Identité nationale et procréation au Brésil

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Longtemps pensé comme un pays où le racisme n'existait pas, le Brésil d'aujourd'hui apparaît comme un pays où la démocratie raciale s'accompagne de racisme. De quelle façon la procréation a-t-elle joué et joue un rôle en la matière ? Dans une enquête à propos de la stérilisation féminine, méthode très répandue dans le pays, cette étude examine qui choisit la stérilisation et pourquoi ? Quels rôles la classe et la couleur jouent-elles dans la gestion sociale de la reproduction ?
Publié le : jeudi 1 avril 2004
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EAN13 : 9782296357877
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IDENTITÉ NATIONALE ET PROCRÉATION AU BRÉSIL

SEXE, CLASSE, RACE ET STÉRILISATION FÉMININE

Bibliothèque du féminisme
Collection dirigée par Oristelle Bonis, Dominique Fougeyrollas.

Hélène Rouch

l'Association

publiée avec le soutien de nationale des études féministes (ANEF)

Les essais publiés dans la collection Bibliothèque du féminisme questionnent le rapport entre différence biologique et inégalité des sexes, entre sexe et genre. Il s'agit ici de poursuivre le débat politique ouvert par le féminisme, en privilégiant la démarche scientifique et critique dans une approche interdisciplinaire. L'orientation de la collection se fait selon trois axes: la réédition de textes qui ont inspiré la réflexion féministe et le redéploiement des sciences sociales; la publication de recherches, essais, thèses, textes de séminaires, qui témoignent du renouvellement des problématiques; la traduction d'ouvrages qui manifestent la vitalité des recherches féministes à l'étranger.

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6311-1 EAN : 9782747563116

Valeria Ribeiro Corossacz

IDENTITÉ NATIONALE, ,
ET PROCREATION AU BRESIL

SEXE, CLASSE, RACE ET STÉRll.ISATION FÉMININE

L'Hannattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltal;a Via Degli Artisti. 15 10124 Torino ITALIE

Je tiens à remercier les femmes et les hommes interviewés et toutes les personnes qui, à Rio de Janeiro, ont permis la réalisation de la recherche à l'origine de cet ouvrage. Et, plus particulièrement, celles et ceux qui ont contribué à l'élaboration de ce travail et à sa publication: Paola Tabet, Francine Muel-Dreyfus et Gail Pheterson pour l'attention qu'elles ont portée à la lecture de mon manuscrit et leurs observations critiques et stimulantes.. Afrânio Garcia et Pier Giorgio Solinas pour m'avoir suivie tout au long de mes études sur le racisme et la hiérarchie au Brésil .. Colette Guillaumin et Nicole-Claude Mathieu pour l'aide fournie au cours de l'élaboration de la recherche.. Bernadette Rigaud et Danielle Charest pour la traduction et la révision.. Hélène Rouch pour son précieux travail d'édition.. et enfin, Nana Corossacz, ma mère, pour son amour et son intelligence.

1- Le Brésil entre racisme et démocratie raciale

De la théorie du branqueamento à la valorisation
du métissage Je vais procéder dans cet ouvrage à une analyse anthropologique de la relation entre racisme et sexisme dans la gestion sociale de la reproduction au Brésil, en partant de la constatation que la valorisation du métissage et de la démocratie raciale côtoie un profond racisme. La société brésilienne dans son ensemble est imprégnée de mécanismes d'exclusion, de domination et de discrimination des descendants des Africains et des Indiens et ce, indépendamment de leur classe sociale. Cette donnée est le résultat d'enquêtes menées par des anthropologues, des sociologues, des historiens et des démographes au cours de ces dernières décennies, mais aussi d'un débat au sein des mouvements politiques qui s'est maintenant élargi à l'échelle institutionnellel. Le but de ce travail n'est donc pas de démontrer l'existence du racisme, mais plutôt de l'étudier sous ses multiples formes, dans le cadre de la gestion sociale de la reproduction. Ainsi la reproduction humaine sera étudiée par rapport à l'identité nationale, c'est-à-dire comme un élément de la construction de l'avenir de l'individu et de la collectivité. Bien que fondée sur des principes égalitaires depuis l'abolition de l'esclavage en 1888 et la proclamation de la République en 1889, la société brésilienne est hiérarchique.
1. En rique ciste. de la 1996, le président de la République alors en charge, Fernando HenCardoso, reconnatt publiquement que le Brésil est une société raLe nouveau président élu en 2002, Luis Ignâcio Lula da Silva, a fait lutte contre le racisme une des priorités de son gouvernement.

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Les descendants des Européens y occupent la position la plus élevée et la plus valorisée, tandis que les descendants des Africains et des Indiens se retrouvent au bas de l'échelle. La couleur est devenue le signe de la position sociale de ces groupes à l'intérieur d'une hiérarchie qui détermine la configuration sociale. Malgré les différences de position des Blancs, Noirs et Indiens dans la structure sociale, le Brésil actuel s'imagine et est imaginé comme le fruit de la rencontre harmonieuse entre ces trois groupes qui, selon les contextes, sont définis comme « races» ou « cultures». Par le terme mestiçagem (métissage), on indique en général le processus qui a conduit, dès le début de l'histoire du pays, à ce « Mélange» de groupes humains et de traditions culturelles. Toutefois la présence de ces groupes sur le territoire brésilien a une histoire complexe qui n'a pas toujours été mise en avant. En effet, vers la fin du XIXe siècle, les élites politiques et culturelles brésiliennes, influencées par les théories sur l'inégalité des races développées en Europe, considéraient l'existence d'une majorité de métis et de noirs dans la population et le métissage comme un problème à résoudre2. Il est important de souligner que le Brésil s'est distingué dans sa manière d'appréhender la pensée raciale de l'époque. Dans ce pays, les élites intellectuelles (chercheurs, hommes de science et écrivains) ont cherché à concilier les théories sur la race, telles celles élaborées par Gobineau, avec une réalité sociale qui s'adaptait mal à l'appréciation que ces théories proposaient du métissage: c'est-à-dire le métissage comme cause de dégénérescence sociale et biologique de la population. La situation était plutôt paradoxale puisque le modèle d'interprétation reposant sur la causalité biologique qui régnait à l'époque dans les sciences naturelles et sociales, et qui en matière de théorie raciale se traduisait par la condamnation du métissage, discréditait la société brésilienne et son avenir en tant que nation civilisée et moderne.
2. Selon les statistiques officielles, entre 1872 et 1890 les groupes de couleur se sont développés de la manière suivante: Blancs de 38,1% à 44,0%, Noirs de 16,5% à 12,00/0,Métis de 38,4% à 32,00/0,et Indigènes de 7,0% à 12,0% (Schwarcz 1993: 97).

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La solution à cette contradiction trouvera son expression dans la thèse du branqueamento (blanchissement), selon laquelle le métissage n'était plus considéré comme la manifestation de la dégénérescence de la population, mais comme le processus qui permettrait de la « blanchir ». On soutenait, en effet, que, grâce à l'immigration européenne, 1'« injection» d'une importante proportion de sang blanc « purifierait» la population de ses éléments inférieurs, c'est-à-dire les descendants des esclaves africains. On croyait que dans le croisement entre « races », l'élément blanc, précisément parce que considéré comme supérieur, l'emporterait sur l'élément non blanc, inférieur, et que, en l'espace de quelques générations, la population serait blanche (Seyferth, 1991). À cette époque, un lien solide reliait les théories sur la race, la médecine, l'anthropologie physique et le projet politique de construction de la nation et de formation de la population brésilienne. Ce lien était représenté par la notion de race, envisagée comme une réalité naturelle, à savoir un terme qui indique des groupes naturellement différents et séparés les uns des autres. La notion de race exprimait la pensée selon laquelle il fallait rechercher la cause des différences culturelles et sociales entre les êtres humains au sein de ces mêmes groupes, dans leur biologie, et non plus dans l'histoire ou dans l'ordre divin comme c'était le cas dans le passé. Un important débat s'est alors ouvert sur la manière de réguler le flux des immigrés qui, en plus de blanchir la population, estimait-on, devait contribuer au peuplement des terres et subvenir à la demande de main-d'œuvre de l'industrie naissante. En effet, les paysans brésiliens, majoritairement noirs et métis, étaient considérés incapables de pratiquer une agriculture moderne, et le prolétariat n'existait pas. Par le biais de subventions de tout genre, y compris de l'État brésilien, on a cherché à favoriser l'entrée d'immigrés, blancs de préférence. Entre 1900 et 1920, 1.446.081 étrangers sont entrés au Brésil, et entre 1920 et 1940, 1.146.081 (Berque,2001). La plupart des immigrés venaient d'Europe (Italiens, Portugais, Allemands, Russes, Polonais), mais aussi d'Orient (Syriens, Libanais et Japonais), et il leur était demandé

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d'assimiler la culture brésilienne tout en se mélangeant avec la population locale afin de produire le branqueamento. Ce processus d'unions entre les différents groupes devait permettre la formation d'une nation homogène sur le plan culturel et du point de vue de la race, à savoir une nation blanche. Dans les années 1930, l'idée de métissage a subi une transformation radicale. De cause de retard et d'incivilité, de problème à résoudre au moyen de la théorie du branqueamento et des politiques d'immigration, le métissage devient positif et valorisé. Ce changement trouve son expression la plus développée chez Gilberto Freyre dans son ouvrage Casa Grande e Senzala3, publié au Brésil en 1933. Ce texte est celui qui a probablement le plus contribué à la diffusion de l'image du Brésil en tant que démocratie raciale. La mise en valeur du métissage est néanmoins le reflet d'une plus importante transformation du contexte social et politique, non seulement brésilien mais aussi international. Bien que les années 1930 aient été marquées en Europe par les politiques racistes du nazisme et du fascisme et par la diffusion de la théorie de la pureté de la race aryenne, on assiste à un débat dans les sciences humaines qui remet en cause le lien déterministe entre « race» et phénomènes sociaux. Aux États-Unis en particulier, les études de Franz Boas et leur impact sur l'anthropologie culturelle américaine (voir Stocking 1989) aboutirent à une condamnation explicite de la relation causale entre attributs physiques et comportements psychologiques et sociaux4. Au Brésil, à partir des années 1920, on voit grandir l'intérêt des artistes et des écrivains pour des aspects de la
3. En français, le titre sera traduit par Maîtres et Esclaves, bien qu'en portugais, il se rapporte à l'habitation des maîtres et à celle des esclaves. 4. Freyre a été un élève de Boas à la Columbia University de New York. Dans la préface de la première édition de Maîtres et Esclaves, l'auteur affirme que l'influence de Boas a été déterminante: «Ce furent les études anthropologiques faites sous la direction de Boas qui me révélèrent pour la première fois qui étaient vraiment le nègre et le mulâtre en eux-mêmes, indépendamment des influences culturelles. J'ai appris à considérer comme fondamentale la distinction entre race et civilisation, à séparer les effets des relations purement génétiques des influences sociales, de l'héritage culturel et du milieu» (1952: 387).

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culture populaire jusque-là méprisés, précisément à cause de leur origine africaine. Les théories sur les causes naturelles de l'inégalité entre les êtres humains sont progressivement abandonnées et, en 1935, on assiste à la mobilisation de plusieurs chercheurs (parmi lesquels on trouve des anthropologues physiques et culturels) contre la diffusion des théories racistes provenant d'Europe. Ces éléments concourent à créer les conditions pour repenser le métissage, non plus comme un processus de dégénérescence raciale, mais comme un aspect culturel typique de l'histoire du Brésil à mettre en valeur. À travers une lecture de I'histoire coloniale à certains moments très idéalisée, Freyre propose une nouvelle vision de l'histoire du Brésil, dans laquelle le métissage est l'expression de la fusion harmonieuse entre la culture des maîtres portugais et celles des esclaves indigènes et africains. En se mêlant les uns aux autres, ces trois groupes ont donné le jour à la communauté nationale. La lecture qu'offre Freyre du métissage est centrée sur la thèse selon laquelle l'esclavage aurait été moins violent et plus «humain» au Brésil que dans les autres colonies, parce que dans ce pays le rapport entre maîtres et esclaves était profondément marqué par une dimension affective, exprimée à travers le paternalisme des maîtres et le sentiment d'amitié des esclaves envers leurs maîtres. Ainsi, les unions sexuelles entre maîtres portugais et esclaves indigènes, puis africaines, sont présentées par Freyre comme la forme naturelle et spontanée par laquelle se produisait la rencontre entre ces groupes sociaux - point sur lequel je reviendrai. Enfin, la prédisposition des Portugais à cohabiter avec des traditions culturelles différentes de la leur aurait, à son avis, déterminé l'absence de préjugés et une tendance au syncrétisme, c'est-à-dire à l'amalgame d'éléments originel". Iement h eterogenes.s
5. Les réflexions de Freyre sur les fonnes de cohabitation entre traditions culturelles différentes se fondent sur l'analyse d'une région spécifique du Brésil, le Nordeste des grandes propriétés foncières de culture de la canne à sucre, qui, sous de nombreux aspects comme, par exemple, le type d'esclavage et de croissance économique, se différenciait des régions méridionales et centrales du pays._

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Cette nouvelle interprétation permet à Freyre de présenter une analyse optimiste du Brésil - finissant ainsi par repousser le sentiment d'infériorité vis-à-vis de l'Europe civilisée - à partir du métissage, qui devient alors l'expression de la tendance de la société brésilienne à surmonter les barrières socio-économiques entre esclaves et maîtres et, par la suite, entre Blancs et Noirs. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Brésil se présente à la communauté internationale comme le pays où la cohabitation entre « races» et cultures différentes est possible, une société à prendre comme exemple pour résoudre les problèmes que le conflit mondial et la fin des colonialismes a mis dramatiquement à l'ordre du jour. C'est dans ce contexte que l'UNESCO organise en 1950 un cycle de séminaires sur le thème du racisme, qui débouchera sur la proposition de mettre en place une recherche de grande envergure afin d'étudier le « modèle brésilien de cohabitation raciale »6.

Hiérarchie sociale et identité nationale Durant cette nouvelle phase historique, le métissage n'est donc plus la cause des problèmes de la nation. Il est au contraire l'expression d'une société qui a su intégrer au lieu d'exclure, donnant le jour à une communauté exceptionnellement homogène et riche en termes culturels et physiques. Le métissage, ainsi envisagé, devient la caractéristique historique du Brésil en tant que nation. Roberto Da Matta (1987) parle de la fable des trois races pour décrire ce mythe fondateur de la nation et sa force toujours présente comme paradigme interprétatif de la réalité. Sur le plan de la représentation de l'identité nationale, la valorisation du métissage a effectivement entraîné une intégration plutôt qu'une séparation desdites races, une affirma6. Un des textes les plus connus écrits à l'occasion des séminaires de l'UNESCO est Race et Histoire de Claude Lévi-Strauss, publié pour la première fois en 1952.

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tion du caractère harmonieux des rapports entre supérieurs et inférieurs, entre Blancs, Noirs et Indiens7. De fait, le métissage marque la continuité dans les rapports sociaux entre ceux qui ont été séparés au cours de l'histoire et à l'intérieur de la structure sociales. Da Matta a représenté cette articulation des rapports sociaux à travers l'image du triangle, où le Blanc se trouve au sommet, et le Noir et l'Indien à la base. Dans cette représentation, la dimension de l'intégration côtoie celle de la hiérarchie. Les trois pôles du triangle reliés forment un tout, l'unité nationale, mais leur position indique qu'ils se situent dans un rapport hiérarchique, où le Blanc conserve la suprématie, tandis que le Noir et l'Indien lui sont subordonnés. La représentation du métissage dans la fable des trois races a pour caractéristique de montrer des éléments différents les uns des autres au sein d'un ensemble défini comme homogène et inclusif: la nation. Pour comprendre la signification de la différence établie entre Blancs, Noirs et Indiens, il faut souligner qu'avant d'établir cette différence, on a postulé le partage d'un point commun fondamental: les Blancs comme les Noirs et les Indiens composent la nation brésilienne et ils y appartiennent. Ce type de mécanisme incluant à la fois la différenciation et l'inclusion définit la hiérarchie. On crée ainsi des éléments différents au sein d'un ensemble défini comme homogène (Dumont, 1979 et 1983). Ce même mécanisme est constitutif du racisme9. En effet, pour reprendre la métaphore utilisée avec ironie par Guillaumin (1981), la différence qui existe entre un Blanc et un Noir n'est pas du même type que celle qui existe entre un chou et un moteur puisque cette dernière n'est
7. Il est intéressant de relever que sur le plan discursif ces groupes sont répertoriés sous des catégories différentes. Les descendants des Européens et des Africains sont classifiés selon leur couleur, perdant le trait de la nationalité qui réfère à leur histoire, les Indiens (indigenas en portugais) sont classifiés par un terme qui indique leur rapport avec la terre. 8. Au Brésil, la race n'a toutefois jamais été un principe légal de ségrégation et de traitement différencié. 9. Pour une analyse plus approfondie de la relation entre racisme et hiérarchie dans le contexte brésilien, voir Ribeiro Corossacz, 1999a.

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pas connotée en termes de valeur. La différence entre Blancs et Noirs est riche d'implications parce que bien que différents ils sont en même temps semblables: ils appartiennent tous deux au genre humain. La caractéristique du racisme, en effet, est de combiner unité et distinction, en expliquant par un principe de différenciation spécifique - la différence perçue comme naturelle -, un lien social unissant des éléments qui, quoique séparés, composent un tout intégré: le genre humain, la nation brésilienne. C'est ce lien qui caractérise le racisme, un lien qui prescrit le rapport entre les parties. Le contexte brésilien, comme d'autres en Amérique Latine, est caractérisé par la figure du métis qui, comme l'a justement relevé Da Matta, est celle de la conciliation, de l'intégration dans un seul élément de pôles différents, éloignés les uns des autres. Cette intégration représentée à travers la figure du métis est néanmoins ambiguë ou partielle. S'il y a eu un processus de valorisation du métissage en tant que phénomène historique, celui-ci n'a pas toutefois entraîné la valorisation de l'individu métis (pardo, pour reprendre le terme utilisé dans le recensement, et signifiant littéralement « brun» ou « foncé») dans la pratique des relations sociales. Sur la base de leurs études statistiques, Hasenbalg et do Valle Silva (1992) démontrent qu'il n'y a pas de différence essentielle entre Noirs et pardos en ce qui concerne les possibilités d'ascension sociale et, par conséquent, les chances d'échapper aux mécanismes de discrimination. Noirs et pardos forment une seule classe sociologique. Cette donnée est capitale car elle démontre que, malgré la perception d'une variation dans le continuum des couleurs, le pardo est de toute manière associé au Noir, à savoir au pôle négatif. Il semblerait donc que le métis, le groupe de couleur pardo, représente sur le plan identitaire la conciliation entre les pôles opposés du triangle, mais non sur le plan de la pratique des relations sociales. En confirmant la présence au sein de la population de l'élément hiérarchiquement inférieur, le pardo est également discriminé.

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Il est nécessaire d'ajouter un autre élément pour comprendre le caractère spécifique de la modalité de valorisation du métissage au Brésil par rapport à la gestion de la reproduction. Alors que les relations sexuelles entre personnes de différentes origines n'ont jamais été condamnées, on ne peut en dire autant des unions exogamiques du point de vue de la couleur et des enfants qui peuvent en résulter. Tout fonctionne comme s'il y avait une séparation sur les plans idéologique et matériel entre relations sexuelles, d'un côté, et, de l'autre, couple stable et procréation. Au cours du XXe siècle, les données démographiques montrent que le Brésil tend à devenir de plus en plus pardo, bien que les unions exogamiques du point de vue de la couleur soient minoritaires: « Les données de la demi ère décennie montrent qu'environ 80% des unions étudiées sont constituées de personnes appartenant à la même catégorie de couleur. Le taux des unions exogamiques tend à augmenter dans la décennie 87-98, passant de 18% à 22% » (Petruccelli, 2001 : 30). La tendance de la population à devenir plus parda pourrait donc être expliquée comme la conséquence du fait que les Brésiliens ne perçoivent plus de la même manière leur propre couleur, et/ou comme le résultat du processus historique de métissage. La valorisation symbolique de la collectivité « mixte» n'a donc pas entraîné la valorisation des unions « mixtes». Le métissage est au cœur de la culture brésilienne, sans toutefois que le soit aussi le métis ou la « production» de métis. Dans la culture et dans la pratique des relations sociales, il a été attribué à la (nulâtresse, tout comme au mulâtre, des espaces circonscrits et reliés à la corporéité, à l'intérieur desquels ils peuvent être valorisés et appréciés. On a longtemps associé au mulâtre l'idée de féminité ou d'ambiguïté sexuelle ou, à l'antipode, l'idée de force physique, tandis que la mulâtresse représente le sexe, la sensualité et le corps dans sa manifestation la plus complète. À ce propos, Gilberto Freyre rapportait en 1933, dans son ouvrage Casa Grande e Senzala le proverbe populaire: « pour se marier, la blanche; pour b... (baiser), la mulâtresse; pour travailler, la noire ».

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La classification raciale de la population brésilienne Les données sur la couleur de la population sont collectées à l'occasion du Recensement qui a lieu tous les dix ans. Il s'agit de la plus importante opération de coHecte d'informations servant à décrire le Brésil, immense effort de représentation de la communauté nationale en termes de chiffres, où la couleur occupe une place centrale. Lors du Recensement effectué en l'an 2000, on a établi les catégories raciales suivantes: amare/o Gaune, pour indiquer les personnes d'origine asiatique), branco (blanc), preto (noir), pardo (littéralement « foncé », utilisé pour indiquer les personnes nées de parents de couleurs différentes), indigeno (couleur indigène). La question est formulée en termes de raça/cor (race/couleur), et le fonctionnaire devait demander au recensé de choisir un terme parmi ces catégories. D'après les données, la population était ainsi composée: 53,4% de Blancs, 6,1% de Noirs, 0,5% de Jaunes, 38,9% de Pardos, 0,4% d'Indiens. 0,7% de personnes n'ont pas répondu à cette question. La présence de la classification raciale dans la collecte et l'élaboration des données statistiques relevant de l'État est un des objectifs principaux de la politique du movimento negro (mouvement noir)10 dans sa lutte contre le racisme. L'information relative à la couleur de la population est, en effet, considérée comme fondamentale par le mouvement noir car elle apporte plus de visibilité à la population afrodescendante. Elle permet de s'opposer au principe et à la pratique du « blanchissement », aujourd'hui encore très enracinés, qui se manifeste par une tendance à réduire l'importance, y compris numérique, de la composante africaine. En outre, les données statistiques sont cruciales pour quantifier le phénomène du racisme, c'est-à-dire pour établir une entité numérique en ce qui concerne les inégalités entre Blancs et Noirs
10. Au Brésil ce terme indique J'ensemble des organisations non gouvernementales de personnes afro-descendantes engagées dans la lutte contre le racisme.

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en matière notamment de scolarité, de santé, etc. Enfin, quantifier le racisme à travers les données institutionnelles permet de faire plus facilement pression pour solliciter des fonds et des actions de l'État, visant à lutter contre l'exclusion des afro-descendants d'une citoyenneté à part entière. En plus du recensement, il existe actuellement d'autres sources d'informations institutionnelles établissant une classification raciale: la bureaucratie militaire, la police, qui indique dans ses fichiers la couleur des détenus et des victimes, enfin les organismes de santé publique et privée. Dans le domaine de la médecine, il existe une tradition de longue date en matière de classification selon la couleur, sur laquelle je reviendrai au chapitre III. C'est le terme de « couleur» et non celui de « race» qui reste utilisé le plus souvent pour cette classification. En général, il s'agit d'une question ouverte. Il revient au médecin ou au fonctionnaire de choisir le terme le plus approprié selon son point de vue, alors que dans le cas du recensement, c'est l'intéressé qui choisit parmi des catégories prédéfinies. Aujourd'hui on a tendance à introduire la question portant sur la couleur dans la partie du dossier réservée à l'identification du patient, et à l'éliminer des fiches cliniques. Dans de nombreux cas, cela signifie que ce ne sont plus les médecins qui répondent à la question relative à la couleur mais les fonctionnaires administratifs et, dans une certaine mesure, cela signifie aussi que la couleur est considérée comme une donnée plus sociologique que biomédicale. Par ailleurs, on s'efforce d'uniformiser la collecte de cette information afin qu'elle soit la plus fiable possible. En effet, tant qu'on n'utilisera pas les mêmes catégories de classification dans toutes les unités hospitalières, il sera impossible de comparer ces données et de les utiliser à des fins statistiques et de recherches épidémiologiques et sociologiques d'envergure nationale. Enfin, il faut relever qu'au cours des dernières années la collecte de cette information a été plutôt irrégulière. Les médecins comme les fonctionnaires administratifs rechignent à inscrire cette donnée, car dans la vie courante on ne se ré-

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fère presque jamais directement à la couleur d'une personne. Lorsque c'est le cas, on choisit des termes qui atténuent l'opposition blanc/noir, en utilisant des diminutifs et surtout le mot moreno, très fTéquent dans le langage quotidien et à même de contenir, semble-t-il, des interprétations et des variations chromatiques infinies (voir Ribeiro Corossacz, 1999b ). En outre, on estime qu'il est offensant de demander à une personne sa couleur. Les médecins et les fonctionnaires évitent donc avec soin de demander au patient de se classifier. Et, à la vérité, nombre de médecins s'estiment, par leur formation, plus qualifiés pour définir la couleur du patient que ce dernier. Cette logique consacre la prééminence du point de vue objectif et scientifique du technicien du corps par rapport à celui du sujet concerné. D'autres médecins, en revanche, expriment leur perplexité quant à la fiabilité réelle de l'information relative à la couleur, à cause du caractère aléatoire de la modalité de sa collecte et de la subjectivité de son interprétation, et ils la considèrent sans importance dans la définition du cadre clinique du patientll . La collecte d'informations sur la couleur d'une personne par le biais du recensement ou d'autres institutions est source de débat du fait que nombre de facteurs influencent sa définition. Ainsi la classe sociale, la subjectivité de la perception chromatique, la relation sociale entre qui est classifié et qui classifie. Afin de surmonter ces problèmes, on estime que l'auto-classification est plus appropriée, même si la tendance à « se blanchir» est toujours prégnante. On préfère en effet utiliser un terme se rapprochant le plus possible du blanc. Cette tendance au « blanchissement» témoigne de l'ampleur de l'enracinement dans le sens et dans la vie quotidienne du débat qui s'est développé à la fin du XIXe siècle sur la
11. Sur la validité et la fiabilité de l'information relative à la couleur dans le domaine médical, il existe un débat d'une grande importance, notamment dans le monde anglo-saxon. Les médecins expriment leurs opinions favorables et défavorables quant à la pertinence de la présence de cette information dans les dossiers cliniques et dans les recherches épidémiologiques. Pour une analyse du contexte brésilien, voir Ribeiro Corossacz, 2003.

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« formation raciale» de la population brésilienne et les politiques qui en ont résulté. Elle rappelle la réalité de la discrimination du noir, dévalorisé et considéré comme inférieur. La couleur était signalée également dans le certificat de naissance jusqu'en 1973, date à laquelle une nouvelle loi (6.015 du 31-12-73) l'a exclue des informations relatives au nouveau-né. Toutefois, dans plusieurs États du Brésil, les bureaux d'état civil continuent aujourd'hui encore à inscrire cette information. Le certificat de décès ne contient aucune référence à la couleur du défunt, tandis que l'attestation médicale de décès et de naissance l'inscrit. La carte d'identité ainsi que le permis de conduire et le livret de travail ne contiennent aucune information sur la couleur. J'ai utilisé dans ce travail différentes catégories et modalités de classification, tout en sachant que le choix des termes relatifs à la couleur indique déjà en soi un positionnement par rapport au système des relations sociales et aux identités sociales. Il est donc utile d'expliquer brièvement les termes sélectionnés : - L'opposition blanc/non-blanc, par laquelle j'entends indiquer l'opposition signifiante qui structure le racisme: blanc = positif, noir = négatif. Bien que cette opposition ne tienne pas compte de la caractéristique du système brésilien de classification, à savoir la dilution du binôme blanc/noir dans un continuum chromatique, en opposition au système bipolaire nord-américain, j'ai estimé qu'elle constituait un instrument pertinent pour décrire le principe qui régit les déplacements et l'attribution des valeurs sociales négative et positive. La classification blanc/non-blanc est également utilisée dans les études démographiques et statistiques afin d'indiquer le groupe formé par les Noirs et les pardos qui, comme je l'ai déjà fait observer, constituent un groupe sociologique opposé aux Blancs, - Le terme afro-descendant, qui implique la reconnaissance et l'affirmation d'une origine et d'une identité culturelle africaines. Il est utilisé dans son acception politique par le movimento negro (mouvement noir) et par les différents sujets qui s'occupent de racisme. Tout au long du livre,

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j'utilise également ce terme pour indiquer des individus qui, physiquement, présentent des ascendances africaines, - Le terme negro (nègre), envisagé lui aussi dans une acception politique impliquant l'explicitation de l'existence du racisme et l'affirmation d'une identité negra, est utilisé aussi bien par le mouvement noir, que par les académiciens et, parfois, par le peuple; il a toutefois dans le langage courant un sens méprisant, - Au cours des entretiens, j'ai demandé aux personnes de se classifier, ce qui est indiqué par l'expression « elle se définit... ». Lorsqu'il a été impossible de poser cette question (interactions observées entre des personnes non interviewées), je m'en suis remise à ma classification, en ayant bien conscience de sa partialité et de sa subjectivité, - Le terme pardo, littéralement brun, foncé, est utilisé dans les recensements et dans les documents officiels pour désigner les personnes nées de parents de couleurs différentes, tandis qu'il est peu fréquent dans le langage quotidien, où on lui préfère le terme moreno, - Le terme miscigenaçiio, traduction portugaise du terme anglais miscigenation (<< croisement entre races»), a été utilisé dans la littérature notamment entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, pour rendre compte en termes biologiques du processus historique des unions entre groupes d'origines différentes (métissage).

Racisme et reproduction Les études et les recherches actuelles sur la santé reproductive et le racisme se concentrent essentiellement autour de trois thèmes: 1) déterminer comment le racisme interfère sur les conditions de santé des femmes afro-descendantes, 2) les maladies dites « raciales », telles l'anémie falciforme, les pathologies dérivant d'une tension artérielle trop élevée pendant la grossesse ou certains types de fibromes qui, selon des études médicales récentes, frapperaient davantage les femmes

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