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HYGIENE MENTALE ET HYGIENE SOCIALE : CONTRIBUTION A L'HISTOIRE DE L'HYGIENISME

De
224 pages
Ce livre resitue les origines et l'action du mouvement hygiéniste qui a tenté à la fin du siècle dernier de lutter contre les fléaux sociaux du moment : misère sociale, mortalité infantile, tuberculose, syphilis, criminalité, etc... Un dispositif de prévention médicale, morale et sociale se constitue à partir de la fédération de nombreuses ligues, oeuvres de sociétés philanthropiques, et de l'alliance des médecins hygiénistes avec d'autres groupes sociaux. Ce dispositif recouvre de nombreux espaces sociaux et médico-sociaux. Le mouvement d'hygiène mentale, composante importante de l'hygiène sociale, s'organise à partir d'une critique du modèle asilaire, jugé inadéquat au développement d'une prophylaxie s'adressant à l'ensemble de la population.
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HYGIÈNE MENTALE ET HYGIÈNE SOCIALE:
CONTRIBUTION À L'HISTOIRE

DE L'HYGIÉNISME

TomeI

Collection Logiques sociales
fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions: Pierre Cousin, Christine Fourage, KristoffTalin, La mutation des croyances et des valeurs dans la modernité. Une enquête comparative entre Angers et Grenoble, 1996. Sous la direction de Chantal Horellou-Lafarge, Consommateur, usager, citoyen: quel modèle de socialisation ?, 1996. Vincent Chenille, La mode dans la coiffure des français : "la norme et le mouvement", 1837-1987, 1996. Patrick Legros, Introduction à une sociologie de la création imaginaire, 1996. Joëlle Plantier (dir), La démocratie à l'épreuve du changement technique. Des enjeux pour l'éducation, 1996 Catherine Sellenet, La résistance ouvrière démantelée, 1997. Laurence Fond-Harmant, Des adultes à l'Université. Cadre institutionnel et dimensions biographiques, 1997. Roland GuilIon, Les syndicats dans les mutations et la crise de l'emploi, 1997. Dominique Jacques-Jouvenot, Choix du successeur et transmission patrimoniale, 1997. Jacques Commaille, François de Singly, La question familiale en Europe, 1997 Antoine Delestre, Les religions des étudiants, 1997. R. Cipriani (sous la direction de), Aux sources des sociologies de langue française et italienne, 1997. Philippe Lyet, L'organisation du bénévolat caritatif, 1997. Annie Dussuet, Logiques domestiques. Essai sur les représentations du travail domestique chez les femmes actives de milieu populaire, 1997.

rg L'Harmattan.

1997

ISBN: 2-7384-5031-8

Jean-Bernard WOJCIECHOWSKI

HYGIENE MENTALE ET HYGIENE SOCIALE:
CONTRIBUTION À L'HISTOIRE
...

...

DE L'HYGIÉNISME

Tome I
Naissance et développement du mouvement d'hygiène mentale en France, à partir du milieu du X/Xe siècle jusqu'à la Première Guerre mondiale

Préface du docteur Lucien BONNAFE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan lN C 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

PREFACE

Lettre de Lucien BONNAFE Cher J.B.W.

Mai 1996

Il n'est pas inopportun de relater que, quand nous avons parlé plus précisément du projet de ce texte d'accompagnement, c'était à Strasbourg, dans le cadre du colloque de Brumath sur "La situation des malades mentaux entre 1939 - 1945". Dans cette occasion, il était bon que je rappelle le souvenir de mes rapports avec l'Université de Strasbourg, repliée à Clermont Ferrand dans ces temps brutaux; solidarités marquées surtout par une coopération avec mon compagnon de toutes résistances à l'inhumain, Georges Canguilhem. Il fallait bien que je cite sa parole située dans la filière de ce compagnonnage; "On apprend ainsi comment la psychiatrie peut cesser d'être, sous prétexte de philanthropie, une police de la folie". Nos échanges portent toujours sur philanthropie et oppression. Et il n'est pas indifférent que votre travail se termine par une citation très émouvante d'Eugène Minkowski, datant d"'A la veille de la seconde guerre mondiale"; je rappelle les derniers mots: "On arrive à souhaiter que l'humanité puisse enfin, débarrassée de ses <sauveteurs> farouches, chercher son salut elle-même. Pourtant, ce salut, l'humanité ne peut le chercher que par la voix des hommes, ou même par la voix de l'homme". Merci d'avoir donné du cœur à ce travail de raison. Car, de raison, il convient de faire très généreusement usage, notre histoire étant piégée par l'emprise de "sauveteurs" fonctionnant avec ce que j'aime nommer: "une raison contrainte et contraignante qui veut garder le pouvoir, et dont les instruments sont l'intelligence étroite et le cogito reservatus".

Heureusement, vous avez étudié avec un acharnementdontje me
plais à faire l'éloge, un problème qui a fait l'objet de quelques déclarations magistrales, mais de trop peu d'études 9

approfondies. Car la question de la philanthropie, c'est-à-dire de l'amour de l'humanité, ne se traite pas avec plus de légèreté que celle de l'amour en général. Ce n'est pas avec des débordements passionnels que l'on peut beaucoup aider l'humanité à faire son salut. C'est une autre passion, celle de la vérité très sérieusement étudiée, qui permet de mettre en lumière les très profondes contradictions qui tiraillent le sujet humain, et tout ce qui relève des passions dominatrices, dont le crime passionnel n'est que l'image extrême. Vous nous aidez beaucoup à explorer ce champ des sciences humaines; et vous faites bien apparaître combien toute l'histoire de l'amour de l'humanité est fondamentalement bienveillance de sujet humain à sujets humains. Il faut bien s'infiltrer de cette vérité historique féconde pour ne pas être désarmé devant compréhension et prévention des perversions de cet amour. Vous cultivez la lucidité, moteur de cette résistance qui ne peut que s'enrichir du respect de toute bienveillance qui a été ainsi pervertie. Car les aventures et mésaventures de cette hygiène sociale, dans laquelle vous avez bien inscrit l'enracinement de l' "hygiène mentale", sont bien ce dont il me plait de recommander l'exploration, pour comprendre au mieux comment les passions des "sauveteurs" de l'humanité peuvent toujours, y compris ici et maintenant, approvisionner la passion farouche de fabriquer un bonheur du genre humain, en purifiant une bonne humanité, excellemment pure, car débarrassée des semblables trop dissemblables, produits d'engeances, lignées ou souches, indésirables. Merci d'aider nos concitoyens à bien user de la leçon du père Hegel: quand" le battement de cœur pour le bien être de l'humanité passe dans le déchaînement d'une présomption insensée, dans la fureur de la conscience pour échapper à sa 10

propre destruction". " Présomptions insensées "? - Il Ya eu le fond de l'abîme, quand l'amour du genre humain est passé dans le déchaînement de la haine des humains de mauvaise qualité, parmi lesquels les fous, dont le passage à la chambre à gaz put se faire avec caution scientifique d'experts en eugénisme. J'ai dit "eugénisme", car c'est bien au niveau des passions sur la qualité de l' "inné" que la plus exigeante des sciences, en rigueur savamment autocritique, qu'est l'eugénisme, dérive le plus volontiers dans les présomptions insensées. Il convient là que j'inscrive encore l'éloge de notre maître en lucidité, Georges Canguilhem. C'est dans le travail fait pour être le plus accessible hors des cercles de spécialistes, c'est dans l'article VIE de l'Encyclopaedia Universalis, qu'il dit: "La question de la génération est d'autant plus fascinante pour l'individu humain sexué qu'elle est encore plus censurée que dissimulée par la société". Vous mettez l'''inné'' à la place, genre dévorant, qu'il tient dans les aventures et mésaventures des recherches et actions pour le bien de l'humanité. Mais ce n'est pas au détriment des recherches sur l"'acquis". L'importance du thème de prévention

dans cette histoire est remarquable, surtout avec son orientation
privilégiant l'aide aux sujets en difficulté. A vous lire, on comprend que, si le battement de cœur pour le bien de l'humanité a pu justifier médiocres ou pires humanités, l'exploration dont vous rendez compte montre que ces perversions sont perversions, et qu'il convient de résister à l'obscurantisme se servant d'elles pour oblitérer cette leçon de l'histoire: Que ce mouvement de recherches et d'actions dans le registre philanthropique est surtout preuve de potentiels indéfiniment cultivables, pour les incessants progrès des solidarités qui sont bien, contre tous les inégalitarismes, le sens d'un amour de l'humanité "guéri" des passions dominatrices. Il

II Vous nous avez savamment initié à la connaissance des aventures et mésaventures de la recherche pour le bien de l'humanité dans un vaste contexte éclairant la question de l'hygiène mentale, ambition et actes philanthropiques. Rien de ce qui marque cette histoire n'est indifférent, pour qui s'applique à bien comprendre le "de nos jours", l'''ici et maintenant" . Mais le "de notre vivant" relève tout de même d'un intérêt particulièrement aiguisé. Car, dans les méconnaissances actuellement ordinaires, il y a celle d'une trajectoire très directe, très opérante, qui a axé le mouvement à partir du temps fort du premier tiers du siècle, dans les années trente. Il Y a un aspect savoureux dans le fait que vous avez pu trouver et cultiver les liens les plus sympathiques avec ce que je représente comme survivant, étudiant sa médecine dans les années trente, professionnel des institutions psychiatriques entre 1935 et 1978, et toujours interlocuteur familier de chercheurs de votre trempe. En bon écho, disons ici que nous ne sommes pas seuls, car je dois témoigner de ce que s'amplifient les résistances aux méconnaissances habituelles. Il est vrai que ce courant d'intérêts, privilégiant notamment le champ d'innovations que fut le Front Populaire, nourrit un très fécond regard sur cette tranche d'histoire. Vous m'avez beaucoup fait raconter ma vie, puisque, entre autres marques de l'innovation qu'est cette résistance à l"'oubli", vous avez opté pour beaucoup citer les matériaux, surtout
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méthodologiques, que sont ces paroles, signes des effets de ces temps fertiles sur leurs témoins et acteurs. Continuons le dialogue. Je redis; c'est dans l'ambiance du travail fait à Brumath et Strasbourg, qui était importante œuvre de résistance à l"'oubli" des pires perversions accomplies sous la couverture du "bien de l'humanité", dans un sélectionnisme insensé de purification de l'espèce humaine, que nous avons eu le dernier dialogue qui trouve ici échos. J'ai dit, "le dernier", eh bien, puisque les circonstances comportaient la célébration de mon compagnon de toutes résistances de fond, Georges Canguilhem, il se trouve que ces "derniers" mots me donnent l'occasion de faire ici comme à la fin du colloque de Brumath, et citer ces "derniers" mots:" Et, puisque cerveau et pensée il y a, je pense qu'on ne popularisera jamais assez la méditation terminale du grand discours sur ce thème, de 1980. La grande leçon est celle de Spinoza, qui" a pris parti publiquement pour la liberté de pensée. Ami de Jean de Witt, dont il partageait les convictions républicaines, il a été le témoin de son assassinat, quand les armées de Louis XIV ont envahi la Hollande. L'indignation et la douleur de Spinoza l'ont déterminé à sortir de son domicile pour apposer sur les murs de la ville un placard où il avait écrit: Ultimi barbarorum". Les derniers mots du discours de notre modèle de résistance de fond sur " Le cerveau et la pensée" sont" A première vue, on pourrait penser que Spinoza a commis une erreur. Celle de croire que les barbares qu'il dénonçait publiquement étaient les derniers. Mais il savait le latin et il a voulu dire: les plus récents, les derniers en date. Par conséquent, les philosophes d'aujourd' hui sont assurés de ne pas manquer d'occasions ou de raisons pour aller, à leurs risques, en un geste d'engagement contrôlé par leur cerveau, inscrire sur les murs, remparts ou 13

clôtures: Ultimi barbarorum". Il est temps de rendre cette philosophie populaire. Merci à vous d'y contribuer.

INTRODUCTION

"Pour savoir ce qu'est réellement l'hygiène autant que ce qu'elle ambitionne d'être, il n'est pas suffisant de consulter ceux qui en parlent ou qui en ont parlé; il faut l'étudier dans ses manifestations et dans l'expression de son devenir: l'histoire des concepts et des méthodes, elle-même enracinée dans des réalités historiques, trouve ses appuis, ses limites, ses corrections, et jusqu'à ses provocations dans l'histoire des institutions, des usages, des échecs, parfois des rêves, souvent des rêves!". Cette citation du philosophe Jacques Lambert (1) introduit notre travail qui constitue une recherche sur les modalités de constitution, à partir de la fin du XIXè siècle, du mouvement français d'hygiène et de prophylaxie mentales. La question du rêve des hygiénistes est au cœur de notre, approche généalogique de la politique dite de "sectorisation psychiatrique"(2), approche qui nous conduira à réfléchir sur l'eugénisme, la place de l'expert, le souci de rationalisation de nos sociétés modernes. Dans un premier temps, notre travail a consisté à effectuer des recherches historiques car il n'existait pas à notre connaissance de travaux ayant approndi ce point particulier, mis à part ceux des sociologues, Robert Castel (3), Lion Murard et François Fourquet (4). Nous avon~, repéré les prémices des tentatives ayant eu pour objet une remise en question de l'asile, en tant que lieu principal de soins, et de l'isolement, en tant que solution thérapeutique, dans nos premières investigations qui nous ont conduit à retrouver les fondements de cette politique de
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désenclavement de la psychiatrie asilaire dans un vaste mouvement de prévention médicale, morale et sociale qui se développe au cours du XIXe siècle. Ce mouvement soutenu par des philanthropes (5) et des réformateurs sociaux va s'organiser autour de la protection de la petite enfance (6) (lutte contre la mortalité infantile, contre l'abandon) et de la lutte contre les fléaux sociaux (tuberculose, alcoolisme, délinquance, maladies vénériennes). A partir de ces premiers constats historiques, nous avons été confrontés à plusieurs difficultés sur le plan méthodologique. La première a consisté à retrouver une lecture sociologique des formes historiques principales prises par le dispositif de soins en santé mentale constitué à partir de la loi de 1838, dite "loi sur les aliénés", première grande mesure législative qui reconnaît un droit à l'assistance et aux soins pour une catégorie d'indigents et de malades, et par le dispositif général d'assistance et de prévention en voie de constitution. Nous avons délimité le champ (7) de la psychiatrie qui se caractérise essentiellement au cours du XIXe siècle par la période de l'aliénisme, c'est-à-dire, par la prépondérance de l'asile reconnu en tant qu'unique lieu thérapeutique. Nous avons considéré le champ psychiatrique comme un système dont la cohérence repose sur l'articulation d'un ensemble d'éléments permettant de définir une politique d'intervention; nous avons retenu l'existence d'un dispositif institutionnel, représenté par l'asile qui trouve sa légitimation dans la loi du 30 juin 1838 qui donne à l'aliéné un statut juridique et civil (8). Ce dispositif est soutenu par un groupe professionnel, les médecins aliénistes (9), qui construisent progressivement un code théorique (nosographie des maladies mentales) et mettent en place au début de la fondation de l'asile, une technique de soins, l'isolement et le traitement moral. Notre réflexion repose ici sur les travaux de Robert Castel (10) qui montre comment la 18

psychiatrie a pris place au sein des appareils centralisés de pouvoir et est devenue une instance publique spécialisée dans la gestion de la folie, à côté d'autres administrations chargées également d'un mandat officiel. La seconde difficulté méthodologique a résidé dans la nécessité de situer le champ psychiatrique dans un contexte général, c'est à dire, en relation avec d'autres "champs-frontières" qui possédaient chacun leur logique propre et leurs agents spécifiques. Parmi ces "champs-frontières", nous pouvons citer ceux de la médecine, de la justice et du politique. C'est à la fois en

confrontation avec l'avènement d'autres savoirs ou disciplines
scientifiques (médecine expérimentale, sociologie, psychologie, neurologie, sexologie, anthropologie), avec l'apparition d'autres catégories professionnelles, que s'est constitué le champ de l'hygiène mentale.Progressivement notre problématique s'est précisée et a consisté à repérer les prémices et le développement des premières initiatives de modification de la pratique psychiatrique qui ont eu pour objet de sortir la psychiatrie de l'asile ou plutôt, de considérer qu'il pouvait exister en dehors de l'asile, d'autres formes de prise en charge des personnes atteintes de maladies mentales. Ces tentatives ont été liées à l'apparition de nouvelles représentations concernant la vie en société, la santé en général et la défense de l'ordre social. Elles sont également le produit d'une interrogation sur les causes des maladies mentales, surtout à partir de la nécessité de prévenir celles-ci, et du souci d'agir pour le bien-être de l'ensemble de la population. A partir de la seconde moitié du XIXe siècle, nous assistons à l'apparition d'une critique de l'asile, en tant que lieu sordide de séquestration et d'internements abusifs. Nous avons repéré le fil conducteur de cette tentative de désenclavement de l'aliénisme à travers les revendications démocratiques de respect des libertés individuelles et les notions "d'hygiène et de prophylaxie" qui ont 19

été, semble-t-il, des notions fédératrices de ce mouvement plus ample qui concerne l'hygiénisme. L'hygiénisme va progressivement constituer cet état d'esprit qui entend mettre au premier plan la conservation de la vie et de la santé des populations. Cette doctrine se préoccupe à la fois du corps et de l'esprit; l'hygiène est désignée comme une tâche majeure. Sur ce plan, nous renvoyons aux travaux de Michel Foucault (11) qui montre l'apparition d'un hio-pouvoir qui se constitue à partir d'une part, de catégories scientifiques, comme l'espèce, la population, qui sont devenues l'objet d'une attention soutenue et, d'autre part, à partir du corps en tant qu'objet à manipuler par l'intermédiaire d'un contrôle disciplinaire. Selon lui, c'est la sexualité qui est étroitement liée à l'émergence de cette stratégie de pouvoir. A ce hio-pouvoir naissant se joint une nouvelle rationalité politique qui va s'affermir par l'instauration d'un savoir pratique et technique du pouvoir dont la théorie de la raison d'Etat va constituer un des piliers. Les initiatives entreprises pour transformer le dispositif psychiatrique, organiser la métamorphose de l'aliénisme en une prophylaxie mentale s'adressant à l'ensemble de la population, nous ont interrogés sur les modalités du changement (12). Nous nous sommes plus particulièrement intéressés aux conflits, aux périodes de crises, à la complexité des systèmes sociaux, à la place et au rôle des acteurs (groupes et classes sociales), leur héritage culturel et social, leurs expériences et appartenances respectives. Notre approche envisage le conflit en tant que révélateur des enjeux liés aux tentatives de normalisation de certains groupes sociaux. Le développement de la sociologie au carrefour du XIXè et du XXè siècle est significatif des enjeux de la société industrielle grandissante dans laquelle la question de l'intégration de l'individu au corps social est posée. Sur ce point, il n'est pas 20

étonnant de remarquer comment la sociologie durkheimienne va contribuer à la constitution de l'idéologie solidariste. Dans son ouvrage les règles de la méthode sociologique (13), Durkheim insiste sur la prépondérance des représentations collectives dans la coloration que les expressions pathologiques peuvent prendre. Il prend de la distance à l'égard des théories héréditaristes de l'époque et accorde de l'importance à l'éducation qui doit permettre l'apprentissage des règles sociales. Cette distance se retrouve dans ses travaux sur le suicide où il distingue trois formes de pathologie sociale: le défaut de lien social qui unit l'individu au groupe, l'excès de ce même lien social et l'absence de normes (anomie), forme qui caractérise nos sociétés contemporaines. La question de la domination et de la reproduction sociale est envisagée dans le sens où la domination ne peut être conçue de façon totale, mais plutôt comme le produit d'un rapport dialectique entre deux forces, celle de la domination et celle de la résistance à cette dernière. Les acteurs du mouvement d'hygiène mentale participent à la constitution de différents espaces sociaux et médico-sociaux: celui de l'hygiène mentale, de la psychiatrie infantile, de l'éducation spécialisée, de la recherche scientifique et du domaine médico-judiciaire. Les procédures de classement, d'orientation des individus, instituées grâce au développement de la psychologie expérimentale, participent de ces technologies du pouvoir dont parle Michel Foucault et d'un idéal scientiste qui a pour souci le bien de l' humanité. La première partie de notre travail qui s'étend à partir du milieu du XIXème siècle jusqu'à la première guerre mondiale (un second tome abordera le développement de ce mouvement après la première guerre mondiale) correspond à la constitution du mouvement d'hygiène et de prophylaxie mentales. Nous montrerons comment l'idée d'hygiène mentale se fraie un
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chemin et qui sont les protagonistes de la diffusion de cette idée. Cette question nous amènera à aborder de façon succincte l'avènement et le développement de plusieurs disciplines (neurologie, anthropologie criminelle, psychologie expérimentale, sociologie) qui vont avoir une influence sur la constitution théorique et pratique du champ de l'hygiène mentale qui, contrairement à ce que l'on pouvait supposer, ne se crée pas seulement à la frontière de l'aliénisme mais plutôt à l'intersection d'autres dispositifs sociaux (14) et d'autres savoirs en cours de formation. Les liens existants entre médecine, politique et société seront déterminants pour comprendre la constitution et le développement du mouvement d'hygiène mentale qui prend assise sur le dispositif de lutte contre les fléaux sociaux, au sein des enjeux liés à la question sociale. Le développement de l'industrialisation a entraîné un accroissement numérique de la classe ouvrière. Les classes riches et les hommes au pouvoir vont avoir peur de ces couches populaires urbanisées qui les menacent sur le plan de leur sécurité et de leur santé. En fonction du diagnostic établi, les réponses divergent: soit réprimer et contrôler les classes populaires, soit les éduquer, les civiliser. Un groupe professionnel, le corps médical va jouer un des rôles les plus actifs dans le projet de façonner une médecine politique, digne des idéaux républicains, qui entend éduquer les classes populaires: en rendant l'homme plus sain, on le rend meilleur (15). Les médecins hygiénistes investissent les lieux de vie et de travail tels que l'école, la caserne et l'atelier. D'autres groupes professionnels, magistrats, savants, pédagogues, hommes politiques, participent chacun à leur manière à la structuration du champ de l'hygiène. Un recrutement moins médical des hygiénistes s'effectue ouvert à la chimie (hygiène industrielle, alimentaire,...), aux ingénieurs et architectes. Sur ce point, nous tenterons de retrouver les filiations sociales et idéologiques des 22