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Identité africaine et occidentalité

De
200 pages
La rencontre entre l'Européen et l'Africain est demeurée jusqu'à ce jour une relation de maître à esclave, de dominant et dominé. Pour mettre fin à cet état de domination et de sous-développement, un changement de stratégie de la part de l'Africain s'impose, la revalorisation de son identité et du communautarisme africain lui permettrait de reprendre l'initiative dans les actions qui engagent son avenir et d'établir un partenariat de type nouveau avec l'Occidental; un rapport d'enrichissement mutuel entre les peuples et les cultures.
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IDENTITÉ AFRICAINE ET OCCIDENT ALITÉ

Collection
« Espace KINSHASA » Animée par Léon Matangila (Kinshasa) et Eddie Tambwe Kitenge (Paris) Dernières parutions

.

. . . . .

Sylvain Shomba Kinyamba (sous la direction), Les sciences sociales au Congo-Kinshasa, Cinquante ans après. Mwayila Tshiyembe, Le défi de l'Armée république en République Démocratique du Congo. Justin Lambert Ginzanza U-Lemba, La chanson congolaise moderne. Côme Khonde Ngoma Di Mbumba, Boma,
Première capitale de l'Etat Indépendant malade des dérives existentielles. du Congo.

Sylvain Shomba Kinyamba, Kinshasa mégapolis, Didier MUMENGI, Panda Farnana, universitaire congolais (1888-1930). Premier

José Kaputa Lota

IDENTITÉ AFRI CAINE ET OCCIDENT ALITÉ

Une rencontre toujours dialectique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, Kinshasa Pol. et Adm. ;

Kônyvesbolt Kossuth L. u 14-16

BP243, KIN XI Université de Kinshasa

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

1053 Budapest

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L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Je dédie ce livre à ma chère épouse et à mes chers enfants

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

<Ç)L'Harmattan,

2006

ISBN: 2-296-00285-4 EAN : 9782296002852

Remerciements
L'élaboration d'un travail scientifique est une œuvre de longue haleine qui nécessite le concours de plus d'une personne. Nous n'avons pas dérogé à cette sacrosainte règle. C'est ainsi que nous tenons à exprimer notre vive reconnaissance à toutes les personnes qui nous ont assisté sous une forme ou sous une autre, dans ces recherches dont nous publions les résultats ce jour. Notre gratitude s'adresse particulièrement au Professeur Aniceto Molinaro, notre directeur de thèse, pour avoir patronné nos investigations avec compétence et bienveillance. Nous saurons aussi gré aux Professeurs Antonio Pieretti et Nazzareno Di Marco pour avoir consenti de lire notre travail et nous avoir fait part de leurs appréciations critiques. Nous remercions vivement Monseigneur Remigio Musaragno et nos amis de Massafra pour leur contribution généreuse et discrète à notre ouvrage. Nos sincères sentiments de remerciements sont destinés également à notre cousin, l'Abbé François Kitenge par qui nous avons bénéficié d'un séjour de recherches doctorales à Rome. Enfin, que toutes les personnes qui ont contribué de près ou de loin à la confection de ce livre, ne sentent pas oubliées dans nos hommages de reconnaissance quand même nous les citons pas ici.

Préface
Le problème du rapport entre l'identité africaine et l'Occident (qui ne se limite pas seulement à l'Europe même si celle-ci représente l'interlocutrice principale du rapport) n'est pas un problème actuel dans le sens qu'il surgit ces dernières années: il est au centre de la discussion aussi bien théorique que pratique depuis le temps où, après la deuxième guerre mondiale, se sont réalisées les multiples aspirations à l'indépendance nationale. Ce que de nouveau contient le contenu du débat actuel, c'est la réflexion sur le processus culturel qui anime et accompagne l'instauration d'un tel rapport. Au de là des aspects politiques, juridiques, économiques, commerciaux, techniques, et ainsi de suite, le problème fondamental est de caractère culturel relatif aux valeurs de I'homme et de la société, les valeurs qui déterminent sa structure, sa configuration, son développement et sa destination. Le sous -titre de la publication fait référence à un concept qui domine sur divers niveaux, la culture de l'Europe ou de l'Occident, un concept qui n'est du tout pacifique est escomptée à l'intérieur même d'une telle culture. Toutefois, laissant tomber les disputes spécificatrices, il convient de désigner pertinemment la qualification du rapport en question. Nous retenons que la compréhension et l'usage de ce concept constitue la valeur et la particularité de cette étude. L'auteur est parfaitement conscient de la signification de l'identité africaine précisément dans son inévitable rapport avec l'Occident qui ne peut représenter autrement que la diversité. L'identité africaine ne peut devenir la diversité, mais en même temps, elle ne peut pas non plus se maintenir comme identité sans une relation dialectique avec la 7

diversité occidentale. Cette relation dialectique a nécessairement un parcours historique qui requiert de longs et laborieux processus d'intégration et de discernement soit en vue d'éviter une assimilation

destructive de l'identité - ce qui signifierait la perte de
l'identité ou mieux l'annulation du sens propre de l'existence, de son ethos personnel, de l'originalité de ses propres valeurs autochtones, celles qui, justement fondent la propre identité, soit en vue de la discrétion des appropriations de toutes les contributions que l'Occident peut apporter au développement de l'identité culturelle africaine. Il s'agit d'une dialectique nécessaire et difficile à appliquer dans le sens que sa réalisation exige des tâches d'une vaste portée et d'une longue prospective. Le fait d'avoir focalisé et tracé une telle dialectique dans son point crucial et d'avoir ouvert une perspective décisive est ce qui constitue le caractère singulier de cette recherche et son importance. Dans la conviction que cette recherche se propose comme une méthode appropriée pour la continuité de l'analyse du problème et de son approfondissement, nous souhaitons à la publication une généreuse attention. Rome, Saint Anselme, 4 avril 2004. Aniceto Molinaro

8

Introduction
Dans les pages qui suivent, nous nous proposons d'émettre notre point de vue sur un sujet que certains penseurs africains et africanistes considéreraient comme anachronique, dépassé et sans incidence sur le développement du continent africain et que d'autres par contre soutiennent à juste titre comme essentiel pour la réhabilitation de la personnalité négro-africaine et comme point de départ d'un progrès intégral et autocentré de cette partie du monde; il s'agit de la question de l'identité africaine en face de l'occidentalité. A notre avis, et nous le soutiendrons avec force détail tout au long de cette étude, une meilleure approche de cette identité doit être envisagée comme un kairos, un moment opportun à l'occasion duquel I'homme africain doit reprendre l'initiative dans les projets qui engagent son avenIr. La souffrance, la misère, la pauvreté et toutes sortes des difficultés que connaît le continent africain actuellement ne peuvent être bien saisies et comprises qu'à travers une rétrospection, une intromission réfléchie dans son passé globalisant. De même, les meilleures propositions de solution à la crise multiforme, à cette situation de manque de développement qu'elle traverse doivent s'enraciner dans les méandres de son passé tant glorieux que controversé. L'Africain, cet acteur principal de son propre progrès a son histoire et il vit son présent; sur base de ces deux entités, il peut bien envisager un devenir meilleur. Le développement de même que l'idée qu'il s'en fait ne peuvent surgir de la négation de son histoire mais bien plutôt d'une reprise rationnelle, sélectionnée et responsable de son passé, de son tréfonds ancestral que d'aucuns appellent «tradition ». Cette tradition n'est pas derrière lui, elle est toujours présente 9

en lui en dépit de tous les efforts de sape et de négation entrepris sous divers modes pour sa destruction. Nous entendons donc revenir au socle, au passé, faire recours à «la tradition sans tomber dans l'ethnologisme mais d'une manière créatrice, en la projetant sous forme d'utopie et mobilisatrice au présent ».1 Il s'agira de ressusciter, de réanimer et de réactiver l'authenticité africaine; ce bas-fond des qualités, ce trésor des savoirs déposés dans le sang, le langage, la religion, les coutumes, les institutions et 1'histoire du négro-africain. Cette incursion dans les temps reculés nous permettra de mieux appréhender les antagonismes en lutte perpétuelle dans la personnalité africaine et qui l'empêchent objectivement, consciemment ou inconsciemment d'entreprendre véritablement un décollage conceptuel (dont parle F. Crahay) et une envolée "développementale" à tous les niveaux. Certes, la conscience du négro-africain est écartelée entre deux visions du monde antagonistes, entre le mode de vie traditionnel et l'occidental, entre le passé et le présent qu'il ne sait vraiment concilier. Face à ces contradictions multiples qui constituent fondamentalement son unité dialectique actuelle, on se doit cependant d'éviter un double piége; celui de s'enkyster passivement et inutilement dans une tradition sclérosée dépassée ou d'entrer dans la« modernité» en se renonçant totalement. La véritable authenticité africaine ne doit pas se contenter de défendre, de démontrer ou d'illustrer la tradition africaine, elle ne visera qu'à s'y ressourcer et à garder une certaine mémoire du passé afin de projeter un présent et un avenir meilleur. Elle doit aider le négroI

F. EBOUSSI BOULAGA, La crise du muntu. Authenticité

africaine et philosophie, Paris, Présence Africaine, 1977, p. 9. 10

africain à prendre conscience de ce qu'il est devenu, de ce que la violence de l'histoire a fait de lui: un être aliéné. Recourir au passé, certes, pas pour s'y attacher aveuglement ou s'anesthésier par une version mystifiante et triomphaliste de 1'histoire, mais pour revaloriser les traditions africaines à travers une critique constructive afin d'y dégager des pratiques émancipatrices. Il s'agit donc de faire une reprise du passé dans notre vécu actuellement présent pour nous lancer en avant, nous orienter dans la construction d'un avenir radieux et d'une vie de toute autre qualité. Dans cette vision dialectique de l'authenticité africaine, la traite négrière, la colonisation, le Christianisme et l'Islam ne sont plus à considérer comme des éléments étrangers à notre être mais plutôt comme faisant partie intégrante de notre histoire et donc de notre tradition. Ainsi l'opposition classique entre « tradition» et «modernité» dont certains auteurs ont fait leur cheval de bataille devient superflue.2 Cette entreprise ne nous empêchera nullement de remonter jusqu'à la période antérieure à la déchéance du nègre, à la tradition ancestrale dans son état d'innocence. Non pour vivre dans la complaisance et la contemplation (de ce passé mythique) mais pour y puiser des matériaux susceptibles d'éclairer et d'éclaircir notre situation de carence actuelle en vue d'une action efficace pour un meilleur devenir-ensemble. Recourir au passé, à 1'histoire non pour nous y complaire mais pour y reconnaître nos
2

F. EBOUSSI BOULAGA, op. cU.pp. 143- 161.

Cette conception dialectique de la tradition, nous la partageons avec cet auteur. Contrairement à l' ethnophilosophie qui se contente de décrire la tradition africaine comme un passé plein de gloire qu'elle s'efforce à faire revivre moralement, il développe d'autres considérations à travers lesquelles il prend en compte même I'histoire immédiate en vue d'une action libératrice ou émancipatrice pour bâtir un futur radieux. Il

insuffisances et nos lacunes qui furent

-

comme le

souligne si bien Marcien Towa - des responsables de
notre défaite devant le blanc et des responsables pour une bonne part de nos difficultés actuelles. Cette volonté d'assumer notre destin et d'être nous-mêmes ne doit pascomme c'est l'avis de cet auteur - consister en la nécessité de rompre avec notre passé, de nous transformer profondément en niant notre être intime pour devenir l'autre mais en révolutionnant la dichotomie de notre être existentiel tiraillé entre la «tradition» et la « modernité »3,entre l' africanité et l' occidentalité.

3

M. TOW A, Essai sur la problématique philosophique l'Afrique actuelle, Yaoundé, Éditions Clé, 1971, pp. 39 - 40. 12

dans

1. L'identité culturelle africaine.

et la civilisation

Existe-t-il une culture africaine et partant une civilisation africaine? Certes, chaque peuple a sa culture, sa civilisation et sa propre vision du monde. Les négroafricains en ont les leurs. Mais du fait que ces peuples ont leur culture et leur conception du monde, peut-on conclure de ce fait de l'existence d'une philosophie africaine? Dans la recherche des réponses à cette question apparemment banale, les points de vue des uns et des autres divergent considérablement. Nous essayons ci-dessous de présenter tous ces problèmes et de prendre position de temps à autre. 1.1. Notions d'authenticité, de culture et de civilisation. L'Afrique noire a sa culture, sa civilisation et donc son authenticité. Qu'est-ce à dire? Efforçons-nous d'abord à bien circonscrire les contours de chacun de ces termes. Le concept d'authenticité est fondamentalement un concept philosophique et culturel avant d'être un concept politique (on reviendra plus loin à son aspect politique). Philosophiquement, l'authenticité apparaît comme la volonté de s'affirmer et de se connaître soi-même. Cette auto-affirmation, cette exigence de connaissance de soi se manifestait déjà chez les grecs dans la proclamation solennelle du « connais-toi, toi-même ». Ce fut une invitation adressée à l'homme qui devrait d'abord se connaître soi-même, se rechercher soi-même avant de prétendre connaître la nature et tous les autres phénomènes qui l'entourent. La connaissance de soi (l'examen de conscience 13

de soi) n'est pas absente dans la Bible. On la retrouve clairement affichée dans bien de passages notamment celui invitant chaque croyant à enlever au préalable la poudre qui se trouve dans son propre œil avant d'envisager retirer la paille qui gît dans celui du voisin. Cette recherche d'identité et d'affirmation de soi va demeurer de tout temps et dans toutes les contrées, une préoccupation commune à bien de philosophes. C'est la même volonté et le même souci qui seront clairement exaltés par Descartes dans le «Cogito ergo sum ». Je doute donc je suis et donc, je pense donc je suis. Si je doute, je pense; donc je dois être quelque chose pour douter et penser. Il faudra donc au préalable que je puisse me connaître moi-même, connaître ma véritable nature, ma réelle identité et donc ma vraie authenticité. On ne peut alors prétendre connaître autrui ou l'autre sans se connaître soi-même, sinon ça serait une absurdité rationnelle. Chez Heidegger, l'idée d'authenticité n'est pas absente non plus. Il considère la philosophie comme une recherche permanente d'identité et donc d'authenticité dans la mesure où elle s'érige en un refus catégorique de la banalité, du mensonge, de la mauvaise foi et de l'aliénation.4 Dans les péripéties de la culture africaine, l'idée d'authenticité a été lancée par Mobutu Sese Seko. Dans sa dimension anthropologique, l'authenticité apparaît comme une prise de conscience d'un peuple impliquant un recours à ses propres forces et à ses propres sources ainsi qu'un inventaire de ses valeurs ancestrales et la sélection de toutes celles susceptibles de concourir à son développement et à sa libération en vue de la
4

Le terme "authenticité" en philosophie fut employé d'une manière

explicite pour la première fois (à notre connaissance) par M. Heidegger. Chez lui, le concept signifie tout simplement identité. 14

construction d'une société solidaire, harmonieuse et intégrée.5 Les exemples de ce recours aux sources sont légion dans l'histoire de l'humanité. Face à l'expansionnisme de Jules César, les gaulois ont dû faire recours à leur culture et donc à leur identité pour se libérer de la domination, de l'exploitation et de la dépersonnalisation nées de la victoire de l'envahisseur romain. C'est fort de cet acquis culturel qu'ils parvinrent à récupérer l'intégrité de leur territoire et à obtenir leur émancipation. La recherche de l'identité africaine est demeurée depuis la période antérieure à l'indépendance, le cheval de bataille de bien de penseurs africains. Cette volonté de faire appel à ses propres valeurs culturelles sans pourtant s'enfermer face aux apports positifs des autres était déjà sous-jacente dans toute la pensée de P.E.Lumumba. A ce sujet il affirmait déjà ceci: «Sur le plan culturel, les nouveaux États africains doivent faire un sérieux effort pour développer la culture africaine. Nous avons une culture propre, des valeurs morales et artistiques inestimables, un code de savoir-vivre et des modes de vie propres. Toutes ces beautés africaines doivent être développées et préservées avec jalousie. Nous prendrons dans la civilisation occidentale ce qui est bon et beau et nous rejetterons ce qui ne nous convient pas. Cette amalgame de civilisation africaine et européenne donnera à l'Afrique une civilisation d'un type nouveau, une civilisation authentique correspondant aux réalités

5

Authenticité et développement.Colloquenational sur l'authenticité

organisé par l'U.E.Za, Kinshasa 14 - 21 Septembre 1981, Paris, Présence Africaine, 1982, p.36. 15

africaines ». 6 Ainsi comprise, l'authenticité s'avère à la fois comme la recherche de l'identité et de l'affirmation de soi en même temps que la volonté de s'appartenir et la conscience de ce qu'on n'est pas. 7 Dans le cadre de ce travail, l'authenticité africaine s'entend comme toute recherche d'identité et de renaissance de la culture africaine en même temps qu'une ouverture aux apports positifs venus de l'étranger. C'est donc à travers une vision dialectique que ce concept est conçu. L'authenticité africaine reste donc cette recherche permanente de revaloriser I'homme africain, non un homme africain mythologique ou idéel mais un homme africain «tel qu'il est pris dans sa situation concrète, en référence avec son milieu de vie, tenant compte de son fond culturel propre et considérant son destin spécifique ». 8 En rapport avec le problème du développement qui est la préoccupation essentielle de l'homme africain, la recherche de l'authenticité revêt une importance capitale. Car un peuple ne peut véritablement affronter son avenir sans une vision authentique de son propre passé. Il ne peut ni vivre ni se développer avec la mémoire d'autrui. Une meilleure connaissance de la tradition africaine doit être considérée comme partie intégrante du développement: pour qu'un paysan se dépasse et se dépense pour la productivité et puisse se lancer à fond dans la bataille économique, il doit avoir au moins une certaine vision de ce qu'il fait et pour qu'il se sente concerné par l'avenir, il faut qu'il se sente héritier
6

P. E. LUMUMBA cité par MUKULUMANYAWA N'GATE

ZENDA, « Authenticité: Mythe ou idéologie? » in Authenticité et Développement, p.82. 7MUKULUMANYA WAN'GATE op.cit.,p. 69.
8

MOBUTU SESE SEKO cité in Authenticitéet Développementp.3
16

de son passé. La connaissance de l'authenticité africaine est aussi un élément nécessaire dans l'éducation de nos jeunes à tous les niveaux car elle évitera la formation continuelle des déracinés. Gloires et misères, heurs et malheurs, fastes et aspects populaires et quotidiens du passé africain, voilà ce qui constitue un véritable tréfonds dans lequel la jeunesse actuelle doit puiser des ressources morales et spirituelles, des raisons de vivre et d'espérer.9 Cette identité africaine que cette étude entend revaloriser s'articule à travers la culture africaine qui ne peut être mieux saisie que dans sa relation avec la civilisation africaine. Pour bien appréhender ces deux notions, on recourt ici à deux auteurs africains dont la notoriété scientifique est quasiment établie: A.Kagame et L.S.Senghor. Kagame définit la civilisation comme «l'adaptation d'un groupe humain, se servant de la nature humaine totale (intelligence, volonté, sensibilité et activités corporelles) pour domestiquer et embellir le milieu physique où il doit vivre (climat et saisons, minéraux, hydrographie, faune et flore), se garder des causes internes de désagrégation, se défendre contre les groupes similaires qui tenteraient de l'absorber et pour transmettre à sa descendance l'expérience globale reçue de ses initiateurs ».10Objectivement, la civilisation ainsi pensée comprend naturellement un système linguistique, un territoire, un passé historique, un système économicojudiciaire, un ensemble des coutumes sociales et des connaissances techniques et scientifiques, une religion, une morale, une "philosophie", des arts... Cette nomenclature tout en n'étant pas exhaustive, est
9

J. KI - ZERBO, Histoirede l'Afrique Noire. D 'hier à demain,

Paris, Hâtier, 1972 , pp. 29 - 31. 10 A. KAGAME, La philosophie bantu comparée, Paris, Présence Africaine, 1976, p. 49. 17

néanmoins exemplative et indicative à bien des égards. Subjectivement, c'est la participation effective de tel ou tel individu aux éléments de la civilisation ainsi énumérés qui en constituent la culture. En clair, la culture apparaît comme la formulation de l'aspect subjectif de la civilisation.ll A propos de ce rapport entre civilisation et culture, Senghor renchérit en affirmant que la civilisation est «d'une part, un ensemble des valeurs morales et techniques et d'autre part la manière de s'en servir. » Elle est un « ensemble des valeurs morales et techniques d'un peuple donné à tel moment de son histoire, et leur expression en œuvres concrètes ». Alors que la culture n'est qu' «une réaction raciale de I'homme sur son milieu, tendant à un équilibre intellectuel et moral entre l'homme et ce milieu.» Elle peut ainsi «être définie comme la civilisation en action, ou mieux, l'esprit de la civilisation ». 12 De toutes ces définitions et de toutes ces considérations, quelles conséquences logiques peut-on tirer? C'est d'abord que chaque peuple, contrairement à la thèse initiale de Lévy - Brüh113,a nécessairement une civilisation. Et la civilisation africaine se caractérise par la force vitale en philosophie, la stylisation dans les œuvres d'art de ses artistes, la palabre en politique, la vie communautaire en société et par bien d'autres éléments.
Il

12

A. KAGAME op.cit,pp. 50 - 51. L. S. SENGHOR cité par ELUNGU PENE ELUNGU,l'éveil

philosophique africain, Paris, L'hannattan, 1984, pp. 89 90. 13 Pour Lévy - Brühl, seul l'homme civilisé d'Europe serait doté d'une mentalité logique, c'est-à-dire compatible avec l'évolution de la science. Les autres peuplades parmi lesquelles il classe les noirs d'Afrique font preuve à quelques différences prés d'une mentalité prélogique. Ce sont des «primitifs », des «indigènes» et des peuples sans civilisation et sans histoire. Telle est la quintessence de son livre intitulé «La mentalité primitive ». 18

Aussi ne faudrait-il pas confondre la civilisation avec le degré de la technique, qui n'en est qu'un élément constitutif parmi tant d'autres. Dans ce sens, la société négro-africaine bien qu'en retard pour rapport à l'Occident du point de vue de la technique, n'est pourtant pas dépourvue de la civilisation. Aucun groupe humain si arriéré soit-il, ne se perpétuerait sans mener son existence au sein d'une civilisation qui conditionnerait sa survie. Ainsi toutes les attitudes qui ont consisté à prendre les négro-africains et tout autre peuple dit primitif comme des «non civilisés» doivent être assimilées aux contrevérités scientifiques; ce ne sont que des pures idéologies qui ne s'attellent qu'à justifier sous le masque de la science, la domination et d'autres pratiques inhumaines. Enfin, à considérer proprement la relation entre les deux réalités, il apparaît sur le plan conceptuel que la notion de culture est plus dynamique que celle de civilisation qui reste moins féconde. L'idée de culture implique celle d'imagination, d'esprit créateur et de dyllamisme rénovateur. Cette conception senghorienne sou tend une vision certaine consistant à universaliser la civilisation (contenue dans des éléments des valeurs et les représentations de chaque peuple) et à particulariser la culture conçue comme force motrice et créatrice de cette civilisation s'exprimant à travers la personnalité collective des négro-africains comme de tel au tel autre peuple.14 Dans cette optique senghorienne, la civilisation s'universalise dans sa stabilité, dans son immobilité alors que la culture se particularise dans son dynamisme. Ce que nous pouvons relever ici, c'est l'aspect dynamique ou dialectique de la culture. En effet, la culture ne se cantonne pas dans le passé, elle est sujette au changement perpétuel, à l'évolution. Elle reste un ensemble des
14

ELUNGU PENE ELUNGU, op. cil., p. 90.
19

comportements moteurs et mentaux de 1'homme nés de sa rencontre avec la nature. La culture africaine est donc la civilisation africaine en action, elle est cet esprit qui anime le mouvement général des actions n'ayant comme finalité que le bien-être des africains. Pour clore ce point, il nous faut souligner que l'anthropologie culturelle a connu une évolution considérable; partie de la négation globale de la culture chez certains peuples, elle a abouti ce jour à sa reconnaissance singulière et spécifique. A propos justement de la culture, les auteurs se classent en trois grandes tendances: certains soutiennent l'existence des groupes humains sans culture, d'autres établissent une hiérarchie des cultures entre ces mêmes groupes et d'autres enfin soutiennent tout simplement la relativité culturelle. Nous souscrivons volontiers pour la dernière catégorie qui nous paraît plus conforme à la réalité.15 Cependant l'africain n'habite pas une île isolée et sans contact avec les autres peuples. Du fait de la mondialisation, le monde est devenu quasi un seul pays. La science, les technologies et surtout les télécommunications ont réduit sensiblement les préjugés et les barrières de tous ordres. Le problème de la particularité africaine est influencé largement par l'avènement d'une histoire mondiale. Face à cette évidence, l'africain ne doit pas renoncer à soi-même pour rejoindre les autres dans une humanité universelle, il doit bien au contraire s'approfondir et se considérer comme un chaînon dans une chaîne, un segment de ce monde, une partie de cette immense totalité. Il y a entre le monde et l'univers de l'africain, un enveloppement mutuel et réciproque, une sorte de médiation de l'un par l'autre. Dans ces conditions, l'authenticité pour lui ne peut
15

F. FANON, Pour la révolution africaine. Écrits politiques, Paris,
1969, p.33.

François Maspero,

20