IDEES (DES) DE JACKSON A UN MODELE ORGANO-DYNAMIQUE EN PSYCHIATRIE

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Homme d'interrogation, de " disputation ", de passion, Henri Ey (1900-1977) élabora, sa vie durant, un modèle de l'Être Psychique destiné à rendre compte de la constitution de son autonomie et de la possibilité de ses déstructurations. Défenseur et illustrateur de la psychiatrie, le Maître catalan anima la clinique française et fonda l'Organisation Mondiale de la spécialité. Son oeuvre, inaugurée par Hallucinations et délire (1934) et développé jusqu'au grand oeuvre du Traité des hallucinations (1973) à travers la série des Etudes, du Manuel et de l'aventure encyclopédique, prit son point de départ dans les idées de J.H Jackson.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296350656
Nombre de pages : 328
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DES IDÉES DE JACKSON
À UN MODÈLE
ORGANO-DYNAMIQUE
EN PSYCHIATRIE Collection Psychanalyse et Civilisations
Série Trouvailles et Retrouvailles
dirigée par Jacques Chazaud
Renouer avec les grandes oeuvres, les grands thèmes, les grands mo-
ments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de
la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir
l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences
Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des
Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture
et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire
date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource néces-
saire pour affronter les problèmes présents et à venir.
Au-delà du rationalisme morbide, Eugène Minkowski, 1997.
Publié en 1975 chez Privat
© L'Harmattan, 1997
ISBN : 2-7384-5926-9 Henri EY
DES IDÉES DE JACKSON
À UN MODÈLE
ORGANO-DYNAMIQUE
EN PSYCHIATRIE
Avant-propos de J. C. Blanc
L'Harmattan L'Harmattan Inc
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA 112Y 1K9
AVANT-PROPOS
par C.J. Blanc
Éléments pour une troisième topique
Depuis la parution des « Etudes psychiatriques » il y a près
de trente ans jusqu'au « Traité des hallucinations » publié en
1973 et au présent ouvrage sur Jackson, l'itinéraire de Henry
Ey semble marqué par une exigence fondamentale : l'élabo-
ration d'un modèle théorique de l'esprit fondé sur une
histoire naturelle de la folie. J'ai suivi les étapes de cette
périlleuse entreprise avec un intérêt passionné depuis plus de
vingt ans. Par-delà l'intervalle d'une génération, quelques
intuitions fondamentales communes et des affinités de pensée
devaient me rapprocher dès les premières prises de contact de
l'oeuvre et de la personnalité de Henri Ey. Il m'est en effet
apparu très tôt que la connaissance de l'homme normal passe
par l'expérience de la psychopathologie, et que le référent
biologique constitue le premier relais de ce long itinéraire.
Comment mettre en ordre une vision du monde et un
système de valeurs sans connaître au préalable la « nature de
la bête » ! L'apport de Henri Ey à la psychopathologie et à la
connaissance de l'homme atteint aujourd'hui une importance
et une densité qui font de lui le théoricien inégalé de la
psychiatrie moderne. Je limiterai mes commentaires à deux
thèmes de discussions et de conflits qui sont l'objet de
percées théorétiques décisives : le système de la réalité, c'est-
à-dire les structures de l'être conscient, et le référent biologi- II C.J. BLANC
que dans ses relations avec l'esprit chez l'homme malade. Ces
problèmes fondamentaux trop souvent éludés dans nos
débats, considérés comme relevant de la métaphysique, se
posent en fait à nous chaque jour dans notre pratique
lorsqu'il s'agit de saisir la genèse des symptômes, de rendre
compte de leur réversibilité thérapeutique par prise de
conscience, expérience émotionnelle correctrice ou action
rédemptrice de certains psychotropes. Ces quelques
réflexions centrées sur deux segments essentiels de la diago-
nale épistémologique qui traverse tout modèle pluridiscipli-
naire de l'esprit, nous amèneront à contester, puis à récuser, à
plusieurs niveaux, des clivages et des antinomies considérés
par beaucoup comme des évidences irréfutables.
Le système de la réalité et le problème des psychothérapies
Le modèle architectonique hiérarchisé et stratifié de Henri
Ey a été établi à partir d'analyses psychopathologiques
empruntées essentiellement à la psychiatrie « lourde »
(psychoses aiguës et chroniques). C'est sur son utilisation et
sa validité dans la pratique de la psychothérapie des névro-
ses que seront fondés mes commentaires. Les théorisations
phénoménologiques de l'être conscient et les formalisations
psychanalytiques (freudiennes et post-freudiennes) sont
demeurées les unes et les autres inachevées. La méthode
phénoménologique en psychothérapie est une « stratoana-
lyse » de la CS et de l'Ego qui débouche sur l'économie de
l'imaginaire et les paléostructures de l'inconscient. Toute
psychothérapie, quelle qu'en soit la procédure, me paraît
sous-tendue par une double inspiration, psychanalytique (ou
néofreudienne) et phénoménologique (ou méta-anthropolo-
gique). Dans cette perspective nouvelle, résolument révision-
niste, le seul modèle qui intègre ces deux incidences
double réévaluation complémentaires doit comporter une
fondamentale de l'ICS freudien et des structures noético-
ÉLÉMENTS POUR UNE TROISIÈME TOPIQUE lII
noématiques et intersubjectives du système de la réalité. Le
paradigme du « corps psychique » de Henri Ey (1973-1975)
répond, à mon avis, à cette double exigence.
La nécessité d'une théorisation des structures
synchroniques du champ de la conscience (S.S.CH.CS) et des
structures diachroniques du Moi (S.D.A.T.E.)' s'impose
comme un réquisit dans toute approche psychothérapique.
Peut-être est-ce en raison de son axiomatique et de sa mé-
thode que la psychanalyse freudienne, privilégiant l'ICS « ab
initio » par mise entre parenthèses des structures du Moi
conscient, a sous-estimé, puis fini par méconnaître cette
proposition parfois affirmée, toujours implicite, dans l'oeuvre
de Freud. On nous excusera de rappeler ici quelques points
de repères élémentaires, mais fondamentaux :
1) Les symptômes psychiatriques, névrotiques ou psychoti-
ques (angoisses, phobies, obsessions, crises de dépersonnali-
sation, hallucinations délirantes, etc.) sont vécus par le sujet
dans le champ de sa conscience, ou dans l'espace subjectif
de son Moi.
2) Toute action psychothérapique passe nécessairement
par le relais des structures de l'être conscient (S.S.CH.CS.-
Langage-S.D.A.-T.E.), c'est-à-dire par les systèmes constitu-
tifs de la réalité et de l'identité. Cet énoncé n'exclut pas
l'existence d'interactions directes, infraverbales d'ICS à ICS
entre le client et son psychothérapeute.
3) Les symptômes résultent de l'entrelacs des rejetons et des
métastases de l'ICS (retour du refoulé) et des rejets de la CS
1. J'utiliserai comme de coutume ces sigles pour dénoter les termes de
Conscience (S.S.CH.CS) et de Personnalité, Moi ou Ego (S.D.A.T.E.) tels
qu'ils sont définis par Henri Ey, afin de les démarquer de leurs connotations
psychologiques, psychanalytiques et philosophiques.
S.S.CH.CS : structures synchroniques du champ de la conscience.
S.D.A.T.E.: structures diachroniques ou axiologiques transactuelles de
l'ego.
CS : conscience, ICS : inconscient.
IV C.J. BLANC
(contreforces, contre-structures, contre-investissements des
mécanismes de défense).
4) « Wo es war, soli ich werden ", écrit Freud prescrivant
ainsi à l'analyse la finalité de son action thérapeutique. Cette
percutante formule requiert une théorisation des relations
entre l'ICS et le Moi qui rende intelligible le processus de la
guérison.
5) La parole et le langage, propriétés de l'être conscient,
constituent les systèmes de médiation et les outils opératoires
qui structurent les relations inter et intrasubjectives en
psychothérapie.
La théorie analytique de l'ICS qui s'est considérablement
compliquée et approfondie depuis la mort de Freud il y a
plus de cinquante ans, comporte des lacunes qui rendent
difficiles l'articulation cohérente de ces cinq propositions.
Sans doute est-ce en raison de l'orientation « spéléologique »
résolument descendante de la plupart de ses épigones qui ont
dirigé leurs investigations vers les paléostructures les plus
archaïques de l'ICS.
Pour Henri Ey, à l'opposé, il s'agit de l'un des axes essen-
tiels de son oeuvre, il ne peut y avoir d'ICS sans une théorie
de la CS et du devenir inconscient. L'ICS est à la fois masqué
et marqué par la CS. Les apories et les contradictions de la
théorie freudienne constituent la cible des pages les plus
éclairantes des « Etudes » (tome III), de l'ouvrage sur « La
conscience » et du « Traité des hallucinations ». A mesure
que Freud s'éloigne de son intuition originaire ((l'Inconscient
c'est le refoulé, le refoulement est constitutif de l'ICS), la
théorie du refoulement s'obscurcit à travers les étapes ou
maillons successifs de la censure, du surmoi et des mécanis-
mes de défense du Moi. L'ICS envahit la quasi-totalité de la
vie psychique (le surmoi, comme les mécanismes de défense
sont inconscients) et la structure de l'appareil psychique se
dissout. Le refoulé devient lui-même processus refoulant par
attraction automatique inconsciente des représentations.
L'ICS s'autoconstruit et engendre ses figures qui deviennent
ÉLÉMENTS POUR UNE TROISIÈME TOPIQUE V
les instances législatrices et encadrantes de la psyché. Les
travaux des épigones au cours de ces trente dernières années
ont accentué jusqu'à la caricature cette déroutante évolution
de la théorie du refoulement. L'ICS s'est littéralement
substitué, dans un système pyramidal inversé, à l'instance
pontificale des premières conceptions jacksoniennes dont
Henri Ey nous a heureusement libérés.
Dans de telles topiques ou catachrèses spatiales de la
psyché, le refoulement, les prises de conscience et la subli-
mation demeurent incompréhensibles. Séparé de l'ICS par les
célèbres « barres », le système de la réalité est réduit à
quelques débris, objets des fameuses et attristantes métapho-
res optiques (lentille, hublot, microscope, téléscope...). La
sur-théorisation de l'ICS par le mouvement structuraliste avait
encore aggravé depuis une vingtaine d'années cette contra-
diction en la propulsant avec détermination jusqu'au non-
sens.
L'ICS analytique contemporain n'est plus celui de Freud.
Lorsqu'il phagocyte la totalité de la psyché, il ressemble au
Ça de Groddeck, à la substance de Spinoza ou à l'ICS de
Hartmann dont Freud ne voulait à aucun prix. Ce sont des
préoccupations intégristes qui semblent paradoxalement à
l'origine de ces déviations. Freud, qui n'a cessé de remanier
ses conceptions théoriques, nous a laissé une oeuvre inachevée
qui nécessite des compléments et des prolongements. S'il est
évident qu'on ne peut penser en psychiatrie ou en psychothé-
rapie sans Freud, il est clair que Freud lui-même n'a pas
pensée à tout. Certes, les modèles analytiques nous fournis-
sent des hypothèses séduisantes sur la genèse des névroses et
des psychoses, c'est-à-dire sur les avatars de la construction
du Moi. Par contre, ils ne nous éclairent guère sur les proces-
sus et les structures qui sous-tendent l'assomption des conflits
et des traumatismes infantiles, l'avènement du sujet humain et
son ouverture à la connaissance, au travail, à l'amour, à la
liberté, à la mise en question et à la création. Comme l'écrit
C.J. BLANC
Henri Ey « l'être conscient ne se constitue qu'en s'arrachant
à ses couches originaires ».
Le statut épistémologique du système de la réalité dans le
paradigme du corps psychique
Nos collègues freuidens intégristes (tous se veulent tels)
sont unanimes sur un point. Ils ont jusqu'à présent considérés
tout effort de réévaluation de l'ICS comme une opération de
« récupération » par les nostalgiques du Cogito volontariste
ou du Sujet transcendantal kantien ou husserlien. Comme le
remarque P.L. Assoun dans son récent ouvrage z, Freud a
toujours considéré que la psychanalyse devait se constituer
comme discipline sui generis, sans référence à des modèles
exogènes empruntés à d'autres sciences ou à la philosophie.
« La psychanalyse fara da se », proclame-t-il dès 1911 dans
une lettre à Jung. « En ce sens le « biologisme » et le « philo-
sophisme » constituent deux dangers opposés, mais solidaires
qui menacent son autonomie » (P.L. Assoun). Mais nous ne
sommes plus en 1911, et il semble imprudent de mettre entre
parenthèses plus d'un demi-siècle d'acquisitions dans les
sciences « solides » et dans les sciences de l'homme.
Le référent biologique, le référent philosophique et le
référent épistémologique interfèrent sans cesse dans l'élabo-
ration des modèles et paradigmes chez Henri Ey. C'est préci-
sément leur composition et leur dialectisation qui confèrent à
l'inconscient son statut ontologique et sa portée anthropolo-
gique.
Ainsi le modèle du corps psychique, schéma architectoni-
que hiérarchisé en couches stratifiées, procède d'une compo-
sition et d'un dépassement des apports, limites et contradic-
tions des modèles kantiens, husserliens et freudiens dans
2. P.L. Assoun : Freud, la philosophie et les philosophes. P.U.F. ,
7 6 . ÉLÉMENTS POUR UNE TROISIÈME TOPIQUE VII
l'éclairage perspectiviste que nous propose l'expérience de la
psychopathologie. Il ne s'agit en aucun cas d'une récupéra-
tion philosophique ou biologisante du freudisme. C'est au
contraire à partir du concept d'ICS freudien, que les structu-
res du système de la réalité (SS.CH .CS., langage, Ego) sont
réévaluées, refondues 'et mises au creuset dans leurs
paramètres synchroniques et diachroniques. Sans l'apport
génial de Freud, cette percée théorétique majeure eût été
impossible.
C'est l'expérience de la psychopathologie (prise par Henri
Ey non à sa périphérie mais en épicentre au niveau des
psychoses aiguës et des psychoses chroniques avec leurs
productions délirantes et hallucinatoires) qui dévoile les
infiltrations et les projections de l'ICS à travers les déchirures
et les déhiscences du système de la réalité. L'ICS apparaît
dans le CH.CS. sous forme d'images d'une contre-réalité et
s'infiltre dans l'ego comme co-présence de l'Autre constitué
en contre-moi. La psychopathologie inverse les rapports
dynamiques dissymétriques du système de la réalité et de
l'ICS. Dans les modèles de Henri Ey, l'ICS est une substruc-
ture hétéronome, contenue, subordonnée et encadrée par la
fonction de négativité (fonction thétique des catégories du
réel) des formations de l'être conscient.
C'est bien, en fin de compte, à ce niveau que se situent les
divergences théoriques fondamentales qui opposent depuis la
fin de la guerre les écoles psychanalytiques et les autres
courants de pensée avec au tout premier plan l'organodyna-
misme. Comment concevoir et interpréter les rapports de
l'ICS, de la CS et du Moi, chez le sujet sain, chez le malade
mental au cours des processus thérapeutiques ? Cette
question a donné naissance à d'innombrables malentendus
que nous ne ferons ici qu'effleurer.
Chez Henri Ey, la critique du modèle linéaire psychody-
namique (second chapitre de la sixième partie du « Traité »)
se situe dans une perspective de réévaluation post-freudienne,
résolument révisionniste, mais qui complète et prolonge le
VIII C.J. BLANC
corpus analytique sans rien lui retrancher d'essentiel. Ce qui
est récusé, ce sont les processus d'activation — excitation
internes (rémanences anachroniques des vieilles théories
mécanicistes) appliqués aux phénomè,es pulsionnels pour
rendre compte de la projection hallucinatoire qui est inter-
prétée comme la solution économique d'un problème libidi-
nal. Le halo de déstructuration et de négativité du phéno-
mène hallucinatoire, la défaillance du système de la réalité
n'apparaissent pas dans les études analytiques contemporai-
nes.
La critique psychanalytique du paradigme du corps
psychique s'attache évidemment à la fonction intégratrice de
négativité. Le refoulement n'est pas une intégration. Il en est
exactement le contraire puisqu'il est une méconnaissance,
nous dit en substance J. Rouart (1975). Dans la plupart des
écrits analytiques contemporains, la fonction refoulante n'est
pas une propriété du système de la réalité assurant l'encadre-
ment des structures de l'ICS. C'est, nous l'avons vu, une
opération d'attraction régressive inconsciente et automatique
qui s'exerce sur les représentations à partir d'un nouveau ICS
« hétérogène, intemporel et clivé » (J. Rouart), « hétérotope »
(J.M. Benoist). En un mot, le refoulé (ICS) est aussi le
refoulant. L'ICS est le générateur de sers propres structures.
Il s'autoconstruit en isolation et ses manifestations ne tradui-
sent pas des phénomènes d'échappement au contrôle ou de
désinhibition... La poursuite du dialogue semble à ce stade
assez compromise. Je n'ai pas le sentiment que l'on soit en
droit de superposer refoulement et répression dans les
modèles de Henry Ey, ou de lui imposer une confusion de
ces deux processus dans sa fonction intégratrice de négativité,
génératrice du sujet et des figures de la conscience. Henri Ey
n'a jamais contesté l'interpénétration, l'entrelacs et les interac-
tions des phénomènes CS et ICS. Est-il besoin de souligner
les analyses phénoménologiques de la structure du que
champ de la conscience objectivent les strates d'invariants
formels qui sont elles-mêmes inconscientes, alors qu'elles
ÉLÉMENTS POUR UNE TROISIÈME TOPIQUE IX
constituent les catégories a priori sans lesquelles la connais-
sance serait impossible (systèmes qui fondent la présence au
monde et la présentification de l'expérience, tels l'ouverture à
la communication, la distribution des espaces vécus et la
structuration de la temporalité). Il faut admettre dans la CS et
dans l'Ego des substructures inconscientes, et personne ne
songe à contester la réalité clinique des mécanismes de
défense du Moi et la nature inconsciente des forces et
structures de contre-investissement 3 .
3. La problématique de la négativité, de la répression et du
refoulement s'avère d'une complexité extrême dans toute tentative de
composition des modèles freudiens et des modèles néo-jacksoniens et
anthropologiques.
L'agent essentiel des opérations automatiques et inconscientes du
refoulement est évidemment le Surmoi freudien de la seconde topique,
que Henri Ey qualifie à juste titre de « contre-ça » et de « sous -moi
inconscient ». Il faut admettre que ce Surmoi (sous-moi) exerce son
attraction sur les représentations par le truchement de boucles récurrentes
ascendantes, et qu'il est lui-même encadré par les structures axiologiques
des systèmes de la réalité (dans les réseaux « verticaux » d'interactions).
L'axiologie de l'être conscient (les valeurs choisies) n'est pas l'axiologie
du Surmoi qui comporte des interdits issus d'identification, à la fois
structurantes et aliénantes (valeurs imposées et inconscientes). Si le
Surmoi freudien fait obstacle à la transgression d'interdits d'origine
exogène (parentale, socio-culturelle) par refoulement automatique et
inconscient, il existe de toute évidence d'autres structures et d'autres
processus de méconnaissance qui ne passent pas par la médiation du Surmoi
et dont la finalité est précisément de permettre au matériel refoulé
d'échapper à l'emprise du Surmoi. Le refoulement inconscient prend de
toute évidence le relais de la répression consciente dans la dénégation et
l'annulation rétroactive de « l'inavouable » (la faute commise,
l'humiliation subie, la transgression, etc.). Le Surmoi n'est pas l'agent du
processus, mais au contraire l'obstacle à contourner.
L'axiologie archaïque du Surmoi s'infiltre jusque dans les
superstructures de l'Ego, dans les dissolutions mélancoliques ou
obsessionnelles des systèmes de la réalité. C'est dire que chez le sujet sain,
elle se trouve subordonnée aux structures éthiques et axiologiques du choix
et de la dotation de sens des systèmes transactuels du Moi.
Les modèles freudiens centrés sur le Moi constitué inconscient, ne
peuvent rendre compte des processus qui débouchent sur la sublimation des
X C.J. BLANC
Ce que souligne sans cesse Henri Ey, ce sont les lacunes de
la théorie, l'absence de formalisation ou même d'existence de
ce « Moi constituant » dont Bibring, puis Lagache nous ont
autrefois laissé espérer un instant l'avènement. Les structures
qui assurent la « perlaboration » (durcharbeitung) et les
processus de dégagement (Working off mechanisms) au
cours des thérapies analytiques demeurent absentes dans les
graphes et schémas contemporains.
Les écoles analytiques qui rejettent l'encadrement de l'ICS
reprochent implicitement à Henri Ey sa dilection pour la
stratification, les processus hiérarchisés, et sa conception néo-
jacksonienne de la déstructuration par altération des
superstructures encadrantes. Je note pour ma part que les
recherches de pointes de la biologie cérébrale retrouvent ces
caractéristiques et ces opérations dans la logique du vivant.
Elles sont inscrites dans l'organisation biophysique et la
programmation du cerveau vivant. « Dans le cerveau et dans
la psyché, la centralisation et l'ordre hiérarchique sont
obtenus par stratification, c'est-à-dire par superpositions de
couches plus élevées qui jouent le rôle de parties
dominantes » (Ludwig von Bertalanffy. Théorie générale des
systèmes, p. 218 d'une traduction française fort médiocre).
L'alternative étiologique sur le primum moyens de la
déstructuration qui a tant agité les psychiatres et psychana-
lystes depuis plusieurs générations est peut-être un faux
problème, un artefact théorétique. Telle m'apparaît au moins
la première conclusion d'une approche phénoménologique
des symptômes et de la dynamique intrapsychique. Les
symptômes névrotiques ou psychotiques vécus dans le champ
de la conscience ou dans l'intériorité du Moi peuvent
être interprétés : soit comme des « percées verticales
pulsions interceptées par le Surmoi ou les mécanismes de défense, la
genèse des valeurs de la personne, l'individuation du sujet. Ils nous
fournissent les schèmes d'un « homme sans qualités », privé des structures
opératoires qui permettent l'assomption de ses conflits originaires, le
dépassement de son archéologie et son avènement en tant que Sujet.
ÉLÉMENTS POUR UNE TROISIÈME TOPIQUE XI
ascendantes » liées à l'activation des pulsions qui débordent,
contournent ou défoncent les structures de la CS et de l'Ego,
dont l'altération ou la déconnection sont un phénomène
secondaire ; soit comme une infiltration, un envahissement
ou une invasion des structures collabées de la CS et de l'Ego
par les pulsions privées de leurs formations encadrantes
(fonction intégratrice de négativité). Les symptômes
traduisent alors une libération au sens jacksonien ou une
désinhibition. Dans les deux éventualités, l'approche
phénoméno-structurale permet d'appréhender un halo de
négativité et de déficit qui accompagne les symptômes et
échappe le plus souvent à l'approche analytique, comme l'a
maintes fois souligné Henri Ey.
Quelle que soit l'interprétation psychopathologique
retenue, les relations ICS-CS-EGO dans leurs interactions
diachroniques et synchroniques constituent l'une des clés
fondamentales de la genèse et de la thérapeutique de la
névrose et de la folie. C'est dire que les réévaluations que
requiert Henri Ey ne sauraient être encore éludées pendant
très longtemps. Contrairement à bon nombre de mes
contemporains, je suis frappé depuis le début des années 50,
date de mes premiers contacts avec la pratique et la théorie
psychiatriques, par la nécessaire complémentarité de l'oeuvre
de Henri Ey et de l'oeuvre de Freud. J'ai été longtemps fasciné
par les modèles freudiens des deux topiques et de la
métapsychologie et leur étonnante fécondité. Mais ces
merveilleuses hypothèses de travail ont été dogmatisées. On
en a fait des vérités apodictiques, intangibles et indépassables,
fondements d'une nouvelle axiomatique qui a donné
naissance à des églises. Nous avons connu les inquisitions, les
hérésies et les excommunications. Les lacunes et
l'anachronisme de certains aspects du corpus freudien
requièrent des réévaluations, des remodelages et des
prolongements (au même titre que des « retours aux
sources »). Le paradigme du « corps psychique » de Henri
C.J. BLANC
Ey, intègre, prolonge et dépasse le corpus freudien. C'est une
troisième topique, et davantage encore...
Le référent biologique dans les modèles de Henri Ey
L'intégration des acquisitions modernes de la neurobiolo-
gie constitue un autre thème de l'oeuvre de Henri Ey et, en
quelque sorte, une constante de toute s ses réflexions. Cette
attitude qui se situe résolument à contre-courant des modes
intellectuelles longtemps régnantes dans les écoles psychogé-
nétiques, n'a pas favorisé la diffusion de son oeuvre dans les
« media ». La biogenèse reste aujourd'hui encore
stupidement opposée à la psycho-sociogenèse dans des
conceptions ectoplasmiques du psychisme et de la genèse des
maladies mentales.
Soulignons une fois encore quelques évidences méconnues
par les « théoriciens » de l'anti-psychiatrie :
1) Il existe une biogenèse du psychisme normal comme du
psychisme pathologique dans l'espace cérébral, à partir des
« préformes » a priori des fonctions (vorgestalten) qui se
structurent par empreinte (pragüng) dans un milieu donné.
2) Les phénomènes invoqués à l'origine des psychoses
(absence de triangle oedipien, distorsion ou malformation des
systèmes symboliques, « double bind » de l'école de Palo-
Alto) ne peuvent pas ne pas s'inscrire dans les organisations
biologiques du cerveau. Il en est de même pour les épigenè-
ses de structures déviantes incriminées à juste titre à l'origine
de certaines névroses.
3) Le problème des rapports de la psychogenèse et de
l'organogenèse continue à donner lieu à d'inextricables
malentendus et à des confusions conceptuelles multiples.
problèmes de vocabulaire et de sémantique, certes, mais
également clichés culturels et philosophiques, présupposés
métaphysiques non formulés et méconnaissances épistémo-
logiques. ÉLÉMENTS POUR UNE TROISIÈME TOPIQUE
4) La biogenèse et les facteurs organiques, chez Henri Ey,
n'ont rien à voir avec la pathologie cérébrale lésionnelle type
Bayle, Broca ou Wernicke, comme on pourrait parfois le
croire à la relecture de certains des textes de ses opposants de
1946, et non des moindres. Si l'attitude des opposants se
réclamant de Freud n'a guère évolué depuis cette époque, la
biologie cérébrale a connu de prodigieux développements, et
on peut affirmer une fois encore que notre auteur était en
avance de plusieurs dizaines d'années sur le savoir de son
temps.
La théorie de l'information et la biocybernétique contem-
poraines, la théorie générale des systèmes, les formalisations
de Pittendrigh, Von Bertalanffy, Waddington, Piaget, Laborit,
Ruyer, Weiss, etc. permettent d'énoncer ce problème en
termes de programmation, téléonomie, neg entropie,
homéorhésis, réseaux stochastiques, boucles de rétroaction et
d'anticipation, dans des structures psychobiologiques ouver-
tes dont les caractéristiques sont la totalité, les transformations
et l'autoréglage.
5) L'engrènement des préformes biologiques « endo-
gènes » (du type I.R.M. -innate releasing mechanisms — des
éthologistes) et des configurations de stimuli « exogènes »
(schemata ou Gestalt perceptions) dans la structuration des
fonctions « psychiques, frappe d'anachronisme les opposi-
tions traditionnelles entre « psychogenèse pure » et
« organogenèse exclusive ».
Freud avait insisté dès 1895 dans son célèbre « projet d'une
psychologie scientifique » sur l'importance de ces soubasse-
ments neurobiologiques. S. Nacht disait à Henri Ey, en 1948,
que la causalité psychique est une causalité au second degré,
comme le rappelle René R. Held (1975). Evidences
méconnues, récusées ou mal comprises par tant d'autres qui
demeurent enfermés dans les quadrillages morcellants de
barres et de clivages horizontaux et verticaux.
Les positions de Henry Ey sont, au contraire, holistiques et
résolument antidualistes. Dès le premier tome des « Etudes », XIV C.J. BLANC
le clivage du bios et de la psyché, véritable impasse parallé-
liste, est dénoncé comme dilemme négateur de la psychiatrie.
C'est à l'abri du dualisme cartésien et inspiré par le matéria-
lisme de Spencer que Jackson, comme d'ailleurs Sherrington,
s'est égaré dans la doctrine de la concomitance et du parallé-
lisme psychobiologique. Le clivage exogène-endogène est
également récusé dans la double critique des modèles
linéaires mécanicistes et psychodynamiques.
On ne saurait opposer le monde interhumain et physique
et les structures psychobiologiques de l'organisme. Le bios
est un système ouvert. La psyché ou les structures du « corps
psychique » ne sont pas des ectoplasmes déconnectés du bios
et soumis passivement aux aléas des modifications du milieu.
En un mot, il faut récuser l'organo-mécanicisme et son
réductionnisme biologique (négation de la psycho-genèse),
et le psychodynamisme lorsqu'il confond psychogenèse et
exogenèse (négation du système de la réalité et du référent
biologique). Le modèle organo-dynamique est issu de la
négation redoublée des faux dilemmes de ce double clivage
mortifère. Ces rappels, pour élémentaires qu'ils soient,
devaient être formulés en ces temps de détresse marqués par
la prolifération épidémique des interprétations par « exoge-
nèse exclusive », c'est-à-dire par la négation pure et simple de
la science psychiatrique.
A propos de la biologie, je limiterai mes réflexions à
quelques problèmes névralgiques souvent méconnus ou
objets de méprises dans nos discussions.
1) Les catégories et les structures « a priori » de la
connaissance sont inscrites dans l'organisation du cerveau. Il
s'agit d'un problème d'épistémologie scientifique et non
d'une affirmation métaphysique hypothétique. Aucune disci-
pline, aucune philosophie, aucune vision du monde ne
peuvent éluder aujourd'hui le référent biologique. La
connaissance est prédéterminée par et dans l'organisation du
cerveau. Cette vérité affleure sans cesse dans les fameuses
analyses du « Traité », pour qui sait lire entre les mailles du
ÉLÉMENTS POUR UNE TROISIÈME TOPIQUE XV
texte. La connaissance de l'homme, les interrogations philo-
sophiques fondamentales (les quatre questions kantiennes)
passent aujourd'hui par le relais de la psycho-pathologie.
Sans doute est-ce la raison de la fascination qu'exerce le
savoir psychiatrique sur les philosophes. Comment une
théorie de la connaissance (gnoséologie, erkenntnislehre de
la philosophie allemande) peut-elle s'élaborer avec sérieux
sans se référer au phénomène hallucinatoire et l'apodicité de
son vécu dans les délires ?
On a dit et répété que l'Inconscient était l'expression de
l'organique (et de l'universel) dans l'individu. Les matrices de
la connaissance sont elles-mêmes encracinées dans le corps et
inscrites dans l'organisation cérébrale.
Dans sa réflexion sur le problème de la subjectivité et de la
représentation dans le corpus kantien, Schopenhauer, considère le
monde objectif comme « un phénomène conditionné par ces
mêmes formes qui résident a priori dans l'entendement humain,
autrement dit dans le cerveau » (cité in P.-L. Assoun).
L'apport de Henri Ey dans le tome III des « Etudes » et dans
l'ouvrage sur « La conscience » et le devenir conscient est trop
connu pour être à nouveau développé'. Les recherches de Von
Bertalanffy dans la Théorie Générale des Systèmes aboutissent à
des formalisations pratiquement similaires. Les catégories de la
connaissance et de l'expérience sensible (espace, temps,
substance, causalité) ont des déterminants biologiques. « C'est le
plan d'organisation et de fonctionnement d'un être vivant qui
détermine ce que peut devenir un stimulus » (T.G.S.). Comme
l'a montré Jacob von Uexkull, tout organisme vivant se découpe
une part dans le gâteau de la réalité, part qu'il peut percevoir et à
4. Théorie des régimes fonctionnels, substitution du transanatomique
à l'étagement pyramidal des systèmes et des fonctions, dissymétrie
relationnelle des structures. Voir éventuellement à ce sujet mon analyse du
« Traité des hallucinations » dans L'Evo. Psy. (1975, I, pp. 141 - 190).
XVI C.J. BLANC
laquelle il peut réagir en fonction de son organisation psycho-
physique (cf. la notion d' « Umwelt »).
Aux déterminants biologiques de la connaissance, Von
Bertalanffy associe les déterminants socio-culturels et
linguistiques (en se référant à Whorf, mais en méconnaissant
l'apport de Nietzsche). Il omet curieusement les déterminants
individuels que nous devons évoquer brièvement.
2) Psychogenèse et biogenèse dans l'organisation. Le
corps psychique est, en effet, le produit d'une double généra-
tion : l'une génétique et générique, l'autre individuelle. On
connaît le double combat de Henri Ey pour l'élaboration
d'une neurobiologie anthropologique et relationnelle réin-
troduisant le Sujet de la donation de sens et l'inconscient dans
l'espace cérébral. Voilà près de vingt ans que je milite à ses
côtés en compagnie d'un petit nombre, face à l'hostilité ou à
l'indifférence des scientistes dogmatiques et des freudiens
inconditionnels (les philosophades ou l'autre discours !).
Il faudrait pouvoir développer maintenant les métaphores
élémentaires que j'utilisais à propos du « Traité », pour
symboliser l'activité et la réactivité d'un système psychobio-
logique ouvert, soumis aux impacts des événements structu-
rants ou pathogènes de son milieu. La « page blanche » des
préformes « a priori » de l'organisme peut être, soit cire molle
impressible, soit gomme élastique résistante. Les théories
psychogénétiques (analyse, sociogenèse, antipsychiatrie)
incriminant à tout propos les traumatismes les plus divers
dans la genèse des névroses et des psychoses restent muettes
sur cette disparité des réponses à des impacts identiques.
Certes, la psychanalyse reste profondément marquée par la
biologie dans ses inspirations fondamentales. Ses reconstruc-
tions théoriques font une large place aux inachèvements,
discordances et dysharmonies de l'équipement neurophysio-
logique de l'infant. La prématuration biologique du cerveau,
la discordance qui oppose le sous-développement de la
motricité et le surdéveloppement de la sensorialité, la confu-
ÉLÉMENTS POUR UNE TROISIÈME TOPIQUE xvrt
sion extérieur-intérieur avec indistinction du Moi, la
surcharge et la stase énergétique, l'investissement du senso-
rium par les pulsions suscitent une souffrance aiguë diffuse
du pré-Moi en formation.
Les développements consacrés à cette détresse originaire, la
hilflosigkeit de Freud, articulés sur la « néoténie » et les
travaux de Bolk (retard du soma sur le germen) occupent
une large place dans de nombreux travaux analytiques inspi-
rés par les études de S. Nacht, en particulier'. Ils nous
proposent des représentations et des modèles apocalyptiques
des expériences de l'infans et de la structure de son organisa-
tion.
Le petit d'homme au début de son existence est, si j'ai bien
compris, une sorte d'invalide paralytique, hyperactif, mais
agnostique et indistinct de son milieu, lesté de méga-pulsions
non opérationnelles, investies sur sa sensibilité et génératrices
d'une souffrance aiguë intolérable.
Ces modèles issus partiellement de la biologie se rappor-
tent à la structuration des couches archaïques de l'ICS. Ils ont
un caractère générique non spécifique. Ils ne rendent pas
compte des structurations individuelles.
La détresse de la hilflosigkeit n'est pas un processus patho-
gène, mais un état initial de la condition humaine qui doit
être surmonté. L'être conscient, l'individu et le sujet ne
peuvent se différencier qu'en s'arrachant à ces couches origi-
naires du développement générique. Les modèles de Henri
Ey vont nous apporter de concepts et des instruments de
travail d'un grand intérêt dans l'étude de ces processus géné-
rateurs du sujet.
Les interprétations psychanalytiques de la genèse de
« appareil psychique » apparaissent focalisées sur la
structuration de l'inconscient pathogène. Eles ne rendent pas
5. Cf. à ce sujet les longs développements de G. Mendel dans « La
révolte contre le père ».
C.J. BLANC
compte des processus qui permettent à la plupart d'échapper
à la névrose ou à la folie.
Je suis frappé par l'intérêt des schémas néojacksoniens
dans l'interprétation des névroses, et j'en donnerai un
exemple très élémentaire. Les organisations névrotiques de
l'Ego sont le plus souvent interprétées comme les résultantes
d'événements pathogènes infantiles dont l'impact a entraîné
une modification structurale irréversible avec inflexion de
l'épigenèse de certaines structures. C'est une réponse psycho-
organique de la série « cire molle impressible, avec inscrip-
tion d'une trace indélébile ». Dans la phénoménologie de ce
processus, il faut certes envisager l'intensité, la répétition, les
qualités des impacts, mais également l'état fonctionnel et le
niveau d'activité des structures et la qualité des systèmes de
régulation. L'inflexion irréversible du développement (ou sa
fixation, puis sa régression) implique une perturbation des
régulations diachroniques (du type homéorhésis de
Waddington) par défaillance et/ou débordement, c'est-à-dire
un facteur négatif. L'épigenèse déviante de structures affecti-
ves et pulsionnelles (renversement — retournement de
pulsions, genèse d'un surmoi écrasant, refoulement avec
retour du refoulé, contre-investissement avec architectonie de
défenses primaires, secondaires, etc.) implique un échec du
refoulement assimilable à une ratée et à échec de
l'intégration, donc, à un facteur négatif au sens de Henri Ey.
L'épigenèse pulsionnelle déviante peut ne pas entraver la
mise en place et la maturation des structures cognitives
logiques et sémiotiques dont l'évolution se poursuit norma-
lement. La clinique nous présente dans les éventualités de cet
ordre qui sont fréquentes des syndromes névrotiques très
sophistiqués, avec des décalages impressionnants entre les
« capacités » et la « validité », les niveaux intellectuel et verbal
supérieurs et les comportements infantiles et/ou autodestruc-
teurs. Ces sujets présentent avec une grande fréquence des
crises dépressives, avec phénomènes de régression et réacti-
vation de structures archaïques inconscientes. Il en résulte des ÉLÉMENTS POUR UNE TROISIÈME TOPIQUE {
interférences et des imbrications de structures et de significa-
tions avec confusion des strates, des couches de sens et des
enchaînements signifiants. Pour le patient, le vécu de ces
structures en « rhizome » est celui d'une angoisse invalidante
dont les significations profondes demeurent inconscientes et
impénétrables. Seules sont perçues et valorisées les surdéter-
minations. Chez les thérapeutes, les interprétations étiologi-
ques les plus contradictoires peuvent être avancées. Dans tous
les cas, les interprétations linéaires, unidimensionnelles, par
les facteurs actuels (l'événement), par l'inconscient pathogène
(l'OEdipe), ou la chaîne métabolique déviée (la sérotonine),
constituent pour moi des vérités partielles et des erreurs
totales, comme disait quelqu'un...
La genèse des structures psychopathologiques passe ici par
le relais de deux déstructurations successives : la première,
ancienne, diachronique, génératrice d'une épigenèse déviante
(perturbation par déficit ou débordement des régulations
biologiques, échec du refoulement assimilable à une ratée de
l'intégration) ; la seconde, actuelle, synchronique (avec
régression, levée du refoulement, réactualisation d'une
problématique refoulée), en rapport avec la déstructuration
du champ de la conscience. L'événement, l'OEdipe, la
molécule !... oui, certes, mais également les lézardes et les
déhiscences de l'Ego et du champ de la conscience'. les
modèles de Henri Ey nous fournissent ici de pertinentes clés
d'intelligibilité qui ne manqueront pas d'être exploitées. Nous
sommes loin aujourd'hui de la déstructuration scalaire de
niveaux stratifiés « en piles d'assiettes » évoquée parfois par
6. Les phénomènes de rupture interne d'équilibre et de variations
énergétiques par intensification de tensions intrapsychiques contraires
évoquées avec pertinence par Julien Rouart ne sont pas en contradiction
avec les positions théoriques de Henri Ey. L'activation ou la réactiviation
des pulsions, primum moyens pour les analystes, effet secondaire pour
Henri Ey, s'inscrit dans un contexte de déstructuration des systèmes de la
réalité. )0( C.J. BLANC
quelques esprits superficiels qui, pour avoir lu Henri Ey en
diagonale, s'obstinent à le confondre avec Jackson.
Ces remarques ponctuelles, centrées sur deux régions
névralgiques des modèles néo-jacksoniens, ne prétendent pas
épuiser un débat qui se poursuit de génération en génération
depuis la naissance de la psychiatrie. La distance critique, le
goût de l'altérité et le respect de la différence, l'ouverture au
dialogue intellectuel et à la pensée de l'adversaire, tous ces
traits qui transparaissent dans les écrits comme dans la
personne de Henri Ey doivent nous inspirer dans la poursuite
de nos discussions. En ces temps de crise marqués par
l'éclatement de la psychiatrie sous l'impact cumulatif des
fanatismes, des méprises, de l'ignorance et de l'érosion
profonde de toutes les valeurs classiques (antiraison, anti-
culture, antihumanisme, antipsychiatrie, antimédecine, c'est-à-
dire nihilisme et autodestruction), l'oeuvre de Henri Ey
constitue un outil irremplaçable et un instrument d'orienta-
tion sans égal pour qui veut pénétrer dans la jungle compacte
du savoir psychiatrique et des sciences humaines. Les modè-
les et paradigmes qui nous sont proposés restent des systèmes
ouverts, appelés certainement à des compléments, réévalua-
tions et révisions, en fonction des progrès futurs de nos
connaissances. La démarche intellectuelle de Henri Ey
consiste précisément à rejeter les systèmes monadiques et
autres mandalas idéologiques qui se veulent exhaustifs et
inaltérables.
Récusation des clivages, des « barres », et des antinomies
morcelant les structures et les procesus (bios/psyché,
endogène/exogène, psychogenèse/organogenèse, conscience/
inconscient, causalité/téléonomie, déterminisme/liberté) et
dépassement des apories et artefacts issus de ces disjonctions
dans les modèles biologiques, philosophiques, psychanalyti-
ques et médicaux, représentent pour moi les apports théori-
ÉLÉMENTS POUR UNE TROISIÈME TOPIQUE XXI
ques essentiels de Henri Ey. Il nous propose des modèles
perspectivistes, interdisciplinaires à caractères holistiques,
organismiques, néovitalistes et téléologiques. Les dialectiques
de la conscience et de l'inconscient et de la psyché et du bios
débouchent sur l'avènement du sujet rétabli dans sa réalité. A
travers la psychopathologie qui en traduit sous une forme ou
sous une autre l'évidente altération, découvrant dans le
« corps psychique » l'anisotropie de l'espace et la dissymétrie
du temps, il nous restitue ces dosages subtils de programma-
tion et de créativité qui permettent à la pâte humaine de
s'arracher aux drames de ses origines pour promouvoir
l'avènement de nouveaux possibles.'
Docteur Claude-Jacques Blanc
(Association K.R. Popper)
7. Ce travail est repris de l'Hommage à Henri Ey dans le numéro
spécial de l'Evolution Psychiatrique de 1977.
PRÉFACE
En 1938, je publiais, avec Julien Rouart, une monographie :
Essai d'application des principes de Jackson à une conception
dynamique de la Neuro-Psychiatrie 1. Elle connut un certain
succès, et il ne fait pas de doute que le « néo-jacksonisme
a eu un effet plus profond que ne le laisse deviner le silence
embarrassé des Neurologues et des Psychiatres, peu préparés à
une profonde révision constitutionnelle de leurs rapports réci-
proques. Certains de ceux qui ont bien voulu lui accorder
quelque intérêt ne l'ont parfois considérée que comme une
singularité rendue plus vaine encore par les idées reçues du
xixe siècle ou comme un « exercice de style > désuet, sinon
stérile, et ils se sont contentés d'en saluer l'originalité par une
simple référence ou une petite révérence... C'est précisément pour
reprendre, 35 ans après, le ton fondamental de cette réflexion,
que, pressé de la rééditer, j'ai décidé de lui restituer sa vigueur
originelle en en approfondissant les prémices et en développant
ses promesses.
J'entends bien que, paraissant resserrer le noeud gordien des
rapports de la Neurologie et de la Psychiatrie alors qu'il entendait
pourtant le délier sans le rompre, ce premier essai d'appli-
cation des principes de H. Jackson est considéré, par les uns
comme une « neurologisation > réductionniste de la Psychiatrie
— et par les autres comme une « extrapolation > artificieuse de
la science neurologique : l'une et l'autre de ces tendances abusives
et contradictoires ne pouvant satisfaire les uns des coups portés
aux autres. Et c'est bien, en effet, contre ce double contre-
sens que devait se heurter le sens même de cet « Essai > qui,
se proposant d'arracher la Psychiatrie au « mécanicisme > qui la
1. Collection d'articles qui avaient paru dans l'Encéphale en 1936. DES IDÉES DE JACKSON 10
figeait et au psycho-dynamisme » qui la volatilisait, ne pouvait
manquer de provoquer les attaques conjuguées des tenants
adverses du dilemme cartésien « psychiatricide A. Plus j'ai réfléchi
à cette incompréhension des uns et des autres, et plus la faiblesse
de leurs positions respectives et réciproques m'a confirmé dans
la nécessité d'un modèle théorique qui, les intégrant, les
dépasse.
Le sens de mon constant travail n'a jamais cessé, en effet,
depuis près de quarante ans, de rechercher, comme tant d'autres,
à dépasser le dualisme du physique et du moral. C'est seulement
à cette condition que le fait psychopathologique peut être doté
d'un statut de naturelle réalité ; celui-ci implique nécessairement
les deux coordonnées en fonction desquelles il se développe, et
que H. Jackson appelait sa négativité et sa positivité.
Je puis facilement me résigner à comprendre l'incompréhen-
sion de ce point de vue, sachant combien il m'a coûté à moi-
même d'effort. Bien plus encore, puis-je ne pas m'étonner que
l'on se soit généralement étonné — et avec combien de raison ! —
que j'aie recouru au parallélisme de Hughlings Jackson pour
dépasser le dualisme « psychiatricide ». Cela exige une éluci-
dation des concepts à laquelle ni le lecteur ni moi ne pouvons
échapper.
Cela revient à dire qu'une profonde révision de ce premier
et laborieux essai d'application des principes de H. Jackson
à la Psychiatrie est nécessaire. Et peut-être suis-je aujourd'hui
apte à mener à bien cette difficile entreprise. A cette élaboration
j'ai, en effet, consacré tant de temps et de réflexion, d'écrits
et de discussions, que je me sens plus fort maintenant pour
consolider, sinon valider, le modèle « néo-jacksonien » de la
maladie mentale a. Je pense qu'à cet égard je dois expliquer
et expliciter pourquoi et comment H. Jackson, les principes de
l'histoire naturelle de la folie et la conception organo-dynamique
de la Psychiatrie sont des phases de la même idée et convergent
vers la même théorisation du phénomène psychopathologique.
J'ai donc entrepris de présenter cette nouvelle édition du
Mémoire de 1938 sur les principes de Jackson en montrant de
quelle profonde révision des idées de Jackson et de la structure
PRÉFACE 11
dynamique des maladies mentales dépend le modèle théorique
de la « maladie mentales qui fait si cruellement défaut à la
Psychiatrie. On comprendra que, lorsqu'elle est sapée à sa base
et tout à la fois par l'idée d'une production qui l'égalerait au
génie et par l'idée qu'elle ne serait que l'effet d'un accident de la
mécanique cérébrale, le moment n'est, peut-être, pas mal choisi
pour rappeler que la Psychiatrie n'est pas condamnée à osciller
indéfiniment entre les deux modèles (également classiques) offerts
à son appareil théorique : la causalité mécanique des atomes
de son cerveau entendu comme un espace où circulent des
quanta d'énergie nerveuse -- et la causalité intentionnelle de
sa moralité entendue comme le double lien qui l'unit par sa
relation affective et culturelle avec autrui aux quanta de son
désir de reproduction ou à ceux des structures et de la produc-
tion sociales. Car il existe un troisième modèle, celui d'une
causalité vraiment psychopathologique, en ce sens, profondément
« jacksonien », que la maladie mentale est l'effet d'une dissolution
de l'organisation du « corps psychique » et qu'elle ne saurait par
conséquent s'accommoder d'être réduite à sa seule positivité,
à une motivation (soit interne ou libidinale, soit externe ou
« réactionnelle »), sans pour cela jamais cesser d'être ce qu'elle
reste toujours : chargée du sens tragique de la vie humaine.
C'est parce que malgré son dualisme paralléliste H. Jackson a
montré la voie qui doit conduire à réintégrer le drame de
l'homme et les conditions de la désorganisation de son être
conscient dans la totalité structurale de la « maladie mentale
— c'est pour cette raison fondamentale que le mérite de H.
Jackson apparaît primordial dans la grande lignée du mouve-
ment organo-dynamique (Moreau de Tours, E. Bleuler, P. Janet
et, devons-nous ajouter, Freud s'il est, à son tour, bien inter-
prété et dûment complété). C'est lui, H. Jackson, qui, à mes
yeux, a fait la plus grande découverte. Ce qu'il a découvert
en effet (malgré les incertitudes de son idéologie paralléliste),
c'est que la « maladie mentales ne peut être considérée que
comme l'effet d'une régression, d'une désorganisation. Il faut que
« intégron » de son K psychisme » soit désintégré, il faut
que la structure ontologique de l'être tombe de sa neguentropie
à son entropie, de la logique de son organisation au désordre
de sa désorganisation, pour que l'homme devienne malade dans
12 DES IDÉES DE JACKSON
son psychisme. Mais cela ne veut pas dire qu'il cesse, dans
cette dissolution ou cette régression, d'être — fflt-ce désespé-
rément 2 - un homme. Car l'homme ne se décompose pas dans
son existence psychique comme il se décompose dans sa vie :
la fin de sa vie psychique n'est pas une forme cadavérique, elle est
plutôt un retour à la vie embryonnaire, tant il est vrai que celle-ci
dans le « corps psychique n'est jamais détruite — comme
dans le « corps vivant — par son développement même.
Telles sont bien les formulations successives dans lesquelles doit
se développer l'intuition première de Hughlings Jackson ; ce
sont celles en tout cas que, pour ma part, j'ai entendu développer
et que je vais exposer dans les chapitres qui vont composer
cet ouvrage.
Cette nouvelle présentation du t néo-Jacksonisme }, du mo-
dèle organo-dynamique de la Psychiatrie, doit démontrer
comment son application aux maladies mentales exige tout à
la fois une Réforme de l'appareil théorique jacksonien et une
véritable Renaissance de la Psychiatrie.
Paris, le 5 Décembre 1973,
H. E.
2. Cf. mea Etude n t (Etudes Psychiatriques, Tome I).
PREMIÈRE PARTIE
Attente et nécessité de
l'intuition jacksonienne

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