Identité régionale et médias

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Quel rôle jouent les médias dans la préservation ou la promotion d'une identité régionale ? Quelle image renvoient-ils de la Galice, une des régions espagnoles les plus soucieuses de son identité ? Une identité régionale forte implique-t-elle forcément la prise en compte dans les médias de ses éléments les plus remarquables comme la langue ? Les stratégies déployées par les médias sont assez différentes selon qu'ils dépendent du secteur privé ou public. Un moyen de comprendre le poids des médias sur l'avenir des identités régionales.
Publié le : samedi 1 octobre 2005
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EAN13 : 9782296413894
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IDENTITÉ RÉGIONALE ET MÉDIAS
L'EXEMPLE DE LA GALICE

site: www.librairieharmattan.colTI e.mail: harmattanl@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9249-9 EAN : 9782747592499

Caroline DOMINGUES

IDENTITÉ RÉGIONALE ET MÉDIAS
L'EXEMPLE DE LA GALICE

Préface

de

Eliane LAVAUD-FAGE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
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La collection Recherches et Documents-Espagne publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques, des documents et des recueils de documents.

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Préface
A l'heure où l'Europe tente de répondre d'une seule voixavec les difficultés que l'on sait - aux problèmes du monde, les régions des pays qui la composent ressentent paradoxalement un besoin de singularité. Et cette nécessité se fait d'autant plus impérieuse que le sentiment d'immersion dans la masse indifférenciée du transnational est plus profond. C'est dire l'actualité brûlante du problème de l'identité régionale dont traite cet ouvrage. Par ailleurs, nous assistons chaque jour davantage au triomphe de la société médiatique. Or, dans un pays démocratique, les médias sont un reflet du monde dans lequel - et pour lequel - ils sont confectionnés et distribués. C'est par eux que passe l'information, c'est-à-dire qu'ils informent les éléments du réel, qu'ils leur donnent une forme et, ce faisant, un sens. Les pages qui suivent se donnent pour but de croiser ces deux objets: la quête d'une identité régionale d'une part, les stratégies de communication des médias de cette même région d'autre part. Par leurs choix stratégiques ils peuvent en effet aussi bien promouvoir l'affirmation de l'identité des groupes minoritaires qu'entraîner l'homogénéisation culturelle qui la freine et la limite. La région d'Espagne n'a pas été choisie au hasard: avec le Pays basque et la Catalogne, la Galice est en effet l'une des

trois « identités historiques» de la péninsule. Contrée verte et
humide située à l'extrémité nord-ouest de l'Espagne, la Galice a construit au cours des siècles sa différence à partir d'une série de référents identitaires : une Histoire plus humble et silencieuse que celle de la Castille voisine, la marque celte qui réalité ou mythe - a façonné l'être galicien, les institutions ecclésiastiques dont la force compense l'éloignement de la Galice des autres centres de pouvoir. Et surtout à partir du moment où la découverte du tombeau de saint Jacques, et les pèlerinages qui en découlent, vont faire de cette région le point d'aboutissement des chemins d'Europe. Regardant l'Europe et regardée par elle, la Galice est connue de tout le monde chrétien dont Santiago était l'une des trois villes saintes.

S'ajoutent à cela d'autres éléments constitutifs de l'identité galicienne: l'originalité de son espace de vie, une combinaison harmonieuse de territoires - au sens spatio-culturel - qui se démarquent parfaitement du reste de l'espace espagnol par son agriculture morcelée, sans oublier une série d'éléments psychoculturels: les fêtes, l'attachement des intellectuels à l'Europe, et, surtout, l'existence d'une langue propre. Une langue qui passe du stade de langue totale, y compris langue littéraire, à celui de langue orale, menacée de dialectalisation dans la mesure où elle s'est trouvée coupée du monde de la culture et de la science, mais qui, au :xxe siècle redeviendra langue écrite, non sans d'énormes difficultés. Et le choix de la région galicienne est d'autant plus pertinent que la Galice, éloignée des centres de décision, s'est dotée très tôt - dès 1800 - d'une presse propre, bien enracinée dans sa terre. Quel rôle jouent les médias dans la préservation et la promotion d'une singularité régionale? Quels vont être leurs rapports, selon qu'ils sont privés ou publics, avec l'identité régionale galicienne? Comment s'opère la répartition des rôles entre les uns et les autres? Les premiers semblent prendre appui sur une singularité et une diversité territoriales considérées comme autant d'espaces préexistants, structurés par une identité historique, culturelle et sociale bien ancrée; les seconds sont vus et voulus rien moins que comme des créateurs d'identité. La Galice d'aujourd'hui trouve-t-elle enfin, dans les images produites par les médias, une réponse à sa quête d'identité, une identité complexe, prise dans le jeu de sa diversité, mais aussi de ses contradictions? C'est à cette question cruciale que répond cet ouvrage. Son auteur, Caroline Domingues, hispaniste et spécialiste de communication, était l'une des personnes les plus aptes à opérer ce questionnement.
Eliane Lavaud-Fage

Professeur émérite de l'Université de Bourgogne, Présidente du Centre d'Etudes et de Recherches Hispanistica XX. 6

Introduction
Dans La conciencia regional en Espana, José Jiménez Blanco définit la région comme un territoire homogène qui possède des caractéristiques physiques et culturelles fondant un sentiment d'identité régionale1. Le concept de région implique des traits propres, à savoir l'histoire, la géographie et l'économie, mais il suppose aussi l'existence d'une réalité subjective ou conscience régionale qui se réfère à des traits mentaux spécifiques. La conscience régionale est à la base du régionalisme. Claude Nigoul va plus loin en ajoutant un caractère ethnique. L'ethnie se distingue par la présence de certains facteurs, dont les principaux sont la continuité historique, l'unité culturelle et linguistique; ces éléments,
« générateurs d'un sentiment de commune appartenance et d'un

vouloir vivre commun qui donne au groupe sa dynamique »2, sont le plus souvent des données objectives, mais peuvent aussi relever du domaine de l'imaginaire, du mythe ou de l' idéologie3. En Espagne, chaque région a un caractère et une histoire propres qui ont contribué à la formation de ses particularismes. Dans certaines, s'est développé un sentiment régionaliste, voire nationaliste, fondé sur des éléments historiques, linguistiques, culturels, ethnographiques et institutionnels spécifiques. En Catalogne, ce fut la langue et l'histoire; au Pays Basque, la langue et les fueros4 ; en Galice, la langue, l'histoire et même un certain sous-développement lié à un mode de vie rural. Dans ces régions, existait déjà au XIXe siècle une conscience plus ou
I

José Jiménez Blanco, La conciencia regional en Espana, Madrid:
sociol6gicas, 1994, p. 13.

Centro de

investigaciones
2

Claude Nigoul, «Essai

théorique sur le concept fédéraliste de l'autonomie »,
en Europe, Vienne

Fédéralisme, régionalisme et droits des groupes ethniques (Autriche) : Éditions Ethos 30/Braumüller, 1989, p. 301.
3

Françoise Morin, « Retour aux sources et revendications d'identité ethnique

caractéristiques de la fin du X)C », Identités collectives et changements sociaux, Actes du colloque (sous la direction de Pierre Tap), Toulouse: Privat, 1980, p. 143. 4 Le terme fueros désigne les lois générales qui régissaient les provinces Basques et la Navarre à un moment où elles jouissaient d'une grande autonomie. Ces lois étaient formées par un ensemble de normes, aussi bien de droit public que de droit privé, qui servaient à régler l'administration de ces provinces.

moins forte de différenciation que démontre la prolifération d'études historiques et linguistiques. De là, des mouvements de renaissance littéraire comme la Renaixença catalane ou le Rexurdimento en Galice. L'identité régionale est conditionnée par la référence à un passé commun, mais également par un élément de territorialité. L'identité est attachée à des lieux. Ainsi, le sentiment d'appartenance se perpétue de génération en génération. Un groupe s'identifie à un territoire car l'environnement n'y est pas un cadre neutre, mais le lieu des expériences personnelles, des traditions familiales, de la mémoire du groupe. Le géographe Paul Claval fait référence à l'autochtonie, argument des groupes géographiques pour justifier leur cohérence: les gens sont nés du milieu et lui appartiennent!. Pour l' historien Michel del Castillo, Les Catalans et les Basques, les Andalous et les Castillans ne se sentent pas solidaires Leur patrie s'arrête aux frontières de leur province. [...J S'il s'explique par l'histoire, cet esprit cantonaliste s'enracine aussi dans la géographie: chaque région vit séparée des autres par de hautes chaînes de montagnes. De cet espace compartimenté, quatre langues se développeront: le castillan, le
catalan, le basque et le galicien2.

Comme le territoire, la langue a un effet homogénéisant sur un peuple car c'est elle qui contribue à donner à la région sa spécificité la plus évidente. Elle est un moyen de différenciation d'un groupe et favorise l'identification d'un individu à la collectivité. De surcroît, elle constitue un moyen relativement satisfaisant de délimitation des frontières régionales: la région s'arrête là où la pratique linguistique change. Pour tenter de définir l'identité régionale, d'autres facteurs entrent en ligne de compte comme le paysage, la culture, les traditions, mais aussi le caractère, les normes et habitudes qui permettent aux individus de cohabiter et de créer un espace différencié.
1 2

Paul Claval, Initiation à la géographie régionale, Paris: Nathan, 1993, p. 55. Citation relevée dans Jean-François Daguzan, « Fait national et fait régional.
p. 40-41.

Essai

comparatif entre la France et l'Espagne », Régions, nations, états, Paris: Publisud,
1991,

8

Mais dans une société moderne, le maintien des identités culturelles - et des langues - n'est possible que grâce à l'existence de moyens de communication enracinés localementl. «La diffusion de l'information dans l'espace unifie le pays en faisant de lui le territoire d'une identité claire pour ceux qui en sont porteurs », explique Bernard Lamizee. Pour Isabelle Pailliart, territoires et médias ne font qu'un car les médias se greffent sur des territoires préexistants et réactivent des relations historiques ou culturelles3. «La communication a pour fin première d'organiser un espace social de consensus, une communauté d'identités partagées, de reconnaissance réciproque », remarque André Akoun4. L'information portée par les moyens de communication est une des médiations qui favorisent l'appartenance. Elle organise entre ceux qui la détiennent un lien, une communauté, faite de savoirs communs, de communes façons de se représenter le monde. Par leurs discours, les médias représentent la communauté et réactualisent sans cesse son identité. Mais parallèlement, sans le partage d'une même identité, la communication devient impossible parce qu'elle suppose un creuset de valeurs, de références et de souvenirs communs. La revendication identitaire est aujourd'hui une réaction à trop d'ouverture. Comme le résume Claude Nigoul, «plus profonde est l'immersion dans la masse, plus impérieux se fait l'appel de la singularité »5. Dans ce cadre, les médias peuvent promouvoir l'affirmation de l'identité chez les groupes minoritaires ou entraîner une homogénéisation culturelle qui freinera son émergence. Parallèlement le contexte socioculturel est déterminant dans le fonctionnement du média qui n'a de sens qu'intégrée à des réseaux qui lui permettent d'exister6.

1 Cf. Miguel de Moragas Spà, «Espacio audiovisual y regiones en Europa», Telos, Madrid, mars-mai 1996, n045, pp. 42-52. 2 Bernard Lamizet, «Médiation, culture et sociétés», Introduction aux Sciences de
l'information
3

et de la communication, de Grenoble,

Paris:

Les Éditions

d'organisation,

1995, p. 79.

Isabelle PaiIliart, Les territoires de la communication, Grenoble:
1993, p. 245. Claude Nigoul, op. cÎt., p. 291.

Presses

Universitaires
4
S

André Akoun, Sociologie des communications de masse, Paris: Hachette, 1997, p.12. Michel Mathien, Le système médiatique, Paris: Hachette, 1989, p. 255. 9

6

En Espagne, la Galice apparaît comme l'une des régions espagnoles les plus revendicatrices de son identité, même si celle-ci a longtemps été forgée par un sentiment à la fois de rejet et d'infériorité par rapport à la Castille. Région qui manifeste sa différence face à l'ensemble hispanique, la Galice se sent proche du Portugal avec lequel elle partage une histoire commune et dont les deux langues ont une même origine. Par ailleurs, elle continue à revendiquer des origines celtes et ses intellectuels ont souvent marqué un grand intérêt pour un pays dont ils considèrent le parcours historique comme similaire au leur: l'Irlande. Cette région du nord-ouest de la péninsule Ibérique est depuis la Constitution espagnole de 1978 une communauté autonome considérée comme une nationalité historique1. En décembre 1980, le Statut de la Galice est adopté suite à un référendum. Cinq ans plus tard, le gouvernement autonome crée une télévision et une radio publiques régionales afin de défendre, voire de réhabiliter l'identité et la langue galiciennes. Mais cette défense de l'identité est-elle l'apanage des moyens de communication publics? Les médias privés jouent-ils un rôle dans la construction identitaire du territoire ou obéissentils à d'autres logiques? Suffit-il qu'une identité régionale soit forte pour assister à une prise en compte réelle par les médias des éléments comme la langue qui la constituent? Un « cadrage» large ainsi qu'une lecture systémique des faits sont indispensables pour saisir le rôle ou le non rôle des médias dans l'affirmation de l'identité galicienne. Car les médias n'existent jamais seuls. Ils se développent en même temps que des phénomènes sociaux, culturels, économiques, politiques, qui les accompagnent ou les précèdent.
1 Pierre Bidart, dans « Une analyse critique du processus autonomique espagnol », distingue en Espagne trois groupes de régions: - Les identités historiques: Galice, Catalogne, Pays basque; régions dont le régionalisme est issu plus d'un - Les nouvelles identités: particularisme local (situation économique en Andalousie, position insulaire pour les Canaries, différence linguistique pour le Pays Valencien) que d'une véritable tradition historique; - Le reste des provinces espagnoles majoritaires sur l'ensemble du territoire dont le degré d'identité est l'appartenance provinciale. (Pierre Bidart, (coordonné par), Régions, nations, états, Paris: Publisud, 1991, pp. 169-170). 10

Dans une première partie, nous analyserons les référents identitaires galiciens. « Un hymne, un drapeau, une langue, des mythes, des héros, des monuments [...], des textes canoniques, une mentalité typique et un paysage caractéristique. L'inventaire des ingrédients nécessaires à la représentation d'une identité nationale est bien délimité », observe AnneMarie Thiessel. Parmi ces éléments que nous examinerons, nous étudierons plus particulièrement la naissance et l'évolution de la langue vernaculaire avant de suivre l'évolution des revendications régionalistes et nationalistes qu'une partie de la presse galicienne a épousées au siècle dernier, devenant elle-même parfois une véritable tribune politique pour une autonomie partielle ou totale de la Galice. Dans la seconde partie, nous nous emploierons tout d'abord à définir les contours de la presse écrite en Galice. Nous porterons une attention particulière aux trois journaux (La Voz de Galicia, Faro de Vigo et El Correo Gallego) les plus importants en termes de diffusion. L'analyse de ces titres et de leur positionnement nous permettra de souligner quelques-uns des traits spécifiques à la presse galicienne. Nous examinerons également le peu d'intérêt que cette presse, marquée par un grand conservatisme, porte à la question linguistique. Un dernier chapitre abordera la façon dont les radios privées se sont installées sur le territoire galicien et comment les grandes stations nationales ont peu à peu tissé un réseau et imposé leur programmation. La troisième partie s'intéressera à la naissance et au développement des médias publics régionaux. Par une analyse de la programmation de la télévision galicienne et des réactions que celle-ci a suscitées, nous tenterons de percevoir dans quelle mesure ces objectifs ont été atteints. Quant à la radio, nous constaterons comment par une programmation variée et proche des gens, elle enregistre d'assez bons résultats en terme d'audience et d'image. A partir de la définition de ces différents contextes identitaire et médiatique, la quatrième partie s'appliquera à
1 Anne-Marie Thiesse, « La construction scolaire Premier semestre 1997, n03, pp. 207-215. Il », Les cahiers de médiologie, Paris,

développer les interactions entre les acteurs autour de la notion de territoire, de l'utilisation qui est faite de la langue galicienne et de l'image de l'identité régionale. Cette approche communicationnelle nécessitera une relecture des éléments recueillis dans les trois premières parties afin de faire apparaître de nouveaux référents relationnels et un système ayant ses règles et ses enjeux explicites et implicites. Les médias galiciens, en effet, sont intégrés dans un système où leurs réactions d'implication ou de rejet ne dépendent pas d'eux pris isolément, mais sont la résurgence d'un comportement pris dans son contexte. Nous analyserons par conséquent l'univers médiatique galicien à partir de l'espace symbolique dans lequel il s'inscrit et fonctionne. Nous verrons ainsi les stratégies mises en place par les médias privés pour s'intégrer au marché galicien ou celles développées par les médias publics pour modifier l'image de la Communauté. De même, cette dernière partie s'intéressera aux rapports qu'entretiennent les médias publics et privés avec le gouvernement galicien dans le cadre de l'autonomie régionale et leurs conséquences quant à la diffusion de l'information. L'analyse des médias galiciens a été réalisée entre 1993 et 1999. Toutefois, pour enrichir notre travail, ont été intégrées des analyses et des données postérieures.

12

Première partie

L'émergence de l'identité galicienne

Chapitre 1.- Les référents identitaires de la Galice
L'identité régionale repose autant sur des critères objectifs tels que l' histoire, les traditions, la langue ou la religion que sur des éléments subjectifs ancrés dans la conscience des membres d'une même communauté. Elle existe tout d'abord sous la forme d'une représentation sociale permettant à une collectivité de se définir: constituée d'images, de symboles, de stéréotypes, de mythes originels et de récits historiques, elle offre à la conscience collective une figuration de sa « personnalité» et de son unité. Une identité groupale fait appel à plusieurs catégories de référents identitaires. Il s'agit en premier lieu des référents historiques dont la transmission renforce le processus d'identification culturelle en donnant un sens à la mémoire de la communauté qui fonde le contrat social

et, par là-même, « le vouloir vivre ensemble ». Le cadre de vie,
la situation géographique, les transformations de ce milieu, les activités du groupe font partie des référents matériels et physiques. Enfin, la mentalité, les systèmes culturels et cultuels constituent les référents psycho-culturels. 1.- Un processus historique très lent Le premier trait qui définit la Galice est la modération avec laquelle se produisent les changements au cours du temps. Sa trame historique est des plus modestes. Au contraire de la Castille, l'histoire de la Galice est faite d'une continuité de petites actions, loin des grands récits épiques. Une des explications données est la capacité de syncrétisme démontrée à différents moments de leur histoire par les communautés installées sur le territoire galicien. Toute l' histoire de la Galice est marquée par le poids exercé par le système agraire traditionnel, pas seulement en tant qu'élément retardateur, mais aussi comme facteur constitutif de la structure économique, sociale et culturelle de la région pendant des siècles. Au XIXe siècle, les essais et les œuvres littéraires de Ramon Otero Pedrayo témoignent du peu d'évolution des villages galiciens 15

depuis le moyen âge1. L'importance de la culture agraire traditionnelle est encore un élément central pour comprendre la Galice actuelle. Il n'y a pas opposition entre le monde rural et le monde urbain, mais intégration. Cette lenteur du processus historique explique en grande partie la persistance à travers les siècles d'une identité propre à la Galice. Pour Alfonso Castelao, intellectuel nationaliste galicien du début du siècle, «La vie de la Galice a été plus interne qu'externe, [...] elle ne s'est laissée ni conquérir ni dominer, [...] et elle ne fut ni conquérante ni dominatrice. Le

trait particulier de son caractère est celui de la résistance» 2.
Malgré les influences celtes, romaines, malgré la période de la Reconquête, ce pays fut toujours un, selon Alfonso Castelao, car «il ne connut aucune altération notable dans sa structure sociale, il continua à être pleinement agricole et marin, en un mot primitif. [...] La population [...] eut une vie modeste, silencieuse, mais inquiète »3. Pour l'auteur, seule l'origine celte des premiers peuplements a eu une réelle influence dans la formation de l'identité galicienne. Il soutient que des affinités rapprochent les Galiciens des Irlandais, des Gallois ou des Bretons: entre la Galice et les pays nordiques européens, existerait une parenté ethnique qui se révèlerait et perdurerait dans la manière de vivre et de penser. Il suffit pour cela, soutient Castelao, de parcourir les finistères européens pour ressentir un ruralisme inné se manifestant dans la dissémination des habitations, dans le désir de vivre en contact avec la nature et dans l'amour du lieu de naissance4. La Galice peut ainsi s'identifier avec n'importe quel peuple celte, inassimilable à l'influence de puissances spirituellement plus fortes. «Nous sommes comme la Bretagne en France ou l'Ecosse en Angleterre », poursuit Castelao5. Des fouilles archéologiques ont attesté la présence de
1

Juan Pablo Fusi, (dirigé par), Espana Autonom{as, pp. 481-482.
2

Madrid:

Espasa-Calpe

S.A., 1989,

Alfonso Castelao, Siempre en Galicia, Buenos Aires: Edicion Galicia del Centro
Ibid.
Ibid, pp. 251-252. Ibid, p. 319.

Gallego de Buenos Aires, 1971, p. 318.
3
4 5

16

tribus celtes en Galice dès le xt siècle avant Jésus-Chrisf. Par vagues d'invasions successives, les Celtes ont peuplé cette partie de la péninsule Ibérique jusqu'au VIt siècle avant JésusChrist. Ils se sont ensuite assimilés aux Ibères pour former les Celtibères. De nombreux monuments funéraires, les nuimoas, sont encore visibles sur tout le territoire galicien. Les premières études initiées au milieu du XVIIt attribuèrent au peuple celte un rôle démesuré en Galice. Des études postérieures ont largement réduit cette influence, sans pour autant nier l'importance de leur présence dans la région. Le mythe du celtisme fait néanmoins partie de la mémoire collective. Il appartient aux individus qui se l'approprient et créent ainsi un lien social. Les autres invasions n'ont pas laissé de traces aussi profondes dans la mémoire collective galicienne. L'annexion de la Galice à l'Empire romain intervient en 19 avant Jésus Christ. Le territoire que les Romains nomment Gallaecia comprend la Galice actuelle ou Galice lucense ainsi que les Asturies et le nord du Portugal (Galice bracarense). Le contrôle du pays par l'administration impériale se limite à l'exploitation minière et au maintien de la pax romana. Les formes autochtones d'organisation demeurent et avec elles la prédominance en Galice du monde rural traditionnel, hérité directement de la culture castrexa2. Les noms, la religion, les coutumes résistent à cette romanisation graduelle qui s'imposera seulement avec l'affirmation du christianisme au lIt siècle. Débarquant près de Gibraltar en 711, les Maures conquièrent en moins de sept années la presque totalité de la Péninsule, à l'exception d'une petite région située au nord du pays et incluant la moitié du territoire de Gallaecia, la Galice lucense. C'est de là d'où partira la Reconquête. Les Maures ont certainement eu l'intention d'y établir des groupes de
1

Felipe Senén Lopez, «Prehistoria e idade antiga », Historia de Galicia, Vigo:
urbaines. lis sont apparus au Xe siècle

Edicions A Nosa Terra, 1991, pp. 29-30. 2 Les castras sont les premières organisations

avant Jésus-Christ. li s'agissait d'installations fortifiées situées sur des coteaux stratégiques afin de contrôler la route du métal (étain, or, cuivre). La population était formée de groupes familiaux, les gens, régis par des principes politiques et religieux. 17

population. Quelques Berbères en quantité indéterminée s'y sont installés. Mais, dès 740, le pays est abandonné par les occupants qui se replient vers le sud. L'invasion musulmane a surtout concerné la Galice du sud ou Galice bracarense. La Galice du nord, ou Galice lucense, est devenue très vite l'arrière-garde politique, militaire, économique et culturelle de La Reconquête. La brève présence des Maures dans cette partie de la Gallaecia, qui correspond à l'actuel territoire galicien, n'a donc pu laisser de traces culturelles ou démographiquesl. Au Moyen Age, la Galice lucense est soumise à l'influence du royaume asturien mais reste à l'écart des centres de décision de ce royaume. L'identité de la Galice est alors forgée par les institutions ecclésiastiques qui exercent une influence très forte. Avec la découverte du tombeau de Saint Jacques en 813, apparaissent un temple et une ville, Saint-Jacques de Compostelle. Celle-ci devient le siège d'un clergé puissant en continuelle ascension. L'Eglise ne dispose pas seulement de vastes patrimoines ou de recettes fiscales, elle exerce également un rôle d'hégémonie sociale et de contrôle politique sur le territoire, un rôle qui n'est en rien comparable à celui joué dans les autres régions hispaniques. La structure même de la population rend propice la création de nombreuses paroisses rurales, les parroquiai-, qui fondent une organisation administrative à base religieuse. Avec l'expansion rapide des pèlerinages, un grand centre culturel et artistique voit le jour. La création du mythe de Saint Jacques permet à la culture européenne de pénétrer en Galice grâce au chemin qui mène vers Saint-Jacques de Compostelle3. Sur cette voie culturelle transitent l'art roman et la poésie lyrique des troubadours. Selon Alfonso Castelao, la route des pèlerins se
IOn pourra voir à ce sujet les travaux de l'historien Felipe Senén L6pez, «Prehistoria

e idade antiga », op. cit., p. 52. 2 La parroquia fonne une unité géographique, sociale et culturelle bien délimitée. Fleuves, ruisseaux, chemins, sommets de montagnes, selon les cas, marquent les limites de chaque paroisse. Ces entités paroissiales n'ont pas de caractère officiel. 3 L'Espagne fut pendant 7 siècles le champ de bataille entre la religion chrétienne et l'islam. Dans ce cadre, Compostela, représenta pour les Chrétiens ce que représentait la Mecque pour les Mahométans. Saint-Jacques de Compostelle était l'anti-mecque, le foyer religieux qui alimentait la foi contre l'islam. Ce fut une des trois villes saintes du monde chrétien.

18

rendant à Saint-Jacques de Compostelle fait de la Galice un centre d'uni versalité1. Ce renouveau culturel s'éteindra au XIe et au XIt siècle avec la séparation politique des deux Galice. La Galice lucense s'intègre à la Castille en 1072, la Galice bracarense rejoint le Royaume du Portugal un demi-siècle plus tard. Au XIVe siècle, l'Etat espagnol envoie en Galice des Castillans pour l'encadrement militaire et administratif. La montée en puissance du Royaume de Castille, sous l'impulsion des Rois Catholiques, Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille, accentue ce phénomène. L'Etat moderne espagnol fondé par le couple royal s'engage dans un processus d'homogénéisation linguistique. Dominée, la Galice se replie sur elle-même et s'abandonne à la passivité historique. La culture castillane s'impose au détriment de la culture galicienne qu'elle étouffe progressivement. Cette situation entraîne un fort sentiment anti-espagnol qu'exprime Vicente Barros dans Nazonalismo Galego : L'Espagne est le seul ennemi qui s'oppose au développementde nos possibilités de tout ordre, c'est elle qui nous opprime et nous vole sans aucune pudeur, sans aucun scrupule. Tous nos efforts tendent à mettrefin à la domination qu'elle exerce sur notre patrie,. mais nous savons bien que la domination espagnole en terre galicienne se terminera, non pas le jour où nous expulserons de notre sol ses gouverneurs, ses gardes civiles ou son armée, mais quand nous expulserons du cœur des galiciens, le dénigrant, indigne et honteux
sentiment d' espagnolité2.

Peu à peu, prennent corps envers les Castillans un sentiment d'hostilité et la formulation d'hétéro-images négatives. Le rejet de l'autre participe à la conscience d'une identité propre. Tout un courant de la philosophie, notamment le courant phénoménologique, a fortement souligné que la conscience de soi en tant qu'identité spécifique ne se constitue que dans une interaction étroite avec autrui, dans la reconnaissance d'une autre conscience; mais, en même temps, pour échapper à toute dépendance, elle tend à s'affirmer comme unique et donc à
1

Alfonso Castelao,

op.cit., p. 52.

2

Vicente Barros, Nazonalismo Ga/ego, Buenos Aires: Losada, 1973, p. 45. 19

exclure l'autre. Ainsi, le sentiment de l'identité galicienne s'est forgé dans le rejet de la Castille. La construction d'une identité est la conséquence de la construction d'une différence, et non l'inverse, résume le sociologue Xulio Cabrera Varela1. Pour Castelao, l'apparition du Royaume portugais, qui en 1121 intègre la Galice du Sud, affaiblit la Galice2. Elle n'a pourtant pas engendré l'existence immédiate d'une frontière sur le fleuve Mino. Au contraire, une perméabilité sociale et culturelle persiste jusqu'au XIVe siècle. Cependant, l'expansion progressive du Royaume portugais vers le sud et l'intégration de la Galice au Royaume castillan accentuent sa situation excentrée. La Galice est, à partir du milieu du XIt siècle, un territoire de plus en plus éloigné du centre de gravité de la politique péninsulaire. Les déplacements produits par la Reconquête la laissent hors de portée, dans le coin le plus à l'écart de la péninsule. L'expansion castillane sur le continent américain va encore souligner cette situation. L'image de la Galice pendant des siècles est donc composée d'une multitude de paysans, pêcheurs et artisans, ainsi que de grands prélats, curés, abbés, moines, nobles, commissaires du saint-office et auditeurs de la Real Academia3. C'est pourquoi la culture agraire a perduré avec tant de succès. Les tentatives pour industrialiser ou simplement diversifier cette structure économique se sont heurtées jusqu'à nos jours à la solidité du monde rural. Au XIXe siècle, la grande pauvreté dans laquelle vivent les Galiciens provoque une forte émigration. Elle va influencer négativement la croissance naturelle du pays et favorisera le vieillissement de la population. Mais, dans le même temps, les remises de devises permettront le développement d'entreprises bancaires, commerciales ou même de succursales de la banque américaine, et permettront aux paysans de racheter les terres, du bétail et de rénover leurs maisons. Toutefois, les investissements des émigrants dans le secteur industriel sont
1

Xulio Cabrera Varela, «~ Ten Galicia identidade de Compostela, mai 1997, p. 21. 2 Alfonso Castelao, op. cil., p. 19. 3 Juan Pablo Fusi, op. cil., p. 485.

propia ? », Tempos novos, Santiago

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