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IDENTITÉ SOCIALE ET LANGAGE

De
285 pages
Cet ouvrage présente de nouvelles perspectives sur la question de l'identité sociale en intégrant le langage et les mots au cœur de la construction du sens. Les chercheurs de plusieurs Universités (Europe, Canada) nous livrent ici leur réflexion. Celle-ci révèle l'importance des processus complexes qui activent la dynamique identitaire : les représentations sociales, la mémoire, l'émotion, la cognition, l'action, la capacité, la culture, les valeurs et les idéologies. Elle place le langage comme puissant médiateur de la construction identitaire.
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IDENTITE SOCIALE ET LANGAGE: LA CONSTRUCTION DU SENS

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Vincent VLES, Service public touristique local et aménagement du territoire, 2001. Sophie MAURER, Les chômeurs en action (décembre 1997-mars 1998),2001. G. Dominique BAILLET, Militantisme et intégration des jeunes d'origine maghrébine, 2001. Frédéric ABECASSIS et Pierre ROCHE (coordonné par), Précarisation du travail et lien social, 2001. Gérard FABRE, Pour une sociologie du procès littéraire, 2001.

Editeur:

Anne-Marie COSTALAT-FOUNEAU
Jorge Correia JESUINO, Valentine Monique RIGAS, DE BONIS,

Marisa ZA V ALLONI, Wolfgang WAGNER, Denis BROUILLET, Anne-Marie

Ivana MARKOVA, Danièle DUBOIS,

COSTALAT-FOUNEAU,

Barty BEGLEY

IDENTITÉ SOCIALE ET LANGAGE: LA CONSTRUCTION DU SENS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

cg L'Harmattan, 2001
ISBN: 2-7475-0606-1

A ma mère

SOMMAIRE
page Avant-propos Présentation des auteurs.. Introduction: Costalat-Founeau, A.-M. Zavalloni, M.: Identité et ego-écologie: Un modèle de l'interaction entre culture, affect et cognition Jesuino, J.-C.: Le Soi Eclaté
Wagner, W.: Le coping symbolique, les représentations la construction sociale Markova, I.: Langage et authenticité Rigas, A.-V.: Sujet social et complexité de l'approche biographique: la construction du soi par son histoire de et 81 131

Il 13 15 21 57

vie Brouillet, D. : Mémoire et identité Dubois, D.: Catégorisation, langage et identité: Représentations individuelles et constructions symboliques partagées De Bonis, M.: Représentation de Soi et d'Autrui. A propos de trois cas exemplaires Costalat-Founeau, A.-M.: Identité, capacité et langage
Begley, B.: Traduction et identité: la tristesse d'un

151 171

195 225 257 273

traducteur

AVANT-PROPOS
Cet ouvrage présente de nouvelles perspectives sur la question de l'identité sociale, des représentations et du langage. Ces contributions, dont certaines ont été traduites, sont le résultat d'un groupe de réflexion, organisé par le Pôle Universitaire Européen à Montpellier en 1997. Par des voies différentes, les auteurs vont souligner l'importance de la construction du sens à partir du langage. La question de l'identité sociale est complexe et intègre des dimensions multiples et de différents niveaux: représentations, mémoire, émotion, cognition, action, capacité, culture, valeurs, idéologies etc. Cette complexité se traduit à travers le langage et les mots qui deviennent les puissants outils de la construction du sens. Nous espérons que ces différentes contributions permettront de rendre compte de nouvelles orientations épistémologiques de la question de l'identité sociale.

Tous nos remerciements vont à Michaela Klimekova qui nous a aidée pour construire cet ouvrage.

PRÉSENTATION DES AUTEURS
Marisa Zavalloni est professeur de Psychologie Sociale à l'Université de Montréal. Elle a obtenu un PhD de la Columbia University (New York). Son principal champ d'intérêt est l'étude de l'identité et les sciences cognitives. Elle a développé une théorie (l'ego-écologie) et une méthode (l'Investigateur Multistade de l'Identité Sociale) pour explorer les processus à travers lesquels se construit l'identité en tant que système de représentation et langage. Jorge Correia Jesuino est professeur de Psychologie Sociale et du Travail à l'Université de Lisbonne. Ses travaux portent sur les représentations sociales et sur leur lien avec l'identité à partir de l'analyse du discours. Wolfgang Wagner est professeur de Psychologie Sociale à

l'Université de Linz en Autriche. Il axe ses recherches sur les représentations sociales et leur lien avec la construction sociale du sujet. Ivana Markova est l'Université de Sterling sur les représentations européens et ses intérêts registres de discours. professeur de Psychologie Sociale à en Grande-Bretagne. Ses travaux portent sociales de la démocratie dans les pays sont centrés sur le langage et les différents

Anastasia-Valentine Rigas est professeur de Psychologie Sociale à l'Université de Rethymno en Grèce. Elle développe la recherche qualitative et des méthodes de traitement des données sur l'identité sociale. Elle est l'auteur de nombreux ouvrages et responsable du réseau des représentations sociales en Grèce.

Denis Brouillet est professeur et responsable du laboratoire de Psychologie expérimentale et Cognitive à l'Université Montpellier III. Ses recherches sont axées sur la mémoire et l'altération cognitive des personnes vieillissantes et des troubles mnésiques. Danièle Dubois est directeur une équipe de recherches phénomènes sémantiques et l'étude des catégories sociales de recherche au CNRS. Elle y dirige en sciences cognitives sur les lexicaux. Ses travaux son axés sur et de la représentation de l'action.

Monique de Bonis est directeur de recherche au CNRS en psychologie. Elle est une des spécialistes françaises sur l'étude des émotions. Elle s'intéresse à la construction de la représentation de l'identité dans certaines pathologies. Anne-Marie Costalat-Founeau est professeur de Psychologie Sociale à l'Université Montpellier III. Elle développe des travaux sur l'identité sociale et la dynamique représentationnelle en intégrant l'action comme facteur déterminant de la construction identitaire. Barty Begley est étudiant à l'Université de Galway et à Montpellier III. Il a traduit de nombreux textes et ouvrages. Ses intérêts sont centrés sur l'épistémologie de la traduction.

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INTRODUCTION
Anne-Marie COST ALA T-FOUNEAU
Les phénomènes de construction et de recomposition identitaires sont au centre de nouvelles investigations en psychologie sociale. L'objectif de cet ouvrage est de mener une réflexion théorique sur la question de l'articulation entre l'Identité, l'action le langage et la Représentation. La notion d'Identité comparée au Soi a longtemps été traitée dans une approche théorique où le social joue un rôle dominant alors que le Soi reste attaché à une perspective plus individuelle. Actuellement, de nombreuses théories cherchent à résoudre cette opposition traditionnelle en intégrant le pôle individuel et collectif dans une théorie structurale et dynamique de l'identité en dépassant ainsi les vieux clivages comme le fait Zavalloni à partir de l'approche egoécologique. Il existe une indissociabilité des mots et de leur contexte, ces derniers renvoient à une expérience sociale et culturelle comme l'illustre Markova. L'Identité met en relation des processus qui intègrent les Représentations Sociales et la Représentation de Soi et l'action joue un rôle déterminant dans le sens où elle met en relation la connaissance et les compétences, les représentations et les aspirations, les sentiments et les valorisations. Elle apparaît ainsi comme une concrétisation cognitive de la représentation, une forme de "régulation exécutoire" (Costalat-Founeau). L'action présuppose un sujet actif, capable de représentation, de choix et de décision, un sujet acteur, un sujet agissant sur le monde et le contexte social. L'action exerce une activité constructive non seulement sous l'angle des mécanismes rétroactifs qui en émanent (effets de

capacités), mais aussi parce qu'elle met en relation le monde des "Idées" avec le monde concret des ressources et des capacités au niveau individuel et social. L'action facilite des formes d' objectivation expérientielle et favorise des légitimations sociales ponctuelles. Lorsqu'il s'agit d'étudier les "processus identitaires", qui permettent à la fois de repérer un sujet "acteur" et "cognitif", on constate que les instruments traditionnels sont souvent de type évaluatif et portent davantage sur une estimation de l'identité. Il semble dès lors plus judicieux de se centrer sur le langage qui permet une reconstruction des objets du monde extérieur, le repérage de la représentation de soi et l'appropriation des représentations sociales comme le définissent (Wagner, Dubois et Brouillet). Le langage avec ses mots chargés affectivement peut être conçu comme un médiateur symbolique qui permet de repérer simultanément la représentation que le sujet se fait de lui-même et la signification qu'il donne au contexte. Le pouvoir des mots aide à co-construire l'identité (Jesuino, de Bonis, Rigas). Ainsi, si le langage est un médiateur symbolique qui peut être traduit (Betley), il est aussi action dans le sens où il permet de se positionner, de se présenter à autrui, de négocier. Il porte ainsi l'indéniable trace de la construction sociale de l'identité du sujet.

Cet ouvrage s'organise à partir de dix chapitres:

Marisa Zavalloni, dans son chapitre, présente la perspective ego-écologique de l'identité sociale en retraçant sa genèse et en soutenant l'intérêt de l'approche idiographique centrée sur l'exploration identitaire. Elle souligne l'importance des mots ancrés dans l'environnement intérieur dynamique du sujet en 16

esquissant un modèle des relations entre les représentations sociales et l'identité qui peut, selon elle, fournir le chaînon manquant vers l'intégration de la science cognitive et de la psychologie. Jorge Correia Jesuino, à travers la poésie de Fernando Pessoa, va montrer comment la poésie participe à la construction identitaire par la multiplication des personnages, hétéronymes et semihétéronymes, à partir desquels l'auteur décrit les détails de sa biographie. Il formule ainsi les thèmes de sa propre identité qui le conduit à la question de l'être. Il montre comment la poésie est une invitation permanente à la définition de l'identité en permettant de naviguer dans une pluralité de textes « où la périphérie est partout et le centre est nulle part». Wolfgang Wagner, dans une investigation sur les représentations sociales, nous montre l'importance de leur intégration dans la connaissance et les croyances des modes de pensée quotidiens des personnes des sociétés modernes. Ainsi l'expérience d'une personne peut être collectivement partagée. Il étudie le paradigme des représentations sociales qui sont le résultat de processus discursifs. Ivana Markova, dans langage et authenticité, va souligner la dimension éthique du langage en spécifiant les différents registres de paroles. En effet, à partir d'un exemple sur l'usage des mots dans le discours politique, elle montre comment la conformité, et notamment le totalitarisme, rétrécit la multiplicité des genres du langage en un seul genre idéologique. Elle tire des conclusions sur les principes éthiques de l'utilisation du langage et les limites de confiance que l'on peut accorder au pouvoir sémantique.

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Anastasia Valentine Rigas montre combien l'approche biographique ouvre des perspectives de recherches en sciences sociales, en mettant l'accent sur l'interaction entre l'identité personnelle et l'identité sociale. Elle souligne en particulier le pouvoir de la narration des histoires de vie dans la production de l'identité sociale. Denis Brouillet présente une réflexion sur la dimension du langage, en relation avec l'impact affectivo-cognitif, dans la mémoire autobiographique. Il analyse particulièrement auprès des personnes âgées les altérations mnésiques. Danièle Dubois, à partir de la représentation de soi, des représentations sociales et de la représentation du monde, nous montre que la catégorisation sociale et l'identité sont des processus dynamiques complexes qui introduisent simultanément la différenciation du sujet au monde (objectivation par l'action). Elle souligne le rôle du langage dans la relation du sujet à ses appartenances sociales et montre que les catégories sociales sont constamment négociées pour construire son identité. Monique de Bonis, à propos de l'identité et de la psychopathologie, nous livre trois cas exemplaires. Elle analyse la structure de la représentation de soi et d'autrui à travers des observations en langage naturel: autobiographies et narrations. L'approche de l'identité personnelle à travers un réseau cognitif constitué d'un réseau de représentations de soi et d'autrui lui fournit un moyen d'accéder à une description symptomatologique de l'altération de l'identité chez les schizophrènes. Anne-Marie Costalat-Founeau présente à partir de situations naturelles le pouvoir de l'action et des mots dans des contextes différenciés. Les mots peuvent en effet activer des contextes de 18

confrontation sociale, animés par des conflits internes. Ils permettent de dérouler l'action, les aspirations, les capacités et le projet. Barty Begley, qui a traduit trois textes dans cet ouvrage, nous livre une réflexion épistémologique sur la construction du sens dans l'exercice de la traduction et ses limites.

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IDENTITÉ ET EGO-ÉCOLOGIE: UN MODÈLE DE L'INTERACTION ENTRE CULTURE, AFFECT ET COGNITION
Marisa ZAVALLONI
Professeur de Psychologie Sociale à l'Université de Montréal Québec

L'identité psychosociale est située à l'intersection du Soi individuel et du Soi social. On peut la concevoir comme un réservoir de représentations affectivement chargées qui guide, le plus souvent à un niveau inconscient, notre discours et nos actions. Dans ce chapitre je présenterai un modèle structural et dynamique de son fonctionnement et les derniers développements de la méthode qui permet de l'appréhender: l'Investigateur Multistade de l'Identité Sociale (IMIS). J'ai introduit le terme ego-écologie il y a deux décennies (Zavalloni 1980, Zavalloni 1983, Zavalloni & Louis-Guérin 1984) afin de décrire une perspective transactionnelle dans l'étude de l'identité psychosociale et une méthode qui permet de se focaliser sur ce qui est activé dans l'esprit/cerveau, consciemment ou inconsciemment, lorsque l'on pense et parle du monde social. Aujourd'hui, on peut retrouver des échos de ce projet dans l'idée de l'inscription corporelle de l'esprit (Varela et al. 1993) et dans la problématique qui caractérise d'une manière diffuse la science cognitive de la deuxième génération (Lakoff & Johnson 1999). L'ego-écologie a pris forme à partir d'influences diverses. (Erikson, 1968) avec sa vue de l'identité comme une combinaison insaisissable de caractéristiques individuelles et sociales, a contribué à ouvrir la voie. La théorie des représentations sociales

(Moscovici, 1961) en tant qu'étude de la combinatoire complexe des dimensions linguistiques, affectives et cognitives a été une deuxième influence déterminante. Enfin il y a eu la rencontre avec la science cognitive.

Erikson et l'identité comme environnement interne
C'est Erikson qui a formulé la notion d'identité psychosociale et l'a introduite comme nouveau thème de recherche dans les sciences sociales. Il voulait cerner quelque chose d'insaisissable à la frontière entre l'individuel et le social. Après vingt ans de recherches il se sentait encore incapable de définir d'une manière adéquate ce qu'est l'identité. Il écrit: «plus on écrit sur le sujet, plus le mot devient un terme pour quelque chose aussi insondable qu'envahissant. On ne peut l'explorer qu'en établissant combien elle est indispensable en divers contextes» (1971, p. 9). Il propose enfin de la voir comme un environnement interne. En empruntant aux éthologistes l'idée de l'Umwelt, il voyait l'identité comme un environnement «qui non seulement vous entoure mais que vous portez aussi en vous-même »? (1972, p. 219). S. Erikson, tout en se considérant un psychanalyste, juge que les habitudes théoriques de cette discipline axée sur les pulsions ne permettaient pas de tenir compte de l'environnement interne comme une réalité autonome, et la psychologie sociale, selon lui trop superficielle, n'était guère mieux équipée pour une telle tâche. Ne sachant pas lui-même comment entreprendre une telle exploration, ilIa propose au futur. C'est au futur qu'il appartiendra d'inventer un nouveau domaine dans lequel une «psychanalyse assez sophistiquée pour inclure l'environnement s'unirait à une psychologie sociale psychanalytiquement sophistiquée». Cette prédiction ne sera pas réalisée en tant que telle, mais deux développements inattendus ont rendu pour nous l'idée de l'environnement interne, un point de départ plausible pour l'exploration de l'identité.

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Moscovici: ancrage et objectivation
L'idée de représentations sociales, en opposition à d'autres concepts de la psychologie sociale, tels que les attitudes et les croyances, vise à explorer les mécanismes internes de l'esprit tandis que ce dernier tente de comprendre le monde (Moscovici 1968). Dès le début on pouvait voir une compatibilité entre l'idée d'Erikson d'identité comme environnement interne et la théorie des représentations sociales. Les représentations du monde social sont certainement des éléments de l'environnement interne et donc de l'identité, et, en même temps ces représentations, en tant qu'expressions de la culture et de l'idéologie, vivent comme éléments de l'environnement externe. La perspective egoécologique a été conçue pour explorer la transaction entre ces deux environnements: interne et externe. Moscovici (1961), dans son œuvre influente, a introduit deux concepts qui ont de l'importance par rapport à cette question: l'ancrage, qui concerne l'impact du contenu mental préexistant sur la création et la transformation de représentations sociales, et l' objectivation, qui montre comment un concept abstrait se traduit en entité concrète. Ces concepts, qui contribuent à la compréhension du savoir du sens commun, devancent les thèmes de ce qui s'est fait connaître comme la science cognitive. On pouvait s'attendre à ce que ces mécanismes jouent un rôle dans la création et le fonctionnement de cette partie de l'environnement intérieur qui inclut l'identité. L'exploration des conditions sous lesquelles l'ancrage et l'objectivation s'effectuent dans les représentations d'objets sociaux qui sont liés au système identitaire a nécessité, comme dirait un phénoménologue, de suspendre ou de mettre entre parenthèses tout ce qu'on a pu dire à propos de ces représentations en termes de stéréotypes, de catégories et, plus récemment, de prototypes. Le problème était de déterminer la nature de

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l'interaction entre les représentations sociales et cette partie de l'environnement interne qui comprend le système identitaire. Sa résolution a amené, du côté empirique, au développement de l'Investigateur Multistade de l'Identité Sociale (IMIS.)

Vers un modèle du système identitaire: l'IMIS
Nous avons développé l'IMIS par étapes, en commençant par des descriptions libres de type associatif pour atteindre des dimensions identitaires complexes et des récits autobiographiques. Le long de son développement, l'IMIS a intégré les nouvelles tendances qui ont vu le jour en psychologie, telles que la science cognitive et la psychologie culturelle. Chaque étape de l'IMIS reste active dans les suivantes, ce qui permet de réaliser différents types de recherches tout en gardant un cadre conceptuel commun. Ces recherches peuvent aller des comparaisons entre groupes aux explorations cliniques et aux analyses textuelles. La première étape est assimilable à l'approche nomothétique (statistique) puisqu'elle se prête à la quantification et à la comparaison entre des groupes différents en termes de nationalité, de sexe, d'ethnie, d'âge, de religion, ou de tout autre caractéristique. Ce qui caractérise cette étape est qu'au lieu de questionnaires et des mesures réactives, l'IMIS utilise des données naturelles par associations libres (Zavalloni 1971). Les étapes ultérieures ont été développées pour pallier une des grandes faiblesses de l'approche traditionnelle, à savoir une dépendance sur des données de premier degré, c'est-à-dire des mots et des variables sans contexte. L'étape la plus récente explore pleinement la question du contexte des mots par le biais d'une méthodologie idiographique (Zavalloni 1980, 1983, 1986). Pour illustrer chaque étape, je me servirai d'extraits d'un protocole qui fait partie d'une étude longitudinale en cours sur le rapport entre l'identité et la créativité chez un échantillon

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d'écrivains et de penseurs. Le protocole illustratif est celui de la philosophe Mary Daly.

IMIS Stade I: représentations de groupes sociaux: l'égomorphisme et l'opposition binaire
Au cours des premiers essais pour étudier les rapports entre l'identité et les représentations du monde social (Zavalloni 1971), nous avons favorisé les descriptions libres de plusieurs groupes d'appartenance. Pour amener les sujets à adopter diverses perspectives par rapport aux mêmes groupes d'appartenance, on présente chaque groupe d'appartenance au premier abord en tant que NOUS (nous les... nous sommes), puis ce même groupe d'appartenance est présenté en tant que EUX (eux les... sont). Une fois qu'on a obtenu les réponses on demande aux sujets si les mots qu'ils ont produits pour décrire les groupes d'appartenance s'appliquent aussi à eux-mêmes en tant que personnes (egomorphes) ou non (allomorphes), et si ces mots sont positifs ou négatifs. Les résultats obtenus sur un échantillon de 120 sujets indiquent que les représentations de groupes d'appartenance dans la condition "NOUS" sont la plupart du temps attribuées au Soi (egomorphes) et considérées positives. Dans la condition "EUX" les représentations sont le plus souvent négatives et ne sont pas attribuées au Soi. Seule une minorité de sujets ne fait pas la distinction entre les deux conditions "NOUS" et "EUX."I. Ces résultats ont permis de réviser la notion courante selon laquelle les représentations négatives seraient réservées aux groupes de nonappartenance.

1

Une analyse ultérieure a indiqué que le fait de n'avoir pas fait la distinction

renvoyait à une identité polarisée.

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Les résultats montrent également l'existence d'un mécanisme de recodage par lequel la focalisation sur le groupe d'appartenance en tant que concept abstrait activerait automatiquement et inconsciemment, un sous-groupe plus proche du sujet dans la condition NOUS et un sous-groupe qu'on n'aime pas (opposition binaire) dans la condition EUX.

IMIS Stade II: recodage et l'apparition de fond

de la pensée

On pourrait considérer le recodage des groupes d'appartenance comme une forme particulière que montrent l'ancrage et l' objectivation par rapport à l'identité. Il révèle l'existence d'une activité mentale subconsciente automatique à la périphérie de la conscience que j'ai appelée la pensée de fond. La pensée de fond renvoie à tout ce qu'on active, automatiquement et de manière subconsciente à la périphérie de la conscience lorsqu'on produit des mots. Bien que quelques mentions bien dispersées de la pensée de fond existent dans la littérature, il semble que les psychologues n'ont pas apprécié sa réelle signification. Elle n'a donc pas été étudiée systématiquement. Notre recherche nous a amené à découvrir les éléments structuraux et dynamiques qui étaient cachés dans ce phénomène et son rôle dans les transactions entre la personne et l'environnement. On a trouvé que le recodage était l'un des éléments de la pensée de fond. Le stade II de l'IMIS a été conçu pour montrer le contenu du recodage en ajoutant une nouvelle question: Lorsque vous décriviez NOUS (ou EUX) les... à qui (ou à quoi) pensiez-vous? En fait des sous-groupes particuliers à chaque répondant sont apparus dans la très grande majorité des réponses. Par exemple, un sujet a constaté que lorsqu'elle décrivait nous LES FRANÇAIS elle pensait: "aux gens de mon milieu, aisés et cultivés que je connais personnellement". En revanche, EUX LES FRANÇAIS activait

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l'image des petits-bourgeois comme groupe d'opposition et de différenciation. Une autre répondante dans la condition NOUS les Juifs dit: "Je pensais à ces Juifs qui sont plus ou moins dissociés des institutions juives. Le groupe est conscient de son ethnicité mais n'est pas le groupe juif pratiquant, conscient de soi." Lorsqu'elle répondait en termes de EUX les Juifs elle pensait à "ceux qui sont encore associés à la synagogue." Dans ce processus tous les sujets ont pu nommer le référent latent des représentations qu'ils avaient produites. Une fois qu'on connaît ces référents les représentations produites acquièrent une espèce de réalisme relatif qui échappe à l'observateur quand ces éléments de fond restent cachés2. Ce que la psychologie traditionnelle aurait écarté en tant que stéréotypes semble être la conséquence de processus automatiques subconscients complexes de la mémoire qui amènent au noyau du système identitaire. Regardons maintenant les stades I et II du protocole de Mary Daly. Stade I: Si vous pensez aux philosophes en termes de NOUS, qu'est-ce qui vous vient à l'esprit?: aventureux, courageux, génies, passionnés, intuitifs et logiques (représentations egomorphes). Et maintenant si vous pensez aux philosophes en termes d'EUX?: arides, à l'esprit borné, ennuyants, sans vie (représentations allomorphes). Stade II: Lorsque vous décriviez NOUS les philosophes qui voyiez-vous? Je pensais à moi-même. Je ne peux pas dire Nietzsche, je ne peux pas dire Virginia Woolf car ils me déçoivent tous un peu. Et lorsque vous décrivez EUX les philosophes qui voyez-vous? Les post-modernes, Derrida, Lacan.

2 Les conditions sous lesquelles NOUS et EUX sont non opératoires sont décrites par Zavalloni & Louis-Guérin (1984). 27

de l'identité généré par le groupe Philosophes

+
NON SELF
Arides Bornées
EnI1UY,U1ts

Sans vie

L'espace élémentaire de l'identité a été la première structure générale qui s'est dégagée de l'IMIS. Cet espace est formé par
l'intersection POSITIF de deux axes: l'axe SOI

-

NON

SOI et l'axe étudié.

- NÉGATIF,

comme illustré dans le protocole

Dans cet exemple, seulement deux sous-espaces sont remplis. L'espace élémentaire de l'identité a commencé à montrer l'existence d'une liaison organique entre les représentations de groupes et le système identitaire. Les représentations produites dans le sous-espace A: SOI+ (eumorphe) activent, en tant que pensée de fond, des référents et des sous-groupes qui sont importants au sujet (recodage de groupe). Le sous-espace B: SOI- (dysmorphe) contient des mots qui indiquent des défauts personnels et des menaces extérieures, le 28

sous-espace C: NONSOI+ l'idéal ou le désirable, le sous-espace D: NONSOI, tout ce qui suscite un rejet ou une menace. Ce dernier cadran se fait souvent l'écho des mots qui activent comme pensée de fond des sous-groupes et des référents qu'on n'aime pas et l'expression de contre-valeurs. Dans le protocole de Mary Daly par exemple, les cadrans B (SOI négatif) et C (NON SOI positif) ne sont pas utilisés par rapport au groupe "philosophes". L'espace élémentaire de l'identité indique l'importance dans le système identitaire des éléments du NON SOI et met en évidence que c'est une erreur fondamentale que de limiter le concept de l'identité au concept du Soi. Il est à noter que la plupart des recherches effectuées par divers chercheurs se sont limitées à ces étapes I et II de l'IMIS (Tselikas 1986, Chauchat & Durand-Delvigne 1999). Tous les éléments contenus dans l'espace élémentaire peuvent être quantifiés et faire l'objet d'une analyse comparative transversale ou longitudinale. Au cours des années, le modèle du système identitaire a acquis des nouveaux éléments que le contenu de chaque cadran a révélés dans leur particularité et qu'on explore dans l'étape III de l'IMIS. Dans ce chapitre, je me centrerai sur la structure et la dynamique du cadran A (SOI +). Mais d'abord je passerai brièvement en revue le contexte dans lequel ces idées ont pris forme.

L'émergence de l'approche idiographique
Lorsque nous concevons l'identité comme un environnement interne nous nous référons forcément à un certain type de mémoire. Au début des années soixante-dix, l'apparition de la science cognitive a créé une nouvelle atmosphère en psychologie qui a rendu scientifiquement plausible une étude de ce genre. Il y avait un regain d'intérêt pour le travail de Bartlett (1932), qui dépendait

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lui aussi de protocoles verbaux. La méthode clinique de Piaget3 pour l'étude des processus de pensée chez les enfants reposait aussi sur des protocoles verbaux et elle a inspiré la méthode de la pensée à haute voix développée par Newell et Simon (1972) pour l'étude de la résolution de problèmes. C'est leur travail innovateur qui nous a guidé vers une façon particulière d'aborder la question de la mémoire et des processus mentaux dans le domaine de l'identité: l'analyse psychocontextuelle qui constitue le Stade III de l'IMIS. Représentant la première génération de la science cognitive, Newell et Simon ont étudié la résolution de problèmes chez des adultes au moyen de protocoles verbaux puis ils ont simulé la résolution de ces problèmes en développant des logiciels. A un autre niveau, ils ont offert davantage encore, en proposant un moyen radicalement nouveau de faire de la psychologie basée sur une épistémologie idiographique générale. En adoptant le style

d'un manifeste, ils ont soutenu que la tradition nomothétique, avec
ses constructions hypothétiques, ses variables et sa dépendance aux statistiques, était une phase révolue de la psychologie. Si le but de la psychologie était de comprendre les processus cognitifs, maintenaient-ils, il était nécessaire d'étudier les individus un par un lorsqu'ils effectuent une tâche particulière et de recueillir autant de données que possible pour identifier l'information que traite l' individu et les processus associés. En créant des modèles des processus d'information humains applicables à une personne (idiographiques) qui effectue une tâche particulière, ils ont renversé la position de la psychologie expérimentale (nomothetique) qui conçoit l'individu comme une simple intersection dans une population statistiquement définie: "Cet aspect de la théorie, fortement visible sur le fond contrasté de
3 Auparavant, comme le remarquent Newell & Simon (1972), le travail de Piaget n'était guère connu chez les psychologues américains et c'était impossible" à l'époque de faire entrer ce travail, même après qu'il soit connu, dans un rapport conceptuel pertinent avec le béhaviorisme américain courant." 30