Identité, cosmologie et chamanisme des Tsachila de l'Equateur

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Montserrat Ventura découvre les rapports sociaux et dessine les contours de l'identité tsachila. En analysant la constitution de la personne et ses composantes, la langue et les formes de relation, elle dévoile le relativisme caractéristique de la logique culturelle de ce groupe, notoire dans la communication des chamanes avec le monde des esprits. Travaillant sur la conception de la maladie, de la mort, et sur l'action rituelle, ce livre nous introduit dans la cosmologie des sociétés chamaniques amérindiennes.
Publié le : mardi 1 septembre 2009
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EAN13 : 9782296929364
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À mes parents,JosepetMargarida
ÀIgoretMeritxell
ÀRosa Veronica,SoniaetJoanaAguavil
enfants tsachila devenues femmes
56Préface
Tsachila, autrefois nommés Colorados « hommes rouges », rouge
du roucou dont ils avaient coutume de s’oindre tout le corps. Ils rési-
dent aujourd’hui dans cette région forestière de Santo Domingo en
Équateur, qui produit un cacao grand cru du même nom.Au centre de
ce livre sedéploie une sociétéde l’entre-deux, issued’uneethnogenèse
ecoloniale relativement récente, remontantau milieuduXVIII siècle, à
partir de plusieurs groupes habitant le piémont occidental desAndes.
Cette inscription territoriale entre les hautes et les basses terres occi-
dentales a permis aux Tsachila de s’affirmer très tôt comme intermé-
diaires commerciaux dans les vastes circuits d’échange inter-ethnique
reliant lesAndes, le littoral du Pacifique et la lointaineAmazonie.
La belle étude qu’on va lire est le fruit d’une longue et patiente
enquêtedeterrainréaliséeentre1991et1997chezlesTsachila,société
de 2000 personnes environ, établie dans une zone intermédiaire entre
lesAndeset lacôteduPacifique.Malgré ou, plutôt,àcausede la rela-
tivefacilitéd’accèsauxcommunautéstsachilaenbutteàlafolklorisation
de leur culture, l’enquête était loin d’aller de soi et demandait une in-
tensitédu vécuet une implication personnelleexpriméedansle ton sin-
gulier du texte qui tranche avec la froideur parfois excessive des des-
criptions ethnographiques.
D’emblée se trouvaitdonc posée la questionde l’approcheethnolo-
giqued’une société recomposée, issuede migrations successiveseten-
7gagée dans de bien complexes réseaux de relations.Comment dès lors
aborder et comprendre une société «à la croisée des chemins », com-
ment saisir la continuité et l’originalité de l’identité tsachila avec les
outilsclassiquesdel’ethnologie ?Telleestl’unedesinterrogationscen-
tralesdecelivre,ainsiquelepréciseMontserrat Ventura:« la rencon-
treavec une société qui s’accommode maldes typologiesclassiquesde
la tradition ethnologique exige dès le départ un effort ethnographique
et analytique particulier ».
Pourcefaire,ilfallaitd’abordsedébarrasserducarcanessentialiste
quia longtemps nuiauxétudes sur la questiondes identités, maisaussi
remettreencausecertainsdesgrands principesdichotomiques qui ont
marquéladisciplineetsedémarquerdesapprochesréduisanttropsou-
ventcesgroupesàdesimples« sociétéscolonisées »ouàdes«Indiens
invisibles »à la recherched’une légendaire identité perdue.Plutôt que
de s’embarquer sur de tels «chemins », Montserrat Ventura a cherché
aucontraire les raisonsde lacontinuitéetde l’originalitéde l’identité
tsachila dans la logique et la dynamique culturelle propre à cette so-
ciété.Elle croit ainsi déceler dans la logique culturelle de l’évitement,
dunon-conflit,quiinciteàpréférerlafuiteàl’affrontement–lesTsachila
n’ontapparemmentfomentéaucunerévoltesanglantecommecefutsou-
vent le cas ailleurs concernant d’autres peuples – mais aussi dans
l’ouverture aux échanges interethniques (par le biais du chamanisme
notamment), les formes majeures de la relation à autrui et les ressorts
essentiels de l’identité tsachila contemporaine. Voici donc une société
toutentièretournéeverslanon-violence,oùlecompromis,laprudence,
l’évitement et la discrétion – jusque dans l’apprentissage chamanique
et les déplacements où l’on efface ses traces derrière soi - sont non
seulementdemisemaisvaloriséscommeformeprivilégiéede relation à
autrui.
« Une histoire faite de relations » : dans ce premier chapitre si
justementetjoliment intitulé,l’auteurenousdonneuneréévaluationde
l’histoire.Elle retraceleprocessusd’ethnogenèsedesTsachilaens’ap-
puyant notamment sur les travauxethnohistoriquesde l’anthropologue
nord-américain Frank Salomon, et souligne l’ampleur des réseaux
d’échange –économique,culturel,chamanique –avec lesAndes, le lit-
toralduPacifiqueet l’Amazonie.Lafaiblessedans lediscours tsachila
de référencesexplicitesau passéexprimerait selon l’auteure leschemi-
nementsdecette histoire tourmentée ;elle informe sansdouteaussi sur
8la façon dont les Tsachila pensent le rapport à l’histoire et aux autres,
ces autres avec lesquels ils ont toujours cherché à maintenir, jusqu’à
l’excès parfois, des relations pacifiques. Même si la forêt a pratique-
mentdisparudu paysage, réduiteà sa portioncongrue suiteauxdéfri-
chements intensifs, entraînant la perte de certains repères identitaires,
elle n’endemeure pas moins l’axefondamentalde leur univers symbo-
lique. À y regarder de plus près en effet, les Tsachila déploient une
cosmologieplusprochedecelledessociétésamazoniennesquedescos-
mologies andines, étant entendu que ces deux univers ne doivent pas
être aussi systématiquement opposés, comme on l’a hélas trop souvent
professé.Cette dichotomieAndes/Amazonie est en effet très profondé-
ment ancrée dans l’histoire des études américanistes qui a longtemps
maintenu séparées les traditions intellectuelles et les problématiques
relevant de ces deux aires géographiques. Or des études récentes per-
mettent de poser l’existence de nombreux traits culturels communs en-
treelles.Onenapprécierad’autantmieuxdanscelivrele recoursàdes
notionscommecellesd’animismeetde perspectivismeamérindiendé-
veloppées respectivement parPhilippeDescolaetEduardo Viveirosde
Castro pour l’Amazonie. Dans les mythes tsachila par exemple, les
Cayapa (groupe appartenant comme les Tsachila à la macrofamille
Chibcha)représentent,danslepurespritduperspectivismeamazonien,
l’altéritécannibale sousformede jaguars prédateurs pour les Tsachila
convertis en gibier. Or, ironie de l’histoire, lesCayapa fournissent de
nos jours le gros de la main-d’œuvre comme journaliers agricoles des
Tsachila: relation inversée quiendit peut-être long sur l’identité et la
perception réciproque des deux groupes, très proches par ailleurs
culturellement.
Aufildes pages,ce«cheminement » nousentraîne très vite vers un
autre voyage ; de la perception de l’espace et du corps physique aux
composantesdelapersonne,aucorpsornécommemarqueurdel’iden-
tité tsachila mais aussi comme foyer de subjectivité, à l’âme tenka et
sondéveloppement post-mortem oko,à laforce mowin indispensable à
l’intelligencedesrapportsaveclesnon-humains,autantdenotionscen-
tralesquiprennent«corpsetmouvement »danslechamanismesifine-
mentdécrit icicomme la véritable pierreangulairedudynamismecul-
tureletde l’identitécollective tsachila,et voie privilégiéedes rapports
interethniques. Dans ce domaine également, les Tsachila sont «à la
croiséedeschemins », puisant toutautantà la sourceandine qu’àcelle
9du littoral (la mesaet lesartes, notamment les pierres magiques, le net-
toyageà l’œuf,etc.) ouau mondeamazonien (esprit jaguar, hallucino-
gène).
Larichesseetl’intérêtcomparatifdesdonnéesprésentéesfontdece
travailnovateuretd’unegranderigueurscientifiqueuneréférenceobli-
géenonseulementpourlesspécialistesduchamanisme–envisagémoins
icicommeuneinstitutionensoiquecommeunmodespécifiquede rela-
tions sociales - et de ses transformations contemporaines, mais aussi
pour ceux qui s’intéressent au renouveau des sociétés indigènes elles-
mêmes.Il nefaiteneffetguèrededoute quecesdernières revendiquent
de plus en plus ouvertement le chamanisme (ou ce que l’on a convenu
d’appelerainsi)comme unélémentcentralde leurdeveniren tant que
sociétéamérindienne.Enconstruisanten permanencede nouveauxco-
des, s’instaurent alors d’autres catégories au sein desquelles tout le
dispositif chamanique se déploie. Là encore, le livre deMontserrat
Ventura en offre une magnifique illustration. Ce chemin en terre
tsachila, combinant subtilement histoire, anthropologie et linguis-
tique, permet de saisir la complexité mais aussi la singularité de cet
archipelduPacifiqueéquatorien jusque làencoreguèreexploréetdes
sociétés indigènes qui l’habitent.
Paris, le 7 mai 2008
Jean-PierreChaumeil
Directeurde rechercheauCNRS
10Avant-propos
Ce livre est né d’une étude monographique menée auprès de la so-
ciété tsachila, groupe indien de la côte de l’Équateur. Il s’attache à en
décrirelaplaceauseindelasociéténationaleéquatorienne,saconfigu-
ration sociale singulière, sa visiondu monde,ainsi que le chamanisme
entantqu’institution.Leschamanesentantquepersonnagesclésyétant
despivotscentraux.Unetelledémarchenesauraitreleverqued’uneen-
quêteethnographiquedelongueduréeprivilégiantl’appréhensionholiste
etqualitativedelaréalitéenvisagée.
L’exposé,quisuivraleparcoursdutravailsurleterrain,estl’émana-
tiond’une réalitéethnographique quia puêtreappréhendée grâceà un
1rapport étroit avec un grand nombre de personnes , auxquelles je veux
ici exprimer toute ma gratitude.Depuis octobre 1991, date de ma pre-
mière visite, jusqu'en septembre 1995, j'ai séjourné chez feu Zacarias
Aguavil, un homme d’une trentaine d’années, habitant la commune
tsachila deCongoma avec sa femme, feu RosaAguavil, et leurs trois
filles,auxquellesce travailestdédié. L’hospitalitédecette famille m’a
également permisdeconnaîtreavec unecordiale intimité le restede la
familleétenduerésidantauseinduhameau,quej’appellerainoyaurési-
dentiel, oùelleétaitétablie.La proximitédes unsetdesautres, lesen-
traideset les soutiens mutuels permanents, les visiteset lesalléeset re-
tours des enfants de l’ensemble de foyers, rendaient la vie du hameau
11non seulement trèsagréablede par l’ambiance joyeuse quienémanait,
maisaussiextrêmement instructive.Le réseaude rapportscommençait
ainsiàsetisseretj’aipuétendreprogressivementmesliensversd’autres
maisonnéesquiontaccueilliavecplaisirmesvisitespleinesdecuriosité.
Rosario Aguavil, souvenir vivant d’un siècle intense, y a été une
amphitryonneémouvante.
SuiteàlamortdeZacarias,j'aiaccompagnésaveuvequiavaitdémé-
nagéchez ses parentsà l'autreboutde lacommune,en juillet 1996.Ici
ontcommencédenouveauxrapportsliésàunautreréseaufamilial,dans
lequel je tiens à remercier notamment feuAdolfo etFlorindaAguavil,
José,Rosendo,Mario,YolandaetleursfamillesnucléairesainsiqueMar-
cosAguavil.Comme lors de la première demeure, leur accueil et leur
bonne disposition ont rendu mes séjours chez eux aussi agréables que
richesd’enseignementspourmarecherche.Entrelesconstituantsdel'un
etl'autreréseaufamilial,j'aipuconnaîtreunebonnepartiedesmembres
delacommunedeCongomadefaçonassezétroiteetavoirdescontacts
réguliersavecdeshabitantsd’autrescommunes,tousm’ayantoffertouver-
tementdesdonnées généalogiqueset une vision globaledescomporte-
ments en rapport autant avec la vie quotidienne qu’avec les pratiques
chamaniques.Hormislesvisitesd’enquête,j’aiparticipéàlaviecommu-
nautaire lorsque l’occasion le permettait,depuis lesassemblées, lacoo-
pérationdansdestâchesbureaucratiques,lesréunionsaveclesdirigeants
communautairesetlesprofesseursbilingues,jusqu’auxnombreusesoc-
casionsdedétente, telles les journéesdechasse,de pêcheetde fêtes.
J’ai faitégalement laconnaissancedes membresde la famille habi-
tantlacommunevoisinedeNaranjos.Leurhospitalitéamarquéledébut
demesséjoursrégulierschezeux,grâceauxquelsj’aiconnuuneréalité
fortdifférentedeCongoma,Naranjossetrouvantàl’écartdelavievilla-
geoisedu faitdu mauvaisétatdeschemins, restait plus fidèleà nombre
d’habitudes désormais délaissées par le reste des Tsachila. Je remercie
notamment Alejandrino et Clementina Aguavil et Juan Evangelista
Aguavil,quim’ontinitiéeauxrecoinsd’intelligibilitédeleursystèmede
pensée.
J’aientaméà partirde juillet 1994 une recherche systématiqueavec
les chamanes. Eduardo Calazacón, Ignacio Calazacón et Alejandro
Calazacón,aucoursdeplusieursséjours,ontétémesinterlocuteurslors
de longsentretiens,des nuitsde séancesde guérisonetdes visiteschez
desmaladeslesayantsollicités;grâceàeuxj’aipuacquérirdesinforma-
12tionsconcernantleurapprentissage,ledéroulementdesséancesdecure,
leurstechniqueset,surtout,leursavoirphytothérapeutiqueetleurvision
dumonde.Jeleurensuistrèsreconnaissante.Maisjemesuiségalement
consacrée à mieux connaître la vision de nombre d’autres chamanes,
guérisseursetapprentisencontactplusaumoinsétroitavecl’extérieur,
au sein de plusieurs communes et générations. Je voudrais remercier
RamiroAguavil,GumersindoAguavil,ManuelAguaviletJoséAguavil
de Congoma, Liborio Calazacón de Chigüilpe, Fabián Aguavil de
NaranjosetManuelCalazacónetRosalinoCalazacóndePeripa.
Je me suisenfinefforcéede restituer les visionsdu mondedes per-
sonnes les plusâgées,d’âge intermédiaireetdes jeunesdescommunes
de Congoma et Naranjos et, dans une moindre mesure, de Chigüilpe,
Peripa etBua. Je voudrais exprimer particulièrement ma gratitude à la
familledeJacintoAguaviletCatalinaCalazacón,m’ayantaccueilliein-
conditionnellementdansleurfoyeretéclaircimaintsaspectsdeleurcul-
ture,ainsiqu’àSamuelitoAguavil,lepremieràm’avoirtransmislabeauté
de leurs mythes, SamuelCalazacón,Cristina Oransona etEloyAlopi,
VicenteAguaviletlafamilled’EduardoAguavil,deCongoma ;etlenoyau
familiald’AugustoCalazacóndeChigüilpe, tousayantcontribuéàren-
dreévidenteslacohérenceetlarichessedel’universtsachila.
Toutau longdu travail, j’aibénéficiédu support linguistiqueet hu-
maindeRamon,AlfonsoetJuanAguavilainsiquedePrimitivoAguavil
quejetiensàremerciervivement.Endernierlieu,jevoudraisremercier
NicanorCalazacón,Gouverneurtsachilaàl’époque,etdeMarcosAguavil,
Directeurdel’EducationBilingueTsachila,m’ayantaccordélapermission
de travailler auprès des communautés tsachila et d’un grand nombre
d’heuresdeleurtemps.Jevoudraisleurréitérermagratitude,ainsiqu’à
tous lesTsachila.
Le travail sur le terrain a pris un nouvel élan depuis l’arrivée à
Congoma de Connie S. Dickinson (Max Planck Institute for Psycho-
linguistics), dont l’excellente recherche linguistique a été une source
d’inspirationpourcetouvrage.Jetiensiciàlaremercierpoursonesprit
decollaboration intellectuelle.
Mon dernier séjour sur le terrain a eu lieu durant l’été 1997. J’ai
doncpartagémavieaveccelledesTsachilapendanttroisansaucoursde
sixséjoursréalisésentre1991et1997,dontlepluslongaétéd’unanet
demietc’est pendantcette période que se situe le présentethnographi-
quedulivre ;j’ysuisdepuisretournéeen2000et2005etdesprojetsen
13cours donnent suite à ce travail. J’ai combiné pendant la recherche le
travailsurleterrainavecdesdétoursquecelui-cim’imposait.Jemesuis
ainsi renduechez lesIndienschachi (Cayapas) sur lacôte,chez lesIn-
diens shuarenAmazonieetchez lesQuichuaandinsàCarabuela pour-
suivantlesréseauxchamaniques ;parmi lespopulationsandinesentou-
rantAngamarcalaViejaenquêtedelamémoiresurlesancienshabitants
coloradoset,à maintes occasions,dansdeux villagesde la sierrachez
deux personnages clés de l’histoire récente des rapports commerciaux
desTsachila:PabloAndrangodeSanPablodelLago,etJuanPilaquinga
d’AngamarcadeAlangasí,quejeremercie.Cesséjoursontaussiétépar-
tagésavec la recherchedans l’ArchiveParoissialeàSantoDomingode
losColoradosetDominicaine,Jésuite (BibliotecaAurelioEspinosaPo-
lit)etNationaled’Histoire,àQuito.
En Équateur, j’ai bénéficié de l’accueil de la Facultad Latino-
americanadeCienciasSociales(FLACSO),del’Institutfrançaisd’étu-
desandines(IFEA)etdelaPontificiaUniversidadCatólicadelEcuador
(PUCE). Je remercie tous les membres de ces institutions. Le long du
travail, nombreusessontles personnesquiontparticipé, sousdiversas-
pects, à ce projet, en m’offrant leurs conseils et leur soutien. Je tiens à
remercier particulièrement Emma Cervone, sœur Angelita Cortés,
Alejandro Diez, Pablo Guzman, Hernan Ibarra, Xavier Izko,Antonia
Kakabatse,JaimeJaramillo,EduardoKingman,CristinaLarrea,Martha
L.Mondragón,SegundoMoreno,RicardoetBlancaMuratorio,Marcelo
Naranjo,LeonardoetMarciaOviedo,GuillermoRobalino,FrankSalo-
mon,CharlesÉdouarddeSuremainetJorgeTrujillo.Jeremercieégale-
ment Robert L. Mix et Bruce Moore, qui m’ont offert des matériaux
linguistiquesd’intérêt.Jetiensfinalementàremercierl’accueilincondi-
tionnel de JoséE. Juncosa et du Père JuanBotasso dont l’intérêt pour
les sociétés indiennesa rendu possible la poursuitedece projet.
L’œuvre qui suit reprend l'essentiel d’une thèse doctorale soutenue
en 2000 avec le titre d’À la croisée des chemins. Identité, rapports à
autruietchamanismechez les Tsachilade l’Équateur, sous ladirection
dePhilippeDescolaà l’Écoledes hautesétudesen sciences socialesde
Paris. Le travail sur le terrain et la rédaction et correction du texte ont
bénéficiédu soutienéconomiquede plusieurs institutions:LaComissió
Interdepartamental de Recerca i Innovació Tecnològica (CIRIT,
GeneralitatdeCatalunya),l’UniversitédeBarcelone(projet“L’organi-
sationcommunaleenEspagneetenAmériquelatine”),laWenner-Gren
14FoundationforAnthropologicalResearchdeNewYork, l’Institut fran-
çaisd’étudesandines(IFEA)deQuitoetleLaboratoired’anthropologie
sociale(CNRS/CollègedeFrance)deParis.LeDépartementd’anthro-
pologiesocialeetculturelledel’UniversitéAutonomedeBarcelonem’a
accueillie pendant tout le processusd’élaborationdece travail ; je tiens
iciàremerciertoussesmembres,ainsiqueceuxdel’équipederecherche
Antropologia i Història de la Construcció d’Identitats Socials i
Polítiques(AHCISP)dumêmeDépartement.
La préparationdu terrain, la recherchebibliographique,et la rédac-
tion m’ont fait redevablede nombreusesdettes.Je tiensà remercieren
premier lieu ma famille : feue Manuela Bayó, mes parents Josep et
Margarida,monfrèreJosep,AnnaCardús,ainsiqueGiletNúriaVentura
Cardús,dontl’appuimatérieletmoralatoujoursétéinconditionnel.Mon
compagnon et collègue IgorBogdanovic a été à mes côtés pendant la
longue période écoulée allant de la rédaction de la thèse doctorale à la
versionfinaledecelivre ;sesconseilsprécieux,sonencouragementetsa
patience ont été décisifs pour son aboutissement. Notre fille Meritxell
est née durant la révision de ce manuscrit et a appris à jouer avec ses
pages pleinesdecorrections.Avec sa sœurBojanaet son frèrePetar, ils
ontsupportéavecstoïcismeetcompréhensionlesavatarsdutravailintel-
lectuel.
ÀParis, j’ai reçu lesenseignementset l’accueilchaleureuxdeJean-
PierreChaumeil et d’AnneChristine Taylor, les deux ayant été source
d’inspiration pour ma recherche.ÀBarcelone, Ramón Valdés et Jesús
Contreras m’octroyèrent laconfiance nécessaireaudébutant,et Verena
Stolcke m’a offert en permanence son savoir-faire et sa générosité hu-
maineetintellectuelle.Jeveuxicilesremerciervivement.Depuislages-
tation du projetde terrain jusqu’audernier pointdece parcoursethno-
graphiquej’aipucompteraveclesupportmoraletintellectueld’Alexan-
dreSurrallés,à quice livredoitbeaucoup.Enfin, la préparation, l’écri-
ture,lacorrectionetlamiseenformedumanuscritn’auraientétépossi-
blessanslesoutiend’Anne-ClaireBrunner,BonnieChaumeil,Frédéric
Ego, Lluís Mallart, Magda Mercader,Gemma Orobitg, Raquel Piqué,
ArturSixto,NicoleMartínezMelisetFranciscoUriel.À tous, ma sin-
cèrereconnaissance.
En dernier lieu, je veux remercier tout particulièrement Philippe
Descola pour sonappuiconstantdepuis ledébutde monapprentissage
enethnologieaméricaniste.Jeluidois,nonseulementsesenseignements
15théoriquesetethnographiques,maisaussidem’avoirfaitdécouvrirl’Équa-
teur,dem’avoirencouragée surleterrain,etdem’avoirsuivieetsoute-
nuetoutaulongdesdixannéesdelarecherchequiontaboutiàcelivre.
16Notesurlatranscriptiondutsafiki
Nousdevons les premières transcriptionsde mots tsafikiauxethno-
elogues ayant fait des courts séjours chez les Tsachila à la fin du XIX
esiècleetaudébutduXX .DesvocabulairesapportésparHenriBeuchat
et Paul Rivet (1907, 1910), et Otto VonBuchwald (1922) notamment,
ont serviàJacintoJijón yCaamaño (1941) pour ses synthèses, mais la
transcriptionsouffraitàl’époqued’uneconsidérabledispersiondecritè-
res.La première tentativede normaliser l’écrituredu tsafikid’un point
devuelinguistiqueaétéfaiteparBruceMooredel’InstitutoLinguistico
deVerano(SIL)lequel,outrelestextesàcaractèrescientifique(1962), a
élaboré un dictionnaire (1966), a édité des recueils de mythe s
(1978,1982a) et a publié des cahiers pour l'alphabétisation
(1963,1980,1982b,1990). Plus tard, les responsables de l’Éducation
Bilingue Tsachila ont décidé de publier leurs matériaux didactiques
(1990,1992,1996),dontundictionnaireillustré(2003),ensuivantd’autres
critères orthographiques qui incluaient, entre autres, le rapprochement
de l’écriture autochtone à la graphie de l’espagnol en vue de faciliter
l’apprentissagepourlesenfants.Untroisièmecritèreapparutsousl’égide
du projet «Idiomas vernáculos »duMuseodeAntropologíadelBanco
Central delEcuador, géré par Robert L. Mix, cherchant le rapproche-
mentdel'orthographeausystèmephonétiqueinternational.Lescritères
utilisés par ce projet sont présents dans les recueils de mythes édités
souslesauspicesduBancoCentraldelEcuador:CalazacónyOranzona
17(1982),Calazacón et al. (1985) et Mix (éd.) (1982). La recherche lin-
guistiquemenéeàtermeparConnieS.Dickinson(cf.Dickinson2000et
2002),aservi,enfin,pourapprofondirdanslamorphologiedelalangue
et proposer un standard qui continue de nos jours à faire l’objet d’un
consensus des secteurs impliqués, notamment la Dirección de l a
EducaciónBilingüe, laGobernaciónTsachilaet les spécialistes.Enat-
tendantunedécisionformelledesreprésentantstsachila,etcomptetenu
desonacceptationprogressiveparlesTsachilatravaillantsurdestrans-
criptionsdetextesautochtones,j’aisuivil’orthographeétablieparPikitsa.
Pikitsaestuneéquipedetravailsurlalangueforméepardeschercheurs
tsachila coordonnés parAlfonsoAguavil sous la direction linguistique
deConnieS.Dickinson. L’équipeaélaboré jusqu’à présent undiction-
naireencoursdecomplétiondont la première version m’aétéaimable-
ment fournie par les auteurs. Pikitsa a également transcrit et traduit de
manièretrèsrigoureuseunimportantcorpusderécits,dontunepartiede
ceuxquej’airecueillisetauxquelsjefaisréférencetoutaulongdulivre.
18Introduction
L’ethnologieaméricanisteesttributaired’undoublehéritagehistori-
que:l’intérêtpourl’origineetledéveloppementdeshautescivilisations,
etlafascinationsuscitéeparlessociétéssauvages.Endehorsdesétudes
évolutionnistes, très peu de travaux ont été consacrés à l’analyse de la
confluence de ces deux genres de société que tout semble distinguer.
C’est seulementaucoursdes trentedernièresannées que l’ethnologie a
découvertlaportéeanalytiquedel’histoirepourcomprendrelessociétés
desbassesterresdel’AmériqueduSud,ouvrantainsitouteunesériede
nouveauxsujetsàlarecherche.Destravaux,certes,ontexplorélesrap-
ports entre les hautes terres et les basses terres (Oberem 1976, Murra
1978, Renard-Casevitz et al. 1986, Salomon 1980), mais, une fois dé-
couverte la profondeur historique des relations entre ces deux ensem-
bles, l’analyse contemporaine continue de ressentir unbesoin de se si-
tuer plutôtdans lecadrede l’une ou l’autredeces traditions, voiredes
problématiques que leur étude a engendrées.De ce fait, lorsqu’on en-
tame une recherche sur une sociétéà lacroiséedecesdeux mondes,et
que l’onessayede lacomprendredu pointde vueethnologique, il sem-
ble que l’oncontinuede manquerde pointsde repèreetd’outils théori-
ques et méthodologiques.C’était mon cas lorsque j’entrepris d’étudier
lesTsachiladu piémont occidentaldesAndeséquatoriennes.
19Enoppositionàlavieilletendanceàrésoudreleproblèmesuscitépar
les sociétés inclassables en leur attribuant la seule et douteuse distinc-
tion d’être des « sociétés colonisées », une nouvelle ligne d’études a
essayédecomblercevide.Visantàdétruirelemythedessociétéscoloni-
séesen tant que sociétésacculturées, quelquesauteurs (Duverger 1987,
Gruzinski1991,Galinier1997,Wachtel1971,1990)sesontefforcésde
montrerenquoiellesavaientlacapacitéd’agirsurleursdestins.Ils’agis-
saittoutefoisdesociétésayantsubidemanièrepersistantel’assautcolo-
nial.Dans le droit-fil de cet aggiornamento, les Métis sont également
devenus un sujetanthropologiquede pleindroit (BernandetGruzinski
1992a, 1992b).Quantauxbasses terresamazoniennes, où l’ethnologie
s’étaitconsacrée prioritairementaux sociétéséloignéesducontactavec
l’Occident, plusieurschercheurs (Muratorio 1987,Whitten 1987,Gow
1991)ontfaituneplaceauxsociétésfrontalièresissuesdemigrationset
de recompositionsethniques, fonctionnantcomme un pontentre lesIn-
diens «bravos »et le mondeandin ou lesBlancs (Taylor 1996b, 1997).
CommeditPeterGow,c’estàlaconditiond’éliminerlavieilledichoto-
mieentreIndiensacculturésetIndienstraditionnels,qu’onlesreconnaît
en tant qu’«agentscentraux, plutôt qu’entant que victimes passivesdu
temps »(Gow1991:22).
Cette nouvelle approche, défrichant un domaine de recherche très
fertile,s’estdéveloppée,enpartie,grâceàl’éclosiondesétudesidentitaires
quiontaffectél’ensembledel’anthropologie.Eneffet,avantlesannées
soixante,lesétudessurl'identitéethniqueétaientmarquéesparuneidéo-
logie essentialiste qui définissait les marqueurs identitaires par l’héré-
dité biologique, le territoire, lesattributs extérieurs ou la langue.Cette
définitions'estavéréecaduque,nonseulementgrâceauxtravauxdeBarth
(1976)quirévélaientàunvastepublicl'importancedesfrontièresetleur
fluiditécommecritèresdel'ethnicité,maiségalementdepuislapriseen
comptedesdimensions historiquesdespeuplesamérindiens, invalidant
l'idéedeleurimmutabilitépoursoulignerleurcapacitéd'adaptation.Les
approchesinstrumentalistes(Cohen1974,Despres1975,Bell1975,Rex
1986,Cashmore 1988) et « situationnalistes » (Barth lui-même, et une
bonne partiede l’anthropologiecontemporaine) ont remplacé – partiel-
lement(cf.Stolcke1995) –leprimordialisme(Isaacs1975,Francis1976,
Van den Berghe 1978) menant tantôt à des analyses sociologiques de
l’ethnicité, tantôtà un relativismeextrême,découlanten partiede l’in-
fluencedel’inflexion« réinventrice »,héritièredeshistoriensHobsbawm
20etRanger(1988).C’estàcettelignequ’appartiennentlestravauxexplo-
rant les «Indiens invisibles » en quête d’une identité perdue (Stocks
1981).Naissaitainsil’intérêtpourlesIndienssansmarqueursidentitaires
externes, ayant perdu leur langue et dont l’univers mythique était
reconfiguré sous les influencesdirectes ou indirectesducolonialisme.
Les Tsachila, nous le verrons tout au long de cette étude, sont bien
différentsdeces«Indiensinvisibles ».Bienaucontraire,ilsconservent
leur« visibilité »avecunecertainefierté.Etpourtantilsrestenttrèsloin
del’imagedesauvagerieattribuéeauxIndiensamazoniens,loinausside
celledecoloniséesattribuéeauxIndiensdesAndes.Qui sonten fait les
Tsachila ?Leclassementdesgroupesethniquesdansdescasesethnogra-
phiquesfigéesestdevenubiendésuet.L’ethnologieamazoniennenetra-
vaille plus sur les vieilles typologies marquant des frontières entre les
groupesethniques suivantdes supposées «airesculturelles », mais sur
des tendancesculturelles qui se manifestentau seind’ensembles régio-
nauxcohérents (Descola 1991,Descolaet Taylor 1993).Or, sur le ver-
sant Pacifique, si l’on suit la ligne dessinée par l’ancienne typologie
chibcha,latraditionethnographiquen’apassuivilemêmecours.Après
lespremierstravaux(Rivet1905,Barrett1925,Karsten1988[1924],Von
Hagen 1988[1939]), il s’estécoulé une longue période marquée par un
videconsidérabled’études portant surcetteaire, parcomparaisonavec
l’efflorescencedesrecherchessurl’Amazonie.Parcontre,laplupartdes
thèsescontemporainesconcernantcetterégionsesontconsacréesàl’ana-
lysedes sociétéscôtièresdu pointde vuedes rapports,des réseaux,des
échanges et des dialogues: Severi (1996) chez les Cuna du Panama,
Losonczy (1997)chez lesEmberaet lesNoirsduPacifiquecolombien,
Ehrenreich (1989) chez les Coaiquer de l’Équateur, en sont de beaux
exemples.Enfin,malgrél’absencedecegenredetravauxsurlesTsachila
contemporains, il existe bien des témoignages indiquant des rapports
historiquesentrelesTsachilaetlessociétésdesbassesterres,côtièresou
amazoniennes.Maisdepuislacolonisationhispanique,lesTsachilasem-
blentavoirétéplusenclinsauxéchangesavecleshautesterresandines.
Essayer d’élucider la nature de cette société, sans doute issue d’une
ethnogenèse coloniale, comme F. Salomon (1997) en fait l’hypothèse,
doit tenircomptedecette histoirecomplexede rapports interethniques.
Ainsi,l’objetdelapremièrepartiedecetteétude«Chroniquesàlacroi-
sée »,quiguideraégalementlerestedulivre,sera-t-ildedonneràcom-
prendre laconfiguration singulièredecette société qui,du pointde vue
21géographiquequ’historique,maisaussidansbiend’autresdomaines,se
trouveàlacroiséedeschemins.Aprèsl’histoire,cetteparties’attachera
à rendrecomptede la placedesTsachilaen tant quecollectivitéau sein
de la sociétééquatorienne, maisausside la manièredont ils seconçoi-
ventcommeuntout.Celarenvoieàladéfinitiondesoietd’autruietaux
rapports interethniques.
Ladeuxièmeparties’inscritdanslecadredel’intérêtrenouvelépour
la notion de personne, notion clef pour la définition des identités dans
les sociétés amérindiennes (cf. Seeger et al. 1979). Mais elle découle
aussi d’une interrogation vécue sur le terrain et également par la suite
(Ventura 2000b et 2002) quant à la place de l’individu dans la société
tsachila.Comme ilaétéditauparavant, le manqued’outilsconceptuels
etméthodologiquessefaitsentirencequiconcernel’analysedecertains
phénomènestraditionnellementévacuésdesétudesamérindiennes– hor-
mis les travauxdeSeegeretal. (1979),Rivière (1984),et lesdernières
approchessurl’animisme(Descola1992,1996,2005),leperspectivisme
(Viveiros de Castro 1996) et l’anthropologie des émotions (Surrallés
2003), ouvrant la voie à la compréhension des notions d’humanité, de
personneetd’identitédans lesbasses terresamérindiennes – maisdont
la présenceest manifestedans les sociétés qui se situentà lacroiséede
chemins.Les Tsachila ne sont pas seulement unagrégatd’êtres généri-
ques agissant selon des normes inscrites dans un supposé inconscient
collectif.Les individualités y sont fort présentes.Non seulementcelles
qui procèdent de positions sociales éminentes, tels les chamanes, les
leaders,ouceuxquiexercentunrôleauseindelacommunautévis-à-vis
del’extérieur.Étantdonnélatailledecettesociété,onpourraitparcourir
labiographiedetoussesmembresetydécouvrirquechaqueTsachila,du
moins l’homme,estdotéd’un rôle social toutà fait singulier.Mais,au-
delàdel’analysesociologiquedelasituationcontemporaine,jevoudrais
souligner le fait que l’affirmation des particularismes individuels, tout
commel’expressiondepointsdevueparticuliers,sontdesconstantesde
lapenséetsachila,etqu’ilsnesontpasdusexclusivementàcequel’an-
thropologie depuis les années cinquante tient à nommer acculturation.
Les composantes de la personne, l’onomastique et même certains as-
pectsdelamorphologiedelalanguenousserontutilespourcomprendre
la portéedece souci théoriqueà partirdesdonnéesethnographiques.
22Lechamanismeamérindiens’estavérétrèsfécondpourrendrecompte,
non seulementdes structures socialesetdes rapports interethniquesdu
pointde vue symbolique, maisaussidescosmologies particulières, of-
frant une perspective privilégiée sur la pensée indienne.Ainsi, tandis
que quelques travaux ont pris le chamanisme comme point de départ
pouranalyserlaprésencecolonialedanslescosmologiesamazoniennes
(Taussig 1980, 1986),d’autres ont mis l’accent surce quecelles-ci per-
mettaientdedécelerparrapportauxsystèmesdepensée(Taylor1996b,
1997),etd’autresencoresesontconsacrésàreplacerlechamanismeen
tantqu’institutiondontleseffetssontperceptiblesdansl’ensembledela
société(Hamayon1982,Chaumeil1983).Cesdeuxdernièresapproches
me semblent essentielles pour la compréhension d’un phénomène qui,
parsaportéeetsapersistance,estdevenuunpivotdel’identitétsachila.
Latroisièmepartiedecetravail,«Lescheminsducosmos »,prendcomme
point de départ les chamanes en tant que personnages privilégiés pour
produire et reproduire une vision du monde partagée par le reste de la
société. Le chamanisme, au-delà de l’individu qui l’incarne et du rôle
qu’ilexercedanslacommunauté,estsouventvucommeunsystèmedans
lequel le praticien ne serait qu’un agent (Hamayon 1990:23), le point
d’ancragedusystèmeidéologiquedelacommunauté(Galinier1982:144),
voire le « traducteur » (CarneirodaCunha 1998:7-22).Or, l’intérêtdu
cas tsachila vient du nombre considérable et de la grande diversité de
profilsdechamanesquecettesociétéadmet,ainsiquedurôlemédiateur
etdynamique queces personnages jouentdans laconstructionet la re-
production des identités. Les études sur les réseaux d’échange
chamaniques (Chaumeil 1994) ont permis un virage dans l’analyse du
chamanismeentantqu’institutionintégratricedelasociété.Lechamane
s’avèreainsiêtrelepointd’articulationdesidentitésparticulièresautant
au sein de la société qu’avec le reste des traditions avec lesquelles il
réalisedeséchanges.Or, leschamanes tsachila ont toujoursété très ré-
putésau longde l’histoireet leur réseaud’échanges s’étenddepuisdes
sièclesàtoutl’Équateuretmêmeauxpaysvoisins(Ventura2003).Dece
fait,lestechniquesetpratiquesacquisesailleursetappliquéesaujourd’hui
nedoivent pasêtre interprétéesen tant qu’indicesd’un syncrétismeca-
chantuneacculturationmalcomprise.Mêmeenacceptantlesnouvelles
approchesquioctroientuncaractèremoinsethnocentriqueàlanotionde
23syncrétisme (Stewart and Shaw 1994,Gelner 1997), et qui la revendi-
quent précisément pour s’écarterdesapproches « hybridisantes »de la
culture, l’analyse présentée ici prenddavantagecomme pointdedépart
ledynamismeculturel, inexplicable par le seulbiaisde l’acculturation.
Eneffet, la société tsachila n’a pasétéconstruite «à lacroiséedesche-
mins » au gré des caprices et des contingences de l’histoire. Bien au
contraire, cette croisée, cette place que l’ethnologie a du mal à définir,
ferait plutôt partieconstitutivede la logiqueculturelle indigène.
Enexplorantlessystèmesd’actionmaisaussidepensée,l’ondécou-
vreunécartentrelaconfigurationsocialeostensible,trèsprocheaupre-
2miercoupd’œildecelledesMétis duvoisinage,etcellequej’aifinale-
mentmisaujour.C’estunséjourdeterrainprolongéquidégagel’ethos
d’une société, maisc’estaussien puisantdans la langue, la mythologie
et la cosmologie que les modes de vie peuvent être observés sous un
regard nouveau sans pourautant trahir la réalité sociologique.Or, si le
recoursàl’analyselinguistique neposepasdeproblèmesméthodologi-
quesétantdonnélavigueurdelalanguetsafiki,lelargeusagedesrécits
mythiquesquejeferaitoutaulongdecelivredevraitêtrejustifié,carles
mythessemblentdésormaisvouésàl’oubli.Onsignaleraquelerecours
auxmythess’estavérépertinentpourl’analysedessystèmesdepensée à
partirdestravauxdeLévi-Strauss– mêmepourlessociétésqu’ilnomme
«chaudes » (Lévi-Strauss 1987) –, indépendammentde la pratique so-
ciale.Lesrécitsmythiquesmentionnésaucoursdecetravail,ayantsou-
vent une valeur illustrative, préservent leur capacité référentielle pour
l’étuded’un systèmede pensée qui,autrement, ne pourraitêtre que très
grossièrementdégagédelapratiquequotidienne,enraisonducaractère
ambivalentetadaptatifdecettesociétéperméableauxinfluences.
La rencontreavec une société qui s’accommode maldes typologies
classiquesdelatraditionethnologique,exigedèsledépartunefforteth-
nographique et analytique particulier. Tout d’abord, la recherche doit
mettreenévidencelalogiqueculturelled’unesociétéquineselaissepas
appréhenderaupremierregard.Maisilfaut,enoutre,qu’unetelleétude
puisse faire l’économie de certaines catégories analytiques classiques
afindemieuxrendrecomptedelaréalitéconfrontée.Dansletravailqui
suit,ceteffortpasseparunemiseencausedecertainesdichotomiesayant
caractérisé l’ethnologie américaniste récente: histoire et synchronie ;
relativismeetessentialisme ;individuetsociété ;dynamismeculturelet
24acculturation, tensions servantàarticulerchacunedes partiesdu texte.
Le filconducteurest la tentativededécrire une sociétéà lacroiséedes
cheminsàpartird’uneméthodologieàlacroiséedesdichotomiesanaly-
tiques classiques, un essai d’anthropologie moniste, en somme, seule
possibilitéd’offriraulecteur unevisiond’ensembled’unesociétécom-
poséed’élémentshétéroclites,voirecontradictoires.
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CHRONIQUES
À LA CROISÉE
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