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HYSTERIE (DE L') A LA PSYCHOSE

De
198 pages
Ce que Etienne Trillat dit de la danse de Saint-Guy contient l'essence de sa pensée sur la folie : " Il faut séparer ce qui relève de l'évolution des mœurs, des croyances, des mentalités et ce qui est le socle an-historique sur lequel repose la folie en question ". Et ce socle, à n'en pas douter, est selon lui la manière dont l'esprit et le désir habitent le corps de chacun, manière dont l'hystérie plus encore que la psychose détient le chiffre.
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DE L'HYSTÉRIE À LA PSYCHOSE
Du corps à la parole

Collection Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud

Renouer avec les grandes oeuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, f!.Ins ces provinces de la Culture et des Sciences ' Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir. Dernières parutions
Au-delà du rationalisme morbide, Eugène MINKOWSKI, 997. 1 Des idées de Jackson à un modèle organo-dynamique en psychiatrie, Henri Ey, 1997. Du délire des négations aux idées d'énormité, J. COTARD,M. CAMUS ET, J. SEGLAS,1997. Modèles de normalité et psychopathologie, Daniel ZAGURY,1998. De la folie à deux à l'hystérie et autres états, Ch. LASEGUE,1998. Leçons cliniques sur la démence précoce et la psychose maniacodépressive, C. KRAEPELlN, 998. 1 Les névroses. De la clinique à la thérapeutique, A.HESNARD,1998. L'image de notre corps, J. LHERMITfE,1998. L'hystérie, Jean-Martin CHARCOT,1998. Indications à suivre dans le traitement moral de lafolie, F. LEURET,1998. La logique des sentiments, T. RIBOT, 1998. Psychiatrie et pensée philosophique, C-1. BLANC, 1998. Le thème de protection et la pensée morbide, Dr. Henri MAUREL,1998. L'écho de la pensée, Charles DURAND,1998. Henry Ey psychiatre du XXle siècle, Association pour la fondation Henri Ey, 1998. Mesmer et son secret, 1. VINCHON,1998.

Etienne Trillat

,

...

DE L'HYSTERIE A LA PSYCHOSE
Du èorps à la parole

Préface de Guy Maruani

L'Harmattan.
5-7, rue de l'École Polytechnique

75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

cg L'Harmattan,

1999

ISBN: 2-7384-7490-X

PREFACE

"Le nourrisson fait exister en bruit l'objet absent, et parce qu'absent... Après avoir été privé de l'objet, il se prive maintenant du premier substitut de l'objet, à savoir l'air inspiré... Prise en charge maintenant par la bouche qui connaît l'objet, c'est-à-dire le réel pour être en contact avec lui, car il ne faut pas oublier que la connaissance des premiers objets passe par une reconnaissance orale, la voix ainsi découpée en syllabe peut faire exister, ou peut animer, les premières formes symboliques qui demeuraient jusqu'ici l'apanage des bruits de succion". ("Oralité et langage", conférence faite au Groupe de l'Evolution Psychiatrique le 26 mai 1959). "Le corps propre du psychotique ne se projette pas sur un écran imaginaire, pas plus sur une représentation concrète, il se projette sur l'environnement dans lequel vit et se déplace le psychotique... Nous avançons l'hypothèse que l'intérieur du corps se projette sur les volumes et les enveloppes corporelles sur les surfaces... La sémiologie de l'appartement opère une analyse spectrale de l'image du corps... Tout ce qui est de l'ordre du sensible, de l'odorat, du tact, de l'entendu et du parler, se retrouve sur les surfaces. C'est l'univers du bruit, des odeurs, du langage qui ouvre sur le récit et le temps. On ne peut, ici, que suggérer un rapprochement entre les organisations hallucinatoires et persécutives, et les surfaces d'une part; les organisations mélancoliques ou hypocondriaques et les volumes d'autre part". (Contribution à un travail collectif sous la direction de Léo BLEGERLafolle du logis, 1979). : "Il est absurde de penser que la position psychothérapique, même réduite au seul aspect défensif du contre transfert, puisse être tenue douze heures sur douze par son entourage familial aussi rompu qu'on le veuille à cette technique... L'entourage tolère que le psychotique parlant parle mais le langage n'est ni reçu ni compris et on peut

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avancer aussi que c'est parce qu'il n'est pas entendu que le psychotique parlant est toléré... Bien souvent la rupture de cet isolement par le psychotique en mal de s'exprimer revêt la forme du "message", de la bouteille à la mer, d'un appel manifestement adressé à la société par effraction et au delà des frontières du foyer: exhibitionnisme devant les fenêtres, projection dans la rue de bijoux ou d'objets précieux". ("Essai sur quelques mécanismes d'adaptation et de tolérance", travail fait dans le cadre de l'Union pour la Défense de la Santé Mentale dans la région Est de Paris, 1966). "Ce qui inquiète à juste titre l'opinion publique et les psychiatres eux-mêmes, c'est l'emprise que le pouvoir politique tend à exercer sur la psychiatrie et sur les problèmes de santé mentale dans un pays... n'importe qui concluerait que la seule façon d'écarter la menace est de préserver l'indépendance de la psychiatrie et des psychiatres à l'égard du pouvoir. Mais cette indépendance, cette capacité de résistance ne peut reposer que sur une base susceptible de s'opposer aux convoitises du pouvoir: cette base n'est rien d'autre que la psychiatrie en tant que masse de connaissances théoriques et pratiques". ("Une nouvelle psychiatrie morale, Thomas Szasz". Le Concours Médical, 1977). "La défense du service public passe par la défense de l'RP. en tant qu'instrument de soins, instrument irremplaçable pour traiter valablement toute une pathologie critique susceptible d'entraîner éventuellement des désordres sociaux ou des risques graves pour le sujet... A travers une grande variété de discours, une grande variété de style ou de ton, derrière les rideaux de fumée, les travestissements philanthropiques, politico-libertaires, la poudre aux yeux, les gadgets, etc. transparaît toujours la même aspiration, le même projet, la même "stratégie" : soigner ailleurs qu'à l'RP. des "malades mentaux" qu'on pourrait sélectionner par le biais d'artifices techniques ou bureaucratiques. (...) Entre le combat d'arrière-garde et la fuite en avant, il resterait une place pour la psychiatrie publique à condition que nous acceptions de bien vouloir l'occuper... C'est encore une fois faire ce que les autres ne veulent pas ou ne peuvent pas faire avec d'authentiques malades mentaux. ce qui supposerait que nous fussions encore capables de voir la pathologie là ou elle est et ne pas la mettre là où

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elle n'est pas". ("Où va la psychiatrie de service public ?" I1nformation Psychiatrique, n° spécial novo 1984).

Ces quelques citations en apportent la preuve: les textes d'ETIENNE TRILLATassemblés dans ce volume peuvent r être présentés selon un ordre aléatoire. Aucune importance. Chacun d'entre-eux - tel un hologramme ou même un fragment d'hologramme qui éclairé par la lumière monochromatique d'un
laser restitue la totalité de l'image en relief

-

chacun de ces

textes restitue la personnalité professionnelle du psychiatre qui les a écrits, entre 1960 et 1993. Sens clinique, humour, rectitude, adogmatisme et, moteur essentiel, souci de l'être humain aliéné en sont à mon avis les caractéristiques constantes. * * *

Lors d'un choix de postes d'interne tenu à la chapelle de Sainte-Anne vers les années 71 ou 72 les premiers avaient tous fait élection du service TRILLAT. e me souviens que J quatre places étaient ainsi parties et que les suivants, leur tour venu, réclamaient également TRILLATomme patron et l'obtec naient ! De fait ETIENNE RILLATffectuait à Maison Blanche à T e cette époque l'intérim de chef d'un second service et avait été plesbicité par la cohorte nombreuse de ses déjà futurs élèves... Pour quelqu'un qui avait peu publié, quelle reconnaissance de maîtrise clinique! Pour la plupart nous ne lirions de lui que le rapport de Monaco en 73 sur Le corps en psychiatrie, thème il est vrai en pleine effervescence en cette période de contestation (!) et de libération (?) post-soixante-huitarde. * * *

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HENRIEy ayant eu la volonté de passer la flambeau, TRILLATevenu rédacteur en chef de l'Evolution Psychiatrique d en ouvrit immédiatement les colonnes aux jeunes psychiatres désireux d'écrire ou de faire écrire. c'est ainsi que, par l'entremise de THIERRY MAURICE BOKANOWSKI,j'eus la chance de

participer à ce renouveau et de rencontrer pour la première fois en chair et en os ETIENNE TRILLAT.Mon impression immédiate fut qu'il avait dû servir de modèle pour le personnage de LONE SLOANE,héros d'une bande dessinée cosmique de PHILIPPE DRUILLET. ême physique de séducteur carnassier, M

même regard magnétique, même sang-froid face aux manifestations d'extra-terrestres de tout poil. (voir en particulier Délirius, éd. Dargaud, 1973). * * *

Je fus donc chargé de diriger des numéros sur Sexualité, naissance et population et Ecologie humaine et psychiatrie. Dans la foulée j'eus l'outrecuidance de créer le Prix Psyché destiné, selon la formule baptismale, à récompenser chaque année l'ouvrage ayant le plus stimulé la réflexion des psychiatres. ("Rien ne sert de penser, il faut d'abord réfléchir", comme l'a gravé définitivement PIERRE DAC).En 1977 le jury eut la chance de tomber sur un grand livre: Le sujet de la folie, sur un grand éditeur GEORGES AHNqui animait alors H Privat et sur un grand écrivain MICHEL BREITMANui nous q offrit l'hospitalité. L'auteur, GLADYS SWAIN,eçut précautionr neusement ce prix purement symbolique; j'ignorais qu'elle avait eu un mentor dans la composition de cette oeuvre et que ce mentor était JACQUESOSTEL P dont l'aide permit à GLADYS
TRILLAT SWAINde se faire remarquer d'HENRY Ey et d'ETIENNE

autour des enjeux historiques et mythiques du geste inaugural de l'identité médico-philosophique. Le même TRILLAT, es d années plus tard, rit beaucoup lorsque dans une conversation 10

je glissais que le Prix Psyché 1976 avait contribué notablement à la renommée de PAULWATZLAWICK France. "Il n'avait pas en besoin de çà... "
*

*

*

Aussi quelles ne furent pas ma surprise et ma joie d'apprendre que TRILLATvait accepté de présider le nouveau a jury du Prix Psyché quand il fut relancé par JACQUES POSTELès d 1986-87. Et depuis, à chaque réunion du jury, nous attendons tous le moment où TRILLAT quelques notes et improvise sort une critique époustouflante de finesse et de drôlerie sur tel ou tel bouquin et nous débouche une anecdote de derrière les fagots sur tel ou tel auteur. Car il a ses têtes, le président! Il se plie cependant avec discipline à la loi de la majorité et de la solidarité dans la désignation. Seul JACQUES OSTELa une P stature équivalente à la sienne... On trouvera un bon exemple de sa virtuosité dans les textes sur SASZ,Thomas l'imposteur, dont les thèses visaient en fait à dissoudre la psychiatrie, à "émasculer la folie" et dont TRILLAT compris le premier que sous couvert de radicalisme a libertaire il préparait les années REAGANe mise sur le pavé des d psychotiques chroniques insolvables puis la démarche économiste d'évaluation-rationnement des soins pseudo-médicalisés (D.S.M. etc...). * * *

La psychiatrie française parviendra à survivre dans son originalité et sa spécificité si elle échappe à cet équarrissage anglo-saxon suffisamment pour faire effet de vérité; à la longue la vérité est contagieuse. C'est pourquoi le travail de psychiatres comme ETIENNE TRILLAT tracé des sillons qu'il a
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faut sans cesse suivre. Ce qu'il dit de la danse Saint-Guy contient l'essence de sa pensée sur la folie: " Il faut séparer ce qui relève de l'évolution des moeurs, des croyances, des mentalités et ce qui est le socle an-historique sur lequel repose la folie en question". Et ce socle, a n'en pas douter, est selon lui la manière dont l'esprit et le désir habitent le corps de chacun, manière dont l'hystérie plus encore que la psychose détient le chiffre. Le 7 mai 1998

Guy MARUANI Président de l'A.F.E.R.P.

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CHAPITRE 1

ORALITE ET LANGAGE (*)

L'Evolution Psychiatrique nous a habitué à ces essais de synthèse où se fusionnent des disciplines différentes, où le même objet placé au carrefour est envisagé de points de vue divers. Le titre même de cet exposé, "Oralité et Langage", indique qu'ici nous avons affaire à deux objets. Il faudra bien faire une synthèse mais qui la fera? En vertu du principe économique qu'il vaut mieux laisser faire son travail par les autres, nous laisserons faire cette synthèse par l'enfant, quitte à ne pas savoir au juste comment il s'y prend pour le faire. Nous en retirerons un triple bénéfice: d'abord le travail sera bien fait, ensuite nous économiserons nos moyens intellectuels, enfin nous n'aurons pas à nous déplacer d'un point de vue à un autre. L'enfant parle et il parle par sa bouche. Comment passe-t-il de l'oralité au langage, comment le langage se dégage-t-il de l'oralité? Tel est le propos de cet exposé. Et d'abord à quoi répond ce propos? Il répond à un certain sentiment de manque, d'incomplétude que nous n'avons pas la prétention de combler ce soir, mais que nous voudrions chercher à circonscrire. Ce sentiment de manque nous allons l'éprouver d'abord en manière de préambule à travers deux exemples pris dans la réalité analytique. Nous verrons que dans l'évolution de l'enfant telle que la psychanalyse l'a retracée, il faut faire sa place au langage, que même dans la perspective analytique on
(*) Conférence faite au groupe de l'Evolution Psychiatrique le 26 mai 1959. Parue dans l'Evolution Psychiatrique, nom - année 1960.

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ne peut passer du principe de plaisir au principe de réalité sans passer aussi par le langage. Nous essayerons ensuite dans une deuxième partie de voir comment le langage se dégage de l'oralité, nous essayerons de faire sa place au langage et cette place n'est certainement pas très loin de la bouche puisque encore une fois, l'enfant parle avec sa bouche. Nous essayerons enfin dans une troisième partie de replacer l'oralité dans le langage. I. Plaisir sans réalité. Un des principaux problèmes qui se soit posé à la psychanalyse est celui de savoir comment l'enfant accède à la conscience naïve que nous avons du monde, par quels cheminements l'enfant émerge de son néant biologique pour atteindre la surface de l'humain adulte et vigile. Les travaux psychanalytiques nous ont, certes ouvert des perspectives pénétrantes dans cette forêt obscure. Mais en dépit de l'importance de ces travaux et de leur fécondité, il est permis de se demander si l'entreprise est tout à fait réussie. L'effort de la psychanalyse s'est appuyé sur le schéma freudien du passage du principe de plaisir au principe de réalité. C'est ce schéma qui a fourni les bases et la direction des efforts. On peut s'étonner que dans cet effort pour retracer l'évolution psychologique une place aussi inconfortable ait été laissée au langage. Le film qui retrace l'évolution de l'enfant est un film muet. Dans notre album de famille nous trouvons de beaux portraits de l'enfant classés avec amour dans l'ordre chronologique : bébé prend le sein, bébé sourit, il est sur son pot, il se regarde dans le miroir, il joue avec son petit robinet et l'album s'arrête là. Cette lacune est à l'origine du malaise auquel nous faisions allusion tout à l'heure. Peut-on comprendre comment l'enfant accepte et accède à la réalité en excluant du problème l'outil qui lui permet d'y accéder, à savoir le langage?

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Voyons comment deux auteurs Sandor FERENCZI et Mélanie KLEIN,l'un et l'autre en compagnie d'un enfant, ont cherché à forcer le passage du plaisir à la réalité. Nous verrons que l'enfant de FERENCZI avance en quelque sorte à reculons tandis que celui de Mélanie KLEIN dirige bien en avant mais se il est propulsé sous l'impulsion de l'angoisse à une vitesse telle qu'il manque son but ou risque fort de s'y écraser. Ni l'un, ni l'autre n'ont forcé le passage et le plaisir reste sans réalité. a) A rebours. FERENCZI, un travail célèbre 1,né des incertitudes dans laissées par FREUD quant aux modalités de passage du principe de plaisir au principe de réalité, s'est penché sur cette question et a proposé une solution peut-être plus attachante par son originalité que véritablement satisfaisante. La question posée est toujours de savoir comment l'enfant qui prend ses désirs pour des réalités passe de ceux-là à celle-ci, comment la mégalomanie infantile se substitue à la reconnaissance de la réalité des forces de la nature. Le développement du sens réel serait le résultat d'une succession de déceptions ou d'échecs subis par l'enfant irrémédiablement nostalgique du sentiment de toute puissance inconditionné éprouvé pendant son séjour intra-utérin. L'enfant tourné vers son passé pourtant bien court avance en quelque sorte à reculons le dos tourné à l'avenir. La période d'omnipotence magique hallucinatoire lui permet un moment de conserver l'illusion de l'omnipotence primitive. Sous l'effet des ITustrations croissantes du milieu, cette position hallucinatoire devient rapidement insuffisante et inefficace et l'enfant doit trouver une nouvelle méthode pour conserver son illusion de toute puissance, d'où l'élaboration de gestes magiques (cris, gesticulations) qui déclenchent magiquement la satisfaction attendue et lui permettent de sauvegarder l'illusion de toute
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Stages in the development of sense of reality (1913) in: First contri-

butions to psychanalysis, pp. 213-239, the Hogarth Presse 1952. 15

puissance. Au fur et à mesure que ses désirs s'accroissent en intensité et surtout en diversité, l'enfant est contraint de particulariser et de spécialiser ces gestes toujours magiques dont la réussite l'autorise à s'apparaître à lui-même comme tout puissant. La pensée animiste ou les relations symboliques établies entre son corps, celui de sa mère et les objets du monde extérieur, apparaissent encore dans cette perspective comme un moyen d'éviter le contact avec la réalité. C'est dans cette marche à rebours que se situe l'apparition du langage. Les mots restant des mots magiques, on ne voit pas pourquoi l'enfant ne trouverait pas, après l'échec de ceux-ci, d'autres subterfuges pour esquiver la réalité déplaisante et s'opposant à sa toute puissance. On ne voit pas en vertu de quoi l'enfant opérerait le demi-tour qui lui permettrait de voir la réalité en face. FERENCZI bien intervenir la notion fait de projection comme étant la marque du stade de réalité, projection s'opposant à l'introjection caractéristique du stade d'omnipotence. Mais malheureusement, ce principe auxiliaire s'insère mal dans la trame logique du développement. On ne voit pas bien pourquoi il interviendrait à un moment plutôt qu'à un autre et sous l'effet de quoi l'enfant dCstinguerait les contenus psychiques subjectifs, des sensations dont l'origine se situe en dehors de lui puisque FERECNZI s'est pas donné ne d'autre principe d'explication que la conservation envers et contre tout du sentiment de toute puissance. L'intervention de la phase de projection résulterait de la reconnaissance par l'enfant des réalités pénibles, des réalités qui échappent à sa toute puissance. Or, c'est précisément cette reconnaissance de la réalité qui resterait à expliquer. FERENCZIbien vu que la phase de réalité était annona cée par le langage, que le langage donnait accès à la réalité, mais on en reste à une sorte de magie des mots, précisément destinée à masquer ladite réalité, de sorte que le langage ainsi compris permettra à l'enfant de continuer de prendre ses désirs pour des réalités. 16

b) La fuite en avant. Avec Mélanie KLEIN l'utilisation de l'anxiété chez l'enfant, anxiété provoquée par ses impulsions sadiques cannibaliques, se révèle comme un postulat moins hasardeux. A cet égard une observation de Mélanie KLEINa une valeur exemplaire2. Rappelons qu'il s'agissait d'un enfant de quatre ans présentant un tableau de schizophrénie infantile. Relevons pour notre propos qu'il présentait, entre autres symptômes, des difficultés alimentaires évoquant une anorexie mentale et un retard de langage très important. L'argument central de Mélanie KLEIN le suivant (nous négligeons ici les est développements théoriques qu'illustre cette observation) : le jeune Dick, c'est le nom de l'enfant, présente une importante inhibition du développement du Moi. Laprise de contact avec le monde, chez l'enfant normal, commence à s'opèrer au moment de la phase sadique orale ou orale cannibalique, suivant K. ABRAHAM. L'enfant normal, mû par ses impulsions sadiques, son besoin de détruire, cherche à s'incorporer le corps de sa mère et le contenu phantasmatique de ce corps. Cette opération déclenche en retour une très vive anxiété chez l'enfant qui redoute d'être détruit pas les objets qu'il a attaqués. Cette anxiété de retour le contraint à s'engager dans une succession de relations sadiques avec d'autres objets fonctionnant comme objets symboliques, c'est-à-dire représentant toujours le corps phantasmatisé de la mère. En d'autres termes, l'enfant ne s'intéresse aux choses que dans la mesure où ces choses synibolisent les organes maternels ou paternels qu'il veut incorporer ou détruire. Cette incorporation provoque à son tour de l'anxiété, anxiété que l'enfant cherche à résoudre ou à éponger de nouveau dans l'incorporation d'autres objets à valeur symbolique. Le jeune Dick s'est coupé de la réalité par crainte de son propre sadisme. Il s'est refusé à engager avec le monde ce
2 Mélanie Klein. The importance of symbol-fonnation in the development of the ego. Int. Jour. Psychoanal. 1930. 17

premier débat carnassier, de peur d'y succomber, d'où son aspect autistique et son absence complète d'anxiété. Le travail de l'analyse a consisté à l'amener par la parole, à rétablir avec les objets manipulés des relations symboliques, à lui expliquer par exemple que lorsque le train avec lequel il joue entre dans la gare, c'est Dick qui entre dans maman. Cette intervention a pour effet de mobiliser une certaine quantité d'anxiété figée, et à remettre en mouvement le système impulsions sadiques-dévoration de l'objet-anxiété-élargissement progressif du cercle des objets agressés. Ce travail de Mélanie KLEINest d'une très grande importance. Mieux qu'ailleurs peut-être, il nous permet de saisir à partir d'un cas concret la chaîne de relation qui engage l'enfant dans un dialogue avec le monde; il nous montre comment l'enfant constitue ses premiers objets à partir d'un déséquilibre permanent des forces en présence (sadisme -anxiété) et l'on voit l'enfant avancer dans la connaissance, dans l'obligation où il est de rétablir un équilibre menacé, de la même façon que la marche est une chute différée et évitée. Ainsi est posé, d'une façon générale, le principe d'un mouvement dialectique de la connaissance, mouvement compréhensible puisqu'il se réfère à la psychologie et plus précisément à l'affectivité. Les affects, et non pas les sens, apparaissent comme étant non seulement les moteurs de la connaissance, mais l'objet même de la connaissance, objet à l'origine affectif par sa nature comme le montre la charge des phantasmes de l'enfant, phantasmes qui restent le premier mode de contact de l'enfant avec le monde extérieur. Un autre mérite de ce travail est d'avoir mis l'accent sur le rôle majeur de l'agressivité comme moyen de connaissance. Cette notion est bien banale, mais il n'est peut-être pas superflu d'insister sur ce point. Mélanie KLEIN, propos de Dick, établit à nettement une sorte de corrélation entre deux séries: inhibition du développement du Moi et inhibition à mordre. Mais Dick avait aussi une inhibition dont l'auteur oublie de nous 18

parler, et c'est en quoi cet article a sa place ici, c'est précisément l'inhibition à parler. Il est possible, bien que la chose ne soit pas dite, que cette inhibition à parler doive se situer sur le même plan que l'inhibition de l'agressivité et réponde au même mécanisme. Les choses auraient peut-être été mieux en le disant. Mélanie KLEINnous montre bien comment la vie phantasmatique de l'enfant le place dans une sorte de "réalité irréelle", mais on ne voit pas comment il en sort. L'argument essentiel développé par Mélanie KLEIN reste celui-ci: Comment le Moi de l'enfant sort-il du creuset où se mêlent et s'affiontent ses propres pulsions et les forces du Sur Moi; comment l'enfant passe-t-il du principe de plaisir au principe de réalité, comment arrive-t-il à s'insérer dans le réel? L'existence de pulsions sadiques orales est le point de départ, le postulat de départ dans la chaîne de la démonstration. L'anxiété de retour et la peur d'être détruit à son tour par les objets de ses pulsions, engagent l'enfant dans un combat avec des objets de plus en plus nombreux, attirés dans le champ d'existence de l'enfant par leur fonctionnement symbolique. On comprend bien ce qui suscite l'anxiété de l'enfant et ce qui le porte à dévorer et à détruire une série sans cesse croissante et sans cesse renouvelée d'objets menaçants. On comprend bien comment les fonctions orales, l'activité de préhension par la bouche du sein maternel ou de son substitut, se doublent d'une vie phantasmatique qui maintient l'enfant dans cette réalité irréelle, mais on ne saisit pas le terme du processus, on ne saisit pas où s'arrête cette fuite en avant et même pourquoi elle s'arrêterait. La vie phantasmatique n'est pourtant que transitoire et cette réalité irréelle n'est pas un point final. Un moment vient bien où la gare n'est plus seulement maman, mais aussi un jeu figurant une gare et la locomotive cesse bien un moment d'être seulement le pénis pour devenir aussi une locomotive. On ne saisit pas ce qui va mettre un terme à cette frénésie cannibalique et à l'anxiété qu'elle 19

mobilise. Mélanie KLEIN s'est arrêtée en cours de route. L'apparition du langage chez Dick n'est pour elle qu'un phénomène contingent inexplicable et inexpliqué, situé sur le même plan que l'établissement de meilleures relations entre Dick et ses parents. Mélanie KLEINn'a pas tfanchi le pas qui l'aurait amenée, en tenant Dick par la main, dans la sphère de la réalité. Grâce à ses soins cependant, Dick l'a franchi seul, et a laissé son thérapeute à ses réalités irréelles. Dans les travaux psychanalytiques, on a l'impression que le langage est comme plaqué sur la vie instinctuelle de l'enfant, plaqué sur sa bouche, la bouche étant considérée comme un lieu de débat de pulsions érotiques ou agressives, mais on ne saisit pas que la bouche puisse être aussi le lieu d'où sort le langage. La bouche étant aussi ce qui, de l'enfant, débouche sur le monde. Non seulement nous devons replacer le langage quelque part, mais sa présence s'impose plutôt deux fois qu'une. C'est-à-dire que le langage est d'une part une donnée ou un fait dans le développement psychologique de l'enfant, et d'autre part il constitue notre environnement naturel. Nous utilisons le langage pour parler du langage de l'enfant. C'est cette double position qui devrait délimiter le champ de la discussion. C'est en fonction de cette double position qu'il faut envisager maintenant le problème de l'oralité et du langage. Dans un premier temps, l'oralité et le langage seront considérés comme données de l'observation: l'enfant mange et il parle avec sa bouche. Dans un deuxième temps, la question de l'oralité sera replacée dans le langage: nous parlons du langage de l'enfant. n. Oralité et langage. Nous allons voir d'abord, en plaçant le langage et l'oralité côte à côte, comment au cours de l'évolution du langage les éléments de contact primitif avec le monde ne 20

cessent de régresser. Nous limiterons cet exposé à la phase pré-linguistique du langage, à celle qui va du vagissement au babillage ou langage syllabique. Ce dernier ouvre la phase suivante proprement linguistique au seuil duquel nous nous arrêterons. L'inventaire des émissions sonores de l'enfant avant le langage est assez incertain, de même que l'ordre d'apparition des différents éléments. Nos difficultés à dresser un tel inventaire, l'incertitude, l'imprécision des termes utilisés proviennent probablement de ce que ces émissions sonores se situant en dehors du langage sont, en quelque sorte, innommables comme en témoignent d'ailleurs les nombreuses onomatopées qui servent à les désigner et l'usage des guillemets pour exclure de son sens le mot langage appliqué aux émissions sonores de l'enfant ou des animaux. Pour la phase pré-linguistique, il faùt nécessairement utiliser une méthode ne reposant sur aucune compréhension directe des émissions sonores, puisqu'elles sont dépourvues de sens, et c'est pourquoi on fait surtout appel à des méthodes phonétiques. C'est sur des bases phonétiques et rythmiques qu'ont été repérés le vagissement, les lallations, les gazouillis, les clappements, les pépiements d'une part, et d'autre part le pré-verbiage ou jargon, ou encore babillage. Dès que les pré-formes apparaissent dans le babillage, il est possible d'user de la compréhension linguistique pour repérer les différents stades franchis par le langage naissant de l'enfant. C'est à partir de cette phase linguistique proprement dite que PICHON pu a décrire les stades locutoires, délocutoires et allocutaires. Il est évident que le champ de la première méthode s'étend aussi bien à la période pré-linguistique, ou période du langage dit émotionnel, qu'au langage en voie de constitution. Le champ de la seconde est évidemment limité à la phase linguistique. Inutile de rappeler qu'au cours de l'observation de l'enfant, la frontière entre les deux phases, marquée par l'apparition du mot, est des plus problématiques à tracer. 21