Identité nationale, amer Ministère

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Comment les jeunes d'aujourd'hui, grandis dans la mixité et le côtoiement de diverses origines, perçoivent-ils la création, les objectifs et la politique d'un Ministère comme celui de l'Immigration et de l'Identité nationale ? Une enquête, menée auprès de 200 jeunes Franciliens deux mois après l'élection de Nicolas Sarkozy et la création de ce ministère, montre le complet décalage entre le vécu et les perceptions des jeunes et les présupposés du ministère, et témoigne du profond fossé entre la conscience politique de ces jeunes et les arguments de la classe politique.
Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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EAN13 : 9782296690950
Nombre de pages : 169
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SOMMAIRE
PRÉFACE Emmanuel Terray INTRODUCTION I - LA CRÉATION DU MINISTÈRE DE L’IMMIGRATION ET DE L’IDENTITÉ NATIONALE Les objectifs du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale Les réactions à la création du ministère La perception du ministère par les jeunes : un rejet massif Ceux qui sont « pour » II – LA CHASSE AUX SANS-PAPIERS Drames humains liés aux expulsions La résistance s’organise Un parallèle historique Un refus systématique des demandes d’asile Une politique européenne honteuse Une politique en décalage par rapport à celle d’autres pays européens Pour le retour à une politique d’immigration contrôlée mais ouverte Un rejet massif de la chasse aux sans-papiers III – LE DURCISSEMENT DU REGROUPEMENT FAMILIAL Faire de parler sa langue maternelle un délit ? L’incompréhension des jeunes devant le durcissement du regroupement familial 11 13

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IV – L’IMMIGRATION, HANDICAP OU RICHESSE ? 91 L’immigration choisie ou le tri sélectif 95 L’immigration, une richesse pour les jeunes de l’enquête 101 Une exigence en termes d’intégration 105 106 Ceux qui sont partagés, ou réticents Ceux qui trouvent qu’il y a trop d’immigration 108 V – LA DIVERSITÉ ETHNIQUE, LE MÉTISSAGE Une nouvelle donne : une France pluriethnique Quelle conception de la diversité pour les jeunes ? 111 118

VI – L’IDENTITÉ NATIONALE, UN CONCEPT EN DÉSHÈRENCE 127 La construction historique de l’identité nationale L’irruption du thème 129 Jouer avec le feu ou l’Etat apprenti sorcier 131 Identité nationale et multiplicité des emprunts civilisationnels 136 Rejet du concept d’identité nationale, et revendication 141 d’une identité composite, fluctuante et englobante La grande peur : celle de la mondialité et du métissage 156 159 Retour sur un échantillon particulier Une jeunesse à la conscience politique très vive 160 CONCLUSION

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PRÉFACE
La création en mai 2007 d’un ministère de l’identité nationale appelle, de la part du chercheur en sciences sociales, deux séries de remarques. Du point de vue des anthropologues, il est clair que le terme d’identité ne saurait être employé au singulier ; il faut toujours l’utiliser au pluriel. Chaque être humain dispose toujours de plusieurs identités, et il ne s’agit pas seulement d’identités « sectorielles » comme les identités familiales, professionnelles, culturelles, religieuses, etc…Il s’agit aussi et surtout des divers « personnages » que nous nous composons, des divers rôles que nous jouons selon les temps et les circonstances. Ces personnages ne sont pas nécessairement cohérents entre eux ; peu importe, puisqu’ils ne sont jamais présents simultanément. En fait, ils sont l’image que nous voulons donner de nous-mêmes en fonction de nos buts et de nos stratégies : du fait de ce caractère instrumental, ils sont multiples, mobiles, changeants, et il faut toute la sottise obtuse du bureaucrate pour croire qu’une identité unique pourrait épuiser toute la richesse que l’individu porte en lui. Ce qui est vrai des personnes singulières ne l’est pas moins des collectivités. Une nation comme la France, héritière d’un passé plusieurs fois séculaire, dispose à l’évidence de plusieurs identités dont beaucoup sont incompatibles entre elles. La France de Saint Louis n’est pas la France de la Révolution, la France des Versaillais n’est pas celle des Communards, la France de Vichy n’est pas celle de la Résistance. Là encore, qui dit identité dit image de soi, et en quelque sorte par définition, ces images sont diverses et sujettes à transformations. Du point de vue de l’historien, l’expérience passée de notre pays montre que l’évocation de l’identité nationale au singulier a toujours servi à des fins d’exclusion : l’identité a été brandie pour désigner ceux qui ne la partageaient pas, et qui devaient donc être exclus de la communauté. Au début du XXe siècle, Charles Maurras a été l’un des chantres les plus exaltés de l’identité

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nationale : elle lui servait à rejeter hors de la nation ce qu’il appelait les quatre « états confédérés » : juifs, protestants, métèques et franc-maçons. La même démarche et la même énumération seront reprises sous le régime de Vichy, à ceci près que les communistes prendront alors la place des protestants. Le recours à l’identité sert toujours les mêmes fins : il s’agit de légitimer une opération de ségrégation et de discrimination visant une partie de la population de ce pays, stigmatisant des gens qui vivent parmi nous et contribuent comme nous à la richesse matérielle et culturelle de la collectivité. Evelyne Perrin a eu l’excellente idée de questionner sur ce sujet quelque deux cents jeunes rencontrés au Forum des Halles et dans ses environs. Bien entendu, elle souligne elle-même que son enquête n’a pas de caractère scientifique au sens strict du terme et que son échantillon n’est pas représentatif de l’ensemble de la jeunesse française. La démarche n’en est pas moins pertinente, car les jeunes interrogés appartiennent pour la plupart à cette fraction de la population que les nouveaux prophètes de l’identité nationale voudraient exclure. En ces temps où il est de bon ton de sacraliser la parole des victimes, le livre d’Evelyne Perrin devrait être bien accueilli : il donne en effet la parole aux victimes potentielles de la politique de MM. Sarkozy et Hortefeux. On verra à quel point ces victimes évaluent lucidement les menaces qui pèsent sur elles, et avec quelle intelligence elles discernent les objectifs réels qui se cachent derrière les proclamations identitaires des hommes du pouvoir. De plus, Evelyne Perrin va bien au-delà de son enquête et nous propose une analyse et une critique globales de la politique d’immigration et d’ « intégration » mise en œuvre par l’actuelle majorité. Fortement argumentées, nourries de faits et de réflexions, cette analyse et cette critique apporteront une aide efficace à tous ceux, de plus en plus nombreux, qui combattent l’action gouvernementale et luttent pour une autre politique, respectueuse des droits et de la dignité des personnes, soucieuse d’ouverture, de dialogue et d’échange. Emmanuel TERRAY Anthropologue, EHESS, LDH

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INTRODUCTION
Même s’il existe une continuité manifeste dans les politiques menées à l’égard de l’immigration en France au cours de ces dernières années, la création en mai 2007 d’un « ministère de l’Immigration, de l’Identité nationale, de l’Intégration et du Co-développement » constitue un précédent dans l’histoire de la gestion de l’immigration à plusieurs titres : gestion de l’immigration et défense de l’identité française sont mêlés dans un même ministère (alors que ces deux champs relevaient auparavant de deux ministères distincts, celui de l’Intérieur et celui de la Culture), et c’est la première fois qu’un ministère est chargé explicitement de défendre l’identité nationale. Il nous est apparu intéressant de mener une enquête auprès de jeunes pour savoir ce que représentait pour eux la création d’un tel ministère, à l’heure de la mondialisation et de l’ouverture des frontières au moins au sein de l’Europe, à l’heure aussi où le brassage ethnique atteint des proportions non négligeables dans la population urbaine française. Nous avons choisi de mener cette enquête auprès des jeunes qui fréquentent le quartier des Halles parce que s’y croisent et s’y retrouvent des jeunes venant de toute la banlieue francilienne et que ce quartier, où sont présentes toutes les origines ethniques, est en quelque sorte le cœur métissé de Paris. Nous avons interrogé 190 jeunes majoritairement âgés de 15 à 25 ans, de toute origine, sur leur perception du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, mais aussi sur leur appréciation de ses objectifs affichés, à savoir l’intensification des expulsions de sans-papiers et le 13

durcissement des conditions du regroupement familial. Nous leur avons demandé ce qu’ils pensaient de l’immigration en France – danger, handicap, ou richesse ? – et de la diversité ethnique. Il s’en dégage un rejet particulièrement massif des politiques menées ou annoncées en matière de gestion de l’immigration, et une revendication de la diversité ethnique, voire du métissage, comme des traits positifs de la société française actuelle ou en devenir. C’est en me promenant aux Halles, cœur métissé de Paris, trois semaines après l’élection de Nicolas Sarkozy et sa création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, que m’est venue l’idée d’écrire un pamphlet contre ce ministère en partant de la réalité, du vécu d’ores et déjà cosmopolite des jeunes d’aujourd’hui. Mon hypothèse de départ était que l’idée même que ce serait à l’Etat de définir et contrôler l’identité, fut-elle nationale, est incongrue, surréaliste, grotesque pour la majorité des jeunes générations urbaines grandies dans le côtoiement de différentes nationalités, origines, ethnies, appartenances, tant aujourd’hui l’identité est vécue par eux comme plurielle, composite, en perpétuelle recherche et redéfinition, et comme un territoire éminemment singulier et personnel. De quel droit l’Etat légiférerait-il – ce qui est le propre d’un ministère – sur ce qui définit l’individu au plus secret de luimême ? Au tollé qu’a suscité la création de ce ministère dans la communauté scientifique devait répondre à mes yeux l’incrédulité des jeunes devant une telle incongruité, d’autant plus qu’elle émane de celui là même qui a désigné certains d’entre eux du terme de « racailles » quelques mois plus tôt ! Mais quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsqu’aux premiers jours de mon enquête, sur dix jeunes interviewés dans ce quartier des Halles, j’en trouvais quatre – jeunes Français 14

qu’on pourrait dire de « souche » française ou du moins européenne, c’est-à-dire « blancs » - pour défendre ce ministère et lui trouver une utilité pour contenir, limiter l’immigration qui serait un danger pour l’identité française… Ainsi je m’aperçus qu’à peine créé, ce ministère avait déjà des effets dangereux, performatifs en quelque sorte, en ce qu’il légitimait la libre affirmation d’une volonté de distinguer entre les personnes habitant sur le sol français ceux qui y étaient de plein droit et ceux qui menaçaient l’identité nationale et devaient faire l’objet d’une surveillance et de mesures particulières. Ainsi se trouvait confirmé le fait que se mêler de définir une identité nationale, pour un Etat, en l’opposant explicitement au terme d’immigration, revenait à agiter les bas-fonds les plus obscurs de l’imaginaire collectif, au risque d’y réveiller, ou d’y banaliser, des tendances racistes qui bien que prenant des formes toujours nouvelles, ne s’effacent jamais complètement. Comme le souligne Etienne Balibar dans un article remarquable sur le retour de la race1, « Pour nos contemporains, ni l’existence, ni le nombre, ni les délimitations entre les « races » ne bénéficient plus d’aucune évidence, mais les noms de la race continuent de fonctionner dans l’identification de différences ethniques et culturelles. On continue de parler d’ « Européens », d’ « Orientaux », d’ « Arabes », de « Noirs » ou d’ « Africains », etc. Plus que jamais peut-être le principe de la race ou de la racialisation s’impose socialement et culturellement, en particulier comme principe généalogique, et de représentations qui rapportent à l’origine et à la descendance des « mentalités » ou des « aptitudes » individuelles et collectives supposées. » C’est ici que le rôle et la responsabilité de l’Etat dans la définition du vivre ensemble et d’une commune humanité
Etienne BALIBAR, « Le retour de la race », in Mouvements, N° 50, juin-août 2007, pp. 162-171.
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sont écrasants. Comme l’a établi Hanna Arendt, l’institution politique n’a pour base aucune nature humaine, mais c’est inversement la « cité » au sens large, donc l’Etat, qui produit l’humain, mais pour cette raison aussi peut le détruire. Or comme le note encore Etienne Balibar, « les catégories ou « invariants » du racisme se sont progressivement déplacés d’une division de l’humanité entre plusieurs sous-espèces à une idée de différence culturelle naturalisée, et simultanément d’altérité ou d’irréductibilité de l’autre vers un schème d’exclusion intérieure, qui vise tous ceux qu’une société ne peut éliminer (…) mais que pour des raisons de culture, d’histoire, d’organisation du travail, de généalogie, elle s’efforce de mettre à part. » Etienne Balibar décrit ainsi « la production et la reproduction dans des conditions sans cesse renouvelées de l’ennemi intérieur. Il s’agit là d’une figure quasiment « ontologique », mais aussi d’un processus institutionnel quotidien, situé au départ et à l’arrivée des pratiques sociales qui mêlent inextricablement l’attraction et la répulsion : elle est aujourd’hui au cœur de la violence que l’Europe (mais aussi d’autres parties du monde) exerce contre ses « immigrés ». »

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