine» préconstituée soumise au devenir, mais a priori et non acquise. Pas de métabiologie. Je n'ai inventé aucun concept. La pulsion de mort, la négativité en tant que telle, le signifiant, m'ont irrité puis fait sourire. Tant de manœuvres nihilistes inadéquates. Non, l'homme n'est pas un être de pulsion, pas plus qu'il n'est un être de production (Marx), il n'est pas dialectisable. Que le « non» soit pulsionnellement n'est pas une avancée; sa thématique individus dans une espèce, c'est-à-dire

repose en fait sur les conceptions spéculatives posthégéliennes qui ne cessent de refuser le néant où l'on range indûment l'inerte, l'inorganique,
«

l'antérieur. appelés et

Le suspens, l'époché de la méthode psychanalytique, mondes (extérieur et intérieur),

règle fondamentale» par Freud, comme négation de tous les
mais pas deux protagonistes

pas seulement « Un » (écoute flottante de l'un, association libre de l'autre), est plus négative que toutes les négations logiques (déni-désaveu, etc.). En cela, la phénoménologie transcendantale issue d'Husserl et la psychanalyse ont un point commun. Le refus de la phénoménologie par la psychanalyse est une erreur, un aveuglement. C'est leur racine commune qu'il faut comprendre. La métabiologie de Freud est souvent illusoire. La phénoménologie (le phénomène et non la conscience) s'est renouvelée à partir d'Husserl et de ses impasses. Ainsi l'ont fait Michel Henry et Paul Audi. Le choix d'une doctrine des phénomènes avant la doctrine

des principes a été mon centre de réflexion. C'est le « génie » psychique, mobile, qui est toujours plus qu'un passé, un devenir

- comme il y a un génie du microbe (Charles Nicole), il y a un
génie psychique, un narcissisme sans miroir, une ipséité géniale. Contre le mentisme moderne du signifiant, je me suis élevé. Par récurrence, j'ai compris que Karl Jaspers m'avait beaucoup aidé, lui, le psychiatre et le philosophe. Oui, il faut penser à l'écart de toutes les catégories de la négation. Il faut reconnaître la violence pour ce qu'elle est. C'est vrai que d'en faire une affaire pulsionnelle et non plus un processus logique de l'esprit, on peut prendre de la distance. Je pense toujours à ce fait hypothétique qui concerne Freud: qu'eût-il pensé de sa pulsion de mort s'il avait « connu» l'extermination de ses trois sœurs à Auschwitz ? Lextermination des Juifs, la fabrication industrielle des cadavres, ne peuvent plus rendre la mort

-

toute mort

- à sa finalité

d'égalisation, ce que fait encore la pulsion de mort retournant à l'unité inorganique.
10

Oui, penser à l'écart: je l'ai toujours pratiqué. D'où mon peu d'audience et quelquefois le refus ou le rejet d'attribution sur ma personne publique. Notre époque d'après guerre a voulu que la psychanalyse soit une ruptUre fondatrice, une coupure épistémologique, via une déconstruction « constructive»... Je ne suis pas sûr qu'elle ait voulu être cela dans l'esprit de Freud. Il n'y a coupure que s'il y a régression, ce qu'avait bien vu Bachelard. En cherchant à originer la sexualité humaine, infantile, puis originaire, et en en discourant scientifiquement dans un langage strictement adultomorphique, et même anthropomorphique, la psychanalyse s'est trop vite donné l'illusion de l' Ur-Tèxtde l'anthropos, d'une culture archéologique, d'un primaire non rédimable. Terrible illusion qui va plonger dans un très long tunnel ce qui était ouverture et non progrès. La phénoménologie proposait le commencement: dans le commencement, il uy a que le commencement. La psychanalyse propose l'origine... où on peut tout mettre: puisque l'origine revient toujours! Stupidité terrifiante que la mort du sujet, de l'homme, de Dieu, du commencement, de la genèse, etc. Nihilisme aveugle évidemment, au nom d'un désir abstrait et encore plus aveugle, comme si la sexualité dans son origine pouvait remplacer le cosmos, le divin... le devenir! Si une « science humaine» est spécifique, elle n'est plus humaine ou elle n'est plus une science. Freud garde une foi terrible dans ce Grand Inconnu, dans sa lettre à Lou Andréas Salomé, dans son athéisme et sa rage laïque de comprendre. Moi aussi. C'est ma redevance au génie freudien, au génie psychique.

N.-B. Ces réflexions et notes sont nées à la fois d'une pratique continue et assidue du traitement des psychoses: dans leur décours chronique concernant la manie et la mélancolie, pour

11

leurs moments de non-accentuation

pour les psychoses passion-

nelles. Thérapeutique fondée sur l'investigation et la méthode psychanalytique, mais qui soulève et note les incertitudes de la démarche théorique de la psychanalyse freudienne. Elles se fondent sur cette conviction, déjà à l'œuvre dans Dialogues avec les schizophrénies (PUF) : il n'y a pas de fondamentalisme de la psychanalyse, donc aucun dogmatisme n'est viable. Il n'y a pas d' « homo psychanalyticus », pas plus qu'a droit de cité une « culture psychanalytique ». Évidemment, Freud ne serait pas d'accord. Peut-être même pas d'asséner serait-il irrité!... Et ses successeurs ne manqueront ici leur dogmatisme.

Chapitre HUMEUR

I

MANIE

ET MÉLANCOLIE

-

MÉLANGES

TRANSHISTORIQUE

Transhistorique

ne veut pas dire mythique. On ne savait donni à la psychana-

ner à la métapsychologie un fondamentalisme, lyse un universalisme à bon marché.

Freud parle peu de la manie. Sa métapsychologie concerne essentiellement la mélancolie, pathologie d'un deuil prototypique. La mélancolie obéit à l'étude systématique d'un deuil, comme sanction d'une Ananké : « il » (1'objet aimé, objet réel ou idéal) n'est pas là. Il faut l'accepter. La manie relève ce « pessimisme » nihiliste en l'adoucissant par les phénomènes de substitution. On reconnaît bien là Freud. La manie devient alors un « triomphe» du moi sur les nécessités extérieures ou intérieures. C'est une étude mélancolique maniaque de la mélancolie. de la manie. Jamais une étude

La psychanalyse a du mal- en fait elle ne s'y intéresse pas - à justifier le cyclisme de la psychose maniaco-dépressive... en fait, parce qu'elle peine à admettre que tout « changement» est cyclique. On parle alors, quasi sectairement, d'une défense maniaque - pourquoi pas défense mélancolique? Quel lien y a-t-il entre les « défenses maniaques» de type kleinien et la clinique d'une aven-

ture maniaque? Honnêtement aucune, à moins d'oublier ce que veut dire clinique, c'est-à-dire épreuve de ce qui se montre, se phénoménise, s'expérimente. Que la manie soit enracinée autant dans la culture que dans le

biologique,

nul doute;

qu'elle ait appartenu

au mythe diony-

siaque des Grecs, nul doUte encore; que Nietzsche en ait ressaisi la vérité et l'impact dans l'histoire et le destin de la pensée, c'est définitivement moins doUteux... Mais qu'on n'ait jamais pensé que le prototype non pathologique de la manie est non l'ivresse ou l'état amoureux, mais l'état « normal », est toujours étonnant. Là où rien n'est senti de douloureux, de non fonctionnel, où tOut est libre, ouvert au dehors et au dedans, délivré du corps et de l'esprit, pure âme, demeure en effet l'énigme de la manie, de la mania, libérée de la mantiké (maniké - mantiké). Ce qui devient l'aurore d'une pathologie, ce n'est pas l'excitation (notion sans grand intérêt), mais l'exultation, la joie, la sortie hors de soi, paralipomène, d'un Dieu qui a besoin de sortir de lui pour... créer... mais le maniaque justement ne crée pas, il juxtapose. Le sur-moi sadique de la mélancolie a besoin de l'inconscience du moi (et non du moi inconscient) pour le dévaloriser et le rendre petit (microcosme), mais en fait la clinique montre que ce petit « moi» métapsychologique est grandiose, insupportable, intolérable, vaniteux dans son délire de petitesse, faussement et tragiquement complaisant dans son humilité; sans compassion aucune pour lui ni pour aUtrui. Instable et objectivant sans cesse (l'objet? Le voilà! Le voilà !) par absence de compassion... mais comme le moi du mélancolique qui jamais ne peut souffrir pour l'autre, avec l'autre, bien qu'il ne cesse de ressasser tous ses crimes... il avoue, mais ne prolonge pas ses aveux. Illes ressasse. Il ne dit jamais, comme dans Phèdre après l'aveu: « Mon mal vient de plus loin... », Névroses narcissiques seton Freud. Oui, mais dépourvues de génie du narcissisme. Objet et moi sont sans cesse confondus et assimilés par identification narcissique, mimesis permanente. D'où tout ce qui doit provoquer l'extérieur: le masque, la surface, la tOpologie, l'apparence, l'altérité, mais en Tout-Autre qui ne cesse de provoquer non plus la contamination (la pulsion épidémique comme 14

cela était dans le culturel dionysiaque, en Grèce, à Thèbes), qui provoque un contre-transfert de silence avant que s'installe l'horreur - ou la sanction sociale et pénale, l'internement. C'est vrai, et tous les « psy» l'ont remarqué, l'angoisse est drue et profonde; elle est issue du questionnement inlassable: les choses tiennent-elles ensemble sans moi ou ne tiennent-elles qu'avec moi? Démiurgie complaisante mais redoutable dévastation. La manie ne cesse d'objectiver l'objet en le vidant totalement de sa propre vie subjective, per se; elle égalise tous les conditionnements d'apparition de l'objet, dans la mémoire, les objets infantiles et les objets actuels. On dit - trop facilement - optimisme. C'est inexact. Là est un drame quotidien du trop-être. Le maniaque veut prouver l'existence des choses. Illes surestime trop non pas au nom du psychique, mais au nom des choses elles-mêmes. S'il croit qu'il va de l'avant, sa liberté de volonté est dérisoire. Il nie ce qui est, croyant affirmer ce qui n'est pas. Le passé ne se présente plus à lui. Comme tout vrai passé, il s'absente... Le deuil est plus profond que celui de la mélancolie. Ce que ne peut pas comprendre le maniaque, c'est que si le moi accompagne toutes choses, lui, n'a pas besoin d'être accompagné. On peut parler de narcissisme de mort, si l'on veut, mais en fait ce serait mettre à l'écart ce discours inconscient du maniaque: « Je n'ai besoin de personne puisque j'ai tout perdu. »

*
Si la schizophrénie est apparue avec une certaine modernité, en lien d'ailleurs avec la notion « légalisée Il de l'inconscient, la manie est vieille comme le monde; peut-être plus ancienne que le monde. Donc, dans les temps modernes, il était comme inévitable que ce fût la phénoménologie qui en rendît compte avec éloquence (Biswanger), alors qu'il était normal que ce fût Freud qui 15

eût sondé avec génie la mélancolie. phénoménisme Schopenhauer de l'apparence,

Déjà Nietzsche,

avec son

l'avait précédé, de même que

avait précédé le pessimisme de Freud. Car la levée

du sur-moi conduit à l'a priori constitutif, c'est-à-dire au « normal », même si cette notion est trop « normalisante » et « moralisante ». Pas plus que la mélancolie est une dépression essentielle, mais un délire narcissique, la manie n'est une excitation extra-versée. Dans la volatilité du monde extérieur, qui ne peut plus être

perçu mais est « manié », les assonances, les jeux de mots, les
contrepèteries, les obscénités donnent le veerige d'une boulimie de contact, mais révèlent l'impuissance majeure et majorée du langage. Il n'y a plus de résolution ni affective, ni langagière, car le tiers n'est pas impliqué dans ce ludisme de perdition.

Tout est « libéré », mais dans l'emphase et le creux. Les psychiatres avaient tout de suite insisté sur l'humeur. Ils avaient rai-

son. Mais elle n'est pas « gaie », contrairement

à l'apparence et la

festivité du ça. Par contre-sévice d'un idéal, pas totalement perdu cependant, l'identification ne se fait qu'avec un objet rejeté et non projeté. Ce qui donne le côté de cette psychose aiguë, c'est l'expulsion de l'objet; l'objet est moer, frappé à mort pour que le moi reste en vie, mais dans une vie elle-même objectivée, fatalisée dans l'objectivité. La présentification écoute psychanalytique, husserlienne devient un pur formalisme d'intention. Le

d'actualisation. C'est la fameuse « fuite des idées» et, pour une
tout devient reniement triomphe est narcissique et non seulement du moi, car c'est un triomphe non sur l'objet, mais sur son retrait. La libido n'est plus porteuse, et ce qu'on appelle désir n'est qu'une demande désespérée que quelque chose existe enfin. Comme Edgar Poe, revenu de sa transe alcoolique, le maniaque pourrait dire: ver?
» « Je

cherche le

lieu où je n'existe pas » - sous-entendu peut-être vais-je le trou«
Et c'est là qu'une thérapeutique est encore possible

-

même

si elle se révèle bien difficultueuse, fugace et ténue. 16

Bien entendu, la mania divine, la transe prophétique, la grande hystérie des objets idéaux, les grandes irruptions du Tout Autre, les guérisons utopiques ont surmonté tout questionnement individuel. Les circonstances sont alors devenues historicomyrhiques comme non seulement le culte dionysiaque, mais encore les démonstrations théâtrales de la Salpêtrière (Charcot).
Le remords d'avoir tUé - soi-mêmed'abord - est tué.

Si nous pouvons mimer la morr, nous ne savons rien d'elle, car la mort ne passe pas par le savoir. Au mieux, le maniaque, livré à l'insouciance, à l'épiphanie, à l'inconscience, au devenir innocent, à l'oubli, à l'a-priori constitutif ne sait pas - et s'en veut et nous en veut - que la vie est inimitable, contrairement à la mort. Mais on peut la « singer» - entendons la vider de toute substance -et la rendre emphatique comme le vent. Freud ne disait pas cela autrement dans une formule quasi gno-

mique : « La façon dont nous autres humains allonsversl'avenir
sans rien pressentir est vraiment curieuse ». Cette remarque de Freud est féconde. Elleajointe la prophétie, le messianisme, sans les rencontrer vraiment. Elle laisse l'inattendu en suspens. Si le rêve ne réalise que le désir passé et immuable, inconscient et sans mort - comme sansvie, en fait -, le vœu, lui, du « ne rien pressentir» demeure actif contre tout déterminisme de la répétition; mais la répétition est-elle un déterminisme.? La pulsion de mort, le serment sont encore des sanctions légales de l'espèce contre l'individu. La tentation des Grecs, de Freud et des rationalistes est de légiférer sur l'inattendu. .. afin de le rendre attendu. Le vœu -le Wunsch-, et pas seulement le désir comme le dit bêtement le lettrisme de Lacan, est bien la dernière liberté. C'est un contre-destin. Dans le souvenir, le vœu est déjà un pressentiment. Cet alinéa est nécessaire pour rejoindre l'aventure de la manie qui pousse à son extrême densité l'aura de rout pressentiment
jusqu'à noyer

- ou

éteindre -le moindre souvenir des objets du

monde. Le maniaque confond le désir -le vœu - et le désirable, alors 17

qu'il se sent privé d'acquérir non pas l'objet, mais le désirable de l' objer.

Le prototype de la manie est bien la « normalité », sans légalisme et sans serment du jeu enfantin. D'où l'attention toujours portée à l'endogenèse de la manie. C'est la surestimation psychique des processus psychiques du génie du narcissisme, pour le bon comme pour le pire. Quand nous voulons prouver l'existence des choses, nous les surestimons - à l'excès - non pas au nom d'elles-mêmes, mais au nom du magisme narcissique. Le narcissisme vu par Freud n'est que la dérivation de ce qu'il avait pressenti puis décrit avec l'inconscient. Il ne faut pas oublier - ce que Freud fait quelquefois - que le deuil ne commence qu'avec l'acceptation du réel comme réel, comme s'il était nôtre. Le réel comme Autre est déjà une entourloupette... Freud reste parménidien, emprisonné dans le taureau de Phalaris: maniaque le réel comme l'être est - advienne que pourra. Le conjure donc la menace de ce réel dont l'existence

n'est en fait qu'ontologique, et le psychique dans sa folie n'arrive pas à corriger ce rationalisme ontologique. Le réel devient « objectivement» manifeste et l'objet peut devenir un moi objectivé d'où les substitutions identificatoires entre moi, objet, Idée

-

actives dans la mélancolie et la manie, ou dans l'individuel pris

dans le collectif,la masse.Le moi devientun leurre de l'objet -le moi imaginal- dévorabledonc sanctionnel et légal. « Je ne sens
plus rien» dit la gnose mystique. « Il n'y a pas de relations sexuelles », dit Lacan. C'est passer évidemment à côté de ce que j'ai toujours souligné : la folie (mania) des membres ivres qui s'enracine dans le démembrement d'un sadisme originaire. La métaphore paternelle est une désacralisation du principe paternel, source de l'identification narcissique. Là encore, on confond métaphore et identification.

18

*
On a voulu faire de la manie-mélancolie une seule et même maladie: la PMD, et on a, par esprit de système, fragmenté la circularité -intermittence, périodicité, cyclothymie, intervalles de santé etc., polaire, bipolaire... Bref on supporte mall'autonomie de la folie. On reste toujours dans l'ontologie: pas de pertes .des qualités poétiques. Mais a-t-on résolu le problème de la psycho-pathologie: est-ce une crise unique qui récidive (obligation du cycle) ou une rechute. Récidive? Rechute? Répétition? Cycle? Qui peut trancher? La métapsychologie freudienne est aussi prise à ce piège du
». Peut-elle rendre compte des troubles psychiques de forme expansive de la PG l, des interventions sur le troisième ventricule, de certains syndromes hormonaux ?
«

changement

La manie est-elle historique? Transhistorique? Faut-il en revenir au « caractère », au « tempérament» ? Y a-t-il du basal? du biotype? de « l'instabilité essentielle de la structure tempo-

relle éthique de la conscience » (H. Ey) ? Il ya bien un radical anthropologique de la crise existentielle maniaco-dépressive, mais parler ainsi nous fait encore rester dans l'ontologie (fût-ce dans l'extrémisme existentiel). D'où faut-il partir? Des principes ou des phénomènes? De l'être ou du néant? Du sur-être, du trop d'identité ou de la fiction du vide essentiel? C'est le débat. Toujours le débat. Pourquoi la manie se présente-t-elle comme un succès, même si c'est un échec, et la mélancolie comme un échec, même si c'est quelquefois un succès (paradoxal) contre le suicide immédiat? Pourquoi pense-t-on que l'existence est continue, homogène et destinale ? Certainement ni métapsychologie ni phénoménologie ne sont des sources suffisantes. Le causalisme, ici, fait défaut. Sans cause, mais non sans aura,
1. Paralysie générale syphilitique.

19

la crise survient et cette survenue est rapidement oubliée. C'est même un étonnement pour le malade. Qu'il n'y ait plus de honte entre les puissances du monde et les altérations sensitives du moi devient étonnement. Le psychiatre s'étonne avec le malade. Le psychanalyste « causalise »... mais l'antinomie de la personnification et du reste du monde persiste. Antinomie, en effet, comme celles de Kant dans sa critique, comme toute « CClse» : - aller de l'avant - rester en arrière -liberté dérisoire - fatalité illusoire - syntonie - promiscuité - transformation, métamorphose, mais jamais transfiguration. La perte associative (fuite des idées) relève de la confusion entre succession et consécution. Les processus primaires de Freud restent toujours primaires, c'est-à-dire voués à l'inanimation qui fascine l'écoute du témoin (littéralité - lettrisme - jeux de mots - assonances, etc.). Phénoménisme gie possible. sans phénoménolo-

L'inadvertance imprévisible sert rationnellement l'inattendu. Le néant a trouvé son fantôme. L'inerte son expression. La vie du monde devient « imitable» parce qu'elle est dégradée en chose, d'où l'ivresse. Le maniaque fait perdre au phénomène du monde son caractère affirmatif. Encore une fois, il n'y a plus de tranfiguration, mais des réifications. Avant ce profond désenchantement
((

et cette mobilisation

excessive de défense, il y a l'angoisse. Le maniaque avoue l'affirmatif du néant. Ce en quoi il est normal ». Rien n'est passé, rien ne passe ou bien tout passe, le saura-t-on un jour? Mais de toutes façons, il y a quelque chose qui ne passe pas dans ce qui passe: l'affirmation de ce qui n'est pas. Nier ce qui n'est pas encore, affirmer ce qui n'est pas. Le « paraître» du paraissant (de la phénoménologie husserlienne) révèle une appartenance au sens, bien plus exigeante qu'Husserl ne l'avait cru. La manie fait taire l'apparaître de la chose. D'où tient-elle ce pouvoir exorbitant? N'est-ce pas trop croire au pré20