Hypnotisme double conscience

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Le médecin français Etienne Eugène AZAM (1822-1899) doit sa réputation à ses études curieuses sur le dédoublement de la personnalité. Sa patiente Félida X..., qui présente deux personnalités alternantes, reste la figure emblématique de son oeuvre. Azam présente Félida comme une patiente hystérique ayant deux personnalités, l'une sérieuse et triste (état normal) et l'autre gaie et généreuse (état second). L'intérêt de ce cas réside dans l'idée selon laquelle une personne peut avoir deux existences séparées par l'absence de souvenir et d'unité du moi.
Publié le : samedi 1 janvier 2005
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EAN13 : 9782296383456
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HYPNOTISlVIE DOUBLE CONSCIENCE Le cas Félida

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXc siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Ouvrages sur le même thème H. BERNHEIM, De la suggestion dans l'état hypnotique (1884), 2004. Alexandre BERTRAND, Du magnétisme animal en France (1826),2004. James BRAID, Hypnose ou traité du sommeil nerveux (1843), 2004 1. DELEUZE, Histoire critique du magnétisme animal (1813, 2 voL), 2004 Abbé FARIA,De la cause du sommeillucide (1819), 2004. Auguste A. LlEBEAULT, Du sommeil et des états analogues (1866), 2004 Serge NICOLAS, L'hypnose: Charcot face à Bernheim, 2004. Dernières parutions A. BINET, Psychologie de la mémoire, 2003. A. BINET, & Th. SIMON, Le premier test d'intelligence (1905), 2004. A. BINET, L'étude expérimentale de l'intelligence (1903), 2004. A. BINET, & Th. SIMON, Le développement de l'intelligence (1908), 2004 A. BINET, La graphologie: Les révélations de l'écriture (1906), 2004. A. BINET, Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs, 2004. Pierre JANET, Conférences à la Salpêtrière (1892), 2003. Pierre JANET, Leçons au Collège de France (1895-1934), 2004. Pierre JANET, La psychanalyse de Freud (1913), 2004. Pierre JANET, Contribution à l'étude des accidents mentaux (1893), 2004. Théodule RIBOT, La psychologie allemande contemporaine (1879), 2003. Serge NICOLAS, La psychologie de W. Wundt (1832-1920), 2003. L.F. LELUT, La phrénologie: son histoire, son système (1858), 2003. Pierre FLOURENS, Examen de la phrénologie (1842), 2004. Paul BROCA, Ecrits sur l'aphasie (1861-1869), 2004. FJ. GALL, Sur les fonctions du cerveau (Vol. 1, 1822),2004.

Étienne Eugène AZAM

HYPNOTISME DOUBLE CONSCIENCE

ET
AL TÉRA TIONS DE LA PERSONNALITÉ Le cas Félida X (1887)

Avec une introduction de Serge Nicolas

L'Harmattan 5-7, rue de ('École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7628-0 EAN : 9782747576284

INTRODUCTION FÉLIDA X", ET LE DÉDOUBLEMENT DE LA PERSONNALITÉ

Qui était Étienne Eugène AZAM (1822-1899)? Charles-Marie-Étienne-Eugène Azaml est né le 28 mai 1822 à Bordeaux. Il était le fils d'un chirurgien de mérite, Jean-Sixte Azam (1782-1864). Il obtient son baccalauréat ès lettres en 1840 et son baccalauréat ès sciences en 1842 à une époque où il commence ses études médicales à l'école préparatoire, alors dirigée par Grintrac. La même année on le retrouve pro secteur (sic) au pavillon d'anatomie puis interne à l'hôpital Saint-André de Bordeaux. Il soutient le 10 juillet 1848 sa thèse de médecine à Paris qui a pour titre: « Du diagnostic différentiel des tumeurs de l'aine» (56 pages). Entre 1850 et 1854, il est médecin au bureau de Bienfaisance puis il est nommé médecin adjoint de l'Asile des femmes aliénées de Bordeaux en 1855. Il est nommé membre correspondant national de la Société Médico-Psychologique le 28 décembre 1857. Il a introduit en France, avec l'aide de Paul Broca (18241880), l'hypnose ou « braidisme» comme technique d'anesthésie chirurgicale en 1858-1859. Il tentera de faire connaître, sans succès, le livre de James Braid (1795-1860) sur l'hypnose2. Il devient professeur titulaire de clinique chirurgicale à l'École de médecine en 1869. En 1872,
I Pour une biographie: H.C. (1900). Nécrologie: Azam. Revue Encyclopédique, JO, 78. Bourgeois, M., & Geraud, M. (1990). Eugène Azam (1822-1899). Un chirurgien précurseur de la psychopathologie dynamique. Annales Médico-Psychologiques, 709-717. 2 Braid, J. (2004). Hypnose ou traité du sommeil nerveux, considéré dans ses relations avec le magnétisme animal (1843). Paris: L'Harmattan.

date à laquelle il reçoit la croix de la légion d'honneur, il est secrétaire général du premier congrès de l'Association pour l'avancement des sciences, qui tint ses séances à Bordeaux. Lors de la création de la Faculté mixte de médecine et de pharmacie de Bordeaux en 1878, il occupe la chaire de pathologie externe qu'il va garder jusqu'en 1892, époque où il fut nommé professeur honoraire. Il était membre d'un grand nombre de sociétés savantes, notamment de l'Académie des sciences, arts et belleslettres de Bordeaux, qu'il présida en 1888, correspondant de l'Académie de médecine de Paris (1878), puis membre associé (1896). Il est décédé à Bordeaux le 16 décembre 1899. Comme savant, il doit sa réputation à ses études sur l'hypnotisme et surtout à ses très curieuses recherches sur le dédoublement de la personnalité, dont Félida lui avait fourni le sujet. Il réunira l'ensemble de ses travaux sur le sujet, publiés entre 1860 et 1883, dans l'ouvrage intitulé: « Hypnotisme, double conscience et altérations de la personnalité» (1887)3 que nous reproduisons ici4. Félida reste la figure emblématique de l'œuvre d'Azam. Sa présentation en 1876 à l'Académie des sciences morales et politiques va faire grand bruit dans le monde scientifique comme en témoignent les publications de cette époque et l'intérêt porté à ce cas curieux. La personnalité double ou multipleS n'est devenue un diagnostic officiel de l'American Psychiatric Association qu'en 1980 (DSM III) après la vague de cas décrits aux États-Unis à cette période. Classée parmi les troubles dissociatifs (en hommage à Pierre Janet), les critères diagnostiques sont les suivants: 1° Existence chez un même individu de deux ou plusieurs personnalités distinctes, chacune d'entre elles se montrant, à un moment déterminé, prédominante; 20 la personnalité qui prédomine à un moment donné détermine le comportement de l'individu; 30 Chaque personnalité est une unité complexe bien intégrée et se caractérise par des modes de conduite et de relations sociales qui lui sont propres. On lira dans la suite avec intérêt le cas de Félida, présentée par Azam comme une patiente hystérique ayant deux personnalités, l'une sérieuse et triste (état normal) et l'autre gaie et
3 La même année on lui doit un autre ouvrage à caractère psychologique: Azam, E.E. (l887). Le caractère dans la santé et dans la maladie. Paris: Alean. 4 Une édition augmentée a paru ultérieurement: Azam, E.E. (1893). Hypnotisme et double conscience. Origine de leur étude et divers travaux sur des sujets analogues. Paris: Alcan. 5 Hacking, I. (l998). L'time réécrite: Étude sur la personnalité multiple et les sciences de la doubles et mémoire. Paris: Institut Synthélabo. - Carroy, 1. (1993). Les personnalités multiples. Paris: PUF.

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généreuse (état second). L'intérêt de ce cas réside dans l'idée selon laquelle une personne peut avoir deux existences séparées par l'absence de souvenir et d'unité du moi. Le mécanisme invoqué par Azam est l'amnésie. Le trouble de la mémoire ayant pour cause « une diminution dans l'apport du sang à la partie du cerveau encore inconnue où doit être localisée la mémoire. Le rétrécissement momentané des vaisseaux, qui est l'instrument de cette diminution, est provoqué par l'état d'hystérie» (Azam, 1893, p. 65 ; voir aussi Azam, 1887, p. 124). Prenant appui sur la théorie des localisations cérébrales, il fait l'hypothèse que Félida ayant deux existences « vivrait et penserait, tantôt avec un hémisphère complet ou avec le cerveau tout entier, - tantôt avec un hémisphère incomplet où manque la faculté de mémoire. Je ferais remarquer que, puisqu'elle parle pendant son amnésie, c'est qu'alors elle vit avec l'hémisphère gauche ce serait donc le droit dans lequel on pourrait supposer qu'existe la mémoire» (Azam, 1893, p. 109). S'appuyant sur les écrits6 de Théodule Ribot (1839-1916), il est convaincu que ces altérations de la personnalité sont des maladies de la mémoire (Azam, 1893, pp. 135-138); c'est bien une amnésie. Mais le mécanisme de cette perte de la mémoire est à spécifier, Azam reviendra à de multiples reprises sur cette question (cf. Azam, 1887, p. 180). En 1877, la publication du philosophe et psychologue Victor Egger? (1848-1909) influencera sa manière de voir; l'année suivante Hippolyte Taine (1828-1893) sera fasciné par l'existence de deux moi distincts8. Pour Egger, l'état dans lequel se trouve Félida n'est pas du somnambulisme, Félida n'a jamais été somnambule; son sommeil a toujours été parfaitement normal. Azam n'était donc pas autorisé à dire que sa malade était une somnambule parfaite. La « maladie» dont souffre Félida est une maladie de la mémoire et non une maladie de la personnalité (l'unité du moi est sauvée). Félida présente une amnésie alternante. Curieusement, en 1890 (voir article ci-après), Azam9 revient à nouveau sur la théorie du somnambulisme total.
Ribot, Th. (1881). Les maladies de la mémoire. Paris: Baillière. L'ouvrage est reproduit dans Nicolas, S. (2002). La mémoire et ses maladies selon Théodule Ribot. Paris: L'Harmattan. 7 Egger, V., & LereboulJet, L. (1877). Étude psychologique et physiologique de l'amnésie dans certaines névroses. Gazette Hebdomadaire de Médecine et de Chirurgie, 14, 357.360, 374.376. . Egger, V. (1887). Revue de «Hypnotisme, double conscience, etc. ». Revue PhiloJ'ophique de la France et de l'Étranger, 24, 30] .310. 8 Taine, H. (1878). De l'intelligence (2' édition). Paris: Hachette. 9 Azam, E.E. (J890). Le dédoublement de la personnalité et le somnambulisme. Revue scientifique, 2, août, 136.141.
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Sommaire de l'ouvrage de 1887: Reconstitution du contenu d'après les articles publiés antérieurement par Azam entre 1860 et 1883. I - LE SOMMEIL NERVEUX OU HYPNOTISME (pp. 9-60)
De la page 9 à 59 : Azam, E.E. (1860). Note sur le sommeil nerveux ou hypnotisme. Archives générales de médecine, Se série, 15, 1-24. (voir Azam, 1887, pp. 9-59; Azam, 1893, pp. 13-33). Cf. aussi en bibliographie: Azam (1876a, 1876b)

II - LA DOUBLE CONSCIENCE (pp. 61-230)
De la page 61 à 144: Azam, E.E. (1877a). Amnésie périodique, ou dédoublement de la personnalité (lecture du 6 et du 13 mai 1876). Séances et Travaux de l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Comptes Rendus, 108, 363-413. (voir Azam, 1887,61-144). De la page 145 à 168: Azam, E.E. (1877b). Le dédoublement de la personnalité et J'amnésie périodique. Suite de l'histoire de Fé1ida X... : relation d'un fait nouveau du même ordre. Revue scientifique, 2e série, n° 25, 22 déc., 13, 577-581. (voir Azam 1887, pp. 145-168). De la page 169 à 186: Azam, E.E. (1878). La double conscience. Revue scientifique, 2e série, n° 36, 31 août, l5, 194-196. (voir Azam, 1887, 168-186 ; 1893, pp. 103-110). De la page 187 à 202 : Azam, E.E. (1879a). La double personnalité. Double conscience. Responsabilité (16 sept.). Revue scientifique, 2e série, n° 9,16,844-846. (Azam 1887, 187202). De la page 202 à 213 : Azam, E.E. (1879b). Sur un fait de double conscience, déduction thérapeutique qu'on peut tirer. Mémoires de la Société des Sciences Physiques et Naturelles de Bordeaux, 2e série, 3, 249-256. (voir Azam 1887,203-213 ; 1893,111-118). De la page 221 à 229: Azam, E.E. (1877b). Le dédoublement de la personnalité et l'amnésie périodique. Suite de "histoire de Félida X... : relation d'un fait nouveau du même ordre. Revue scientifique, 2e série, n° 25, 22 déc., 13, 577-581. (voir Azam 1887, pp. 221-229).

III - LES ALTÉRA nONS DE LA PERSONNALITÉ (pp. 231-280)
De la page 231 à 280: Azam, E.E. (1883). Les altérations de la personnalité. Revue scientifique, 3e sér., 17 nov., n° 20, 6, 610-618. (voir Azam 1887,231-280; 1893, 119-141).

V III

Une étude sur Félida X. par le philosophe Victor EggerlO (1877)11 « Si vous voulez que la vérité soit connue, dit M. Cerise en parlant des névroses extraordinaires, si vous voulez qu'elle ne soit plus enveloppée de nuages, dépouillez-la de toute interprétation mystique ou sumaturiste, examinez les faits quand le cours d'une affection nerveuse les présente, étudiez-les avec le plus grand soin et, avant de rien expliquer, soumettez le résultat de votre observation à l'appréciation de juges compétents. » Ces paroles si autorisées pourraient servir d'épigraphe à J'étude que nous allons entreprendre. Comme M. Mesnet, qui les a reproduites au début d'un travail des plus intéressants sur le somnambulisme pathologique (Archives générales de médecine, 1860, p. 148), nous pensons, en effet, qu'on ne saurait trop insister pour recommander aux médecins un examen attentif de tous les détails que peuvent offrir à leur observation les expressions morbides, différentes par la forme, mais identiques par leur nature, qui caractérisent les névroses et, en particulier, l'hystérie. C'est dans cet esprit que nous avons essayé de montrer les déductions psychologiques que l'on peut tirer d'une observation bien prise qui se présente à nous avec l'autorité que donnent la scrupuleuse
10Victor Egger est né à Paris le 14 février 1848. Il entre à l'École normale à l'âge de 19 ans (promotion de 1867). Après avoir obtenu son agrégation, il est ensuite successivement nommé professeur de philosophie au lycée de Bastia puis à celui d'Angers. Très intéressé par la physiologie et bien introduit dans le milieu médical, c'est en juin 1877 qu'il publie avec le D' L. Lereboulletl'article sur la patiente d'Azam avant d'être recruté en novembre de la même année comme Maître de conférences à la Faculté des Lettres de Bordeaux. À la même époque, il défend contre les positivistes et les matérialistes, dans la Revue des Deux Mondes. l'idée d'une distinction rigoureuse de la psychologie et de la physiologie comme condition préalable nécessaire d'une synthèse de leurs résultats respectifs. Le 9 décembre 1881, il soutient à la Sorbonne sa fameuse thèse française sur« La parole intérieure,' Essai de psychologie descriptive ». Le succès de sa thèse lui permit d'obtenir la chaire de philosophie à l'Université de Nancy. Egger était un psychologue de la vieille école. Personne n'a eu, plus que lui, Je goOt et le talent de l'observation intérieure. Le livre qu'il a feuilleté le plus assidOment et auquel il revenait toujours, a été sa propre conscience. Il fut chargé de cours à la Sorbonne en novembre 1893, puis devint professeur adjoint en 1902 avant qu'une chaire de « philosophie et de psychologie» soit créée pour lui le 26 juillet 1904. C'est à cette époque qu'il donne au public de la Sorbonne un enseignement original sur la psychologie publié dans la « Revue des Cours et Conférences» (1903-1906). Victor Egger est mort le 19 février 1909. Il Egger, V., & Lereboullet, L. (1877). Étude psychologique et physiologique de l'amnésie dans certaines névroses. Gazette Hebdomadaire de Médecine et de Chirurgie, 14, 357-360, 374-376.

IX

honnêteté, l'érudition et la critique sévère d'un médecin éminent et consciencieux. En reproduisant donc avec quelques détails l'histoire de la malade observée par M. le docteur Azam (de Bordeaux) (voy. Revue Scientifique, 1876, n° du 20 mai et du 16 septembre), nous avons voulu faire voir que les faits les plus rares et en apparence les plus extraordinaires peuvent cependant être interprétés rationnellement pourvu qu'ils aient été recueillis avec soin, sans parti pris, sans autre préoccupation que la recherche de la vérité. En rapprochant du travail de M. Azam ceux qu'il a déjà inspirés et que nous devons à Dufay et Bouchut, nous chercherons à reconnaître les analogies qui existent entre les faits observés, et à faire voir qu'une névrose, ce protée aux mille aspects, comme dirait Sydenham, offre dans ses manifestations des symptômes que l'on étudie rarement parce que, trop souvent, on se hâte de croire à une supercherie au lieu de suivre avec patience, comme l'a fait M. Azam, l'évolution des accidents auxquels elle peut donner lieu. L'analyse que nous allons entreprendre est plutôt encore psychologique que médicale. Mais il nous a semblé que les questions qu'elle soulève intéresseraient les médecins, plus souvent appelés à voir des faits de ce genre et plus à même de les observer longuement. Nous serions heureux si nous les amenions à comprendre le fruit qu'ils pourraient tirer du concours éclairé que n'hésiteront jamais à leur prêter les psychologues. On verra d'ailleurs, en regardant les signatures, que nous prêchons d'exemple dans ce travail! Voici l'exposé méthodique de l'observation publiée par Azam : Félida X... est née en 1843. Vers l'âge de treize ans, elle a présenté quelques symptômes hystériques (accidents nerveux variés, douleurs vagues, hémorragies pulmonaires sans lésion des organes respiratoires). Un an et demi plus tard se sont montrées les crises amnésiques que nous étudierons surtout. Celles-ci se reproduisaient d'abord tous les cinq ou six jours, puis revenaient plus fréquemment en même temps que l'hystérie convulsive s'accusait en s'aggravant. C'est peu après l'apparition de ces symptômes que M. Azam a été appelé à donner ses soins à Félida. Il a suivi avec une grande attention les diverses phases de sa maladie pendant quinze mois environ, de 1858 à 1859 ; de 1859 à 1876, elle n'a été observée que par son mari; mais celui-ci, très intelligent, a pu fournir sur cette période des renseignements très précis. En 1859, après les premières couches de Félida, survient une amélioration telle que deux années s'écoulent sans maladie aucune. En 1861, les x

symptômes hystériques s'aggravent et l'amnésie apparaît. En 1862, on constate, outre les symptômes hystériques, des crises amnésiques plus fréquentes et plus longues qu'en 1858. Cela dure quatre ans. En 1866 et jusqu'en 1869 : « état normal. » Durant cette période, les crises amnésiques cessent absolument et les symptômes d'hystérie s'atténuent notablement sans toutefois cesser tout à fait. Depuis 1869, les crises amnésiques n'ont plus disparu. En 1875, le rapport de M. Warlomont sur Louise Lateau rappelle à M. Azam les observations qu'il avait faites seize ans auparavant; il recherche Félida, la retrouve et continue dès lors son intéressante étude. Il constate à ce moment que l'état de crise amnésique qui, en 1858, occupait environ un dixième de l'existence et qui, de 1861 à 1866, était arrivé à égaler la durée des périodes de vie normale, dépasse maintenant cette proportion de manière à remplir l'existence presque entière. Il voit de plus que, tandis qu'en 1858 une crise amnésique d'une heure ou deux environ se montrait tous les cinq ou six jours, en 1875 ce sont, au contraire, les périodes normales qui sont courtes; elles ne reviennent que tous les trois mois et durent douze à quinze heures. Cet état se modifie pendant les mois de novembre et de décembre 1875 où chaque jour et à des heures indéterminées se montre une période d'état normal de quelques minutes à une demi-heure de durée. Enfrn, en janvier 1876, les intervalles grandissent encore et au 6 septembre 1876, Félida, depuis deux mois et demi, n'a pas eu de période normale, la dernière n'ayant duré que trois heures. Il en résulte donc que l'état anormal, survenu depuis l'âge de treize ans, état dont Félida ne se souvient pas quand elle se retrouve dans son état primitif, est devenu l'état habituel, et que l'état normal ou état primitif ayant duré pendant les treize (358) premières années de l'existence ne s'observe plus que très exceptionnellement et pendant une durée très courte. Voyons maintenant en quoi consistent ces crises amnésiques. Félida se trouve alternativement dans deux états différents séparés par une sorte de sommeil survenant subitement, précédé par une douleur assez violente dans la région des tempes, s'accompagnant de résolution musculaire et d'anesthésie cutanée. Sa vie se trouve donc partagée en un certain nombre de périodes que nous appellerons] e, 2e, 3e, 4e, etc. Durant les périodes paires (2e, 4e, etc.), il y a souvenir de tout ce qui s'est passé antérieurement; pendant les périodes impaires (1 e, 3e, 5e, etc.), il n'y a souvenir que des périodes impaires antérieures; le souvenir des périodes intermédiaires est entièrement aboli. XI

Appelons avec M. Azam : premier état ou condition première, celui qui a rempli sans interruptions les treize premières années de l'existence de Félida, et deuxième état ou condition seconde l'état observé depuis l'âge de quatorze ans. Dans la condition première, Félida est une hystérique très caractérisée; on constate des troubles de la sensibilité; douleurs variées, clou hystérique, boule épigastrique; sensibilité tactile altérée, odorat diminué, goût détruit; des troubles du mouvement: convulsions sans perte de connaissance survenant à la moindre émotion. Dans la condition seconde, la douleur physique a presque cessé. Le goût a reparu, l'odorat et l'ouïe sont d'une extrême finesse qui va jusqu'à l'hyperesthésie; la vue est au même degré dans les deux états (l'amnésique de Blois observée par M. Dufay et dont nous parlerons plus loin est myope dans l'état normal et nyctalope dans l'état de crise). Dans la condition première, il y a donc anesthésie ou dysesthésie ; dans la condition seconde, hyperesthésie ou euesthésie. Nous veITons plus loin l'importante qu'il faut attacher à ces troubles de la sensibilité et comment ils pouITaient, jusqu'à un certain point, rendre compte des modifications constatées dans le caractère de Félida. Si nous passons à l'examen des faits psychologiques, nous constatons ce qui suit: Dans les deux états, Félida montre « une intelligence remarquable pour sa situation sociale)} et parfaitement saine. Mais le caractère change selon qu'on l'observe dans la condition première ou dans la condition seconde. Dans la condition première, le caractère est sérieux, triste; Félida se préoccupe de son état maladif; la parole est rare; les sentiments affectifs peu développés au moins en apparence; la volonté est très aITêtée ; le travail acharné; il Y a indifférence pour tout ce qui n'est pas en rapport direct avec le mal dont elle souffre. Dans le second état le caractère est vif, gai, enjoué; la physionomie est mobile et souriante; toutes les facultés paraissent plus développées; l'imagination et les sentiments affectifs sont surexcités, la volonté est moins aITêtée. Dans cet état, Félida se laisse séduire par un jeune homme qui l'a épousée depuis; elle devient grosse et parle de sa situation, sans inquiétude ni tristesse, tandis que quelque temps après, se trouvant dans l'état de condition première, elle éprouve, quand on lui apprend sa grossesse, qu'elle ignorait alors, une commotion nerveuse avec crises convulsives. Plus tard, la même opposition s'observe entre les deux états. En 1875 comme en 1858, M. Azam constate que le caractère est XII

différent dans l'état de condition première et dans l'état de condition seconde. On pourrait définir cette opposition de caractère en disant que, dans le premier cas, le caractère est pessimiste; la vie n'apparaît alors que par ses côtés tristes et sérieux; et que, dans le second cas, le caractère est optimiste. Félida, qui cependant a conscience de sa maladie puisqu'elle se souvient de toutes les périodes de son existence, supporte plus aisément tous les accidents dont elle souffre. Elle est plus fière, plus insouciante, moins laborieuse, plus affectueuse, plus sensible. Faisons remarquer ici cependant que les dernières observations de M. Azam tendent à rendre moins nette cette opposition entre les deux états dans lesquels se trouve la malade. Dans son premier travail, M. Azam signalait la disparition de presque tous les symptômes connus de l'hystérie pendant la crise amnésique. Dans son deuxième article et dans les indications plus récentes encore qu'il a bien voulu nous fournir, M. Azam, après avoir constaté que l'état de crise, c'est-à-dire l'état de condition seconde, absorbe aujourd'hui presque toute la vie, ajoute que Félida « souffre de mille douleurs» et signale des hypérémies locales, des hémorragies multiples, etc., qui prouvent que les manifestations hystériques persistent et restent assez vives même pendant l'état de condition seconde. Nous verrons plus loin comment on peut concilier cette observation avec la théorie que nous chercherons à donner de l'état amnésique pour la première fois décrit par M. Azam. La malade, observée en 1845 et durant les douze années suivantes par M. Dufay (voy. Revue scientifique, 15 juillet 1876), présente des symptômes offrant une certaine analogie avec ceux que M. Azam a constatés; mais les différences entre les deux observations sont assez nombreuses. R. L. est somnambule dès son enfance et à un degré extraordinaire. Elle n'a été observée par M. Dufay qu'à l'âge de vingt-huit ans (en 1845). L'observation ne dit point si les crises amnésiques qu'on a constatées alors s'étaient montrées plus tôt. Celles-ci durent jusque vers l'année 1857, époque à laquelle R. L. avait quarante ans. Durant cette période, les accès analogues à ceux que présentait Félida ont lieu généralement tous les soirs; l'état de transition, qui chez Félida se caractérise par un sommeil assez profond et au début assez prolongé, ne dure que quelques secondes. « Tout à coup un bruit se fait entendre: c'est son front qui vient de tomber brusquement sur le bord de la table... Elle se redresse au bout de quelques secondes. » La durée de la crise est ellemême très courte, vingt-quatre heures au plus. Elle s'accompagne d'une XIII

anesthésie de la sensibilité générale, excepté « à la région latérale moyenne du cou, de chaque côté et au même niveau dans la gorge (?). » Cependant le toucher actif persiste puisque R. L. se livre au travail de la couture. En même temps se manifestent, du côté des organes des sens, des modifications assez bizarres. R. L. n'est plus myope; elle voit dans l'obscurité, elle n'entend que ce qu'elle écoute ou ce qui s'adresse directement à elle. Au réveil, l'amnésie est absolue; R. L. comme Félida a perdu le souvenir de ces crises amnésiques. Celles-ci, analogues au somnambulisme nocturne, mais différentes en ce sens qu'elles sont diurnes, rappellent donc l'état observé par M. Azam. Mais les deux états sont désignés par M. Dufay sous le même nom: somnambulisme. De là, une certaine obscurité dans son observation. La crise amnésique diurne qui semble être chez Félida de l'hystérie transposée paraît être chez R. L. du somnambulisme déplacé, s'observant dans l'état de veille et participant dans ses caractères à la fois du somnambulisme dont il dérive et de l'état de veille sur lequel il se greffe. Si J'on n'avait que cette (359) observation, le nom de somnambulisme diurne employé par M. Bouchut (voyez plus bas) conviendrait; car cet état rappelle le sommeil somnambulique (anesthésie, concentration intellectuelle, etc.) et diffère de l'état de condition seconde de Félida, état où toutes les fonctions des nerfs sont parfaitement normales. Mais chez Félida, il n'y a ni somnambulisme nocturne, ni analogie entre son second état et le somnambulisme nocturne. Enfm, M. le docteur Bouchut a fait connaître plus récemment à l'Académie des sciences morales et politiques (voy. Gazette des Hôpitaux, 27 mars 1877), deux observations qui présentent une certaine ressemblance avec celles qui ont été publiées par MM. Azam et Dufay, mais qui d'autre part en diffèrent à bien des points de vue. Comme nous le verrons plus loin, le mot de somnambulisme diurne adopté par M. Bouchut peut convenir à ses malades, qui ont les idées fixes et à demi absentes des vrais somnambules. Le premier malade dont M. Bouchut rapporte l'histoire est un somnambule dont les symptômes présentent une grande analogie avec ceux de R. L. La seconde est une hystérique et nous aurons l'occasion d'examiner tout à l'heure quelques-unes des réflexions que son étude a dictées à M. Bouchut. Après avoir ainsi rappelé les observations que nous aurons à discuter, cherchons, en suivant surtout celle de M. Azam qui est la plus complète et la plus précise, à dénommer, puis à définir les faits qu'elle XIV

nous révèle. Cette étude nous conduira à une classification des états amnésiques; nous essayerons ensuite de montrer que toute théorie physiologique ou psychologique qui essayerait d'expliquer ces faits ne saurait être scientifiquement établie et que l'état actuel de ces deux sciences la rend prématurée. La malade observée par M. Azam a l'état de veille partagé entre deux sortes d'existences, à peu près comme, chez l'homme sain, la vie est partagée entre le sommeil et la veille. Mais sa personnalité reste une. Doublement de la vie est donc un terme inexact: dédoublement vaudrait mieux, mais il importe surtout de caractériser les deux états dans lesquels Félida se trouve successivemenez. Or, le second état est apparu au milieu des symptômes hystériques et après que ceux-ci se sont manifestés pour la première fois. Il est précédé d'une sorte de crise de transition qui ressemble à ce sommeil profond par lequel débute l'hypnotisme. Il cesse par une crise semblable. Il ressemble donc d'une manière générale aux sommeils anormaux connus en médecine. D'où les noms d'accès, de crise, d'état anormal. Mais quand Félida rentre dans le premier état que M. Azam appelle état normal, elle a oublié tout ce qui s'était passé dans l'état anormal; elle redevient hystérique, c'est-à-dire qu'elle est reprise des douleurs qui avaient disparu. L'état que M. Azam appelle normal est donc bien inférieur à l'état dit anormal durant lequel la mémoire est complète, la douleur et l'anesthésie absentes, les sens exaltés, le caractère meilleur, toutes les facultés plus développées. Il serait donc plus exact d'appeler le premier état: état incomplet, et le second: état complet. Rien n'empêche d'ailleurs de soutenir que l'état complet est anormal ou morbide et de le désigner sous les noms de crise, d'accès, d'attaque, etc. Et, en effet, dans toutes les amnésies qui portent sur une période déterminée de la vie, le mal n'est pas dans l'amnésie elle-même, dans le fait que la mémoire est incomplète, mais dans l'état dont le souvenir manque et qui, par conséquent, est la cause de cette amnésie.

12On a aussi appelé dédoublement de la personne ou de la personnalité cet état de rêve dans lequel le dormeur prête à des êtres imaginaires des pensées, des discours auxquels il oppose ses propres discours et ses propres pensées. Il discute avec des êtres qu'il croit autres que lui-même et qu'il en distingue aussi complètement que j'homme éveillé distingue autrui. Ici le mot doublement de la personnalité (l'unité fondamentale du moi étant réservée) conviendrait peut-être mieux que celui de dédoublement. Les deux expressions d'ailleurs ne sont que figurées (Dechambre, article Mesmérisme du Dictionnaire encyclopédique).

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C'est là ce que M. Bouchut paraît n'avoir pas aussi bien compris que M. Azam quand il dit: « Ce n'est pas une perte de mémoire, une amnésie accidentelle ou périodique, car la mémoire au moment de la crise ne fait pas défaut... C'est après la crise et dans l'état normal qu'elle ne se souvient de rien de ce qui s'est passé quand elle était malade. Or ce n'est pas là de l'amnésie,' c'est l'état intellectuel normal n'ayant pas conscience de l'état intellectuel morbide. » M. Azam, au contraire, s'exprime comme il suit: « On n'oublie pas parce qu'on ne peut pas se souvenir au moment où l'on cherche à se souvenir, mais parce que le fait oublié n'a fait sur le cerveau qu'une impression insuffisante. » Nous sommes absolument de cet avis, bien qu'il y ait dans ces derniers mots une image assez vague pour le physiologiste aussi bien que pour le psychologue. Celui-ci dirait plus clairement: On entend par mémoire: 10 la conservation; 20 la reproduction des pensées. La reproduction suppose la conservation; mais la conservation ne peut se manifester à nous que par la reproduction. S'il n'y a pas reproduction, cela peut tenir soit à un obstacle qui s'oppose à la reproduction des pensées conservées, soit à une conservation insuffisante ou nulle. Or, chez Félida les souvenirs sont conservés pendant l'état incomplet, puisque dès l'instant que l'autre état est revenu la reproduction se fait sans difficultés. Il y a donc eu impression sur le cerveau, comme dit M. Azam, et impression suffisante, normale. L'amnésie, par conséquent, est due à un obstacle à la reproduction déterminée par le changement d'état. La conservation des pensées se fait chez Félida dans l'état anormal comme dans l'état normal; mais l'acte de la conservation est purement latent pour les événements du second état aussi longtemps que l'état incomplet persiste. L'oubli est donc conditionnel et provisoire, non définitif; c'est un oubli périodique dû non à l'absence de la conservation des pensées ou de « l'impression sur le cerveau », mais à un obstacle périodique à la reproduction. À cet état amnésique, il est facile d'opposer le sommeil. Dans ce

cas, en effet, il y a d'une part incohérencedes pensées et images,et d'autre
part inattention, d'où oubli à mesure, et par conséquent oubli définitif. Le dormeur rêve toujours, mais en général le souvenir des rêves lui fait défaut. Toutes les fois qu'il y a souvenir du rêve on peut constater à cette exception une raison précise, savoir une cause déterminante de souvenir du même genre que les causes de nos souvenirs pendant la veille (attention vive et immédiate au moment du réveil, émotion causée par l'objet même du rêve, etc.). D'autre part le souvenir, nous voulons dire la XVI

reproduction, s'exerce très activement pendant le sommeil, en ce sens que tous les matériaux de nos rêves sont des souvenirs de notre activité vigilante associée sans ordre par une imagination déréglée. Mais, de plus, dans le sommeil l'oubli se fait au fur et à mesure, c'est-à-dire que la conservation n'a pas lieu ou n'a lieu que faiblement, ce que démontre l'incohérence habituelle des rêves: un rêve, qui se continue logiquement, c'est-à-dire qui suppose que ses différentes parties ne sont pas oubliées à mesure, est un rêve accompagné d'émotion ou d'attention, c'est-à-dire de ce que nous avons appelé les causes déterminantes de la conservation. Puis donc que l'oubli à mesure est l'une des lois du rêve, cet oubli provient d'une conservation insuffisante ou, comme on dit quelquefois, « d'une impression trop faible sur le cerveau. » Le sommeil est donc un état dont la continuation, la cessation et le retour excluent le souvenir au même degré, dont l'oubli au réveil est causé par l'oubli à mesure. Dans le délire, dans le sommeil du chloroforme, l'oubli à mesure est encore plus radical; il est au même degré que l'incohérence à laquelle il se rattache13. Au contraire, le somnambulisme naturel présente de la suite dans les conceptions, et durant un même accès et dans les accès successifs. La mémoire est ici identiquement dans les mêmes conditions que dans l'état présenté par Félida. La différence des deux états porte non sur la mémoire, mais sur le point d'insertion. Le somnambulisme est greffé sur le sommeil; l'état observé par M. Azam, sur la vie tout entière sans distinction de veille et de sommeil. Remarquons que l'état greffé est supérieur dans les deux cas à l'état fondamental. Le somnambulisme est au sommeil ce que l'état complet de Félida (condition seconde) est à l'état incomplet (condition première). Mais l'état dans lequel se trouve Félida n'est pas du somnambulisme, FéUda n'a jamais été somnambule; son sommeil a toujours été parfaitement normal. M. Azam n'était donc pas autorisé à dire que sa malade était une somnambule parfaite. Le terme qui pourrait servir à caractériser son état serait plutôt vigilambulisme. Au contraire, l'amnésique de Blois observée par M. Dufay présente des rêves somnambuliques remarquables, et de plus, chez les malades de M. Bouchut, il semble que l'état décrit ressemble au somnambulisme, puisqu'il y a, à divers degrés, chez ces malades, la concentration, la demiabsence, l'idée fixe des somnambules vrais, ce qui justifierait le terme de
13 Le sujet spécial de cet article nous empêche de donner à ces propositions les développements justificatifs dont elles auraient besoin.

sur le sommeil

XVII

somnambulisme diurne. Ce mot serait inexact pour l'amnésique de Bordeaux, à qui la dénomination de vigilambule convient seule. Le fait observé par M. Azam est donc d'une originalité parfaite, unique et extraordinaire. Les trois autres, simple extension du somnambulisme à l'état de veille, sont neufs et remarquables, mais non au même degré. Si nous les plaçons moins haut dans l'échelle de l'imprévu, reconnaissons que, situés entre le somnambulisme vulgaire et le vigilambulisme de Félida, ils servent en quelque sorte de support à la vraisemblance scientifique de ce dernier cas et fournissent une transition pour le relier, au moins dans les définitions, aux faits bien connus dont la pathologie des névroses est remplie. (374) Résumons en quelques lignes les caractères qui distinguent les différents états amnésiques que nous avons admis. Dans un premier groupe ou genre d'état dont le sommeil est le type et qui comprend le délire de la fièvre, le délire-sommeil provoqué par les anesthésiques, etc., il y a incohérence et inattention; comme conséquence, oubli à mesure, et, comme conséquence de l'oubli à mesure, oubli défmitif. Les pensées sont peu conservées ou ne le sont pas du tout. Dans un deuxième groupe dont l'état représenté par l'observation unique de M. Azam est le plus parfait et qui comprend le somnambulisme diurne (Dufay et Bouchut), le somnambulisme nocturne, etc., il y a cohérence et attention plus ou moins semblables à celles de l'état de veille normal. Le souvenir a pour condition nécessaire la continuation ou le retour de l'état. L'oubli est conditionnel et provisoire, non définitif: c'est un oubli périodique; les pensées sont conservées comme dans l'état de veille normal, mais elles sont conservées à l'état latent en dehors du retour de l'état durant lequel elles ont pris naissance. Entre ces deux classes extrêmes, on peut admettre théoriquement l'existence d'une classe intermédiaire d'états amnésiques, dans laquelle le souvenir serait exclu par le retour comme par la cessation de l'état, mais admis par la continuation de cet état et où, par conséquent, l'oubli serait nécessaire et définitif après chaque période amnésique. Ces cadres bien posés, les médecins n'auront pas de peine à y faire rentrer les différents états de crises ou d'accès, tous suivis d'amnésie plus ou moins complète. Ainsi l'hypnotisme et le somnambulisme artificiel, s'il diffère vraiment de l'hypnotisme, se rattachent au deuxième ou au troisième groupe. XVIII

L'épilepsie se rattacherait au premier ou au troisième groupe. Les épileptiques qui durant l'état de crise commettent des actes de violence dont ils oublient complètement la nature et dont ils ne sauraient être considérés comme responsables sont des amnésiques du troisième type. La catalepsie, l'extase, la léthargie se rattachent sans doute au premier, de même que la crise de transition observée sur Félida au début et à la fin de chacun de ses accès; de même aussi les sommeils provoqués par les narcotiques; enfin l'ivresse. On cite cependant un cas où le retour de l'ivresse a provoqué le souvenir des événements de l'ivresse précédente, oubliés au retour de la raison. « Un portier irlandais oubliait quand il était dégrisé ce qu'il avait fait étant ivre; lorsqu'il s'enivrait de nouveau il se rappelait distinctement les faits qui s'étaient passés pendant sa précédente intoxication. Ayant perdu dans un état d'ivresse un paquet d'une certaine valeur, il ne pouvait dans un moment de lucidité donner aucun renseignement sur l'endroit où il avait pu perdre cet objet; s'étant enivré de nouveau, il se rappela le lieu où il l'avait laissé, et l'objet put être rendu à celui qui le réclamait. » (Combes, cité par Falret, Diet. encyclop., 1. III, p. 735.). Cet homme avait dans sa constitution une disposition au vigilambulisme analogue à celui qu'on observe chez Félida. L'intoxication alcoolique donnait à cette disposition l'occasion de se manifester. De tous ces états amnésiques il importe de distinguer de la manière la plus absolue et la plus complète l'amnésie qui succède à une lésion cérébrale grave déterminant une apoplexie avec ou sans aphasie. Dans ce cas, soit qu'il existe une lésion des centres phono-moteurs qui président à la coordination des mouvements nécessaires à la prononciation des mots, soit que la mémoire de ces mots soit absente, l'amnésique est malade en réalité comme en apparence au moment même de l'amnésie; celle-ci ne dépend donc plus, comme dans le premier cas, d'un état antérieur dont le souvenir manque, mais bien d'une lésion déterminée et actuelle de l'encéphale. Cette amnésie est plus souvent partielle que totale. Elle porte soit sur un ordre d'idées ou de mots, soit sur une période de la vie; mais alors ce qui la distingue de l'amnésie périodique c'est que la guérison, quand elle a lieu, se fait peu à peu et reste définitive, qu'une deuxième attaque ne renouvellera pas l'oubli de cette période, mais d'une autre qui aura comme la première une limite antérieure indécise et pour limite postérieure la fin de la deuxième attaque. Si nous insistons sur cette distinction, c'est pour faire voir que M. Azam cite à tort, à propos de Félida, la dame américaine de Mac-Nish. XIX

« À la suite d'un sommeil spontané, celle-ci oublia toute son existence antérieure, y compris tout ce qu'elle avait appris, et fut obligée de recommencer son éducation jusqu'à ce que, rentrée dans l'état normal, toutes ses idées lui fussent revenues. » Ce sommeil spontané doit cacher une attaque avec lésion cérébrale déterminant une aphasie complète et la guérison n'a pas dû être aussi instantanée. Cette longue discussion sur la classification des états amnésiques nous montre que M. Azam a, le premier, bien fait connaître un genre d'amnésie dont on avait jusqu'à ce jour méconnu l'importance. M. Falret lui avait, il est vrai, ouvert la voie par cette remarque importante, dont il n'avait pas tiré toutes les conséquences qu'elle comportait: que dans les états d'extase, de catalepsie, de somnambulisme, on constate « une absence complète de rapport entre le degré de conscience au moment de l'accomplissement d'un acte et le degré de souvenir après l'acte accompli» (art. Amnésie du Diet. encyclop., t. lU, p. 130), mais M. Falret dans son remarquable travail, avait simplement distingué l'amnésie totale et l'amnésie partielle. Il avait signalé que celle-ci peut porter soit sur certaines catégories d'idées, soit sur certaines périodes de la vie. En reléguant au second plan l'amnésie périodique, il en avait méconnu l'originalité. M. Falret avait dit avec beaucoup de raison: « L'amnésie est un symptôme survenant dans des conditions très diverses et non une maladie distincte. » M. Azam a eu le grand mérite d'avoir précisé ces conditions dans un cas très original; ce qui nous a permis, en étendant ses vues aux cas voisins, de montrer que la première distinction à faire entre les états amnésiques est celle qui consiste à séparer les états dont le souvenir fait défaut, et qui sont par cela et (375) en cela anormaux et morbides, des états durant lesquels l'amnésique est malade en réalité comme en apparence au moment même de l'amnésie, et dans lesquels, par conséquent, l'amnésie se confond avec la maladie elle-même. Après avoir essayé de défmir les différents états amnésiques et de faire voir dans quelle classe, il nous faut ranger l'amnésie constatée chez Félida, voyons s'il est possible de bien déterminer d'où proviennent le changement d'humeur et de caractère que l'on observe chez elle durant la période de crise. Nous l'avons vu plus haut, dans l'état normal, en dehors des douleurs aiguës et localisées, Félida est dysesthésique ; dans son second état, non seulement les douleurs se sont amendées, mais de plus elle est devenue euesthésique. La dysesthésie entraîne le caractère pessimiste et xx

un certain égoïsme (l'égoïsme des enfants et des malades) ; l'euesthésie amène l'optimisme et le développement des sentiments altruistes. Qui ne sait qu'une digestion pénible sans douleur caractérisée, qu'une névralgie sourde et à peine perçue aigrissent le caractérise; qu'une digestion facile, une circulation normale rendent les hommes sociables, gais, insouciants, optimistes? Le cauchemar est presque toujours le contrecoup sur l'imagination et les sentiments du dormeur de l'état de son cœur ou de son estomac. Félida nous offre donc un exemple de ces modifications que les troubles de la sensibilité impriment au caractère. Si M. Azam n'a point insisté davantage sur ces faits, c'est que, à tort suivant nous, il n'y a pas attaché une suffisante importance. La tristesse, d'après lui, s'explique suffisamment par l'amnésie. Les manques de mémoire de Félida, qui suppriment des mois entiers de son existence et l'atteignent dans son amour-propre, la mettent au désespoir. Rien de plus juste. Mais ces réflexions s'appliquent à Félida âgée de trente-deux ans, mère de deux enfants et épicière. Il lui faut alors de la suite dans ses idées et par conséquent dans ses souvenirs: Félida, jeune ouvrière, vivant dans sa famille, n'avait pas de raison de prendre au tragique ses premières périodes d'amnésie, durant lesquelles d'ailleurs l'état dit normal étant la règle, elle perdait infiniment moins qu'aujourd'hui. En 1858 elle ne se plaignait que de ses douleurs et nullement de son amnésie; elle ne connaissait pas son genre de mal et surtout n'en appréciait pas bien les conséquences possibles. Aujourd'hui elle le connaît et quand elle en souffre et quand elle en est délivrée; alors elle apprécie sévèrement ce qu'elle appelle ses crises, c'est-à-dire les moments devenus rares d'état normal où elle perd le souvenir de l'existence qui lui est devenue ordinaire ; elle raconte elle-même qu'alors elle est folle, qu'elle a des idées de suicide, qu'elle « devient méchante, }),etc. Tout cela est nouveau. En 1858 ses deux états successifs paraissaient également raisonnables; si elle était pessimiste dans le premier état, ce ne pouvait être qu'un effet de ses douleurs ou vives ou sourdes, non la conscience d'une maladie psychique qu'elle ignorait ou du moins qui la préoccupait peu. Donc, si l'explication de M. Azam est à moitié bonne pour l'état qu'il constate aujourd'hui, elle est sans valeur pour la malade de 1858. La tristesse qu'il dépeint comme caractéristique de l'état normal veut deux causes, l'une irrationnelle, l'état dysesthésique ; l'autre rationnelle et réfléchie, la conscience de l'amnésie et de ses conséquences pratiques et sociales dans la vie de chaque jour. Et XXI

cette deuxième cause n'est importante que depuis ces dernières années, M. Azam en tombera d'accord avec nous, car c'est dans la page même où il nous donne l'explication que nous croyons insuffisante que nous avons trouvé les éléments de notre théorie de l'euesthésie et de la dysesthésie. En résumé donc: la malade observée par M. Azam est une hystérique, mais une hystérique chez laquelle deux ordres de symptômes alternaient au début. La substitution des symptômes euesthésiques aux symptômes dysesthésiques ressortent clairement de la description comparative que M. Azam a faite des deux états observés chez Félida dans son premier travail. Nous y avons insisté en décrivant plus haut les symptômes divers constatés chez Félida. Si, depuis le jour où l'état de condition seconde occupe presque toute la durée de l'existence, les symptômes d'hystérie proprement dite continuent à se manifester, on peut supposer que, d'abord suppléés par l'état de crise amnésique, ils n'ont plus trouvé dans cette crise un dérivatif suffisant et qu'ils s'y sont peu à peu ajoutés alors qu'ils n'apparaissaient d'abord que dans l'état de condition première. Mais s'il est possible, jusqu'à un certain point, de se rendre compte des conditions qui modifient le caractère de la malade pendant les périodes de crise, peut-on de même, pour expliquer l'amnésie que l'on constate chez elle, songer à l'existence d'une lésion encéphalique bien déterminée et localiser l'amnésie comme on a cherché à localiser le langage articulé? Nous ne le penson1j pas. On a pu découvrir, dans la troisième circonvolution gauche (le fait paraît aujourd'hui indéniable et l'honneur de cette découverte appartient à M. Broca), un centre phonomoteur dont la lésion détermine l'aphasie. Mais cette localisation ne porte pas sur les actes psychologiques qui préparent et dirigent les mouvements dont l'ensemble constitue la parole. On peut même admettre, d'une manière générale, que les localisations cérébrales actuellement acceptées ne se rapportent qu'au mouvement ou à la sensibilité, non à la pensée proprement dite ou aux sentiments, c'est-à-dire aux véritables faits psychiques. Or, la mémoire est un élément fondamental de la pensée; sans le retour des pensées qui ont été une fois présentes à la conscience, la pensée tout entière s'arrête et disparaît. La mémoire est la condition de l'imagination, du jugement, de la généralisation, de l'induction. Tout fait intellectuel est un fait de mémoire auquel s'ajoute ceci ou cela. La mémoire ne peut donc avoir dans le cerveau de lieu qui lui soit propre, ou XXII

du moins elle n'en peut avoir d'autre que le lieu même de la pensée tout entière. Quant à l'organe propre de la pensée, en admettant que l'on arrive jamais à le découvrir, on peut affIrmer qu'il est unique et indivisible; car si la pensée est multiple pour le psychologue qui ne peut l'expliquer qu'en établissant une liste de facultés distinctes, elle est une en elle-même, elle est tout entière dans chacun de ses actes, de telle façon que les diverses facultés intellectuelles ne peuvent se concevoir l'une sans l'autre. Mais le cerveau de Félida ne présente-t-il pas une lésion de l'organe qui est le siège de l'intelligence générale? Nous ne le pensons pas davantage. La mémoire de Félida n'est pas altérée comme celle d'un aphasique qui a oublié toute une classe de mots, ou d'un apoplectique qui a oublié une semaine de sa vie; elle est intermittente, ce qui n'est pas la même chose. Nous savons bien que des phénomènes intermittents peuvent être les symptômes d'une lésion permanente; mais, chez la malade observée par M. Azam, la durée de ces intermittences exclut toute idée de lésion. Il n'existe donc que des troubles passagers purement physiologiques, et c'est pourquoi il était (376) naturel de croire à l'existence de modifications de l'hyperhémie cérébrale due à une lésion vaso-motrice. Cette hypothèse, comme toutes celles qui pourraient être faites, n'aura de valeur que le jour où l'on aura établi, d'une manière positive, l'influence de l'hyperhémie et de l'anémie cérébrales sur le fonctionnement des différentes parties de l'encéphale. On ne pourra point, alors plus qu'aujourd'hui, admettre qu'il y a anémie ou hyperhémie du lobe cérébral où se localise la mémoire, puisque la mémoire ne peut être localisée; mais on pourra expliquer par un vice de nutrition de la région corticale du cerveau des troubles intellectuels qui se trouveront placés, comme ceux de la motricité ou de la sensibilité, sous l'influence de la diathèse hystérique. Il nous suffit d'avoir essayé de montrer que les modifications du caractère de Félida ne sont autres que des manifestations dyesthésiques ou euesthésiques. Toute autre théorie serait aujourd'hui sans aucun fondement sérieux. Il nous reste, pour être complet, à discuter quelques questions exclusivement psychologiques soulevées dans leurs travaux par MM. Azam et Bouchut. M. Azam insiste pour démontrer « que l'amnésie de Félida ne porte pas sur les idées générales. » L'importance de ce fait disparaît si l'on en recherche la raison, qui est des plus simples. XXIII

Ces idées très générales ont été acquises pendant les treize premières années de l'existence, avant le commencement de la maladie; et comme les résultats de ce premier travail intellectuel sont acquis pour les deux états, elles ne font jamais défaut. Elles sont ensuite confirmées et renforcées, pour l'état normal, par l'exercice de l'intel1igence dans cet état; pour l'état de crise, par le même exercice dans les deux états. Quant aux idées d'une faible généralité, l'état normal en est plus pauvre que l'autre comme il est plus pauvre en idées particulières, parce que ces deux sortes d'idées s'acquièrent en même temps, les idées particulières analogues formant au fur et à mesure de leur acquisition (es idées d'une faible généralité, et parce que, ni pour les uns ni pour les autres, cet état ne profite du labeur intellectuel qui a eu lieu dans l'autre état. Félida ne peut donc servir de document pour la question de l'origine des idées très générales que les philosophes appellent notions premières. Il en serait autrement si son premier développement psychologique avait été anormal, si par exemple un état lui avait manqué. La dame américaine de MacNish, qui avait une amnésie totale du passé, avait perdu « les idées générales» comme les souvenirs particuliers; c'est aussi le contraire qui eût été extraordinaire. Nous pensons donc, avec M. Azam, que, dans l'état qu'il a observé, l'amnésie était absolue. L'amnésie existe aussi chez la malade de M. Dufay et chez ceux dont M. Bouchut nous a rapporté l'histoire. Quand M. Bouchut nous dit que l'amnésie n'est pas absolue, iJ parle de J'amnésie pendant la crise. Or, durant la crise, non seulement l'amnésie ne peut pas être absolue, mais il ne doit pas y en avoir du tout. Une dernière question mérite de nous occuper. Le deuxième mémoire de M. Azam porte le litre suivant: « Dédoublement de la personnalité» ; M. Dufay soutient que chez Félida comme chez R. L... il Y a « dédoublement certain pour elles de la personnalité» ; enfin M. Bouchut dit très nettement: « Le vrai moi disparaît tout à coup pour faire place à un autre moi qui, sous la même enveloppe, semble faire deux personnes moralement distinctes et différemment responsables. » Or, M. Azam explique très bien dans son premier travail (p. 485) quels sont les motifs qui l'empêchent de confondre la dualité d'humeur avec un prétendu dédoublement de la personnalité. Nous n'avons donc pas à reproduire ici les considérations qu'il a développées ni à faire voir que Félida ne ressemble nullement aux malades dont M. Krishaber a, dans un remarquable travail dont MM. Taine et Littré ont fait ressortir le mérite, XXIV

rapporté l'histoire et qui se croyaient une autre personnalité. L'amnésique de Blois dit d'elle-même, dans l'état anormal: moi, et dans l'état normal: je. M. Dufay en conclut qu'il existe chez elle un dédoublement de la personnalité. Nous ne saurions être du même avis, la malade de M. Dufay remplace je par moi et parle à la troisième personne, parce que sans doute, se sentant autre, elle éprouve le besoin de le manifester par une façon nouvelle de parler de sa personne et elle désigne son état normal par les mots: « Moi bête, la fille bête» ou même « l'autre ». En parlant ainsi, R. Loo.sait que je et moi sont synonymes; elle se sent autre et non une autre. Elle comprend donc qu'elle est une seule personne, plus inconstante seulement que les autres dans son caractère intellectuel; en un mot; elle emploie un moyen fort ingénieux pour dire à sa façon qu'elle est autre tout en restant la même; qu'elle change de qualité, de manière d'être sans changer d'être, de personnalité. C'est donc à tort que M. Bouchut a vu, dans ses observations, qui à ce point de vue confirment celles de MM. Azam et Dufay, un coup porté à la vieille idée spiritualiste du moi. Dans toute cette question le moi est hors de cause. Le moi du somnambule, comme le moi de Félida dans l'état complet, est relié par le souvenir à son moi dans l'état de veille ou dans l'état normal. La dualité du moi, inventée à tort par le philosophe Maine de Biran pour expliquer le somnambulisme, n'existe ni dans un cas ni dans l'autre. À propos de quelques observations médicales, dont nous ne pouvons suspecter l'authenticité, mais qui sont exceptionnelles dans l'histoire des névroses, nous avons cru devoir développer les considérations psychologiques qu'elles inspirent. Notre but aura été atteint si nous avons montré l'importance que peut avoir une observation méthodique et rigoureuse des faits de ce genre. Trop préoccupés de localiser en une région déterminée de l'encéphale la cause anatomique des symptômes qu'ils observent, la plupart des médecins négligent, en effet, le plus souvent d'analyser ceux-ci avec toute l'attention qu'ils exigent. Ils sacrifient de la sorte le diagnostic pathogénique au diagnostic anatomique. Nous avons, au contraire, cherché à démontrer que l'étude minutieuse des symptômes observés sans idée préconçue peut servir à mieux classer et à mieux faire comprendre leur enchaînement, et par conséquent, l'évolution des maladies dont ils nous indiquent l'existence.

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Analysel4 de J'ouvrage d'Azam (1887) par Victor Egger (1848-1909) En réunissant en un volume ses articles parus à différentes époques et dans différents recueils sur le somnambulisme naturel et provoqué et sur les altérations de la personnalité qui en sont la conséquence, le Dr Azam a obéi à une heureuse inspiration; le moment était venu de mettre à la portée du public, sous un format commode, des documents précieux soit par leur date, soit par leur contenu même, sur des questions qui occupent aujourd'hui le premier rang parmi les préoccupations des psychologues de toutes les écoles. L'exemple donné par M. Azam mériterait d'être suivi; c'est ainsi que nous aimerions à trouver réunies de la même manière les différentes observations publiées par le Dr Mesnet, et dont la principale, celle du sergent devenu somnambule à la suite d'une blessure à la tête reçue à Bazeilles, doit être recherchée dans l'Union médicale de 1874. L'ouvrage de M. Azam comprend, sous trois titres, quatre études différentes: 10. Un mémoire de 1860 sur « le sommeil nerveux ou hypnotisme », autrement dit sur le somnambulisme provoqué. Sur cette question, M. Azam a été en France, comme le dit justement M. Charcot, un initiateur; le premier ou l'un des premiers il a compris l'intérêt des recherches de Braid et s'est appliqué par des expériences personnelles à les vérifier; nous disons: ou l'un des premiers, car l'ouvrage de Durand (de Gros) intitulé: Traité théorique et pratique du Braidisme et publié sous le pseudonyme de Philips, porte la même date que le mémoire de M. Azam. Quoi qu'il en soit de la question de priorité, ce dernier mémoire devra être considéré comme un document de haute valeur par quiconque voudra faire l'histoire des recherches contemporaines sur l'hypnotisme ou même reprendre cette question dans son ensemble au point de vue théorique. 20. Sous le titre de « dédoublement de la personnalité ou amnésie périodique », nous trouvons ensuite la monographie de Félida X. Cette observation, désormais célèbre, avait été publiée par fragments successifs
de l'ouvrage d'Azam intitulé: Hypnotisme, double conscience et altérations de la personnalité; préface par M. Charcot. - Paris, 1. B. Baillière, 1887, 284 pages, in-12. Revue Philo~'ophique de la France et de ['Étranger, 24, 301-310. ,. Egger, V. (1887). Analyse

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de 1876 à 1882 ; elle nous est donnée pour la première fois dans son (page 302) ensemble et conduite jusqu'en 1887 ; nous pouvons ainsi mieux apprécier la sûreté de jugement avec laquelle M. Azam a su décrire et interpréter ce cas extraordinaire, dans une enquête qui n'a pas duré moins de vingt-neuf ans. À l'observation proprement dite sont rattachées toutes les réflexions, toutes les discussions qu'elle était de nature à provoquer sur le fonctionnement de la mémoire, sur la localisation de cette faculté dans le cerveau, etc., etc. M. Azam a également reproduit l'observation de R. L., due au Dr Dufay, observation qui se rapproche plus qu'aucune autre de celle de Félida. D'autres observations analogues ont été publiées depuis les articles de M. Azam, particulièrement celle, due au Dr Camuset, d'un jeune garçon qui oublia une année entière de son existence (Annales médico-psychologiques, janv. 1882; - Ribot, Maladies de la personnalité, p. 82 et suiv.) ; M. Azam est fort excusable de ne pas les avoir mentionnées: il n'entrait pas dans son dessein de faire la monographie complète de l'amnésie périodique des somnambules. 30. Un appendice contient une autre observation d'amnésie périodique, très différente de ceUe de Félida. Il s'agit d'un jeune garçon chez qui des attaques de chorée ont amené à plusieurs reprises et pour un temps assez long une perte presque totale des connaissances préalablement acquises. Cette observation est jusqu'à présent unique en son genre (voir Ribot, Maladies de la mémoire, p. 78) ; l'amnésie est bien périodique, puisqu'eUe revient à chaque nouvelle crise de chorée; mais elle coïncide avec l'état morbide au lieu de lui succéder, comme il arrive chez Félida et dans tous les autres cas de somnambulisme à base hystérique. Il en résulte un affaiblissement passager et périodique, mais non pas un dédoublement, de l'individualité, ou, comme on dit vulgairement, de la personnalité. 4°. Enfrn, un article de 1883 contient des considérations générales sur « les altérations de la personnalité» dues à des troubles intellectuels, à des névroses ou à d'autres états morbides, question qui a été reprise en 1885 avec plus d'étendue par M. Ribot dans son ouvrage intitulé: Les maladies de la personnalité. L'observation de Félida X. est, comme on pouvait s'y attendre, la partie la plus originale et la plus attrayante du livre de M. Azam. Elle a été, depuis sa première publication dans la Revue scientifique, bien souvent commentée, notamment par M. Maury (Le sommeil et les rêves, XXVII

4e édition, 1878, chap. IX) et par M. Ribot (Maladies de la mémoire, 1881, p. 79 et suiv., Maladies de la personnalité, 1885, p. 81 et suiv., 125, 138, 147). J'ai moi-même, en juin 1877, publié dans la Gazette hebdomadaire de médecine deux articles sur ce sujet. Aussi me bomeraije aujourd'hui à quelques observations sur des points particuliers. 1°. M. Azam a cité sous mon nom (p. 180 et suiv.) une hypothèse psycho-physiologique que je lui avais soumise autrefois et qui paraît convenir au cas de Félida comme d'ailleurs à tous les cas d'amnésie consécutive au somnambulisme. Je profite aujourd'hui de l'occasion qui (page 303) m'est offerte pour donner cette hypothèse avec quelques développements et sous la forme qu'elle aurait reçue si j'avais été amené plus tôt à la présenter moi-même. Dois-je m'excuser de m'aventurer à mon tour, après bien d'autres qu'il m'est arrivé de critiquer, dans la voie dangereuse des localisations cérébrales? Je ne le pense pas ; car tout dépend, en pareille matière, de la méthode que l'on suit. Je ne prétends pas localiser dans une région spéciale du cerveau une opération intellectuelle déterminée, comme la mémoire ou le jugement, ce qui soulèverait les plus légitimes objections, mais simplement proposer une théorie psycho-physiologique du cas de Félida et des cas analogues, théorie qui cadre exactement avec les faits psychologiques observés, c'est-à-dire avec l'amnésie périodique des somnambules. Voici d'abord comment se définit, en termes psychologiques, le cas de Félida : L'existence de cette personne est partagée par des évanouissements très courts en périodes. La durée de ces périodes est très inégale et n'influe en rien sur les phénomènes consécutifs. Durant les périodes paires (2e, 4e, etc.), le souvenir porte sur les périodes impaires et sur les périodes paires, c'est-à-dire sur la totalité de son existence. Durant les périodes impaires (I re, 3e, 5e, etc.), le souvenir est limité aux périodes impaires. Dans le langage adopté par M. Azam, les périodes impaires, comprenant la première période, constituent la condition première, les périodes paires, qui commencent avec la seconde, constituent la condition seconde. Ainsi, deux états successifs, l'un cujus erit oblivio, l'autre ubi oblivio est. L'état morbide, contrairement aux apparences, est le premier, l'état des périodes paires. Il est morbide en ce sens que le souvenir en est subordonné à une condition restrictive; il emporte en disparaissant la XXVIII

possibilité de sa remémoration; la continuation ou le retour du premier état conditionne d'une manière absolue le rappel des événements psychiques qu'il a renfermés. En résumé, l'amnésie périodique de Félida consiste dans l'interposition entre les périodes d'état psychique normal de périodes dont le souvenir est exclu par l'état normal, mais qui n'excluent pas le souvenir de l'état normal. La maladie commence avec la seconde période, et elle apparaît à partir de la troisième. L'état anormal de Félida n'est que l'état somnambulique parvenu à une sorte de perfection et ne se distinguant plus de l'état normal que par l'amnésie qui lui succède. L'existence des somnambules ordinaires, diurnes ou nocturnes, est également partagée en périodes; les périodes paires sont les accès de somnambulisme, et, durant les périodes impaires, périodes d'état normal, le souvenir des périodes paires est impossible. Ce qui distingue de Félida les autres somnambules, c'est que, durant les périodes paires, leur état est évidemment morbide ou anormal, tandis que le mal de Félida n'apparaît qu'après sa guérison périodique et provisoire; plusieurs fonctions psychiques sont troublées pendant les (page 304) accès des somnambules ordinaires; ils ont en même temps de l'anesthésie et de l'hyperesthésie, un état de demi-absence et des idées fixes; cette perturbation des fonctions psychiques, qui fait que l'état somnambulique tient à la fois de l'état de veille normal et de l'état de sommeil, est assez naturelle, puisque le somnambulisme, sous sa forme la plus anciennement connue et la plus fréquente, n'est, comme son nom l'indique, qu'un rêve accompagné de locomotion, un rêve où l'imagination ordinaire du sommeil commande, par extraordinaire, aux muscles et les fait mouvoir à sa fantaisie. Le cas cité dans la Philosophie du sommeil de Mac-Nish a été avec raison rapproché de celui de Félida ; mais, s'il présente des rapports avec le cas observé par M. Azam, il n'en a plus aucun avec le somnambulisme. Nous nous demanderons tout à l'heure si le fait doit être tenu pour authentique; provisoirement, nous le supposons indiscutable. Il s'agit d'une dame dont l'existence était partagée, par de longs et profonds sommeils, en périodes; les périodes paires n'admettaient que le souvenir des périodes paires, et réciproquement les périodes impaires n'admettaient que le souvenir des périodes impaires. Il en résultait pour cette personne la succession alternative dans un même corps de deux vies psychiques distinctes, de deux consciences séparées, de deux personnalités. C'est le seul cas auquel conviennent ces expressions; elles sont inexactes pour le XXIX

cas de Félida, et, a fortiori, pour tous ceux qui présentent avec évidence les symptômes du somnambulisme ordinaire. Ces définitions psychologiques une fois posées, nous pouvons aborder le problème physiologique. Il consiste à trouver une formule qui exprime en termes de psycho-physiologie la loi de l'existence intérieure de Félida. La formule cherchée doit remplir deux conditions: 1°. elle doit être d'accord avec les données actuelles de la physiologie cérébrale ou de la psycho-névrologie ; 2° la loi physiologique qu'elle exprimera devra suivre exactement la courbe de la loi psychologique; car nous admettons en même temps que les deux ordres de faits, faits nerveux et faits psychiques, sont spécifiquement irréductibles, et qu'ils forment deux successions parallèles dont le rythme est identique: en cela consiste leur correspondance. Notre hypothèse nous paraît plausible en ce sens qu'elle satisfait aux deux conditions posées. La voici: Je suppose d'abord que la trace des pensées se trouve là où les pensées ont été produites, - ensuite qu'une portion de trace est comme si elle n'était pas, la trace entière devant être revivifiée pour que la pensée renaisse sous forme de souvenir; - enfin que, normalement, une région cérébrale limitée est le siège de l'idéation passive ou active, mais que, anormalement, sous l'influence d'un afflux sanguin ou de quelque autre cause, une région plus étendue du cerveau peut participer à cette fonction. On conçoit dès lors que, si l'état normal reparaît, toutes les pensées, toutes les sensations, tous les états de conscience de l'état anormal seront fatalement oubliés. (page 305) Quelle est la région du cerveau où s'élabore normalement la pensée? À la suite de Broca, on a cru pouvoir étendre la théorie du langage mono cérébral à toutes les opérations intellectuelles, et divers faits tendraient à confirmer cette hypothèse en prouvant que l'hémisphère droit remporte sur le gauche pour les fonctions trophiques et pour certaines fonctions motrices. Ainsi, les deux hémisphères auraient des fonctions distinctes, correspondant à leur asymétrie anatomique, et, normalement, le gauche serait seul, du moins dans certaines de ses parties, l'organe de la pensée. L'homme normal est donc gaucher du cerveau, et, en conséquence, droitier de la main; c'est pourquoi une lésion cérébrale à gauche produit l'aphasie, tandis que la même lésion, survenant à droite, laisse la parole intacte. Les gauchers de la main sont droitiers du cerveau; une lésion de l'hémisphère droit les rend aphasiques, tandis qu'ils gardent l'usage de la parole si elle survient à gauche. xxx

D'après cette théorie, durant les périodes impaires, qui sont les périodes d'état normal, Félida pense et se souvient avec le cerveau gauche. L'état anormal survient tout à coup; je suppose qu'alors le cerveau droit, sous l'influence d'un afflux sanguin, entre en activité; désormais les deux hémisphères travaillent de concert et collaborent à la production des mêmes actes. La seconde vie continue la première, dont elle n'est qu'un développement, et le souvenir, dans cet état anormal, est complet, car rien n'empêche les phénomènes bicérébraux de susciter par association l'image des phénomènes monocérébraux des périodes normales antérieures. Quand l'état normal reparaît, c'est-à-dire quand le cerveau droit cesse de fonctionner, le souvenir devient incomplet; car, la trace des pensées étant là où elles ont été produites, chaque hémisphère ne contient, pour les pensées de l'état anormal, qu'une moitié de trace, laquelle n'est rien sans l'autre moitié; l'activité cérébrale normale est impuissante à réveiller ces traces dans leur entier; les traces bicérébrales des actes bicérébraux ne pourront être réveillées que par le retour d'une activité bicérébrale ; pour l'activité monocérébrale, elles sont comme si elles n'étaient pas. Nous ne nous dissimulons pas ce que notre hypothèse a d'aventureux en l'absence de toute connaissance positive sur l'état du cerveau durant le somnambulisme. Mais elle a l'avantage de concorder avec les faits les plus importants du phénomène observé par M. Azam : elle rend compte, en style psycho-physiologique, de la nature spéciale de l'amnésie périodique; - elle explique comment l'état où le souvenir est complet est en même temps l'état anormal, thèse étrange au premier abord, mais que M. Azam a démontrée, à ce qu'il semble, d'une manière irréfutable; - enfin, l'activité anormale de l'hémisphère cérébral, qui d'ordinaire est inactif, concorde assez bien avec la surexcitation et la plénitude de vie remarquées durant la condition seconde (page 306) et aussi avec les troubles de circulation observés dans le côté gauche du corps (p. 96). Pour représenter physiologiquement le cas relaté par Mac-Nish, il suffirait d'apporter une légère modification aux formules précédentes et de supposer que les deux hémisphères fonctionnaient successivement, mais toujours isolément. - Pour les cas de somnambulisme ordinaire, il faut supposer une activité bicérébrale, mais d'une nature spécifique particulière, tenant le milieu entre l'activité monocérébrale de l'état de XXXI

veille et l'activité monocérébrale du sommeil ordinaire. - Enfin, quand Félida passe, durant son sommeil, d'un état dans l'autre, je suppose que son activité cérébrale, sans changer de nature intime, devient, de monocérébrale, bicérébrale, ou inversement. Le sommeil ou le réveil proviennent d'un changement dans la nature de l'activité cérébrale, le passage d'un état à l'autre d'un changement d'amplitude de cette même activité. - Ce qui distingue Félida des somnambules ordinaires, c'est que, chez elle, l'activité bicérébrale n'est en aucune façon conditionnée par le mode d'activité qui correspond au sommeil, tandis que, chez le vulgaire des somnambules, il faut ce genre inférieur d'activité pour que l'hémisphère inactif s'associe momentanément à la vie de l'hémisphère actif. Une objection très sérieuse peut nous être faite ici. Aux auteurs qui expliquaient certains dédoublements de la personnalité par l'action isolée des deux hémisphères, M. Ribot a très justement fait remarquer que la personnalité peut être triplée dans un même sujet (Maladies de la personnalité, p. 117-120). Si par hasard un somnambule extraordinaire présentait le phénomène d'une troisième condition, c'est-à-dire d'un état greffé sur la condition seconde, état où le souvenir serait complet, mais dont le souvenir disparaîtrait une fois qu'il aurait pris fin, nous n'aurions pas à notre disposition un troisième hémisphère cérébral pour accommoder notre hypothèse à ce nouveau fait. Or ce phénomène d'une troisième condition s'est peut-être rencontré chez Félida. M. Azam m'a raconté verbalement que, dans les premiers mois de l'année 1879, Félida, en condition seconde, avait une fois oublié plusieurs heures de son existence; il est vrai que la période cujus oblivio n'avait été, cette fois, ni précédée ni suivie de la courte crise de transition, analogue au petit mal épileptique, qui marque le passage de la condition première à la condition seconde et réciproquement; malgré cette différence importante, M. Azam voyait là l'apparition incontestable d'une troisième condition. Je n'ai pas retrouvé dans son ouvrage ce fait assurément très curieux et sans doute unique dans l'histoire du somnambulismel5. Des doutes lui sont-ils venus? Ou bien le phénomène, ne s'étant pas renouvelé, lui a-t-il paru trop peu significatif? Ce n'est pas tout: voici un fait cité par M. Azam et dont je m'étonne (page 307) d'être le premier à signaler l'importance. En 1859, M.
15Le « troisième état» dont il est question pages 72, 102, 155, 173, est tout autre chose.

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Azam hypnotisa plusieurs fois Félida. « Dans ce somnambulisme provoqué, dit-il, et quel que soit son état au moment où elle a été endormie, elle est toujours dans l'état normal» (p. 76). Ainsi, dans l'état hypnotique elle ignorait sa condition seconde; elle ne se souvenait que des événements de sa condition première, et sans doute aussi (bien que M. Azam ne le dise pas) des événements des périodes hypnotiques précédentes. Félida a donc présenté dans le cours de son existence deux conditions secondes, l'une naturelle, l'autre artificielle, parfaitement distinctes, le souvenir de chacune des deux étant exclu par l'apparition de l'autre. J'insiste sur ce phénomène; car je n'ai rencontré dans aucune autre observation la mention de cette séparation du somnambulisme naturel et du somnambulisme artificiel; au contraire, tous les auteurs considèrent ces deux états comme une seule et même condition mentale; M. Mesnet et M. Motet, appelés comme experts devant les tribunaux, hypnotisent l'accusé pour lui rendre le souvenir des faits qu'i! a accomplis en état de somnambulisme naturel. Félida fait-elle exception à une règle constante? Telle est la question que nous nous permettons de poser aux médecins qui s'occupent journellement de ces sortes de phénomènes. On aimerait aussi à savoir si, chez les personnes sujettes à la fois à des accès de somnambulisme naturel nocturne et à des accès de somnambulisme naturel diurne, comme dans l'observation du Dr Dufay, les deux états constituent une seule et unique condition mentale ou deux conditions distinctes. Quoiqu'il en soit, notre hypothèse peut résister à l'objection; car ni l'hémisphère gauche dans l'état normal, ni l'hémisphère droit dans l'état anormal ne participent dans leur entier aux opérations intellectuelles; certaines de leurs régions restent étrangères au fonctionnement de la pensée; supposons donc que, pendant la condition seconde, un nouveau trouble de circulation associe momentanément une de ces régions au travai! des deux autres; une fois cette région abandonnée par l'activité psychique, le souvenir de tous les états de conscience auxquels elle a participé devient impossible. Le cas de Félida ne me paraît fournir aucun argument en faveur d'une localisation de la mémoire dans l'hémisphère droit; je ne saurais, sur ce point, partager l'opinion avancée par M. Azam (p. 182). Je me rallie au contraire à l'idée, qu'il exprime en dernier lieu (p. 207 et suiv.), de la dissémination de cette faculté dans la totalité de la portion active du cerveau. La mémoire est une faculté trop générale pour qu'elle puisse être XXXIII

logée dans une région spéciale et séparée ainsi des autres facultés dont elle est la condition et le support. J'imagine seulement que la mémoire, siégeant d'ordinaire avec les autres fonctions de l'âme dans l'hémisphère gauche du cerveau, peut être exceptionnellement transportée avec eUes à l'hémisphère droit ou, pour mieux dire, aux deux hémisphères travaillant de concert. « Il est peu vraisemblable, dit avec raison Hermann Lotze, qu'il y ait un organe particulier de la mémoire (page 308), car la mémoire n'est pas, à proprement parler, une faculté de l'esprit parallèle à d'autres facultés; elle n'est qu'une forme générale du sort que peut avoir tout élément de la vie de l'âme, et il est aussi difficile de la concevoir sans ces éléments que de concevoir l'existence d'un mouvement sans une direction et une vitesse déterminées. » (Principes généraux de psychologie physiologique, trad. Penjon, p. ]01.) 2°. M. Azam nous semble affaiblir à tort sa thèse fondamentale, à savoir que la condition première, ubi oblivio est, est l'état normal, lorsqu'il suppose (p. ]20 et p. 218) que Félida terminera sa vie dans la condition seconde, qui, depuis bien des années, embrasse la presque totalité de son existence. S'il ne n'est pas trompé dans l'interprétation qu'il a donnée du cas de Félida, interprétation que personne après lui n'a contestée et qui se trouve confirmée aujourd'hui par l'observation de nouveaux cas analogues, si Félida est bien une somnambule hystérique, l'hypothèse contraire est infiniment plus vraisemblable. L'âge, qui, chez les femmes, guérit tant de névroses, guérira Félida du mal dont elle ne souffre pas, et le retour à la santé amènera chez elle de terribles souffrances morales, car avec son mal elle aura perdu le souvenir de la plus grande partie de sa vie; elle commencera, pour ainsi dire, vers l'âge de cinquante ans, une existence nouvelle; guérison purement théorique, gui, par ses effets pénibles, semblera condamner les défmitions des médecins, mais qui, au point de vue de la science pure, sera l'éclatante confirmation de leurs théories. La somnambule du Dr Dufay, dont le cas est, de tous les cas analogues, le plus rapproché de celui de Félida, a été « débarrassée, avec l'âge, de sa personnalité anormale» (p. 19]), c'est-àdire, des périodes de condition seconde; el1e termine sa vie, comme eUe l'avait commencée, en condition première. En bonne logique, il n'y a pas lieu de prévoir que les choses se passeront autrement pour le sujet si bien étudié jusqu'à présent par M. Azam.

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